‹ Les cascades du Niagara et leur marche rétrograde [microforme]Chapitre 2 sur 6 · EUR · texte numérisé non relu

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l'on ait été enclin à s'exagérer la portée de ces changements. La chute d'un angle de rocher au Niagara est toujours un événement considérable, dont le bruit se propage au loin par les échos des gorges d'abord et par ceux non moins sonores de la presse américaine.

[ne faut done pas s'étonner «1 ceux qui se sont fondés sur les données des premiers colons pour en faire Ta base d'un caleul où méme d'une évaluation de la quanté dont les chutes rétrogradent dans un temps donné, sont arrivés à des résultats exagérés, surtout à une époque où l'on était fort préoccupé de la nécessité de faire concorder les phénomènes de la nature avec les tradilions bibliques.

C'est ainsi que Bakewell, naturaliste d'ailleurs trèshabile, évalue la rétrogradation à trois pieds par an (un yard). Lyell, qui visita les Etats-Unis quelque vingt aus plus tard, ne pouvait se dispenser de discuter une question si populaire. I la reprit done en détail et reconnut que le chiffre adopté par M. Bakewell était trop élevé, Au lieu de trois pieds par an, il uadmit qu'un pied. Or comme les chutes sont actuellement à une distance de sept milles (soit trente-cinq mille pieds) des falaises de Lewiston, il en résultait, suivant son caleul, qu'il avait dû s'écouler trente-cinq mille ans depuis que le fleuve avait commencé à entailler ces falaises. Mais en réalité, ce résultat ne repose pas sur des bases plus solides que celui de Bakewell: c'est une évalualion plus modérée, voilà tout. Hest vrai que l'auteur ne nous la donne pas pour autre chose, mais ceux qui l'ont copié ont le plus souvent négligé d'ajouter le correctif, et de la sorte, ce chiffre de trente-cinq mille ans, qui n'est qu'une

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approximation , a passé à tort dans les manuels de géologie et de physique du globe pour ee qu'il n'est pas, un résultat positif.

Les premières bases sûres pour la détermination exacte de la rétrogradation des cascades, nous ont été fournies lors du relevé géologique de l'Etat de New- York. Une commission compusée d'ingénieurs fit, sous la direction de M. James Hall, le célèbre paléontologiste d'Albany,-le relevé trigonométrique des chutes et de leurs environs. La carte construite d'après ces matériaux , représente les contours des deux chutes sur une échelle suffisamment grande, pour qu'il soit facile d'apprécier à l'avenir les changements qui pourront survenir et par conséquent la quantité exacte dont la chute recule dans un temps donné. Si les chutes rétrogradaient aussi rapidement qu'on le suppose {à raison de trois pieds eu même de un pied par an), rien ne serait plus facile que de s'en assurer dés à présent, puisqu'il y à plus de douze ans (18#2) que le relevé est fait ; et quant à la carte, elle est certes assez rigoureuse pour qu'un déplacement aussi notable Y soit appréciable sur un point quelconque.

Malheureusement , 11 n'y à aucune probabilité que la génération actuelle puisse faire cette expérience. Malgré les éboulements partiels qui soût survenus depuis une douzaine d'années, on constaterait difficilement, même au moyen de nos procédés les plus rigoureux, un changement sensible dans la position et le contour de lune ou de l'autre des deux cascades, Ce n’est pourtant pas à dire que cette œuvre n'intéresse que l'avenir. Sans doute nos aprés-venants auront sur nous le grand avantage

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de pouvoir aller, le théodolite en main, s'assurer de la quantité dont la cascade aura rongé sa barrière dans un temps donné. Au moyen de ces données, et en les com parant avec les phénomènes que nous savons être concommittants, tels que les dépôts de détritus, La formation des tourbieres, ete, ils pourront avec plus de süreté que nous se livrer à toutes sortes de spéculations sur la part d'influence des agents divers qui contribuent à modifier lentement la surface de notre globe. Peut-être parviendront-ils aussi, en déterminant d’une manière rigoureuse l'âge des cascades du Niagara, à débarrasser une fois pour:toutes la géologie d'éléments fâcheux empruntés à des domaines étrangers, el qui, pour avoir leur source dans des motifs honnêtes, n'en sont pas moins préjudiciables aux progrès de notre belle science.

En attendant, nous pouvons, nous aussi, tirer quelques enseignements utiles de ces relevés, Mou but, dans celte note, est de montrer que la forme et les contours des cascades, tels qu'ils sont représentés sur la carte, constituent un élément important de la question, qui contribuera dès à présent, je l'espére, à recufer les opinions exagérées que lon se fait de la marche rétrograde des cascades. Pour rendre mon raisonnement plus intelligible, j'ai ajouté à cette analyse unë copie de La carte de M. J. Hall (voir à fa fin de ce cahier).

Les deux cascades sont très différentes de contour et de puissance. La cascade canadienne, qui est de beaucoup la plus abondante, est fortement échancrée au milieu, où l'action destructive des eaux paraît avoir été beaucoup plus efficace que sur les côtés. De là son nom de horseshæjull {chute en fer à cheval). La cascade

américaine, au contraire, bien que présentant aussi des rentrées et des satilies, est cependant bien moins irrégulière. C'est ce trait particulier de la cascade américaine qu'il importe de ne pas perdre de vue dans la question dont il s'agit. En tenant compte de la forme de cette cascade, je crois pouvoir démontrer que la somme de la rétrogradation annuelle, non-seulement n'atteint pas les chiffres que lui assignent Bakewell et Lyeil, mais ne s'en approche pas même de loin.

Nul ne doute que les cascades dans leur acception générale n'existent depuis un temps immémortal. Le gouffre qui est leur œuvre en fait foi. Mais ont-elles tou- Jours existé sous la même forme ? ont-elles toujours été partagées en deux bras? EU si, comme tout l'indique, celte division en deux branches, séparées par l'le-aux- Chévres, n'est pas de fondation, à quelle époque remonte-t-elle? Quand la cascade américaine s'est-elle séparée de la ca “ade canadienne? Qui nous garantit qu'elle nest pas d'origine toute récente ?

I est évident que dans un pays comme les Etats- Unis, dont histoire date d'hier et où par conséquent les documents historiques ne peuvent pas être d'un bien orand secours, c'est la nature elle-même qu'il faut inlerroger quand ou veut se familiariser avec ses secrets. Cependant nous possédons pour le cas particulier un document d'une haute importance, c'est le récit d’un voyage aux cascades du Niagara por le Père Louis Hennepin, qui visita ces contrées en 1678. Sa description bien qu'un peu exagérée en ce qui concerne la hauteur des chutes, qu'il dit être de six cents pieds au lieu de cent-soiXante, n’en est pas moins instructive,

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Voici comment s'exprime le célèbre missionnaire:

« Entre le lac Ontario et le lac Erié, il y a un grand et prodigieux saut, dont la chute d'eau est tout-à-fait surprenante. Il n’a pas son pareil dans l'univers. On en voit quelques-uns en ftalie, il s'en trouve même encore dans le royaume de Suède, mais on peut dire que ce ne sont que de fort faibles échantillons de celui dont nous parlons 1e.

» Au pied de cet affreux saut on voit la rivière de Niagara, qui n'a qu'un demi-quart de lieue de largeur, mais elle est fort profonde en de certains endroits. Elle est même si rapide au-dessus du grand saut, qu'elle entraîne violemment toutes les bêtes sauvages qui la veulent traverser pour aller pâturer dans les terres qui sont au-delà, sans qu'elles puissent résister à la force de son cours. Alors elles sont précipitées de plus de six-cents pieds de haut.

» La chute de cet incomparable saut est composée de deux grandes nappes d'eau et de deux cascades avec une isle au milieu. Les eaux, qui tombent de cette grande hauteur, écument et bouillonnent de la manière du monde la plus épouvantable. Elles font un bruit terrible, plus fort que le tonnerre. Quand le vent souffle au sud on entend cet effroyable mugissement à plus de quinze lieues.»

Cette descripuon est accompagnée d'un dessin que M. Hall et M. Lyell ont l'un et l’autre reproduit et dans lequel on reconnaît tous les traits saillants de la cascade, divisée en deux bras principaux, avec l'Ile-aux-Chèvres au milieu. Seulement, à côté de la chute canadienne, on en voit une troisième plus petite qui n'existe plus de nos

jours.

Voila done un document qui, tout en nous apprenant que des changements partiels sont survenus depuis un siécle et demi, nous fournit en même temps la preuve que ces éhangements n'ont pas Pimportanee qu'on leur attribuait d'abord, La concavité de la chute canadienne, quoique moins frappante que de nos jours, y esteependant clairement indiquée, et quant à la chute américaine que nous avons surtout à considérer, non-seulement elle existait, mais elle parait avoir eu à peu près la même étendue et la même forme que de nos jours.

La chute américanse, on le sait, est à la droite de la chute éanadienne, dont elle est séparée par lHe-aux- Ehèvres. Les banes de rocher par dessus lesquets ses eaux se précipitent dans le gouffre, ne sont que le prolongement des précipices qui forment la rive droite du vouffre en aval de la cascade. En se plaçant sur un petit promontoire à droite de la vascade américaine et en aiont des escaliers qui conduisent aux barques, on voit, en ellet, que les banes en amont et en avai sont dans le même alignement, et eela ressort d'une manière non moius évidente de la carte. La cascade, au contraire, est en relrail. Or, comme il est probable qu'à l'époque où celle-ci commença à se précipiter du haut de ces rochers, l'alignement n'était pas encorg interrompu , et par conséquent que la concavité n'existait pas , on est naturellement conduit à en conelure que la profondeur

de la concavité exprime la quantité dont la cascade à

rétrogradé.

Que si maintenant nous rétablissons par la pensée le rivage dans son intégrité tel qu'il devait être au début de la cascade, suivant la ligne pointée A-B de la carte,

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