‹ Les catacombes de Rome;Chapitre 4 sur 9 · PII. IX. P. M · texte numérisé non relu

PII. IX. P. M

CVIVS. PROVIDENTIA. ET. JVSSV.

HvEC. VETERIS. jEVI. CHRISTIANI.

ROMAN A. MONVMENTA.

IN. LVCEM. PRODEVNT.

(1) En Gaule, la plus ancienne inscription datée est seulement de l'an 334 (M. E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, t. L, p. 1 38) . Mais on en a trouvé une à Marseille qui, selon toute apparence, remonte au second siècle, et récemment, sur une pierre formant le dallage de l'église de Maguelonne, on a lu ces mots : vera in pace, qui, vu sa simplicité et la forme des caractères, atteste une fois de plus l'antiquité du christianisme dans nos provinces du Sud. (M. E. Le Blant, Insc. chrét. d'Espagne, dans le Journal des Savants, 1873, p. 3 du tirage à part.)

M. de Rossi a indiqué des règles pour classer les inscriptions non-datées. Il faut examiner à quel lieu et à quel temps appartiennent ces inscriptions.

Sous le premier rapport , il y a deux grandes familles d'inscriptions : celle des sépulcres souterrains et celle des sépulcres sur terre, celles-ci gravées en général sur des pierres plus épaisses, plus grandes. Beaucoup d'inscriptions venant de dessus terre sont tombées au fond des souterrains par les lucernaires, les escaliers ; et réciproquement, beaucoup d'inscriptions placées d'abord sous terre, ont été ramenées à la surface.

Quant au temps où elles se réfèrent, les inscriptions se divisent en inscriptions de l'âge des persécutions, dont le caractère, nous l'avons vu, est la simplicité, la brièveté; et les inscriptions de l'âge de la paix, dont la formule est plus développée, avec des mots ampoulés et des louanges verbeuses.

Nous ne devons pas oublier que suivant la coutume des anciens qui inscrivaient leurs noms et leurs impressions dans les lieux célèbres visités par eux : pyramides d'Egypte, syringes ou sépultures souterraines des rois de Thèbes, colosses d'Ipsamboui et de Memnon, temples de la Grèce ou rochers du Sinaï, beaucoup de parois des Catacombes ont été couvertes à différentes époques , et principalement aux quatrième, cinquième et sixième siècles, de noms de voyageurs, d'acclamations ou de prières (proscynèmes) , inspirées par la vue des lieux.

Dans ces graffiti (de ypa^siv, écrire) , ordinairement gravés à la? pointe, il y aurait toute une mine à exploiter, et M. de Rossi promet à qui aurait la patience de relever ceux des Catacombes, une moisson aussi ample et peut-être plus importante que celle recueillie par M. Deville dans les cryptes sépulcrales des rois de Thèbes , ou par le P. Garrucci dans son ouvrage sur les graffiti de Pompéi. Ces graffiti des Catacombes forment trois classes : i 0 il y a des noms à étymologie romaine ou grecque, sans indication de la qualité des personnes , aux troisième et quatrième siècles; presque toujours à* étymologie barbare , à une époque plus avancée , précédés de croix et suivis de sigles indiquant une qualification, comme episcopus , presbyter, peccator ; 2° il y a des acclamations comme : Vivas in Deo Christo , Amate in pace, et autres formules semblables qui, dans Tépigraphie, cessent àJ'âge de la paix, bien que sur les objets domestiques elles durent jusqu'au milieu du cinquième siècle; 3° il y a des invocations adressées aux martyrs dont on visite les cryptes : Sancte Suste in mente habeas in orationes Aureliu Repentinn ; Petite pro me Eustachium (sic), etc. .. Quelques-unes sont du troisième siècle, presque toutes du quatrième. Toutefois, plusieurs de ces invocations ressemblent plus à la langue des graffiti de Pompéi qu'à la langue des épitaphes chrétiennes du quatrième ou cinquième siècle. Ainsi on a remarqué que le petite

ut Verecundus cum suis bene naviget, rappelait le optet sibi ut bene naviget qui se lit à Pompéi ; de même l'expression in mente habete se retrouve à Pompéi.

Ce sont ces graffiti qui indiquent le voisinage d'une crypte où reposait un grand martyr chrétien.

La comparaison du style des sculptures, des peintures, des inscriptions trouvées dans les cimetières avec le style d'autres sculptures, d'autres peintures, d'autres inscriptions dont la date est certaine , a frappé les meilleurs juges. Nous l'avons montré, et désormais on sait qu'il y a des peintures exécutées par des artistes chrétiens dans le premier siècle, dans le second et le troisième.

L'antiquité de ces productions étant reconnue par la critique, il faut l'invoquer pour modifier l'opinion généralement reçue sur les commencements pauvres et humbles, a-t-on dit, de la religion chrétienne, sur la prétendue prudence qui, eu égard à la lutte encore existante, entre le christianisme et l'idolâtrie, aurait rendu les images saintes fort rares dans l'Eglise durant les premiers siècles. Des auteurs, abusant d'un texte du concile d'Elvire en 3o3 (i), ont même

(i) Placuit picturas in Ecclesia esse non debere, nec quod colitur et adoratur in parietibus depingatur, can. 36. Mais, c'était là, fait observer Raoul-Rochette, une discipline tout accidentelle, toute de circonstance : on était au temps de la persécution de Diôclétien, la prudence devenait une loi. (Martigny, Dict., 294.)

parlé de la haine que les premiers chrétiens portèrent aux arts. C'est là un préjugé vulgaire sur lequel il faut revenir, car les faits sont là pour le réfuter. Il en est de même de cette opinion des théologiens estimant que, par prudence, on avait maintenu la prescription de Moïse contre les images. M. de Rossi a pu écrire avec vérité : « Si Ton compare la richesse, la variété, la liberté de sujets et de types des plus anciennes peintures avec la roideur chaque jour croissante, la pauvreté d'invention chaque jour plus grande du cycle figuré, appartenant à la fin du troisième siècle, on reconnaît l'invraisemblance de l'hypothèse d'après laquelle l'usage de la peinture aurait été introduit peu à peu dans la société chrétienne à la dérobée et en opposition avec la pratique première de l'Eglise (i). » En effet, les monuments les plus élégants, les ornements les plus riches, les meilleures fresques, les stucs les plus fins, se rencontrent dans les hypogées les plus anciens, c'està-dire au premier et au deuxième siècle.

Est-il nécessaire d'insister sur ce point que les fresques trouvées dans les cimetières ont été peintes par des artistes chrétiens et représentent des sujets chrétiens? Sans doute, il y a dans ces peintures des parties purement décoratives , qui imitent les peintures antiques; mais l'indécision de la foi, comme on l'a dit , se trahissait-elle dans ces peintures de

(i) Roma sotter., t. I, p. 197.

dauphins, d'hippocampes et autres figures employées également par les païens? Il y aurait là une étrange erreur démentie par l'ensemble des monuments; ces sujets en eux-mêmes ne sont ni païens, ni chrétiens. Ce sont des souvenirs d'école, des procédés d'ateliers, reproduits pour la décoration, au moins jusqu'à Constantin, par des ouvriers chrétiens qui avaient fait leur apprentissage chez des maîtres païens. M. Raoul-Rochette avait donc raison de dire que « la légitimité de l'art chrétien était suffisamment prouvée pour l'antiquaire, par l'étude des monuments; » et M. Viteta proclamé la vérité, lorsqu'il a dit que « la foi chrétienne à son berceau s'était entourée des arts, et que l'art du moyen âge n'est pas le prototype de l'art chrétien (i). »

« Les premiers artistes chrétiens, dit M. de Rossi (2) , s'apprirent à distinguer eux-mêmes ce qui, dans l'imitation des types païens, leur était permis ou toléré de prendre quelquefois , de ce qui leur était toujours illicite. Ainsi l'art chrétien acquit la conscience de ce qu'il lui convenait d'approprier quand il était libre de travailler à sa guise, et de ce qu'il pouvait concéder à la prudence du temps et aux habitudes ou enseignements de l'école. » Sans doute ces enseignements facilitèrent l'adoption de quelques types païens, auxquels on attribua un sens

(1) Journal des Savants, 1866, p. 78. — (2) Bullettino, 1 865, p. 98.

chrétien , types dont il ne faut pas, comme Ta fait M. Raoul- Rochette , exagérer l'importance, car, après tout, ils sont rares, et cette imitation ne fut pas servile; mais des types originaux furent en même temps introduits pour exprimer le sentiment chrétien, ce qui amena la création d'un véritable art chrétien.

On a des faits positifs pour montrer que les chrétiens créèrent leurs sujets typiques et ne les imitèrent pas. On avait dit que la colombe volant vers Noé qui est dans l'arche avait été imitée de certaines représentations gravées depuis le temps de Septime Sévère au revers des monnaies impériales de la ville d'Apamée en Phrygie; mais comme on a aujourd'hui sous les yeux, dans le cimetière Domitilla, une représentation du fait biblique , peinte antérieurement à Septime Sévère , il faut renoncer à donner cette explication. Tout ce que l'on pourrait dire avec Wiseman, c'est qu'il y a là un type commun, probablement emprunté, à Rome comme en Phrygie, à la tradition (i).

Il en est de même de cette peinture où l'on voit des hommes assis devant une table sur laquelle il y a un poisson et des pains. Cette scène, disait-on, était imitée des représentations de repas funèbres; or on voit très-rarement, et pour ainsi

(2) Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée. Edit, Genoude, p. 334.

dire jamais , un monument païen avant la moitié du deuxième siècle où un poisson soit représenté; et par contre , on a dans les peintures des Catacombes ce sujet fréquemment reproduit au premier et au deuxième siècle. Nous verrons plus loin si le Bon Pasteur chrétien est , comme on le dit, une imitation d'un faune païen. On peut même croire que les chrétiens, en peignant si souvent certaines décorations comme la vigne et ses rameaux, pensaient encore plus au texte évangélique : « Je suis la vigne et vous les branches, » qu'aux décorations des thermes de Titus. Sans doute, dirons-nous avec M. Raoul- Rochette , un art ne s'improvise pas, et il n'était pas plus au pouvoir des chrétiens de créer de toutes pièces un art sans précédents, que d'inventer une nouvelle langue imitative et un idiome différent du grec et du latin. Mais, a dit M. Vitet, « les chrétiens ne sont pas des imitateurs presque stériles des idées et des formes de l'antiquité païenne. L'élément chrétien en pénétrant dans l'art antique, non-seulement se transforme et lui infuse une autre vie, non-seulement lui communique un ordre tout nouveau de sentiments et de pensées, mais, ce qui est plus étrange, le convertit esthétiquement parlant , le ramène en arriére , lui rend l'instinct des traditions perdues, le goût, sinon la science des grandes lignes, du style sobre et sévère. » M. Vitet continue : ce Un principe et des effets absolument nouveaux apparaissent dans ces pein-

tures , et nous révèlent un art mixte , un art transformé, tout autre que l'art antique proprement dit. » Bien plus, l'éminent critique trouve que ce ce qui reste de purement antique dans cet art est en partie régénéré : on sent, dit-il, dans ces peintures, une tendance à échapper aux influences contemporaines, au courant de la mode , au flot de la décadence , pour retourner aux sources pures , à la grandeur et à l'austérité du style (i). »

Et M. Vitet, comme M. de Rossi, comme MM. Spencer Northcote et Brownlow, concluent par des études attentives, par des comparaisons aussi sincères que souvent répétées, en affirmant la régénération momentanée de l'art par le christianisme.

Cette régénération ne peut s'expliquer, comme on a tenté de le taire, par je ne sais quelle infusion d'esprithellénique et oriental, soit sous l'influence du culte de Boudha , comme a osé le penser M. Emile Burnouf (2) , soit sous l'influence du culte mithriaque. Sans doute le polythéisme, en ces temps , a été

(1) Journal des Savants, 1866, p. 90. — (2) Dans un étrange article publié dans la Revue des Deux-Mondes (1 5 août 1 868), M. Burnouf connaît bien peu les Catacombes, puisqu'il dit qu'on y rencontre des symboles semblables à ceux des Indiens et des Perses, et que souvent les âmes des morts sont appelées des Christ (Ib., p. 874-889). Or M. de Rossi lui a répondu justement, avec l'autorité de son savoir, que sur douze mille inscriptions cimetériaîes, il n'y en a pas une qui justifie cette assertion.

transformé complètement, et le culte de Mithra est devenu le centre de la nouvelle forme de la dévotion idolatrique, la machine employée pour transformer le polythéisme romain et l'assimiler en partie au christianisme (i). Mais les peintures mithriaques, celles par exemple du sépulcre de Vibia, femme de Vincent, prêtre du dieu Sabazius, acceptées à tort par quelques archéologues, même parBottari, comme des peintures faites pour des tombeaux chrétiens , ne sont qu'une parodie des peintures chrétiennes, comme le culte de Mithra, vanté pour mieux l'opposer à celui de Jésus-Christ, a emprunté aux croyances chrétiennes certaines de ses idées et de ses formules. Les sacrements chrétiens ont été dans les mystères mithriaques l'objet d'une contrefaçon sacrilège. « C'est le diable, dit Tertullien , dont l'office est d'intervertir la vérité, qui prend à tâche d'imiter, dans les mystères des idoles , les cérémonies des sacrements. »

Ainsi donc Y art chrétien s'est formé par V expression d'idées chrétiennes (2), et l'Eglise sortie du

(1) M. de Rossi, Bullettino, 1870, p. 168. — Les mystères du syncrétisme phrygien, par le P. Garrucci, dans Mélanges d'archéologie, t. IV, des PP. Cahier et Martin. — (2) Dans un grand ouvrage en cours de publication : Storia delV arte crisiiana ne' primi otto secoli délia Chiesa, corredata délia colle\ione di tutti i monumenti di Pittura e Scultura, incisi in rame su cinquecento tavole ed illustrati (Prato, in-f°, 1873. Il doit y avoir cinq volumes, deux sont parus), le P. Garrucci a montré l'art chrétien naissant dès l'âge apostolique,

sein de la Synagogue^ qui avait en horreur les images, l'Eglise, qui combattait • l'idolâtrie sous toutes ses formes, a cependant, dès le premier jour, adopté et pour ainsi dire, selon le mot de M. de Rossi, baptisé les beaux-arts.

conformément aux règles posées par l'autorité même de l'Eglise; il a réfuté l'erreur de ceux qui ont parlé de la répulsion des chrétiens pour les arts, d'après l'horreur prétendue qu'en auraient les Juifs, car il établit que les Juifs repoussaient seulement les simulacres rappelant le culte idolatrique. Le P. Garrucci, comme M. de Rossi, établit que les premières représentations ne furent pas historiques, mais eurent un sens figuré qui rappelait au spectateur un fait dogmatique ou moral. (Cf. l&Civiltà cattolica, 18 avril 1874, p. 186.) Ajoutons que le pieux et savant historien d'Angelico de Fiesole et du P. Besson, M. E. Cartier, a donné, dans la dernière édition de la Vie de Jésus-Christ par M. L. Veuillot (1874) , une Etude sur l'Art chrétien, prélude d'une Histoire de l'art chrétien qu'il prépare depuis longtemps.

De la symbolographie chrétienne. — Le symbolisme, qui est une convenance dans l'enseignement biblique et évangéiique, devient une nécessité pour les premiers fidèles. — De la discipline du secret. — Uniformité des sujets représentés comme symboles. — Règles de la symbolographie chrétienne.

Le langage de l'Ancien Testament, tout rempli d'énignîes, retraçait à l'avance, dans ses allégories mystiques selon le génie oriental, la figure et l'histoire du Dieu rédempteur promis à l'humanité. Jésus-Christ lui-même, pendant sa prédication, s'exprimait le plus ordinairement dans un langage parabolique, afin de ménager la faiblesse intellectuelle de ses auditeurs , se réservant de rendre ensuite plus complète l'initiation de ses disciples. En suivant ces exemples divins , le symbolisme chrétien naquit et se développa.

Le symbole, le récit figuré recueilli par l'art chrétien comme une loi naturêlle du culte, s'imposa comme une nécessité, lorsque, surveillés par l'autorité et une opinion jalouse , les premiers fidèles durent prendre quelques précautions pour confesser leurs croyances et pratiquer leurs rites. La moquerie attendait le chrétien : nous trouverons tout à l'heure la caricature du crucifix à tête d'âne, et nous savons

qu'à Pompéi , détruit douze ans après la mort de saint Pierre, on a trouvé en 1862, inscrit sur les murs d'une salle, des graffiti où les chrétiens sont nommés et d'autres où on les tourne en dérision (1). On sait comment Suétone et Tacite appelaient les chrétiens et le christianisme, genus hominum superstitionis novœ et maleficœ, superstitio exitialis. En présence de ces insultes , en face des persécutions, le langage des pontifes dut prendre des précautions infinies , pour exposer , à travers des appellations ou représentations allégoriques, la doctrine chrétienne , celle surtout du Sacrement qui confondait le plus l'esprit humain. Chacun, en effet , avant d'être baptisé , savait , selon le mot de saint Augustin, qu'il croyait en Jésus-Christ; mais il ignorait le sens de cette expression : « manger la chair du fils de l'homme. » Et en effet, c'est sur ce côté le plus sacré de la doctrine , sur ce point central du catholicisme que portait principalement la discipline du secret , née de l'expérience, divulguée au besoin par les apologistes, mais gardée pendant plus de trois siècles et multipliant la réprésentation

(1) Bullettino di Archeol., 1864, p. 71 : Audi christianos siivos (saevos) olores — otiosis hic non est discede morator, — mulus hic musciillas (muscellas) docuit, — mendax veraci ubique salute(m), et sur le mur extérieur : Otiosis locus hic non est discede morator. On a interprété en général ces paroles comme des railleries , tandis que M. Bonnetty {Annales de Philos, chrét., 1866, juillet, p. 5 7) y a vu un hommage sérieux rendu aux chrétiens.

des objets symboliques , c'est-à-dire destinés à traduire une idée plus haute.

Il faut observer avec M. de Rossi qu'il existe une uniformité dans les sujets représentés par les différentes branches de l'art. La peinture murale retrace les mêmes scènes , les mêmes symboles que la peinture sur verre ; la sculpture sur les sarcophages s'en empare à son tour ; la mosaïque ne s'écarte pas davantage de ces données , qui sont respectées également par la glyptique et la gravure. Une telle régularité suppose nécessairement une règle uniforme, hiératique, tracée par l'autorité de l'Eglise ou par la tradition, et cette règle devait être d'autant plus inflexible que les images constituaient pour le peuple un vaste système d'enseignement : Xistus episcopus plebi, lit-on au bas de la vieille mosaïque de Sainte-Marie Majeure à Rome (1). En fait, M. de Rossi a démontré que les représentations symboliques de plusieurs chambres au cimetière de Callixte ont été exécutées sous la direction du prêtre Callixte. L'artiste devait se conformer à la pensée de l'Eglise et suivre sa direction : Non est imaginum structura pictorum inventio, sed Ecclesiœ catholicœ probata legislatio et traditio. Voilà ce qu'a été, ce que devrait toujours être la peinture chrétienne (2).

(1) Abbé Martigny, Dict. des Ant., p. 296. — (2) Dans les statuts de la corporation des peintres Siennois au quatorzième siècle, on lit : « La mission des artistes, par la grâce de Dieu, est de manifester aux gens ignorants et illet-

Maintenant, si l'on veut étudier ces monuments des cimetières souterrains, il convient de se rappeler toujours : i° que les monuments parvenus jusqu'à nous sont si peu nombreux en comparaison de ceux qui ont disparu, qu'un argument négatif, appuyé sur la non-constatation de telle ou telle particularité qui en tout état de cause doit être présenté avec une extrême prudence, n'est ici d'aucune force.

2° Que tout sujet plusieurs fois reproduit doit cacher un mystère, exprimer un symbole. Non vacat mysterio quod iteratur in facto , dit saint Grégoire. L'esprit essentiel de la sym holographie chrétienne étant de représenter certains symboles et certaines allégories sous l'enveloppe de sujets historiques tirés des Livres saints, on ne saurait supposer, avec vraisemblance , que les artistes aient voulu rappeler simplement le souvenir de ces faits en en retraçant l'image. En effet, au lieu de suivre les détails de l'histoire, les peintures idéalisent la donnée; ainsi, c'est seulement, nous l'avons remarqué , dans la seconde moitié du troisième siècle qu'elles se rapprochent du texte historique , et que Lazare, par exemple, qui a été représenté jusqu'alors

très les choses merveilleuses opérées par la vertu et dans la vertu de la sainte Foi. » Toute doctrine esthétique, on l'a dit, se résume en ces trois mots : îlluminare, delectare, inclinare. — Trattato délia pittura e scultura, composto da un teologo (le P. Ottonelli) e da un pittore (Pierre de Cortone). In-40, Florence, 1 652. — Ayala, Pictor christianus eruditus. In-folio, Madrid, 1780.

comme un jeune homme prêt à marcher, apparaît en momie enveloppée de bandelettes , la tête couverte d'un suaire.

3° Qu'un usage, si ce n'est une loi du symbolisme chrétien, prescrivait de placer en regard les unes des autres les scènes bibliques et les scènes évangéliques figurant le même symbole ; ainsi les trois mages adorant le Messie font pendant aux trois enfants dans la fournaise, parce que ces deux scènes sont la figure de la destruction de l'idolâtrie et de la conversion du monde païen à la foi du vrai Dieu, etc. Ainsi Moïse frappant le rocher et Jésus ressuscistant Lazare sont également mis en parallèle comme une démonstration de la puissance divine, etc., etc. Cette corrélation bien établie est fondamentale dans l'histoire de la peinture cimetériale (i).

4° Que la loi première de la symbolique chrétienne est énoncée ainsi par dom Pitra : « Tout ce qui apparaît aux sens doit être interprété comme l'expression d'objets invisibles, et ramené parla voie

(i) Le cycle des compositions inspirées par le rapprochement des scènes des deux Testaments, c'est-à-dire du sens mystérieux de l'ancienne loi par rapport à la nouvelle , a été continué dans les Biblia pauperum , productions xilographiques , dont une ancienne, publiée à Vienne en i863 , est un des monuments les plus complets. M. Heider. en 1861, a montré que ces dessins reproduisaient des dessins d'anciens manuscrits. M. de Rossi observe que plusieurs dés anciens types peuvent encore s'y reconnaître à travers les diverses transformations. (Bullettino, i863, p. 40,)

la plus simple à la fin de toutes choses qui est le Christ (i). » Mais cette interprétation des peintures et des sculptures ne doit pas être une œuvre d'imagination ; elie doit s'éclairer par l'esprit même du texte sacré qui raconte le fait , et s'appuyer sur le témoignage autorisé des écrits des Pères de l'Eglise contemporains de la représentation de ces symboles.

Nous allons examiner à présent quelques-unes des représentations et des inscriptions trouvées dans les cimetières souterrains , qui font allusion aux dogmes. Je dis « allusion, » en me servant du mot de M. de Rossi (2) , parce qu'évidemment les épitaphes ne sont pas de leur nature destinées à enseigner les articles de la foi, elles peuvent seulement les faire soupçonner. Nous indiquerons toutefois plusieurs de ces peintures et de ces textes, et alors plus d'un esprit intelligent soupçonnera les ressources nouvelles offertes, à l'apologétique et à l'histoire, par les monuments chaque jour exhumés des Catacombes. Au siècle dernier, le P. Gêner a publié à Rome une Théologie où certaines questions étaient éclaircies par les monuments de l'antiquité (3); le P. Zaccaria a écrit son opuscule De veterum inscriptionum usu in rébus theologicis (4) ; et le P. Dan-

(1) De pisce allegorico et symbolico dans Spicilegium Solesmense, t. III, p. 520. — (2) Roma, t. H, p. 3o2. — (3) Theologia dogmatico-scclastica. Romas, 1768; (5 vol. in-40. Cité par l'abbé Martigny, Revue des questions historiques, avril 1873, p. 666. — (4) Thésaurus theol, t. I, p. 36 1.

zettà a laissé au Vatican un recueil manuscrit intitulé : Inscriptiones ad theologiam disciplinam et ritus pertinentes (i). De nos jours, le docteur, depuis cardinal Wiseman , dans ses excellents Discours sur les Rapports entre la science et la religion révélée, lus à Rome en 1 8 3 5 (2), a montré quelles ressources l'archéologie peut apporter à l'étude de la théologie ; le P. Perrone Ta de même indiqué dans son cours de théologie (3). En Angleterre, M. Palmer a écrit un petit livre intéressant : Early Cristian symbolism (4); plus récemment, M. Warton B. Marriot a donné The testimony of the Catacombs (5).

En Allemagne, le Père abbé des Bénédictins de Beuron , dom Maurus Wolter, a publié Les Catacombes de Rome et la Doctrine catholique (6), pour montrer, par les témoignages de l'archéologie aux Catacombes, que les enseignements catholiques ne peuvent plus être considérés comme des inventions postérieures ou des additions humaines.

Il faudra un jour revenir sur ces données , agrandir le champ des observations, les préciser, en

(1) Ms. 8324. — (2) Spécialement neuvième et douzième discours; trad. de l'anglais, édit. Genoude, p. 336, p. 443 et passim. — (3) Prœlectiones theolog., t. IX, 226. — (4) J'aime à me rappeler qu'à Rome le savant M. Palmer a eu la bonté de m'expliquer de vive voix son travail chez une noble Anglaise, dont le nom doit être cher à tout cœur catholique et français, Mme Stone née Biddulphe. — (5) London, 1870. — (6) Traduit en un volume in-12. Paris, chez Téqui, 1872.

n'oubliant jamais que, pour faire servir les monuments à éclairer l'histoire et la théologie des premiers siècles, il est nécessaire de restituer avec exactitude à ces monuments leur topographie et leur chronologie. L'on pourra alors présenter des conclusions.

MM. Spencer Northcote et Brownlow, en expliquant les peintures chrétiennes des cimetières, les ont divisées en six classes : peintures symboliques exprimant des idées au moyen de signes artistiques , — peintures inspirées par les paraboles de l'Evangile, — peintures relatives aux faits historiques des deux Testaments, — images de Notre- Seigneur, de la Vierge et des Saints, — peintures de scènes tirées des Vies des Saints et de l'histoire de l'Eglise , — peintures relatives à la liturgie. De graves raisons ont assurément motivé cette division, mais nous ne la trouvons ni assez simple ni assez logique pour être toujours conservée. M. de Rossi (1) a divisé les peintures en quatre classes : images symboliques chrétiennes, — images de type profane adaptées quelquefois au sens chrétien ou comme pur ornement, — images historiques, — images iconographiques. Pour nous, sans présenter aucune nouvelle division , il nous suffira d'indiquer quelques-uns des renseignements fournis par l'étude des cimetières , et de voir ainsi comment on a exprimé

(1) Roma, t. II, p. 35i.

l'idée de Dieu , et quelles étaient les diverses figures par lesquelles Notre-Seigneur Jésus-Christ et le sacrement de l'Eucharistie furent rappelés. Nous suivrons ensuite le chrétien du baptême à la tombe, et en parcourant les inscriptions funéraires , nous reconnaîtrons les idées, les préoccupations du fidèle, qui, peu soucieux des distinctions du monde, désire avant tout reposer dans la lumière et la paix de Dieu. L'état de la première société chrétienne sera ainsi éclairé d'un jour nouveau; puis nous indiquerons les monuments qui concernent les Saints, la sainte Vierge , l'Eglise et saint Pierre , chef de l'Eglise.

Représentations symboliques de Dieu. — Dieu, la Trinité, le Saint- Esprit, Dieu le Fils, le Bon Pasteur; le Poisson Ïx0u$, Orphée, Dieu sous une forme humaine.

Tous les anciens écrits destinés à combattre les erreurs du paganisme commencent par affirmer la foi en un seul Dieu. L'influence du christianisme se fit rapidement sentir et transforma plus d'une idée païenne, en généralisant ce que par tradition elles avaient pu conserver de juste concernant la divinité. Aussi est-il parfois difficile, dès le quatrième siècle, de distinguer si les mots Deus, Deus magnus ceternus, Deus unus et solus, ont été inspirés exclusivement par une pensée chrétienne. La connaissance d'un Dieu unique se répandant dans le monde, ces expressions furent en effet admises, même par les païens, comme une transaction entre leur ancienne idolâtrie et la nouvelle foi de l'empereur. C'est ainsi que les mots instinctv divinitatis, insérés en 3 1 5 dans l'inscription de l'arc de triomphe élevé en l'honneur de Constantin, à Rome, n'ont pas été ajoutés postérieurement, comme on le supposait , mais répondaient à l'état des croyan-

ces (1). Parmi les inscriptions chrétiennes on lit: in vnv dev credidit, et un très-ancien graffito du cimetière de Callixte porte : mesvri in dev credet ; toutefois ces formules, de même que Deus Christus unus, n'appartiennent pas au premier âge.

Dans les peintures, l'idée de Dieu est exprimée par le symbole d'une main isolée , sortant d'un nuage , selon l'expression de l'Ecriture appliquée à Dieu : Manus fortis, Manus robusta, Dextera Dei fecit virtutem. Ainsi on voit cette main mise à la place de Dieu dans les fresques représentant Moïse recevant les Tables de la loi, Moïse détachant sa chaussure devant le buisson , Abraham sacrifiant son fils.

La sculpture offrit la même représentation. Mais après Constantin , contrairement à l'opinion émise par Emeric David et par Raoul- Rochette , on ne craignit pas de représenter Dieu le Père sous une forme humaine. Il apparaît ainsi sur deux sarcophages du quatrième siècle comme un vieillard tenant à la main le volume, symbole de l'autorité.

La Trinité de Dieu est parfaitement indiquée sur un sarcophage de la même époque, déposé aujourd'hui dans le musée chrétien du Latran, par trois personnages barbus placés à la suite l'un de l'autre, dans la même position, ayant le même visage et en tout absolument semblables. Une inscription de

(1) Bullettino, 1 863, p. by et suiv. et p. 86.

l'an 403 atteste cette croyance en la Trinité : Quintilianns homo Dei confirmans Trinitatem. On s'accorde aussi à regarder comme un symbole de la Trinité le triangle, qui lui-même est parfois uni aux attributs de Jésus-Christ.

Le Saint-Esprit est souvent figuré par la colombe, d'après la consécration éclatante que ce symbole reçut au baptême de Notre-Seigneur. La douce colombe, palumba sine felle, disent les Pères, rappelle parfaitement la troisième personne de Dieu, à qui est attribuée communément l'opération de la grâce dans l'œuvre de la sanctification des âmes. Vibas in Spirito Sancto, dit une inscription antique du cimetière de Callixte; Severa Spiritu Sancto (Domini) casta, pudica et inviolabilis semper, dit une inscription de la fin du troisième siècle, qui place ainsi sous la protection de l'Esprit-Saint la plus admirable des vertus réservées de la religion catholique. Il faut observer, toutefois, que souvent les fidèles exprimèrent, d'après les Ecritures et avec la Liturgie, par le mot Spiritus et même Spiritus Sanctus, l'âme du chrétien, devenue le temple de la grâce et de l'esprit de Dieu, formule antique, dictée par la foi et devenue caractéristique des inscriptions des trois premiers siècles.

Si Dieu le Père , si le Saint-Esprit n'ont point été oubliés par l'art chrétien, Dieu le Fils, seconde personne de la Trinité, a naturellement été l'objet de plus fréquentes représentations. Il est désigné

dans les anciens monuments chrétiens par deux symboles très-célèbres : celui du Bon Pasteur et celui du Poisson.

Le Bon Pasteur est sans contredit le symbole solennel le plus souvent reproduit dans les cimetières souterrains : Notre-Seigneur Jésus-Christ se nommait lui-même le Bon Pasteur ; au second siècle, saint Clément d'Alexandrie désigne le Sauveur comme le pasteur des agneaux royaux et le pasteur des brebis raisonnables ; saint Abercius, évêque d'Hiérapolis au temps de Marc-Aurèle, se dit, dans l'épitaphe qu'il a composée, le disciple du Pasteur chaste et pur (i).

M. Raoul-Rochette, archéologue très-érudit, mais qui apportait à l'étude de l'archéologie sacrée un esprit systématique, cherchant ici l'application de ses idées sur l'importance exagérée donnée aux types païens, a vu dans le Bon Pasteur chrétien une imitation du Mercure Criophore et du Faune portant la chèvre. Cette opinion a semblé au premier abord si naturelle, que les monuments offrant l'image seule du Bon Pasteur ont paru, aux yeux de certaines personnes, ne présenter qu'un signe équivoque de christianisme. Il y a là une double erreur. Rien n'est moins semblable au Bon Pasteur chrétien, toujours vêtu de la tunique, que le Mercure Criophore ou le Faune dont le corps est représenté nu.

(i) Pitra. Spicilegium Solesmense, t. III, p. 532.

De plus, il n'y a pas encore d'exemple de Mercure Criophore dans un sépulcre païen, ce type est de la secte des gnostiques (i). Le pasteur, dansant avec l'agneau ou la chèvre sur ses épaules, est aussi trèsrare dans les monuments païens. Le sépulcre des Nasons et une chambre d'Herculanum en conservent des exemples qui pourraient être comparés avec ceux des fresques chrétiennes, si dans les fresques païennes le jeune homme n'était nu et ne dansait avec d'autres personnages représentant les saisons. M. Raoul-Rochette citait à l'appui de son opinion le pasteur jouant de la flûte ; mais ce type apparaît seulement au quatrième siècle, en sorte que l'attribut, considéré comme une preuve de son origine classique, est un accessoire mis à une époque postérieure. C'est là même le fondement de Terreur de la théorie de M. Raoul-Rochette sur l'emprunt fait par les chrétiens de types païens ; il considère comme type caractéristique des exemples exceptionnels et confond ensemble des représentations d'âges divers. Quelques ouvriers ont pu imiter un type pastoral de sculpture grecque ou romaine, et on expliquerait ainsi la perfection relative de certaines copies, par exemple celle de la statue du Pasteur, aujourd'hui placée dans le musée chrétien du Latran. Le Bon Pasteur y est représenté avec une brebis sur les épaules et deux brebis à ses pieds ;

(r) M. de Rossi, t. II, p. 353.

du reste, cette statue, qui provient de la crypte de Lucina, a été sculptée peut-être au premier siècle et est semblable dans sa pose au jeune homme nu de la peinture trouvée à Herculanum (i). Toutefois, on peut le répéter, la pensée chrétienne a certainement conçu le type du Bon Pasteur, car, dès le premier moment, il fut peint à fresque sur les parois des Catacombes; on le trouve dans une chambre du cimetière de Domitilla, datant évidemment du premier siècle (2), et il ne cessa d'être représenté tantôt debout, avec la brebis sur ses épaules, tantôt ayant autour de lui le troupeau, figuré au moins par deux brebis ; parfois l'une de ces brebis fixe les yeux sur le Pasteur et l'autre détourne la tête, image touchante des deux portions de l'humanité, dont l'une reconnaît et aime le Sauveur et dont l'autre le repousse et le méprise. Dans ces représentations diverses, le Pasteur porte ordinairement la houlette ou pedum, bâton pastoral devenu ensuite la crosse de Févêque ; au bout de ce bâton ou tout auprès, on . voit le vase de lait qui a, comme nous le verrons, sa signification particulière. On a remarqué que cette image du Bon Pasteur, très-fréquente dans les premiers temps , apparaît plus rarement dans les peintures, après Constantin, lorsque la religion étant

(1) M. de Rossi, t. I, p. 322. — (2) Roma sotter. , t. I, p. 347. M. Charles Lenormant, Les Catacombes de Rome en r 858, p. 19. M. Vitet, Journal des Savants, 1866, p. 97.

publiquement reconnue, la discipline du secret ne fut plus nécessaire.

Notre-Seigneur Jésus-Christ fut, aussi anciennement que sous les traits du Bon Pasteur, représenté par une autre image, celle du Poisson, dont le nom grec txBvç est formé de la lettre initiale des cinq mots Iyîo-ouç, XpioTôç, ©soO, Tîôç, 2wT^p, c'est-à-dire Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur : touchante énigme, interprétée unanimement par tous les Pères de l'Eglise, comme on peut le voir dans la savante dissertation du cardinal Pitra, De Pisce allegorico et sjnnbolicOj publiée dans le Spicilegium Solesmense (i). L'origine de la représentation du Poisson, comme hiéroglyphe de Jésus-Christ, vient-elle des cinq vers de l'acrostiche sybillin, dont chaque vers commence par une des lettres du mot ix0uç, ou ce symbole produit dans l'âge apostolique a-t-il inspiré l'auteur des vers sybillins ? Les archéologues ne sont pas d'accord sur ce point (2). Nous ne possédons qu'un seul exemple de la reproduction intégrale du mot «côvç, comme acrostiche proprement dit : c'est la fameuse inscription grecque, trouvée le 25 juin 1839, dans le cimetière de Saint-Pierre-l'Etrier , près Autun. Le plus grand nombre des érudits la jugent être du second ou troisième siècle. M. de Rossi la croit du temps d'Irénée (3) ; d'autres érudits, entre

(1) T. III, p. 499. — ^2) Voir le P. Garrucci, Mélanges d'épigraphie anc.,p. 18. — (3) Romay t. II, p. 33y.

autres les éditeurs allemands du Corpus Grœcarum inscriptionum, la jugent du quatrième siècle; mais le contexte ne justifie pas cette opinion ; on va même, en raison de sa mauvaise orthographe et de ses fautes de prosodie, jusqu'à la faire descendre aux cinquième et sixième siècles ; mais, évidemment , c'est à tort (i).

Dès le second siècle, ce symbole du Poisson était familier aux fidèles. L'évêque Abercius écrivant à cette époque, dit : « La foi me conduisit partout et mit devant moi pour nourriture le Poisson de la fontaine, très-grand, pur, porté par la Vierge chaste, et le donna à manger aux amis en leur mêlant un vin délicieux avec le pain... Que ceux qui comprennent ces choses veuillent bien prier pour moi (2). » Déjà, en 1 855, M. de Rossi rencontrait le symbole du Poisson sur de nombreuses fresques et sur des coupes de verre, sur trente pierres précieuses, à côté de cent inscriptions, dans tous les monuments enfin que l'antiquité chrétienne nous a légués. Le symbole du

(1) Secchi, Epigramma grœc. Christ, dei premi secoli; in-8°. Roma, i840.Dom Pitra, Annales de Philosophie chrét., 1840, etSpicil. Solesm., t. III, p. 499-544. M. François Lenormant, Mélanges d'archéologie des PP. Cahier et Martin, t. IV, p. 118. Paris, i856; Garrucci, MéL d'épig^ p. 32. En Gaule, le Poisson ne se trouve que sept fois sur les 708 inscriptions recueillies par M. E. Le Blant. — (2) Ce texte, publié déjà, a été tiré de l'oubli par dom Pitra, Spicileg. Solesm., 1. 1, p. 554. Voir la savante dissertation sur les Actes de saint Abercius, par le P. de Buck, Acta Sanctorum, octobris, t. IX, p. 486.

Poisson fut moins longtemps usité que celui du Bon Pasteur, et dès que la discipline du secret le permit, il disparut. On ne le trouve plus sur les sarcophages du quatrième siècle, ni sur les diptyques, dont le plus ancien , celui de Milan , publié par Bugati , date probablement du quatrième siècle. A la fin de ce siècle, il est très-rare ; au cinquième siècle , il ne paraît quelquefois, comme à Ravenne, à Pesaro, etc., que comme un objet de pure décoration (i).

Pas plus que le Bon Pasteur n'est imité du Mercure Criophore, le Poisson chrétien n'a de rapport avec le Dauphin, objet de décoration recherché par les païens, parfois accepté par les chrétiens, mais plutôt dans les temps postérieurs. La représentation du Poisson, signe secret, est indépendante du symbole du Dauphin (2), et il serait puéril de n'y voir, avec certains auteurs, que le souvenir matériel du poisson cuit, mangé par Notre-Seigneur Jésus- Christ sur les bords du lac de Tibériade, symbole et allégorie d'un plus haut mystère.

L'image d'Orphée peinte deux fois dans les Catacombes, à la fin du second siècle, au cimetière de Callixte et une fois au cimetière de Domitilla, étaitelle aussi la figure du Christ? Sans doute, car le don que le dieu de la fable avait reçu d'apaiser les bêtes féroces par la douceur de ses chants, pouvait s'ap-

(1) De christianis monumentis ixQuv exhibentibus dans Sp ic ileg. Solesm., t. III, p. 545. — (2} Bullettino, 1870, p. 20,

pliquer au Sauveur, triomphant des hommes mauvais par la douceur de la grâce Les chrétiens craignaient d'autant moins de représenter Orphée, qu'il circulait sous son nom des vers, probablement écrits par des juifs d'Alexandrie, dans lesquels les idées monothéistes et spiritualistes étaient célébrées. Mais lorsque Alexandre Sévère eut mis Orphée et le Christ sur la même ligne dans son laraire (i), ce type d'Orphée, qui reste l'exemple capital des images profanes adaptées à un sens chrétien, ne fut plus reproduit. Il en est ainsi du mythe de Psyché, type de l'Amour, représenté dans la partie la plus ancienne du cimetière de Domitilla. Notons que, bien que le nu apparaisse sans voile dans beaucoup de peintures et de sculptures, où il est naturellement amené comme pour Jonas ét Daniel, Psyché est ici modestement vêtue (2).

De même que Dieu le Père, et sans doute plus anciennement que lui, Notre-Seigneur Jésus-Christ a été représenté sous une figure humaine. v Cette figure reproduisait-elle les propres traits du Sauveur? En d'autres termes, possède-t-on de lui un portrait authentique? Aucun monument connu ne permet malheureusement de l'affirmer. La fameuse contro-

(1) L'abbé Greppo, Dissertation sur les laraires de l'empereur Sévère Alexandre, in-8% 40 p. Belley, 1834, et les auteurs cités par lui. — (2) Voir Du nu dans Vari chrétien, par M. le comte Grimouard de Saint-Laurent, dans la Revue de l'Art chrétien, mai i85o,\

verse, élevée au second siècle et continuée dans les siècles suivants, au sujet de la beauté ou de la laideur de Jésus-Christ, semblerait même exclure toute idée d'un type reconnu comme primitif (i). L'image célèbre, dite de la Véronique, quoique très-ancienne et objet d'une dévotion légitime, ne paraît pas avoir été connue dans les premiers siècles. En tout cas, on n'y peut rechercher l'origine du type primitif des images du Sauveur (2) ; il ne faut pas davantage donner une valeur iconographique aux images du Bon Pasteur et du Christ ressuscitant Lazare. Notre-Seigneur est ordinairement représenté dans cette scène sous les traits d'un jeune homme, sans barbe, tenant dans sa main le bâton du commandement. Lorsque Jésus-Christ opère des miracles où il y a plusieurs personnes , par exemple, lorsqu'il guérit l'aveugle paralytique, il est représenté plus grand que les assistants, et l'on marque ainsi sa supériorité.

Le buste du Sauveur se voit dans le cimetière de Domitilla, dans la même chambre où l'on a peint Orphée ; et Bosio a reproduit une image du Christ peinte dans une chambre du cimetière de Saint-Callixte. Le visage est d'un ovale très-marqué, la barbe est pleine et courte, les cheveux, séparés au milieu du front, retombent sur les épaules en deux longues tresses bouclées. Le type de cette image fut reproduit d'âge en âge; on le trouve au quatrième siècle

(i) L'abbé Martigny, Dict., p. 334.— (2)Ibid., p. 23g.

sur cinq des principaux sarcophages exposés au musée du Latran ; aux cinquième, sixième et septième siècles, sur les mosaïques de Sainte-Praxède, à Rome, de Sainte- Agathe, à Ravenne ; un jour il a dû peut-être inspirer Giotto. Ce type est lui-même assez conforme au type d'un portrait sur ivoire, conservé au musée du Vatican , et incontestablement, au jugement de M. de Rossi, la plus antique de toutes les images connues du Sauveur (i). La figure de celui-ci a un ovale moins accusé, un air moins noble que dans l'image du cimetière de Callixte ; il a également toute sa barbe, mais plus longue, et les cheveux séparés sur le front retombent de même sur les épaules (2) .

Les inscriptions témoignent également de la croyance à Jésus-Christ. On avait accusé les papes Zéphyrin et Callixte de confondre le Père avec le Fils ; une inscription, peut-être celle d'un de leurs élèves, semble répondre à cette accusation, en attestant « qu'il a cru en Dieu et au Christ. » Une autre inscription porte pax domini et christi, une autre in domino et jesvs-christo : ces inscriptions sont du commencement du troisième siècle ; quelquefois le X et le I entrelacés >K remplacent le mot Jésus Christus, comme dans cette inscription : avgvrine in domino et >tC. Mais nous retrouverons plus loin ce monogramme.

(1) L'abbé Martigny, Dict., p. 334, —(2) L'abbé Martigny, Dici., p. 333 et 334.

Représentations symboliques de l'Eucharistie. — Le Poisson portant le pain et le vin ; le vase de lait ; le miracle de Cana ; la manne. Ces témoignages contredisent les assertions des protestants et des rationalistes.

Le Poisson, symbole du Christ, est représenté seul ou uni à d'autres symboles qui viennent compléter sa signification.

Ainsi le Poisson nageant avec Un vaisseau sur son dos est gravé sur trois bijoux antiques, dont l'un surtout a été amplement décrit par Aléandre. Il est aussi représenté avec le vaisseau sur une pierre provenant des Catacombes et maintenant à Anagni. La traduction de ce double symbole c'est manifestement Jésus-Christ soutenant l'Eglise (i).

Le Poisson uni à l'Oiseau qui représente l'âme volant au sein de Dieu, et à l'Olivier, qui exprime la paix, est la traduction sépulcrale de la formule Spiritus tuus in pace et in Christo ; il rappelle l'âme du défunt unie à son Sauveur.

Le Poisson dessiné à côté de l'Ancre, représentation fondamentale dans le symbolisme chrétien ,

[i) M. de Rossi dans le Spicileg. Solesmense, t. III, p. 563.

traduit également les mots souvent répétés de Spes in Christ o... in Deo.

Mais le Poisson est surtout un élément principal du symbole de l'Eucharistie, lorsqu'il est joint à du pain et à du vin. Le mystère de l'oblation eucharistique, le dogme difficile à entendre, durus est hic sermo et quis potest eum audire , est exprimé par le Poisson portant sur son dos une ciste ou corbeille d'osier remplie de pains decussati, c'est-à-dire de cette forme particulière aux pains sacrés, offerts dans les sacrifices par les Juifs, les Grecs, les Romains, et adoptés ensuite par les chrétiens (i). Au milieu de la corbeille, on distingue un objet peint en rouge qui représente un vase de vin. Cette réunion du pain sacré et du vin sur le corps du Poisson, c'est-à-dire de Jésus-Christ, indique évidemment l'Eucharistie. Dans une fresque du cimetière de Lucina (2) datant du second siècle, on voit aussi deux poissons nageant à fleur d'eau, ayant chacun sur le dos une corbeille contenant un verre plein de vin rouge et cinq pains. Saint Jérôme ne rappelait-il pas plus tard ces anciennes peintures lorsqu'il écrivait : Nil illo ditius

(1) On sait que, dans les premiers siècles, le pain consacré était le plus souvent du pain levé et beaucoup plus volumineux que nos hosties. Ce n'est que longtemps après que les oblcttce, c'est-à-dire les hosties eucharistiques, furent réduites à de petites proportions. (Bona, Rer. liturg. lib. I, caput 32 et 33. Bullettino, 1872, p. 21.) — (2) Roma sotter., t. I, p. 323.

qui corpus Domini in canistro vimineo et sanguinem portât in vitro.

Nous trouvons dans une fresque du cimetière de Saint-Callixte l'acte même de la consécration du pain eucharistique. A côté d'une table à trois pieds, véritable autel, sur lequel sont placés un poisson et un pain, on voit un personnage debout, vêtu du pallium, costume alors habituel du prêtre chrétien, l'épaule droite découverte (ce qui, en raison d'un texte de Tertullien, fixe l'âge de la peinture avant le milieu du troisième siècle), la tête coiffée d'un bonnet, imposant les fnains sur le poisson et sur le pain. On pourrait citer d'autres peintures : ici, au cimetière de Saint-Saturnin, un enfant, assis à une table sur laquelle est posé un pain, étend la main vers une femme qui, debout et des coupes aux mains, s'incline légèrement vers lui ; là, au cimetière de Domitilla, une fresque du premier ou du deuxième siècle représente deux personnes assises sur un lit, ayant devant elles un trépied sur lequel sont placés un poisson et trois pains ; à côté est un homme debout (i); au cimetière de Callixte, une fresque du troisième siècle représente sept personnes assises devant deux poissons et huit corbeilles de pain. Un critique allemand a prétendu voir dans cette dernière représentation l'image d'un repas funèbre ou d'une agape chrétienne; mais dans les

(i) BullettinOj 1 865, p. 42 et suiv.

agapes il y avait des femmes assises à côté des hommes ; pourquoi n'y a-t-il ici que des hommes et pourquoi ces hommes sont-ils au nombre mystérieux et consacré de sept, en souvenir des sept disciples, compagnons du Sauveur au lac de Tibériade? Pourquoi, au lieu de viandes diverses, ne voit-on jamais sur la table que le pain et le poisson, le Poisson qui est très-rarement représenté dans les monuments païens (i)? Non, il faut l'avouer, c'est bien ici, comme l'.a démontré le savant abbé Polidori (2), l'image du festin céleste ou plutôt l'image du banquet eucharistique, la table du Seigneur, selon le mot de saint Paul. Voici le prêtre consacrant le pain, voici l'Eglise offrant le sacrifice et présentant aux fidèles, par les mains de ses ministres, le divin breuvage. La foi parle et nous découvre le mystère.

Un autre symbole, mais moins fréquemment employé, rappelle l'Eucharistie : c'est le vase de lait, tantôt suspendu au bâton du pasteur, comme dans les très-primitives peintures du cimetière de Domitilla, ou tenu à la main, comme dans une fresque de la crypte de Lucina (deuxième siècle); tantôt placé sur le dos de l'Agneau substitué en cette circonstance au Bon Pasteur, comme dans une voûte peinte plus récemment (quatrième siècle) au cimetière de Saint-Pierre et Saint-Mar-

(i) Bullettino, 1 865, p. 4b. — (2) Dei convivi effigiati a simbolo nei monument i cristiani. Milano, 1844.

cellin; tantôt, et cela seul donnerait l'explication du symbole, placé sur un autel, de chaque côté duquel est une brebis; l'une, appuyée sur le bâton pastoral, tourne la tête vers le vase, l'autre détourne la tête (peinture du deuxième siècle).

L'Eucharistie est également rappelée à la pensée des fidèles par la représentation du miracle de la multiplication des pains, rapproché ordinairement, dans les sculptures des sarcophages aux quatrième et cinquième siècles, du miracle de Cana (i). Pour tous les Pères de l'Eglise, ces deux miracles sont les figures du mystère eucharistique , et on ne pourrait dire que dans ces peintures et ces sculptures on a voulu représenter le fait historique , sans y montrer un sens qui dépasse la lettre; car « le peintre a toujours soin de s'écarter plus ou moins de l'observation littérale du texte, dessinant, par exemple, huit corbeilles au lieu de sept ou de douze , sept urnes remplies de vin au lieu des six de l'Evangile des noces de Cana. Il semble , par cette négligence volontaire, dire clairement qu il veut exprimer une idée, non représenter un fait (2). »

Ces représentations sont partout dans l'antiquité chrétienne, et une fresque, découverte il y a peu d'années dans un cimetière souterrain à Alexandrie, en Egypte , est venue mettre dans un jour éclatant

(1) L'abbé Martigny, Dict. des A ntiq. chrét., 244.— (2) Spencer Northcote et Brownlow, Rome souterraine , p. 288.

la signification eucharistique des anciennes représentations du miracle de Cana. Là, le Sauveur, assis et bénissant les pains et les poissons que lui présentaient deux apôtres , est placé entre deux scènes évangéliques : le changement de l'eau en vin à droite, et la multiplication des pains à gauche ; audessus de ce double tableau , on lit : TAC evAoriAC TOT XY (XpiTTou) 6C0IONTEC « ceux qui se nourrissent des eulogies du Christ (i). » On le voit, l'explication est complète et le symbolisme est général : il est le même à l'Orient comme à l'Occident.

Enfin l'Eucharistie est figurée par la manne qui nourrit le peuple juif au désert, symbole de Jésus- Christ qui est la vraie manne. Ce symbole ne s'est rencontré jusqu'ici que dans une fresque de la fin du quatrième siècle , découverte en 1 863 au cimetière de Cyriaque, où quatre personnages, deux hommes et deux femmes , reçoivent la manne tombant du ciel sur leurs pénules ou vêtements relevés, marque de respect très-usitée dans l'antiquité (2).

En présence de tous ces témoignages , on se demande ce que deviennent les assertions des protestants et des rationalistes, Est-ce au second concile de Nicée, en y5o. que « l'on vote pour la présence réelle, » comme a osé le dire M. Henri Martin? (3)

(1) Bullettino, 1 865, p. 74; 1872, p. 22, d'après un dessin de M. Wescher. — (2) M. de Rossi, Bullettino, 1 863, p. 76. Martigny, Dict. des Ant. chrét. p. 386. — (S)Hist. de France, t. il, p. go.

Et les écrits des saints Pères ne reçoivent-ils pas pleine confirmation de ces monuments exhumés des Catacombes ? Ah ! si Spon , cet honnête protestant lyonnais qui , au dix-septième siècle , reprochait au catholicisme ses prétendues innovations , déclarant n'avoir rencontré dans les monuments antiques aucun souvenir du sacrifice de la messe , eût pu voir ces choses , il fût peut-être tombé à genoux , heureux de retrouver dans ces représentations voilées, mais encore si transparentes du dogme eucharistique , le témoignage de la foi de ses ancêtres. Un écrivain protestant de nos jours en a fait l'aveu : « Si l'on pouvait, dit-il, se dépouiller de tout préjugé, laisser de côté toute idée préconçue et se former, dans un complet désintéressement, une idée de l'Eglise primitive d'après les traces laissées par elle dans les Catacombes , on reconnaîtrait que le culte de cette Eglise se développait tout entier autour de plusieurs sacrements qui en formaient le centre mystique (i). »

(1) M. G.-J. Hemans, London, 1866, A History of ancien Christianity and sacred art in Italy, cité par MM. Spencer , Northcote et Brownlow, p. 34g.

Représentations symboliques de la croix : L'Ancre, le Trident, le Monogramme, l'Agneau.— Du Crucifix — Scènes humiliantes et scènes glorieuses de la vie du Sauveur attestant sa divinité. — L'A et IH.

Si la discipline du secret avait fait adopter des attributs symboliques pour représenter le mystère eucharistique, afin, selon la parole du Maître, de « ne pas livrer les choses saintes aux chiens , » on ne peut s'étonner que le mystère de la croix, « scandale pour les chrétiens et folie pour les gentils , » fût aussi enveloppé de voiles. En eftet, la croix, restée jusqu'à Constantin l'instrument ordinaire du supplice, devait inspirer une répulsion naturelle : on tournait en dérision le culte d'un Dieu crucifié, témoin ce dessin tracé à la pointe sur une muraille du palais des Césars, où, devant une croix à laquelle est attaché un homme ayant une tête d'âne, on voit un individu avec ces mots tracés en grec : « Alexamène adore son Dieu. »

Cet Alexamène a existé réellement ; car, dans une autre chambre du même Palatin, on a trouvé ces mots : Alexamenos fidelis , tracés sans doute par celui-là même (employé du palais ou de toute autre

condition) qui était l'objet des railleries de ses camarades (1).

On comprend dès lors avec quel ménagement il fallut procéder. Aussi, à part des objets d'usage privés où la Croix était peut-être figurée, objets aujourd'hui perdus , mais qui d'après certaines particularités peuvent aussi fournir le type de la caricature du palais des Césars , on peut affirmer que dans aucun monument public la Croix n'apparaît à Rome avant le cinquième siècle, et dans certaines provinces, comme à Carthage, où le christianisme fut plutôt émancipé, avant le quatrième siècle. Pour rappeler l'image de la Rédemption on eut donc recours à l'allégorie, et son expression même fut très-timide.

La Croix fut rappelée à la pensée par une Ancre traversée d'une barre, par un trident, par ce tau grec (T) qui, d'après Tertullien, est la vraie forme de

(1) M. Charles-Louis Visconti a publié un dessin de ce grafflto dans le t. LXII de Giornale degli Arcadi avec de savants commentaires. Cf. Bonnetty, Annales de Philosophie, t. XV, (quatrième série), p. 1 01 ; le P. Garrucci, // crocifisso grafôto in casa dei Cesari. Roma, 1857, in-8°. — M. l'abbé Martigny a donné un fac-similé de ce grafflto (Diction, des Antiq. chrét., p. 95), qui paraît dater du troisième siècle et se trouve actuellement au musée Kircher, près le collège Romain, à Rome. Comment ici ne pas penser sans douleur que ce célèbre musée a été pris par la commission liquidatrice des biens ecclésiastiques! — Voir d'autres graffiti qui complètent celui-ci dans Bullettino di Arch. crist., 1 863, sept. M. C. Maës a écrit une note sur ce crucifix dans 77 Buonarotti, nov.-déc. 1873, p. 386.

la croix où mourut le Sauveur. On le trouve ainsi gravé sur une cornaline du second siècle et sur deux inscriptions du troisième siècle (i).

La combinaison du I et du X grecs, premières lettres des mots ir.c-oOç XpiaTôç, fournit le plus ancien exemple du monogramme {%). Mais le monogramme proprement dit est la combinaison du X et du P, premières lettres du mot Xptcroç (^). Employé d'abord dans la seconde moitié du troisième siècle comme abréviation de l'Ecriture , pour remplacer le le mot Christus , il n'était pas' encore mis comme signe isolé et symbole triomphal (2).

A quelle époque le Monogramme représenta-t-il réellement la Croix? Le contexte du passage où Eusèbe parle du monogramme tracé par Constantin sur le Labarum , laisse voir que cet empereur, loin d'imaginer cette désignation symbolique du Christ, adopta un signe consacré dans la société chrétienne; mais s'il y a des probabilités en faveur de la préexistence du Monogramme au règne de Constantin, les monuments authentiques jusqu'ici connus sont insuffisants pour élever le fait à la hauteur d'une vérité démontrée. Je dis monuments authentiques , car si on a souvent cité des inscriptions de martyrs enrichies du monogramme, la critique a reconnu la fausseté des unes ou la date récente des autres ,

(1) Buîîeiiino, i863, p. 35 et 82. — (2) Bullettino, i8y3, P. 71.

tracées, après la pacification de l'Eglise, par la main des pèlerins. Aussi, à part certaines ébauches où l'on peut voir le Monogramme employé avec précaution par les fidèles, à part cette inscription dont la date mutilée est peut-être de Tan 298, aucun monument chrétien jusqu'ici connu , représentant réellement le monogramme du Christ comme signe distinct , ne remonte avec certitude au delà du triomphe de Constantin sur Maxence (3n), On le trouve à la date de 32 3 , quelques jours avant la défaite de Licinius, sur un marbre découvert, en 1862, sous le pavé de la basilique constantinienne de Saint-Laurent-hors-des-murs (1). Auparavant, le plus ancien marbre connu portant ce signe était de l'an 33 1.

La Croix latine qui a figuré avec la Croix équilatérale ou grecque et le monogramme sur les monnaies de la fin du règne de Constantin (2), que l'on trouve à cette date sur plusieurs objets de piété portés par les fidèles, n'est plus dissimulée après le triomphe définitif du christianisme sous Théodose. Elle apparaît d'une manière certaine dans une inscription de l'an 407.

La croix gammée, c'est-à-dire formée par la combinaison de quatre gamma grecs, ne remonte pas plus haut que le quatrième siècle (3). Dans la plus

(1) Bullettino, 1 863, p. 23. — (2) Abbé Cavedoni, Ricerche cnt. interne* aile medaglie diCostantino, 1 858. Le P. Garrucci, Numismatica Constantiniana dans Vetri, p. io3. — (3) M. de Rossî, Bullettino, i86q, p. 89.

ancienne mosaïque de Rome, celle de l'église Sainte- Pudentienne qui a été exécutée entre l'an 390 et Tan 398, non au dixième siècle comme on le croyait, la croix gammée est posée sur la montagne au pied de laquelle est le Sauveur.

La Croix monogrammatique est, au cinquième siècle, plus employée à Rome que le Monogramme constantinien ^ (1). On vient de la rencontrer au milieu d'une mosaïque exécutée alors pour orner Tare d'entrée de la basilique souterraine de Sainte- Pétronille (2). A cette époque, l'Agneau, image de Notre-Seigneur, apparaît couché sur un autel, tanquam occisus; mais il faut attendre quelques années pour voir le sang couler de son flanc ouvert. Au sixième siècle, la Croix simple apparaît peu à peu (3). On commence par représenter le Sauveur vivant encore ; son corps peint ou gravé à la pointe est, aux septième et huitième siècles, toujours vêtu d'un colobium ou tunique sans manches, descendant jusque sur les pieds. A la fin du huitième siècle, le vêtement, plus ou moins long, ne part plus que de la ceinture (c'est le Christ juponné), et on

(1) De Christianis titulis Carthaginiensibus dans Spicilegium Solesrnense, t. IV, p. 532. — (2) Bullettino, 1874. — (3) Le Monogramme délaissé reparaîtra cependant à la renaissance des lettres, sous Charlemagne, et figurera fréquemment dans des inscriptions de synodes ou en tête de manuscrits , ceux de la Bible surtout. (Bullettirîo , i863, p. 3i et 37. — Abbé Martigny, Dict. des antiq. chrét., p. 190 et Etude archéologique sur le Bon Pasteur. Mâcon, 1860.

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commence à sculpter le corps en bas-relief. Au neuvième et au dixième siècle, le vêtement, qui va en se raccourcissant (sauf quelques exceptions où il est encore ample), tend à se rapprocher de la bande d'étoffe qui figure dans nos crucifix modernes. Les pieds étaient alors fixés séparément par deux clous. A la renaissance des arts, au quinzième siècle, on superposa les deux pieds et on les fixa par un seul clou.

Voilà donc quel est l'état de la science touchant l'origine des images de la Croix et du Crucifix; mais il faut faire observer que les cimetières souterrains n'ont pas encore dit leur dernier mot à cet égard, et on appliquera ici la règle posée plus haut, qu'un argument négatif ne doit (vu le grand nombre de monuments perdus,) être produit qu'avec une extrême réserve.

Les mêmes raisons qui interdisaient dans les premiers temps les représentations de Jésus-Christ crucifié, ont fait exclure à peu près complètement des monuments primitifs toutes les scènes de la Passion. La peinture des trois premiers siècles n'en garde aucune trace, à moins qu'on ne voie la comparution de Notre-Seigneur devant Pilate, dans cette scène d'un martyr en présence d'un proconsul, peinte au cimetière de Callixte, sur une fresque datant de la fin du troisième siècle ou du commencement du quatrième. La seule circonstance de la Passion qui apparaisse sur les sarcophages du quatrième siècle

est la comparution de Jésus-Christ devant Pilate, scène ordinairement mise en pendant du sacrifice d'Abraham, figure biblique du sacrifice du Sauveur. Sur quelques bas-reliefs d'un âge plus récent, on voit le lavement des pieds, l'arrestation par Judas, une scène de flagellation, une scène de couronnement où, par une touchante pensée, l'artiste a changé la couronne d'épines en une couronne de roses (1).

Si dans l'origine on éloignait ainsi de la vue des fidèles les scènes humiliantes de la vie du Rédempteur, on en multipliait à l'envi les scènes glorieuses, ses miracles par exemple, œuvres surnaturelles qui, en triomphant delà nature, attestaient sa puissance divine. La divinité de Jésus-Christ pouvait aussi être rappelée par les deux lettres grecques A (alpha) et w (oméga), selon le texte célèbre de l'Apocalypse appliqué à Notre-Seigneur, symbole du premier principe et de la dernière fin de toute chose créée. Ces deux lettres (la seconde toujours en lettre minuscule dans les anciens monuments chrétiens) devinrent, disent quelques auteurs, une sorte de muette protestation contre les attaques dont la divinité du Christ avait été l'objet de la part d'Arius. Cependant M. Le Blant a fait observer qu'on les trouve dans les monnaies de l'empereur Constance, violent adepte de l'hérésie, et qu'en Gaule, où le premier exemple est de l'an 377, les

(1) Abbé Martigny, Dict. des Antiq. chrét., p. 5n.

évêques placés en face des ariens n?ont point fait inscrire ces lettres sur les monuments épigraphiques (i).

En l'an 340, l'A et l'w sont pour la première fois (au moins dans les monuments des cimetières connus jusqu'ici) unis au monogramme du Christ; il y en a un second exemple en 355. Depuis, ces deux symboles se trouvent fréquemment associés.

(1) Manuel d'épigraphie chrétienne, p. 18G. M. E. Le Blant a dit ailleurs : « Pour qui tente de reconnaître les inscriptions des catholiques, une grave difficulté se présente en effet: c'est la tendance familière, aux sectes comme aux partis poliques, qui les porte à usurper les appellations de leurs adversaires. )> (Journal des Savants, 1873.)

Représentations symboliques du baptême. — Moïse frappant le rocher. — Résurrection de Lazare. — Guérison du paralytique. — Médailles de baptême.

Notre-Seigneur Jésus-Christ était venu pour sauver les hommes. Or, pour être sauvés, tous devaient recevoir le baptême. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer sur les monuments chrétiens des Catacombes de nombreux souvenirs de ce sacrement. Voici d'abord, sur une fresque du second siècle, Moïse frappant avec sa verge le rocher d'où sort l'eau qui arrose le désert. Or Tertullien a identifié dans ses écrits l'eau qui s'échappe du rocher frappé par Moïse et l'eau du baptême. Le rocher, selon le mot de l'Ecriture, est le Christ : Petra antem erat Christus. Pierre est le nouveau Moïse; aussi, pour ôter tout équivoque et marquer le symbole, on voit sur un verre un homme frappant le rocher et audessus de lui est le mot Petrus. L'idée est dévelop pée; et dans un cubiciihim près de la crypte de Saint-Eusèbe, peint sans doute à la fin du troisième siècle ou au commencement du quatrième, on voit un juif accourir pour recevoir l'eau, pendant qu'un

autre ôte sa chaussure pour aller aussi se faire baptiser.

Le baptême est également rappelé à la pensée par cette peinture d'une chambre du cimetière de Callixte, représentant un pêcheur tirant de l'eau avec sa ligne un petit poisson, allusion à la parole de Notre-Seigneur : « Je vous ferai pêcheur d'hommes. » A côté est un homme baptisant un enfant, sur la tête duquel il pose sa main ; le baptême ici semble, contrairement à l'opinion ordinaire, être fait par infusion et aspersion plutôt que par immersion; puis, à côté, on voit la représentation du propre baptême de Jésus-Christ par saint Jean-Baptiste. Voilà la figure, le souvenir, le fait du baptême, rassemblés dans une même chambre, peinte, sous la direction de Callixte, & la fin du second siècle.

La représentation de Moïse frappant le rocher est ordinairement mise en regard de la résurrection de Lazare par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle est jointe également au paralytique portant son lit sur ses épaules. Le P. Marchi voyait dans cette représentation le signe de la rémission des péchés après le Baptême par la Pénitence, et on l'a ainsi expliqué quelquefois ; mais cette interprétation ne semble pas, dit M. de Rossi, concorder avec l'état des mœurs, de la discipline de l'Eglise, et de l'enseignement au temps de Callixte, où Ton cherchait à con server la grâce baptismale et où l'on parlait du sacrement de la Pénitence aux seuls pécheurs.

Le catéchumène, candidatus in Christo, dit une inscription, devenu fidèle, jidelis, appelait le jour de son baptême le jour de la réception, dies acceptionis, et ce premier pas dans la vie chrétienne était pour lui la grâce; gratiam accepit, percepit ; gratia sancta consecutus , disent les inscriptions , grâce destinée à venir en aide à celui qui a été racheté par Jésus-Christ, Christi morte redemptus.

En souvenir de ce baptême, le chrétien portait des médailles ; on en retrouve quelques-unes antérieures au quatrième siècle. Une du troisième et peut-être du second, représente le Pasteur appuyé sur sa houlette, à l'ombre de l'Olivier mystique ; les brebis dispersées broutent et sautent, tandis que le chien, gardien du troupeau, assis aux pieds du Pasteur, tourne les yeux vers lui«(i). La coutume de porter des médailles est donc une tradition fort ancienne dont aucun écrivain n'a parlé, mais dont les monuments subsistent (2).

(1) Bullettino, 1869, p. 33. — (2) Bullettino, 1869, p. 33- 45, p. 49-64,

De la nouvelle société chrétienne. — Du mariage ; éloge de la fidélité, du travail, de la charité, de la chasteté, delà virginité; veuvage. — Transformation opérée dans la société par l'envahissement des sentiments chrétiens dans les âmes païennes.

La vie après le baptême avait désormais pour le chrétien d'autres horizons que ceux entrevus par les païens.

Le mariage, descendu sous le paganisme au rang du moins solennel des contrats, a été élevé à la dignité de sacrement, et les monuments nous en transmettent le souvenir. Ici, c'est un fond de coupe où deux époux se tenant par la main sont représentés au-dessous du monogramme du Christ (i) ; là, c'est Jésus-Christ, placé au centre du dessin, qui dépose deux couronnes sur la tête des époux. L'inscription complète souvent l'idée.

Cette idée rappelle désormais les devoirs imposés, et Ton voit les inscriptions funéraires mentionner avec complaisance le témoignage, d'abord laconique au deuxième et au troisième siècle, plus développé au quatrième siècle, des devoirs remplis. Le mari loue

(0 Abbé Martigny, Dict.y p. 388.

sa très-chère épouse, conivgi rarissime maritvs ; son épouse incomparable, conivgi incomparabili conivx eivs fecit ; son épouse très-fidèle, conivgi fidelissim,e; l'épouse chaste, compari castre; l'épouse pleine de pudeur, conivgi pvdicissim^e; castissimi pvdoris circa maritvm; celle qui vécut en paix avec lui,

MECVM FECIT SINE VLLA CONTROVERSIA ; QV.E NVMQVAM

mecvm discordia; celle qui vécut d'une vie irréprochable, toujours pleine de charme et de douceur , QV^E vixit mecvm incvlpabiliter ET CVM OMNI SVAVItate dulcissime; celle dont les prévenances lui rendirent les rapports agréables, qv^e eivs obseqvio semper nobis convenit. Le mari à son tour est loué par la femme ; elle rappelle le lien sincère qui les attachait et le bon accord qui les unissait : volvsia mar-

TINA VERISSIMO CONIVGI BENE MERENTI... DE QVEM (sic) NVLLAM QVERELLAM DETVLI *, CONDIGNO MERITO FECI.

Elle lui élève un tombeau, ob amorem et affectio-

NEM ERG A SE.

Puis le souvenir de l'affection maternelle ou filiale se fait jour : c'est une fille, Lucilla, qui écrit l'épitaphe de son « inimitable et très-douce mère Lucana (troisième siècle), de sa mère qui l'a nourrie, matri et nvtrici dvlcissime. » C'est une mère qui parle de sa très-douce fille Aurélie, avrelia dvlcissima filia qvje de secvlo recessit (en 2 35) ; de sa très-douce et très-regrettée fille, ce chresime dvlcissima et mihi

PIENTISSIMA FILIA. »

Un ami n'oublie pas son ami : genvarivs placvit

SE VNITER PONI CVM AMICVM SVVM SIBIRINV, dit Une

inscription de la seconde moitié du troisième siècle. Un savant archiviste, écrivant sur un sujet nouveau pour lui, a paru croire que les sentiments de famille ou d'amitié étaient rarement exprimés par les chrétiens (i). On vient de voir si cette assertion est exacte.

Dans d'autres inscriptions, l'éloge porte sur l'assiduité aux devoirs purement matériels de la vie, car le christianisme a ennobli le travail; on vante donc l'épouse qui travailla avec son mari : rvfina qve mecvm laboravit ; l'épouse laborieuse lp707ioiw, dit une inscription grecque, operaria, mot qui, selon la remarque de M. de Rossi, employé ici comme une louange, était pris par les contemporains de Cicéron comme une injure (2).

Quelle révélation aussi dans cette qualification d'ami des pauvres ! cinnamivs opas lector titvli fasciole amicvs pavpervm (dit une inscription

de 377) ; AMATRIX PAVPERVM ET OPERARIA, dit Une

autre inscription; et dans la dénomination d'alumnus, l'enfant abandonné recueilli par la charité,

ARRIO MITHRETI ALVMNO (3).

Mais il est une vertu particulièrement réservée,

(i) M. Huillard-Bréholles dans la Revue des Deux-Mondes, i5 septembre i865. — (2) Sur le mot operarius, voir Bullettino, 1 865, p. 52-53. — (3) Inscription de la première moitié du deuxième siècle, au cimetière de Domitilla. [Bullettino, i865.)

selon le mot du P. Lacordaire, à la religion catholique , celle de la chasteté parfaite dans le service de Dieu. Les inscriptions des cimetières en gardent le souvenir. Pendant les siècles de la persécution, les servantes de Dieu vécurent isolées; lors de la paix, elles se réunirent en Egypte, en Palestine, et bientôt à Rome; alors on trouve mentionnée I'an-

CILLA DEI ET CHRISTI (en 40 1 ) ADEODAT.E DIGR£ ET

méritée virgini 'quatrième siècle" labinia virgo dei

INIMITABLES [sic) (en 409) (i). AOYAH 0EOY (2). VIXIT ANNOS XXII VIRGO (3). VIXIT PVRA FIDE AN NO XX PVDICA CESSAVIT EN PAGE. PR-ETEXTATA VIRGO SACRA

(inscript, de 464'. Cinq de ces inscriptions ayant été trouvées à YAgro verano, on peut penser qu'il y avait là un couvent (4).

On adresse également des louanges à ceux qui gardent pendant leur mariage la chasteté parfaite

VINCENTIA IN ^ PETAS PRO PHŒBE ET PRO VIRGINIO SVO,

dit une inscription du troisième siècle (5). Une autre inscription de l'an 291 porte : ex virginio tvo

BENE MECO VIXSIST1 LIBENT. CONIVX INNOCENTISSIMA. '

Cette autre : sabinianvs cvm Virginia sva. Cette autre : vixit inlibata cvm virginio svc annis v. Ainsi la victoire sur les sens est célébrée, et on fait allusion à ces sublimes exemples de continence qui,

{i)Bidiettino, 1 863, p. 68.*- (n)Roma sotter., t. II, p. 288.

— (o)Ibid., t. II, p. 3o6. — (4) Sullettino, i863, p. 72 et j3.

— (5) Roma sotter., t. II, p. 277.

dans les premiers siècles de l'Eglise, ne furent pas inconnus.

On n'a pas honte d'indiquer l'état de veuve% si discrédité chez les païens, mais tenu en si haute estime par les chrétiens, car les veuves étaient surtout adonnées à la pratique des bonnes œuvres, et plusieurs épitaphes emploient à leur égard la formule usitée pour désigner le ministère des évêques et des prêtres : vidva sedit, allusion sans doute au siège d'où elles enseignaient, dans les Catacombes, les éléments de la religion (i).

On s'est efforcé parfois de diminuer les services rendus par la religion chrétienne, en montrant dans certaines inscriptions païennes l'expression de sentiments analogues à ceux des chrétiens; mais ces inscriptions d'une époque postérieure sont justement des monuments précieux de la transformation opérée chaque jour dans la société par l'envahissement des sentiments chrétiens dans les âmes païennes (2). Partout on reconnaît une transaction cherchée ou rencontrée à leur insu par les païens entre leur idolâtrie et la foi nouvelle (3).

Les inscriptions nous offrent donc l'expression de sentiments que l'antiquité n'entendit point ou entendit rarement. En face du relâchement où était

. (i)Martigny, p. 657. — (2) M. E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, t. I, p. iy5. Egger, Journal de l'instr. publ., 26 février i853. —(3) Bullettino, i863, p. 60.

tombé le lien conjugal, du divorce s'étalant sans pudeur, de la dureté de cœur et de l'insensibilité envers les faibles, de la paresse et de la volupté, enfin de ces effroyables débordements des mœurs païennes, apparaissent des vertus contraires : la fidélité, le travail, la charité, la chasteté. Le marbre parle et révèle l'état moral de la société chrétienne.

Rappelons maintenant nos souvenirs , ce que nous savons des abîmes où les âmes étaient descendues sous l'empire du paganisme, et nous comprendrons mieux à quel point le monde, victime d'une chute fatale, avait besoin d'être racheté, et comment Notre-Seigneur Jésus-Christ a été vraiment, pour chaque homme en particulier et pour la société en général, le Dieu rédempteur et sauveur (i).

(i) Nul ouvrage n'apporte plus de lumière sur cette vérité que celui du savant M. Bonnetty : Documents historiques sur la religion des Romains, 2 vol. in-8°. Paris, 1867 et 1871. La suite est en cours de publication dans les Annales de Philosophie chrétienne.

De la nouvelle société chrétienne (suite\ — L'orgueil païen confondu par l'humilité chrétienne ; on tait les titres, les honneurs ; la désignation de l'héritier, la qualification d'esclave, d'affranchi, ne se rencontrent pas, car elles, répugnent à l'esprit de l'Evangile. — Barrières de caste et de patrie renversées par la foi. — Les noms d'opprobre transformés en noms glorieux pour les chrétiens.

Ce n'était point le seul progrès obtenu par l'influence du christianisme , et il est impossible de parcourir un recueil d'épitaphes , sans y découvrir l'expression non moinsfidèle d'un autreordre d'idées.

Les plus anciennes inscriptions chrétiennes diffèrent, en effet, des inscriptions païennes, plus par ce qu'elles ne disent pas que par ce qu'elles disent, réserve très-naturelle, comme l'a remarqué M. de Rossi , conforme aux conditions intérieures et extérieures de la primitive chrétienté , au secret de sa doctrine et de ses mystères. Mais ici, véritablement, le silence est éloquent et révèle une des plus radicales transformations de la vieille société païenne , si orgueilleuse de ses titres et si pleine de mépris pour les disgraciés de la nature. Le plus grand contraste qui existe , en effet , entre les primitives inscriptions chrétiennes et les inscriptions païennes, consiste en ce que les inscriptions chrétiennes tien-

nent bien peu de compte de l'état de la personne défunte , de ses titres , de ses honneurs , tandis que toujours les inscriptions païennes les transcrivent avec soin. C'est là, peut-être, ce que Tacite entendait , lorsqu'il reprochait aux chrétiens de haïr le genre humain; car, «pour Tacite, dit M. de Rossi (1), et pour les Romains de son temps, le genre humain était l'organisation sociale de la civilisation romaine, » avec son esclavage, son privilège de l'héritier, etc.. Or la doctrine évangélique, par sa doctrine de l'humilité, seul fondement solide et béni de l'égalité, en minait réellement les bases.

Le formulaire chrétien supprime l'indication du père de celui qui n'est plus (2), si fréquente chez les païens, et le mort, presque toujours, est désigné seulement par le cognomen , qui suffit à faire connaître son individualité ; quelquefois sans doute, et principalement dans une haute antiquité, il porte les tria nomina : ce prœnomen, nomen, cognomen, dont les Romains étaient si fiers ; prœnomen qui désigne l'individu, nomen ou gentilitium qui désigne la gens à laquelle il appartient, cognomen qui désigne la famille de la gens. Une femme est indiquée clarissima femina, indice certain de la dignité sénatoriale ; mais si le mari de cette femme n'a pu

(1) Roma sotter., I, t. 342. ■— (2) Dans les inscriptions de pays grec, cette mention subsiste. Il y avait sur ce point une diversité de coutume entre les chrétiens d'Orient et ceux d'Occident.

taire ce titre de dignité, le corps de l'épouse du sénateur a reposé par humilité dans un pauvre et simple loculus , comme au cimetière de Callixte on en a découvert un en 1857 (1), datant de la fin du troisième siècle. On n'eût jamais imaginé rencontrer, chez les descendants des Pères conscrits de l'ancienne Rome, cet acte volontaire d'égalité devant la mort, et c'est là un de ces faits qui éclairent une situation.

Lors même que l'on rencontre les tria nomina, ou les gentilitia, qui désignent en définitive l'individu, il y a toujours entre les inscriptions chrétiennes et les inscriptions païennes une grande différence , et il est excessivement rare de rencontrer dans les cimetières ces longues énumérations du cursus honorum, que l'on rencontre d'ordinaire au quatrième et au cinquième siècle sur les tombes païennes.

Rarement on indique les fonctions qu« le défunt a remplies : toutes les attaches humaines disparaissaient à l'heure de la mort pour le pauvre fidèle mis en présence de Dieu (2) . On a signalé, avant Constantin , l'épitaphe d'un soldat chrétien des cohortes prétoriennes (3) et quelques autres ; mais quelle différence avec les épitaphes païennes! Il faut qu'on y parle des titres, des honneurs, de la condition sociale du défunt : pour l'exalter, si c'est un patron

(1) Bullettino, 1866, p. 25. Inscriptions, t. I, p. 110. —

(2) M. E. Le Blant, Insc. chrét. de la Gaule, n° 57. —

(3) Bullettino, ï 865, p. 24.

opulent , un riche héritier, patronus, hœres; pour l'avilir, si c'est un affranchi, un esclave, libertus, servus , appellations créées par la vanité ou par la violation du droit naturel et chrétien , qui continuent après la mort des distinctions établies dans une famille et dans une société où devrait régner l'égalité, où il devrait seulement y avoir des fidèles, des frères, dans la large acception de ce mot (i). Ces appellations hœres, libertus, servus, sont inconnues dans les inscriptions chrétiennes,, car elles répugnent ouvertement à l'esprit de l'Evangile. Des personnes vivantes ont pu prendre et, en effet, ont pris le titre d'affranchi en s'adressant sur la tombe à un mort, leur patron, dont ils ont éprouvé les bontés (2) ; mais rarement , si ce n'est jamais , un mort n'a reçu pour lui directement une de ces qualifications. Le chrétien était réputé seulement esclave et serviteur de Dieu, servus Dei, homo Dei, farnulus Dei , et ne portait aucune autre désignation avilissante (3).

Les inscriptions chrétiennes oublient aussi le

(1) M. E. Le Blant, Inscript, chrét. de la Gaule, 1. 1, p. i3i. — (2) Comme celle-ci, par exemple, marie rvfine digne patrone secvndvs libertvs fecit. (Roma sotter.y I, 334,tav. XX, n° 3.)— (3) Après lequatrième siècle, remarque M. E. Le Blant, Manuel, p. 186, ces mots peuvent ne pas désigner exclusivement un catholique, car les hérétiques se servaient des termes catholiques. Le symbole arien, publié par le cardinal Mai, dans sa Collectio, t. III, pars II, p. 233, est intitulé: « Capitulus fidei catholicae. »

plus souvent de noter le lieu de naissance , sans doute afin de ne pas distinguer l'étranger, hostis, l'homme du dehors , comme parle le Romain dans sa langue hautaine , et sans doute aussi , afin de réagir, en quelque sorte, contre l'idée exclusive, égoïste de la patrie telle que l'avait faite le paganisme. Ces diverses omissions n'étaient point commandées par une loi écrite ou traditionnelle ; elles se produisaient comme un effet spontané des doctrines religieuses de la société nouvelle. De rares exceptions ne détruisent pas la force de ces observations, dont les conséquences, signalées par le savantM.E.Le Blant, n'échappent à personne (1). Plus tard seulement, lorsque l'Eglise, victorieuse, après avoir conquis le monde, fut, à son tour, en partie conquise par lui , les idées mondaines furent exprimées sur les tombes chrétiennes, tant la nature était prompte à relever les barrières renversées par la foi.

Une autre observation , destinée à jeter de nouvelles lueurs sur l'état de la société chrétienne , est suggérée par le recueil des noms portés par les pre-

(1) Voir Inscriptions chrétiennes de la Gaule, passim. Dans son excellent Manuel d'Epigraphie chrétienne, p. g, M. E. Le Blant écrit : a C'est la nudité redoutable du dernier jour que me semble exprimer la masse des inscriptions chrétiennes latines. Ces épitaphes, abandonnant les données de l'antique formulaire, ne contiennent plus rien de ce qui était comme sa base essentielle, l'indication du nom paternel, de la patrie, de la profession, de la condition sociale. »

miers chrétiens. Beaucoup sans doute n'eurent aucune répugnance à conserver les noms de leurs parents païens, même les noms dérivés des divinités du paganisme, dont plusieurs furent transformés en noms vénérés de saints et de martyrs. On ne sait pas au juste quand et comment commença l'usage d'imposer au baptême un nom nouveau et chrétien. Mais quoique cet usage soit très-ancien , on trouve rarement dans les Catacombes , avant le quatrième siècle, le nom de Pierre , jamais celui de Jean, etc.

Depuis Constantin, on rencontre comme noms ces mots : Adéodatus, Rédemptus, Réparatus, Renatus, Restitutus, par allusion à la Rédemption et au Baptême; Epiphanius, Pascasius, pour rappeler les fêtes de l'Eglise; Pistis, Elpis, Irène, noms grecs des vertus chrétiennes; Gaudentius, Hilaris, Celestinus, pour exprimer la joie spirituelle du vrai chrétien. Le pape Clétus, successeur de Pierre, dont le père était de la gens iEmilia, avait pris , son cognomen d'un mot grec qui signifie appelé.

Chose remarquable et trait d'histoire à recueillir, les chrétiens accablés d'injures par les païens, devenus, selon le mot de saint Paul, les ordures du monde et les balayures rejetées de tous, s'emparaient de ces injures comme d'un titre d'honneur , et souvent les noms portés par eux ne furent autres que des épithètes prodiguées par le sarcasme : on disait que les chrétiens se recrutaient parmi le sexe crédule des femmes [mulieribus credulis sexus) ,

* — 189 — et nous trouvons une martyre qui a nom Credula ; on leur reprochait d'injurier l'Empereur, les dieux de l'Olympe, et cette accusation semble avoir fait naître la série des vocables : injuriosus, calumniosus, contumeliosus . N'est-ce pas parce qu'on accusait les chrétiens d'être la cause des malheurs publics (exitialis super stitio , disait Tacite), que Ton a les noms Importunus et Exitiosus} Et que dire de ceux-ci : fœdulus, pecus, stercus, stercorius, noms ridicules ou abjects repoussés toujours par les païens, mais, dit M. E. Le Blant auquel nous empruntons ces remarques , acceptées par les chrétiens avec un sentiment d'humilité et de résignation nouveau comme la foi qui l'avait fait naître (i).

(i) M. E. Le Blant, Annales de philosophie chrétienne, juillet 1864, p, ix. — Abbé Martigny, Diction, des Antiq. chrét. p. 45 o.

De la croyance a la résurrection. — Fondement du symbolisme dans les cimetières. — La résignation chrétienne, le Paradis, le Purgatoire. — Prières pour les âmes qui sont dans le Purgatoire.

La nouvelle foi honore la chasteté, le travail; elle enseigne le sérieux de la vie, le néant du monde fait rejeter des épitaphes les titres, les distinctions, et enseigne l'humilité ; pourquoi ? si ce n'est parce que la vie est seulement une épreuve imposée, un prêt fait par Dieu à la créature pour se reposer dans l'éternité. Reddidit est une formule elliptique souvent employée en ce sens pour reddidit debitum vitœ suce ; l'expression Exivit de sœculo exprime de son côté le lieu de passage dont il faut sortir. Et pour où aller? Est-ce dans les ténèbres, comme l'indiquent les païens avec leurs expressions mortuaires si navrantes : Hic jacet in tenebris ? Non, mais on va à la lumière, in luce. La mort, c'est le sommeil qui précède le réveil, le repos qui suit le travail : In luce quiescit, dormit in pace (i). Une

(i) Dans les épitaphes païennes le mot dormit peut se rencontrer; mais dans le courant de la phrase, il n'a pas cette solennité.

— igi —

formule employée dès le troisième siècle, usitée surtout au quatrième, représente le défunt comme placé en dépôt dans un lieu transitoire, depositus, tandis que les païens, regardant leur sépulture comme définitive, disaient : Hic sum situs, compositus hic ero semper (i) ; la tombe était pour eux la Domus œterna. « Rien n'est plus tranché, dirons-nous dès à présent avec le savant abbé Martigny, que ces formules où se dessine la physionomie des deux cultes par la différence si accentuée de leurs idées, au sujet de la destinée finale du corps humain. »

Les chrétiens, en effet, au-delà de la mort, attendaient la résurrection. La foi en la résurrection des corps et à la vie bienheureuse des âmes unies aux corps, est la pensée suprême et le fond pour ainsi dire de tout le symbolisme biblique dans les cimetières. Daniel, représenté dans la fosse aux lions les bras étendus en forme de croix, figure du Christ dans sa passion douloureuse, est souvent peint comme le symbole de la résurrection du Sauveur et de la résurrection générale. Il en est de même de l'histoire de Jonas, dont les peintures ornent trèsfréquemment les chambres des cimetières : tantôt on le voit englouti par la baleine, tantôt rejeté sur la plage, ou reposant sous le feuillage. La représentation de la résurrection de Lazare, celle de la guéri-

(i) Je parle en règle générale, car on peut trouver par exception dans les inscriptions chrétiennes le mot situs.

son du paralytique emportant son grabat, rappellent également la résurrection aussi bien que les symboles d'espérance, tels que l'ancre ou l'œuf (d'où est venu, croit-on, le pieux et ancien usage de manger un œuf bénit avant toute nourriture, le jour de la résurrection du Sauveur), tels encore que les Saisons, le Paon ou le Phénix. Le phénix était chez les païens un emblème de la rénovation. Cependant il est rarement représenté sur les inscriptions chrétiennes; on l'y trouve à peine deux fois, à moins que beaucoup d'oiseaux, pris pour des Colombes, ne soient des Phénix. Ainsi une inscription met le mot fenix au-dessus d'un oiseau sans nimbe portant dans son bec une palme. Lorsque ces oiseaux ont la palme, ils seraient peut-être des Phénix ; lorsqu'ils ont l'olivier, ils seraient la Colombe de l'arche de Noé (1).

Cette croyance à la résurrection des corps et à la vie heureuse des âmes, fondement de tout le symbolisme sépulcral, est aussi proclamé par les inscriptions tumulaires. Les épitaphes païennes, nous l'avons dit, parlent des ténèbres où gisent ceux disparus du milieu des vivants ; mais les épitaphes chrétiennes célèbrent la lumière et la paix où l'âme était plongée pour l'éternité : ^terna tibi lvx timo-

THEA IN CHRISTO. SPIRITVS IN LVCE SVSCEPTVS EST. RECEPTVS SPLENDORI CVM LVMINE CLARO, etC...; lu-

(1) M. de Rossi, t. I, p. 314.

mière accordée comme récompense à l'âme qui avait cru au Christ : in christvm credens premia lvcis abet, comme parle une inscription de 3g3 (1); paix donnée à celle qui crut en la résurrection : hic

IN PACE REQVIESCIT LAVRENTIA QYM CREDIDIT RESVR-

rectionem, comme s'énonce une inscription de 493.

De là les souhaits adressés aux morts : vivas in deo, la plus ancienne de ces pieuses acclamations (2) ; pax tecvm, antique formule qui donna naissance à une autre plus fréquemment employée, celle de : in pace, allusion à la paix céleste désirée pour le défunt ou acquise par lui, regret pour ceux qui, au milieu des labeurs d'ici-bas, attendent le moment de la réunion; pr^cessit ad pacem, prjEcessit nos in pace. La paix, c'est désormais l'état de l'âme délivrée des liens du corps : absolvtvs de corpore; langage nouveau qui montre, selon la remarque de M. E. Le Blant, combien les textes évangéliques ont exercé une action directe et profonde sur la rédaction des épitaphes chrétiennes (3). Et la paix, c'est la joie du ciel, c'est la résignation sur terre. Jamais les peintures et les sculptures chrétiennes ne montrent ces conclamationes, ces scènes de désolation où se complaisaient les artistes païens ; jamais on ne rencontre, dans l'intérieur des sépul-

(1) M. de Rossi, Inscript. Christ., t. I, p. 180. L'abbé Martigny a reproduit ces inscriptions et d'autres encore. (Loc. cit., p. 38o et passim.) — (2) M. de Rossi, Roma sotter., t. I, p. 341. — (3) Inscript, chrét. de la Gaule, t. I, p. 91.

cres, ces vases lacrymatoires où étaient recueillies les larmes : la tombe n'apporte au chrétien ni trouble ni désespoir. L'acclamation in pace se trouve souvent accompagnée et souvent aussi remplacée d'abord par le dessin d'un vase, présage de sanctification (selon le mot : « vous êtes des vases d'élection »), puis et surtout par le dessin d'une Colombe portant dans son bec un rameau d'olivier (i). La Colombe, c'est l'âme innocente du fidèle; le rameau d'olivier, c'est le signe de la paix. Le dessin offre donc la traduction de l'inscription ; si l'on y joint le Poisson, comme dans un exemple rapporté par Boldetti, il faudra compléter l'interprétation et dire: l'âme du fidèle mort arrivée à la paix de Dieu. C'est là le terme, c'est le paradis dont l'image est présentée aux yeux des fidèles par ces mêmes roses que les païens employaient pour signifier la caducité de la vie et l'intention d'en jouir avec volupté.

Mais, au sortir de la vie, toutes les âmes ne parviennent pas immédiatement à ce terme heureux. Elles peuvent avoir des fautes à expier, et les chrétiens restés sur terre ont le devoir de prier pour obtenir la fin de cette expiation. Un savant protestant du dix-septième siècle, que j'ai déjà nommé, Spon, dans une lettre au P. de La Chaize, repoussait cet article de foi parce que, dans les épitaphes anciennes il n'avait trouvé, disait-il, aucune men-

(i) Inscript, chrét. de la Gaule, t. I, p. 94.

tion du mot purgatoire ou de tout autre mot équivalent. Cette affirmation, à laquelle les protestants ont donné une grande publicité, fut attaquée par les catholiques; de nos jours, notre plus savant épigraphiste, M. E. Le Blant, l'a encore réfutée avec une érudition, on peut le dire, accablante. Spon se trompait ici, — comme il se trompait au sujet de la Messe et de l'Eucharistie, — par ignorance, et dans son ignorance, il prétendait s'en rapporter aux seules lumières de son esprit. Ces mots, que l'antiquaire lyonnais cherchait en vain au dix-septième siècle , se lisent au contraire très-fréquemment sur les anciennes épitaphes dans le sens propre qui leur convient. Au canon de la messe, l'Eglise demande pour ceux qui ne sont plus un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix : locum refrigerii, lucis et pacis ut indulgeas deprecamur. La liturgie n'a pas d'autre expression pour désigner le Purgatoire. Or ces vœux et ces prières de l'Eglise se retrouvent énoncés dans les mêmes termes sur les tombes chrétiennes. On demande le rafraîchissement : ob refrigerivm; on prie Dieu de rafraîchir l'âme : antonia

ANIMA DVLCIS TIBI DEVS REFRIGERET ; DEVS CHRISTVS OMN1POTENS REFRIGERET SPIRITVM TVVM ; REFRIGERA DEVS ANIMAM ( I ) , etC . . .

Voilà comment on prie pour les morts ! C'est la même expression employée par Tertullien lorsqu'il

(1) Réponse aune lettre du i3 janvier i68o> in-8°, i858.

disait : Pro anima ejus orat et refrigerium intérim expostulat ei (i). Cette idée de rafraîchissement, il ne faut pas s'y tromper, comme M. Raoul- Rochette, n'a aucun rapport avec celle de l'eau froide donnée par Osiris. Le chrétien prie pour l'âme souffrant dans un lieu d'expiation, le Purgatoire, où il y a besoin de rafraîchissement, et pour cette âme il réclame le repos dans le bonheur, S piritus in bono quiescat; Spiritus tuus in bono sit ; acclamations, saluts plein de foi, substitués par le chrétien au froid vale des païens (2). Ajoutons de suite que ce lieu de rafraîchissement et de repos est souvent demandé par l'intercession des saints et des martyrs : Refrigeri tibi domnus Ipolitus ; mi refrigeri Januarius Agatopus Felicissimus martyres, disent des inscriptions trouvées par M. de Rossi, toutes deux antérieures à la paix de l'Eglise. Mais n'anticipons pas sur le paragraphe suivant.

{1) De Monogamia, c. 10. — (2) Rossi, Roma, t. II, p. 3o5.

Des Saints. — Antiquité de la croyance à l'intercession des saints ; prières qui leur sont adressées ; des noms et des signes qui les distinguent. — Des reliques des saints ; du vase de sang.

Une des questions qui divisent ou qui divisaient, — car aujourd'hui, après la négation radicale du surnaturel par une certaine école, il s'agit bien de cela entre les divers membres de la société chrétienne î — une des questions qui divisaient les protestants et les catholiques est la légitimité de Tintercession des saints. Les catholiques invoquent les saints comme intercesseurs auprès de Dieu ; les protestants rejettent cet acte à la fois comme une idolâtrie et comme une nouveauté. Nous n'avons à nous occuper que de ce dernier côté de la question. Nous verrons s'il est vrai que les germes de la croyance à l'invocation des saints s'aperçoivent seulement au cinquième siècle.

Si, comme nous l'avons dit plus haut, un temps vint où l'on s'estimait heureux de reposer près des corps des saints, où, pour satisfaire ce désir, on ouvrait , sans crainte de mutiler les fresques, des loculi dans les parois réservées aux peintures, bien avant ce temps on exprima le souhait d'être un

— ig8 —

jour réuni dans la paix avec les saints, et on les invoqua pour obtenir cette grâce : Otia petite, et pro parente, et pro fratribus ejus; petite spirita sancta ut Verecundus cum suis'bene naviget, disent deux inscriptions ayant une saveur particulière d'antiquité classique, Pete pro nobis felix; Domina Bassilia commandamus tibi Crescentinus et Micina ûlia nostra, etc. On pourrait citer cinquante inscriptions analogues pour attester l'usage de l'invocation des saints par les fidèles. Les saints étaient des avocats dont on réclamait avec confiance la protection pour plaider auprès de Dieu, cvique pro vit^e

S\\£ TESTIMONIVM SIC SANCTI MARTYRES APVD DEVM

et n: [Christian) ervnt advocati , dit une inscription du quatrième siècle, trouvée en 1864 dans l'église Saint-Laurent in agro verano (1). Une peinture de ce même cimetière nous montre deux personnages, deux saints probablement, dit M. de Rossi, soulevant un rideau le rideau qui fermait le cabinet, secretarium, où le juge était assis^ et introduisant l'àme de la défunte représentée par une Orante [%} ; c'est la représentation matérielle de la puissance de la prière des saints.

On le voit, les mérites que parleur vie et leur mort les saints et les martys s'étaient acquis auprès de Dieu, étaient reconnus des fidèles, et M. de Rossi

(1) Bullettino, 18Ô4, p. 34, et i865, p. 53. Martigny, Dict. des Antiq., p. 586. — (2) Bullettino, 1 863, p. 76.

a vu dans l'épitaphe du pape Fabien le premier exemple de la canonisation d'un martyr (pour être martyr, fxaprjp témoin, il n'était pas besoin d'être mort pour la foi , il suffisait d'avoir témoigné de sa foi). Lors de sa mort, on écrivit fabianoc Eni (oxo7roç); puis on voit que, plus tard, on ajouta en abrégé les lettres p.p (papTup), sans doute après l'enquête et le jugement porté (i).

La qualité de saint, sainte, était exprimée dans l'origine par le mot dominus, domina; car le mot sanctus, pris en ce sens, devint seulement général dans la seconde moitié du cinquième siècle , et c'est là, sans doute, ce qui a pu induire en erreur; avant cette époque il désigne, joint au mot spiritus , l'âme du juste montée au ciel, comme dans cette inscription : MARCIANVM SVCCESSVM SEVERVM SPIRITA SANCTA IN MENTE HA VETE.

Dans les peintures on ne mit d'abord sur la tête des saints aucun signe particulier. Mais on emprunta ensuite aux païens le nimbe dont ils entouraient la tête de leurs faux dieux et de leurs divins empereurs. Dans les coupes du troisième siècle, aucun signe ne distingue la tête de Notre-Seigneur. Dans la mosaïque de Sainte-Constance, datant du quatrième siècle , Notre-Seigneur a seul un nimbe sur la tête ; les Apôtres n'en ont pas. Au cinquième

(i) Voir le dessin de cette inscription que nous donnons d'après M. de Rossi.

siècle , le nimbe fut plus généralement employé , mais il ne paraît pas toujours; depuis la fin du septième siècle, au contraire, le nimbe fut attribué indifféremment à tous les saints, aux anges, etc.

Toujours, quel que fût le signe extérieur qui les désignât , on avait déposé avec honneur dans leurs tombes les corps des personnes éminentes en sainteté : on les enveloppait parfois de vêtements précieux, de tissus d'or, comme le fut le martyr Hyacinthe dont le P. Marchi découvrit les restes. Avec quel soin on conservait , quand on pouvait se les procurer, les instruments sanglants du martyre, ces crocs, ces ongles de fer, ces fouets composés de chaînettes de bronze avec des boucles de plomb, tous ces objets de torture, aujourd'hui l'ornement du musée chrétien du Vatican; surtout avec quel empressement, quel respect et quel amour on recueillait leur sang jusque sur le lieu où il avait coulé ! Des éponges en avaient été imbibées, et le sang, exprimé ensuite dans des fioles de verre ou parfois dans des vases de terre, était alors placé à l'entrée ou à côté de la tombe. Mais je touche ici à l'une des plus graves et délicates questions qui aient occupé les savants.

Dès 1 609 on commença à discuter sur les indices au moyen desquels on pouvait distinguer les tombeaux des martyrs de ceux des autres fidèles ; le cardinal Ginetti demandait alors au P. Bruni, prêtre de l'Oratoire, de lui donner son avis sur les signes

propres à le guider dans cette étude. Deux sacristes pontificaux traitèrent le même sujet ; mais, au lieu de suivre la voie tracée par Bosio, indiquée par la science, de mentionner les découvertes avant d'interpréter les monuments, les archéologues catholiques, vivement attaqués sur ce sujet par les protestants, émirent immédiatement des conclusions qui purent paraître contestables , et donnèrent lieu à des discussions aujourd'hui encore non apaisées. Le protestant Basnage, entre autres écrivains, désireux de surprendre l'Eglise en flagrant délit d'erreur, soutint qu'en l'absence d'une inscription positive toujours rare, et qui ne pouvait se rencontrer que dans les cryptes historiques , rien n'attestait l'emplacement d'une tombe de martyr. Le sédiment couleur rouge foncé, resté au fond des vases, était, selon lui, non du sang, mais du vin provenant des agapes. Leibnitz, dont l'esprit voulait aller au fond des choses, soumit le résidu d'un de ces vases à une analyse chimique , y reconnut plutôt du sang qu'une autre matière, et écrivit avec une admirable bonne foi#à Fabretti, pour lui faire connaître le résultat de son expérience. L'opération ayant été renouvelée à Milan, en 1845, par le chimiste Broglia, en présence de nombreux témoins, amena le même résultat. Le sédiment qui est au fond de la fiole paraît être du sang (1).

(1) Des expériences récemment faites en Angleterre ren-

Cependant, après le protestant Basnage, un savant catholique, beaucoup plus illustre que lui, Mabillon, insinua dans une lettre anonyme, sur le culte des saints inconnus (i), qu'à Rome on procédait sans discernement dans la reconnaissance des reliques des martyrs , et discuta les questions de savoir à quels signes on pouvait distinguer les vraies reliques des fausses et des douteuses. A cette voix si autorisée , la Congrégation des Rites s'émut , et rendit , le 10 avril 1668, un décret, ratifié par le pape Clément IX, déclarant son avis que la palme et le vase teint du sang des martyrs devaient être des signes très-certains pour distinguer les vraies reliques des fausses (2). Mabillon se soumit au décret, par res-

draient assez douteuse, dit la Revue critique (1872, 2 e sem., p. 191), la présence du sang dans les vases de verre. Des morceaux de verre provenant de soixante vases ayant été soumis à des expériences par le chimiste attaché à l'observatoire de Greenwich, il paraîtrait que le dépôt rougeâtre ne serait pas sur le verre, mais dans le verre, souvent sur le dehors aussi bien qu'en dedans ; que ce dépôt serait de l'oxyde de fer avec traces de potasse et de soude, mais vingt, trente, cinquante fois en plus grande quantité que n'en produirait le fer contenu dans le sang ou le vin qui aurait rempli le verre, etc.. Il en résulterait donc que le sédiment rougeâtre ne serait dû qu'à l'action du temps. Les expériences faites par M. Paul Desaint, membre de l'Institut, professeur à la Sorbonne, démontrent au contraire que le résidu est du sang. —

(1) Epistola Euseb ii Romani ad Theophilum gallum decultu sanctorum ignotorum, dans Analecta, édit. in-f°, 1723. —

(2) Cum de notis disceptaretur ex quibus verae sanctorum martyrum reliquiae a falsis et dubiis dignosci possint, sancta Gongregatio censuit palmam et vas illorum sanguine

pect pour le Saint-Siège, tout en réservant son opinion (i), et publia, avec l'approbation de la Congrégation, de nouvelles éditions de sa lettre (en 1705 et 1707). Ciampini devait répondre à Mabillon ; mais la mort l'ayant surpris, Boldetti reçut l'ordre de préparer un traité canonique sur les reliques des saints : ce fut l'origine de son grand ouvrage, paru en 1720, Observa^ioni sopra i cimeteri.

Toutefois la controverse ne s'apaisa pas. Le pape Benoît XIV publia, le 20 avril 1745, une lettre apostolique, véritable dissertation sur la matière, où il confirma le décret de 1668 (2). La discussion s'assoupit , bien que .Muratori , l'abbé di Costanzo, Gaetano Marini, etc., ne parussent pas convaincus, lorsque de nos jours, en 1 838, un archéologue éminent, M. Raoul-Rochette (3), supposant que les vases avaient dû contenir des parfums , renouvela l'opinion que le vase trouvé près d'un tombeau ne pouvait fournir une preuve du martyre. Réfuté par le P. Secchi (4), par Mgr Bartolini (5). M. Raoul- Rochette, en véritable savant, ne fit aucune difficulté

tinctum pro signis certissimis habenda esse, dans Décréta authentica sacrœ Congregationis Indulgentiis sacrisque reliquiis propositœ, ab anno 1668 ad annum 1861 , accurate collecta ab Aloysio Prinzivalli. Romae, 1862. — (1) L. du 12 fév. 1708, citée par E. Le Blant, D'une publ. nouv. sur la question du vase de sang, p. 4. — (2) Bullarium romanum, Ed. Luxemb. 1758, t. XIX, append., p. VIII. — (3) Mémoires de VA cad. des Inscript., t. XIII, p. 66. — (4) San Sabiniano, martire, 1841. — (5) Traduct. de son écrit dans les Annales de PhiU chrét.y déc. 1841, mars 1842.

de se rétracter. Le 6 août 1841, il avoua, dans une lettre au P. Secchi, qu'il avait contesté ce point sans l'avoir suffisamment examiné , et il déclara donner aux doctrines soutenues par le docte jésuite « un assentiment complet et sans réserve (1). »

Le débat, cette fois, allait-il être clos? Non, car en 1 85 5 un Mémoire anonyme, dont le savant Père V. de Buck s'est ensuite déclaré l'auteur, parut à Bruxelles sous ce titre : Phialis rubricatis quibus martyrum Romanorum sepulcra dignosci dicuntur observationes. Les observations qu'on y présentait n'allaient à rien moins , dit-on (2) , qu'à détruire l'autorité de la doctrine concernant le vase de sang réputé signe de martyre. Suivant le Père de Buck, les fioles ordinaires n'auraient jamais contenu de sang naturel, mais probablement des restes de l'oblation de la messe. En i858, un archéologue chrétien bien connu, M. E. Le Blant, publia dans le même sens une brochure intitulée : La question du vase de sang (in-8° de 38 pages). En reconnaissant que la matière contenue dans les vases n'était pas du vin eucharistique, comme, après Basnage, M. Ch. de

(1) Sa lettre dans les Trois Rome, par M. l'abbé Gaume, t. IV, p. 563. — (2) Cet ouvrage de 263 pages, tiré à 20 exemplaires, demandé au savant Bollandiste par ses supérieurs, ayant été ensuite supprimé par leur ordre, quatre ou cinq exemplaires ont seuls échappé. Nous en parlons d'après M. Caillette de PHervilliers {Annales de Philos, chrét,, février 1864, p. 100), l'anonyme de la Revue critique (187 1, 2e semestre, p. 1 58) et M. E. Le Blant (ouv. cités).

Rémusat l'a répété encore (i), M. E. Le Blant voyait dans ces vases, où le sang était constaté, du sang de martyr recueilli sur le lieu du supplice et placé par ses possesseurs comme une sainte relique destinée à protéger la dépouille de leurs parents ou amis décédés. Les tombeaux où sont attachés ces vases ne pouvaient , selon le savant épigraphiste, être ceux des martyrs , car quatre-vingt-douze d'entre eux portent l'empreinte du monogramme dont on ne connaît pas d'exemple avant l'an 32 3 ; plusieurs sont ornés de l'A et de l'w, lettres qui n'apparaissent qu'en 355. Sur quatorze inscriptions datées, trois seulement appartiennent au troisième siècle et les autres se classent entre Tan 35o et l'an 400, toutes époques où il n'y avait plus de martyrs; enfin, la moitié de ces tombeaux sont ceux de femmes, et le cinquième sont ceux d'enfants âgés de moins de sept ans, proportion contraire au nombre moyen de martyrs hommes et de martyrs femmes dont les noms sont conservés, dès lors fortement suspecte.

En 1859 , un membre illustre de l'Institut , M. Ch. Lenormant (2), se rallia, pour ainsi dire, à la doctrine de M. Le Blant, que l'abbé Cavedoni également trouvait plausible (24 décembre 1 858) . Deux ans après, une Revue belge, la Vérité histo-

(1) Revue des Deux-Mondes, i5 juin- 1 863. M. de Rossi a dit de cet article : « Ivi sono inesatezze ed errori scusabili in chi non professa la scienza antiquaria. » (Bullettino, 186 3, p. 56.) -— (2) Dans le Correspondant, février i85g.

rique (i) vint, après une longue discussion, formuler des conclusions analogues. On affirmait en même temps qu'à Rome la question du vase de sang était abandonnée depuis longtemps. Rome devait s'expliquer. En présence d'une polémique engagée par des catholiques dont la foi n'était point douteuse , et dont la science était unanimement reconnue, l'Eglise ne pouvait demeurer indifférente. Une commission composée de cardinaux, de prélats, d'ecclésiastiques, distingués par leur savoir et leur expérience, fut nommée par S. S. le pape Pie IX, afin d'étudier, sous le nouvel aspect où elle se produisait, la question du vase de sang. Après avoir examiné les difficultés soulevées, après avoir entendu un rapport du secrétaire de la Commission, Mgr Bartolini, la Congrégation rendit, le 10 décembre 1843, un décret confirmé par le Pape, portant que les vases de verre ou de terre teints de sang, trouvés dans l'intérieur ou à l'extérieur des loculi, devaient être réputés un signe de martyre (2). Depuis, l'abbé Sconamiglio publia, en 1868, un ouvrage, écrit en 1862, pour donner des preuves archéologiques à l'appui de l'opinion émise par le décret de 1668 (3) ; mais tout le

(1) Tome VII, p. 263-292. — (2) Ce décret a été reproduit dans les Annales de Phil. chrét., février 1864, P- 101 • Inutile de dire que ce n'est pas là une décision ex cathedra, c'est-à-dire infaillible. — (3) De phiala cruenta... disquisitio Archangeli Sconamiglio. Paris , Vivès, 1868, in-40, de vi-288 pages.

monde n'a pas admis, il s'en faut, que les preuves données par l'abbé Sconamiglio fussent concluantes ; sur plusieurs points, au contraire, on signala des erreurs d'archéologie notables. Il en est de même du livre où M. Kraus prétend que les arguments produits contre le système romain reposent sur des faits mal observés, alors que c'est précisément le contraire qui est vrai, comme le lui a dit M. E. Le Blant (i). Aussi bien la science n'est pas arrêtée: ses observations se multiplient, les découvertes peuvent venir, et un jour sa décision viendra, ou attester la doctrine émise dans le décret, ou fournir à la Congrégation des Rites les raisons de revenir sur une décision que par prudence elle maintient, puisque la question controversée entre les érudits ne peut encore être mieux élucidée. Quoi qu'il en soit, plusieurs se récrient et disent que la Congrégation ayant jugé une question archéologique hors de sa compétence, son décret est sans valeur. Ils demandent s'il était nécessaire de rendre cet arrêt? Peu importe en fait; il suffit de constater le motif religieux qui seul a pu amener la Congrégation à se prononcer. Dans l'état de la science, en 1 863 comme en 1668, une décision contraire à la tradition eût été prématurée. Voulant donc maintenir le statu quo et ne pas changer sans raison une question de

(1) Revue archéolog., 186g, d'une publicat. nouvelle sur la question du vase de sang.

rite, où la foi assurément n'est nullement engagée, la Congrégation a voulu rappeler le principe archéologique sur lequel elle s'appuyait. Ce qui ne l'empêchera pas dans vingt ans, dans cinquante ans, de rendre une décision contraire, si le point aujourd'hui encore controversé vient à être suffisamment éclairci.

Du culte de la sainte Vierge. — Ses premières images. — Du culte de saint Joseph.

Les premiers fidèles honoraient donc les saints et les invoquaient dans leurs prières : les monuments le prouvent surabondamment. Mais au-dessus des saints, la Vierge Marie, mère de Dieu, était particulièrement honorée d'un culte spécial. C'est une des croyances dont l'antiquité a été le plus attaquée par les protestants et les rationalistes. Le rationaliste M. Henri Martin , dans son style peu orthodoxe, signale un mouvement tendant, au onzième siècle, à tout absorber dans l'Adoration (sic) de la Vierge (i). Le protestant Basnage soutenait qu'on n'avait pas retracé d'image de la Vierge avant le concile d'Ephèse, en 431, et les protestants de nos jours rejettent encore comme une nouveauté le culte de la sainte Vierge, la Mariolàtrie, comme ils disent. Il est donc très-important de connaître la réponse faite à ces assertions par les monuments des premiers siècles.

(1) Hist. de France, t. IV, p. 340.

Et d'abord, y a-t-il eu des portraits authentiques de la sainte Vierge ? On ne saurait le dire, car il est à peine besoin de faire observer que les prétendues madones de saint Luc n'ont point été peintes par cet apôtre, demeuré, malgré la tradition, étranger à l'art de la peinture. Le style des nombreuses images répandues sous son nom ne permet pas de leur attribuer cette origine. Cependant , dès le sixième siècle, on les mentionne, et cette simple mention enlève toute valeur à la conjecture de Lanzi, expliquant peut-être la phrase de M. Henri Martin, d'après laquelle ces madones étaient dues à un peintre du onzième siècle, appelé Luca Santo. Peintes vraisemblablement en Orient au cinquième ou au sixième siècle, ces peintures durent être transportées en Occident au temps des iconoclastes (i). Quoi qu'il en soit, ces images, miraculeuses pour la plupart, objet d'une vénération justifiée par tant de faveurs accordées, sont d'une nouveauté relative : c'est dans les Catacombes qu'il faut chercher les premières représentations de la Mère de Dieu.

(i) Voir à ce sujet Notes concernant les premiers siècles chrétiens, par l'abbé Greppo, in-8°. Lyon, 1841, p. 17-32. Il résume et discute les opinions de Manni : DeV errore che persiste di attribuirsi le pitture al santo Evangelista, in-40. Firenze, 1766; de Trombelli : De Virginis deiparœ imaginibus ac speciatim de Us quœ a D. Luca pictœ esse dicuntur dans son De cultu sanctorum, t. II, part, il, p. 256-282; d'une dissertation anonyme dans le recueil de Calogera, t. II, III, p. ijo.

Il est très-probable que c'est la Vierge Marie qui, souvent, fut représentée sous la figure de la femme Orante, employée également pour figurer l'Eglise : sur des verres, le mot Maria se lit, au-dessus de l'image d'une vierge Orante , placée entre Paul et Pierre désignés par leurs noms (i). Mais la représentation de la Mère de Dieu, la plus incontestable, est assurément celle où elle est peinte avec son Fils sur les genoux. Ordinairement, le sujet de la composition est déterminé par la présence des Mages venant adorer l'Enfant-Dieu , mais quelquefois , aussi, il est indépendant. Sans s'arrêter à l'image célèbre de la Vierge Marie trouvée au cimetière de Sainte-Agnès, et publiée par le P. Marchi, qui date seulement de la première moitié du quatrième siècle, on peut produire plus de vingt images peintes au troisième siècle et même à la fin du second siècle; il faut noter la plus antique de toutes, celle trouvée dans le cimetière de Priscilla, ce cimetière particulier des Pudens, les hôtes de saint Pierre, datant de la seconde moitié du premier siècle ou, au plus tard, des dix premières années du second siècle, exécutée par conséquent presque sous les yeux des Apôtres. La Vierge Marie y est représentée assise, la tête à demi-couverte par un voile court, portant dans ses bras l'enfant Jésus qui se retourne vers le spectateur. En face de Marie est un homme debout, vêtu

(3) Garrucci, Vetri..., tav. IX.

d'un pallium qui laisse à nu son épaule droite : il tient à la main gauche un volume roulé, et de la main droite il indique .une étoile placée au-dessus de la Vierge. Est-ce saint Joseph ou un Mage? ou, comme le croit M. de Rossi, le prophète Isaïe, dont la pensée unie à celle de la Vierge apparaît aussi sur des fonds de coupe? On ne sait au juste. M. de Rossi, pour fixer la date de cette composition, l'a comparée aux fresques exécutées au premier siècle dans les tombeaux païens de la voie Latine. En tout cas, cette peinture « d'une telle souplesse et d'une telle suavité, dit M. Vitet (i), que, sans offenser Corrége, on pourrait lui en faire honneur, » vient renverser l'opinion de ceux qui pensent que la Vierge n'a pas été représentée tenant l'enfant Jésus dans ses bras, avant la condamnation de l'hérésie de Nestorius, en 431. Non, la Vierge mère de Dieu se présente dès le premier jour, et ainsi une fois de plus» les monuments viennent attester l'antiquité et la'perpétuité du culte chrétien (2).

Disons ici que le culte pour saint Joseph paraît avoir été très-étendu : en effet, on le voit représenté dans des scènes où le récit évangélique n'exige pas

(1) Journal des Savants, 1866, p. 96. — (2) M. de Rossi, Imagini scelte délia Vergine Maria tratte délie Romane catacombe, con atlante, in-folio, Roma, 1862. Spencer Northcote et Brownlow, Rome souterraine, excellent ouvrage que nous citons ici pour la dernière fois, en le recommandant à ceux qui n'auraient pas le temps de lire les ouvrages de M. de Rossi.

sa présence : il est d'abord jeune, et sans barbe; plus tard, au contraire, au cinquième siècle, on le figura assez communément avec la barbe , d'un âge mûr et même vieux. Comme les Evangiles apocryphes ont coutume de le représenter ainsi, on peut à cette occasion observer que les monuments des trois premiers siècles rendent témoignage aux livres canoniques seuls et non aux apocryphes; qu'au cinquième siècle, lorsque, sans péril pour l'autorité des Evangiles, on put permettre aux artistes de suivre les traditions rapportées dans les livres apocryphes, l'art chrétien y puisa quelques inspirations.

Représentations symboliques de l'église. — L'arche de Noé. — Des ministres de l'Eglise : lecteur, acolyte, diacre, prêtre, évêque. — Images spéciales de saint Pierre et de saint Paul. — Prééminence de saint Pierre.

Le chrétien baptisé, croyant en Dieu, participant au sacrement de l'Eucharistie, priant les saints, honorant la Vierge Marie , était membre de l'Eglise. Cette Eglise est représentée dans les anciens monuments par plusieurs figures : i° par une colonne ou un cep de vigne ; 20 par l'arche de Noé , seul port de salut au milieu du déluge, comme l'Eglise l'est au milieu du monde ; — cette arche, ce navire, apparaît sur une mer tranquille , ou bien , comme dans une fresque trouvée récemment au cimetière de Saint-Callixte , à demi-submergé par la tempête. En avant, un personnage se tient debout dans l'attitude de la prière, soutenu par une main sortie du milieu des nuages, tandis qu'un second personnage se débat au milieu des flots : image du chrétien soutenu, affermi par Dieu, et du chrétien jouet des passions; 3° par la vierge Suzanne, demeurée chaste entre deux vieillards impudiques : dans une fresque on voit une brebis, au-dessus de laquelle est écrit le mot Susanna et deux bêtes féroces, vrai-

semblablement un loup et un renard, représentant la force et la ruse, au-dessus desquels est écrit le mot Seniores, image de l'Eglise en butte aux doubles attaques de la violence et de l'hypocrisie; 4° par Y Orante enfin, figure plus souvent féminine que virile, placée dansl'attitude de la prière : Y Orante peut représenter aussi "une personne spéciale, et M., de Grimouard Saint-Laurent salue dans Y Orante la Vierge Marie : peut-être le savant auteur a-t-il raison dans certains cas ; mais la tradition avait consacré aussi cette représentation de l'Eglise par Y Orante, car nous voyons dans un dessin de manuscrit du onzième siècle , rouleau liturgique pour la bénédiction du cierge pascal , conservé à Rome dans la bibliothèque Barberini, le mot Ecclesia écrit au-dessus d'une figure & Orante.

L'Eglise eut toujours des ministres organisés hiérarchiquement : évêques, prêtres , lévites ; mais on sait que la terminologie, indiquant les divers degrés du clergé , ne fut pas dès le commencement invariablement fixée, et il ne serait pas étonnant que, dans les sépulcres souterrains , la mention des ministres sacrés fût rare ; cependant on peut en citer des exemples.

La dixième et la onzième section des inscriptions, fixées aux murailles du portique supérieur du musée chrétien du Latran, contiennent les titres des divers grades de cette hiérarchie. Je mentionnerai ceux qui ont été trouvés le plus récemment.

Dans une partie très-ancienne du cimetière de Sainte-Agnès, une inscription de l'âge apostolique mentionne un lector; une autre également, de la première moitié du second siècle, porte Claudius Atticianus lector. Or comme Tertullien était le premier auteur qui ait parlé' du Lecteur, Bingham en avait conclu que ce degré n'existait pas dans la hiérarchie avant le troisième siècle. Les inscriptions antérieures à cette époque démontrent le contraire. On sait, du reste, que le cardinal Pitra a récemment publié des textes inédits où l'institution des Lecteurs est attribuée aux Apôtres (i).

Un exorciste est mentionné dans cette inscription du quatrième siècle : céleri exorc. cvm compare sva in pace (2). Un autre figure dans une inscription du troisième siècle (3). Un sous-diacre est indiqué dans un graffito du cimetière de Saint-Hermès : Agatio subd. peccatori, miserere Dens (4).

Souvent le titre de prêtre apparaît : Aur. Héliodorus prt. (presbyter) est une inscription trèsancienne, trouvée dans une partie du cimetière Sainte-Agnès, remontant à l'âge apostolique (5). Au cimetière de Callixte, des prêtres sont mentionnés dans des inscriptions du deuxième et du troisième siècle (6). AIONTCIOT IATPOY nCPEBYTEPOY Denis,

(1) Juvis Ecoles. Grcecorum, t. II, p. 58, 84. 204. Bullettino, 1871, p. 33. — (2) Bullet., 1868, p. 12. — (3) Roma, t. II, p. 275. — (4) Marchi, Monument i, p. 209. — (5) Bullettino, 1871, p. 3i. — (6) Roma sotteranea, t. I, p. 342.

Marie entre S' -Pierre & S* -Paul {Fond de coupe

médecin, prêtre, dit une inscription de la première moitié du troisième siècle (i). On voit, du reste, les prêtres représentés dans les fresques, offrant le sacrifice eucharistique, tantôt parlant , tantôt recevant l'ordination (2). Le titre d'évêque, qui n'avait été vu ni par Bosio, ni par Boldetti, s'est rencontré assez souvent en ces dernières années pour témoigner de la tradition apostolique (3). Au troisième siècle , il semble réservé aux Souverains- Pontifes , car on le voit gravé , sans autre qualificatif, sur les tombeaux des Papes découverts au cimetière de Callixte. Cet Episcopus est le successeur de Pierre, le chef de l'Eglise, dont le souvenir se retrouve à chaque moment dans l'histoire des antiquités chrétiennes. Ce souvenir est d'autant plus remarquable que le cognomen Petrus ne se trouve pas dans les monuments païens , et qu'il est même fort rare dans les monuments chrétiens; il semble réservé au premier pape, à la pierre fondamentale de l'Eglise. Une inscription trouvée à Ostie, en 1 867 (4) , réunit les deux noms Paulus et Petrus ; or il se trouve que ces noms se rencontrent sur la tombe d'une personne ayant précisément le gentilitium « Anneus » que portait Sénèque, dont les relations avec saint Paul (bien que sa correspon-

(1) Roma, t. I, p. 338 et tav. XXI. — (2) Martigny, Dict. desAntiq. chrét., p. 48o. — (3) Bullettino, 1864. — (4) Bullettino, 1867, p. 7.

dance prétendue avec le philosophe soit apocryphe) sont l'objet d'une tradition très-répandue et. on peut le dire, très-probable. Ne sait-on pas, en effet, que M. de Rossi, en découvrant un fragment de table arvalique déterminant la date précise du consulat d'Annéus Sénéca, a prouvé que le consul philosophe dut nécessairement faire la connaissance de l'Apôtre, dont il était appelé à examiner la cause au conseil du prince (i) ?

Quoi qu'il en soit^ le souvenir de saint Pierre et de saint Paul est intimement lié dans les monuments ; ils sont ordinairement représentés ensemble. Saint Paul a le front chauve, le nez légèrement aquilin, la barbe longue et frisée (2); la figure a un type plus noble que celle de son compagnon saint Pierre, dont la tête couverte de cheveux, la barbe courte et bouclée , les yeux enfoncés , a une physionomie plus grossière. Ainsi les voit-on figurés sur de nombreux fonds de coupes et dans le plus ancien portrait que nous ayons des apôtres • saint Pierre et saint Paul, sur une médaille de bronze d'un style plutôt grec que romain, trouvée au cimetière de Domitilla et conservée au musée du Vatican. Cette médaille, terminée avec soin, remonte

(1) Bullettino, 1866, p. 62. —(2) Par une curieuse coïncidence, on lit dans les Apocryphes édités par M. Tischendorf, que Dioscore, qui avait suivi saint Paul à Rome et fut pris pour lui, était chauve. (Cité par MM. Spencer Norcothe et Brownlow, p 3 61.)

probablement à l'époque des Flaviens et ne peut être postérieure au temps d'Alexandre Sévère (i).

Cette rencontre des deux figures de saint Pierre et de saint Paul , dans un si ancien et si parfait monument, donnerait-elle une apparence de probabilité au système de l'école de Tubingue ? On le sait , Baur et, après lui, plusieurs protestants, ont pcfsé, comme idée fondamentale de l'histoire évangélique, l'existence de deux partis au sein du christianisme primitif, l'antagonisme entre les partisans de Pierre et les partisans de Paul, les deux apôtres étant égaux en puissance; mais ce système arbitraire est si bien réfuté par l'examen des textes sacrés, qu'il n'a pas à s'appuyer sur notre médaille; à plus forte raison , on ne peut admettre l'argument qu'on a voulu en tirer, et récemment encore en Anglererre (2), contre la prééminence de saint Pierre sur saint Paul, et par conséquent sur les autres Apôtres, de ce fait que , dans plusieurs fonds de verre conservés jusqu'à nous, saint Pierre occupe la gauche, et saint Paul la droite. Ce n'est nullement important, et les archéologues ont disputé de même sur la place de gauche donnée ordinairement à Junon dans les

(1) Fin du deuxième siècle ou commencement du troisième siècle, dit aussi dom Guérang-er, Sainte Cécile, p. i r. M. de Rossi, Bullet., 1864, p. 65. Northcote, p. 36o. Abbé Martigny, Dict. des Antiq., p. 53g. Nous en donnons un dessin dans une de nos planches, d'après M. de Rossi. — (2) M. Marriott, Testimony of the Catacombs , p. 74. London, 1870.

médailles antiques, tandis que Minerve occupait la droite à côté de Jupiter; cette disposition n'a pas de valeur : Notre-Seigneur est représenté dans un verre à la gauche de saint Paul, et la Vierge Marie occupe dans un autre la gauche de sainte Agnès. M. de Grimouard Saint-Laurent pense que la scène où le Sauveur est représenté, levant la main droite et donnant avec la main gauche le volume à saint Pierre, a contribué à le faire mettre de ce côté. Remarquons aussi que sur les sceaux des papes du moyen âge, où saint Pierre et saint Paul sont représentés, saint Pierre se trouve à gauche. Si les papes avaient vu dans cette disposition un argument contre leur puissance, ils ne l'auraient point gardé dans leurs sceaux.

La primauté de Pierre est indiscutable et la tradition est confirmée par les monuments, qui nous montrent Notre-Seigneur donnant à saint Pierre des témoignages particuliers d'attention. C'est à saint Pierre que Notre-Seigneur remet le volume déroulé , emblème de l'autorité qu'il lui confère , tandis que saint Paul s'incline avec respect. Sur un plat trouvé à Porto, en 1867, le Sauveur remet à saint Pierre une tablette avec les mots lex Domini , et saint Pierre la reçoit avec respect dans un pan de son manteau (1). La figure de saint Pierre est ici tellement étudiée, qu'on peut même y voir un mo-

(1) Bullet., 1868, p. Sg.

nument iconographique. Lorsque Xotre-Seigneur parait entouré des douze Apôtres, on voit douze brebis placées au-dessous d'eux . et Notre-Seigneur caresse une brebis plus grande que les autres, placée au-dessous de saint Pierre. Sur un fond de coupe, les douze Apôtres sont rangés autour du buste du Sauveur, et le nom seul de Pierre est inscrit en tète de la légende.

Pierre est le seul personnage qui, avec Dieu et et Moïse, tienne la verge, signe du commandement. Pierre est représenté sous les traits de Moïse , traits souvent identiques ; et pour compléter cette conception symbolique de Pierre en tant que nouveau Moïse , on a écrit le mot Petrus au-dessus d'une tète de Moïse faisant jaillir de l'eau du rocher, ou bien comme sur un verre conservé à Londres, on a mis une chaire adossée au rocher d'où sort la source, sans doute la chaire de Pierre visible à Rome, lorsque ce verre a été fait [ i .

Pierre, nouveau Moïse, frappant le rocher pour en

tirer de l'eau salutaire, est représenté dans un grand

nombre d'oeuvres diverses de l'art chrétien, car cette

composition est la clef symbolique d'un des types

les plus importants. Or une fresque souterraine

nous montre dans le même tableau deux Moïse,

celuide l'Ancien Testament, qui quitte sa chaussure

pour monter au Sinaï , où l'appelle une main di-

(i) Bullettino. 1868, p. 6.

vine sortant des nues, pour y recevoir la loi , et le Moïse du Nouveau Testament, qui frappe le rocher et en fait jaillir l'eau de la grâce. Le premier est imberbe, et le second, barbu, se rapproche du type traditionnel de Pierre ; le visage de l'un diffère ici de celui de l'autre, bien que, historiquement, ils dussent être identiques, puisque les deux scènes appartiennent à l'histoire des mêmes personnages. Mais ils sont ici différents, pour qu'il ne soit pas laissé l'ombre d'un doute. Dans le cimetière de Domitilla, on trouve, au quatrième siècle, le nimbe seulement autour des têtes de Notre-Seigneur et de saint Pierre (i).

Enfin, pour dissiper tout doute sur l'égalité prétendue entre saint Pierre et saint Paul associés dans les dessins, on a remarqué que le vêtement de saint Pierre est plus orné que celui de saint Paul ; si les deux apôtres sont assis, saint Pierre occupe un siège à dossier et saint Paul un simple banc.

Les attributs de saint Pierre ont été fixés de bonne heure, comme Ta été son type, bien que quelquefois on l'ait représenté avec la tête chauve. On a prétendu qu'au moyen âge seulement, saint Pierre fut représenté avec l'attribut des clefs, comme symbole d'autorité; mais plusieurs peintures, comme la fresque de la Platonia (2), plusieurs sculptures, en

(1) Abbé Martigny, Dict, p. 436. — (2) Perret, Les Catacombes de Rome, t. I, pl. VII.

particulier un sarcophage du Vatican, nous montrent cet apôtre tenant les clefs (i). Dans la mosaïque de l'oratoire de Saint- Vexance, exécutée en 6.40, saint Pierre a une clef d'or dans la main. La grande statue en bronze de la basilique du Vatican est assez connue ; soit qu'elle ait été coulée au temps de Constantin sur le modèle d'une statue antique dont on n'aurait fait que changer la tête, soit qu'elle ait été exécutée au commencement du troisième siècle, en même temps que la statue en pierre de saint Hippolyte, découverte en 1 5 5 1 près de Saint- Laurent-hors-des-murs , aujourd'hui restaurée et placée au musée chrétien du Latran, soit enfin qu'il faille y voir un travail plus récent, cette statue de saint Pierre est d'une incontestable antiquité et elle porte les clefs. On a trouvé dans les Catacombes une autre statue de saint Pierre dont l'abbé Martigny a donné le dessin (2) de petit module , mais d'un excellent travail; saint Pierre y est représenté debout avec la barbe et les cheveux ; la main droite fait un geste d'allocution, la main gauche porte une croix monogrammatique.

Ainsi les monuments des âges primitifs annoncent une hiérarchie dans V Eglise et attestent la primauté accordée à saint Pierre, dans ces siècles où, selon l'école protestante et rationaliste, Paul eût

(1) Bottari, tav. XXI. L'abbé Martigny, Dict. des Antiq., p. i56. — (2) Dict., p. 53q.

été l égal de Pierre , si ce n'est son supérieur, et où chaque fidèle aurait été à lui-même son prêtre et son chef.

Conclusion. — Opportunité d'étudier l'archéologie. — Nécessité, pour éclairer l'histoire, de consulter toujours les sources originales et les monuments authentiques.

Il est temps de s'arrêter : bien que les cimetières souterrains n'aient pas été un musée où dussent être représentés dans les fresques et rappelés dans les inscriptions les dogmes de l'Eglise, on a pu cependant rencontrer assez d'indications pour que la fixité des croyances et leur antiquité soient établies. Rien ne peut faire découvrir ce lent travail de formation de dogmes dont parle le rationalisme ; rien ne nous montre que « la religion se soit surchargée de fables ; » ( i) tout nous révèle la perpétuité et l'uniformité de la doctrine. Il peut y avoir eu, il y a eu, en effet, progression dans la manière de présenter un emblème, de rappeler une croyance, à mesure que la paix et la liberté affranchissaient l'Eglise des entraves de la discipline* du secret; mais il n'y a pas eu changement dans cette croyance ni contradiction dans ces emblèmes.

Il n'y avait pas ici à présenter une démonstration

(i) M. Th. Roller, Saint Clément de Rome, p. 47.

complète, mais seulement il convenait de signaler, d'après de récents travaux, les enseignements qu'au point de vue de l'apologétique chrétienne et de la transformation sociale opérée par le christianisme, on pouvait tirer de l'étude des monuments trouvés dans les cimetières souterrains de Rome. Ces monuments, dont l'importance n'échappera à personne, peuvent et doivent être complétés par d'autres monuments d'antiquité chrétienne répandus en d'autres villes d'Italie, de Gaule, d'Afrique, etc. Ils doivent surtout être éclairés par le témoignage des saints docteurs qui, depuis le premier siècle, ont exposé la doctrine de l'Eglise et expliqué le symbolisme chrétien. On aurait pu multiplier les citations, et il eût été facile de développer le sujet; mais ce qui a été * dit suffit pour atteindre le but désiré.

A chaque nouvelle attaque dirigée contre la vérité, Dieu permet que, pour la défendre, on trouve dans de nouvelles applications de la science une arme nouvelle. L'ignorance peut souvent engendrer l'erreur, mais Terreur ne peut avancer d'un pas et produire une négation, sans que la vérité ne la suive d'un pas égal et ne provoque une affirmation. Il en a été toujours ainsi. Nous vivons à une époque où une * critique raffinée et fière de sa science veut avoir raison de tout ; elle prétendrait expliquer les actes surnaturels par des procédés physiques ou chimiques ; elle voudrait, en dévoilant le mystère de toutes les origines, réduire la religion à une série de légen-

des élaborées en dogmes par le travail de vingt générations. Pleine de confiance en ses explorations, cette prétendue critique ne craint pas de prédire, en un avenir peu éloigné, la chute de tous les vieux mythes et de toutes les vieilles croyances présentées par la tradition ! Mais tandis que son œuvre se poursuit, Dieu prépare les moyens de renverser une fois de plus son fragile édifice. Une science nouvelle, on peut le dire, si Ton considère le développement inattendu qu'elle a pris de nos jours, l'archéologie, se chargera de ce soin. La vérité rencontre là des témoins authentiques et irrécusables : témoins de marbre , de pierre, de bronze, de cristal , qui viennent déposer en un langage que la passion ne peut contredire. Les services que l'archéologie peut rendre ne sont pas encore assez connus et appréciés; les catholiques ne doivent pas oublier les conseils et les exemples qui leur sont donnés par de vigilants et courageux esprits.

Tout indique la nécessité de cette union de l'archéologie, non-seulement avec la théologie, mais avec l'histoire. Chacun, selon ses forces, doit la préparer et répandre les notions nouvelles qui en découlent. Il importe du moins à tout homme instruit de se tenir au courant des découvertes opérées chaque jour dans des champs jusqu'ici trop négligés. A l'aide d'une critique qui se distingue par le bon sens, la sûreté du jugement et l'étendue de la science, de nombreuses erreurs se sont trouvées réfutées, les

connaissances acquises ont gagné en exactitude et en précision. Spectateurs tranquilles mais émus de ces travaux, nous devons applaudir à de laborieux efforts. Il faut qu'un juste hommage soit rendu au savant illustre, J.-B. de Rossi, qui ne rechercherait que le témoignage de sa conscience s'il n'avait aussi et par-dessus tout la noble ambition d'étendre les conquêtes de la vérité.

Il n'y a pas une question qui ne puisse, un jour ou l'autre, recevoir ainsi une lumière et même une solution inattendue; et, à un point de vue supérieur, quelle satisfaction pour le prêtre, pour le fidèle, de découvrir ces horizons nouveaux, de revenir aux jours premiers de la religion, et en face des fureurs de l'impiété, de raviver sa foi à Rome aux tombeaux des martyrs! Ah! l'étude..., le champ en est vaste et illimitée en est la richesse : c'est, pour les jeunes gens surtout, l'apprentissage du labeur qui initie au sérieux de la vie, le mâle exercice des facultés de l'esprit et des forces de l'âme ; pour le prêtre, ce doit être plus encore... Il appartient aux catholiques de rechercher ces plaisirs délicats et ces nobles jouissances, car ce serait un vain but et un résultat stérile, si la science ne découvrait la vérité et si une démonstration de la vérité n'amenait au cœur une prière.

Je rappellerai à ce propos une anecdote racontée par le pieux et savant Ozanam. « Il y a quelques jours, écrivait-il le 7 août 1846, étant au corps de

garde pour mes péchés et pour le service de la patrie, j'entendais la conversation de deux fortes têtes de l'endroit, et le plus habile des deux s'indignait contre ces sociétés archéologiques, nouvellement imaginées par les réactionnaires, pour ramener le siècle présent à l'ancien régime... Cet homme, continuait Ozanam, avait, jusqu'à un certain point, raison dans la grossièreté de ses préventions. Toute l'irréligion en France procède encore de Voltaire, et je ne sache pas que Voltaire ait de plus grand ennemi que l'Histoire,.., ses disciples en ont peur... Leur peur fait notre force et notre lumière, elle nous montre où doivent porter nos coups. » Oui, voilà notre rôle: il faut éclairer l'histoire! Car la lumière portée dans l'histoire, c'est la vérité démontrée, c'est la faiblesse de l'homme reconnue et l'action de Dieu justifiée. -

Puisse ce simple aperçu, d'un sujet nouveau, séduire quelques intelligences et les encourager à l'étude! mais puissent aussi ces intelligences se convaincre que, pour étudier avec fruit, il faut consulter toujours les sources originales et les monuments authentiques. A ce prix seulement, le travail peut être sérieux et profitable.

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