AVANT-PROPOS
Ce livre n'a pas la prétention d'être un livre de science; mais en offrant un résumé d'ouvrages d'hommes de science, il voudrait les faire connaître, lire, aimer.
Fournir des notions élémentaires, mais indispensables, à ceux qui désirent avoir une idée de cette science nouvelle de l'archéologie chrétienne aux Catacombes : être par conséquent court, mais suffisamment complet ; être précis et exact, s'il est possible; indiquer en même temps les sources bibliographiques , qui permettront au lecteur curieux de reprendre et de compléter ses études, tel devrait être, ce me semble, un manuel à l'usage des hommes du monde, des prêtres de nos villes et de nos campagnes, des professeurs ou des élèves de nos grands séminaires et de nos écoles normales. Or c'est précisément le but que je me suis proposé en publiant ces pages, et je dirai simplement en quelle occasion la pensée me vint de les écrire.
Un jour, à Rome (il y a de cela treize ans), j'allai avec quelques personnes entendre une messe au cimetière de Callixte, dans la chambre
où avait reposé le corps de sainte Cécile. La crypte, au-dessus de laquelle on n'avait pas encore replacé le lucernaire qui y fait descendre aujourd'hui tant de lumière, était éclairée seulement par les petites bougies tenues à la main par chaque visiteur. Ces lueurs vacillantes dans l'obscur souterrain, ces saints mystères célébrés par un prêtre à cheveux blancs, sur un autel formé avec de grossières planches de bois, ces fidèles pieusement recueillis, quelques-uns soldats improvisés venus pour défendre une Eglise poursuivie aujourd'hui encore dans son indépendance et son libre pouvoir, tout cet ensemble, qui ramenait la pensée à quinze siècles en arrière, fit sur moi une de ces impressions que Ton n'oublie jamais. Témoin de cette scène, le plus silencieux peut-être, mais non le moins ému, je me pris dès ce moment à aimer les Catacombes, et je me promis d'en étudier, plus attentivement que je n'avais fait jusqu'ici, l'histoire et les monuments.
Alors, au milieu même d'autres préoccupations et d'autres études, je lus, la plume à la main, les ouvrages de Bosio, de Bottari, de Buonarruoti, de Marangoni, de Marchi, de Garrucci. Bientôt M. J.-B. de Rossi, en publiant sa Roma sotteranea et son Bullettino di archeologia Cristiana, me dispensa pour ainsi dire de toute autre lecture, car je n'avais plus qu'à suivre ce grand révélateur et initiateur dans l'étude des
antiquités chrétiennes, pour résumer ses démonstrations et transcrire ses conclusions. En même temps, M. E. Le Blant faisait paraître ses Inscriptions chrétiennes de la Gaule, et M. l'abbé Martigny, que j'avais longtemps vu et interrogé à Rome, imprimait son Dictionnaire des antiquités chrétiennes. Avec ces copies, ces notes, ces analyses, j'ai formé ces pages, disant avec Montaigne : « J'ai faict seulement icy un amas de fleurs estrangières, n'y ayant fourni du mien que le filet à les lier. » Plusieurs personnes ont trouvé qu'elles ne manquaient pas d'intérêt ; c'est l'intérêt qu'inspire à tout chrétien l'histoire des origines de l'Eglise. Je les ai donc publiées, désirant qu'elles soient pour ceux qui les liront comme un livre élémentaire, un epitome que j'ai en vain cherché pour moi-même. Plus heureux encore si, dans un moment où notre pays attend de la création d'Universités catholiques un élan vers de fortes études, ces pages pouvaient, de si loin que ce fût, préparer les esprits à recevoir cette nouvelle vie intellectuelle, réellement scientifique, dès lors profondément religieuse, qu'au milieu de nos désastres l'Eglise appelle pour nous sauver.
Qu'ajouterais-je ? Lorsque je me rappelle le jour où me vint la première pensée de ce travail, lorsque je songe que cette réunion devait avoir sur ma vie entière une si grande influence (Dieu m'ayant fait la grâce de retrouver, trois ans
après, celle qui, ce jour-là, vint prier comme moi près des tombeaux, et ses parents qui sont alors devenus les miens, et ses amis qui me sont restés chers), je ne puis encore, sans émotion et reconnaissance, me souvenir de la messe dite aux Catacombes, le 18 mai 1861.
J'offre donc ces pages, si décolorées qu'elles soient de toute la poésie de leur sujet, à mes bons compagnons de cette matinée; je les offre surtout à celui qui n'est plus, ce beau-frère, Emile, mort, à Rome, soldat du Pape-, son âme vit dans le sein de Dieu, tandis que son corps repose là-bas, près d'une vieille basilique, sur la terre même d'une ancienne Gatacombe. Aussi, comme le pèlerin des vieux âges venu pour s'agenouiller aux sanctuaires vénérés, je dépose ici avec ma prière le cri de mon cœur :
EX VXORE FRATRI PIENTïSSIMO
vivas in Deo
CONJVGI DVLCISSIM.E PARENTIBVS ET AMICIS CARISSIMIS AVCTOR.
Le Plessis-Limeray, 22 novembre 1874, jour de la fête de sainte Cécile.
Travaux sur les cimetières souterrains de Rome. — Premiers visiteurs au quinzième et au seizième siècle, Ciacconio, de Winghe, Jean L'Heureux, Bosio et sa Roma sotteranea, Aringhi, Fabretti, Boldetti, Viarangoni, Lupi, Bottari. — Nouvelle phase dans l'étude des cimetières : h P. Marchi, le commandeur J.-B. de Rossi.
Les collines qui s'étendent autour de la ville de Rome renferment dans leur sein de vastes salles, de longues galeries, où les premiers chrétiens se réunissaient et ensevelissaient leurs morts.
Ces cimetières souterrains ne furent pas visités pendant le moyen âge, et leurs noms mêmes, confondus entre eux dans les documents, furent oubliés. Au quinzième siècle, lors du mouvement de renaissance catholique et scientifique, qui, sous les pontificats de Martin V, de Nicolas II et de Pie II, suivit la fin du grand schisme d'Occident, on s'occupa peu des anciens cimetières, et de rares religieux furent à peu près les seuls à visiter ces lieux saints : Ad visitandum locum sanctum istum, dit une inscription de 1451, mentionnant la visite de vingt moines franciscains. De 1432 à 1493, on rencontre, écrits sur les parois des murs, les noms de semblables visiteurs; au cimetière de Sainte-Agnès, ce sont des religieux Augustins; au cimetière de Callixte,
ce sont des Franciscains et quelques Ecossais, quidam scoti hicfuerunt. On recontre également les noms cT amateurs de l'antiquité, antiqvitatis amatores, perscrvtatores antiqvitatis; c'est ainsi que se désignaient eux-mêmes les amis de Pomponius Laetus, les membres de la fameuse Académie romaine, réunis autour de ce lettré : ils vinrent plusieurs fois dans les souterrains, et avec leurs noms inscrits sur les parois, ils ont transmis le souvenir de leurs études , peut-être celui de leurs débauches (i), et assurément celui de la hiérarchie qui existait entre eux : régnante Pom. Pont. Max., dit une inscription de 1475, Pomponivs Pont. Max.
— PANTAGATHV SACERDOS AcHADEiMI^E ROM. ^EmILIUS
vatvm princeps. Y a-t-il dans ces appellations un jeu de philosophe et de rhéteur ? Est-ce une parodie du pontificat et du sacerdoce chrétien, et, comme on Ta cru, l'organisation d'une société secrète dirigée contre l'Eglise ? Il est difficile de porter un jugement ; mais cette confidence, comme dit M. de Rossi, faite aux sombres souterrains et que ne recueillit aucun contemporain, pas même les accusateurs de Pomponius, est assurément fort curieuse.
Sous Léon X et les successeurs de ce pape, quelques pèlerins descendirent sous la basilique de
(1) Car on lit : Minutiu rom. pap, delitie , c'est-à-dire « Minutius romanarum paparum deliciae, » dénomination mise comme un titre d'honneur qui porte avec elle sa sa lumière. (Voir M. de Rossi, Roma sotter., t. I? p. 3.)
Saint-Pancrace; mais il semble qu'aucun des nombreux lettrés que Rome renfermait alors, n'eut la pensée d'étudier les anciens cimetières. Panvinius, dont le nom se trouve inscrit avec la date de i52Ô dans le cimetière de Sainte- Agnès, assurait que trois cimetières seulement existaient encore, tant il avait pris peu de peine de s'assurer de leur état actuel. Aussi, lorsque, le 3i mai 1578, des ouvriers, extrayant de la pouzzolane sur la voie Salaria, firent effondrer une voûte, et que sous cette voûte apparurent des peintures et des inscriptions, cet événement produisit l'effet d'une révélation inattendue. On accourut de tout Rome pour visiter le souterrain. Baronius, déjà occupé à son histoire de l'Eglise, y arriva des premiers ; en même temps que lui, vinrent un savant religieux dominicain, Ciacconio, et un jeune gentilhomme flamand , Philippe de Winghe.
Ciacconio et de Winghe furent les premiers à attacher leurs noms à une série d'études sur les peintures et les sculptures trouvées dans les cimetières souterrains. Malheureusement, Ph.de Winghe mourut jeune, en 1592, sans avoir rien imprimé, et on ignorait même le sort de ses dessins, lorsque récemment une partie d'entre eux a été retrouvée dans un manuscrit de Claude Ménétrier, existant en Belgique. Un autre Flamand, Jean L'Heureux, connu sous le nom grec de Macarius, continua les travaux de son compatriote et prépara un ouvrage
qui, de nos jours seulement, a été imprimé sous les auspices du P. Garrucci (i). Ciacconio ne publia rien non plus et laissa seulement des manuscrits ; mais Ciacconio fut très-lié d'amitié avec Bosio, et c'est Bosio, successeur immédiat de ces savants, qu'il faut saluer comme le Colomb de la Rome souterraine, selon l'expression du P. Marchi (2), répétée par M. de Rossi : Bosio est le véritable fondateur de V archéologie chrétienne,
Antoine Bosio, né à Malte vers 1 576, était par conséquent âgé de 18 ans, lorsque, pour la première fois, le 10 décembre i5g3, il descendit dans les galeries d'un cimetière de la voie Ardéatine : il s'y perdit un moment au milieu des ténèbres, mais il en revint ravi de ce qu'il avait vu, et honteux, disait-il, de penser qu'il aurait pu laisser sa misérable dépouille près des tombeaux des martyrs.
Pendant trente-six ans, Bosio ne cessa de parcourir tous les souterrains, allant, dans son ardeur pour l'étude, jusqu'à y passer de suite des jours et des nuits ; toujours le crayon à la main, il relevait les inscriptions, dessinait les peintures pour décrire ensuite, d'après un ordre topographique, les cimetières et les objets qui y étaient découverts. En même temps travailleur infatigable, il ne cessait de fouiller
(1) Hagioglypta sive picturœ et sculpturœ sacrœ antitiquiores, prœsertim quœ Romœ reperiuntur. Paris, Didot, 1 856. — (2) Monumenti delV arti cristiane, p. 5.
les bibliothèques afin d'extraire des collections de Conciles, des livres des saints Pères, des actes des martyrs, des traités de théologie, comme aussi des ouvrages d'auteurs profanes, les passages qui, à quelque titre que ce fût, pouvaient servir à expliquer et commenter les monuments mis au jour.
« Il n'est qu'un moyen de pénétrer utilement dans la connaissance des anciens âges (il faut ajouter de toutes les époques), a écrit le savant M. Ed. Le Blant (i), c'est délire avec patience les textes qu'ils nous ont transmis. Quelquefois rude et difficile, ce travail de première main n'est jamais infécond ; pour qui veut l'entreprendre et voir ainsi autrement qu'avec les yeux et par les citations des autres, les horizons grandissent, les questions apparaissent et s'éclairent; l'essayer une fois, c'est s'en éprendre, car rien n'est profitable au même degré. Bosio l'avait compris, » et quatre énormes in-folio (d'autres ont été perdus), remplis de citations entièrement copiées par lui, témoignent de ses immenses lectures et de son application à remonter aux sources.
C'est ainsi que, par l'étude dans les livres et l'examen dans les souterrains, Bosio préparait la publication de son grand ouvrage. Avant lui, quelques parties de trois ou quatre cimetières, sur la voie Salaria et la voie Flaminia, avaient seules été visitées. Bosio pénétra dans trente environ. Malheu-
(i) Correspondant, 2 5 août 1 865, p. 853.
reusement il mourut en 162g sans avoir rien imprimé. Son manuscrit, devenu par héritage la pro; priété de l'Ordre de Malte, fut communiqué au cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII; le cardinal chargea le P. Severano, prêtre de la Congrégation de l'Oratoire, d'en surveiller l'impression qui, commencée en i632, fut achevée en 1 635 . Malgré les corrections, les suppressions assez notables, et quelquefois les augmentations qui furent faites, la Roma sotteranea de Bosio répondit à l'attente générale, car elle porta sur les origines du christianisme une lumière nouvelle et eut l'inestimable fortune de préparer la conversion de plusieurs protestants.
Traduit en latin et en allemand, abrégé en Hollande, l'ouvrage de Bosio devint dès lors le livre classique de ceux qui voulurent étudier les antiquités chrétiennes. Dans une première partie, Bosio parlait des cimetières en général, des martyrs et du soin donné par les chrétiens à l'ensevelissement des corps; dans une seconde, il décrivait les cimetières situés sur la rive droite du Tibre, depuis le Vatican jusqu'à la voie de Porto ; dans une troisième, ceux situés sur la rive gauche, depuis la voie d'Ostie jusqu'à la voie Flaminia ; dans une quatrième , Bosio montrait qu'on n'avait pas enterré de païens ni d'hérétiques dans les cimetières, et expliquait le sens des peintures qu'il avait trouvées et dont Ottavio Pico publiait les dessins en planches gravées. Toutes
les notions recueillies par les anciens auteurs et la description d'un grand nombre de monuments découverts, étaient ainsi réunies pour la première fois. Néanmoins, malgré sa méthode parfaite, à la fois topographique et historique , malgré sa science profonde , Bosio ne put , en général , restituer aux cimetières souterrains de Rome et leur nom et leur histoire : peut-être manqua-t-il des éléments nécessaires pour arriver à ce résultat, car une fois seulement il trouva des images de saints réunies à des inscriptions, et cette découverte lui suffit alors pour reconnaître avec certitude le nom du cimetière où étaient ces images. S'il en eût rencontré en d'autres lieux, il eût sans doute indiqué de même leurs noms véritables.
Un autre prêtre de l'Oratoire, le P. Aringhi, donna quelques années plus tard, en 1 65 r , une traduction latine de l'œuvre de Bosio (i). Malheureusement à cette traduction, Aringhi joignit d'inutiles et prolixes additions, qui déparent l'ouvrage* Ces taches ne nuisirent pas cependant au succès de la publication, et déjà, à ce signe, on peut reconnaître qu'après Bosio les études sur la Rome souterraine ne furent plus continuées avec la méthode suivie par ce travailleur illustre et infatigable. On ne s'occupa des fouilles qu'à un point de vue spécial,
(i) Sous le titre de Roma subterranea novîssima... post Antonium Bosium. 2 vol. in-folio. P^ornse 1 65 1 .
celui de la découverte des reliques de martyrs , sans avoir la pensée de tenir une note exacte des travaux exécutés chaque jour, soit par des particuliers ou des communautés religieuses qui en obtenaient la permission des papes, soit par la commission chargée bientôt (sous Clément IX, en 1668) de la recherche des reliques sacrées. On ne peut vraiment comprendre, dit M. de Rossi, comment hommes très -savants qui alors florissaient à Rome sous des Souverains-Pontifes, savants euxmêmes, ne sont pas descendus dans les Catacombes, n'ont pas surveillé les fouilles et n'ont pas repris, pour en raconter les résultats, la méthode du grand Bosio. Tant de négligence est déplorable, car rien ne peut remplacer la perte des monuments alors intacts et la perte des observations qui auraient été faites pendant les travaux pour découvrir les monuments. Les fouilles étaient donc pratiquées sans méthode, sans plan arrêté, dans le seul but de trouver une relique ou de découvrir une inscription, une sculpture, sans se soucier de savoir — ce qui était très-important — d'où venait cette inscription et où avait été posée cette sculpture ou cette peinture.
Fabretti (-h 1700), nommé en 1688 gardien des cimetières souterrains , réagit contre cette négligence et raconta, dans un chapitre de son Recueil d'Inscriptions y la découverte récemment faite de deux cimetières, l'un sur la voie Latine, l'autre sur
la voie Labicane (i). Après lui, son successeur Boldetti (-f- 1749) recueillit les résultats de plus de trente années d'excavations récentes, et publia ainsi de nombreux monuments (2) ; mais Boldetti fut négligent dans ses descriptions faites, comme nous le verrons, à un point de vue spécial de controverse. Il ne suivit d'ailleurs aucun ordre topographique, et bien que doué d'un œil très-exercé , il ne sut ou ne voulut coordonner tant de richesses. Marangoni (-h 1753), qui avait aidé Boldetti dans son récit des découvertes récentes et comprenait la nécessité de joindre les notes historiques et topographiques aux explications des monuments, poursuivait depuis dix «sept ans le travail méritoire de la description des fouilles, lorsque, par un malheur irréparable, ses notes devinrent la proie des flammes. Il publia, en 1740, dans l'appendice aux actes de saint Victorin, les quelques pages échappées à l'incendie (3). Le P. Lupi s'occupa des Catacombes, mais ses travaux sont surtout précieux pour l'épigraphie chrétienne (4). Bottari (-h 1775), qui vint après ces savants, eut le tort de délaisser complètement l'œuvre de Bosio et de lui préférer celle de Boldetti. Bot-
(1) Inscript ionum antiquarum explicatio. Romae, 1699, infolio, chap. VIII. — (2) Osserva^ioni sopra i cimiteri de* santi martiri ed antîchi cristiani di Roma. Roma, in-folio, 1720. — (3) Acta S. Victorini. Roma, in-40, 1740. — (4) Dissertatio et animadversiones ad nuper inventum Severœ martyris epitaphium. Panormi, in-folio, 1734.
tari ne descendit pas dans les souterrains; il se contenta d'y envoyer des ouvriers , et s'il fit preuve d'érudition dans l'interprétation des monuments, il ne suivit aucun ordre, négligea d'étudier la topographie et la chronologie des cimetières (i). Son exemple entraîna encore les érudits dans la voie funeste où ils avaient trop de propension à se laisser aller. Abandonnées par les savants et livrées à des ouvriers ignorants et cupides, les Catacombes furent de plus en plus dévastées, et ces dévastations durèrent jusqu'à nos jours. Des érudits continuèrent à faire fleurir la science des antiquités chrétiennes : Mamachi, Olivieri, Buonarruoti, Paciaudi, Mazzochi, Foggini, Zaccaria, Garampi, Borgia et beaucoup d'autres ; mais l'expérience des monuments interrogés sur place leur manqua ; les études se firent dans le cabinet, et ainsi on laissa se répandre, sur l'origine des cimetières et leurs monuments, les erreurs mises alors en avant par des écrivains protestants. Pour ne citer qu'un exemple de la négligence générale, on présenta un jour à Gaëtano Marini un marbre découvert dans les souterrains , indiquant un sépulcre placé dans la crypte de Damase. et il n'eut pas à cette vue la curiosité d'aller en visiter l'emplacement; il n'eut pas même la pensée d'interroger les ouvriers qui lui apportaient ce
(r) Sculture e pitture sagre estratte dai cimiteri di Roma. Roma, 3 vol. in-folio, 1 737-1754.
fragment sur l'endroit où il avait été trouvé. Le savant resta de même, immobile, lorsqu'on découvrit la crypte du martyr Hippolyte; et M. de Rossi constate avec douleur que, presque de nos jours, ces cryptes illustres furent retrouvées, dévastées, et qu'un Gaëtano Marini ne sut pas même en prendre note, tant était grand l'oubli où étaient tombés les enseignements de Bosio !
Seroux d'Agincourt, qui travaillait à une Histoire de l'Art (Paris, 1823, in-fol.), s'imagina alors de détacher des parois des Catacombes un grand nombre de fresques, et enseigna ainsi aux modernes/bssores un nouveau moyen de destruction; car, pour un fragment conservé intact, dix autres tombaient en poussière durant l'opération. Après d'Agincourt, on continua ces malheureux essais.
Pendant les premières années de notre siècle, les études furent interrompues par la Révolution et les guerres qui la suivirent; mais les dévastations continuèrent : les préjugés , les erreurs s'enracinèrent. L'abbé Settele, mathématicien illustre et archéologue érudit , auteur de dissertations dont le mérite n'est point eiîacé, chercha à réagir contre cette ignorance (1). Bientôt, en Italie, l'illustre P. E. Visconti, dans sa dissertation sur les polyandres des martyrs (2), et autres dissertations; Mgr Bartolini, dans
(1) Voir Atti délia Pont. Accad. d'archeolog., t. II, p. 43. — (2) Atti délia Pontif. Accad. d'archeoL, t. II, p. 611.
son travail (en 1840) sur le cimetière de Saint- Eugène, sur la voie Latine ; le savant abbé Cavedoni, et d'autres érudits, Polidori, Biraghi, Secchi, consacrèrent quelques-uns de leurs travaux à l'étude des antiquités chrétiennes, alors que le cardinal Wiseman écrivait son livre sur Fabiola. En Allemagne, Rôstell, en i83o, dans un article sur les Catacombes, inséré dans une Description de Rome publiée à Stuttgard (1 ) ; Bellermann, dans son Traité sur les Catacombes chrétiennes et en particulier sur celle de Naples (1839) (2); en France, M. Raoul Rochette, dans trois Mémoires sur les antiquités chrétiennes des Catacombes, publiés en 1837, dans le t. XIII des Mémoires de V Académie des inscriptions et dans son Tableau des Catacombes (1837), mêlèrent, comme nous le verrons, quelques-uns du moins, à de justes appréciations de notables erreurs. Toutefois l'opinion s'intéressait à ces travaux et on pouvait espérer un retour favorable. En 1 841, le P. Marchi avait succédé au chanoine Settele dans la charge de custode des cimetières, et avait commencé les travaux qui devaient aboutir, en 1844, à la publication de la première partie d'un ouvrage dont le plan embrassait l'architecture, la peinture et la sculpture (3). Lorsque la Révolution, devenue
(1) T. I, p. 355, en allemand. — (2) En allemand, à Hambourg, 1839. — (2) Architettur a délia Roma sotteranea cristiana, per cura di G. M.; in-4e. Roma, 1 841. Premier et
maîtresse à Rome, eut contraint la France , comme mandataire des peuples chrétiens, à occuper la Ville éternelle, le gouvernement français profita de son autorité pour faire publier, par M. Perret, le grand recueil Les Catacombes , où de nombreuses peintures, sculptures et inscriptions étaient reproduites. Très-secondaire sous le rapport de la science, un peu fantaisiste par l'exécution, cette publication eut du moins le mérite d'appeler l'attention sur une partie des richesses cachées dans les souterrains.
Mais tout allait être renouvelé, car le P. Marchi encourageait un jeune homme déjà savant à publier un recueil d'inscriptions chrétiennes, et sous la 3irection de son maître, comme il se plaît encore à le nommer, ce jeune homme, J.-B. de Rossi, devenu bientôt maître lui-même et maître illustre, s'appliquait aux études qui immortalisent son nom en nous rendant la véritable Rome souterraine. Grâce à un zèle infatigable, à une érudition immense dans la double antiquité sacrée et profane; grâce à une excellente méthode et à une faculté d'induction et même de devination vraiment remarquable, le chevalier, depuis commandeur J.-B. de Rossi, aidé par les travaux géologiques, architectoniques, ichnographiques et orthographiques de son frère Michel de Rossi, inventeur lui-même d'un ap-
unique volume de Monumenti primitivi délie arti cristiane nella metropoli del cristianismo.
pareil merveilleux (i), a imprimé à l'étude des antiquités chrétiennes une direction nouvelle, et a pu restituer à la science la topographie, la chronologie et par conséquent Vhistoire de chaque cimetière.
Depuis le mois de novembre i85i, une commission d'archéologie sacrée , instituée par le pape Pie IX, a chaque année ordonné des fouilles et, sur l'indication de M. de Rossi, elles ont amené d'importantes découvertes. Un seul mot le fera comprendre. Depuis deux siècles et demi on avait trouvé seulement trois monuments historiques , intéressants sans doute, mais néanmoins de second ordre : les peintures de saint Abdon et de saint* Sennen, reconnues par Bosio; la crypte des saints Félix, Adauctus et Eremia trouvée par Marangoni; l'épitaphe et les reliques de saint Hyacinthe découvertes par le P. Marchi. Or M. de Rossi a déjà fait déblayer huit ou dix cryptes historiques des plus importantes, et l'argent seul lui manque pour en découvrir de nouvelles; aussi les travaux de ce grand
(i) M. Bertrand, de l'Académie des sciences, a dit : « L'appareil de M. de Rossi avait pour but de transformer en une opération purement mécanique la levée des plans dans lus galeries d'un souterrain. A l'aide de -cet appareil, tout homme, n'eût-il jamais appris la géométrie, peut dessiner exactement à l'échelle le plan des galeries souterraines. Il suffit de promener l'instrument dans toutes les galeries successivement, pour qu'un crayon, mis en mouvement par la marche même de l'appareil, dessine lui-même la représentation de la galerie. » {Journal des Savants, 1 8(3(5, p. 21.)
savant catholique ont-ils arraché à tous les érudits de notre âge un cri d'admiration et de reconnaissance (i). Le premier volume de Roma sotteranea cristiana a été publié en 1864, le second en 1867.
De nombreux articles de Revue, des brochures ou des livres, sont venus signaler à l'attention publique les découvertes obtenues. Citons seulement ici M. Vitet et M. Beulé, dans le Journal des Savants (1 865 et 1866) ; M. E. Le Blant, dans le Correspondant (25 août 1 865) ; M. Caillette de l'Hervilliers, A travers les Catacombes (Paris, 1 865), et Bibliothèque des Catacombes de Rome ( Paris , 1 865) ; M. Desbassyns de Richemont, dans la Revue des questions historiques (ier janvier 186g), etc.; en Belgique, M. Delvigne, professeur d'histoire et d'archéologie au séminaire de Malines, a publié un très-court résumé des enseignements de M. de Rossi; en Angleterre, MM. Spencer Northcote et Brownlow ont, sous les yeux du savant romain, publié un résumé de la Roma sotteranea, qui a été traduit et augmenté par M. Paul Allard, sous le titre de Rome souterraine (2) ; un livre analogue de M. Kraus a paru, en 1873, à Fribourg (3). N'ou-
(r) Ces travaux ont été souvent arrêtés par la cupidité des possesseurs du sol, qui soulèvent encore l'absurde prétention d'être propriétaires des cimetières creusés dessous leurs vignes. — (2) Un vol. in-8°, avec planches. Paris, Didier, 1 872. — (3) Die romischen Katakomben von I. Spencer Northcote und Brownlow, bearbeitet von Dr Franz Xav. Kraus, 1873. En Russie, M.Alexis von Fricken publie sur les Catacombes
blions pas que M. l'abbé Martigny, auteur de travaux estimés sur l'archéologie sacrée, a condensé, dans son Dictionnaire des antiquités chrétiennes, les notions les plus précieuses : M. de Rossi a tenu à rendre un public hommage à cet ouvrage, « si utile pour tous ceux qui s'appliquent à l'étude de l'archéologie chrétienne (i). » Ajoutons que M. de Rossi, continuant le cours de ses études de chaque jour dans le Bullettino di archeologia cristiana, a confié la traduction de ce recueil à M. l'abbé Martigny, et que celui-ci s'acquitte de cette tâche avec un zèle très-louable, joignant à sa traduction des notes explicatives à l'usage des commençants, sur les termes les plus difficiles à entendre (2) .
Mais il faut indiquer par quelles études immenses sur les sources historiques M. de Rossi a été amené à ses découvertes et à l'aide de quels documents l'érudition du savant a pu à coup sûr diriger la pioche de l'ouvrier.
un ouvrage en trois volumes, dont le premier a paru à Moscou en 1872. M. Th. Roller, pasteur protestant, prépare un grand volume in-4° sur les Catacombes, dont la préface a paru dans la Revue chrétienne, juillet 1874, P- 4-38. Cet ouvrage, orné de cent planches, doit se terminer par des conclusions sur l'histoire du dogme. — (1) « Posso promettere senza tema dresser smentito che largo frutto ne coglieranno cultori délia scienza antiquaria cristiana. » (Roma, 1. 1, p. 81.) — (2) Tout ecclésiastique qui ne recevrait pas le Bullettino de M. de Rossi devrait être abonné au Bulletin, traduit par M. l'abbé de Martigny. Il paraît tous les trois mois, à Belley (Ain).
Documents concernant les cimetières : i° martyrologes; 2° calendriers; 3° Vies des Papes ; 40 livres liturgiques; 5° itinéraires.
Il ne reste sur les cimetières de Rome presqu aucun document datant des trois premiers siècles. Pendant la persécution de Dioclétien , les livres ecclésiastiques furent livrés aux flammes, et alors certainement les archives de l'Eglise furent détruites. Saint Augustin parle bien de pièces très-anciennes, produites par les Donatistes dans leur discussion avec les Catholiques, mais ces pièces ont péri.
Sans doute l'auteur encore inconnu du livre Philosophumena , saint Cyprien dans ses Lettres et Eusèbe dans son Histoire, ont parlé en général des cimetières chrétiens ; mais pour trouver des documents spéciaux, il faut descendre à une époque moins ancienne. Ces documents, qui, malgré leur incohérence, renferment un vrai trésor de notices, sont : i° les martyrologes, 20 les calendriers, 3° les Vies des papes, 40 les livres liturgiques, 5° les anciennes topographies et les anciens itinéraires.
Les erreurs accumulées pendant les siècles, lorsque la tradition historique se perdait, abondent dans ces documents, mais le fond en est vrai ; et en con-
fron tant entre eux leurs témoignages divers, M. de Rossi a pu, grâce à son esprit critique, reconnaître un ensemble de faits , dont les documents découverts sous nos yeux sont venus attester la vérité. Il faut brièvement parler de chacune de ces classes de documents.
i° Fiorentini a publié à Lucques, en 1668, le Vetustius occidentalis Ecclesiœ martyrologium, auquel il assignait pour date le septième ou le huitième siècle. Mais Mansi, qui appelait cet ouvrage un résumé de martyrologes plutôt qu'un martyrologe, a jugé qu'il contenait beaucoup de fragments d'anciennes hagiologies. M. de Rossi, en étudiant attentivement les sources, a formulé nettement des conclusions dans le même sens , et a retrouvé dans le Martyrologium vetustius les traces du martyrologe que le pape Anteros compila en 236 : Gesta martyrum diligenter exquisivit et in ecclesia recondidit, dit le Livre pontifical ; il y vit également les traces d'un autre martyrologe recueilli par les papes Melchiade et Boniface Ier, au quatrième siècle. Les plus anciens martyrologes romains se trouvent donc cachés en partie aux regards vulgaires, mais ils se découvrent aux yeux du savant, dans le texte édité par Fiorentini. Il a fallu, on le conçoit, beaucoup de sagacité pour obtenir ce résultat et triompher des difficultés soulevées par la corruption et la confusion des noms.
Dans le petit martyrologe romain dressé au commencement du huitième siècle, il est parié également des cimetières de Rome; mais que d'erreurs déjà étaient accumulées dans cette compilation faite par un auteur privé. Ici encore, il a fallu rechercher dans les bibliothèques les divers manuscrits, afin de fixer la valeur de chacun d'eux, les classer par familles et remonter à la source.
Quant aux actes particuliers de martyrs, on sait qu'il y en a peu qui soient contemporains des siècles de persécution. Ceux même de saints Pierre et Marcelin" commentés par Mazocchi, ceux de sainte Cécile édités par dom Guéranger , et de sainte Agnès publiés par Mgr Bartolini, quoique ayant une très-grande autorité , ne sont pas contemporains des faits qu'ils racontent. Néanmoins ces actes, lorsqu'ils ont été écrits avant le huitième siècle, c'est-à-dire avant l'abandon des monuments dont ils parlent, contiennent des indications précieuses. Même après cette époque, il ne faut pas les mépriser absolument : au huitième siècle Beda, au neuvième siècle Adon, suivi par Usuard, ont fait grand usage de ces actes des martyrs, et les Prolégomènes écrits par le P. Sollier en tête de son édition d'Usuard, sont, selon M. de Rossi, le plus docte et sagace traité écrit jusqu'à ce jour sur les martyrologes.
Le pape Damase, au quatrième siècle, composa en vers les éloges de nombreux martyrs ensevelis dans
les Catacombes. Ces vers, qui se retrouvent en partie dans les antologies compilées au temps d'Alcuin, renferment de précieuses indications historiques et topographiques. Au seizième siècle, les pierres de cinq seulement de ces éloges existaient dans les basiliques romaines. Depuis, Marangoni sauva des mains des ouvriers qui se préparaient à la scier, l'inscription placée aujourd'hui le long de l'escalier de l'église Sainte- Agnès. M. de Rossi a retrouvé à son tour, dans les galeries souterraines, de nombreux fragments de ces inscriptions, reconnaissables au premier coup d'œil par l'élégance de leurs caractères, imaginés par Furius Dionisius Filocalus. Cet habile calligraphe est le même que l'éditeur de l'Almanach chrétien de 354, dont nous allons parler.
2° Outre les martyrologes, les actes et les éloges des martyrs, M. de Rossi s'appuie en effet sur une sorte d'Almanach chrétien pour la ville de Rome. La dernière édition que nous en possédons, publiée en 1634 Par Ie Jésuite Gilles Bûcher (Egidius Bucherius) dans le De Doctrina temporum, fut faite sous le pape Libérius par Furius Dionisius Filocalus, en 354. Ce volume contient des documents reconnus alors comme officiels : c'est le calendrier astronomique et civil pour Tannée ; — le cycle lunaire adopté par l'Eglise romaine pour fixer la Pâque; — la série des consuls, évidemment tirée des fastes capitolins ; — la table du jour de Pâques mentionné pour cent ans , à partir de l'an 3 1 2 ,
cette année de paix et de triomphe pour l'Eglise; en sorte qu'on reconnaît là, une nouvelle édition du calendrier ecclésiastique dont le pape Melchiade ordonna la publication. Après ces documents vient la liste des jours de la déposition, c'est-à-dire de la mort des papes, depuis Lucius jusqu'à Julius (255- 352), et ceux de la mort d'un certain nombre de martyrs avec la mention des cimetières où reposaient leurs corps. Enfin, l'ouvrage se termine par le catalogue des Papes, dit catalogue libérien, parce qu'il s'arrête à Libère. Ce catalogue provient de compilations successives : la première comprend les noms des papes depuis Pierre jusqu'à Urbain , extraits du travail de saint Hippolyte; la seconde, ceux depuis Pontien jusqu'à Lucius, est fournie par une chronique contemporaine ; la troisième , ceux depuis Etienne jusqu'à Marc ; enfin une autre compilation ajoute les noms des papes de Marc à Libère.
3° Les vies des papes, ou mieux le Livre pontifical, Liber pontificalis , est connu sous le nom d'Anastase, bien qu'on sache très-bien aujourd'hui qu'Anastase n'en fut point le compilateur, et que les vies ont été écrites bien antérieurement à cet écrivain du septième siècle (1). Le travail à entreprendre était donc de discerner quelles étaient les
(1) Devitis Romanorum pontificum, cum notis Blanchinii, 4 vol in-fol., 1718-1723.
leçons les plus anciennes, et M. de Rossi l'a fait en des pages où son esprit critique se révèle admirablement. La première source du Livre pontifical est précisément le catologue inséré dans l'Almanach de Filocalus, et cette petite chronique, écrite, au au temps du pape Lucius, par le continuateur du catalogue dressé par saint Hippolyte. Il faut ensuite descendre au sixième siècle, en 53o, sous le pape Félix IV, pour trouver une nouvelle recension du Livre pontifical.
4° N'oublions pas de citer parmi les sources consultées les anciens livres liturgiques, comme ce Sacramentaire, conservé à Vérone, écrit au temps du pape Léon le Grand, qui contient le plus ancien recueil de prières liturgiques de l'Eglise romaine (i), et cet indicateur des leçons évangéliques qui devaient être chantées à la messe le jour de la messe de chaque saint (2). Ces livres contiennent sur les cimetières des indications, peu importantes sans doute, mais que M. de Rossi n'a pas pourtant négligées.
5° Les anciennes topographies et les anciens itinéraires sont, au contraire, des documents les plus précieux : délaissés jusqu'ici, leur étude a été la clef de la science moderne. Les topographies de
(1) Publié par Muratori, Liturgia Rom. vêtus, t. I, p. 16. — (2) Publié par Fronton, par Martène, Thes. anecd., t. V, p. 63, et enfin par Georgi, De Liturgia Rom. Pontificis, t. III, p. 232.
Rome païenne, la Notifia regionum urbis Romœ , écrite sous Dioctétien, et provenant originairement d'extraits d'un livre chrétien, le Cnriosum urbis Romœ, ne parlent pas des cimetières, en sorte qu'on se tromperait beaucoup si l'on voulait abuser du silence d'un document pour discréditer leur antiquité.
La première mention des cimetières se trouve dans une description de Rome, écrite en 449, dans un manuscrit unique conservé à Bruxelles. Le cardinal Mai a publié une autre description sommaire de Rome, tirée d'un manuscrit syriaque, écrit en 540. Mais ces descriptions ne fournissent pas tous les renseignements que nous aurions le droit d'espérer, et ils gardent le silence sur beaucoup de monuments importants.
Un papyrus du commencement du septième siècle, conservé dans le trésor de l'église Saint- Jean-Baptiste, à Monza, édité successivement par Muratori, Gori, Ruinart, Frisi et Marini (1), qui en donna la meilleure édition et en montra la valeur, fournit de précieuses indications topographiques sur les cimetières. En effet, ce papyrus indique où avaient été prises les huiles envoyées à la reine des Lombards, Théodelinde, par un abbé Jean. Comme les noms des tombeaux devant lesquels brû-
(1) Papiri diplomatici, p. 877. Les dessins de ces ampullce ont été publiés pour la première fois en totalité dans l'ouvrage en cours de publication du P. Garrucci, Storia delV arte cristiana, tav. 432 et 483.
laient les lampes d'où ces huiles ont été recueillies, sont relatés au fur et à mesure que l'on circulait dans les cimetières, cet inventaire, dressé par l'abbé Jean, devient un véritable itinéraire. C'est le premier qui ouvre la voie aux quatre principales topographies à l'aide desquelles M. de Rossi a pu reconnaître la position exacte des différents cimetières.
La première et la plus importante de ces topographies, conservée autrefois à Salzbourg, aujourd'hui à Vienne, a été éditée par Froben, dans les Œuvres d'Alcuin, en 1777. C'est le récit d'un voyage fait à Rome par un pèlerin sous le pape Honorius (625- 638). On conçoit dès lors quelle doit être son autorité, car le pèlerin raconte ce qu'il a vu dans un temps où aucun tombeau n'avait été dévasté (1).
La seconde topographie en importance, écrite probablement entre 648 et 682, fut insérée, au douzième siècle, par Guillaume de Malmesbury, dans le Gesta Regum Anglorum (2).
La troisième, tirée d'un manuscrit de Wurtzbourg, édité par Eckart, en 1729 (3), est sans doute l'abrégé d'une description plus étendue, aujourd'hui perdue.
La quatrième enfin, appelée itinéraire d'Einsiedeln,du nom du monastère où le manuscrit est gardé, a été publiée, en 1 685, par Mabillon (4), et de nos
(1) Le texte a été revisé par M. de Rossi. Roma, 1. 1, p. 1 38. — (2) Imprimé souvent, la meilleure édition a été donnée par M. Th. Duffus Hardy. Londres, 1840. — (3) Dans Commeniar. de rébus Franciœ occidentalis, 1. 1, p. 83 1 . — (4) Dans Vetera anaîecta, p. 358.
jours par M. G. Haenel (i). Il ne remonte pas audelà de la seconde moitié du huitième siècle.
M. de Rossi a montré l'importance de ces documents : ils sont incomplets, ils oublient des tombeaux illustres ; mais malgré leurs erreurs et leurs obscurités, les renseignements qu'ils donnent concordent admirablement entre eux.
LeMirabilia urbisRomœ, si populaire au moyen âge, écrit sans doute dans la seconde moitié du dixième siècle, a un paragraphe sur les cimetières ; mais les erreurs y abondent ; et comme ce livre a été très-répandu et souvent reproduit, les erreurs se sont propagées avec lui. Les statistiques des églises au treizième et quatorzième siècle, où Ton signale même celles indiquées comme à demi-déîruites, ne mentionnent aucun des cimetières. Le plan de Rome, grossièrement dessiné au treizième ou quatorzième siècle, qu'Hœffer a publié, indique seulement les Catacombes de Saint-Sébastien. Les livres sur les indulgences et reliques de Rome, véritables itinéraires à l'usage des pèlerins nombreux au quinzième siècle, traduits en allemand et en français, gardent aussi le silence sur les cimetières souterrains , à l'exception des catacumbœ placées sous la basilique de Saint -Sébastien, seul souvenir, on le voit, qu'on eût alors gardé des premières hypogées chrétiennes. C'est ainsi que le nom cœmeterium ad Catacumbas,
(5) Dans Archiv. fur Philologie, t.V, p. 1 19-132.
les Catacombes, spécial au cimetière de Saint-Sébastien, mais seul connu au moyen âge, fut étendu à tous les cimetières de Rome.
Telles sont les sources consultées par M. de Rossi. Ses prédécesseurs les avaient à leur disposition, mais ils n'en avaient point reconnu toute l'importance. Ces martyrologes, ces calendriers, ces itinéraires, ces topographies, confrontés les uns avec les autres, complétés au moyen les uns des autres, ont fourni des indications assez précises pour rectifier de nombreuses erreurs, restituer aux cimetières leur nom et déterminer leur emplacement, jusqu'alors ignorés. Grâce à la méthode scientifique de remonter aux sources et de coordonner les renseignements puisés à ces sources, M. de Rossi peut, avant que les fouilles amènent les découvertes, annoncer sûrement quels tombeaux illustres on trouvera dans telle ou telle nécropole, située en tel ou tel endroit. Ce ne sont plus là ces rêveries d'archéologue dont on peut sourire, mais les inductions motivées du savant qu'il faut admirer.
Nous le suivrons, dans son récit, comme l'ont suivi ceux qui ont écrit en ces dernières années ; car sans lui on ne saurait rien, et nous allons commencer en nous demandant pourquoi, comment, et • à quelles places ont pu être établis les premiers cimetières chrétiens.
Des cimetières chrétiens. — Soins donnés après la mort au corps qui doit ressusciter. — Le cimetière chrétien comparé au cimetière étrusque, au cimetière juif et aux tombeaux païens. — Les arenaria. — Origine chrétienne des cimetières. — Leur emplacement, leur isolement les uns des autres.
La sépulture du chrétien fut toujours un acte religieux. Le prêtre priait sur le corps, et au jour anniversaire renouvelait les supplications au Dieu juge des vivants et des morts. Sans doute l'âme était sortie du corps, mais ce corps inanimé devait ressusciter au dernier jour et être associé à son âme pour une éternité. Telle est la raison qui fit toujours regarder la sépulture honorable des corps chrétiens comme un devoir sacré, en sorte que les prêtres romains, écrivant au clergé du Carthage, étaient les interprètes du sentiment de l'Eglise, lorsqu'ils disaient : Quod maximum est, corpora martyrum aut cœterorum si non sepeliantur, grande periculum imminet eis quibus incumbit hoc opus. La foi en la résurrection des corps inspirait aux chrétiens un tel respect pour cette enveloppe mortelle, qu'ils rejetaient comme un sacrilège l'idée de la livrer aux flammes; ils prenaient soin, au contraire, de laver après la mort, d'oindre et d'embaumer de parfums,
puis de confier à la terre, conformément aux meilleures et plus anciennes coutumes, disait Minucius Félix, ce corps qui devait un jour ressusciter pour paraître devant Dieu.
Aussi, bien qu'aucune loi ne le prescrivît, bien que les chrétiens eussent souvent des cryptes isolées pour recevoir les restes de leurs morts, ils préférèrent, au lieu de les disperser çà et là, les réunir à ceux de leurs frères défunts, mais avec une place distincte pour chacun d'eux; car ils n'auraient pas souffert qu'on les jetât dans des fosses communes, comme l'étaient les puticuli des païens. Ainsi se forma le cimetière, le lieu de sommeil, xot^r^ptov, mot qui révèle de suite, comme tous les termes de l'épigraphie chrétienne, la foi en la résurrection (i). Ce mot désignait exclusivement, du consentement même des païens, un ensemble de tombeaux chrétiens. Cet usage d'enterrer n'était cependant pas inauguré par les chrétiens, ceux-ci revenaient à la tradition. En effet, les peuples de l'Orient avaient construit leurs sépulcres au flanc des collines; et nous savons qu'Abraham avait fait creuser son tombeau dans le roc de la vallée de Mambré. En Palestine, comme en Phénicie, et dans toutes les stations maritimes de la Méditerranée où abordè-
(i) « In christianis, dit saint Jérôme (Ep. XXIX), mors non est mors, sed dormitio et §omnus appellatur. » ( Cité par M. Pabbé Martigny, Dict., p. 154.)
rent les flottes de Tyr, le même usage se conserva. En Italie, les Etrusques* construisirent des chambres rectangulaires pour y déposer les morts. Seulement une différence capitale existe entre les sépulcres chrétiens et les autres sépulcres d'une époque antérieure. Ceux-ci sont seulement pour les morts : la chambre où ils sont déposés est fermée ; tandis que les sépulcres chrétiens, construits pour être toujours facilement visités, restent ouverts aux vivants. C'est dans un monument semblable à ces tombeaux étrusques et juifs, que Joseph d'Arimathie déposa, sous un arcosolium ou voûte, les restes mortels du Sauveur. Lorsque les Juifs se furent répandus en Italie, ils y portèrent leurs usages, comme on le voit à Rome par leurs cimetières, l'un datant du deuxième siècle, découvert par Bosio au Monte-Verde; un autre, retrouvé sur la voie Appienne sous la vigne Randanini, datant du troisième siècle, ou peut-être de la fin du deuxième siècle; un autre, d'une origine plus ancienne, trouvé en 1867 au-delà des Catacombes de Saint-Sébastien ; un dernier enfin découvert sur le Janicule.
Chez les Romains, la coutume de brûler les morts et de recueillir leurs cendres dans des urnes, pour placer ces urnes dans les niches des colombaires, n'était pas celle des anciens temps; sousl'Eqjpire, on commença de nouveau à creuser beaucoup plus généralement qu'on ne pense, dit M. de Rossi,des sépulcres garnis de loculi, tel sur la voie Flaminienne
apparaît le tombeau des Nasons qu'a décrit Bartoli, avec sa chambre régulièrement taillée dans le roc et garnie de niches horizontales. Mais ces loculi païens n'étaient pas fermés, tandis que les loculi chrétiens sont toujours clos. Puis les tombeaux païens, les columbaria garnis de loculi, sont des chambres isolées, des sépulcres pour la famille ou la clientèle; tandis que chez les chrétiens, c'est une succession de chambres , une vaste nécropole de la grande famille religieuse. Dans les premiers, tout est petit, exclusif; rien ne révèle que le lieu du sommeil, le cimetière est ouvert à tous; rien ne témoigne la pensée catholique. C'est , au contraire , avec ce caractère toujours frappant, que les cimetières souterrains furent établis par les fidèles.
Il faut aussi le remarquer : les chambres [cubiculd) souterraines n'ont été rétablies généralement par les païens qu'après l'ère chrétienne, en sorte qu'il est à croire que la coutume de brûler les corps, tombant peu à peu en désuétude, à partir des Antonins, les sépulcres souterrains prirent faveur à Rome en même temps que les chrétiens creusaient leurs cimetières et peut-être sous leur influence.
Mais je préjuge ici la réponse à une autre question, et l'usage chrétien d'enterrer les corps morts une foi^ indiqué, il faut examiner par qui les cimetières furent creusés et en quels lieux.
Si vous demandez à la première personne venue quelle est l'origine des sépulcres souterrains appelés
vulgairement, bien qu'abusivement, comme nous l'avons vu , les Catacombes de Rome, elle vous répondra, d'après un grand nombre d'ouvrages, que les Catacombes romaines étaient dans l'origine d'anciennes carrières, ouvertes par les païens, pour en extraire les matériaux propres à bâtir la Ville Eternelle. Cette opinion déjà ancienne, fortifiée par une interprétation fautive donnée à d'anciens textes, où les cimetières sont appelés arenaria, cryptœ arenariœ, a été jusqu'en ces derniers temps à peu près généralement adoptée. De doctes auteurs ont partagé cette croyance : Bosio n'ayant pas cru nécessaire d'agiter la question de l'origine des cimetières chrétiens, des protestants tels que Misson et Burnet profitèrent de ce silence pour représenter les Catacombes comme d'anciennes carrières de sable, — comme des fosses communes, des puticuli, où l'on jetait les corps des esclaves morts, — comme des lieux de sépultures destinés au menu peuple, où païens et chrétiens étaient confondus, sépultures exploitées, disaient-ils, par des moines superstitieux pour alimenter je ne sais quel commerce de reliques. Les protestants attaquaient ainsi l'authenticité des reliques, dès lors leur culte et l'argument du théologien s'appuyait sur Terreur de l'archéologue. Après Misson et Burnet, beaucoup d'auteurs répétèrent ces assertions. Mais l'ignorance la plus complète des monuments avait pu seule faire durer une opinion que la simple observation des lieux aurait dû dé-
truire. Buonaruotti avait bien reconnu que beaucoup de travaux dans les Catacombes furent entrepris par les chrétiens, et Boldetti avait enseigné que les chrétiens augmentèrent de primitives excavations; mais le principe que les cimetières étaient d'antiques arénaires occupées par les chrétiens, était conservé. Le P. Lupi avait été plus loin et avait pensé que les excavations faites par les chrétiens étaient beaucoup plus considérables que celles pratiquées auparavant par les païens. C'était un fait acquis; mais on ne voulut ou on ne sut tirer la conséquence légitime de ces premières observations. Du reste, le P. Lupi fut le dernier des écrivains habitués à venir chercher dans l'examen des souterrains la solution de leurs doutes; après lui, on crut avoir été trop loin dans le sens de l'origine chrétienne, et on voulut restreindre le plus possible la part des chrétiens dans les excavations. Bottari se mit à la tête de ces archéologues aveugles ou timorés : il vit partout la trace d'anciennes arénaires, et dans les lucernaires pour éclairer les salles de réunion, il crut reconnaître des puits pour extraire la pouzzolane. L'autorité de Bottari donna plus que jamais créance à l'opinion vulgaire. Ce n'étaient point les archéologues théoriciens du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième qui eussent pu la combattre. Aussi le P. Marchi, en descendant sur les lieux mêmes dont on raisonnait, eut l'honneur de repousser le premier, d'une manière
catégorique, l'opinion erronée qui plaçait l'origine des cimetières chrétiens dans d'anciennes carrières.
Par l'examen de la disposition des cimetières, de la direction des corridors qui les traversent, de la nature du terrain où les Catacombes sont creusées, le P. Marchi arriva à cette conclusion : que les cimetières étaient un travail entièrement chrétien, commencé pour mettre en lieu sûr les corps des fidèles et non pour extraire des matériaux destinés à la construction. Il constata que le tuf où étaient creusés les souterrains était impropre au commerce, qu'aucune excavation solide ne pouvait être faite dans la pouzzolane ; et lorsqu'il vint à examiner le? textes sur lesquels on s'appuyait, il en montra la fausseté. L'opinion émise par le P. Marchi sur l'origine exclusivement chrétienne des cimetières ne fut pas acceptée par tous; elle fut^même vivement combattue. Le P. Marchi fit une réplique et la discussion parut s'apaiser; mais il fallait définitivement éclaircir la question. M. Michel de Ro^i l'a reprise fort heureusement, et par les observations les plus scientifiques, appuyées sur des faits certains, il a pu accomplir l'œuvre extrêmement difficile de tracer l'iconographie de la Rome souterraine et de fixer son origine.
M. Michel de Rossi a discuté les neuf textes des Actes des martyrs et du Livre pontifical où il est parlé des arénaires. Les preuves philologiques se sont alors accuniuiées sous sa plume pour démon-
trer le sens des mots crypta, arenariurn, et des mots réunis crypta arenaria; il a fait voir que seul le mot arenariurn signifie une excavation dans la pouzzolane, et que si, parmi les nombreux cimetières romains, un très-petit nombre, quatre ou cinq seulement, ont été nommés arenaria, c'est qu'il y avait là exceptionnellement des carrières. Ce mot a donc été employé avec justesse en de rares circonstances, et très-improprement étendu aux autres cimetières. Il établit que crypta arenaria signifie non une excavation de pouzzolane, mais une grotte creusée dans une roche sablonneuse. Toutefois, l'argument Je plus décisif indiqué par le P. Marchi, développé par M. Michel de Rossi, a été tiré des observations géologiques sur la campagne de Rome. Ainsi la géologie, cette science que l'on pourrait croire inutile à l'étude de l'archéologie sacrée , est venue ici lui prêter son concours. En effet, le sol romain présente trois espèces de matériaux d'origine ignée : le tut lithoïde ou vraie pierre propre à bâtir ; — le tuf granulaire plus ou moins compacte, plus ou moins terreux ; — le tuf friable ou véritable pouzzolane. Or l'observation montre que le terrain où sont creusés les cimetières de Rome est précisément celui du tuf granulaire dont les parties terreuses ne peuvent être employées dans l'industrie ni comme pierre, ni comme pouzzolane. Quelques rares excavations ont été poursuivies çà et là dans la pouzzolane, mais on peut s'assurer que jamais elles n'ont été
commencées dans ce terrain, et que toujours, lorsqu'on l'a rencontré, on a eu hâte d'en sortir. Le tuf lithoïde était trop dur pour qu'on pût le creuser commodément; le tuf friable était trop inconsistant pour ménager un abri sûr. Si donc les excavations ont été faites dans un terrain impropre à la construction et à tout autre usage, on peut conclure qu'elles n'ont pas été entreprises par spéculation. Du reste, on connaît des carrières (latomiœ ; on sait leurs formes, leur disposition, et l'on peut les comparer avec les excavations pratiquées par les chrétiens. Les galeries percées pour extraire la pouzzolane sont aérées ; leur largeur atteint souvent 5 mètres, et au point de rencontre de deux galeries, les angles sont coupés, arrondis, évidemment pour faciliter les tournants. Les galeries des cimetières chrétiens sont au contraire étroites ; la largeur est ordinairement de 7 5 à 90 centimètres; très-peu arrivent à 1 mètre; quelques-unes seulement sont de im,2oet de im,5o, mais il y en a souvent de 55 à 70 centimètres. Au point d'intersection de deux galeries, les angles se conservent très-droits, au lieu d'être arrondis pour laisser tourner les chars. Cette disposition répugne évidemment au but que se proposerait une entreprise industrielle pour extraire des matériaux. Un seul exemple d'une galerie curviligne se voit dans a seconde area du cimetière de Caliixte (1).
1) Roma, II, p. 66.
Le P. Marchi avait été frappé de ces observations, et elles pouvaient être appuyées encore par la comparaison entre une ancienne carrière, comme celle placée au-dessus du cimetière de Sainte-Agnès et ce même cimetière ; 'dans le premier étage du cimetière de Saint-Hermès , plusieurs galeries ont été formées également au moyen d'un mur placé au milieu d'une ancienne carrière, dont les parois primitives étaient quatre fois plus larges. Au cimetière de Thrason, sur la voie Salaria, on a construit aussi des galeries étroites, rectilignes, régulières, au milieu des galeries irrégulières de l'arénaire; il en a été de même aux cimetières de Priscilla, de Callixte, de Saint-Nicomède, dont une partie, liée à un ancien arénaire, offre un lumineux exemple de la différence qui existe entre eux. Lors même que l'on viendrait donc à découvrir un arénaire dans tous les cimetières, les changements introduits pour établir postérieurement les loculi en cet endroit prouveraient que les cimetières ne sont pas d'anciens arénaires. Mais à plus forte raison on ne peut tirer une conséquence générale de faits exceptionnels, et si, dans quelques endroits, on voit des arénaires, on doit se rappeler qu'avant Constantin on comptait déjà vingt-six grands cimetières et onze hypogées moins étendus.
Il faut donc toujours revenir à cette conclusion fournie par les observations géologiques , philologiques, architectoniques ; les cimetières sou-
terrains de Rome sont entièrement l'œuvre des chrétiens.
Ces cimetières n'arrivaient pas jusque dans la ville, et ne se reliaient pas, comme on Ta dit, les uns aux autres. Ils ne se sont pas étendus et ne pouvaient pas s'étendre jusque dans Rome; car ils sont par le fait, et ils étaient de plus, par la loi, limités dans une zone comprise entre un mille et trois milles de l'enceinte bâtie par Servius Tullius. A moins d'un mille de Rome, il était défendu d'établir des sépultures : pourquoi braver sans nécessité une défense formelle? A plus de trois milles on arrivait en pleine campagne, et les cimetières que l'on rencontre en dehors de cette zone appartiennent à des bourgades indépendantes de Rome.
Les cimetières ne sont pas et ne pouvaient pas être reliés entre eux, car les conditions géologiques du terrain s'y opposent. Le P. Marchi avait déjà fait remarquer que les galeries creusées à des niveaux différents se dirigent cependant toujours horizontalement; commencées à 7 ou 8 mètres sous terre, elles arrivent en des endroits, par suite des ondulations du terrain, à se trouver seulement à 4 ou 5 mètres au-dessous du sol. Cette loi de l'horizontalité est constante, et on observe que les vallées de la campagne romaine ont souvent 28 ou 3o mètres de profondeur, alors que la plus profonde galerie connue est celle d'un quatrième ou cinquième étage, dans le cimetière de Callixte, à 22 mè-
très sous terre, et que les galeries de profondeur moyenne sont à 10 ou i5 mètres. Comment auraient-elles pu passer sous les vallées ?
Passons maintenant à une autre question en racontant l'histoire des premiers cimetières.
Histoire des cimetières, première époque (premier et deuxième siècle). — Le cimetière se forme autour du sépulcre privé d'un patricien. — Le droit du propriétaire protège les premiers cimetières : cimetières Ostrien,du Vatican., de Commodilla, de Domitilla, de Priscilla, de Prétextât,' de Lucina, etc. — Caractères de la construction, de la décoration, de l'épigraphie des monuments de ces cimetières. — Us prouvent la diffusion du christianisme parmi un grand nombre de familles patriciennes.
Comment, dira-t-on, les chrétiens purent-ils creuser d'aussi grands espaces sans que les païens le sussent, ou s'ils ne l'ignoraient pas, sans être inquiétés ? Dans les deux cas, quelle incurie des magistrats une telle œuvre n'accuse-t-elle pas ?
Il faut aborder cette nouvelle phase de la question, éclairée par M. de Rossi d'une manière toute nouvelle, et montrer avec lui comment et à quelle place a pu être creusé le premier souterrain, comment et sur quel emplacement ces souterrains ont pu s'étendre.
D'après les lois romaines, tout terrain sur lequel on ensevelissait un corps, devenait religieux. Religiosum locum unusquisque sua voluntate facit dum mortuum infert in locum suum (i). « Chacun peut à sa volonté rendre religieux l'emplacement où il
(i) Dig., I, 8, 6,? 4.
porte un mort. » Le propriétaire du terrain pouvait dès lors y élever un monument funéraire et y creuser un hypogée. Ce monument et cet hypogée, entourés d'une area ou emplacement plus ou moins étendu, devenaient ainsi, sous la juridiction des Pontifes (réduite pour les monuments élevés audessus du sol à une surveillance de police acceptée par les chrétiens), inviolables, et selon la volonté du testateur, inaliénables, imprescriptibles. Les propriétaires chrétiens (et de bonne heure, grâces à Dieu , contrairement à l'opinion , reçue généralement, qui représente les premiers chrétiens comme une foule ignorante, il y eut de riches chrétiens), purent, comme les propriétaires païens, construire ces sépulcres. Il leur était loisible d'y faire transporter les corps de leurs parents, de leurs amis, de leurs clients. Or quels pouvaient être les plus chers clients des propriétaires chrétiens, si ce n'étaient ceux qui appartenaient à leur religion. Monumentum... libertis, lih ert abus que , posterisque eorum at (ad) religionem pertinentes meam, dit une inscription très ancienne, chrétienne on peut l'affirmer, trouvée dans les jardins de la villa Patrizzi, où était le cimetière de Saint-Nicomède (i). Antonius Restutus fecit ypogeum sibi et suis fidentibus in Domino, dit une inscription, probablement de la fin du premier siècle, trouvée dans une partie très-ancienne
(i) Bitllettino, 1 86 5, p. 54.
du cimetière de Domitilla (i) : « ceux qui ont foi dans le Seigneur, ceux qui appartiennent à ma religion, » sont évidemment les chrétiens.
Il faut aussi se rappeler que les corps des martyrs suppliciés pouvaient légalement être réclamés et enterrés, selon les paroles du jurisconsulte Paul : Corpora animadversorum quibuslibet petentibus ad sepulturam danda sunt (2) ; maxime confirmée, dit très-bien M. de Rossi (3), par l'édit de 290, promulgué par Dioclétien. C'était la règle, même pendant les persécutions; et quoique cette règle subît parfois des exceptions, les chrétiens purent ensevelir leurs morts.
Autour de Yarea, dont la grandeur variait, on ajoutait souvent un champ plus ou moins étendu, area adjecta, ordinairement cultivé, aussi inviolable que le sépulcre lui-même. Or M. Michel de Rossi a calculé que dans une area de grandeur moyenne, ayant 125 pieds romains de chaque côté, on pouvait établir 25o à 3oo mètres de galeries par chaque étage, c'est-à-dire 700 ou 800 mètres pour trois étages. A Y area ajoutez Y area adjecta, c'est-àdire les vignes, jardins voisins, appartenant au monumentum, et on reconnaîtra déjà un espace suffisant pour commencer les galeries souterraines. Ainsi donc il ept établi que les cimetières chrétiens pu-
(1) Roma sotter., t. I, p. 109. — (2) Dig., XLVIII, 24, 2. — (3)Bullettino, i864, p. 27.
rent commencer légalement autour des sépulcres appartenant à des particuliers, et en fait, ils commencèrent autour du monument funéraire d'un patricien.
Il faut examiner à présent s'il a existé à Rome de vrais cimetières chrétiens remontant à l'âge apostolique. S'ils ont existé, où sont-ils? et comment peut-on en reconnaître aujourd'hui la haute antiquité?
La tradition fait remonter aux premiers temps : le cimetière Ostrien sur la voie Nomentana, le cimetière du Vatican sur la voie Cornélia , le cimetière de Commodilla sur la voie d'Ostie , le cimetière de Domitilla sur la voie Ardéatina, le cimetière de Priscilla sur la voie Salaria; puis, viennent les cimetières de Maximus , de Prétextât , de Lucina, etc.
M. de Rossi établira tous ces points, l'un après l'autre, dans les volumes de Roma solteranea. Mais dès aujourd'hui il peut affirmer, à la lumière delà critique archéologique la plus exacte, qu'zV y a des hypogées remontant à Vâge des Apôtres. Il faut dire quelques mots sur ces cimetières primitifs.
Le cimetière Ostrien ou ad nymphas S. Pétri, dont M. de Rossi a le premier déterminé la position entre la voie Salaria et la voie Nomentana , est aujourd'hui uni à celui qui porte le nom générique de Sainte- Agnès (i).
(i) Voir Bullettino di archeol. crist., 1864, p. 82; 1 865,
La forme architectonique des galeries de ce cimetière actuellement visitées ne permet pas de les faire remonter au delà du troisième siècle ; mais Bosio a vu une partie très-ancienne avec des chambres revêtues de stucs très-fins , ornées de peintures avec des feuillages, etc.. En 1871 , on a aussi découvert des sépulcres tellement intacts, avec des vases, des lampes et divers objets fixés dans la chaux , que bien peu d'ambulacres dans les Catacombes romaines présentent un spécimen mieux conservé de l'état primitif de ces nécropoles. C'est auprès de là, sans doute, qu'au sixième siècle on vénérait, ad nymphas S. Pétri, un siège de pierre où le premier apôtre s'était assis , siège bien différent de celui en bois conservé au Vatican ( 1 ) .
p. 10-46; 1867, P- 35-4o; 1871 , p. 3o-34- Nous voulions citer également les pages du Bulletin français de M. l'abbé Martigny; l'indication de l'année suffira pour s'y reporter. — (1) Ce dernier siège n'est pas, comme Lady Morgan l'avait écrit, un siège oriental, portant une inscription arabe proclamant la croyance en la religion mahométane; il n'est pas davantage, comme Wiseman le conjecturait d'après une ancienne description , une chaise curule sénatoriale du temps de Claude, mais un siège à porteur, car elle a quatre anneaux de fer, formé par quatre pilastres ou quatre pieds en bois de chêne, avec un dossier et des traverses horizontales; ces traverses et ce dossier ont été remplacés à une époque postérieure par des pièces d'acacia dont le siège est également formé. Dix-huit plaques d'ivoire, disposées en trois rangées, contenant chacune six plaques où sont sculptés en relief les travaux d'Hercule, travail du deuxième ou troisième siècle, couvrent la traverse du devant, pour laquelle évidemment elles n'ont pas été faites. Les autres traverses et le
Les sculptures trouvées dans le cimetière ne présentent guère que le symbole de l'ancre ; celles des sarcophages sont très-simples.
Les inscriptions forment un groupe particulier , en très-beaux caractères reconnaissables entre tous ; leur tour classique indique une ancienneté égale aux familles d'inscriptions les plus archaïques. Les hommes sont désignés souvent par les tria nomina, les femmes ont des cognomina et des gentilitia qui se rapportent aux familles vivantes à Rome au premier siècle. On y rencontre le gentilitium des Claudii , des Munatii , des Flavii, des Ulpii , etc.
L'acclamation employée est : Viras in Deo.
2° Le cimetière du Vatican a été malheureusement détruit en partie par les constructions élevées au quatrième siècle , et surtout par celles plus considé-
dossier ont été aussi couverts de sculptures représentant des combats de centaures et d'hommes , travail du huitième et du neuvième siècle. Au centre de la traverse horizontale du tympan est le buste d'un empereur (peut-être Charlemagne), la tête couronnée , la main droite tenant le sceptre et la gauche le globe. Deux anges de chaque côté lui offrent chacun une couronne. (Bullettinô, 1867, p. 37-47; — le dessin est dans Northcote, trad. Allard, p. 474.) — Deux chaires au lieu d'une, ayant servi à saint Pierre , ont été conservées à Rome, l'une au cimetière Ostrien, dont le souvenir a été fêté le 18 janvier; l'autre, plus illustre, ayant servi à Pierre dans la maison de Pudens, transportée par le pape Damase au Vatican, a été fêtée le 22 février, jusqu'à ce que Paul IV, en 1 558, croyant à une erreur dans cette double mention , assigna le 18 janvier à la solennité qui se célèbre aujourd'hui pour la chaire du Vatican.
rables du seizième siècle, pour former la grande basilique de ce nom. On ne peut ainsi rien savoir de positif au sujet d'un cimetière où saint Pierre et les successeurs de saint Pierre furent enterrés pendant le premier et le second siècle. Bosio vit cependant quelques galeries découvertes, et on conserve à ce sujet des notes écrites par un chanoine de Saint-Pierre. Le sarcophage de Livia Primitiva, trouvé alors dans une crypte , présente des caractères évidents de la plus haute antiquité : la paléographie et le style en sont classiques. On y voit représenté le Bon Pasteur entre deux brebis ; un poisson est placé à côté de l'une, une ancre à côté de l'autre (i). Au commencement du dix-septièqne siècle , on a découvert un sarcophage antique, sur lequel était simplement inscrit le nom de Linus , nom du successeur de Pierre.
3° Le cimetière de Commodilla, situé sur la voie d'Ostie, reçut le corps de saint Paul. Aujourd'hui, il est presque impraticable : une partie a été détruite lors de la construction de la basilique élevée en l'honneur du grand apôtre; une autre partie fut remplie de terre et de débris; mais Boldetti a retrouvé dans cet endroit les deux plus anciennes inscriptions, ayant une date consulaire, qui soient sorties des Catacombes : l'une est de l'an 107, l'autre de
(1) Actuellement au musée Gampana , à Paris ; un dessin est dans Bullettino, 1870, tav. V.
l'an 1 10. C'était quarante ans après la mort de saint Paul (i). M. de Rossi y a également trouvé une inscription non datée, mais mentionnant un Titus Flavius , prénom qui se rapporte à la fin du premier siècle.
Le cimetière de Domitilla, situé entre la voie Ardéatine et la voie d'Ostie, nommé à tort par Bosio cimetière de Callixte, fut établi au bord de la colline de Tor Marancia, dans une area appartenant sans doute à Flavia Domitilla; une inscription atteste qu'une area de 35 pieds de large sur 40 de long avait été concédée, ex indvlgentia flavia domitilla, à Servius Cornélius Giulianius et à deux autres personnes (2). Une autre inscription rappelle une sépulture faite flavia domitil (lœ divi) vespasiani neptis beneficio. En effet, cette Flavia Domitilla était nièce de l'empereur Vespasien, et femme du consul Titus Flavius Clémens , fils de ce Titus Flavius Sabinus qui était préfet de Rome l'année même du martyre de saint Pierre (3).
Il faut signaler en quelques mots ce que peuvent nous indiquer, quant à l'âge du cimetière, les for-
(1) Il y a une inscription de l'an 72, mais on ne sait où elle fut trouvée. — (2) Roma sotteranea, I, 267. — (3) Cinq personnes de la famille Flavia étaient chrétiennes : Titus Flavius Clémens, — Flavia Domitilla, — Plautilla, sœur de Clémens, — Flavia Domitilla, fille de Plautilla, — Pétronilla. (M. de Rossi, Bullettino, i865, p. 17. — Beulé, les Chrétiens de la famille Flavia dans le Journal des Savants, 1870, p. 27.)
mes architectoniques , les peintures, les sculptures et les inscriptions qu'on y a trouvées.
Les formes architectoniques sont très-remarquables. On a découvert en 1 865 un portique élégant, très-simple et de style classique, couronné d'une belle corniche en brique, semblable à celles élevées dans le premier siècle de l'Empire. Il est bâti à ciel ouvert, au flanc de la colline, coupé, à cet effet, comme la façade du sépulcre des Nasons, par exemple, et taillé dans le roc sur la voie Flaminienne (i).
C'est là l'entrée du cimetière. Le style de l'édifice, qui peut se rapporter aux trente années entre Néron et Domitien, est plus pur, par conséquent plus ancien que la façade de la crypte du tombeau de Saint-Janvier qui, d'après la date du martyre de ce saint, a été construite au second siècle, en l'an 162, sous Marc-Aurèle. Le vestibule qui succède au portique est large, orné de corniches, revêtu de stucs très-fins. Le long de ce vestibule il n'y avait pas primitivement les loculi qui aujourd'hui le déparent; il n'y avait pas non plus d'arcosolium, mais seulement quatre grandes niches quadrangulaires pour placer des sarcophages. Il semble donc que, dans l'origine, on ait peu employé le loculus et qu'on se soit beaucoup servi du sarcophage. M. de Rossi voit même dans ce cimetière le passage, pour ainsi dire, du sarcophage au loculus dans deux
(1) Bullettino, i865, p. 33.
loculi, auxquels on a donné, sur la face extérieure en stuc blanc, la forme et l'aspect de deux sarcophages. On observe aussi que les loculi primitifs du cimetière sont très-grands, plus grands qu'il n'est besoin et qu'ils furent plus tard, lorsqu'il fut nécessaire d'économiser l'espace. M. de Rossi remarque encore dans ce cimetière la trace du passage du sépulcre juif au cubiculum souterrain. Un cubiculum lui semble comme une copie de celui où Joseph d'Arimathie déposa les divins restes du Rédempteur avec un seul arcosolium bas et un banc taillé dans le tuf où était posé le corps.
On a retrouvé dans ce cimetière les cryptes historiques des saints martyrs qui y furent ensevelis au premier siècle : Pétronille et les deux eunuques Nérée et Achillée. Commencées en 1854 > les fouilles furent interrompues par suite des prétentions du propriétaire du terrain , lorsque Mgr de Mérode, dont la perte récente doit être déplorée, ayant acheté le domaine de Tor Marancia, où est situé le cimetière, les fouilles purent être reprises au mois de novembre 1870. Elles amenèrent, au mois de mars 1874, le déblaiement de la basilique souterraine, établie, au quatrième siècle, sur l'emplacement du tombeau de la fille spirituelle de saint Pierre, la vierge Aurélia Pétronilla (1). Mais
(1) Les colonnes et les deux sarcophages découverts en 1854, et recouverts lors de l'interruption des fouilles, ne furent pas retrouvés en 1874. On les avait enlevés en 1870.
un vieux mur , visible encore près du mur de la basilique, a tous les caractères de la première antiquité.
L'ensemble de ces dispositions architectoniques indique donc un temps où les persécutions, en devenant périodiques, n'avaient pas encore forcé les chrétiens à se montrer prudents. Assurément, le propriétaire de ce portique, construit si ostensiblement sur la voie publique, croyait n'avoir rien à craindre, car la loi protégeait sa propriété insaisissable, et ce propriétaire était un membre chrétien de la famille Flavia, une nièce de l'empereur Vespasien.
Les peintures du cimetière de Domitilla sont parfois très-antiques : une voûte ornée de rameaux de vigne entrelacés , avec des oiseaux et des petits génies occupés à la vendange (sujet affectionné par les chrétiens, car Jésus-Christ avait dit : « Je suis la vigne et vous êtes les branches »), est du style le plus classique, semblable en tout point aux fresques de Pompéi et des plus élégants colombaires du siècle d'Auguste. Le professeur Kugler en a jugé ainsi (i) ; et un archéologue éminent, M. Charles
(i) Le même professeur a dit: «En ce qui concerne la distribution des sujets et le caractère de l'ornementation, les décorations des Catacombes approchent des peintures murales des meilleurs temps de l'Empire; leurs légères arabesques rappellent les fresques de Pompéi ou des bains de Titus. » Cité par M. Northcote, p. 25 1.
Lenormant, remarquait en 1 858 que cette fresque, découverte peu de temps avant sa visite, rappelait à s'y méprendre le style des peintures de la chambre sépulcrale de la pyramide de Caïus Sextus , c'est-àdire celles des meilleurs temps de l'art. En effet, la légèreté, la grâce, la libre imitation de la nature qui se montrent dans ces fresques, sont loin de la symétrie conventionnelle et des grêles compositions du troisième et du quatrième siècle.
On rencontre aussi dans cette partie ancienne du cimetière, creusée dans l'area de Domitilla, quelques peintures représentant des scènes bibliques : elles ne sont pas nombreuses, mais on voit Noé dans l'arche avec la colombe, Daniel entre des lions ; on y voit aussi un repas, où, sur une table, sont posés un poisson et trois pains, représentations dont nous étudierons la signification, mais dont le caractère religieux montre que le classique hypogée a été décoré par les chrétiens.
Les sculptures ne se trouvent que sur des fragments de sarcophage en marbre; leurs ornements sont des sujets purement décoratifs, comme des dauphins et des hippocampes. Il y aussi des sarcophages en terre cuite, d'une très-belle facture; or on sait que cette fabrication de sarcophages a dû cesser avec le second siècle, car ils sont rares au troisième, époque où l'on construisit des tombeaux recouverts en grandes tuiles reliées ensemble. En outre, cette terre cuite des sarcophages est d'une
très-bonne pâte, et son grain est semblable à celui employé dans les plus beaux temps de cet art. Certaines tuiles, dont les fragments subsistent, ont été faites en Tan 137, en Tan 123; les marques de fabrique inscrites dessus donnent cette date. Les symboles gravés sur la pierre ou le marbre sont l'ancre seule, l'ancre et l'oiseau.
Les inscriptions doivent être considérées dans la forme des lettres ou paléographie, et dans le style de l'inscription ou épigraphie. La paléographie de certaines inscriptions trouvées dans ce cimetière de Domitilla est des plus antiques. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les hastes horizontales, isolées dans les lettres grecques H. 0. E. , sont très-rares dans les épitaphes des cimetières romains, tandis qu'on en voit des exemples dans les inscriptions gravées au temps de Trajan (98-117).
L'épigraphie emploie souvent la langue grecque, ce qui est toujours un indice d'antiquité, le nombre des inscriptions grecques allant en diminuant à mesure qu'on descend vers les époques postérieures. On a très-peu d'inscriptions provenant des anciens sarcophages, mais sur un fragment on voit av (relia) e cyr (iacae con) iv (gi) écrit en trèsbeaux caractères; or ce gentilitium Avrelle est celui-là même de la sainte Aurélia Pétronilla qui fut enterrée dans ce cimetière. On rencontre aussi le gentilitium des Glaudii, Flavii, Ulpii, etc., tous noms qui se rapportent aux générations de la seconde
moitié du premier siècle. Dans la basilique, dédiée plus tard, dans le cimetière même, à sainte Pétro nille, M. de Rossi a trouvé des fragments d'inscriptions comparables aux inscriptions païennes de l'époque des Flaviens. Que dis-je ? avec ces lettres visibles 0RR™, le savant archéologue ne croit pas impossible de lire un jour : E™££ï.
Le cimetière de Priscilla tire son nom peut-être de la mère du sénateur Pudens , peut-être de la femme d'Aquila dont parlent les Actes de saint Paul, chassée de Rome lors des édits de Claude contre les Juifs (i) ; en tout cas, il a été établi dans une area possédée par la famille sénatoriale des Pudens, à gauche de la voie Salaria, près le pont sur l'Anio.
La forme architectonique du cimetière présente des caractères de haute antiquité : ainsi l'hypogée primitif, qui est sans doute la grande crypte appelée vulgairement la chapelle grecque, a été taillé dans le tuf et construit sans aucun loculus, ni arcosolium; il a seulement des niches carrées pour placer les sarcophages; les parois sont revêtues de trèsbeaux stucs.
Les peintures les plus anciennes, sont des fresques moins belles, il est vrai, que celles du cimetière de Domitilla, mais d'un style aussi classique.
Des sculptures ont été rarement trouvées dans ce cimetière; rarement aussi on a vu des symboles :
(ï ) Bullettino di Archeologia, 1867, p. 45.
on y a rencontré seulement l'ancre ; et parfois un poisson est associé à l'ancre.
Les inscriptions, celles surtout de la région centrale, sont très-souvent écrites en grec et gravées en beaux caractères. Il y en a tracées au minium sur des tuiles très-grandes. Or cet usage, que l'on rencontre aussi au cimetière de Domitilla, paraît avoir cessé sous Marc-Aurèle (161-180). Dans cette région, le style est très-laconique et de la plus grande pureté épigraphique. On y voit ces accusatifs absolus propres à l'antique style épigraphique grec ; on n'y rencontre pas encore les formules de l'épigraphie chrétienne, sauf Vin pace; la formule d'origine apostolique , pax tecum , pax tibi , particulière pour ainsi dire à la très-ancienne famille d'épitaphes tracées au minium, se rencontre peu dans les autres cimetières ; ici , elle est fréquente. On l'a trouvée aussi au* cimetière de Saint-Hermès, sur des inscriptions du deuxième siècle (1).
Les noms relevés sur les inscriptions appartiennent à des personnes dont la nomenclature se rapporte à la génération qui vivait au temps des Julii Claudii et des premiers Aurélii Augusti. Tel on voit l'épitaphe d'un Titus Flavius Félicissimus.
Outre ces cimetières, dontlahauteantiquité est manifeste, on peut noter encore, comme très-antiques : le cimetière de Saint-Hermès, dont nous venons
(1) BulleLtino, 1873, p. 5i.
de citer le nom, porté par un magistrat romain, martyrisé au commencement du second siècle , et enterré dans son prœdium sur la voie Salaria Vêtus; le cimetière de Maximus (personnage inconnu), où furent déposés le corps de sainte Félicité et celui d'un de ses fils, Silanus, martyrisé, comme sa mère, en l'an 1 62 ; l'emplacement de ce cimetière, indiqué parfois dans le voisinage de la voie Appia, ou compris, comme tous les cimetières de la voie Salaria, sous le nom général de Priscilla, a été nettement déterminé par M. de Rossi sur la Salaria Nova, etc. Mais nous devons parler plus longuement du cimetière de Prétextât et du cimetière de Lucina.
Le cimetière de Prétextât, que l'on commença à explorer en 1847, est situé sur la gauche de la voie Appia, entre le premier et le second mille audelà de la porte actuelle de la ville, au point où aboutit le chemin qui sépare le cirque de Maxence de l'église Saint-Urbain. Il tire peut-être son nom du Prétextât mentionné, au temps d'Adrien, dans les Actes de sainte Sophie (de très-médiocre valeur) . Mais si on ne sait ni l'âge précis, ni l'histoire de ce personnage, il est certain qu'on enterrait dans ce cimetière dans les dix premières années du second siècle. Devenu, au temps de la paix, un des plus vénérés sanctuaires de l'Eglise romaine, il renfermait alors quatre groupes de monuments plus célèbres que les autres : i° celui de saint Urbain (on
ignore encore si c'est le pape de ce nom ou un simple évêque ; 2° celui des saints Agapet et Félicissimus, diacres du pape Sixte II, tués à ses côtés dans le cimetière même de Prétextât (i) ; 3° celui de saint Janvier, le fils aîné de Félicité, dont le tombeau fut retrouvé en i85y. La chambre quadrangulaire où fut déposé son corps n'était pas creusée dans le tuf, mais était entièrement bâtie en briques, ce qui est très-rare : elle avait une façade ornée de pilastres et de corniches, et ne contenait primitivement ni loculi ni arcosolium, mais seulement trois niches rectangulaires k destinées à recevoir des sarcophages aujourd'hui malheureusement brisés. Saint Janvier y fut déposé en l'an 162, date exacte de son martyre longtemps incertaine, mais déterminée à présent par les travaux de Borghesi, de Cavedoni et de M. de Rossi (2); 40 enfin, le monument de Quirinus, martyrisé en Tan 1 3o, a été découvert en 1 865 . Cette crypte est d'un style plus ancien, car le monument est plus simple, plus élégant et si parfait, qu'il ne le cède en rien aux constructions de Néron sur le mont Célius et aux monuments du plus bel âge de l'Empire.
Les peintures du cimetière rappellent par leur style celles de l'époque des premiers Antonins. On
(1) M. Armellini a récemment trouvé un graffito à leur nom sur la table de Varcosolium où furent déposés leurs corps. (Bulîettino, 1874, p. 36.) — (2) Bullettino, 1 863, p. 3, 19 ; 1872, p. 5i .
peut comparer les peintures de la crypte de Saint- Janvier, où Ton voit quatre guirlandes successives de roses, d'épis de blé, de vigne, de laurier, audessous desquelles est une scène de moisson, avec les peintures de l'église voisine de Saint-Urbain, alla Caffarella , qui est un antique édifice païen consacré ensuite au culte chrétien; ces peintures sont identiques. Or cette église est un des édifices bâtis par Hérode Atticus, le maître de Marc-Aurcle et de L. Vérus, en l'honneur de Annia Régilla, sa femme, morte en l'an 1 6 1 (i).
Notons seulement ici que, parmi les peintures exécutées à cette époque dans le cimetière, on trouve représenté Moïse tirant l'eau du rocher; dans le ruisseau qui en découle, un pêcheur prend à l'hameçon un petit poisson, et un enfant reçoit le baptême ; on voit encore Jonas jeté à la mer, et au centre de la voûte de la crypte de Saint-Janvier, un pasteur porte une brebis sur ses épaules.
Les inscriptions en grec adhérentes encore aux loculi sont nombreuses : la forme est laconique : une de ces inscriptions en grec porte le nom d'Urania, fille de cet Hérode dont nous avons parlé, propriétaire d'une villa voisine ; or la disposition naturelle des lieux et les peintures qui couvrent les parois sont évidemment antérieures à la sépulture de cette Urania (2).
(2) Bulletlino di Archeologia, 186 1, p. 66. — (2) Bulleitino, 1 863, p. 1, et 1872, p. 71.
Le cimetière de Lucina, sur la droite de la voie Appienne lorsque Ton sort de Rome, commença dans une area large de 100 pieds, longue de 1 80, possédée par la noble famille des Cécilii. Le nom de Lucina, porté par la propriétaire, était peut-être un surnom pris par elle au moment de sa conversion au christianisme, car il se pourrait, comme le devine M. de Rossi par une de ces intuitions nées de l'étude des faits, qui, grâce à de nouvelles découvertes, devient peu à peu une certitude, il se pourrait que cette descendante des Cornélii, des Emilii et des Cécilii fût la Pomponia Grécina, femme de Plaute, vainqueur des Bretons au temps de l'empereur Claude, dont Tacite (An?2., XIII, 32) a parlé comme ayant été sous Néron, en Tan 58 (Tannée où saint Paul fut absous à Rome), accusée d'avoir embrassé une superstition étrangère, superstitionis externœ rea. M. de Rossi appuie cette opinion sur les plus fortes probabilités, puisqu'il a rencontré dans le cimetière des tombes de Cécilii Fausti, de Pomponii Attici et de leurs héritiers les Pomponii Bassi, en sorte que, probablement, la branche des Cécilii, devenus chrétiens, a été liée à la famille des Pomponii, dont Pomponia était membre. Il y a même une inscription de la fin du second siècle, ou commencement du troisième siècle, où est relaté le nom d'un Pomponius Grécinus. Or comme ce cognomen est très-rare depuis le premier siècle de l'Empire, Pomponius Grécinus était certainement parent
de la Pomponia Grécina, femme du vainqueur des Bretons. Si la conjecture si plausible de M. de Rossi était acceptée, comme elle a lieu de l'être, tout porterait à croire que le cimetière de Lucina remonte ainsi au premier siècle de l'âge chrétien.
Les formes architectoniques du cimetière de Lucina sont les mêmes que celles des cimetières précédents : un ample escalier, placé près du monument tumulaire (peut-être celui d'un chrétien) élevé au-dessus de Yarea, conduit au commencement de l'hypogée, et débouche dans une large galerie souterraine dont l'entrée est ornée de deux petites demicolonnes taillées daas le tuf et revêtues d'un stuc très-fin. Près de là, un cubiculum double est revêtu de stuc fin et blanc; les galeries sont très-hautes; il y a peu à'arcosolium; la forme du sépulcre a mensa est au contraire très-usitée.
Les peintures qui ornent ce cubiculum sont d'un style très-classique; mais l'artiste, on le voit, est médiocre. Certaines décorations, sans être trop simples, ne sont pas surchargées d'ornements, et le professeur Welcker, si compétent pour juger les antiquités, a estimé qu'elles pouvaient être du premier siècle (i).
Ainsi, tout concorde dans la disposition et la décoration de ces premiers cimetières. Ajoutons que ces différents cimetières, portant le nom de leurs pro-
(i) Cité dans Roma, t. I, 322.
priétaires , furent désignés dans le quatrième siècle par les noms des martyrs les plus illustres qui y avaient été ensevelis. Ainsi, le cimetière de Domitilla fut appelé le cimetière des Saints-Nérée et Achillée, ou de Sainte-Pétronille ; le cimetière de Prétextât devint celui de Saint-Janvier ; le cimetière de Maximus devint celui de Sainte-Félicité; le cimetière de Callixte fut nommé cimetière de Saint-Sixte et de Sainte- Cécile ; et cette double nomenclature, fondamentale dans l'histoire de la Rome souterraine, résout plus d'une difficulté et répond à la grande division chronologique établie par l'histoire entre les souvenirs concernant les monuments de l'âge de la persécution et ceux de l'âge du triomphe.
Ainsi, sous la protection de la loi, les cimetières de la communauté chrétienne s* établirent légalement, publiquement, dans les areœ de propriétaires riches et puissants, comme les Pudens, les Cécilii, les Flavia Domitilla, les Commodilla, les Prétextât, etc. Il n'y a pas encore d'entrées mystérieuses ; les escaliers sont spacieux et apparaissent aux regards, comme les constructions mêmes du sépulcre présentent leur façade sur la voie romaine, façaie élevée, ornée de corniches et d'inscriptions. Aucun sépulcre de la voie Appienne ou Latine ne semble bâti plus publiquement et n'atteste une plus grande sécurité de la part du propriétaire. Ce fait, confirmé par les inscriptions assez nombreuses de membres de grandes familles trouvées dans les cimetières,
vient modifier l'opinion, ordinairement reçue, sur les origines obscures du christianisme à Rome. Non, le christianisme ne se cacha pas, mais il parut en plein jour et s'empara immédiatement de l'âme des plus intelligents et des meilleurs d'entre les citoyens de la Rome impériale.
Saint Pierre, en venant à Rome descendre chez le riche industriel Aquila, qui habitait avec sa femme Priscilla sur le Janicule (au lieu sans doute où s'éleva depuis l'église Saint -Pierre in Montorio) , y rencontra vraisemblablement ces étrangers, juifs et prosélytes (on appelait ainsi ceux qui embrassaient le judaïsme et ceux qui repoussaient les pratiques idolâtres), qui avaient été à Jérusalem témoins du miracle de la Pentecôte. Lorsque l'Apôtre vint ensuite habiter au pied de l'Esquilin, chez Pudens, sénateur allié à la famille de ce centurion Cornélius (s'il n'était, dit-on, Cornélius lui-même), converti par lui à Césarée (i), il dut évidemment entrer en relations avec les chrétiens de la maison de César, salués par saint Paul, chrétiens confondus alors par les païens avec les juifs, et jouissant encore, grâce à cette confusion, de la protection légale accordée par la loi depuis Jules César aux usages et aux pratiques religieuses des Hébreux. On ne peut s'étonner dès lors de voir les lastes généalogiques des plus illustres
(i) Voir la supposition de dom Guéranger, Sainte Cécile, p. 118.
familles romaines, les Cornélii, Cécilii, Emilii,etc, liés à l'histoire des premiers cimetières chrétiens, et tous les jours M. de Rossi signale un fait nouveau, une famille nouvelle à joindre aux faits déjà connus, aux familles dont la foi chrétienne est déjà attestée ( i ) .
Ainsi l'archéologie, en éclairant merveilleusement des textes plus ou moins obscurs de Tacite, de Dion Cassius et de Suétone, vient ouvrir à l'histoire de nouvelles perspectives.
(i) M. de Rossi, Roma sotter., t. II, 362 et 365; Bullettino, i865, p. 17, et, d'après lui, Northcote et Brownlow, Rome souterraine y p. 48.
Histoire des cimetières, seconde époque (fin du second siècle et première partie du troisième). — Les chrétiens obtiennent, comme membres d'une association funéraire, une situation légale. — Le cimetière de Callixte est le cimetière officiel de l'Eglise. — Tombeau de sainte Cécile, tombeau des Papes, chambre des Sacrements. — Caractères de la décoration et de l'épigraphie des monuments de cette époque.
Les chrétiens, bientôt dénoncés par les juifs, commencèrent à être persécutés (i) : ils purent être accusés de préparer une société nouvelle, res novas moliri, être poursuivis comme membres d'une religion aux rites impies et illicites non reconnus par l'Etat; leur existence même put être mise en question, non licet esse vos, et leurs vies mises, sous Trajan, à la discrétion du premier accusateur; mais, au milieu de toutes ces crises, les tombeaux chrétiens restèrent une possession sacrée, protégée par la loi. Ni Pline, ni Trajan, dans leurs écrits contre les chrétiens, n'ont parlé d'atteintes portées sur ce point au droit du propriétaire. Mais ce qui peut se comprendre pour un sépulcre isolé, devient plus difficile à admettre pour le vaste terrain de Yarea adjecta, et
(i) Sur la base juridique de la persécution de Néron (Bul~ lettino, i865, p. 93).
cependant, avec le développement du christianisme, le cimetière dut vite s'étendre au-delà de Yarea primitive. Le droit d'un homme a-t-il suffi pour protéger des multitudes de tombes ? En vertu de quelles lois les chrétiens , multipliés au point de ne plus pouvoir passer comme les clients d'un propriétaire, ont -ils pu se creuser des lieux de sépulture assez vastes? Tombés sous le coup des lois de lèse-majesté, comment ont-ils osé développer ainsi leurs cimetières? S'ils se cachaient, comment les magistrats ne les ont-ils pas découverts ? Si les magistrats le savaient, comment ne les ont-ils pas empêchés? La réponse est simple, et cependant, avant les travaux de M. de Rossi, nul ne l'avait faite et personne n'avait soupçonné la possibilité de la faire. C'est que l'ombre et le secret dont on parle tant, utile aux chrétiens par mesure de prudence, nécessaire en temps de persécution, n'étaient point indispensables en tout autre moment. Les chrétiens ne constituaient pas vis-à-vis du gouvernement une société secrète, les chrétiens ont formé une association légale, dont le gouvernement a violé le droit lorsqu'il l'a persécutée. C'est ce qu'il faut indiquer.
Les associations et les collèges, colle gia, sodalitates , remontent aux plus anciens temps de Rome ; interdits peut-être par César , en tout cas mal vus par les empereurs, qui redoutaient l'influence d'une association et poursuivaient les chrétiens , en invoquant contre eux les lois contre les éteries (clubs),
ces collèges auraient été supprimés , si d'assez larges exceptions n'avaient été admises. Ainsi, il était permis aux plus pauvres gens de se réunir une fois par mois, et de mettre en commun leurs cotisations mensuelles pour s'assurer mutuellement des funérailles. Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre dum tamen semel in mense coeant (i). L'exception emporta la règle, et Mommsen a interprété ce texte par un sénatus-consulte où on lit : « Tous ceux qui veulent payer une cotisation mensuelle pour les funérailles peuvent former une association et avoir un lieu commun pour ensevelir leurs morts. » Une inscription, découverte en 1 8 1 6 dans les ruines de l'ancienne Lanuvium , a fait connaître l'organisation intérieure du collège érigé dans cette ville, en l'an 1 33, en l'honneur de Diane et d'Antinous , pour la sépulture des morts. C'est un de ces collèges « de pauvres gens » dont les chrétiens purent très-bien adopter la forme légale en faveur de leur association.
Les associations se multiplièrent beaucoup pendant la seconde moitié du second siècle , et peut-être, dit M. de Rossi, l'action cachée mais puissante du christianisme ne fut-elle pas étrangère à de telles tendances. Les chrétiens usèrent donc du droit conféré par la loi pour former des réunions et posséder
(i) Digest. XLVII, 22, 1. Voir Mommsen : De collegiis et sodalitatibus Romanorum. Kiliae, 1843.
en commun des lieux de sépulture. Saint Paul, en parlant de la domestica ecclesia (Rom. XVI, 5), ne rappelle-t-il pas la réunion quod est in domo Sergiœ Paullinœ? Tertullien parle, à ce sujet, comme le jurisconsulte Marcien, et c'est ainsi que de propriété privée, pour ainsi dire, les cimetières, au moins quelques-uns, devinrent une propriété publique, reconnue â ce titre par la loi. M. de Rossi l'a démontré : Les associations de secours mutuels, les associations funéraires furent le titre sous lequel la communauté chrétienne posséda des cimetières et put avoir une caisse remplie par des cotisations mensuelles. Le docteur Kiessling a trouvé, sur un parchemin servant à couvrir un manuscrit du dixième siècle, la moitié environ d'un testament qu'un érudit de l'école d'Alcuin avait copié sur le marbre d'un sépulcre romain, à Langres. Ce testament (i) montre que les prescriptions de la loi païenne pouvaient être parfaitement adoptées par les chrétiens. Le testateur pouvait légalement faire construire un tombeau et une chapelle, élever un autel et préparer des chambres pour les repas funéraires ; les affranchis du mort pouvaient chaque année payer une cotisation , pour subvenir aux sacrifices offerts chaque mois sur l'autel, et nommer des curateurs chargés de recueillir leurs cotisations, etc.. Or les dispositions de ce testament romain conve-
(i) Bullettino , 1864, P- 3ç5.
naient précisément aux besoins et aux rites des chrétiens. Ainsi le droit particulier du propriétaire chrétien put se transformer , et en fait , se transforma dans un droit collectif exercé par l'association des chrétiens.
Les inscriptions apportent à ce sujet des données précieuses. On voit tanxôxï ecclesia fratrum ordonner la pose d'une épitaphe, tantôt un prêtre préparer un cimetière pour tous les frères cunctis fratribus. Sur un côté d'une stèle du troisième au quatrième siècle trouvée en Phrygie (i), on lit : EIC thnae TOHwON KOINON TwN AAEA$wN, c'est-à-dire : « Jusqu'à cette (pierre), la partie orientale (de ïarea) est commune aux frères. » On parle ailleurs d'une « amende à payer aux frères » (2).
On a trouvé sur un loculus une demande de prières adressée aux frères : Peto à bobis (sic) fratres boni — Leonti pax à fratribus vale, dit une inscription du cimetière de Priscilla (3) ; et comme les païens , dans leurs collèges , s'appelaient cultor Jovis, Herculis, Dianœ , etc.. on a rencontré en Algérie , près Cherchell, une inscription mentionnant, qu'un certain Eve-pius cultor Verbi a donné à la sainte Eglise une area pour des sépul-
(i) Bullettino , 1864, p. 32. — Kirchoft, Corpus Insc. grœc.y t. IV, p. 9266. Gavedoni, Opusculi relig. e litter. di Modena, 1860, p. 176. Voir Roma, t. I, p. 107. — (2) Roma, 1. 1, p. 106. — [3) Bullettino, 1864, p. 12. — Hune locum cunctis fratribus feci y dit une inscription trouvée en Afrique.
tures et a bâti une cella (i). Evelpius ajoute : « Avec un cœur pur et simple, Evelpius vous salue, frères nés du Saint-Esprit. » Voilà, en effet, le titre spécial sous lequel les chrétiens pouvaient légalement, comme les autres sociétés funéraires , établir des cimetières communs; ils sont frères, mot touchant que les païens n'imaginèrent jamais, car, pour le dire en passant, cette explication donnée par Gaetano Marini que les frères arvales se disaient « frères, » parce qu'ils auraient fait partie d'une confrérie religieuse , appellation étendue par Borghesi à toutes les confréries païennes, a été justement, dit M. de Rossi, repoussée par M. Mommsen.
C'est sans doute à ce titre légal d'associés que les chrétiens purent ensuite intervenir (vers 22 5) dans leur contestation avec les popinarii, autre association légale; et Alexandre Sévère, jugeant la cause en leur faveur, les maintint dans leur lieu de réunion, au Transtevère.
A l'entrée du cimetière de Domitilla, on a dernièrement reconnu une construction du troisième siècle; une salle, reliée à la porte même du cimetière, mais sans aucun tombeau, était garnie tout autour
(i) Aream at (ad) sepulcra cultor Verbi contulit et cellam struxit, suis cunctis sumptibus Ecclesiae sanctae hanc reliquit memoriam; salvete fratres puro corde et simplici Evelpius vos satos Sancto Spiritu. Ecclesia fratrum hune restituât titulum. (Bullettino, 1864, p. 28. Léon Renier, ïnscript. d'Algérie )
d'un banc de pierre, c'était une sorte de triclinium, destiné à un repas funéraire, probablement au repas du collège ; à côté de cette salle , ii y avait plusieurs chambras étroites où étaient le puits , le réservoir d'eau , la fontaine , que l'on trouve mentionnés par les inscriptions et les testaments païens. C'était alors le temps où Tertullien (i) parlait de la cotisation mensuelle payée par les fidèles , pour alimenter le trésor, dont le premier emploi était de nourrir les pauvres et d'ensevelir les morts, disposition qu'aucune loi ne défendait, dit à ce sujet Mommsen (2). C'était le temps aussi où, pour la première fois, l'auteur de Philosophumena nous montre le pape Zéphirin remettant au diacre Callixte (en 197) avec le gouvernement du clergé l'administration du cimetière. Ce cimetière ainsi spécialement désigné n'est plus dès lors l'hypogée d'un particulier, c'est le cimetière officiel d'une association publique, administré par les chefs de cette association (3). Où fut placé ce premier cimetière dont l'auteur
(1) Apolog., C.XXXIX. Voir aussi Dig. III, 4, 1, § 1, sur le droit que possédait le collège. — (2) De Collegiis, p. g5. — (3) Pour tous les faits rapportés par l'auteur de Philosophumena, voir M. de Rossi, Bullettino di archeol. crist., quatrième année , et, outre les auteurs allemands Dollinger et Hagemann , M. l'abbé Cruice, Etudes sur de nouveaux documents historiques, empruntés à V ouvrage des Philosophumena, Paris i853, et Histoire de l'Eglise de Rome, de 192 à 224, Paris, 1 856 ; l'abbé Le Hir, dans les Etudes religieuses, oct. et nov. 1 865.
des Philosophumena fait ainsi mention ? Ce ne fut point au Vatican, et pourquoi ? La raison ordinairement invoquée d'une translation du corps de saint Pierre dans un cimetière de la voie Appienne est aujourd'hui abandonnée, car au temps de Zéphirin, cela est certain , le corps de Pierre reposait au Vatican ; mais profitant sans doute du rescrit de Septime Sévère , qui confirmait et étendait à chaque collège le privilège de posséder des sépultures, et, pour s'administrer, d'avoir un syndicus ou un actor, le corps des chrétiens, ayant à sa tête le pape Zéphirin, voulut établir un cimetière officiel ; or où pouvait-il l'établir plus sûrement que sur la voie Appienne, près la crypte de Lucina, dans le lieu où , vingt ans auparavant, avait été déposé le corps de sainte Cécile, dans les terrains appartenant à la puissante famille chrétienne des Cécilii , alliée aux Annii Pomponii , etc.? La populace le sut sans aucun doute, car justement en cette année 197, où le pape Zéphirin monta sur le trône, Rome retentit de cris furieux proférés contre les clarissimi de la secte des chrétiens ; et quels pouvaient être ces clarissimi, sinon les membres des familles illustres que nous avons nommés? Ainsi se forma légalement le cimetière de la communauté chrétienne avec son caractère officiel et quasi-civil. Ce cimetière fut appelé le cimetière de Callixte, à cause des travaux considérables que, malgré la longue persécution de Septime Sévère (199-21 1) , l'administrateur nommé
par le pape Zéphirin, et qui devint pape après lui (218), fit exécuter.
Le cimetière de Callixte est le plus célèbre des anciens cimetières de l'Eglise romaine, et cependant, dans le moyen âge, on perdit le souvenir de sa position exacte. Les documents sont remplis à cet égard de renseignements contradictoires. Bosio lui-même le confondit avec les Catacombes de Saint-Sébastien; d'autres auteurs l'ont appelé indifféremment cimetière de Prétextât, cimetière de Balbina, etc.. A force de critique dans l'étude des textes, M. de Rossi put, avant même toute exploration et toute découverte postérieure , distinguer en théorie , comme ils sont distincts en fait , le cimetière de Callixte à la droite de l' Appia , le cimetière de Prétextât à la gauche de cette voie, et les Catacombes de Saint-Sébastien, situés plus au midi sur la droite. Il reconnut ainsi nettement l'emplacement du cimetière dont Zéphirin confia l'administration au diacre Callixte. Nous pouvons en parler plus longuement , car c'est le seul qui soit aujourd'hui complètement déblayé , M. de Rossi l'ayant étudié tout d'abord, parce qu'il eut l'insigne honneur d'être le premier cimetière public de l'Eglise et de servir pendant tout le troisième siècle de lieu de sépulture aux Souverains-Pontifes. Dans l'histoire de ce cimetière et l'observation de ses monuments, nous trouverons d'ailleurs l'histoire même de tous les cimetières romains.
Les galeries souterraines du cimetière de Callixte,
la plus grande des nécropoles chrétiennes situées sur la voie Appienne, se rattachent à quatre classes distinctes : i° les hypogées préexistant au cimetière de Callixte, c'est-à-dire les cryptes de Lucina dont nous avons parlé ; 2° les hypogées du cimetière proprement dit de Callixte, où, depuis le pape Zéphirin jusqu'au pape Melchiade, furent ensevelis les papes : c'est la partie la plus riche en peintures, principalement dans la première area; 3° les hypogées voisins ayant chacun un nom distinct : cimetière de la vierge Sotéris, où cette martyre fut enterrée en Sozj.; arénaire d'Hippolyte, au nord -est du cimetière de Callixte, et peut-être aussi cimetière de Balbine, bien que ce dernier, situé au nord de celui de Callixte et retrouvé en 1867, très-vaste avec de grandes chambres rectangulaires terminées en abside, semble plutôt contigu qu'ajouté à la nécropole callixtienne ; 40 enfin les galeries qui, à la fin du troisième siècle ou au commencement du quatrième, ont relié ensemble ces divers hypogées et en ont fait un seul corps : c'est ainsi que la troisième area de Saint- Callixte a été réunie par le prolongement de ses galeries à la première area de Sainte-Sotéris.
Chacune de ces provinces souterraines que M. de Rossi, dans son plan du cimetière, rattache à quinze divisions, a son développement propre et son histoire.
Les hypogées du cimetière proprement dit de Callixte sont compris en trois délimitations à! area, parfaitement reconnaissables. La première, rectan-
gulaire, de 100 pieds de large sur 2 5o de long, a des chambres creusées dans la seconde moitié du deuxième siècle, sous Marc-Aurèle et Commode. Les excavations furent agrandies par Callixte sur l'ordre du pape Zéphirin, entre deux voies principales et parallèles entre elles, qui commencent à deux escaliers magnifiques : l'un d'eux, dont les parois sont revêtues de beau stuc, a été retrouvé, en 1864, sous l'escalier construit au quatrième siècle par le pape Damase. Cet escalier ample, visible à tous les regards, donnant accès au cimetière, atteste évidemment la légalité originaire du cimetière. On reconnaît dans cette area quatre ou cinq périodes de travaux, car les areœ les plus antiques sont à présent les plus compliquées.
La seconde area, longue de 1 5o pieds, large de 25, et la troisième, de même dimension, ont été, comme nous le verrons , successivement ajoutées à la première, l'une au commencement, l'autre à la fin du troisième siècle.
Dans la première area, on avait placé, après son martyre, sous Marc-Aurèle (en 177), le corps de la jeune Romaine, issue d'une branche chrétienne de la noble famille des Cécilii Maximi Fausti, qui porta le nom de Cécile. Elle reposait ainsi dans la propriété de sa famille. D'abord petite, mais plus tard agrandie jusqu'à mesurer 6 mètres dans sa longueur, un peu moins dans sa largeur, cette crypte, où furent aussi enterrés un Septimus Prétextatus Cécilianus,
un Octavius Cécilianus, une Pompéia Attica, conserve aujourd'hui les restes des peintures exécutées 3oo ans après, sous le pontificat de Sixte III. A côté, on avait placé également l'image de la sainte, richement ornée, exécutée vraisemblablement au septième siècle; et au-dessous, on aperçoit une niche dont le fond est décoré par une grande figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ , le tout en style byzantin du dixième siècle.
A côté de la chambre de sainte Cécile, il y en a une autre, plus ancienne, qui fut sans doute le premier lieu de repos du corps de la sainte. Construite sous Marc-Aurèle, comme M. de Rossi Ta prouvé par l'étude des niveaux des excavations , et par les marques de fabrique dont les tuiles employées dans la construction des escaliers et la clôture des loculi portent l'empreinte , elle devint, sous Zéphirin, la chambre des tombeaux des Papes. Cette chambre, comme celle de sainte Cécile, a été découverte, sur les indications précises de M. de Rossi, dans les premiers jours d'avril 1854. Elle était alors remplie de décombres. Longue de 3m,5o, large de 4m,5o, elle n'avait pas d'arcosolium; mais les parois contenaient d'amples niches rectangulaires, destinées à placer des sarcophages. Au fond, on découvrit dans la muraille les restes d'un grand tombeau, surmonté d'une niche carrée construite en maçonnerie, revêtue d'un stuc blanc et fin. Sur les murs il y avait des peintures; mais on en retrouve à peine la trace. En avant, sur
un gradin en marbre, quatre trous, pratiqués régulièrement en carré, indiquaient la place des quatre piliers sur lesquels l'autel devait être placé. Autour de l'autel était un espace étroit, septwn, circonscrit par une balustrade en clatri ou transenne, décoration dont on a retrouvé des fragments. Telle était la disposition d'une église primitive, avec son autel isolé, sur lequel le prêtre, la face tournée vers les fidèles, célébrait les saints mystères. Derrière l'autel se trouvait la place du siège où s'asseyait l'évêque.
Parmi les décombres et sur les locali disposés dans la chambre, on n'a pu retrouver (encore étaientils en treize morceaux) que les pierres sépulcrales de quatre papes ANTEPûC EDI — #ABIANOC Eni pp — AOYRIC — EYTrXIANOC EIIIC.
Toutefois, ces noms portent témoignage pour les autres et viennent établir la parfaite identité de la crypte où douze papes furent ensevelis (i).
(i) Le pape Pie IX y vint prier, pour la première fois, le ii mai 1854. — Une remarque peut être faite ici : les noms de ces papes est en grec; le grec aurait-il été la langue ecclésiastique de Rome au troisième siècle? On avait déjà discuté cette question pour chercher l'origine de la version latine des Livres saints, mais ces épitaphes en grec confirment la croyance, fondée sur des remarques nombreuses, que la liturgie et la lecture publique des Ecritures se faisait en cette langue à Rome, au moins dans les réunions présidées par le pape. A la hn du troisième siècle, et dans le quatrième siècle, la langue grecque tomba en désuétude et fut ensuite tellement oubliée, qu'au sixième siècle il fallut traduire en latin, pour le faire lire au clergé romain, un texte venu d'Orient. (Voir l'abbé Martigny : Dictionnaire des antiquités chrétiennes, p. 354- — Rossi, Roma, t. II, p. 72.) Voir les planches à la fin du volume.
Non loin du tombeau de sainte Cécile et des tombeaux des Papes, on rencontre cinq chambres, ouvrant sur le même corridor, appelées chambres des Sacrements, à cause du sujet des peintures que le diacre Callixte fit exécuter, à la fin du deuxième siècle ou au commencement du troisième. C'est là que se trouvent les types, non point les plus anciens, mais les plus hiératiques de la peinture symbolique chrétienne : les scènes de la Bible y sont représentées pour rappeler aux chrétiens la vertu des sacrements dont ils sont les figures. Nous décrirons plus loin les principales; mais l'unité de la conception atteste qu'elles furent peintes presqu'en même temps, encore que l'exécution trahisse une différence de mains jusque dans la même chambre. Ce n'est pas un peintre qui a conçu le plan, c'est un docteur, dit M. de Rossi, c'est un prêtre qui a combiné les sujets et les a indiqués à l'artiste, et ce prêtre, quel autre peut-il être que ce Callixte, ce le préposé au cimetière, » dont le portrait, le seul peut-être qui soit aux Catacombes, a été peint sans doute en l'honneur de ses grands travaux ?
Ici se termine une époque dans l'histoire des cimetières souterrains, et nous allons résumer brièvement les caractères principaux de la décoration et de l' épigraphie dans les monuments de cette époque, c'està-dire ceux de la fin du deuxième siècle et du commencement du troisième.
La sculpture mise sur les sarcophages est alors -purement décorative : ce sont des dauphins , des emblèmes marins, ou simplement des canelures ; aucun signe n'est spécialement païen, mais aucun non plus n'est exclusivement chrétien (i).
L'ancre cependant est sculptée sur la pierre : or ce symbole est très-rare et pour ainsi dire introuvable sur les inscriptions païennes. A l'ancre est quelquefois joint le poisson. On rencontre aussi la colombe avec le rameau d'olivier. Le Bon Pasteur et Y Orante qui, par sa ressemblance avec la Pietas des païens, pouvait être sculptée par eux ou sous leurs yeux , se rencontrent aussi sur des sarcophages '2).
La peinture offre une plus grande richesse. Elle a un caractère symbolique, et la représentation des faits tirés de la Bible ou de l'Evangile est plus allégorique qu'historique. Cependant au cimetière de Prétextât on a découvert une peinture de cette époque (tin du deuxième siècle ou dix premières années du troisième), dont le sujet, tiré de l'Evangile, « l'Hémorrhoïsse aux pieds du Sauveur, » a tous les caractères d'une peinture historique, et est à coup sûr un des plus vieux monuments historiques aujourd'hui connus de l'histoire évangélique.
Les inscriptions, écrites en langue grecque, sont
(1) Abbé Martigny, Dict., p. 5g3. — (2) Abbé Martigny, Etude archéologique sur l'Agneau et le Bon Pasteur, Maçon, 1860.
au moins égales en nombre aux inscriptions gravées en langue latine ; celles-ci sont en général en très-bon latin. La paléographie est plus ou moins négligée, mais ordinairement elle est d'un bon type et quelquefois très-belle. La simplicité est alors le grand caractère des épitaphes. Le style est très-laconique, plus laconique peut-être qu'à l'époque précédente, car les persécutions sont devenues plus nombreuses et plus cruelles. La sécurité des premiers temps qui permettait ces épitaphes plus développées, que l'on rencontre dans la première époque, n'existe plus. Le plus grand nombre d'entre elles contient seulement le cognomen ou nom du défunt, qui est ordinairement d'origine grecque ou de bonne latinité ; il n'y a pas souvent la mention du prenomen; on rencontre des gentilitia, et un, celui d'Aurélius, est fréquemment répété dans le cimetière de Callixte. Or, justement, ce système de noms tirés des Aurélii Augusti, concorde chronologiquement avec l'époque des grandes excavations de la fin du second siècle et commencement du troisième (i).
Le nom de celui qui fit poser l'inscription se rencontre très- rarement ; très-rarement aussi on trouve indiqué le jour de la mort du défunt et son âge; jamais, à cette époque, on ne trouve le mot solennel scaTaôscrtç ou depositio.
Les acclamations, rares au commencement du
(i) M. de Rossi, Bullettino, i863, p. 87.
deuxième siècle, deviennent plus fréquentes : les plus usitées sont : vivas in Deo, vivas in Spiritu Sancto, et la formule d'origine apostolique : in pace, pax tecum.
Histoire des Cimetières, troisième époque (fin du troisième siècle et commencement du quatrième). — Le corps de Pontien ramené à Rome. — Constructions du pape Fabien. — Lieux de réunion dans les cimetières. — Tombeau du pape Corneille. — La persécution sous Valérien atteint pour la première fois les cimetières ; mesures prises pour y échapper. — Persécution de Dioclétien. — Les cimetières confisqués sont rendus à l'Eglise. — Caractères de la décoration, de l'épigraphie des monuments de cette époque.
Après d'assez longues années d'une paix relative, les chrétiens subirent une persécution ordonnée par Maximin, meurtrier d'Alexandre Sévère. Le pape Pontien fut alors déporté en Sardaigne, où il abdiqua sa charge de Pontife suprême (3o octobre 235). Antéros fut élu à sa place (22 novembre 2 35), et fit rechercher aussitôt dans les bureaux de la préfecture de Rome les Actes des martyrs morts dans les derniers temps. Mais arrêté pour ce fait, Antéros fut lui-même mis à mort (3 janvier 236). L'année suivante, l'empereur Maximin fut tué, l'Eglise respira; et comme une fois l'édit de persécution révoqué ou tombé en désuétude, la loi reprenait son empire, le nouveau pape Fabien demanda à l'empereur la permission de ramener de Sardaigne à Rome le corps de son prédécesseur Pontien, qui lui aussi y avait été martyrisé. On trouve dans ce fait, de la permis-
sion demandée par le pape et accordée par l'empereur, une preuve de plus de la légalité des cimetières chrétiens. La translation eut lieu solennellement, sans aucun obstacle.
Le même pape Fabien commença à exécuter, en l'an 238, de grands travaux; et comme le cimetière de Callixte n'était plus alors le seul à être possédé et administré officiellement par YEcclesia fratrum, comme les cimetières étaient déjà nombreux, Fabien en partagea l'administration entre sept diacres, tout en maintenant sous l'autorité directe du Souverain- Pontife le cimetière de Callixte. La première area de celui-ci fut reliée à une seconde, dont le terrain appartenait encore aux Cécilii. Les chambres qui furent creusées dans ce nouvel espace ne semblent pas avoir été destinées, dès le premier moment, aux sépultures, mais aux réunions qu'Alexandre Sévère venait de permettre aux chrétiens. Une de ces chambres a trois absides, une au fond et deux de chaque côté; d'autres, comme au cimetière de Prétextât, sont semi-circulaires, avec une grande abside au fond, et ont en face une longue galerie, afin que plus de monde pût voir l'abside. La lumière arrive par des lucernaires exécutés en même temps que les chambres. Ces observations architectoniques viennent réfuter l'opinion de ceux qui voudraient soutenir que les cimetières ne furent pas pour les fidèles des lieux de réunion. Le P. Marchi a retrouvé encore au cimetière de Sainte-Agnès des
bancs creusés dans le roc, autour de pareilles chambres à absides, communiquant les unes avec les autres, ainsi que des sièges épiscopaux creusés également dans le tuf.
Or ces chambres étaient de véritables églises, et les salles devaient correspondre, selon le P. Marchi, à la division qui eut lieu dans les basiliques, d'une partie réservée aux hommes et d'une partie destinée aux femmes. Au cimetière de Sainte-Sotère (fin du troisième siècle), il y a aussi de nombreux exemples de grandes salles pouvant servir de lieux de réunion. C'est à ces temps de protection accordée aux chrétiens par Alexandre Sévère (222-235) et Philippe (i) (244-249), que doivent être encore rapportées ces constructions nombreuses de cellœ memoriœ ou chapelles élevées sur le sol, au-dessus des cryptes souterraines où reposaient les corps des martyrs qu'on voulait ainsi honorer, constructions ayant tantôt la forme circulaire, tantôt la forme rectangulaire avec hémicycles, véritables scholœ où le peuple chrétien se réunissait, célébrait les anniversaires des défunts et les agapes , recevait les distributions de vivres et d'habits que la charité des particuliers et le trésor de l'Eglise accordaient aux pauvres (2).
(1) Voir abbé Greppo , Notes concernant les premiers siècles des chrétiens, p. 127-164, et Moniglia , De annis J.-C. et de religione utriusque Philippi Aug., dissertationes duce, in-40, Romoe, 1741. — (2) M. de Rossi, Bullettino, 1864, p. 60.
A la même époque, a été construit sans doute le triclinium, dont nous avons déjà parlé, récemment découvert à la porte du cimetière de Domitilla. Cette salle , nous l'avons dit , devait servir aux repas des fidèles, après la célébration des saints mystères. La construction, donnant sur la voie publique, convenait à des lieux de réunions autorisées par la loi ; toutefois, dans les peintures qui la décorent, on voit seulement des bandes, des oiseaux, des fleurs et des fruits ; les sujets bibliques ou évangéliques sont bannis.
La (septième) persécution éclata de nouveau (249).
Dèce, étant monté sur le trône, se mit, par haine des deux Philippes , à poursuivre les chrétiens que ces derniers princes avaient protégés. Le pape Fabien fut une de ses premières victimes (janvier 2 5o), ainsi que Calocérus et Parténius (mai 2 5o), tuteurs de la fille du consul Emilien , Anatolie , qui donna probablement aux chrétiens le terrain de la troisième area du cimetière de Callixte , où elle enterra les corps des deux martyrs dont elle était pupille. De nombreuses victimes de la persécution furent alors ensevelies dans des polyandres.
Après la mort du pape Fabien, l'empereur défendit d'élire son successeur, car le césarisme, après avoir individuellement poursuivi les chrétiens, s'attaquait à présent à la constitution de l'Eglise et à sa hiérarchie. Le pape Corneille, élu malgré la défense (2 juin 25 1), fut arrêté par ordre de Gallus, succès-
seur de Dèce, et alla mourir à Civita-Vecchia (^septembre 2 52) ; toutefois son corps en fut ramené par une matrone, Lucina (sans doute une Cécilia, sa parente), et déposé dans les plus anciennes cryptes du cimetière restées la propriété privée de sa famille, tandis que le cimetière officiel des chrétiens était confisqué. Le tombeau de Corneille, soupçonné en 1846 par M. de Rossi, lorsqu'il vit sur une pierre, dans la campagne, les lettres nelivs martyr, fut découvert en i852. Il est placé dans une galerie qui fut élargie, en cet endroit, en forme de chapelle, ornée de beaux stucs, et décorée par les deux figures de saint Corneille et de saint Cyprien , exécutées , au commencement du neuvième siècle , à la place de peintures plus anciennes.
Jusqu'alors , nous l'avons dit , les empereurs poursuivaient les chrétiens comme coupables de sacrilège et de lèse-majesté, sacrilegii et majestatis rei convenimur, dit Tertullien, comme coupables de maléfices et sectateurs de cultes étrangers non approuvés par le sénat, nova et malejica super stitio. Mais peu après le commencement de la huitième persécution sous Valérien (253-260.), qui d'abord respecta les lieux de sépulture, puisque le pape Etienne fut déposé à côté de ses prédécesseurs (257), les empereurs Valérien et Gallien défendirent aux chrétiens de se réunir dans les cimetières : « Ni à vous ni à personne , disait le préfet d'Alexandrie à saint Denis, évêque de cette ville, il n'est permis de tenir
des assemblées et d'aller dans ce que vous appelez vos cimetières. » — « Les très«-saints empereurs Valérien et Gallien ont défendu de se réunir en aucun lieu et d'entrer dans les cimetières, * disait le proconsul d'Afrique à saint Cyprien. Or c'était là un édit contre le droit de propriété , contre le droit de réunion et le droit d'association reconnus par la loi aux collèges funéraires.
Cet édit (257 et 258) marque une nouvelle phase dans V histoire des persécutions et des cimetières.
Les chrétiens, en voyant leurs cimetières envahis par les soldats, furent réduits à se réfugier dans des arénaires , dont plusieurs devinrent , comme les cimetières eux-mêmes, des lieux de martyre. Alors le pape Sixte II, arrêté dans le cimetière de Prétextât, au moment où il célébrait les saints mystères, conduit à Rome pour y être jugé, et ramené, pour subir sa condamnation , sur le lieu de son prétendu crime , y fut décapité avec ses diacres Félicissimus et Agapitus, sur la chaire pontificale rougie de son sang (2 58); alors sainte Emérantienne périt lapidée pendant sa prière au cimetière de Sainte-Agnès ; alors sainte Candide fut précipitée par un lucernaire et achevée à coups de pierres; alors, dans l'arénaire contigu au cimetière de Thrason, entre ce cimetière et celui dit Jordanorum, Crisante et Daria, ainsi qu'une multitude de fidèles, périrent étouffés par les flammes, pendant qu'ils assistaient aux divins mystères. Deux siècles plus tard, le pape
Damase retrouvait avec leurs ossements blanchis la scène même du carnage.
Devant ces attaques nouvelles, les chrétiens songèrent à mettre entre eux et leurs persécuteurs des obstacles infranchissables. Ils démolirent les vastes escaliers qui de l'extérieur donnaient accès dans les souterrains, et se mirent à pratiquer des entréessecrètes, en poursuivant au delà des limites de Yarea légale des galeries qui , depuis les précédentes persécutions, menaient déjà dans la campagne à travers d'anciennes arénaires. Ces galeries, séparées les unes des autres par des constructions, formèrent un vrai labyrinthe que l'on retrouve encore au midi de la première area du cimetière de Callixte. Dans l'intérieur de l'arénaire, proche ce cimetière, on creusa un escalier très-étroit , qui de l'extérieur n'arrivait pas à l'étage souterrain, mais restait suspendu à moitié hauteur sur un point encore parfaitement visible, d'où une échelle mobile conduisait dans les galeries du cimetière. Les observations architectoniques et topographiques font reconnaître que ces galeries ont été creusées à cette époque, en même temps que les derniers travaux exécutés dans la première area.
Toutefois, Valérien, en défendant les réunions dans les cimetières, n'avait pas prohibé la sépulture chrétienne, car on voit plusieurs martyrs, le pape Sixte à Rome, saint Cyprien à Carthage, etc., enterrés publiquement dans les anciens cimetières.
En.260, Gallien, à la prière peut-être, dit dom Guéranger, de Cornélia Salonina sa femme qui était chrétienne, révoqua les édits de son père, qui avait violé la loi protectrice de la sépulture du collège des chrétiens. Il ordonna à tous ceux qui avaient occupé les « lieux religieux » confisqués par Valérien de les restituer aux chefs de chaque église, et il écrivit aux évêques pour leur permettre de reprendre le libre usage de leurs cimetières. Cette différence dans les ordres indique peut-être une différence entre les « lieux religieux » confisqués, par conséquent rendus , et les cimetières occupés seulement par l'Etat, revenant dès lors tout naturellement au collège des frères lorsque les agents de l'Etat se retiraient. Ici ce n'étaient pas des particuliers, c'étaient les représentants officiels du collège légal (religio licita), qui recouvraient l'usage des biens dont ils n'avaient jamais perdu la propriété.
Le pape Denis (259-269) reprit l'œuvre du pape Fabien, interrompue par la persécution, et, comme l'avait fait son prédécesseur, il partagea entre ses prêtres l'administration des églises et des cimetières, administration dont M. de PvOssi , à l'aide de quelques inscriptions , a reconstitué l'histoire jusqu'alors inédite. Les cellœ memoriœ placées audessus des cimetières furent restaurées; des chambres de la troisième area du cimetière de Caliixte et du cimetière de la vierge Sotéris furent éclairées par des lucernaires; des tombeaux de martyrs furent
revêtus de marbre et décorés de colonnes. Mais en même temps, et malgré les jours de tranquillité sous Gallien, Claude et Dioclétien, l'expérience du passé fut mise à profit : on consolida les travaux de défense improvisés sous Valérien , afin de se tenir prêts en cas de nouveau péril. Ce péril vint un jour, plus grand encore qu'il n'avait jamais été. Après une courte persécution sous Aurélien (275) (la neuvième), Galère entraîna Dioclétien à poursuivre avec lui les chrétiens, et la persécution se déchaîna terrible et dévastatrice (3o3) ; l'empereur ordonna de détruire les églises et de confisquer les terrains où étaient les cimetières.
Nous avons déjà dit que le corps du pape Corneille, mort à Civita-Vecchia , ramené à Rome par la matrone Lucina, n'avait pu être descendu au lieu ordinaire de la sépulture des Papes; pendant la persécution de Dioclétien, les deux papes Marcellin (-+- 304) et Marcel (~h 3 10) ne purent non plus reposer dans le lieu de sépulture de leurs prédécesseurs , et durent être portés dans le cimetière de Priscilla, resté lui aussi sans doute la propriété particulière des Pudens et dès lors exempt de la confiscation. Ce qui confirme cette dernière supposition, c'est que les Pudens firent alors exécuter dans leur cimetière de grands travaux , aujourd'hui encore parfaitement reconnaissables.
Sous le coup des édits de Dioclétien, il fallut chercher des lieux nouveaux pour ensevelir les
morts , et en 1868 on a découvert l'un d'eux à cinq milles de Rome, hors la porte Portèse. C'est le cimetière de Générosa, formé sous le bois sacré qui avait été, jusque vers Tan 240, occupé par le célèbre collège sacerdotal des Arvales. Dans ce cimetière, ainsi que dans celui de Thrason par exemple , furent déposées de nombreuses victimes de la nouvelle persécution : saint Faustinien , saint Ruffinien et sans doute saint Simplicius et sainte Béatrice (1).
Les observations architectoniques attentivement faites par M. M. de Rossi dans tous les cimetières, principalement dans celui de Callixte, viennent révéler ces faits jusqu'alors inconnus et montrer, par des témoignages encore subsistants, les conditions contradictoires , mais également vraies , dans lesquelles les chrétiens se trouvaient alors, touchant la possession et l'usage de leurs cimetières : légitimité de la corporation et illégalité de la religion. En temps de paix, sécurité dans l'exercice public du droit de la corporation : par conséquent, réunions religieuses tenues légitimement, sépultures paisibles, possession incontestée des édifices construits en plein air; puis, dans les temps de persécution, poursuite de la religion illégale : par conséquent , violation de la propriété , dévastation , invasion des cimetières.
En 3 06, Maxence fit cesser à Rome la persécuté) M. de Rossi, Bullettino, janv. et fév. 1869.
' - 93 tion qui continua à sévir en Orient surtout. Aussi la restitution des biens confisqués aux églises n'eut lieu qu'en 3 1 1 . Non-seulement on rendit aux chrétiens les lieux où ils avaient l'habitude de se réunir, mais on les rendit avec la mention spéciale qu'ils appartenaient non à des particuliers, mais à des corporations, c'est-à-dire aux églises, ad jus corporis eorum id est ecclesiarum, non hominum singulorum pertinentia. Ainsi ce texte vient attester encore l'existence de l'Eglise chrétienne comme corporation légalement établie. Le pape Melchiade (3 1 1-3 14) reprit ainsi possession du cimetière de Callixte, où il fit rapporter le corps de son prédécesseur, Eusèbe, mort pendant son exil en Sicile. Seulement, comme la chambre des Papes n'était pas encore accessible et que les corridors qui y conduisaient restaient obstrués , le corps d' Eusèbe fut déposé dans une autre crypte, distante de cent pas environ de celle où reposaient ses prédécesseurs. M. de Rossi la reconnut de i852 à i856, et y trouva, en 59 petits morceaux de marbre, l'inscription qui y fut mise par ]e pape Damase (1).
(1) L'inscription damasienne en l'honneur d'Etisèbe avait été gravée sur le dos d'un marbre où était inscrite une inscription païenne en l'honneur de Caracalla. Brisée par les Barbares au cinquième siècle, elle fut rétablie par les papes ; mais alors le copiste inintelligent ne reproduisit pas exactement les caractères de l'original, et même, dans les endroits où les fragments de cet original n'avaient pu être retrouvés, commit des erreurs de transcription. M. de Rossi, en rassem-
Le pape Miltiade fut également, pour la même raison, déposé dans une crypte, voisine sans doute de celle d'Eusèbe, où un sarcophage, le sien peutêtre, dont il reste seulement le couvercle, est le plus grand qu'on ait trouvé jusqu'à présent dans les souterrains. Ce fait seul , peu important en apparence, révèle toutefois le changement qui s'était fait dans la condition des chrétiens. Miltiade fut le dernier pape enseveli dans les Catacombes : l'empereur Constantin était déjà monté sur le trône impérial.
Alors finit la troisième époque de l'histoire des cimetières, et il convient de résumer, avant d'aller plus loin, les caractères principaux de l'architecture, de la peinture, de la sculpture et de l'épigraphie pendant cette période qui, du premier tiers du troisième siècle à peu près, va aux années qui virent la paix de l'Eglise, sous le premier empereur chrétien.
L'architecture modifie quelques détails : ainsi
blant les fragments de l'original et ceux de la copie, Fa démontré. L'inscription est des plus importantes : x c'est un chapitre de l'histoire de l'Eglise; accueilli avec doute par Ba'ronius , lorsqu'il vit le texte dans des manuscrits défectueux, il est aujourd'hui attesté par l'inscription lapidaire. Les troubles auxquels donna lieu le schisme tenté par Héraclius, lors de la discussion sur les lapsi, sont ici mis au jour : Scinditur in partes populus... Seditio, cœdes, bellum, discordia, lites. L'exil et le bon droit du pape sont indiqués. (M. de Rossi, Roma sotteraned. J. Spencer Northcote et Brownlow, Rome souterraine, trad. Allard, p. 235-23o, pl. XII et XIII.)
Y arcosolium se multiplie ; il y a des areœ où il abonde le long des galeries ; il y a .peu de loculi à mensa.
Les peintures, jusqu'alors purement allégoriques, deviennent plus historiques. C'est pendant la seconde moitié du troisième siècle qu'a été peinte, par exemple, dans le cimetière de Callixte (i), cette scène, véritablement historique, où un martyr comparaît devant le tribunal d'un juge ou d'un empereur. Le visage de celui-ci exprime la colère; celui du martyr porte l'expression d'une calme tranquillité. Les peintures décoratives sont d'un style moins classique que précédemment ; elles sont moins élégantes, plus grêles, plus mal exécutées : ainsi, dans une chambre du cimetière de Callixte, dite chambre de l'Océan (parce qu'on a vu dans une tête peinte à la voûte la représentation symbolique de l'Océan), on trouve un système assez grossier de décoration : ce sont de grands paons, hors de proportion avec le reste de la composition, encadrés dans de larges bandes peintes en diverses couleurs, rouge, jaune, vert, formant un ensemble peu harmonieux; évidemment, le style est en décadence.
Les sculptures des sarcophages travaillés dans les ateliers païens, ou du moins sous les yeux des païens, n'offrent que des sujets champêtres qui pouvaient être acceptés par les chrétiens. Le pasteur au
(i) Roma, t. II, p. 359.
milieu de brebis rentre dans cette catégorie. Ulysse, représenté lié à l'arbre de son navire écoutant le chant des sirènes , est une sculpture païenne qui se voit sur un sarcophage trouvé dans le cimetière de Callixte. Ce sujet, toutefois, pouvait être acheté par les chrétiens, car il renferme un sens moral. Les chrétiens y virent le symbole de la Croix et du Crucifié, qui ferme aux séductions du mal les oreilles des fidèles naviguant sur la mer orageuse, interprétation conforme, selon la remarque de M. de Rossi, aux paroles de saint Maxime de Turin (i).
On a descendu dans les cimetières quelques sculptures à sujets tout à fait païens : ainsi on voit les trois Grâces. l'Amour et Psyché; mais on les a cachées aux regards, en mettant les sculptures dans l'intérieur du lociilus (2).
Les symboles, très-usités dans l'âge précédent, commencent à devenir moins fréquents. L'ancre est de moins en moins répétée, en sorte que sur les monuments du commencement du quatrième siècle, il n'y en a plus guère d'exemple. Le poisson et le Bon Pasteur sont également plus rarement représentés ; ia colombe persiste, mais comme elle se retrouve dans les monuments des quatre premiers siècles, elle ne peut servir de note chronologique.
Le monogramme ou le rhau grec P, entrelacé avec
(1) Bullettino, i863, p. 35. — (2) Northcote et Brownlow, p. 377.
le iota grec I ou avec le chi X xW/r^ç) ouX(pioroç) I(uo'ouç), se rencontre parfois comme une abréviation, comme un sigle dans le corps d'une inscription ; il n'est pas encore isolé comme il le sera plus tard. Les fonds de coupe dont nous parlerons, où Ton voit des dessins variés, commencent à devenir nombreux ; précédemment il }r en avait peu.
Les inscriptions ont. depuis la moitié du troisième siècle, une paléographie moins bonne en général qu'à l'époque précédente. La langue grecque est beaucoup moins employée; et à mesure que l'on s'approche de Constantin, les épitaphes en langue latine sont insensiblement plus nombreuses. Les mots *a?a06<rt€ ou depositio , très-rares auparavant, sont, à la lin du troisième siècle, d'un usage fréquent. Le met depositio est souvent indiqué par le sigle dp. ou l'abréviation dep. Le sigle r (récessif de sœculo ou reddidit spiritum) est usité à partir du troisième siècle: il deviendra ensuite très-usité.
On marque assez souvent l'âge du défunt. Il y a peu de tria nomina. Les gentilitia que l'on rencontre sont très- variés, mais ils diffèrent naturellement de ceux de l'époque précédente. L'acclamation in pace, vivas in Christo, l'épithète benemerens, sont fréquentes dans les inscriptions sépulcrales de cette époque, et plus nombreuses à mesure qu'on se rapproche du temps de Constantin. On commence à employer des formules qui chaque jour deviendront plus développées.
Histoire des cimetières, quatrième époque (quatrième siècle et commencement du cinquième). — Basiliques élevées sur les tombeaux. — Travaux dans les cimetières. — Le pape Damase et ses inscriptions. — Pèlerinages, les cryptes historiques. — La sépulture dans les souterrains devient une entreprise de fossores. — Elle devient plus rare et cesse. ,
Melchiade fut, nous l'avons dit, le dernier pape enseveli dans les cimetières souterrains (3 14). Nous sommes, on le voit, à l'âge de la paix de l'Eglise, sous Constantin. Les successeurs de Melchiade, Sylvestre (-+- 335) et Marc (-4-336), reposèrent dans les basiliques construites alors en plein air, sur les tombeaux mêmes des martyrs. Or, pour construire ces basiliques, il fallut entamer la colline sous laquelle était creusé le cimetière, l'effondrer, sacrifier ainsi une quantité considérable de loculi, afin de former autour du tombeau principal un emplacement convenable. Telles nous apparaissent les basiliques de Saint-Pierre au pied de la colline du Vatican, de Saint-Paul au bord du cimetière de Commodilla, de Saint-Laurent, de Sainte-Agnès, etc., basiliques reconstruites depuis et agrandies, mais sur le même emplacement où furent élevées celles du quatrième siècle.
Au lieu de les construire à ciel ouvert, on les établit parfois dans l'intérieur du souterrain, comme on Ta fait pour une basilique, autour du tombeau de sainte Pétronille, récemment retrouvée par M. de Rossi. Elle est longue de 3o mètres, large de 19, et a trois nefs décorées de colonnes de marbre et de mosaïque, etc. (1).
Des basiliques furent également élevées dans la ville, sur l'emplacement des maisons où les fidèles s'étaient réunis pendant les premiers siècles. Ainsi les églises de Sainte-Pudentienne, de Sainte-Cécile, de Saint-Clément, remplacèrent la maison des saints dont elles portent le nom (2) . Les sépultures chrétiennes dans Rome, rares avant Constantin, devinrent en usage et peu à peu se multiplièrent. Cependant le pape Marc augmenta et décora le cimetière de Balbine, dont l'origine remontait beaucoup plus haut, et l'éleva à la dignité de cimetière parois-
(1) Un plan de la basilique, par M. Louis Lefort, est dans la Revue archéologique, 1874, juin ; un autre a été publié par M. de Rossi, Bullettino, 1874, tav. IV. Cette basilique souterraine a été détruite probablement, en 897, par un tremblement de terre. (Michel de Rossi, Vulcanismo italiano, 1874, p. 62-65.)
(2) Les fouilles dirigées par le P. Mullooly, sous la basilique de Saint-Clément, ont fait reconnaître d'abord l'église primitive du quatrième siècle, ensuite deux chambres plus anciennes du premier siècle, conservées sous l'abside et sous l'autel. {Bullettino, 1 863, p. 29. — S. Clément pape and martyr and his basilica in Rome, by R. Jos. Mullooly. Rome, 1869. — M. Roller, Saint-Clément à Rome, in-8°. Paris, Didier, 1873.
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sial (i). C'est au cimetière de Balbine que l'on rencontre cette suite de cryptes, ordinairement en carré long terminé en abside, éclairées par des lucernaires qui forment le groupe le plus grand, le plus régulier, le mieux ordonné qu'on ait trouvé jusqu'ici. Rien qu'à voir ces vastes proportions, on comprend qu'on a retrouvé la paix et la sécurité.
Le pape Libérius (352-366), reconnu pour successeur légitime de saint Pierre à Rome, fut maître des cimetières, comme le montre une inscription où, pour protester sans doute contre le schisme soutenu par son antagonisme, un chrétien a daté une épitaphe : svb liberio rom., note chronologique très-rare, car on ne connaît que deux ou trois exemples où le pontificat d'un pape soit ainsi relaté.
Après l'élection du pape Damase en 366, de violentes émeutes éclatèrent dans Rome; mais une fois qu'elles furent apaisées, le saint pontife se donna la mission de remettre en honneur les tombes des martyrs dont beaucoup, dans le cimetière de Callixte notamment, étaient restées inabordables derrière les remparts de terre entassés pendant les jours de la persécution de Dioclétien. L'entreprise de Damase s'étendit à tous les cimetières de Rome. Il fit construire des escaliers spacieux pour multiplier les entrées, revêtir de marbre les salles les plus célèbres, et ouvrir des lucernaires pour amener la lumière
(i) Bullettino, 1867.
dans les souterrains. Il composa aussi en l'honneur des martyrs des inscriptions en vers, d'où Ton peut tirer plus d'un renseignement historique; puis il les fit graver sur le marbre près de leurs tombeaux (i).
Les caractères employés pour graver ces inscriptions sont d'un type élégant, d'une forme particulière, en sorte qu'on les reconnaît entre tous dès le premier coup d'œil. Furius Dionysius Filocalus, qui aimait et vénérait le pape Damase (Damas is papœ cultor atque amatot) (sic) fut l'habile calligraphe dont se servit le Souverain-Pontife. En même temps, des travaux de consolidation furent exécutés dans les galeries menaçant ruine, et, récemment, on a retrouvé au cimetière de Prétextât le plus grand exemple, jusqu'ici connu, de ces constructions élevées de chaque côté d'un vaste ambulacre pour recevoir les nouveaux lucernaires et soutenir l'antique hypogée : les loculi primitifs sont ainsi recouverts en cet endroit par des murs du quatrième siècle. , C'est donc au pape Damase que nous devons de pouvoir étudier encore les cimetières souterrains ; sans ces travaux, ils se seraient en beaucoup d'endroits effondrés. Aussi M. de Rossi, en dédiant son
(i) Dans la chambre des papes il y avait une inscription célèbre qui s'appliquait à tout le cimetière (Rossi, Roma, t. Il, p. 2 3. — Northcote, p. 197) :
HIC CONGESTA JACET QV^RIS SI TVRBA PIORVM CORPORA SANCTORVM RETINENT VENERANDA SEPVLCRA, ETC.
Voir le fac-similé que nous en donnons.
ouvrage Roma sotteranea au pape régnant, Pie IX, dont la sollicitude, secondant le zèle du savant archéologue, a permis d'arracher à des ruines séculaires les vieux cimetières, n'a pu lui donner une louange plus délicate et plus vraie que de l'appeler un autre Damase (i). Damase avant été dans sa jeunesse, durant la persécution de Dioclétien, notaire archiviste de l'Eglise romaine, était prédisposé par ses études à l'œuvre qu'il entreprit. Il avait, du reste, un but élevé en consolidant les galeries, en construisant des escaliers, en ouvrant des lucernaires plus amples que ceux de l'âge précédent; il voulait exciter les fidèles à se rendre en pèlerinage aux tombeaux des martyrs afin d'y raviver leur foi. Les fidèles , en effet, vinrent nombreux d'Orient et d'Occident à cette Jérusalem, « cité et ornement des martyrs du Seigneur, » comme le disait une inscription ou graffito placée sur la porte extérieure de la chambre du tombeau des Papes.
Les pèlerinages furent alors très en honneur et le
(i) Voici la dédicace :