‹ Les cas difficilesChapitre 1 sur 17 · ERNEST FLAMMARION, ^ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ERNEST FLAMMARION, ^ÉDITEUR

Tous droits réservés

gnjvor'çi;-

|^^5? ^ BIBLfOTHKA

py

5LC5

Tranquillement assis au pied du perron de Tortoni, Jacques, Blanc-Minot, notre ami le Marseillais Féréol et moi, nous savourions en silence les tiédeurs d'un couchant encore hâtif qui glissait tout le long du boulevard l'or rouge de ses rayons allumant des émeraudes, des rubis et des opales aux verres des consommateurs. Sept heures, à ce moment de Tannée, est l'instant le plus délicieux dans ce coin vivant de Paris, pour les flâneurs, au moins, qui aiment les causeries vagues sous la toile des cafés. La chaussée offre le spectacle d'une activité qui meurt au jour pour se ranimer sous les becs de gaz groupés en cons-

b LES CAS DIFFICILES

lellations. L'haleine des lilas roulés par charretées et qu'un jour entier de promenade a cruellement alanguisse fait plus pénétrante, débouchant des rues avec le bruit des voitures qui s'éteint sur le pavage en bois. Tout cela est citadin en diable, affreusement dénué de poésie naturelle, artificiel comme un drame de M. Sardou, mais vivant et d'un charme indicible. Peut-être en trouverait-on le secret dans le grand mouvement féminin qui mêle alors, sur le trottoir, les bourgeoises attardées allant rejoindre le rôti conjugal, les petites artistes dénuées de calèches gagnant leur théâtre lointain et les frôleuses de profession courant après le dîner problématique d'un lycéen en retenue ou d'un Mexicain fantaisiste. Tout cela se croise, semble se poursuivre, marche parallèlement, sans se connaître, avec un grand tapage de jupes, dans un mélange de parfums, traversant les brises chaudes, sous le frémissement des feuilles tièies et qu'avril achève à peine d'ouvrir.

Nous étions donc, comme notre aïeul le doux Panurge, ce en contemplation véhémente », sans grande pensée dans le cerveau, végétatifs accidentellement comme les arbres en pleine poussée, quand un grand éclat de rire immédiatement con • tagieux et innombrable nous força à sortir des nuages de la méditation. Nos voisins bien élevés se contentaient de se tenir les côtes. Mais tout autour, mécréants et voyous, vendeurs de cannes et marchandsde chaînes à dix sous, s'esclaffaient brusquement, avec des clameurs de mauvais goût, des cris de bêtes tout naturels à leur gosier,

des exclamations grossières et des gestes indécents. Sujet de cet émoi : une pauvre dame dont la robe, s'étant accrochée à une des armatures de fer qui défendent le pied de nos platanes rachitiques, s'était violemment déchirée au moment où elle montait, rapide, en voiture, si bien qu'on lui voyait, à nu ou peu s'en faut, tout le tour des cuisses : une apparition de chair rose dans le brouhaha du linge effarouché.

— Mon Dieu, que le populaire est dégoûtant et discourtois I ne put s'empêcher de s'écrier Jacques.

Nous fûmes tous de son avis.

— Au fait, reprit-il après un momeni de réflexion, c'est toujours une chose fort gênante que de se trouver vis-à-vis d'une femme qu'on surprend dans un déshabillé qu'elle ne méditait pas. Autant l'attitude à prendre est simple quand elle vous attend dans cette tenue familière, autant elle est embarrassante quand cette bonne fortune relative est improvisée par le hasard.

— Il suffit d'un peu de présence d'esprit, dit hardiment Féréol, de son plus délicieux accent méditerranéen.

— Ce n'est pas si simple que vous l'imaginez, poursuivit Jacques. J'ai, dans cet ordre d'idées, une mésaventure à mon actif qui prouve qu'un excès de bonne éducation n'y trouve pas toujours son compte.

— Voyons l'histoire?

— Oh! la plus simple du monde! J'étais en villégiature chez mon ami le baron des Engrumelles, dans sa superbe propriété de la Tourette. M™' des Engrumelles est une des plus belles personnes que je connaisse, mais d'un caractère un peu revêche, très fîère de sa réelle splendeur. Car il n'est pas donné de rencontrer souvent un visage aussi noblement modelé qu'encadre une aussi magnifique chevelure, une vraie toison d'or pâle, longue et moutonnante à la fois, un ruissellement de lumière. L'expression hautaine de son regard, l'accent ironique de sa bouche finement relevée aux coins, l'imperceptible et continuelle palpitation de ses narines roses et transparentes, tout dit, en elle, la race et est empreint d'un charme impérieux. Elle m'intimidait considérablement ; mais le malaise visible et respectueux où me mettait la majesté de sa personne ne semblait pas autrement lui déplaire. Pour me gêner davantage encore, cet animal de des Engrumelles faisait semblant d'être jaloux de moi. Au demeurant, nous faisions un trio bien innocent et très bébête.

Je ne connaissais pas trop bien le château. Un matin qu'il pleuvait, vers dix heures, très désœuvré, ridée me vint de le parcourir. La bibliothèque du baron donnait sur une pièce que je n'avais ja-

LA DAME SURPRISE y

mais ouverte. Je poussai machinalement la porte. Un petit cri répondit au grincement de celleci. J'avais pénétré dans une salle de bain, just« au moment où madame la baponne mettait son premier pied dans la baignoire. Bien qu'elle me tournât le dos... un dos magnifique !... elle m'avait vu, grâce à une glace posée contre le mur au-dessus des robinets.

— Madame, m'écriai-je, veuillez croire que si j'avais pensé vous voir dans cet état, je n'aurais jamais...

Elle ne m'en laissa pas dire davantage.

— Eh bien! fit-elle d'un ton glacialement vexé, vous êtes poli !

— Té! conclut Féréol en éclatant de rire.

— Moi, dit Blanc-Minot, je n'eus pas beaucoup plus de chance dans une situation analogue.

— Manque de présence d'esprit 1 continua le Marseillais.

— Voyons ton cas, continuai-je.

— Moi, ce n'était pas à la campagne, dit le nouveau narrateur, mais à Paris, dans le meilleur monde, à un bal d'ambassade. Mais ce qui fait mon aventure bien autrement cruelle, c'est

que j'étais fort amoureux, au fond, de la dame que je désobligeai par une maladresse du destin. Etqui n'eût pas aimé M"^ Bonassieux"! Unebrune, ceilelà, une brune adorable, pas régulièrement belle, mais si mignonne ! Elle portait ce que Baudelaire nomma si bien « un casque parfumé », ses cheveux d'un noir démoniaque se retroussant, lourds et annelésen volutes profondes à la nuque, pour surplomber le front de leur masseaux métalliques reflets. Elle avait, avec cela, de jolis yeux couleur d'ardoise, un teint mat délicieusement maladif, une bouche petite qui s'ouvrait sur un éclair de nacre. Bien prise dans sa taille, d'une élégance suprême, avec des mains d'infante et des pieds d'enfant; un ensemble délicat, mais exquis, et des reliefs à peine accusés, mais néanmoins pleins de promesses ! Je n'allais à cette ennuyeuse soirée officielle que pour elle. Rien ne m'en pouvait distraire : ni les phénoménales âneries que débitaient autour de moi les grands cacatoès de la politique ; ni les afféteries des Académiciens venus pour montrer là leur premier habit vert; ni les marivaudages imbéciles des godelureaux ; ni le sillage des domestiques en mollets promenant des rafraîchissements dans celte foule constellée d'ordres étrangers. Enfin elle parut ! Et son premier regard fut visiblement pour moi... Un instant après, j'aurais perdu sa trace si un jeu de glaces ne me l'eût montrée entrant dans un petit salon dont la portière se referma sur la blancheur entrevue de ses épaules, sa robe légèrement montante n'en laissant voir que fort peu. Impatient de ne la point voir revenir, je pris le

même chemin. Ce salon conduisait dans un autre moins éclairé encore et complètement vide, le bout des appartements où aucun invité ne pénétrait, la musique et la bombance étante l'autre bout. J'avançai et faillis tomber à la renverse en apercevant M""^ Bonassieux qui, blottie derrière une large console, se disposait à remettre un corset qu'elle venait de dénouer probablement. Sa chemise seule et très basse flottait autour de son torse éburnéen...

— Ah ! madame, m'écriai-je, que je suis heureux !.. .

Elle se retourna vivement et m'appliqua une gifle en m'appelant misérable.

— Té ! fit Féréol en éclatant de nouveau.

— Voilà qui est étrange ! dit Jacques.

— J'avais oublié de vous dire, poursuivit Blanc- Minot, que sur le marbre de la console étaient posés les- deux nénés de ma bien- aimée, deux jolis nénésencrin bombé et qu'elle s'apprêtait sans doute à remettre en place avant de réintégrer le séjour delà danse et des sandwichs.

— A mon tour, dit le Marseillais Féréol, et vous allez voir comment zé me tire de tout, grâce à ma présence d'esprit. Il y a zuste deux zours.

ze vais ce mon ami Gascamille qui reste cour Belzunce, au premier de la maison à droite. Z'enfile le corridor et z'arrive au premier, devant la porte de Gascamille.

Ze frappe : Pan ! Pan ! Pan !

Personne ne répond. Naturellement z'entre.

Gers amis, qu'est-ce que ze vois !

M™' Gascamille qui était en train de çanger de cémise. Et l'instant était stremmement critique. Gar l'ancienne cémise était déza par terre et la nouvelle cémise était encore en l'air... Elle m'en montrait un 1 11

Vous zuzez la confusion de la pôvre femme ! Mais moi ze ne perds jamais la tête. Ze lui dis : — Pardoun, c'est bien à M. Gascamille que z'ai l'honneur de parler ?

Ce n'est plus sous la tente d'un café, humant les liquides douteux de la distillerie contemporaine, que nous retrouvons aujourd'hui nos trois amis Jacques, Blanc-Minot et le Marseillais Féréol; mais bien dans une allée du bois de Boulogne, ingénieux piétons marchant sur la terre attendrie de rosée, à l'heure matinale où chacun se peut croire propriétaire de cet admirable jardin. Jacques est silencieux; il pense aux promenades d'antan, quand sur son bras s'appuyait un bras aimé aux tressaillements affectueux ; pour un peu, il chercherait d'un regard oblique, sur sa manche, la jolie petite main gantée de Suède qui y posait de si délicieux abandons. Autour de lui, l'air est imprégné des parfums grisants du souvenir, comme si toutes les fleurs jadis cueillies sur ces routes paresseuses venaient de mou»

rir, en bouquet, à ses pieds. Blanc-Minot suit d'un œil distrait les rares silhouettes de cavaliers et d'amazones qui se profilent sur le rideau de brume où le paysage est comme enfermé dans un horizon qui recule devant eux, rayé par les lignes rares et verticales des arbres. Quant à Féréol, il sifïïe un air provençal, un air dont le cliquetis sonore des cigales ferait mieux l'accompagnement que la chanson rapide et touchante des fauvettes effarouchées au moindre bruit de pas.

— Je sais encore, dit tout à coup Blanc-Minot, un cas plus malaisé que celui que vous avez si ingénieusement résolu, mon cher Féréol, quand vous surprîtes M"*^ Gascamille toute nue.

— Et lequel, mon garçon? demanda le moderne Phocéen, en interrompant son solo de hautbois naturel.

— Celui, poursuivit Blanc-Minot, où l'on a eu la langue trop longue.

— Vous dites, mon cer?

— Je dis celui où, par défaut de discrétion professionnelle, on a si malencontreusement conté à de bavards confidents ses bonnes fortunes que le mari lui-même, le mari qu'on trompait avec délices, en est informé.

— Juste châtiment, fit Jacques, d'une faute sans excuses et cependant commune 1 Car ceuxlà sont rares qui savent faire une ombre absolue et un silence complet autour de leur bonheur. Bien peu, en effet, sont suffisamment convaincus que l'amour-pro^re est le plus cruel ennemi de l'amour. Au reste, il vaut mieux pour la morale qu'il en soit ainsi.

LE MARI CONVAINCU lo

— Et pourquoi donc? demanda Blanc-Minot?

— Mais parce que si les femmes pouvaient mieux compter sur le secret et la probité de leurs amants, il s'en trouverait moins encore pour se donner l'inutile peine d'être fidèles.

— Tout ça, dit Féréol, ce sont zeux d'enfants. Ze vous répète qu'avec de la présence d'esprit on se tire de tout.

— Plus ou moins bien, reprit Jacques. J'ai cru trouver un jour, en l'occurrence que nous disons, une formule impeccable, et ne suis pas mieux sorti de l'aventure pour cela. Aussi vous me pourriez martyriser aujourd'hui comme un chrétien de la décadence romaine, que vous ne m'arracheriez pas le nom de celle qui m'accorde in partibus de quasi-matrimoniales faveurs. Et pourtant si vous la connaissiez, la farouche, vous m'envieriez l'un et l'autre un bonheur presque invraisemblable, à force d'èlre grand. Mais plus de bêtises ! La leçon m'a suffi que je reçus il y a deux ans.

— Au moins, fais-nous-en profiter.

— Volontiers. Mais à charge de revanche, car l'expérience de nos amis est ce que je sais de plus précieux au monde. Donc j'avais une maîtresse

mariée. Créature adorable : toute blanche avec des cheveux d'or ; un lys où des rayons de soleil ont fait leur nid. Femme du meilleur monde et d'irréprochable renommée. Ce que j'avais juré d'être discret! Mais comme l'antique berger, j'avais des folies d'ouvrir un trou dans le sable pour crier à la terre mes joies débordantes et mes surhumaines félicités. C'eût encore été sage auprès de ce que je fis en en ghssant le surplus dans une oreille humaine. Le misérable m'avait juré de ne rien dire ; mais sans doute avait-il aussi un ami auquel il ne savait rien cacher. Ce n'était pas à moi à lui en faire le reproche. Un jour le comte — le mari de ma bonne amie était un comte authentique — me prit le bras et m'attira dans un coin : — Savez-vous, me dit-il, qu'on m'a dit que vous étiez l'amant de ma femme?... J'étais atterré; mais je me crus inspiré par un dieu, et, prenant un air à la fois solennel et sans inquiétudes : — Monsieur le comte, répondis- je, de deux choses l'une : ou vous croyez à celte infamie ou vous n'y croyez pas. Dans le premier cas, je m'étonne que vous ne m'ayez pas encore coupé la figure de votre canne, et, dans le second, je me demande vraiment pourquoi vous me parlez de cela.

Très gravement et avec une dignité parfaite, le gentilhomme répliqua: — Je ne* crois pas, monsieur, à cette infamie, et je conserve pour ma femme tout le respect que je lui dois. Mais il me faut une satisfaction devant le monde, et vous voudrez bien m'indiquer sur l'heure où deux de mes amis trouveront demain malin deux dos

vôtres. Il est bien entendu que je vous demande raison, non pas de m'avoir trompé, mais d'avoir justifié, par vos assiduités, des bruits dangereux à mon honneur.

Le lendemain, vers deux heures, ce noble personnage me caressait la clavicule d'un long coup d'épée. Tout se passa avec une correction parfaite; mais j'en eus pour un mois délit.

— Pécaïre ! fit Féréol.

— J'aime encore mieux ton histoire que la mienne, dit Blanc-Minot. Je doute pourtant que ta comtesse valût, dans toute sa personne, le petit doigt de la délicieuse étrangère dont, pas mieux que toi, je ne sus taire les faveurs. Le mari était un baronnet allemand et j'éprouvais à marauder dans ses terres conjugales je ne sais quelle fausse joie de revanche. Je lui reprenais avec une délicieuse fureur tout ce que je pouvais de Metz et de Strasbourg ; et je mettais à le déshonorer implacablement un patriotique souci. J'aurais poussé, je crois, jusqu'à Berlin dan& cette campagne à outrance, quand un accident, dû à mes seuls bavardages, me força à la retraite sous le feu de l'ennemi. La baronnette était une personne admirablement dodue, rebondie à souhait, exquise-

ment vallonnée, et jamais je n'aurais pu rencontrer un champ de bataille plus pittoresque, même dans l'œuvre de Vander Meulen. Très fier de ma stratégie, j'en divulguai les finesses à quelques autres généraux qui en parlèrent sans doute au conseil. Toujours est-il que Léonore — ainsi se nommait ma position fortifiée — me dit, un soir, avec tous les signes de la terreur : — Mon mari sait tout 1

Le lendemain, j'attendis chez moi, toute la matinée, ma redingote boutonnée, comme il sied à qui compte sur un cartel. Quand le baronnet entra, je lui rendis son salut avec infiniment de froideur. Je respirai quand il me tendit cordialement la œain comme à l'ordinaire. Léonore s'était certainement trompée ? Il s'assit sans aucun embarras et, en jouant du bout de sa canne sur sa bottine : — Mon cher Blanc Minot, me dit il, obligez- moi de me prêter deux cents louis... Et le regard qui jaillit, clair, sur moi, de son petit œil bleu, voulait dire à n'en pas douter : « C'est le tarif! » Je m'exécutai, mais j'en fus gêné terriblement.

— Cela prouve, dit Jacques, que, dans le choix d'une maîtresse, on ne saurait trop compter avec cette personnalité, indifférente au premier abord, qui s'appelle le mari. On s'expose à mille désagréments, outre qu'on se mésallie soi-même, pour ainsi parler, en entrant dans un ménage dont le chef n'est pas un homme de votre monde. Je ne p trie pas seulement de l'ennui d'une compagnie souvent beaucoup plus fréquente que celle qui vous charme. Car je sais des femmes qui,

pour un quart d'heure de déKces qu'elles vous accordent quelquefois, vous condamnent à passer des journées entières avec leur époux. Non | j'élève plus haut le débat, comme on dit au Parlement, et je proclame, comme un principe, qu'on ne doit faire cocus que d'honnêtes gens. — C'est élémentaire ! fit Féréol.

— Eh bien, et vous, Féréol ? demanda Jacques. Gomment vous êtes-vous tiré de ce mauvais pas?

— Un zeu ! mes enfants, un zeu ! mais touzours ma présence d'esprit. Donc ze quittais Masseille et z'avais le cœur plein d'une çarmante créature qui m'avait fait passer, la veille au soir, un instant d'inoubliable volupté. Nous roulions en wagon, Glaudius et moi, avec un autre monsieur que nous ne connaissions ni l'un ni Tautre. Ze contais ma çance à Glaudius qui me regardait avec des yeux de rascasse, électriques et phosphorescents. — Té, qu'il me dit, puisque tu quittes Masseille pour touzours, dis-moi qui c'est cette femme, que ze puisse en profiter. ^ Impossible, que ze lui réponds. Trahir un anze pareil! Ge serait abominable. — Allons, voyons, puisque ze te promets que ze ne le dirai pas, tu seras tranquille ! — G'est bien pour toi seul au moins ? — Ze te le zure ! — Eh bien, non!... Ce mâtin de Glaudius m'offrit un cigare, un cigare écellent

qui sentait la noisette. Ze pris le cigare et ze me dis : — Tu peux le contenter un peu. — Ze ne te dirai pas son nom, repris-ze, mais seulement où elle demeure. Cours Belzunce, première maison à gauçe.

Le monsieur que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre se retourna.

Glaudius me dit : — Si tu me dis son nom, ze te donnerai le Petit Journal. Il savait, la coquinasse, que ze lisais le feuilleton. — Zamais î que ze lui fais. Z'aimerais mieux êlre coupé en quatre. — Té, alors tune sauras pas ce qu'est devenue la belle Arzentière !... Ze n'y tenais plus. — Elle s'appelle M^*'^ Capoulade, que ze lui dis.

Troun de l'air ! Le monsieur que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre bondit comme une flèçe et se dressant devant moi :

— Pardoun, monsieur, c'est moi que ze suis M. Capoulade.

Il y avait de quoi être foudroyé. Mais ma présence d'esprit était là.

— Mes compliments, monsieur, que ze lui réponds. Z'ai connu bien des femmes, mais aucune de si agréable que la vôtre.

Ençanté de ma courtoisie, M. Capoulade se rassit en s'excusant. C'est lui qui était foudroyé.

Et Féréol ajouta cette façon d'aphorisme destiné évidemment, dans son esprit, à fixer irrévocablement la jurisprudence en cette matière:

— Quand on a fait une bêtise, il faut touzours savoir laraçeter par une politesse.

l'amant interrompu 21

Page 1