‹ Les catacombes de RomeChapitre 2 sur 36 · SUZANNE AD BAIN · texte numérisé non relu

SUZANNE AD BAIN

peintre qui la regardait avec une tendre admiration, je ne sais quel pressentiment sinistre m'oppresse aujourd'hui.

— C'est le vent de sirocco qui souffle, et sa maudite influence vous cause cette tristesse indéfinissable.

— Indéfinissable, vous l'avez dit, car je n'ai jamais été plus heureuse, oh ! jamais !

— Et moi ! s'écria l'artiste qui l'attirait doucement si près de lui, que leurs cheveux se touchaient et que leurs haleines se mêlaient, sans que leurs bouches se fussent encore rapprochées... vous m'aimez !

— Il faut bien que je vous aime, puisque vous me montrez tant d'amour! Oui, vous serez mon frère!...

— Votre frère ! je veux être davantage; je ne crains pas de le répéter, je veux être votre mari.

— Mon mari ! murmura-t-elle mélancoliquement, en secouant la tête d'un air de doute et de regret.

— Sans doute, ma Seïla, je vous épouserai bientôt, n'est-ce pas? Dussé-je vous enlever!

— Vous ne m'enlèverez pas, mon ami ; je ne vous épouserai pas... mais aussi, je vous

le jure, je ne serai point la femme d'un autre, je mourrais plutôt !

— Ecoutez mon projet : vous voyez ce tableau ; il n'est pas encore ce qu'il doit être, mais je sais, je vois ce qu*il sera, et je vous réponds d*en faire un chef-d'œuvre, puisque j'y ai mis votre portrait...

— Eh bien ! quel rapport ce tableau a-t*il avec notre mariage?

— Je l'achève, et je l'offre en présent à l'ambassadeur de France, M. de Noriac, qui ne pourra faire autrement que de nous accorder sa protection et de s'intéresser à mon bonheur. Alors je me jette à ses pieds, je lui confie notre sort et je le prie d'intervenir en notre faveur auprès de votre père.

— Vous ne connaissez pas mon père : l'ambassadeur n'aurait pas plus de crédit que le pape en pareille affaire... Tenez, croyez-moi, ajouta-t-elle avec un long soupir, ne pensons plus à cette union impossible...

— Au contraire, pensons-y, jusqu'à ce que nous ayons trouvé moyen de réussir.

— Je n'espère rien, et pourtant j'approuverai tout ce que vous tenterez dans ce but... Mais, ce me semble, dit-elle avec un retour

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de gaieté qui sécha ses yeux humides, pour ÛDir ce beau tableau qui fera, dites- vous, des merveilles, il faudrait y travailler un peu, et vous n'avez pas donné un coup de pinceau hier ni aujourd'hui, paresseux !

— Tant que j'avais à vous peindre, belle Seïla, je sentais une ardeur, une verve, un amour de mon art...

— On dirait que la peinture ne vous convient qu'en plein air; vous avez bien vite couvert une toile, quand il s'agit d'y représenter un paysage, et ce matin vous étiez en veine de peindre, à Ponte-Molle, où je suis allée vous rejoindre avant de me rendre chez les joailliers de la rue Ripetta.

— Vous n'étiez pas là et je songeais à vous, en prenant une vue à l'endroit même de notre premier rendez-vous.

— Quoi ! vous ne l'aviez pas oublié? s'écria-t-elle avec une joie d'enfant.

— Est-ce que je puis oublier les lieux qui me parlent de vous? reprit Hubert Robert, qui se leva pour apporter à Seïla un de ces vigoureux croquis qu'il savait faire d'après nature en quelques instants. Ce n'est qu'une esquisse, mais vous pouvez reconnaître l'endroit, l'ho-

rizon que nous avions sous les yeux, le ciel, les terrains, le Tibre, même ce débris de mur antique oij nous étions assis Tun près de Tautre...

— Comme ce matin ! Mais la première fois, nous nous regardions beaucoup en nous tenant la main sans parler.

— Ce matin, nous nous parlions beaucoup en ne nous regardant pas moins. Quel paysage solennel !

— Je n'ai point osé le contempler à mon aise, dans la crainte d*étre aperçue avec vous.

— Vous n'êtes restée avec moi qu'une minute, méchante...

— Oui, au bord du Tibre; mais ici, voilà bien longtemps! dit-elle en se disposant à partir.

— Quoi ! vous me quittez ! Déjà ! Il n'y a qu'un moment que nous sommes ensemble.

— Ce moment-là, Robert, a duré plus de trois heures. Comme le soleil est bas ! ajoutat-elle avec émotion, après s'être approchée de la fenêtre. Oh ! mon Dieu, je reviendrai bien tard chez mon père ?

— Que cherchez- vous donc ?

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— La boite que j'ai à remettre chez Rocconi, qui était absent ce matin...

— Celte boîte que vous m'avez montrée ? cette parure en malachites, dont j'ai admiré le travail !...

— Lorsque nous étions assis au bord du Tibre, reprit-elle tout émue. C'est là que je l'aurai laissée.

— Etes -VOUS sûre? Cherchons encore.

Rappelez-vous le chemin que vous avez suivi; les boutiques de joailliers oij vous êtes allée avant de venir ici... Cette parure, combien vaut-elle ?

— Deux cents piastres, répondit Seïla dans le plus grand trouble. Je me souviens d'avoir posé la boite qui la renfermait sur cet amas de briques où étaient vos crayons... C'en est fait, elle est perdue, le premier passant l'aura prise et je ne la reverrai plus... Quel malheur! Je tremble à l'idée de rentrer chez mon père.

— Je n'ai pas deux cents piastres!... dit vivement Robert, qui comprenait les graves conséquences de cet accident et qui était pénétré de la consternation peinte sur les traits de la jeune fille.

— Eh ! quand nous les aurions ! répliqua 1 2.

Seïla qui ne voyait aucun remède à la perte de ces bijoux.

— Je les aurai ! s'écria le peintre en s'élançant vers son chevalet; ce tableau... Mais je ne puis le vendre en cet état... J'ai encore un espoir... la boîte se retrouvera peut-être...

— Il faudrait donc que personne n'eût passé par là depuis ce matin ?

— Ce n'est pas une route fréquentée... Et puis, cette boite est si |)etite... J'y cours et je reviens...

— C'est inutile : d'ailleurs il y a trop loin, et comme il se fait tard...

— Attendez-moi, chère Seïla, tranquillisezvous; je ne fais qu'un bond jusque-là et je vous rapporte tout à l'heure vos malachites ou les deux cents piastres l

— Non, mon ami , n'y allez pas ! je ne puis attendre ! Je vais toujours retourner à la maison, et...

— Je ne me pardonnerais jamais si vous aviez à souffrir un mauvais traitement à cause de moi !

— Dépèchez-vous alors... Sur les briques, à droite, une boîte de carton bleu... Ne cherchez point autre part : si vous ne la voyez

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