Les catacombes de Rome
Ce livre n'a pas la prétention d'être un livre de science^ mais en offrant un résumé d'ouvrages d'hommes de science, il voudrait les faire connaître, lire, aimer.
Fournir des notions élémentaires, mais indispensables, à ceux qui désirent avoir une idée de cette science nouvelle de Tarchéologie chrétienne aux Catacombes : être par conséquent court, mais suffisamment complet -, être précis et exact, s'il est possible *, indiquer en même temps les sources bibliographiques, qui permettront au lecteur curieux de reprendre et de compléter ses études, tel devrait être, ce me semble, un manuel à l'usage des hommes du monde, des prêtres de nos villes et de nos campagnes, des professeurs ou des élèves de nos grands séminaires et de nos
écoles normales. Or c'est précisément le but que je me suis proposé en publiant ces pages, et je dirai simplement en quelle occasion la pensée me vint de les écrire.
Un jour, à Rome (il y a de cela treize ans), j'allai avec quelques personnes entendre une messe au cimetière de Callixte, dans la chambre où avait reposé le corps de sainte Cécile. La cr3^pte, au-dessus de laquelle on n'avait pas encore replacé le lucernaire qui y fait descendre aujourd'hui tant de lumière, était éclairée seulement par les petites bougies tenues à la main par chaque visiteur. Ces lueurs vacillantes dans l'obscur souterrain, ces saints mystères célébrés par un prêtre à cheveux blancs, sur un autel formé avec de grossières planches de bois, ces fidèles pieusement recueillis, quelques-uns soldats improvisés venus pour défendre une Eglise poursuivie aujourd'hui encore dans son indépendance et son libre pouvoir, tout cet ensemble, qui ramenait la pensée à quinze siècles en arrière, fit sur moi une de ces impressions que l'on n'oublie jamais. Témoin de cette scène, le plus silencieux peut-être, mais non le moins ému, je me pris dès ce moment à aimer les Catacombes, et je me promis d'en étudier plus attentivement l'histoire et les monuments.
Alors, au milieu même d'autres préoccupations et d'autres études, je lus, la plume à la main, les ouvrages de Bosio, de Bottari, deBuonarruoti, de Marangoni, de Marchi, de Garrucci. Bientôt M. J.-B. de Rossi, en publiant sa Roma sottei^anea et son Bidlettino di archeologia cristïana, me dispensa pour ainsi dire de toute autre lecture, car je n'avais plus qu'à suivre désormais ce grand révélateur et initiateur dans P étude des antiquités chrétiennes, pour résumer ses démonstrations et transcrire ses conclusions. En même temps, M. E. Le Blant faisait paraître ses Inscriptions chrétiennes de la G aide ^ et M. Pabbé Martigny, que j'avais longtemps vu et interrogé à Rome, imprimait son Dictionnaire des antiquités chrétiennes. Avec ces copies, ces notes, ces analyses, j'ai formé ces pages, disant avec Montaigne : a J'ai faict seulement icy un amas de fleurs estrangières, n'y ayant fourni du mien que le filet à les lier. » Plusieurs personnes ont trouvé qu'elles ne manquaient pas d'intérêt; c'est l'intérêt qu'inspire à tout chrétien l'histoire des origines de l'Eglise. Je les ai donc publiées, désirant qu'elles soient pour ceux qui les liront comme un livre élémentaire, un epitome que j'ai en vain cherché pour moi-même. Plus heureux encore si, dans un moment où
notre pays attend de la création d'Universités catholiques un élan vers de fortes études, ces pages pouvaient, de si loin que ce fût, préparer les esprits à recevoir cette nouvelle vie intellectuelle, réellement scientifique, dès lors profondément religieuse, qu'au milieu de nos désastres r Eglise appelle pour nous sauver.
Qu'ajouterais-je? Lorsque je me rappelle le jour où me vint la première pensée de ce travail, lorsque je songe que cette réunion devait avoir sur ma vie entière une si grande influence (Dieu nV ayant fait la grâce de retrouver, trois ans après, celle qui, ce jour-là, vint prier comme moi près des tombeaux, et ses parents qui sont alors devenus les miens, et ses amis qui me sont restés chers), je ne puis encore, sans émotion et reconnaissance, me souvenir de la messe dite aux Catacombes, le i8 mai 1861.
J'offre donc ces pages, si décolorées qu'elles soient de toute la poésie de leur sujet, à mes bons compagnons de cette matinée ; je les offre surtout à celui qui n'est plus, ce beau-frère, Emile, mort, à Rome, soldat du Pape-Roi ; son âme vit dans le sein de Dieu, tandis que son corps repose là-bas, près d'une vieille basilique, sur la terre même d'une ancienne Catacombe. Aussi, comme le pèlerin des vieux âges venu
pour s'agenouiller aux sanctuaires vénérés, je dépose ici avec ma prière le cri de mon cœur :
AEMILIO
EX VXORE FRATRI PIEXTISSIMO
In Deo vives
COXJVGI DVLCISSIMAE
PARENTIBVS ET AMICIS CARISSIMIS
AVCTOR.
Le Plessis-Limeray, 22 novembre 1874, jour de la fête de sainte Cécile.
Je n'ai rien à ajouter à ces lignes, si ce n'est que j'ai revisé avec soin les pages alors écrites : je les ai soumises aux personnes dont l'autorité fait loi et dont Famitié m'est chère. J'ai voulu que, même sous la forme de manuel que je désirais leur conserver, elles tinssent au courant des plus récentes découvertes. C'était le seul moyen de reconnaître le bienveillant accueil qu'elles avaient reçu.
Travaux sur les cimetières souterrains de Rome. — Premiers visiteurs au quinzième et au seizième siècle, Ciacconio, de Winghe, Jean L'Heureux, Bosio et sa Roma sotleranea, Aringhi, Fabretti, Boldetti, iMarangoni;, Lupi , Bottari. — Nouvelle phase dans l'étude des cimetières : le P. Marchi, le commandeur J.-B. de Rossi.
Les collines qui s'étendent autour de la ville de Rome renferment dans leur sein de longues galeries et des salles, où les premiers chrétiens se réunissaient pour ensevelir leurs morts et prier près des tombeaux.
Ces cimetières souterrains, excepté un ou deux, ne furent pas visités pendant les derniers siècles du moyen âge, et leurs noms mêmes, confondus entre eux dans les documents, furent oubliés. Au quinzième siècle, lors de la renaissance catholique et scientifique, qui, sous les pontificats de Martin V, de Nicolas II et de Pie II, suivit la fin du grand schisme d^Occident, les anciens cimetières attirèrent peu Tattention, et de rares religieux furent à peu près les seuls à visiter ces lieux saints : Ad visitandum locum sanctum istum^ dit une inscription de 145 1, mentionnant la visite de vingt moines franciscains. De 1432 à 1498, on rencontre, écrits sur les parois des murs, les noms de sembla-
blés visiteurs ; au cimetière de Sainte-Agnès, ce sont des religieux augustins ; au cimetière de Saint- Callixte, ce sont des Franciscains et quelques Ecossais, ^z»*^(^ m Scoti hic fiierunt. Dans le cimetière des SS. Marcellin et Pierre, dans le cimetière de Prétextât, dans la partie du cimetière de Saint-Gallixte, appelé par M. de Rossi la région Libérienne, on rencontre également les noms d'amateurs de Fantiquité, antiqvitatis amatores, perscrvtatores ANTiQviTATis ; c^est aiusi que se désignaient euxmêmes les amis de Pomponius Lœtus , les membres de la fameuse Académie romaine, réunis autour de ce lettré : ils vinrent plusieurs fois dans les souterrains, et en inscrivant sur les parois les noms de forme classique par lesquels ils se plaisaient à se désigner, ils ont transmis le souvenir de leurs études, peut-être celui de leurs débauches (i), et assurément celui de la hiérarchie qui existait entre eux « sous le règne du Souverain- Pontife Pomponius » : régnante pom. pont, max., dit une inscription de 14/5, pomponivs pont. max.
PANTAGATHVS SACERDOS ACHADEMIAE ROM. .«MILIVS
VATVM PRiNCEPs. « Pompouius, Souvcralu- Poutifc; Pantagathus, prêtre de PAcadémie ; Emile, prince
(i) Car on lit : Minutiu rom. piip. dclitie, c'est-à-dire « Minutius romanarum puparum deliciae, » dénomination mise comme un titre d'honneur qui porte avec elle sa lumière. (Voir M. de Rossi, Roma sotter., t. I, p. 3 et suivantes.)
des poètes. » Y avait-il dans ces appellations un jeu de philosophe et de rhéteur? Etait-ce une parodie du pontificat et du sacerdoce chrétien, et, comme on Ta cru, l'organisation d'une société secrète dirigée contre le Pape et contre TEglise ? Il est difficile de porter un jugement; mais cette confidence, comme dit M. de Rossi, faite aux sombres souterrains et que ne recueillit aucun contemporain, pas même les adversaires de Pomponius, qui lui reprochaient d'être un idolâtre et un conspitateur , est assurément fort curieuse. Quoi qu'il en soit, ces premières courses dans les souterrains n'amenèrent aucun résultat scientifique. Les recueils d'inscriptions dus au soins de ces lettrés ne contiennent aucune inscription tirée des Catacombes, et leurs livres en disent à peine un mot.
Sous Jules II et Léon X, quelques pèlerins descendirent sous la basilique de Saint-Pancrace ; mais les mentions signalées sont plus rares, et il semble que les visiteurs aient été moins nombreux au seizième siècle qu'au quinzième. Toujours est-il qu'aucun des nombreux érudits que Rome renfermait, n'eut encore la pensée d'étudier les anciens cimetières. Panvinius, dont le nom se trouve inscrit dans le cimetière de Sainte-Agnès, cite bien les noms de quarante-trois cimetières, mais en assurant que trois d'entre eux seulement existaient encore, tant il avait pris peu la peine de
s'assurer par lui-même de leur état actuel. Aussi, lorsque, le 3i mai iS/S, dix ans après la publication du livre de Panvinius (i), des ouvriers, extrayant de la pouzzolane sur la voie Salaria, firent etfondrer une voûte, et que sous cette voûte apparurent des peintures, des inscriptions, des sculptures, et qu'à côté on reconnut des lucernaires, des souterrains étroits, puis de plus grandes chambres, cet événement produisit Feffet d'une révélation. On accourut de Rome pour visiter le souterrain. C'était l'extrémité du cimetière Jordanorum ou de Saint-Alexandre. Baronius, déjà occupé à faire son histoire de l'Eglise, y arriva des premiers ; après lui, vinrent un savant religieux dominicain, Ciacconio, et un jeune gentilhomme flamand son ami, Philippe de Winghe.
Ciacconio et de Winghe furent les premiers à attacher leurs noms à une série dMtudes sur les peintures et les sculptures trouvées dans les cimetières souterrains. Malheureusement, Ph.de Winghe mourut jeune, en 1592, sans avoir rien imprimé, et on ignorait même le sort de ses dessins, gardés par ses frères à Tournay, lorsque récemment une partie d'entre eux a été retrouvée dans un manuscrit de Claude Ménétrier, possédé aujourd'hui par M. de Rossi. Un autre Flamand,
(i) De ritu sepeliendi mortuos apud veteres christianos et. 4e eorumdem cœmefeyiis. Cologne, i568.
Jean L'Heureux, connu sous le nom grec de Macarius, continua les travaux de son compatriote et prépara un ouvrage qui, de nos jours seulement, a été imprimé par les soins du P. Garrucci (il. Ciacconio ne publia rien non plus, et laissa seulement des manuscrits aujourd'hui dispersés en plusieurs bibliothèques ; mais Ciacconio fut très-lié d^amitié avec Bosio, et c'est Bosio, successeur immédiat de ces savants, qu'il faut saluer comme le Colomb de la Rome souterraine, selon l'expression du P. Marchi (2), répétée par M. de Rossi : Bosio est le véritable fondateur de V archéologie chrétienne.
Antoine Bosio, né à Malte vers iSjô, était par conséquent âgé de 18 ans, lorsque, pour la première fois, le 10 décembre idqS, il descendit dans les galeries d'un cimetière de la voie Ardéatine : il s'y perdit un moment au milieu des ténèbres, mais il en revint ravi de ce qu'il avait vu, et honteux, disait-il, de penser qu'il aurait pu laisser sa misérable dépouille près des tombeaux des martyrs.
Pendant trente-six ans, Bosio ne cessa de parcourir tous les souterrains, allant, dans son ardeur pour rétude, jusqu'à y passer de suite des jours et des nuits ; toujours le crayon à la main, il relevait les inscriptions, faisait dessiner les peintures, afin de décrire ensuite, d'après un ordre topographique,
(i) Hagioglypta sive picturœ et sculptunv sacnv antiquiores, prœsertim qiiœ Romœ reperiuntur, explicatœ. Paris, Didot, 1859. — (2) Monumenti délie arti cristiayie, p. 3.
les cimetières et les objets qu'il y découvrait. En même temps, travailleur infatigable, il ne cessait de touiller les bibliothèques afin d'extraire des collections des Conciles, des livres des saints Pères, des actes des martyrs, des traités de théologie, comme aussi des ouvrages d'auteurs profanes, les passages qui, à quelque titre que ce fût, pouvaient servir à expliquer et commenter les monuments mis au jour.
« Il n'est qu'un moyen de pénétrer utilement dans la connaissance des anciens âges (il faut ajouter de toutes les époquesi, a écrit le savant M. Ed. Le Blant (i), c'est de lire avec patience les textes qu'ils nous ont transmis. Quelquefois rude et difficile, ce travail de première main n'est jamais infécond ; pour qui veut l'entreprendre et voir ainsi autrement qu'avec les yeux et par les citations des autres, les horizons grandissent, les questions apparaissent et s'éclairent : l'essayer une fois, c'est s'en éprendre, car rien n'est profitable au même degré. Bosio l'avait compris, « et quatre énormes in-folio (d'autres ont été perdus), remplis de citations entièrement copiées de sa main, témoignent de ses immenses lectures et de son application à remonter aux sources.
C'est ainsi que, par l'étude dans les livres et l'examen dans les souterrains, Bosio préparait la
(i) Correspondant, 25 août i865, p. 853.
publication de son grand ouvrage. Avant lui, quelques parties de trois ou quatre cimetières, sur la voie Salaria, la voie Appia et la voie Flaminia, avaient seules été visitées. Bosio pénétra dans trente environ. Malheureusement, il mourut en 1629 sans avoir rien imprimé. Son manuscrit, légué par testament à TOrdre de Malte, était déjà connu du cardinal François Barberini, neveu du pape Urbain VIII ; le cardinal chargea le P. Severano, prêtre de la Congrégation de FOratoire, de compléter le travail, ^impression, faite aux frais de rOrdre, dirigée par Ottavio Pico, fut achevée en septembre 1634, après avoir été commencée en i632. L^ouvrage était dédié au pape Urbain VIII. Malgré des suppressions assez notables faites par Severano, malgré des augmentations etdes corrections inhabiles, la Roma sotteranea de Bosio répondit à l'attente générale, car elle porta sur les origines du christianisme une lumière nouvelle et eut Finestimable fortune de préparer la conversion de plusieurs protestants.
Réimprimée à Rome en i65o, abrégée en Allemagne en 1668, et en Hollande en 1671, la Roma sotteranea devint dès lors Pouvrage classique de ceux qui voulurent étudier les antiquités chrétiennes. Dans un premier livre, Bosio parlait des cimetières en général, des martyrs et du soin donné par les chrétiens à Tensevelissement des corps : dans le second, il décrivait, Tun après Tautre, les
cimetières situés sur la rive droite du Tibre, depuis le Vatican jusqu'à la voie de Porto ; dans le troisième, ceux situés sur la rive gauche, depuis la voie d'Ostie jusqu'à la voie Flaminia ; dans le quatrième, Bosio expliquait le sens des symboles et des peintures qu'il avait trouvés, et dont il avait fait exécuter les dessins en planches gravées. Toutes les notions recueillies par les anciens auteurs et la description d'un grand nombre de monuments découverts, étaient ainsi réunies pour la première fois. Néanmoins, malgré sa méthode parfaite^ à la fois topographique et historique^ malgré sa science profonde, Bosio ne put restituer aux cimetières souterrains de Rome et leur vrai nom et leur histoire : il manquait des éléments nécessaires pour arriver à ce résultat; car une fois seulement, trouvant des images de saints réunies à des inscriptions, cette découverte lui suffit pour reconnaître avec certitude que le cimetière où étaient ces images était le cimetière de Pontien. S'il en eût rencontré en d'autres lieux, il eût sans doute indiqué de même leurs noms véritables.
Un autre prêtre de l'Oratoire, le P. Aringhi, publia, en i65i, une traduction latine de l'œuvre de Bosio (i). Malheureusement, Aringhi y joignit d'inutiles paraphrases et de prolixes additions, qui
(i) Sous le titre de Roma subterranea novissima... post Antonium Bosium, 2 vol. in-folio. Romse, i63i.
ID
déparent le volume. Ces taches ne nuisirent pas cependant au succès de la publication, qui eut une seconde édition à Cologne et à Paris en i65g. Mais après Bosio, les études sur la Rome souterraine ne furent plus continuées avec la méthode suivie par ce travailleur illustre et infatigable.
Les travaux étaient entrepris soit par des particuliers ou des communautés religieuses qui en obtenaient la permission des papes, soit par la commission chargée bientôt (sous Clément IX, en 1668) de la recherche des reliques sacrées. On ne peut vraiment comprendre, dit M. de Rossi (i), comment les hommes très-savants qui alors florissaient à Rome sous des Souverains-Pontifes, savants eux-mêmes, ne sont pas descendus dans les Catacombes, n'ont pas surveillé les fouilles et n'ont pas repris, pour en raconter les résultats, la méthode du grand Bosio. Tant de négligence est déplorable, continue justement le savant maître, car rien ne peut remplacer la perte des monuments alors intacts et la perte des observations qui auraient été faites pendant les travaux pour découvrir les monuments.
Les fouilles étaient pratiquées sans plan arrêté^ dans le seul but de trouver une relique ou de découvrir une inscription, une sculpture, un objet antique, sans se soucier de savoir — ce qui était
{\) Roma sotter., t. I, p. 49.
très-imporiant — à quelle place avait été posée cette inscription, cette sculpture, cette peinture.
Fabretti (-f- 1700), nommé en 1688 gardien des cimetières souterrains, réagit contre cette négligence et raconta, dans un chapitre de son Recueil d'Inscriptions^ la découverte récemment faite de deux cimetières, Tun sur la voie Latine, l'autre sur la voie Labicane (i). Le 3o septembre 1704, le pape Clément XI défendit, sous des peines sévères , la destruction des inscriptions anciennes , païennes ou chrétiennes, et désigna le savant François Bianchini pour veiller à Pexécution de Tédit.
Après Fabretti, son successeur, le chanoine Boldetti (H- 1749), recueillit les résultats de plus de trente années d'excavations récentes, et publia ainsi de nombreux monuments (2) ; mais Boldetti fut vague et distrait dans les indications de la provenance des objets, négligent dans leurs descriptions. 11 ne suivit aucun ordre topographique, et bien que doué d^un œil très-exercé, il ne sut ou ne voulut (car il était d'une modestie rare) coordonner tant de richesses. Marangoni (-h lySS), qui, ainsi que Buonaruoti, avait aidé Boldetti dans son récit des découvertes récentes, comprenait la nécessité de joindre les notes historiques et topographiques aux explications des monuments. Il
(i) Inscript ionum antiqur.rum explicatio. Romae, 1699, infolio, ch. VIII. — (2) Osserva^ioni sopra i cimiteri de' sancti martiri cd antichi cristiani di Roma. Roma , in-folio, 1720.
poursuivait ainsi depuis dix-sept ans le travail méritoire de décrire les fouilles, lorsque, par un malheur irréparable, ses papiers devinrent la proie des flammes. Ce savant prêtre publia, en 1740, dans Tappendice aux actes de saint Victorin, les rares fragments échappés à Tincendie (i). Le P. Lupi, ami de Boldetti et de Marangoni, s'occupa des Catacombes , principalement dans sa dissertation sur les baptistaires 12'-, mais ses travaux sont surtout précieux pour Tépigraphie chrétienne (3K Bottari (-4- 1775^, qui vint après ces savants , reçut du Pape Tordre de réimprimer Fouvrage de Bosio, mais il eut le tort de délaisser complètement Pœuvre du maître et de lui préférer celle de Boldetti. De plus, Bottari ne descendit pas dans les souterrains; il se contenta d'y envoyer des ouvriers, dont les rapports souvent inexacts Pinduisirent en erreur; s'il fit preuve d^érudition dans Pinterprétation des monuments, il ne suivit aucun ordre, et négligea d'étudier la topographie des cimetières (4]. Son exemple entraîna encore les érudits dans la voie funeste ou ils avaient trop de propension à se laisser aller.
(i) Acta S. Victorini. Roma, în-^" , 1740. — (2) Disserta ^ioni , lettere del P. Ant. Maria Lupi, poste in luce da Zaccaria. Faenza, 1785, t. \, p. 5i. — (3) Dissertatio et animadversiones ad nuper inventum Severœ martyris epitaphium. Panormi, in-folio, 1734. — (4) Scidture e pitture sagre estratte dai cimiteri di Roma. Roma, 3 vol. in-folio, 1737-
Ils avaient abandonné le système topographique dans Texamen des curiosités archéologiques, c^està-dire qu^ils n'étudiaient plus les monuments dans leurs relations naturelles avec le site oii ils se trouvaient et conjointement avec les autres monuments au milieu desquels ils gisaient cachés et ensevelis. Livrées à des ouvriers ignorants et cupides, les Catacombes furent de plus en plus dévastées, et ces dévastations durèrent jusqu'à nos jours. On emporta les pierres des inscriptions et on les dispersa partout : dans Téglise S. Maria in Transtevere à Rome , à Naples , à Anagni , à Velletri, etc. Sans doute la science des antiquités chrétiennes continua de fleurir avec Mamachi, Olivieri, Fontanini, Paciaudi , Mazzochi, Foggini, Zaccaria, Garampi, Borgia et beaucoup d'autres ; mais V expérience des monuments interrogés sur place manqua à ces érudits. Ils étudièrent dans leur cabinet les camées, les ivoires, les médailles , les marbres enlevés des Catacombes et aussitôt dispersés. Benoît XIV commença cependant à réunir quelques-uns de ces trésors dans la bibliothèque vaticane, mais combien furent à jamais perdus! Pour citer un exemple de la négligence des grands archéologues de ce temps, je rapporterai ce fait, qu'on présenta un jour à Gaëtano Marini un marbre découvert dans les souterrains, indiquant un sépulcre placé dans la crypte de Damase, sans que Marini eût la curiosité d'aller en
visiter remplacement; il n'eut pas même la pensée dUnterroger les ouvriers qui lui apportaient ce fragment sur Tendroit précis où il avait été trouvé. Le savant resta de même immobile, lorsqu'on découvrit la crypte du martyr Hippolyte; et M. de Rossi constate avec douleur que, presque de nos jours, ces cryptes illustres furent retrouvées, pillées, dévastées, peut-être irréparablement, et qu'un Gaëtano Marini ne sut pas même en prendre note, tant était grand l'oubli où étaient tombés les enseignements de Bosio !
Seroux d'Agincourt, qui travaillait à une Histoire de la décadence de l'Art (Paris 1823, infolJ, s'imagina alors de détacher des parois des Catacombes un grand nombre de fresques, et enseigna ainsi aux modernes fossores un dernier moyen de destruction; car, pour un fragment conservé intact, dix autres tombaient en poussière durant l'opération. Après d'Agincourt, des ouvriers, plus inhabiles encore, tentèrent quelquefois ces essais malheureux, et ainsi périrent de nombreuses peintures.
Pendant les premières années de notre siècle, les études furent interrompues par la Révolution et les guerres qui la suivirent; mais les dévastations continuèrent. Cependant le gardien des reliques sacrées, Ponzetti, entreprit alors de noter, année par année, les découvertes faites dans les souterrains, et ce travail s'est continué presque
sans interruption jusqu'à nos jours. Néanmoins les préjugés s'enracinèrent, les erreurs se répandirent. Artaud les recueillit dans son Voyage dans les Catacombes de Rome (1810); et, maigre sa science, Munter ne sut éviter d'absurdes assertions. L'abbé Settele, mathématicien et archéologue érudit, auteur de dissertations dont le mérite n'est point effacé, chercha à réagir contre cette ignorance en appelant l'attention sur Thistoire, l'antiquité et l'importance des cimetières de Rome (i). En Allemagne, Rustell avait publié, en i83o, un remarquable article sur les Catacombes, inséré dans une Description de Rome publiée à Stuttgard (2J ; Bellermann, dans son Traité sur les Catacombes chrétiennes et en particulier sur celle de Naples (1839) (3), admit la plus part des jugements de Rôstell. En France, M. Raoul Rochette, dans trois Mémoires sur les antiquités chrétiennes des Catacombes, lus en 1837, et publiés dans le tome XIII des Mémoires de V Académie des ins~ criptions et dans son Tableau des Catacombes (1837), mêla, comme nous le verrons, de notables erreurs à de justes appréciations. En Italie, le commandeur P. E. Visconti, dans une dissertation sur les polyandres des martyrs et dans d'autres opuscules; Mgr Bartolini, depuis cardinal,
(i) Voir Atti délia Pont. Accad. d'archeolog., t. II, p. 43. — (2) T. I, p. 355, en allemand. — (3) En allemand, à Hambourg, 1839.
dans un travail sur le cimetière de Sainte-Eugénie, le long de la voie Latine; le savant abbé Cavedoni (i) et d'autres érudits, Polidori, Biraghi, Secchi, Brunati, tournèrent souvent leur attention vers les antiquités chrétiennes. L'opinion s'intéressa à ces travaux et on put espérer un retour favorable. En 1 841, le P. Marchi, ayant succédé au chanoine Settele dans la charge de custode des cimetières , commença les travaux qui devaient aboutir, en 1844, à la publication de la première partie d'un ouvrage dont le plan embrassait l'architecture, la peinture et la sculpture (2) ; le Car^ dinal Wiseman en répandit les notions dans son livre bientôt populaire sur Fabiola, ou Féglise des Catacombes (1854). Lorsque la Révolution, maîtresse à Rome, en 1848, eut contraint la France, devenue la mandataire des peuples chrétiens, à occuper la Ville éternelle, le gouvernement français profita de son autorité pour faire publier, par M. Perret, le grand recueil les Catacombes, où de nombreuses peintures, sculptures et inscriptions étaient reproduites. Très-secondaire sous le rapport de la science, un peu fantaisiste par Texécution, cette publication, magni-
(i) Ragguaglio critico dei monumenti délie arti cristiane primitive. Modena, 1849,111-80, etc. — (2) Architettiira délia Roma sotterayiea cristiana, per cura di G. M.: in-40, Roma, 1841. Premier et unique volume de Monumenti primitivi délie arti cristiane nella metropoli del cristianismo.
tique au point de vue matériel, eut du moins le mérite d^ippeler Pattention sur une partie des richesses cachées dans les souterrains.
Mais tout allait être renouvelé, car le P. Marchi encourageait un jeune homme déjà savant à publier un recueil d^inscriptions chrétiennes, et sous la direction de son maître, comme il se plaît encore à le nommer, ce jeune homme, J.-B. de Rossi, devenu bientôt maître lui-même et maître illustre, s'appliquait aux études qui immortalisent son nom en nous rendant la véritable Rome souterraine. Grâce à un zèle infatigable, à une érudition immense dans la double antiquité sacrée et profane; grâce à une excellente méthode, à une faculté d'induction ou à un instinct de devination, vraiment remarquable, le chevalier, depuis commandeur J.-B. de Rossi, aidé par les travaux géologiques, architectoniques, ichnographiques et ortographiques de son frère Michel de Rossi, inventeur d'un appareil merveilleux pour la levée des plans (i), a imprimé à l'étude des antiquités chrétiennes
(i) M. Bertrand, de l'Académie des sciences, a dit : « L'appareil de M. de Rossi avait pour but de transformer en une opération purement mécanique la levée des plans dans les galeries d'un souterrain. A l'aide decetappareil, tout homme, n'eût-il jamais appris la géométrie, peut dessiner exactement à l'échelle le plan des galeries souterraines. Il suffit de promener l'instrument dans toutes les galeries successivement, pour qu'un crayon, mis en mouvement par la marche même de l'appareil, dessine lui-même la représentation de la galerie. » {Journal des Savants, 1866, p. 21.)
une direction nouvelle. Laméthode de Bosio était rept^ise, et M. de Rossi a pu, ce que n'avait pas fait Bosio, restituer le iiom^ la topographie et la chronologie des monuments^ par conséquent écrire Vhistoire de chaque cimetière.
Depuis le mois de novembre i85i, une commission d'archéologie sacrée, instituée par le pape Pie IX, a chaque année ordonné des fouilles qui, suivies avec méthode, ont, sur l'indication de M. de Rossi, amené d'importantes découvertes. Un mot le fera comprendre. Depuis deux siècles et demi on avait trouvé seulement trois monuments historiques, intéressants sans doute, mais néanmoins de second ordre : les peintures de saint Abdon et de saint Sennen, reconnues par Bosio, en 1619; la crypte des saints Félix, Adauctus et Mérita trouvée par Boldetti en 1720; Pépitaphe et les reliques de saint Hyacinthe découvertes par le P. Marchi, en 1845. Or M. de Rossi a déjà fait déblayer huit ou dix cryptes historiques des plus importantes, et l'argent seul lui manque pour en découvrir de nouvelles; aussi les travaux de ce grand savant catholique ont-ils arraché à tous les érudits de notre âge un cri d'admiration et de reconnaissance (i).
(i) Ces travaux ont été souvent arrêtés par le mauvais vouloir des possesseurs du sol, qui soulèvent encore la prétention absurde en droit, déplorable au point de vue scientifique, d'être propriétaires des cimetières, anciennes possessions de l'Eglise, qui s'étendent au-dessous de leurs vignes.
Le premier volume de Roma sotteranea cristiana a été publié en 1864, le second en 1867, le troisième en 1877.
De nombreux articles de Revue, des brochures ou des livres, sont venus signaler à Tattention publique les découvertes obtenues. Citons seulement ici M. Vitet et M. Beulé, dans le Journal des Savants (i865 et 1866); M. E. Le Blant, dans le Correspondant (25 août i865); M. Caillette de THervilliers, A travers les Catacombes (Paris, i865) ; M. Desbassyns de Richemont, dans la Revue des questions historiques (i'^'" janvier 1869), etc. En Belgique, M. Tabbé Delvigne a publié un résumé substantiel des enseignements de M. de Rossi; en Angleterre, MM. Spencer Northcote et Brownlow ont, sous les yeux du savant romain, donné un abrégé de la Roma sotteranea , excellent ouvrage qui a été traduit en français, et augmenté par M. Paul Allard, sous le titre de Rome souterraine (i) ; un livre analogue, écrit par M. Kraus, a paru, en 1873, à Fribourg (2). En
(i) Un vol. in-8% avec planches. Paris, Didier, 1872. — (2) Die romischen Katakomben von I. Spencer Northcote und Brownlow, bearbeitet von Dr Franz Xav. Kraus, iSyS. M. Th. Roller, pasteur protestant, prépare un grand volume in-4° sur les Catacombes, dont la préface a paru dans la Revue chrétienne, juillet 1874, p. 438. Cet ouvrage, orné de cent planches, doit se terminer par des conclusions sur l'histoire du dogme; mais à en juger par deux pages mises à la suite d'un travail de cet auteur sur l'église souterraine
Russie, M. Alexis von Fricken publie sur les Catacombes un ouvrage dont le premier volume a paru en 1872. N^oublions pas que M. Tabbé Martigny, auteur de travaux estimés sur Tarchéologie sacrée, a condensé, dans son Dictionnaire des Antiquités chrétienjies^ les notions les plus précieuses : M. de Rossi a tenu à rendre un public hommage à cet ouvrage, « si utile pour tous ceux qui s'appliquent à l'étude de l'archéologie chrétienne (i). « Ajoutons enfin que M. de Rossi continue le cours de ses études dans le Bullettino di archeologia cristiana, recueil important où le lecteur est mis au courant de toutes les découvertes qui peuvent intéresser les études sur Tarchéologie chrétienne (2).
Mais il faut indiquer par quelles études immenses sur les sources historiques M. de Rossi a été amené à ses découvertes et à l'aide de quels documents l'é?'udition du savant a pu à coup sûr diriger la pioche de l'ouvrier.
de Saint-Clément à Rome, ces conclusions seront bien erronées, bien contraires à l'histoire. — (i) « Posso promettere senza tema d'esser smentito che largo frutto ne coglieranno cultori délia scienza antiquaria cristiana. » (Roma, t. I, p. 81.) Le Dictionnaire a eu une seconde édition. — (2) Tout ecclésiastique qui ne recevrait par le Bullettino de M. de Rossi devrait être abonné à la traduction française, le Bulletin, par M. le chanoine Martigny, qui paraît tous les trois mois, à Bellay (Ain).
Documents concernant les cimetières : i" martyrologes; 2" calendriers; 3" Vies des Papes; 4" livres liturgiques; 5° itinéraires.
// ne î^este sur les cimetières de Rome presqu aucun document datant des trois premiers siècles. Pendant la persécution de Dioclétien, les livres ecclésiastiques furent livrés aux flammes, et alors certainement les archives de TEglise furent détruites. Saint Augustin parle bien de pièces trèsanciennes, produites par les Donatistes dans leur discussion avec les Catholiques, mais ces pièces ont péri.
Sans doute Fauteur encore inconnu du livre Philosophumena , saint Cyprien dans ses Lettres et Eusèbe dans son Histoire, ont parlé en général des cimetières chrétiens ; mais pour trouver des documents spéciaux, il faut descendre à une époque moins ancienne. Ces documents., émanés de divers auteurs, d^àge différent et par conséquent d^une autorité inégale, renferment, malgré leur incohérence, un vrai trésor de renseignements. Ce sont : 1° les martyrologes; 2*^ les calendriers ; 3" les Vies des Papes; 4° les livres liturgiques; 5° les
anciennes topographies et les anciens itinéraires.
Les erreurs accumulées pendant les siècles, où la tradition historique se perdait, abondent dans ces documents, mais le fond en est vrai ; et en confrontant entre eux leurs témoignages divers, M. de Rossi a pu, grâce à son esprit critique, reconnaître un ensemble de faits, dont les monuments découverts sous nos yeux sont venus attester la vérité. Il faut brièvement parler de chacune de ces classes de documents.
1° Fiorentini a publié à Lucques, en 1668, le plus vieux martyrologe, Vetustius occidentalis Ecçlesice martyr ologium^ auquel il assignait pour date le septième ou le huitième siècle. Mansi, qui appelait cet ouvrage un résumé de martyrologes plutôt qu'un martyrologe, a jugé qu'il contenait beaucoup de fragments d'anciennes hagiologies. M. de Rossi, en étudiant attentivement les sources, a formulé nettement des conclusions dans le même sens, et a retrouvé dans le Martyrologium vetustius les traces du martyrologe compilé par le pape Anteros en 236 ; il y vit également les traces d'un autre martyrologe recueilli par les papes Melchiade et Boniface I", au quatrième siècle. Les plus anciens martyrologes romains, cachés en partie aux regards vulgaires, se sont donc découverts aux yeux du savant, dans le texte édité par Fiorentini. Pour obtenir ce résultat et triompher des difficultés incroyables soulevées par la corruption et la
confusion qui régnent dans les textes, il a fallu, on le conçoit, beaucoup de sagacité.
Le petit martyrologe romain dressé au huitième siècle parle également des cimetières de Rome ; mais que d^erreurs déjà étaient accumulées dans cette compilation faite sans aucun caractère officiel ! Ici encore, il a fallu rechercher dans les bibliothèques les divers manuscrits, les classer par familles et remonter à leur origine qui seule peut fixer leur valeur. Ces martyrologes sont loin de renfermer tous les noms des martyrs. La thèse des protestants, qui, comme Dodwell,ont voulu soutenir leur petit nombre [De paiicitate martyrwm^ se trouve démentie par la découverte de nouveaux monuments; et des noms de confesseurs de Jésus- Christ jusqu'alors ignorés sont mis au jour [i].
Quant aux actes particuliers de martyrs, on sait qu'il y en a peu qui soient contemporains des siècles de persécution. Ceux même des saints Pierre et Marcellin commentés par Mazocchi, ceux de sainte Cécile édités par dom Guéranger, et de sainte Agnès publiés par Mgr Bartolini, quoique ayant une très-grande autorité, ne sont pas contemporains des faits qu'ils racontent. Mais encore qu'ils ne soient pas exacts en toutes leurs parties,
(i) Le plus ancien martyrologe d'Orient parvenu jusqu'à nous, indépendant de la compilation hiéronymienne, a été découvert en 1866, par M. Wright, dans un manuscrit syriaque de 412.
ils offrent pour la plupart une vive peinture des premiers temps et des premiers usages. Aussi ces actes, lorsqu'ils ont été écrits avant le huitième siècle, c'est-à-dire avant Tabandon des monuments dont ils parlent, contiennent des indications de grand prix ; même après cette époque, il ne faut pas les mépriser absolument. Au huitième siècle Beda, au neuvième siècle Adon, suivi par Usuard, ont fait grand usage des actes des martyrs ; et les Prolégomènes écrits par le P. Sollier en tête de son édition d'Usuard, sont, selon M. de Rossi, le plus docte et sagace traité écrit jusqu'à ce jour sur les martyrologes.
Le pape Damase, au quatrième siècle, composa en vers les éloges de nombreux martyrs ensevelis dans les Catacombes. Ces vers, en partie perdus, que l'on retrouve dans les antologies compilées au temps d'Alcuin, renferment de précieuses indications historiques et topographiques. Au seizième siècle, cinq seulement des pierres où ces éloges étaient gravés existaient dans les basiliques romaines. Depuis^ Marangoni sauva des mains des ouvriers, qui se préparaient à la scier, la grande inscription placée aujourd'hui le long de Tescalier de réglise Sainte-Agnès. M, de Rossi a retrouvé à son tour, dans les galeries souterraines, de nombreux fragments de ces inscriptions, reconnaissables au premier coup d'œil par l'élégance de leurs caractères, imaginés par Furius Dionisius Filocalus.
Cet habile calligraphe du pape Damase est celui-là même qui fut Téditeur de TAlmanach chrétien de 354, dont nous allons parler.
2° Outre les martyrologes, les actes et les éloges des martyrs, M. de Rossi s'appuie en effet sur une sorte d'Almanach chrétien j»our la ville de Rome. La dernière rédaction que nous en possédons, publiée à Anvers en 1634 par le Jésuite Gilles Boucher (Egidius Bucheriusi d^ns \e De Doctrina temporiim, fut faite sous le pape Libérius, en 354, par Furius Dionisius Filocalus. Cet Almanach contient des documents reconnus alors comme officiels : le calendrier astronomique et civil pour Tannée; — le cycle lunaire adopté par TEglise romaine pour fixer la Pâque; — la série des consuls, évidemment tirée des fastes capitolins; — la table du jour de Pâques mentionné pour cent ans, à partir de Pan 3 12, cette première année de paix et de triomphe pour TEglise ; en sorte qu'on reconnaît là une nouvelle édition du Calendrier ecclésiastique dont le pape Melchiade ordonna la publication. Après ces documents, on trouve la liste des préfets de Rome de 254 à 354; la liste des jours de la déposition^ c'est-à-dire de la mort des papes, depuis Lucius jusqu'à Sylvestre, auxquels on a ajouté ensuite Marc et Jules (255-352); Tindication des jours de la mort d'un certain nombre de martyrs avec la mention assez fréquente des cimetières où reposaient leurs corps. Enfin, Tou-
vrage se termine par le catalogue des Papes, dit catalogue libérien, parce qu'il s'arrête à Libère, Ce catalogue provient de compilations successives : la première comprend les noms des papes depuis Pierre jusqu'à Urbain, extraits du travail de saint Hippolyte ; la seconde, ceux depuis Pontien jusqu'à Lucius, est fournie par une chronique contemporaine; la troisième, ceux depuis Etienne jusqu'à Marc; enfin une autre compilation ajoute les noms des papes de Marc à Libère.
3" Les vies des papes, ou mieux le Livre pontifical, Liber^jponti^aJis^ est connu sous le nom d'Anastase, bien qu'on sache très-bien aujourd'hui qu'Anastase n'en fut point le compilateur, et que les vies ont été écrites bien antérieurement à cet écrivain du neuvième siècle (i). Le travail à entreprendre était donc de discerner quelles étaient les leçons les plus anciennes, et M. de Rossi l'a fait en des pages où son esprit critique se révèle admirablement. La première source du Livre pontifical est précisément le catalogue des Papes inséré dans PAlmanach de Filocalus, et cette petite chronique écrite, au temps du pape Lucius, par le continuateur du catalogue dressé par saint Hippolyte. Il faut ensuite descendre au sixième siècle, en 53o, sous le pape Félix IV, pour trouver une nouvelle
(i) De vitis Romanorum pontifie um, eum )wtis Blanehinii ; 4 vol. in-folio, 1718-1723.
recension du Livre pontiiical, celle qui nous est parvenue.
4° N'oublions pas de citer parmi les sources consultées les anciens livres liturgiques, comme le Sacramentai'ium ^ conservé à Vérone, écrit au temps du pape Léon le Grand, qui contient le plus ancien recueil de prières liturgiques de TEglise romaine (il, et ce cajpitulare Evangeliorum^ pour indiquer les Evangiles qui devaient être chantés à la messe le jour de la fête de chaque saint (2). Ces livres contiennent sur les cimetières des indications, peu nombreuses sans doute, mais que M. de Rossi n^a pourtant pas négligées.
b^ Les anciennes topographies et les anciens itinéraires sont, au contraire, des documents les •plus précieux : délaissés jusqu^ici, leur étude a été la clef de la science moderne.
Les topographies de la Rome païenne, la Notitia regionuni iirbis Romœ, le Ciirioswn iirbis Romœ^ ne disent p^s un mot des cimetières, en sorte qu'on se tromperait beaucoup si Ton voulait abuser du silence d'un document pour discréditer leur antiquité.
La première mention des cimetières se trouve dans une description de Rome, écrite en 449 ; le
(i) Publié par Muralori, Liturgia Rovi. vctits, t. I, p. iG. — (2) Publié par Fronton, par Martcnc, Thes.anecd., t. V, p. (33, et enfin par Georgi, De Liturgia Rom. Pontifie., t. ni, p. 232.
manuscrit unique est conservé à Bruxelles. Le cardinal Mai a publié (i) une autre description sommaire de Rome, tirée d^un manuscrit syriaque, écrit en 540. Mais ces descriptions ne fournissent pas tous les renseignements que nous aurions le droit d'espérer, et ils gardent le silence sur beaucoup de monuments importants.
Un papyrus du commencement du septième siècle, conservé dans le trésor de Téglise Saint- Jean-Baptiste, à Monza, édité successivement par Muratori, Gori, Ruinart, Frisi et Marini (2), qui en donna la meilleure édition et en montra la valeur, fournit de précieuses indications topographiques sur les cimetières. En eifet, ce papyrus indique la place où avaient été prises des huiles envoyées à la reine des Lombards, Théodelinde, par un abbé Jean. Les noms des tombeaux, devant lesquels brûlaient les lampes où ces huiles ont été recueillies, sont relatés au fur et à mesure que Ton les a prises dans les cimetières; cet inventaire, dressé par Fabbé Jean, devient donc un véritable itinéraire. Il ouvre la voie aux quatre principaux documents à l'aide desquels M. de Rossi a pu reconnaître la position exacte des différents cimetières et des cryptes dans ces cimetières.
(i) Script. Veter., t. X, p. 12-14. — (2) Papiri diplomatici, p. 377. Les dessins de ces ampullœ ont été publiés pour la première fois en totalité dans l'ouvrage en cours de publication du P. Garrucci, Storia délie artc cn'stiana, tav. 4?2 et 433.
Le premier et le plus important de ces docu- j. ^ ments, conserve autrefois à Salzbourg, aujourd'hui à Vienne, a été édité, en 1777, par Froben, dans les Œuvres d'Alcuin, bien qu'il n'y ait au- / cun rapport entre cette œuvre et les écrits du savant moine. Nous avons ici le récit d'un voyage fait aux tombeaux des martyrs par un pèlerin sous le pape Honorius (625-638). On conçoit dès lors quelle doit être son autorité, car le pèlerin raconte ce qu'il a vu dans un temps ou aucun tombeau n'avait été dévasté (i). Tout est clairement indiqué, et on retrouve encore aujourd'hui la voie qu'il a suivie. Q
Le second document en importance, vu la pré- cision des renseignements, écrit probablement en- v/p
tre 648 et 682, fut inséré, au douzième siècle, par
Guillaume de Malmesbury, dajis le Gesta Regiim Anglorum (2).
Le troisième,' tiré d'un manuscrit de Wurtz- p bourg, datant du djxième siècle, édité par Eckart, '^ en 1729 (3), est, comme le second, une topogra- Y*" phie méthodique, extraite de notes diverses, abré- '^•^ gée sans doute d'une description plus étendue, aujourd'hui perdue.
(i) Le texte a été revisé par M. de Rossi, Roma, t. I, p. i38. — (2) Imprimé souvent, la meilleure édition de cette chronique a été donnée par M. Th. Duffus Hardy. Londres, 1840. La topographie est au t. Il, p. 539-544. — (3) Dans Commenta)-, de rébus Francice occidentalis, t. I, p. 83 1.