AVANT-PROPOS III
un faisceau plus solide d'inductions concordantes.
J'ai dû ajourner ce projet. La réimpression d'un morceau qui reste ainsi un peu isolé, ne m'autorise pas à entrer au sujet des idées générales que j'ai en vue dans le détail qu'elles appelleraient ; je ne me crois pourtant pas interdit de les signaler en passant.
Elles se rattachent pour moi à des recherches déjà anciennes.
Les hymnes védiques sont composés dans une langue d'âge très antérieur à tous les autres livres ; la littérature sacerdotale, brâhmanas et upanishads anciennes, est, par la grammaire, le lexique et le style, intermédiaire entre l'idiome des hymnes et la langue de l'épopée, laquelle se différencie à son tour par des nuances archaïques du sanscrit classique des castras et des purânas.
Tout cela est incontesté : et cette
chronologie littéraire reste pour les recherches une base indispensable. Mais emporte-t-elle toutes les conséquences qu'on en a déduites ?
Le védisme — dans sa double expression, hymnes et littérature sacerdotale — , le bouddhisme, l'hindouisme, pris comme des évolutions strictement successives, s'engendrant ou, tout au moins, se déterminant l'une l'autre ; le védisme interprété comme l'exposant complet, dans la période ancienne, de la vie religieuse ; l'hindouisme brahmanique, comme le descendant légitime des seuls éléments védiques, se constituant peut-être par réaction contre le bouddhisme, lequel n'aurait été lui-même qu'une réaction d'initiative personnelle contre le védisme dominant : voilà la formule qui, bien qu'ébranlée sourdement, bien que contredite à l'occasion, est encore en possession d'une autorité très générale.
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Je crains qu'elle n'altère gravement la perspective du passé.
Il y a longtemps que, par un témoignage d'autant plus précieux que les dates positives sont ici plus rares, par l'analyse même des traits essentiels de la légende du Bouddha, j'ai cru pouvoir démontrer, non pas, comme on me l'a fait dire trop souvent, que le Bouddha n'avait jamais existé, qu'il n'était qu'une entité solaire ou météorologique, un doublet d'Indra ou d'Apollon, mais qu'une légende épique s'était de très bonne heure cristallisée autour de son nom ; que cette légende qui n'avait pas été créée pour lui mais dont il avait hérité, était, quelque interprétation que l'on en imagine, mythique de sa nature ; qu'elle n'avait fait retour sur sa tête que parce qu'elle était antérieurement liée à des dieux ou à des héros dès longtemps populaires, pénétrée de certaines doctrines qui en avaient
facilité l'application à un titulaire nouveau, humain et historique d'origine, quoique transfiguré par le zèle pieux de ses sectateurs. Il s'ensuivait que les types divins de l'hindouisme et plusieurs de ses notions essentielles devaient remonter beaucoup plus haut qu'on ne paraissait alors disposé à l'admettre, que l'hindouisme avait des racines à la fois plus profondes et plus indépendantes.
Cette pensée a depuis fait du chemin. Je ne puis que me féliciter d'avoir été des premiers à lui donner corps et, peut-être, à familiariser avec elle quelques esprits.
Elle trouve, je crois, dans l'étude des castes une nouvelle confirmation.
Quelle est en raccourci la manière courante, je dis chez les mieux informés, d'en envisager les destinées ?
L'existence n'en est pas mentionnée dans les hymnes védiques ; elles n'étaient donc pas à l'époque où ils furent compo-
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ses. La littérature des brâhmanas en montre les commencements. Après eux, les souvenirs de la légende épique ont gardé la trace contemporaine des modifications successives qui des quatre castes primitives ont dérivé l'état que constatent et consacrent les Livres de lois. C'est par des transformations ultérieures, par le relâchement des règles anciennes, que s'explique enfin l'écart qui s'accuse entre le témoignage des livres et l'aspect actuel du régime.
J'arrive, pour ma part, à des conclusions singulièrement différentes.
Si je vois juste, les castes n'ont jamais existé exactement telles qu'elles nous sont présentées dans les Dharmaçâstras, pas plus aux époques plus récentes que dans la période à laquelle correspondent les hymnes; aucune preuve, en revanche, ne nous force à admettre qu'elles n'aient pas existé dès les temps védiques, quoique
VIII LES CASTES DANS i/lNDE
dans une phase sans doute moins avancée de leur histoire. C'est au contraire un postulat qui s'impose, s'il est vrai que tous les germes d'où elles sont sorties dans l'Inde des conditions et du milieu propres au pays, remontent au patrimoine commun des races Indo-Européennes. Entre les Hymnes et les Livres de lois, elles ont pu prendre d'elles-mêmes une conscience plus nette, développer logiquement certaines conséquences de leurs principes générateurs ; elles n'ont pas été créées de toutes pièces.
Ce qui est nouveau, entre les deux époques, c'est l'achèvement du système brahmanique qui, jusque dans le présent, domine théoriquement tout l'édifice de l'hindouisme.
Tel qu'il procède à l'égard de la caste, il s'appuie à la fois et sur la situation réelle, — puisqu'il constate à sa façon le démembrement de la population en seG-
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tions innombrables, séparées par leur droit coutumier, — et sur la tradition védique que, en ce point comme ailleurs, il place respectueusement à la racine de tout. Mais avec Tune comme avec l'autre de ses sources, il ne laisse pas que de prendre des libertés : dans le tableau des faits il introduit un ordre arbitraire et des limitations fantaisistes ; il transporte des catégories familières aux hymnes sur un terrain tout différent. Dans les deux sens, il se révèle comme une œuvre théorique, en partie artificielle.
Si des hymnes nous descendons à la prose sacerdotale, les brâhmanas et leurs annexes reflètent une situation de fait très semblable à celle qui s'accuse dans la Smriti. Ils peuvent, par l'emploi de certains termes, se rapprocher un peu plus de l'usage des hymnes; ils supposent visiblement, en ce qui concerne les castes, le système brahmanique et la terminologie
LES CASTES DANS i/lNDË
qu'il a consacrée. S'ils y contiennent plus d'allusions implicites qu'ils n'en font de mentions détaillées, leur nature et leur objet l'explique de reste : ils relèvent de la littérature ésotérique des brahmanes.
Le système, au contraire, dans l'Epopée et les Dharmaçâstras, vise l'ensemble de la population brâhmanisée ; ce sont des livres destinés à un usage général. Sous cet aspect au moins, rien n'interdirait de prendre les deux séries pour contemporaines, quoique à des niveaux différents.
L'examen de l'organisation sociale révèle, au-dessous de la couche védique, une autre stratification ; il s'y est superposé, en quelque sorte, avec la domination de la classe brahmanique, une doctrine qui a été à la fois l'instrument et le signe de sa puissance .
Dans cette couche dont la tradition védique nous masque pour la haute antiquité l'aspect et l'existence même, ont pu