‹ Les Cartes a jouer et la cartomancieChapitre 21 sur 101 · Édit, de 1704 , in-12, t. II, p · texte numérisé non relu

Édit, de 1704 , in-12, t. II, p

j’étois dans une fortune surprenante ; quand je perdois une fois, j’en gagnois dix : tous mes amis me pressoient de les mettre de moitié, de tiers ou de quart avec moy, et je croyois donner mon argent à ceux à qui j’accordois leurs demandes. »

Je poursuis la citation, parce qu’elle peut servir à peindre un peu le cardinal Mazarin.

« Celte fortune fit tant de bruit que le cardinal en fut averti , et comme je luy envoyay un gentilhomme pour le supplier de faire payer les mille écus dont le roy avoit accoutumé de gratifier les lieutenans généraux pour servir la campagne, il répondit à mon envoyé qu’il se réjouissoit que j’eusse gagné tant d’argent, et que Talon en alloit apporter à l’armée. Talon vint en effet, mais il en donna à tous , hormis à moy, me disant que le cardinal m’assuroit qu’il avoit* pris part au gain que j’avois fait. Je dis à Talon que c’estoit ce que je ne voulois pas qu’il fist ; que quand j’avois pris congé de Son Éminence, elle m’avoit promis positivement de me faire donner ces mille écus aussitôt que je serois arrivé à l’armée, et que nous n’étions pas convenus que je jouerois de moitié avec luy celte campagne : que véritablement je ne demandois pas tant cet argent pour le besoin que j’en eusse, que pour le chagrin que j’aurois de la préférence des autres. Talon m’assura qu’il le presserait fort, et, en effet, il fil si bien que je louchay mes mille écus. »

II est très -certain que le cardinal n’était pas généreux. Le chevalier de Graminont, qui eut un moment de faveur auprès de lui avant son voyage en Angleterre, lui joua quelques tours qui ont dû charmer Bussy, s’il en a eu connaissance.

« Le chevalier de Grammont, à qui il trouvait beaucoup d’esprit et auquel il voyait beaucoup d’argent, fut bientôt de son goût et de son jeu. Il s’aperçut des subtilités et de la mauvaise foi du cardinal et crut qu’il lui était permis de mettre en usage les talents que la nature lui avait donnés, non-seulement pour s’en défendre , mais pour l’attaquer dans les occasions*. »

Le désir de punir Mazarin n’est pas ici une excuse.

La paix rétablie et le mariage du roi Louis XIV conclu , le cardinal lâcha la hride. Jusqu’alors il avait joué en particulier; il joua, il fit jouer en homme d’État. Les grosses sommes coulèrent comme un torrent.

Au retour du voyage de la Bidassoa, sur les batelets qui descendaient le cours de la Garonne , on voit le roi, marié par traité, jouer toute la journée, et un abbé, l’abbé de Garde, perdre en une heure cinquante mille écus (cinq cent mille francs d’aujourd’hui, à petite mesure). C’est Mme de Motteville

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