‹ Les castes dans l'Inde: les faits et le systèmeChapitre 4 sur 111 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

se fondre des éléments multiples. En ce qui concerne la caste, la population aborigène a joué et continue presque sous nos yeux de jouer son rôle ; mais son action nous apparaît plutôt mécanique et secondaire qu'initiatriceetdirigeante.Aen juger par ce que nous entrevoyons ici, il serait imprudent de lui attribuer dans le domaine religieux en général un apport très décisif et très fécond.

Ce qui s'est passé pour l'ordonnance des castes n'est qu'un fragment du travail qui a remanié tout l'ensemble de la vie religieuse. Et tout dépend ici, non de la date des livres, mais de la portée de leurs témoignages, de la valeur absolue des éléments qui y sont incorporés.

Un exemple pour me mieux faire entendre.

La métempsycose est la pierre angulaire de l'hindouisme. Or elle est complètement étrangère aux Hymnes. Quand

nous la voyons d'abord apparaître, plus ou moins voilée, plus ou moins explicite, dans les plus anciennes upanishads , sommes-nous en présence des premiers tâtonnements d'une doctrine qui se cherche et s'élabore? Sommes-nous en présence de l'infiltration partielle dans le milieu ésotérique d'une croyance qui déjà était dominante au-dehors?

On conçoit de quelle conséquence est la réponse qui sera faite à cette question et à beaucoup d'autres qui sont connexes. Et, si le travail littéraire dans l'Inde a été le privilège à peu près exclusif d'une classe fermée, si les idées et les systèmes de cette classe, ses préjugés et ses prétentions ont incessamment agi sur sa façon de concevoir et de présenter les faits en général, spécialement les éléments auxquels elle avait été amenée à faire une place mais qu'elle ne tirait pas de son fonds propre, on comprend

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que j'insiste sur ce que j'appelle, pour être bref, le problème de la tradition.

Je ne prétends pas le poser ici dans ses termes définitifs. Il faudrait au préalable qu'il fût tranché ; nous sommes loin de là.

Que de difficultés préliminaires demeurent en suspens !

Les brâhmanas et leurs annexes gravitent uniquement autour du véda, du sacrifice védique. Et pourtant combien tout ce qui s'y trouve d'interprétation védique, étymologies, légendes, théories, y porte un caractère artificiel ! Combien de bizarreries et de méprises semblent déceler un temps où l'intelligence des chants est déjà obscurcie, où les idées qui les animaient ont cessé de vivre et sont devenues une matière complaisante de jeux mystiques ! La langue s'est dans l'intervalle, modifiée profondément. L'époque des brâhmanas se lie-t-elle donc directement, sans déchirement et sans

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secousse, à l'époque des hymnes ? En continue-t-elle la tradition intacte ? Ou bien s'est-il de Tune à l'autre produit une fissure plus ou moins profonde, plus ou moins large ?

Et, comme, malgré laparenté de langage et d'idées qui les unit, les œuvres de cette littérature sacerdotale se répartissent sur un espace de temps notable, encore faudrait-il savoir si la rédaction définitive a utilisé des matériaux uniformément anciens, dans quelle mesure elle les a remaniés et, à l'occasion, rajeunis.

Il ne semble guère possible, après les recherches dont Bergaigne a été l'initiateur, de considérer les hymnes védiques sous le jour où la génération précédente les envisageait volontiers, comme le reflet spontané et fidèle de toute la vie religieuse à une époque donnée. Ils sont composés en vue d'un cérémonial compliqué, avec des raffinements singuliers

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de la pensée et de la forme ; quelque fortune qu'ils aient faite, si ample que soit l'autorité qui leur est finalement échue, ce sont essentiellement les chants rituels des sacrificateurs du Soma ; ils n'embrassent qu'un secteur de l'horizon religieux.

Les brâhmanas sont plus clairement encore l'œuvre d'un milieu relativement étroit. Ils marquent l'effort d'un mysticisme d'école, abandonné à lui-même et s'évertuant, moins sur des enseignements héréditaires que sur ses propres spéculations.

Mais, quoi qu'il en puisse être, il est au moins un point qui me semble autoriser des conjectures plus fermes.

Tel que le formulent les rédactions qui nous sont parvenues des Epopées, des Livres de lois, et, avec quelques modifications secondaires, les Purânas, l'hindouisme brahmanique nous montre, par comparaison avec le Véda, et des types

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divins soit entièrement nouveaux, Brahmâ, Çiva, Krishna, etc., soit profondément renouvelés, Vishnu, Indra, Varuna, et des idées directrices nouvelles, la métempsycose, les avatars, les grandes périodes cosmiques, la puissance de l'ascèse opposée à la puissance de la gnose , d'autres encore. Ce renouvellement, je ne crois guère possible de le tirer des seuls éléments dont nous avons connaissance par la Çruti, même en tenant compte des retouches que leur aurait pu faire subir la période durant laquelle s'est élaborée la littérature sacerdotale.

Il me semble impossible de n'admettre pas un long courant sous-jacent de ce que j'ai appelé l'hindouisme populaire ; sous la main des brahmanes qui l'ont en quelque sorte organisé, qui lui ont imposé l'apothéose du Véda et de ses détenteurs privilégiés, il a pris finalement la forme réputée orthodoxe de

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