RUE DES ÉCOLES
NORGE
Les documents réunis dans le présent recueil sont extraits des collections d'art de a Manufacture de porcelaine de Sèvre
, collections dont la richesse et l'importance sont demeurées jusqu'ici presque ignorées et inutilisées. Le défaut de’ classement, le manque-
de place en avaient rendu la consultation fort difficile, mais peu à peu cette part
précieuse de notre patrimoine artistique est remise en valeur et rendra des services d'autant plus grands qu'elle sera mieux connue. En dehors du Musée céramique, en effet, a Manufacture possède des séries de modèles et de documents d'origines diverses : tout d'abord la suite des modèles en terre-cuite exécutés au xvie siècle par Falconet, Boizot, Fernex, d’autres encore, en vue de la reproduction en biscuit : puis l'énorme collection des peintures, dessins d'animaux, croquis, paysages même, provenant de l'atelier du peintre François Desportes et dont le comte d’Angivilliers avait fait l'acquisition vers 1782 pour
servir de modèles aux artistes de la maison; enfin les précieux cartons qui contiennent
es projets, dessins ou aquarelles, exécutés pour la décoration des vases et des pièces de
service, soit par les artistes travaillant dans les ateliers de la Manufacture. soit par les artistes du dehors auxquels on a de tout temps fait appel. C'est dans ce dernier fonds que les documents de ce recueil ont été puisés.
Lorsque, après la laborieuse période d'essais qui devaient aboutir à la composition de a porcelaine tendre dont la formule devait si justement rendre célèbre la Manufacture de Vincennes-Sèvres, les o
anisateurs de la maison reconnurent les résultats assez satisfaisants pour entreprendre une fabrication régulière, ils se rendirent compte de la nécessité de donner pour guides aux décorateurs qu'ils avaient recrutés un peu au hasard des artistes éminents, capables de donner à la production un caractère et une valeur
spéciale. C'est ainsi que Duples
, l'orfèvre du roi, fut chargé de dessiner pour la Manufacture d'admirables
pièces de service de table somptueusement ornées, des vases, des objets d'ornement,
tandis que François Boucher composait le modèle d'exquises figurines destinées à Ja reproduction en biscuit, avant l'époque où Falconet assuma pendant près de dix années a direction de tout ce qui avait trait à la sculpture dans la maison. Pour 1
a décoration en couleurs, la tâche était plus délicate encore peut-être, car c'est l'éducation même des
exécutants qu'il s'agissait de faire; ceux-ci en effet, choisis souvent parmi des gens
NOFICE
ignorant tout de la décoration céramique, étaient mal préparés au rôle auquel ils se
trouvaient appelés, et il était nécessaire de leur donner, en même temps que d'ince conseils, des modèles à copier ou à interpréter. Le peintre Bachelier, qui devait plus tard
fonder l'école des élèves protégés, devenue dans la suite l'École des Arts décoratifs, fut
chargé de cette mission et il conserva pendant quarante années — jusqu'après la Révolution — la haute direction des ateliers de décoration de Sèvres. De l'œuvre considérable
qu'il produisit, si nous en croyons les comptes du temps, rien malheureusement ne nous est
res
té comme documents graphiques et nous ne pouvons juger de son goût et de son esprit d'invention que par les pièces si nombreuses et si variées demeurées dans les collections publiques ou privées.
A vrai dire, les documents du xv siècle restés dans les archives de la Manufacture sont très rares, et cette pauvreté, que l'on ne peut assez déplorer, a plusieurs causes tout d’abord, les projets, à cette époque, n'étaient pas catalogués ; ils étaient considérés comme d'un emploi journalier et devaient circuler constamment d'un atelier à un autre; par suite, beaucoup d’entre eux furent évidemment perdus, usés pour ainsi dire, sans èrent
parler de ceux qui dans ce désordre durent être emportés par des artistes qui néglis d'en faire la restitution; d'autre part, l'époque révolutionnaire amena dans le fonctionnement de la Manufacture des perturbations si profondes qu'une bonne part des documents demeurés intacts dut être dispersée ou volée : la meilleure preuve en est dans la mise en vente assez fréquente encore de dessins, sortis incontestablement des cartons de Sèvres, que recueillent les collections et les musées. Toutefois quelques pièces, d'autant plus importantes qu'elles sont plus rares, se trouvent conservées et nous donnent une idée précise de la façon dont les projets de ce genre étaient exécutés au xvi* siècle; c’est tout d'abord un inestimable recueil de décors de marlis d’assiettes, sorte de répertoire ou de tarif dans equel Régnier, directeur jusqu’à la chute de la royauté, fit copier par deux artistes de la maison les modèles principaux exécutés par la Manufacture depuis sa fondation : daté de 1791-1792, il présente tous les caractères d'un document original puisqu'il fut fait d’après es pièces mêmes; une autre série de projets concerne un service, évidemment composé sur l'initiative de d’Angivilliers qui saisissait toutes les occasions de renouveler le style des productions de Sèvres : destiné à la Reine, ce service de grand luxe, connu sous le nom de
« Service arabesques », avait été établi en 1783 et 1784, avec la collaboration du peintre
eguay le jeune, par l'architecte Masson d'après les arabesques de Raphaël; il ne fut
ns doute achevé qu'après la Révolution, car les comptes de l'an IV nous révèlent que ensemble des pièces qui le constituaient, évalué à 160.500 francs, fut offert à cette date par e Comité de Salut public à l'ambassadeur du roi de Prusse, M. d'Augwitz. C'est évidemment
un des spécimens les plus précieux et les plus caractéristiques des tendances de l’art décoratif
à la fin du règne de Louis XVI, car les éléments employés sont ceux-là même dont se
serviront quelques années plus tard Percier et Fontaine, les protagonistes du style Empire.
Enfin il faut signaler, bien qu'ils n'aient pas la même valeur que les précédents, les projets établis en 1786 pour la décoration des objets destinés à la laiterie de la Reine à Rambouillet; nouvelle tentative de d'Angivilliers, ils sont conçus, comme forme et comme décor, dans ce que l’on appelait déjà « le style étrusque ». Sans doute ce genre était peu goûté dans la Manufacture royale, car, en en faisant la commande, le directeur général des bâtiments écrivait lui-même à Régnier : « Je sais bien que vous n'avez pas encore le goût étrusque et que je vous parais un peu barbare, mais il faudra bien que nous nous y accoutumions tous... » — Des uns et des autres on trouvera les motifs les plus intéressants réunis dans ce recueil.
C'est avec l'Empire que commence la véritable richesse documentaire de la Manufacture. Alexandre Brongniart en effet, appelé à la réorganisation de la maison en 1800, y introduisit tout à la fois une activité nouvelle et un ordre absolu. Sous sa direction, tous les projets furent catalogués, classés et soigneusement conservés, et nous possédons encore, grâce à ces sages mesures, l'état civil de tous les dessins composés à cette époque. Son premier soin avait été de faire réunir les projets des dix dernières années du xvi* siècle : leur nombre leur intérêt médiocre; témoins utiles des tendances indécises de l’art
est assez restreint et
de l'époque révolutionnaire, ils apparais
sent généralement comme une adaptation maladroite du goût ancien aux exigences contemporaines; aussi n'en trouverat-on ici que peu d'exemples.
La production des quinze années de l'ère napoléonienne fut au contraîre extrêmement riche et variée. Rattachée à la maison de l'Empereur qui voyait en elle un instrument utile de sa propre glorification, la Manufacture entra alors dans une voie toute nouvelle. Tout ce qui avait caractérisé la fabrication du xvin® siècle, pâte tendre, décors délicats et
élégants
formes compliquées, fut abandonné pour faire place à une conception uniquement et directement inspirée de l'antique. Aussi bien dans la sculpture que dans la décoration, les anciens devinrent les seuls modèles à suivre, et le choix même des artistes auxquels
Brongniart fit appel devait accentuer et rendre exclusi
e cette tendance. Plus encore que
ce dans le passé, il fut fait appel aux artistes du dehors et l’on ne trouve guère dans la mas
se des projets de ce temps qu'un nom d'artiste du xvint siècle, Asselin, qui produisit de curieuses compositions, d'un charme tout particulier, où les ornements Empire sont traités avec une grâce et une souplesse qui trahissent l’origine de leur auteur. Ici, comme dans tout l'art décoratif d'alors, l'influence absolue et directe de Percier domina toutes les
initiatives. Dès qu'il s'agissait d'une pièce importante, destinée soit à l'Empereur, soit à
un souverain étranger, c'est lui qui donnait la composition générale et le décor de l’objet
ainsi la table des Maréchaux, commandée en 1806, qui représentait, enchâssées entre les
rayons d’une étoile ayant pour centre le portrait de Napoléon, les effigies des généraux de la grande Armée, et qui fut exécutée par Isabey, était de sa composition; de même Brongniart lui demanda le projet de deux meubles décorés de plaques de porcelaine, le secrétaire dit « de la bataille des Pyramides », peint par Swebach et dont l'encadrement reproduisait, dans l'encadrement des cartels, des portraits de généraux et des figurines inspirées des peintures de Pompéi, et le secrétaire offert en 1811 à l'Impératrice Marie-Louise, dont le panneau principal portait l'effigie de Napoléon, avec un entourage orné des portraits de tous les membres de la famille impériale. Percier, d’ailleurs, ne limitait pas son intervention dans les travaux de la Manufacture à ces compositions importantes; son nom apparaît souvent comme auteur de simples bordures d’assiettes ou de frises de vases : les grands services ornés de sujets guerriers, les vases sur lesquels étaient reproduits les actes mémorables de la vie de l'Empereur appelaient une décoration appropriée, et Percier ne
dédaignait pas de s'appliquer aux travaux de ce genre, soit qu'il les exécutât lui-même, soit
que le dessinateur Saint-Ange en fit le modèle soûs son inspiration. A côté de Percier un autre artiste eut à Sèvres une influence plus directe encore
peut-être et plus constante : c'est Brongniart le père, architecte du Palais de la Bourse,
à qui son fils demanda une collaboration de chaque jour et une incessante production de modèles. Attaché régulièrement à la Manufacture, chargé de surveiller la composition des décorations courantes, il s'était en outre engagé à remettre tous les mois le dessin d'une pièce avec sa décoration : beaucoup des formes alors usitées sont donc de lui. Dans tout ce qui touche à la décoration en couleurs, ses compositions, plus larges, plus robustes peut-être que celles de Percier, exécutées avec une incomparable habileté, procèdent d’une formule un peu différente du style Empire, moins connue en tout cas, et pleine d'indications d’une raleur indiscutable. Il apparaît vraiment ici comme l'un des maîtres de l'art décoratif de son temps : ses projets, destinés souvent à la décoration de pièces d'usage, montrent chez lui un sentiment profond de la forme et un respect de la matière à décorer que l’on ne rencontre, pour ainsi dire, chez aucun de ses contemporains.
Nous n'avons point à parler ici d'un autre genre de modèles auxquels furent appelés à collaborer les meilleurs artistes : ce sont les sujets, aussi variés qu'étranges, dont Napoléon commandait à sa Manufacture la reproduction sur porcelaine. Lui-même donna bien souvent l'idée de ces tables, de ces meubles, de ces surtouts dont la conception nous paraît aujourd’hui condamnable à juste titre. Nous devons en tenir compte cependant, à raison de l'influence que le sujet des compositions principales avait nécessairement sur la décoration
purement ornementale des objets. Quand l'Empereur demanda à Swebach de reproduire