‹ Les catacombes de RomeChapitre 1 sur 36 · BIBLIOPHILE · texte numérisé non relu

BIBLIOPHILE

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MELINE, GANS ET C0HPA6NIE.

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la vue, puisqu'elle dominait le magnifique panorama de Rome, se trouvait, à cette époque, dans la partie la plus déserte et la plus malsaine de cette ville. Le mont Pincio, qui fut autrefois couvert des jardins de Lucullus, de Salluste et de Domitîen , n'offrait alors que des terrains en friche , des broussailles , des décombres et des masures habitées par de pauvres gens, au teint hâve et livide, consumés par la fièvre ou la malaria, mauvais air qui s'est emparé de certains quartiers de Rome; la place d'Espagne était tracée et nommée, mais non bâtie, et ce gigantesque escalier à double rampe et à balustres de marbre qui se déroule aux pieds du couvent de la Trinité et forme un merveilleux amphithéâtre, voyait à peine quelques moines, quelques pèlerins et quelques artistes monter ou descendre les cinq cents degrés qu'il faut franchir pour aller de la place au couvent. Cette place a pris un aspect riant et animé, depuis qu'elle est devenue le centre de la population d'étrangers qui afflue de tous les points de l'Europe et qui apporte à Rome le tribut de sa curiosité ignorante ou éclairée»

SUZANNE kV BAIN.

Mais Robert et son ami ne se plaignaient pas de la solitude de leur retraite consacrée aux arts : tous deux jeunes, forts et confiants, ils se croyaient à Tabri de l'influence de ce mauvais air qui rendait presque inhabitable la charmante villa Médicis, aux portes de laquelle ils avaient choisi leur demeure, sans se soucier de la fièvre , des voleurs et des minimes français, leurs voisins. Il leur suffisait d'avoir, pour ainsi dire, tout Rome sous leurs fenêtres et d'embrasser d'un coup d'œîl les sept monts de la ville éternelle, qui semble se détacher à l'horizon sur un fond lumineux , tant l'atmosphère est pure et transparente, et qui se montre de loin immense et superbe, telle qu'aux beaux temps de l'antiquité, avec ses ruines, ses palais et ses églises, disposés comme par la main d'un peintre habile, qui en aurait calculé les efiets et harmonie les couleurs. Ils comprenaient bien tout ce qu'il y a de grand, de solennel et de mélancolique dans le spectacle de cette capitale du monde ancien et moderne, aujourd'hui immobile, silencieuse, morte, et, suivant l'expression de l'orateur chrétien, ensevelie dans sa grandeur.

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Hubert Robert n*avait jatB plus de vingtsept ans : fils de parents dévots qui le destinèrent de bonne heure à Fctat ecclésiastique, il fut d'abord en butte à une contrainte sévère que sa vocation tenace finit par décourager ; on Tavait mis au séminaire où il ne faisait que dessiner, malgré les ordres rigoureux qui lui défendaient de se livrer à ce goût prononcé et dominant. Un de ses dessins tomba dans les mains de Michel- Ange Sloodtz, qui, étonné des dispositions précoces du jeune homme que l'instinct et la nature avaient fait artiste, lui donna des leçons et des conseils, lui prédit qu'il serait un peintre distingué, et obtint de sa famille qu'on ne contrarierait plus son avenir. Robert sortit du séminaire avec joie et partit pour l'Italie, ce vaste musée où sont entassés tant de chefsd'œuvre de l'art, cette terre classique des peintres et des poètes, cet éclatant foyer des inspirations du génie.

Ce fut à Rome qu'il se fixa, et durant plusieurs années il n'eut pas d'autre maître que l'étude des monuments, des sites et des perspectives qui parlent à l'àme autant qu'aux yeux dans cette ville et ses environs. Il avait

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une ardeur infatigable pour lê travail, et les journées ne lui semblant point assez longues, il prenait sur ses nuits et peignait à la lumière , après avoir peint sans interruption tant que le soleil était à Thorizon. Il acheva ainsi une multitude de paysages, avant qu'un de ces tableaux, envoyé en France à ses parents, arrivât par hasard sous les yeux de M. de Marigny, directeur général des bâtiments du roi. M. de Marigny fut tellement frappé du talent réel de ce jeune artiste « qu'il s'en déclara dès lors le protecteur, et qu'il lé fit comprendre au nombre des élèves de Rome, quoique Robert n'eût jamais concouru pour le grand prix de peinture. Aussi, Robert ne fut-il que pensionnaire libre, c'està-dire touchant la pension d'élève, et non incorporé parmi les pensionnaires de l'Académie de France, dirigée à cette époque par Natoire, plus connu par son caractère despotique et absolu que par son mérite personnel et ses ouvrages.

Robert ne logeait donc pas à l'Académie, mais il était en commerce journalier d'intimité et d'études avec les élèves qui appréciaient en lui ses qualités de cœur, si nobles, 1 1.

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si douces, si simples et si vraies. Entre ton», il avait distingue Nicolas Fragonard, qui ne lui ressemblait sous aucun rapport et qui pourtant lui inspira tout d'abord une vive et profonde sympathie.

Fragonard , élève de François Boucher , avait remporté le grand prix de peinture, mais le voyage de Rome ne devait produire aucune espèce d'influence sur le genre de son talent. Il était toujours de l'école de Boucher, en présence des Stanze de Raphaël et du Jugement dernier de Michel- Ange. Gai, léger, capricieux ^ il ne prenait ses pinceaux que par boutade, et après s'en être servi presque nuit et jour avec une fougue et une activité extraordinaires, il les jetait là et les oubliait des semaines entières, jusqu'à ce que la fantaisie le ramenât devant son chevalet. Il est vrai que, grâce à ce qu'il nommait ses coups de feu, il faisait en quelques heures autant de besogne que d'autres en un mois, et il se vantait de pouvoir couvrir une toile, avant que le plus habile de ses camarades eût préparé sa palette. Il employait son temps en ami du plaisir plutôt qu'en amateur de son art; il voyageait sans cesse hors de Rome, montait

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à cheval, allait à la chasse et à la pèche, était de tous les écots, buvait de Vorvieto en chantant et en jouant de la guitare, dansait, riait, faisait l'amour et vivait le plus joyeusement possible, sous la tutelle de l'Académie de France où le rigide Natoire n'osait guère le tyranniser, dans la crainte de s'exposer à une de ces terribles caricatures que Fragonard avait toujours au bout de son crayon. Robert, au contraire, quoique plus impatient de liberté que Fragonard lui-même, n'abusait pas de celle que lui laissait son titredepensionnaire libre : il paraissait indiffé' rent à toutes ces distractions que les jeunes gens recherchent d'ordinaire : les festins, les danses, les exercices du corps, le jeu, l'amour n'avaient pas le pouvoir de l'arracher à ses travaux sédentaires, et le seul délassement qu'il se permit était encore de l'art : il gravait à l'eau-forte et au burin; il tirait en soufre et en plomb des empreintes de médailles et il formait des collections d'estampes anciennes. Son atelier devait être souvent transporté en plein air, à cause de la nature même de ses compositions, et il n'était jamais arrêté, dans ses expéditions les plus aventureuses, par la

peur ni par la prudence : il avait, un jour, escaladé les murs chancelants du Colisëe pour peindre une vue générale des ruines qui environnent ce gigantesque édifice; une autre fois, il a va itt dessiné Taspect de Rome, du haut de la coupole de Saint-Pierre, assis sur une corniche extérieure, à quatre cents pieds du sol; vingt fois, il était allé peindre dans la campagne de Rome, en des lieux déserts fréquentés seulement par les loups et par les voleurs qui s'approchaient de lui sans qu'il tournât la tète. Robert ne cessait pas un moment d'être peintre et artiste. On ne l'avait point encore vu amoureux, si ce n'est de son art et de la nature qu'il s'efforçait d'imiter en y découvrant sans cesse des beautés nouvelles.

Il s'était lié, de cette amitié d'artiste qui arrive au cœur par l'esprit, et qui s'entretient par une perpétuelle émulation, avec un de ses compatriotes que la passion des beaux-arts avait amené comme lui en Italie. Cet ami était Jean-Glaude-Richard, abbé de Saint-Non, que sa naissance et sa fortune appelaient à des fonctions éminentes dans l'Église et dans la magistrature, et qui préféra se consacrer ex-

suzanhb au bain. IS

clusivement aux arts, en donnant sa démission de conseiller-clerc au parlement de Paris. Il aTait quitte la France depuis un an à peine, et il s*étaît épris d'une sorte de fanatisme pour L'Italie qu'il voulait décrire, la plume et le crayon à la main. Dès son arrivée à Rome, il avait rencontré Robert, et leurs goûts, leurs caractères, leurs idées s'étaient trouvés tout d'abord en telle harmonie, qu'ils s'entendirent aussitôt pour ne plus se séparer : ils vinrent habiter ensemble et ils s'excitèrent mutuellement à poursuivre la tâche qu'ils avaient entreprise. L'abbé de Saint-Non, dont la douceur, la simplicité et la bonhomie candide étaient bien faites pour lui gagner des amis, prit aussi sa part de l'affection que Robert portait à Pragonard, et ces trois jeunes artistes s'unirent dans une touchante fraternité dont l'amour des arts avait été le principe et qui cependant ne fut ni troublée, ni altérée, ni rompue par l'envie si prompte à naître et à se développer chez les artistes.

L'abbé de Saint-Non peignait, ainsi que Fragonard et Robert; mais, comme il s'essayait dans tous les genres, il ne s'élevait dans aucun au-dessus du médiocre; aussi aimait- il

mieux dessiner, ce qu'il faiàaît avec une surprenante rapidité; il reproduisait exactement, avec quelques traits de crayon, les paysages, les édiGces, les costumes, les scènes qui frappaient ses regards, et l'on eût dit qu'il avait fait vœu de recueillir dans son portefeuille ritalie tout entière. Il joignait des descriptions écrites à celles qu'il avait crayonnées, et il mêlait volontiers des vers à la prose. Il gravait avec beaucoup de délicatesse : il avait même inventé et perfectionné un procédé plus prompt que celui de t'eau-forte ; il s'occupait, en même temps, de numismatique, d'archéologie et d*histoire naturelle. Ce n'était pas là le type des abbés de cour sous le règne de Louis XV et de M"' de Pompadour.

Le jeudi saint de l'année 1760, Robert était enfermé dans son atelier avec une jeune fille qui lui avait servi de modèle pour la figure de Suzanne , dans un paysage biblique où cette vertueuse juive était représentée au bain entre» les deux vieillards. Cette jeune fille, dont l'habillement décent et modeste n'annonçait pas qu'elle eût posé dans le costume du sujet, pleurait, appuyée sur l'épaule du

sczaune au bain. 15

peintre, qui lui pressait et baisait les mains sans réussir à la consoler.

On voyait qu'il n'avait pas touché à ses pinceaux ce jour-là : sa palette, chargée de couleurs à demi durcies, était tombée à terre; son tableau, dont le fond entièrement achevé offrait une imposante architecture de style oriental, accompagnée d'arbres et de fontaines, semblait avoir été abandonné depuis plusieurs jours; car la toile était sèche, et l'on avait effacé en partie, sous une couche de noir, le groupe de Suzanne et des vieillards, hormis les tètes, dont l'expression vraiment remarquable avait sans doute trouvé grâce devant un arrêt injuste et barbare : la tète de Suzanne ressemblait admirablement au modèle , que l'artiste avait craint de faire rougir en lui conservant dans le tableau une nudité que cette jeune fille n'eôt jamais consenti à inspirer, pour ainsi dire, et qu'elle pouvait bien ne pas soupçonner; car il fallait quelque habitude de la peinture pour comprendre et deviner le sujet, à voir ces'tétes sans corps s'élever au-dessus d'un barbouillage informe, au milieu d'un paysage majestueux. Les tètes des vieillards étaient certai-

neuient faites aussi d'après nature, comme on en pouvait juger, même en Tabsence des originaux, car elles s'éloignaient de ces types vagues et communs que l'imagination compose d'un assemblage capricieux de traits différents et souvent inconciliables. L'un de ces vieillards avait une bonne physionomie sensuelle, joyeuse et riante, sans hypocrisie et sans malignité; il ne faisait là qu'un acte un peu égrillard, et Ton comprenait presque, à son air honnête, qu'il était incapable de faire tort à la vertu de Suzanne. Quant à l'autre vieillard, il portait sur ses traits l'empreinte des sentiments les plus bas et les plus honteux : c'était un scélérat sournois, dont la grimace lubrique n'annonçait rien de bon à la pauvre baigneuse, qui, rouge et confuse, baissait les yeux et ne se défendait encore qu'avec des prières.

— Chère Seila! dit Robert à la jeune ùWe dont les pleurs silencieux prenaient leur source dans une pensée triste plutêt que dans une douleur véritable, je vous conjure de ne plus verser de larmes.

— Ces larmes me soulagent, reprit -elle en relevant ses grands yeux noirs vers le

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