DESCENTE BANS LES CATACOMBES
courageuse eo pensant à Seïla prisonnière , accusée, et peut-être déjà condamnée. Il observait, en marchant, les précautions conseillées par les antiquaires qui ont exploré les catacombes : il allait lentement, d'un pas égal et léger, évitant de toucher, de frôler même avec ses vêtements, les parois de pouzzolane, car le moindre ébranlement pouvait causer la chute d'une partie de la voûte et faire ébouler les terres derrière lui, ce qui eût empêché son retour. Il se sentit soulagé d'un poids qui l'oppressait, à la vue d'un rayon de soleil glissant à travers les ténèbres : c'était une large crevasse produite par un ancien éboulement qui avait presque obstrué la voie. Il courut avec empressement vers cette ouverture, et il ppt apercevoir le ciel en humant à pleins poumons l'air vif de la campagne de Rome. Ce ne fut pas sans une triste émotion qu'il s'enfonça de nouveau dans l'obscurité profonde et dans l'atmosphère épaisse de ces silencieuses retraites.
Il avançait avec beaucoup de peine : à chaque instant, il était forcé de revenir sur ses pas et de changer de route, car le mouvement des terres avait intercepté le passage,
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et des traces récentes d'éboulement attestaient rimminence du péril pour l'imprudent qui oserait pénétrer plus avant. De distance en distance, la voûte était à jour, et des fissures plus ou moins larges permettaient de voir le ciel bleu inondé de soleil. Robert jugeait, à ces indices, qu'il se trouvait sous cette plaine toute semée de trous et d'excavations, où le meurtre du P. Alexandre avait dû être commis. Il examinait donc attentivement ces ouvertures par lesquelles le cadavre pouvait avoir été précipité. Il ne découvrit rien, ex* cepté deux ou trois squelettes de loups qui étaient morts de faim après être tombés au fond de ces cavités. Il déroulait toujours le peloton de Gcelle sur lequel il comptait pour sortir de ce labyrinthe, et il remarqua, en gémissant, que ce peloton serait bientôt épuisé.
Tout à coup il pousse un cri : la lumière de la bougie qu'il tient à la main frappe un objet qui ressemble à une 6gure humaine; il s'élance vers cet objet, il en approche la bougie allumée, il reconnaît le P. Alexandre, agenouillé, la tête appuyée au bord d'une sépulture, les mains crispées sur des osse-
OESCEFITE DANS LES GikTACOHBES. 175
ments vermoulus. Robert croît que le moine est encore vivant; il l'appelle, il le secoue, il le regarde; mais le P. Alexandre ne rouvre pas les yeux; ses lèvres restent pâles et son visage livide : ses mains sont glacées : il est mort, mort depuis plusieurs jours, quoique ses membres aient gardé leur souplesse, et que la putréfaction ne se soit pas encore emparée de ce cadavre, sous l'influence conservatrice de cette atmosphère, qui empêchait autrefois les corps saints de se corrompre. Robert a de la peine à se persuader que le P. Alexandre ne peut Tentendre : il le soulève, il le couche sur le dos, il pose la main à la place du cœur qui a cessé de battre; il s'imagine que le vieillard fait un mouvement; mais non, la malheureuse victime a le côté percé de plusieurs coups; tout son sang s'est écoulé par ces blessures, et le couteau qu'il en retira lui-même, est là, teint d'une rouille sanglante, à ses pieds.
Robert ramasse ce couteau qui servira de preuve contre l'assassin ; ce couteau dont le manche est incrusté de caractères hébreux, il l'attache à sa ceinture ; puis il charge sur son épaule le cadavre du moine qu'il soutient de
soa bras gauche, tandis qu'il porte la lumière de la main droite. 11 est impatient de sortir des catacombes; il rapporte avec lui un témoignage irrécusable de Tinnocence de Seïia et de la culpabilité de Marco : ce corps inanimé et ensanglanté. 11 oubliait les précautions auxquelles il s'était astreint jusque-là, il pressait le pas, il faisait retentir le sol sous sa marche pesante dont l'écho augmentait l'ébranlement sonore. Un craquement prolongé l'avertit de fuir, et il est presque renversé par le refoulement de Fair qui s'opère à la suite d'un vaste éboulement : il se retourne et voit avec inquiétude que le retour par cette voie est devenu impossible ; une masse de terre, de vingt pieds d'épaisseur, le sépare de l'endroit oii il a retrouvé le cadavre qu'il emporte comme un trésor, en tremblant de le perdre une seconde fois. 11 bénit tout bas la Providence qui l'a inspiré, qui l'a conduit, qui s'est servi de lui pour sauver Seïla. Mais il s'arrête : un frisson d'horreur le saisit, une sueur froide mouille son front, il cherche autour de lui, il se baisse, il cherche encore de l'œil et de la main ; le peloton de ficelle, qu'il avait déroulé pour se guider, a dis-
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paru; il Ta laissé à lerre, sans doute, lorsqu'il essayait de rappeler à la vie le P. Alexandre; il veut revenir sur ses pas, mais il rencontre l'obstacle insurmontable que Téboulement a élevé derrière lui; il est alors forcé de tenter une autre route, et il espère, en s'orientant, regagner son point de départ. Il se hâte, il se trouble, il s'égare de plus en plus, il s'éloigne sans cesse davantage. Une terreur inexprimable glace son sang dans ses veines, ses cheveux se dressent sur sa tête. Cependant il continue à marcher et à s'enfoncer dans ces cryptes souterraines qui s'entre -croisent en tous sens , et dont les rues aboutissent à des carrefours entièrement semblables les uns aux autres, de sorte qu'on repass edix fois au même lieu sans le savoir.
La partie des catacombes où Robert est égaré, parait creusée dans un sol plus solide; aucun éboulement, ancien ni récent, n'a fermé les issues, n'a mis la voûte à découvert ; les sépultures sont presque toutes intactes, recouvertes de larges briques ou de plaques de marbre, selon la qualité des morts qu'on y a enterrés; quelques-unes offrent des peintures à demi-effacées ; des lampes de terre cuite,
des lacrymatoires, des fioles de verre, sont scellés dans la pouzzolane à c6té des tombes. Robert comprend qu'il n'est plus sous cette plaine trouée çà et là, qu'il a parcourue la veille avec Saint-Non ; il s'aperçoit qu'il se trouve bien loin de la fontaine Egérie et du bois d'oliviers ; mais tous les pas qu'il fait dans l'espoir de s'en rapprocher, l'en écartent encore. Il descend dans une galerie inférieure où il ne peut marcher que courbé en deux, et il rebrousse chemin au moment d'être englouti, à vingt pieds de profondeur, dans une espèce de puits que lui fit pressentir le bruit de l'eau murmurante.
Il remonte à l'étage supél^eur et il dépose son fardeau pour reprendre haleine, épuisé de fatigue, couvert de sueur. C'est alors que son affreuse situation lui apparaît sous les couleurs les plus sinistres. R e verra- t-il jamais le jour? n'est-il pas déjà dans la tombe? Et Seïla, que deviendrait-elle? qui proclamerait son innocence? qui l'arracherait à la vengeance de Badolfo ? Oh ! si Robert avait pu faire sortir de terre ce cadavre qu'il emportait avec lui, la mort lui semblerait moins affreuse; il s'y résignerait peut-être d'un esprit
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plus calme, en songeant que Seïla du moins serait sauvée. Mais non, il avait réussi dans son entreprise si hardie et si difficile, il possédait la preuve matérielle d'où dépendait la vie de sa maîtresse, et il ne pouvait se servir de cette preuve; sa voix n'arriverait pas aux juges de Mondaio et de sa fille, sa voix n'avait plus d'écho hors de ce sépulcre. C'en était fait : Seïla devait périr sur un échafaud ou dans une prison perpétuelle, et lui, il ne comptait déjà plus parmi les vivants.
Ces désolantes pensées l'accablèrent de telle sorte, qu'il ne trouva plus la force de continuer sa marche et qu'il s'arrêta, comme s'il n'avait que faire d'aller plus loin. Il déposa le corps du P. Alexandre et il s'assit auprès, en pleurant. Il pleura longtemps, et plusieurs fois le nom de Seïla vint errer sur ses lèvres. La bougie, qu'il avait fixée contre la muraille de pouzzolane et qui s'était consumée, jetait une plus vive clarté avant de s'éteindre : il s'en aperçut avec un frémissement de terreur, à l'idée de l'obscurité oij il allait être plongé, et il se hâta d'allumer une seconde bougie. Il se reprocha alors d'avoir perdu un temps précîçux dans un découragement stérile, et
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il eut encore de l'espoir, en voyant que trois bougies entières lui restaient pour se diriger h travers les détours inconnus de ces cryptes profondes. Trois bougies, c'était environ six beures de lumière et six heures le conduis raient sans doute h quelque issue des cata* combes. Mais pendant ces six beures, lui était-il possible de traîner à sa suite le corps du P. Alexandre ? ne succomberait-il pas sous le fardeau ? Il bésîta un moment ; puis il se dit qu'il ne s*exposerait pas à perdre un si précieux témoin de Tinnocence de Seïla , après l'avoir troiivé au prix de tant de périls. Il changea pourtant de tactique, sinon de résolution, et il se mit à parcourir les galeries voisines les unes après les autres, en revenant toujours au cadavre dont il ne voulait pas se séparer. Il faisait de distance en distance une marque spéciale pour reconnaître les allées qu'il avait suivies et pour ne pas les suivre une seconde fois. Quand il arrivait à un carrefour offrant cinq ou six chemins différents, il y transportait le cadavre et il commençait aussitôt à essayer successivement les routes qui rayonnaient autour de ce centre commun.
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Mais il ne tarda pas à se convaincre qu'il s'éloignait davantage de l'endroit par lequel il était descendu; il ne rencontrait aucune ouverture donnant sur la campagne , il remarquait même que les foramina avaient été anciennement bouchés. L'aspect des lieux lui permettait même de supposer que personne n'y avait pénétré depuis plusieurs siècles. Toutes les tombes étaient fermées ; la pouzzolane, tombée de la voûte sur le sol, n'avait point été écrasée par les pas; des inscriptions se montraient çà et là, ainsi que des médailles de bronze et des ex-voto païens ou chrétiens en terre cuite. Robert jugea, d'après ces indices, qu'il n'approchait pas du terme de sa délivrance. Il se rappela enfin qu'il avait dans son portefeuille le plan des catacombes dressé par Bosio; il le déplia d'une main tremblante, et il chercha, au moyen de ce plan autrefois exact, mais toujours incomplet, à se tracer un itinéraire. Une seconde bougie était usée, lorsqu'il se remit en marche. Pour la première fois, l'idée de la faim lui traversa l'esprit : il la sentait s'éveiller sourdement dans ses entrailles ; car il n'avait pas pris de nourriture depuis la veille.
De nouvelles recherches, plus actives et plus inquiètes , ne lui procurèrent pas de meilleurs résultats. Lorsqu41 avait traversé, parfois péniblement, à cause des amas de sable qui se présentaient, une longue rue oiî il s'était engagé avec un battement de cœur d'espérance, il se retrouvait dans une de ces chambres ou cubicula percées de plusieurs issues, chacune conduisant à un carrefour auquel aboutissaient d'autres voies opposées que d'autres carrefours reliaient entre elles. Robert, à chaque instant, se disait que ses efforts persévérants étaient inutiles ; s'il n'avait pas été soutenu par une énergique volonté de sauver Seïla, il se serait couché par terre pour attendre la mort, ou peut-être ne l'eût-il pas attendue. Ce fut avec une douloureuse sensation qu'il alluma sa quatrième et dernière bougie; il se disait alors qu'il était perdu sans ressource, et qu'il ne faisait que prolonger son agonie. Epuisé de fatigue au moral comme au physique, il ne persista pas moins à reprendre son triste fardeau, et, dans la prévision des ténèbres qui allaient bientôt l'envelopper, il se fit un devoir de ne plus laisser en arrière ce cadavre qui gênait sa
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marche et paralysait ses dernières forces, il s'abandonnait au hasard, et il ne tentait plus de se créer une direction au milieu de ce dédale trompeur; il n'avait plus même une lueur d'espoir ; cependant il avançait toujours , haletant sous le poids du corps qu'il portait. La faim, l'atroce faim lui causait moins d'effroi que cette obscurité absolue dans laquelle il se voyait déjà errant, errant sans cesse : aussi regardait-il d'un œil consterné la bougie qui diminuait et la flamme qui semblait diminuer en même temps. Il ralentissait sa marche, il retenait son souffle, de peur que la cire ne se consumât trop vite. Cette préoc^ cupation absorba toutes les autres, et il ne pensa plus qu'à faire durer le plus longtemps possible cette précieuse lumière, qui brillait à ses yeux comme un rayon d'espérance, comme un phare de salut. Mais les minutes étaient comptées : il eut beau rassembler et repétrir sous ses doigts la cire qui avait coulé autour de la mèche; il eut beau soutenir cette mèche qui s'inclinait et menaçait de se détacher, il ne pouvait plus retarder que de quelques minutes le moment terrible qu'il avait pressenti et qu'il redoutait plus que la faim,
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plus que la mort. La bougie devait s'éteindre tout à rheure, et déjà la chaleur de la mèche allumée devenait intolérable pour la main qui la supportait. Robert s'arrêta, le regard ùxé sur cette clarté qui l'abandonnait : il éprouva une indicible angoisse d'horreur et de rage; puis il poussa un cri épouvantable.
C'était le reste de la bougie qui échappait à sa main brûlée : elle ne s'éteignit pas en tombant, et Robert, jetant de c6té le corps du P. Alexandre, se précipita sur la mèche qui achevait de se consumer : il essaya en vain de raviver la flamme expirante ; mais il la vit s'élancer une dernière fois et s'évanouir: restait encore un point lumineux qui fumait et qui se rapetissait par degrés jusqu'à ce qu'il disparut tout à fait. Robert croyait le voir encore, après que tout fut retombé dans les ténèbres; mais quand il sentit cette nuit immense l'environner, le presser de toutes parts, il eut un mouvement de désespoir qui domina toute autre pensée, il se mit à crier avec une sorte de fureur ; mais ses cris, se répandant à droite et à gauche, semblaient s'étendre au loin et revenaient sur lui-même comme si quelqu'un lui avait répondu, il se leva pour
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aller en avant vers Tétre idcal qu'il imaginait entendre, il marcha, toujours criant, jusqu'à ce qu'il eût reconnu sa propre voix. Alors, il revint lentement à tâtons s'asseoir près du cadavre et se préparer à mourir.' Il avait en mains un moyen de délivrance : le couteau du meurtrier du P. Alexandre.
£t (orpe »atnt«
Fragonard et Fabbé de Saint- Non s'aperçurent les premiers de la disparition de Robert : ne le voyant pas revenir pour dtner, à deux heures de l'après-midi, ils pensèrent d'abord qu'il s'était oublié à dessiner ou à peindre quelque ruine ou quelque site pittoresque; ils ne furent donc d'abord que médiocrement étonnés de son absence ; mais la nuit venue, comme il ne rentrait pas au logis, leurs craintes s'accrurent de moment en moment,
188 LES CATACOXBES DE ROHB.
de réflexion en réflexion. Ce retard était, en effet, trop inusité et trop inexplicable, pour que les deux amis de Robert attendissent encore. Us échangèrent rapidement leurs inquiétudes et leurs suppositions : le bruit s'était répandu dans Rome que le juif, assassin du P. Alexandre, serait exécuté le lendemain à mezzo giorno sur la place d'Espagne ; quoiqu'on ne dit pas que la fille dût partager le supplice du père, Fragonard supposa que Robert n'avait pu rester passif en présence du péril qyi menaçait sa chère Seïla, et il en augura qu'une démarche téméraire l'avait peut-être fait incarcérer luimême, une seconde fois, dans les prisons du saint-office. Saint- Non, qui doutait de l'amour de Robert pour la juive, ou qui plutôt ne connaissait pas l'amour, attribua cette absence à un accident imprévu, et n^en fut que plus tourmenté. .
Ils se mirent aussitôt en quête pour découvrir ce que Robert était devenu ; Saint- Non alla chez le directeur de rAcadémie de France, qui n'eut pas voulu recevoir Fragonard ; celui-ci se présenta tout ému à l'ambassade de France et obtint sur-le-champ une
audience de M. de Norîac, qui lui promit de seconder ses recherches. Mais la soirée entière, employée en courses et en actives démarches, n*apporta aucune nouvelle de Robert, que personne n'avait aperçu ce jour-là dans la ville. Seulement, monsignore Nardi, à qui Saint-Non s'empressa d'apprendre la nouvelle disparition de Robert, se souvint de l'avoir vu, vers midi, passer sur la place Trajane. D'après cette indication, Saint-Non et Fragonard entrèrent dans toutes les boutiques du Corso, pour avoir des renseignements que l'on ne sut pas leur fournir. Mais Baretti, qu'ils trouvèrent fermant sa porte et décrochant son enseigne de barbier, les rassura un peu en leur jurant qu'il avait quitté, vers midi, le jeune peintre, et que celui-ci avait rendez- vous avec lui le lendemain matin. Baretti eut assez d'empire sur sa langue pour ne rien dire de l'objet de ce rendez-vous, non plus que du service qu'il avait fait payer fort cher à Robert. Il s'étonna toutefois que ce dernier n'eût pas reparu, et il trembla d'être compromis par quelque imprudence de cet amant au désespoir; car il avait appris de la bouche même de Badolfo la condamnation
de Mondaîo, à qui les tortures n'avaient pour tant pas arraché Taveu du crime qu'on lui imputait. Quant à Seïla, grâce à l'intervention du grand inquisiteur, elle devait être seulement témoin de l'exécution de son père, et, après avoir fait amende honorable, subir une captivité perpétuelle dans les prisons du saint-office.
— Excellence, dit d'un air confidentiel Baretti qui feignait de savoir quelque chose, M. Robert se livre trop à sa furia frau' ceae,
— Qu'entends-tu par là? reprit vivement Fragonard. Tu sais donc que Robert.. .?
— Je ne sais rien, Excellence : sinon que M. Robert est la perle des seigneurs français, et que s'il avait la main toujours pleine d'écus, il ne la tiendrait jamais fermée. Mais je lui conseille d'être prudent en faits et en paroles, surtout à l'égard du saint-office...
— Du saint -office? Oh ! c'est impossible ! maître Badolfo a trop d'esprit pour se mesurer deux fois de suite avec l'ambassadeur de France... Cependant il ne faut pas se fier à un inquisiteur plus qu'à une femme, et si l'enlèvement de notre pauvre Robert, le soir
du jeudi saint, avait pu demeurer secret, Badolfo ne s'en serait pas vanté... Oui-da ! merci de Favis , nous y penserons.
Fragonard courut au bourg de Saint-Pierre et voulut se faire introduire dans le palais du saint-ofTice ; mais il eut beau heurter à la porte, appeler le portier , jeter des pierres aux fenêtres et briser deux ou trois vitres, le palais resta sombre et silencieux, comme s'il eilt été désert. Le bruit que faisait Fragonard attira toutefois des hommes de police qui Tarrétèrent malgré sa résistance et les explications qu'il donna . On le conduisit au château Saint-Ânge, oii il passa la nuit comme perturbateur et vagabond. Saint-Non ignorait la mésaventure de son ami et n'alla pas le réclamer. Il ne se coucha pas, et il attendit avec une égale impatience Robert et Fragonard. Celui-ci était enfermé dans une espèce de cachot où il ne fît que crier et battre en brèche les murs et la porte jusqu'à sept heures du matin. On vint alors le délivrer pour le conduire devant monsignore Nardi, qui ne fut pas peu surpris de le voir paraître sous prévention de tapage nocturne.
— Quoi! M. Fragonard, c'est vous! s'écria
l'auditeur de la Rote, chagrin du traitement qu'on avait infligé à un Français qu'il estimait particulièrement. C'est vous qui, cette nuit, avez fait le siège du saint-office et cassé les vitres de monsignore Badolfo !
— Et Robert? Robert? demanda le peintre avec anxiété , en avez- vous des nouvelles? est-il retrouvé?
— 11 doit l'être ; car on l'a vu sortir de Rome, hier, par la porte Maggiore : les custodes de la porte Font déclaré.
— Sortir de Rome? et pourquoi?... C'est une erreur, c'est un conte... On veut dérouter nos recherches... 11 est à Rome; il est en prison...
— En prison, mon cher Fragonard? Vous ne rêvez que prison, parce que vous y étiez vous-même par une fatalité que je déplore.
— Non, croyez-moi, monsignore, il y a là un nouveau tour de Badolfo, qui déteste Robert, et qui ne lui pardonne pas de s'être fait aimer de cette belle juive. Badolfo l'avait enlevé une première fois ; il a pu l'enlever une seconde, ce coquin de Badolfo !...
— Prenez garde, monsieur Fragonard, lui dit avec amitié monsignore Nardi , vous par-
lez d'un prélat et d'un ennemi puissant...
— Je parle d'un scélérat que je démasquerai comme il le mérite. Sur ma parole, il faut qu'il nous rende Robert, ou sinon...
Fragonard , mis en liberté avec toutes sortes d'excuses et de marques de considéra* tion, retourna directement au palais du saint* office, et cette fois il ne beurta point en vain. Un pénitent vint lui ouvrir, et, sur sa demande d'être introduit chez le chef du saint-office, lui annonça que monsignore Badolfo s'était rendu, dès le matin, à San-Lorenzo pour Yélévation du corps de sainte Valère, trouvé dans les catacombes. Fragonard voulut savoir si cette cérémonie se prolongerait fort tard, et il apprit que le grand inquisiteur n'assisterait pas à la procession générale ordonnée par le saint-père en expiation de l'assassinat du P. Alexandre. Fragonard, de plus en plus fortifié dans ses soupçons, était persuadé que Badolfo avait voulu par précaution être mattre de Robert pendant l'exécution du juif et de sa fille; en conséquence, il jugea que le seul parti à prendre était de rejoindre le grand inquisiteur, et d'obtenir, bon gré mal gré, la délivrance de Robert. Comme il s'acheminait 2 17
à la hâte vers San - Lorenzo , il rencontra Saint-Non qui suivait le même chemin fort tranquillement. L*abbé ne manifesta aucune surprise en le voyant : il avait tout oublié.
• — Et Robert? lui cria Fragonard, qui se sentit presque tranquillisé par le calme de son ami.
— Robert? répondit Saint-Non. N'a- 1- il pas ce matin un rendez-vous avec Baretti? sans doute, pour se faire faire la barbe.
— Quel homme ! répliqua Fragonard mécontent de cette insouciance qui ne provenait que d'un caractère distrait et pacifique. Quel abbé!
— Tu as raison ! je ne sais vraiment pas 011 j'ai la tête !... Il faut aller chez Baretti voir Robert, et nous le mènerons à San-Lorenzo oij se fait l'élévation de sainte Valère, une fort belle cérémonie qui est assez rare à Rome et que je veux dessiner...
— Peste soit du dessinateur enragé ! Morbleu ! je vais aussi à cette cérémonie, et j'entends bien y jouer mon rôle !
Fragonard marchait en silence et recueilli à côté de l'abbé de Saint- Non, qui, tout en partageant la tristesse de son compagnon de
route, ne pouvait s'empêcher d'examiner curieusement la moindre brique romaine qu'il apercevait dans une muraille. Ils rencontrèrent beaucoup de monde, surtout des femmes du peuple et des environs de Rome, qui suivaient le même chemin, dans l'intention de gagner des indulgences avec la nouvelle sainte qu'on devait envoyer en France, au grand regret des dévoles romaines. Ils passèrent la porte San-Lorenzo, l'ancienne porte Esquiline, Taurine et Tiburtine, noms différents sous lesquels cette porte est citée dans l'histoire. La basilique de Saint-Laurent, construite par Constantin, est située à un mille hors des murs. Cette église patriarcale, qui ne conserve de sa fondation première que sa forme à trois nefs, son pavé mosaïque en pierres dures , ses vingt-deux grandes colonnes de granit oriental, sa tribune soutenue par douze colonnes de porphyre vert, et ses ambons ou chaires de marbre destinés autrefois à la lecture des épi très et des évangiles , a été rebâtie, restaurée et ornée successivement par les papes : elle repose sur le cimetière de Sainte-Cyriaque, dans lequel nombre de martyrs, et entre autres saint Laurent, furent
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enterrés. Ce cimetière, depuis que les catacombes de Saiot-Sébastien ne fournissent plus de corps saints à la congrégation des reliques, a le privilège d'y suppléer abondamment; car ses sépultures sont encore pleines , et l'on peut croire que les barbares qui sont descendus dans la plupart des catacombes de Rome pour y chercher des trésors cachés, n'ont jamais pénétré dans celles-ci , soit que l'entrée n'en fût pas alors connue, soit que les difficultés du chemin aient arrêté les plus intrépides. En effet, les galeries de ces catacombes, qui paraissent avoir été creusées par les chrétiens dans les temps de persécution, sont quelquefois si basses et si étroites, qu'un homme peut à peine s'y glisser en rampant : ce ne sont pas des carrières de pouzzolane ouvertes pour l'exploitation, selon les habitudes de Rome antique, ce sont des voies souterraines fouillées par des mains inhabiles, dans le seul but de préparer des sépultures inviolables.
Un séjour prolongé dans ce cimetière est mortel pour les vivants ; car, bien que l'air n'y soit pas méphitique^ la respiration s'épuise dans une atmosphère épaisse, chargée d'exba-
laisons chaudes qui dessèchent comme si elles sortaient du cratère d'un volcan. Il existe pourtant une congrégation pieuse de travailleurs, consacrés à Fœuvre des catacombes. Ces bonnes gens, qui s'intitulent frères délia FosêOy doivent avoir une prodigieuse rémunération dans le ciel ; ils sont toujours en état de grâce sur la terre, et ils jouissent de la prérogative singulière de pouvoir communier sans être absous en confession par un prêtre, comme s'ils étaient prêtres eux-mêmes; mais en compensation, ils s'exposent à mourir étiques dans l'espace de deux ou trois ans. Leur mission consiste à déblayer les terres qui encombrent les galeries et à rechercher les corps saints; car l'Église ne reconnaît pas comme saints tous les morts inhumés dans les catacombes, et elle se range ainsi tacitement de l'avis des savants qui pensent avec raison que la majeure partie des catacombes était destinée, bien avant l'ère du christianisme, à recevoir les cadavres des esclaves, des mendiants, des enfants nouveau-nés et des suppliciés, qui n'avaient aucun droit aux honneurs du bûcher. Les frères délia Fossa, dont le nombre est fixé à douze en mémoire des douze 2 ^ 17.
apôtres, travaillent en priant à demi-voix, et n'ont pas de plus grand bonheur que la découverte d'un martyr ou d*un confesseur, que leur signalent la plaque de marbre fermant une tombe, Tinscription et le signe de la croix gravés sur ce marbre, une Gole de sang incrustée aux pieds du mort, ou bien des palmes peintes à fresque autour de la sépulture.
Quand Fragonard et l'abbé de Saint-Non arrivèrent devant le portique de San^Lorenzo, ils eurent beaucoup de peine à percer la foule compacte qui se pressait devant la basilique et qui recueillait avidement tous les bruits de la rumeur publique : Le chef de là congrégation du saint-office était entré dans les catacombes pour lever le corps de la sainte; le corps de cette sainte se trouvait si bien conservé qu'ion distinguait encore les traces de son martyre; malheureusement ses reliques ne resteraient pas à Rome^ le saint-père les ayantpromises au roi de France ; on espérait du moins que la congrégation des reliques se réserverait les divers objets découverts dans le tombeau, les restes du suaire, la fiole de sang et même quelques parcelles d^ossements qui feraient sans doute de grands miracles;
L£ CORPS SAIIIT. 199
déjà, disait-on, un paralytique avait marché, un aveugle avait vu. C'était donc dans Tespoir de ces miracles que bien des infirmes et bien des malades s'étaient traînés jusque-là pour être les premiers à saluer sainte Valère et à participer à ses grâces. La foi donnait des forces à qui les sentait épuisées par l'effet de Tàge ou de la mauvaise santé. Il y avait là des gens qui n'étaient pas sortis de leur lit depuis des mois, et qui se tenaient sur pied depuis plusieurs heures.
Les deux amis n'étaient pas venus pour être témoins des miracles qui allaient s'opérer, et ils paraissaient pourtant plus impatients que leurs voisins : ils avançaient lentement du côté des catacombes et se faisaient jour avec effort à travers la multitude qui leur barrait le passage. Fragonard, qui ne reculait jamais devant une difficulté, se proposait de pénétrer sans retard jusqu'à monsignore Badolfo, et Saint-Non le suivait pour ne pas l'abandonner, en blâmant tout haiit sa persistance. Enfin, après des luttes, des pourparlers, des prières et des mensonges de toute espèce, ils traversèrent le cloître et se glissèrent dans une cour intérieure où était la porte des catacombes.
L*enlrée des catacombes était gardée par une escouade suisse de la garde papale, qui avait ordre de ne laisser passer personne. Aussi repoussèrent-ils avec la hampe de leurs hallebardes Tobstiné Fragonard qui voulait braver la consigne et qui prétendait tour à tour être l'envoyé du roi de France, le secrétaire de l'ambassade, l'ambassadeur lui* même. A toutes ses objections, les Suisses ne répondaient rien et se contentaient de le tenir à distance avec un flegme désespérant. L'abbé de Saint-Non fut obligé de s'interposer et de démontrer à Fragonard que, leur eûton accordé l'entrée dans les catacombes, ils n'auraient jamais pu y retrouver Badolfo et son cortège. Ils se résignèrent donc à attendre, en maudissant les lenteurs de la cérémonie.
Cependant le chef de la congrégation du saint-office allait parvenir à l'endroit où la sépulture de la sainte avait été découverte par les frères délia Fossa. Cet endroit, nouvellement exploré» n'offrait aucun danger sous le rapport des éboulements : la voûte, creusée dans le tuf solide, et non dans la pouzzolane, avait une grande épabseur et ne menaçait pas de s'écraser ; la voie était par-
LE COaPS SàlIfT. 201
tout assez également large, et les fossoyeurs des catacombes, en l'honneur de la cérémonie qui les réjouissait tous, avaient achevé d'aplanir le sol, recouvert ensuite de sable fin, d'herbe fraîche coupée et de feuillage. Mais, quoique la porte des catacombes ne fût pas éloignée de plus d'un quart de lieue, on devait faire tant de détours, revenir si souvent sur ses pas, avant d'arriver au tombeau de sainte Yalère, que la route ne durait pas moins d'une demi-heure, et qu'il fallait une parfaite connaissance des différents cimetiè" res qu'on parcourait, pour ne pas s'égarer sans espérance de salut ; car cette partie des souterrains avait été tracée comme un labvrinthe avec Tintention de la rendre inaccessible, lorsque les chrétiens persécutés se réfugiaient dans ces profondes retraites avec leurs vases sacrés, leurs évangiles et les reliques des martyrs.
• Les frères délia Fosaa^ tout habillés de blanc, la tête enveloppée d'un linge, précédaient le clergé ; les uns portaient de grosses torches de résine dont la fumée formait une sorte de dais au-dessus d'eux; les autres portaient une bêche sur l'épaule et une
pioche à la main. Derrière eux, le chef de la congrcgatioQ des reliques, en présence duquel devait avoir lieu toute élévation de corps saint, marchait entouré de pénitents blancs chargés de coffrets vides et de reliquaires; puis, venaient ensuite d'autres pénitents de diverses couleurs, appartenant à une vingtaine de congrégations. Ensuite, on voyait deux frères fossoyeurs, choisis spécialement pour toucher le corps saint, et, à cet effet, honorés de la bénédiction du pape, qui les avait lui-même absous de tout péché. L*un avait un marteau d'argent à la main; Vautre une petite pelle en vermeil. Ils étaient tous deux caparaçonnés de soie bleu de ciel et de broderies d'argent figurant les instruments de la Passion. A leur suite, deux diacres de la chancellerie apportaient une caisse de bois de cèdre incrusté d'ivoire, dans laquelle sainte Valère devait être déposée sous triple serrure et sous le sceau de saint Pierre. Une vingtaine de gradués du Vatican, pénitenciers, préfets, camériers rouges , chapelains, etc., nommés par le pape pour assister à la cérémonie et avoir droit aux indulgences, défi* laient deux par deux, chacun tenant un
rameau d'olivier et un cierge allumé. Monsignore Badolfo, représentant le pape, était le dernier de la procession, hormis deux clercs portant la queue de sa dalmatîque. Les pouvoirs dont Clément XI 11 l'avait revêtu pour cette solennité apparaissaient moins à la richesse de son costume presque épiscopal, qu'à ses deux officiers d'honneur, à son portecroix et à ses deux massiers pontîGcaux.
Ce n'était pas sans éprouver un effroi secret et comme un sinistre pressentiment, que le grand inquisiteur s'engageait dans les profondeurs de ces cryptes oiî il n'était jamais descendu; il tournait parfois la tète avec inquié-* tude, et plongeait un regard furtif à travers cette obscurité redoutable qui se reformait aussitôt que le cortège avait passé; il ne se rassurait un peu qu'en voyant devant lui la lueur des torches et des cierges, qu'en écoutant les chants d'église psalmodiés par des voix calmes et pieuses, auxquelles il eût voulu associer la sienne si le cérémonial ne l'avait pas forcé de garder le silence. Il se disait tout bas qu'il préférerait mourir tout de suite plutôt que de se trouver seul, perdu dans le» ténèbres, en proie à tous les fantômes de son
imagination : il se figurait par moment que les lumières allaient s'éteindre, les voix se taire, les assistants disparaître, et qu'il n'avait plus qu'à se coucher dans sa tombe auprès de ces squelettes qui semblaient l'attendre. Alors, un remords amer s'éveillait dans son cceur, et il s'accusait tout bas de quelque crime mystérieux qui le faisait frissonner dans l'ap* préhension des châtiments éternels. Il avait beau, pour se fortifier devant Dieu, invoquer les souvenirs de sa vie de grand inquisiteur, son zèle pour les intérêts de la religion ca* tholique, sa haine contre les athées, les hérétiques et les juifs : il entendait sans cesse retentir à ses oreilles le nom de Seîla comme un arrêt d'en haut, comme un appel de l'enfer. 11 eut donné alors dix années d'existence pour se voir hors de ce sépulcre, pour respirer à l'air libre sous le ciel, pour être délivré de la peur et de sa couscience. 11 se serait même repenti, si ce repentir avait pu le tirer plus tôt des catacombes.
Les chants éclatent avec plus de ferveur, et le cortège s'arrête. On est arrivé près du corps saint. Entre toutes les sépultures, ouvertes ou non, qui ont été pratiquées dans
les parois de la galerie, il en est une, plus grande que les autres, encore fermée d*un morceau de marbre blanc, sur lequel on lit cette inscription surmontée d'une croix : Sub signo requiescit ad vitam etemam,,. De chaque côté de la fosse sont scellés dans la terre deux lampes et deux fioles de verre irisé par le temps. Tous les yeux se fixent vers le marbre qui cache le corps saint. Les chants continuent, en alternant sur deux modes dijfférents, selon les habitudes du plain-chant de l'Église romaine. Le maître des cérémonies s'est mis en mouvement pour que chacun ait la place que lui assigne son rang ; les frères délia Fosaa sont échelonnés le long de la paroi oii est le corps saint; vis-à-vis d'eux les pénitents sur une même ligne; les grands dignitaires, chefs de congrégation et ofiBciers pontificaux, sont groupés à droite et à gauche. Monsignore Badolfo, toujours accompagné de ses officiers d*honneur à masse d'argent et à verges rouges, assisté de son porte-croix, s'approche de la sépulture, s'incline et s'agenouille. Il a l'air de prier, mais il ne prie pas, son esprit est trop troublé, trop rempli de terreurs et de remords. Il se relève, et la
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cérémonie commence. Il prend, des mains d'un des deux fossoyeurs désignés, le marteau d'argent, et il frappe doucement la plaque de marbre en murmurant : jiperite portas Domini; puis il rend le marteau, et l'autre fossoyeur lui présente la pelle en vermeil, chargée d'un peu de terre. Badolfo jette cette terre contre le marbre, à trois reprises, en disant : In nomine Patris et Filii et Spiritus sancti. Il se remet à genoux, dans l'attitude de la prière. Les chants redoublent, exprimant la joie des fidèles accueillant les reliques d'un martyr. Alors les frères dalla Fossa travaillent à ouvrir la sépulture; ils détachent le ciment qui maintient le couvercle de marbre ; ils ébranlent ce couvercle avec précaution; ils se disposent à l'ôter, et tout le monde se prosterne au bruit de la sonnette agitée par le maître des cérémonies. Les chants ne se ralentissent pas, quoique la tombe ait été mise à découvert.
Mais quelle est la surprise, la consternation générale, quand on s'aperçoit que la fosse est vide, qu'il n'y reste pas même un ossement ! Les frères délia Fossa, croyant à un prestige du démon ou à une illusion siima-
LB COBPS S&llfT. SOT
turelle, plongent leurs torches dans la cavité pour y chercher du moins une apparence de poussière humaine; au risque de commettre un sacrilège, ils remuent avec leurs doigts la terre sainte qui a dévoré tout ce qui fut un homme ou une femme, un païen ou un chrctien ; ils se regardent avec stupeur et ils accusent Satan d'avoir dérobé malignement le corps d*un bienheureux, soit pour empêcher qu*on lui rendit un culte, soit pour montrer qu'un des assistants est encore en état de péché mortel. Cette idée a frappé en même temps Radolfo, qui considère d'un œil morne cette sépulture sans cadavre et sans ossements, il se reproche d'être cause d'un prodige que Dieu a permis pour lui faire honte, et il se dit, dans sa crédulité superstitieuse, qu'un saint n'a pas voulu être levé par des mains impures. £n ce moment, des cris lointains succèdent aux chants religieux qui avaient cessé. Ces cris viennent du fond des catacombes; ils ne sont pas éloignés; ils se rapprochent d'instant en instant; ils deviennent plus distincts : ce sont des cris de détresse que l'écho divise, répète et multiplie, comme si plusieurs personnes criaient à la fois et de différents côtés.
Ces cris, inattendus et inexplicables, ces cris dont l'expression est douloureuse et déchirante, coïncident si étrangement avec la situation des esprits où la crainte du diable a tant d'empire, qu'une terreur panique s'empare de toute rassemblée, qui pousse aussi des cris forcenés et qui se met à fuir en désordre. Les frères délia FossUy plus ignorants et plus superstitieux que les autres, ont été les premiers à chercher leur salut dans la fuite. Ils sont convaincus que le démon les poursuit, et ils entremêlent leurs clameurs effarées d'oraisons jaculatoires, de vœux bizarres et de litanies pieuses. Ils connaissent parfaitement la route et ils n'hésitent pas entre les mille voies qui s'offrent à eux. On les suit, on ne les perd pas de vue ; on ne songe pas même au danger de s'égarer; c'est une mêlée qui se précipite à la lueur de quelques torches et de quelques cierges, qui tombent ou s'éteignent successivement; chacun a jeté ce qu'il tenait à la main pour courir plus vite ; la peur a rendu des jambes aux plus vieux et aux plus impotents. C'est un lugubre concert de cris qui se confondent dans un seul et que les échos grossissent en y ajou-
LE GOaPS SAINT. 909
tant le retentissement des pas sur un terrain sonore.
Tout a disparu, tout est déjà loin : Badolfo est encore là, étendu par terre, gémissant et pleurant comme une femme, la tète dans ses mains. Lorsque Tépouvante eut redonné une sorte d*énergie et de jeunesse à ses pieds perclus par l'âge et par la goutte, quelqu'un le heurta en passant et lui fît perdre l'équilibre; il ne put se relever, et il se débattit en vain sous le poids d'un horrible cauchemar qui lui montrait les flammes de l'enfer autour de lui, tandis qu'un squelette d'un bras de fer l'enchaînait à la même place. Ce squelette, dont la tète lançait du feu par ses orbites, n'était autre que Seïla. Badolfo la conjurait et lui demandait pardon , sans que le spectre enfanté par sa conscience coupable consentit à suspendre ce supplice qui semblait une anticipation de celui des damnés. Badolfo essaya d'appeler à son secours, mais il ne put articuler un son et il exhala des gémissements étouffés. Il entendait s'éloigner le bruit des pas et des voix; il était enveloppé de profondes ténèbres, et il croyait voir des flammes l'environner, il croyait ouïr son arrêt pro- 2 18.
noDcé par le fantôme qui Tobsédait, son arrêt de damnation éternelle. L'horreur qu'il éprouvait produisit enGn une réaction de désespoir, qui lui permit de ramper sur les pieds et sur les mains, de se relever par moments et de chercher à tâtons un chemin pour sortir de cette affreuse obscurité : les cheveux hérissés sur la tête, les yeux fixes, la bouche béante, il avançait lentement en se guidant aux parois arec ses mains crispées et tremblantes, et il s'imaginait toujours être poursuivi par l'âme de Seïla; il sentait sur son cou le souffle du spectre planant derrière lui, il sentait sur son épaule le contact glacé d'une main osseuse, il avait les oreilles remplies d'un accent sépulcral qui lui disait : u Meurs et sois damné ! »
Cette voix funèbre n'était pas une illusion de la peur; c'étaient réellement des cris humains auxquels l'écho pré tait un caractère surnaturel et qui devenaient plus distincts à mesure qu'il s'en approchait, sans le vouloir et sans le savoir; car il s'efforçait de fuir, pour ne plus les entendre, et il les entendait davantage à chaque pas qu'il faisait; il s'arrêta, il écouta; son effroi commençait à céder à la
LE COBPS SAlflT. SU
réflexioD, et il pensa qu'on s'était aperçu de de son absence, qu'on revenait à son aide, qu'on l'appelait ainsi; sa langue se délia tout à coup, et il se mit à pousser des cris qui ne furent pas perdus, puisqu'on y répondit de manière à lui rendre le courage et l'espérance. Il marcha rapidement du côté de la voix qui, plus faible que la sienne, appartenait néan*moins à un être vivant et non à un habitant de l'autre monde. On marchait aussi de son côté, et déjà il pouvait distinguer un pas lourd et tlratnant qui reprenait après chaque cri plaintif et haletant. Badolfo était délivré de ses frayeurs idéales; l'espoir de rencontrer bientôt son sauveur absorbait toutes ses pensées.
Ce sauveur est près de lui ; mais la lumière d'une torche n'a pas encore brillé dans les ténèbres, mais l'inconnu qui s'approche a l'air d'implorer du secours pour lui-même : il se traîne avec peine, il râle, il soupire, il appelle d'une voix brisée. Badolfo retombe dans le doute et bientôt dans ses terreurs : il s'interroge tout bas, il ne sait que résoudre, il est tenté de fuir de nouveau, car ce n'est pas un libérateur, ce n'est peut-être point
un ami, c'est assurément un fantôme : il n'en peut plus douter. Cette voix gémissante, il la connaît, il l'a déjà entendue ailleurs; ses souvenirs sont encore vagues et incomplets; il tressaille, il frémit cependant à chaque cri, à chaque pas de cet hôte mystérieux des catacombes; il est immobile et muet dans l'attente.
— Au nom du ciel ! dit la voix qu'il reconnaît alors, qui que vous soyez, ayez pitié de nous ! Sauvez, sauvez Seïla qui est innocente !
£(0 iinibxt».
Le grand inquisiteur ne doute plus alors qu'il se trouve face à face avec un spectre qu'il ne voit pas et qui a pris la voix de Robert pour mieux l'épouvanter. C'est Robert qui vient de lui demander grâce pour Seïla, et pourtant ce n'est pas, ce ne peut être Robert qui se trouve dans un pareil lieu et dans un pareil moment? Badolfo ne répond pas, ne bouge pas : ses jambes et sa langue sont une seconde fois paralysées ; il tremble de
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tout son corps inondé d'une sueur glacée: il fixe devant lui un œil hagard qui ne démêle rien dans l'ombre opaque oij la voix et les pas continuent d'approcher.
— Grâce pour Seïla, grâce ! reprend cette voix lamentable ; elle est innocente, et voici le cadavre du P. Alexandre assassiné par Marco !
Ces paroles achèvent de troubler l'esprit de Badolfo qui s'affaisse sur lui-même et qui se roule à terre en criant; ses mains étendues en avant ne rencontrent que des ossements que le contact réduit en poussière. Son horreur est au comble, lorsqu'il éprouve un choc, à la suite duquel il est presque écrasé par la chute d'un poids énorme qui semble se détacher de la voûte : il pousse un cri perçant et s'évanouit. Quand il revient à lui, quand il peut se rendre compte de ses sensations, avant même d'avoir retrouvé la mémoire et le jugement, il sent des mains qui le palpent et qui se promènent par tout son corps, il entend une respiration pénible siffler au-dessus de sa tête ; lui , retient son haleine , ne fait aucun mouvement et essaye d'imposer silence au battement de son cœur, comme s'il était
mort. Il se contient assez pour ne pas crier , malgré Thorreur qui l'a saisi au froid contact de cette main d'homme ou de démon.
Il est enfin soulagé ; ces mains invisibles ne le touchent plus et semblent s'être éloignées ; il n'entend plus cette respiration sifflante qui sortait d'une autre poitrine que la sienne ; il espère encore une fois être délivré d'un rêve d'autant plus effrayant qu'il l'avait pris pour une réalité. Il se soulève sur les coudes et il s'apprête à se relever ; mais le bruit sec d'un briquet, plusieurs fois répété^ est accompagné d'un jet d'étincelles, à la lueur desquelles il voit un homme à genoux près de lui : ces étincelles ont gagné un morceau d'amadou qui communique la flamme à une allumette. Tous les objets s'illuminent un in* stant, et Badolfo jette un grand cri en apercevant face à face Robert, qui le reconnaît alors, et qui, dans l'émotion de la surprise, laisse tomber tout ce qu'il tient, le briquet et l'allumette, qui s'éteint en tombant. La nuit semble s'épaissir autour d'eux et les presser de toutes parts comme un linceul.
— C'est vous ! vous que je retrouve ici ! dit enfin Robert après un moment de si-
216 LES CilTACOHBBS DE ROHB.
ience. N'ai-je pas rèyé ? Monsignore Badolfo ! Le grand inquisiteur, que Robert interpelle, ne répond pas. Ses dents se choquent, sa langue reste collée à son palais ; il frissonne, il suffoque, il voudrait se cacher, il voudrait fuir, et il n'a pas la force de se mouvoir : il se voit à la merci de son plus cruel ennemi. Puis, quand il sent encore le contact de cette main qui lui semble tour à tour froide et brûlante, tout son corps est saisi d'une douloureuse horripila tion.
— Répondez-moi, si vous êtes vivant ! reprend sourdement Robert ; répondez, je vous l'ordonne ! répondez, je vous en supplie?
— Que voulez- vous ? répond Badolfo, qui obéit au commandement plutôt qu'à la prière. C'est à vous qu'il faut demander plutôt si vous êtes mort ou vivant ! Mort, je vous promets des messes et des obits dans toutes les églises de Rome ; vivant , oh ! pardonnez-moi, ne me tuez pas, ne me laissez pas mourir dans cet horrible lieu, ramenez-moi à la lumière!
— Et Seïla ? qu'avez- vous fait de Seïla? dit amèrement Robert. Vous l'avez fait condamner, et vous la saviez innocente !
LES TÉNÈBRES. 2 i 7
— Pardonnez, pardonnez-moi ! murmura le chef de la congrégation du saint-office. Je suis un abominable pécheur!
— Elle est condamnée; mais vous pouvez la faire absoudre, et vous le ferez, oui, vous le ferez, sur votre vie !
— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour réparer le mal, pour l'expier, dussé-je fînir mes jours dans un cloître.
— Il ne s'agit pas de cloître ; il s'agit de sauver Seïla et son père ; il faut suspendre, il faut casser le jugement.
— Eh bien ! oui, je consens à tout, je promets tout, mais sortons de ce tombeau, sauvons-nous, sauvez-moi d'abord !
— Sortir d'ici! n'en savez-vous pas les moyens? ne connaissez-vous pas la route? comment étes-vous venu dans les catacombes?
— J'f suis descendu par ordre du saintpère pour l'élévation d'un corps saint... Mais est-il vrai que vous soyez Hubert Robert ?
— Ne m'avez-vous pas reconnu ? je suis celui que vous avez fait enlever près de la Trinité-du-Mont , celui que vous avez tenu toute une nuit prisonnier au palais du saint-
2 MS CATACOMBES flR ROMR. 19
i^S LES CATACOMBES BE ROIE.
office, celui que vous osiez faire fouetter par vos valets, celui qui a promis de vous châtier en représailles : me reconnaissez-vous maintenant? Et Seïla, oij est-elle ? qu'en avez-vous fait?
— Grâce ! pitié ! disait Badoifo s*agitant aux pieds de Robert : ma vie est dans vos mains, soyez indulgent, soyez généreux !
— Généreux , indulgent , l'avez-vous été pour Seïla? Dois-je vous rappeler vos projets infâmes, vos tentatives insolentes et hardies !
— J*ai mérité la mort, j'ai mérité la damnation; mais j'espère, malgré mon crime, que Dieu me fera miséricorde, et vous aussi.
— Je ne veux pas me venger, je n'ai que faire de votre sang ; ce qui m'importe, c'est le salut, c'est la délivrance de Seïla !
— Songeons d'abord à notre délivrance, songeons à ne pas périr de faim et d'effroi dans ces lugubres lieux...
— Il y a bien des heures que j'y suis errant et perdu, bien des heures que je n'ai pris aucune nourriture !
— Vous avez faim ? Ah ! la faim est un horrible supplice!... Voilà longtemps, dîtes-
LES TtNÈBRES. 210
VOUS, que vous êtes égaré? Pourquoi? Gomment êtes- vous dans ces catacombes ?
— J'y suis descendu pour chercher les preuves de l'innocence de Mondaio et de sa filJe, je les ai trouvées.
— Quelles preuves ? Je ne vous comprends pas. Il me semble, en effet, que ce juif a été condamné trop légèrement; mais il avouait presque...
— La torture, n'est-ce pas? Il a avoué, l'infortuné, qu'il avait assassiné le P. Alexandre dans sa maison , la nuit du jeudi saint , et qu'il avait fait disparaître le cadavre en le brûlant? £t Seïla, l'avez-vous aussi appliquée à la question ?
— Hâtons -nous plutôt de nous mettre en marche. Ecoutez! on appelle... Non; mais on est sans doute à ma recherche...
— Cette preuve éclatante de l'innocence de vos victimes, la voici ! le cadavre du père Alexandre...
— Un cadavre I dit Badolfo avec un mouvement de terreur et de dégoût ; le P. Alexandre! dans les catacombes !...
— ^Oul; le P. Alexandre assassiné dans la campagne de Rome par Marco, le portier du
â20 LES CATACOnSfiS DS ROME.
Ghetto, et jeté par une ouverture des catacombes 1
— DépéchonS'DOus donc de rentrer à Rome pour sauver un innocent, pour arrêter rexécution !
— L'exécution ! Quoi ! déjà ? s'écria Robert, retrouvant toute son énergie malgré son extrême faiblesse : l'exécution de Seïla !
— Non, Seïla vivra ; mais son père... il est condamné ; il doit être pendu au coup de midi... Venez, ne tardons pas ; venez donc !
— Midi ! Qui sait si l'heure n'a pas sonné! . . . Pouvons-nous espérer de revoir le jour ?...!! ne sera plus temps alors!... il n'est plus temps peut-être !
— On me cherche, soyez-en sûr ! On viendra bientôt. à notre aide... Faut-il attendre qu'on vienne, ou nous diriger à l'aventure ?
— Attendre !... Nous attendrions jusqu'au jugement dernier! Savez-vous que je suis perdu depuis plusieurs jours, cerne semble?
— C'est aujourd'hui le mardi de Pâques et nous sommesentrés dans les catacombes avant la cinquième heure du jour ; il ne s'est pas écoulé une heure encore, et assurémçnt on me cherche à présent...
LB8 TtNÈBBEfi. 23 t
— Mous trouvera-t-on ? et quand nous trouvera-t-on ? Ne nous arrêtons pas une minute; marchons, marchons toujours...
— Oui, mais si nous nous égarons davantage?... Si nous rencontrons quelque abîme, quelque serpent?...
— Qu'importe! mourir d'une façon ou d'une autre !... Est-ce que je ne suis pas déjà exténué d'inanition? Oh ! tant que j'aurai un reste de force pour me traîner et pour emporter ce cadavre, je ferai ce qui me semble un devoir sacré !
— Emporter ce cadavre ! Et à quoi bon ? C'est insensé, c'est inutile, puisque le padre Alexandre est bien mort...
— 11 est mort, mais Seila, mais Mondaio ne le sont pas, et ce cadavre est pour moi comme un gage de leur salut.
— N'avez-vous pas ma parole pour gage ? Me vous ai-je pas promis de faire suspendre le supplice, et...
— Vous ! votre parole ! interrompit Robert avec dédain. Permettez-moi d'avoir moins de confiance en vous qu'en moi-même ! Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider à porter ce corps sous le poids duquel je succombe...
— Moi ! reprit Badoifo avec une sorte d'indignation; moi, porter un mort ! Vous oubliez qui je suis ?
— Ne me le rappelez pas, malheureux, car je me souviendrais peut-être de venger Seîla et de vous punir !
— Mais je ne puis, M. Robert, toucher à un cadavre ! Le rang que j'occupe dans l'Eglise, le saint-officeque je représente...
— Je pourrais vous contraindre, le couteau sur la gorge , à m'obéir , et ce serait de ma part une violence permise... Adieu !
— OiJ allez-vous ? Au nom de la très-sainte Vierge et de tous les saints, ne m'abandonnez pas !
— C'est donc à vous de me suivre , et vous me suivrez dans l'intérêt de votre vie ; car , n'en doutez pas , je mourrai avant vous...
— Si vous me laissiez seul, je me regarderais comme mort , et je n'aurais plus même une e spérance.
— Je ne vous laisserai pas seul, vous dis-je, et quand j'aurai rendu le dernier soupir, vous aurez deux cadavres à dévorer !
— Ah ! éloignez ces horribles idées ! . . .
LSS TÉFTÈBBBS. 225
Vous souffrez doue bien de la faim? Mourir de faim, c'esl subir mille morts !
— Tenez, quels que soient mon mépris et ma haine, j'ai besoin d'avoir foi en cette promesse que vous n'épargnerez rien pour réparer l'injustice que vous avez commise. Jurezmoi de sauver Seïla ?
— Je vous le jure, et pour remplir ce serment, je ne souhaite que d'être hors de ce sépulcre. Je fais vœu de donner aux pauvres tout ce qui me revient pour ma part dans les biens confisqués du juif, dans le cas où la confiscation serait maintenue...
— Faites vœu aussi de devenir honnête homme, s'il se peut... Allons, soulevez le corps par les pieds. . .
— Quelle fatale, quelle déplorable fantaisie ! disait Badolfo en se résignant enfin, malgré sa répugnance, à mettre la main sur un cadavre.
— Je marcherai devant pour sonder le terrain... Hélas! je sensqueje n'irai pas loin !... Je vous le répète, si je meurs avant que nous soyons délivrés, je vous lègue le briquet et le couteau que je porte avec moi ; l'un et l'autre seront peut-être utiles à votre déli*
334 LES CATAG0HBS8 DB B0«.
vrance, et eo outre, comme il faut tout prévoir dans cette affreuse situation, je vous lègue mon corps, pour qu'il vous aide à supporter la faim et à attendre vos libérateurs... Vous me comprendrez, quand vous sentirez les an* goisses que j'éprouve...
— Ma vie est entre vos mains, sang doute, dit Badolfo effrayé de ces paroles et surtout de l'accent avec lequel Robert les avait pro-> noncées ; vous avez sur moi l'avantage de la force, du désespoir et des armes; vous êtes trop généreux, trop bon chrétien...
— Ne me parlez plus ; votre voix réveille mes souvenirs et ma fureur... Mais ne me croyez pas capable d'un meurtre, serait*ce pour prolonger mon existence... Je vous dis d'ailleurs que je compte sur vous plutôt que sur moi pour la justification de Seïla. Vous lui apprendrez seulement que je suis mort en pensant à elle et en voulant lui consacrer jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
Robert se tut en soupirant, et Badolfo n'osa plus le troubler dans sa rêverie muette et presque menaçante. Badolfo, malgré les protestations rassurantes du jeune Français, ne pouvait se défendre d'une vive inquiétude
que lui inspirait son compafi^Don d'infortuné; il savait que la faim autorise quelquefois les excès les plus atroces, et que des marins en pleine mer, des mineurs au fond d'une mine.» des voyageurs dans un désert, se sont entretués pour se nourrir de chair humaine ; il se représentait alors que Robert, qui le haïssait et qui avait contre lui plus d'un motif de vengeance, ne l'épargnerait pas longtemps. Robert même ne lui avait-il pas parlé d'un couteau, comme s'il songeait à en faire usage? Ce couteau, qui avait déjà servi à un crime, devint l'idée fixe du grand inquisiteur; il s'imaginait à chaque instant le voir briller dans l'ombre, et il tressaillait en reculant pour éviter le coup mortel. Plus d'une fois . tant sa préoccupation était active, il crut sentir le froid de la lame dans ses entrailles, et il ouvrit la bouche pour demander grâce.
Mais Robert marchait toujours, haletant , trempé de sueur, soutenant à peine le fardeau que Badolfo partageait avec lui ; ce dernier le suivait machinalement, sans s'informer du but que son guide espérait attein* dre. Robert, hélas ! exalté par la crainte d'arriver trop tard ou de n'arriver jamais,
226 LKS CATACOUBES de ROME.
hâtait le pas, conjurait ses forces défaillantes et s'en allait au hasard, selon la route qui s'offrait à lui la première. Quand il s'interrogeait tout bas pour connaître sa véritable position, il songeait en gémissant qu'il était peut-être encore plus éloigné de sa délivrance que la veille ; car aucun indice ne lui annonçait qu'on vint à son secours ou qu'il approchât d'une issue : partout mêmes ténèbres et même silence. C'était une tombé immense oij il avait la faculté de se mouvoir. C'était l'agonie après la mort.
Soudain il distingue un bruit sourd audessus de sa tête ; il écoute avec anxiété ; le bruit s'est déplacé et continue au loin en se perdant à travers l'épaisseur de la voûte. Ce bruit, c'est la vie, c'est comme un écho de la terre habitée : il a reconnu le roulement d'une voiture. Il bondit de joie ; il pousse des cris forcenés qui glacent d'effroi Badolfo; puis, il écoute encore ; mais il n'entend plus rien, le bienheureux bruit ne se renouvelle pas; vainement il l'attend, il l'implore, aucun son extérieur ne pénètre dans ce silence qui l'écrase. Cependant il a repris courage, en se disant qu'il a entendu le passage d'une
voiture et que la voûte à cet endroit n'est probablement pas impénétrable. Il recommence à crier, sans obtenir la preuve que ses cris ont traversé la masse de pouzzolane qui le sépare des vivants. Badolfo reste neutre et passif pendant ces expériences ; il est toujours sous Tiropression de sa défiance, et il ne pense qu'à se mettre en garde contre un coup de couteau.
— Demeurez ici auprès du corps, dit Robert, pendant que je visiterai les galeries environnantes pour chercher le lieu oii nous essayerons de percer la voûte.
— Vous voulez me laisser seul! répond Badolfo, chez qui succède à la crainte du couteau une autre sorte de peur, celle de Fabandon et de Tisolement. Non, je ne vous quitte pas, j'irai oiî vous irez ! Vous n'auriez qu'à ne plus revenir !
— Ne savez-vous pas que je renoncerais à vivre plutôt que d'abandonner ce corps qui va proclamer l'innocence de Seïla ?
— Je vous suivrai, et, s'il le faut, ce cadavre, je le porterai seul en vous accompagnant pas à pas.
— Reprenons donc notre précieux fardeau
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et marchons en écoutant si le même bruit se répète. Dieu soit loué! je commence à croire que nous sommes sauvés, et Seïla et son père!... Oh! entendez-vous le pas des chevaux, le roulement d'une voiture?...
Robert, qui précipitait sa marche pour se rapprocher de ce bruit presque distinct , éprouve une violente secousse en arrière et retient à peine le cadavre qu'on semble vouloir lui arracher : un cri terrible, déchirant, frappe ses oreilles et se prolonge dans les catacombes ; ce cri accompagne la chute d'un corps qui rebondit à différentes profondeurs avant de tomber avec éclat au milieu de l'eau. Cette chute est suivie d'uu clapotement dans l'eau et de quelques plaintes étouffées qui paraissent monter du fond d'un puits. Robert, saisi d'horreur, n'ose faire un pas en avant ni en arrière et serre dans ses mains crispées le cadavre qui a failli lui échapper et dont les jambes pendent à terre. H ne prévoit que trop le sort de Badoifo, au bruit de l'eau agitée et de ces plaintes qui vont s'affaiblissant.
^ — Monsignore Badoifo, crie-t-il à plusieurs reprises, où étes-vous?Que vous est-il arrivé? répondez, répondez-moi !
Mais il n'obtient aucune réponse, et les plaintes qui s'exhalaient comme d'un abîme se sont éteintes. Il écoute, il appelle, il crie encore sans lâcher le cadavre qu'il tient d'une main , tandis que de l'autre il sonde le terrain autour de lui, et fouille les ténèbres. Alors il songe à éclairer un moment le dangereux passage oii il se trouve, et il cherche son briquet dans ses poches : il n'a plus que quelques allumettes et un peu d'amadou. La pierre et le fer sont restés à l'endroit oii il a reconnu le grand inquisiteur. Que faire? Comment porter secours à Badolfo? Est-il encore vivant ? a-t-il péri ? Comment avancer? Comment reculer? Cependant, le bruit des pas et des roues retentit de nouveau à travers la voûte. Robert, qui continue d'appeler Badolfo en gémissant, laisse le cadavre, et rampant avec précaution sur les genoux, il arrive au bord d'un précipice où il plonge et replonge son bras qui ne rencontre que le vide.
C'mcutbn.
La population de Rome, toujours curieuse €t impatiente de voir, comme elle l'était sous les empereurs, qui ne la laissaient pas manquer de spectacles et de pompes publiques, afflue de toutes paris, et fait une foule épaisse, remuante et bruyante, aux alentours de la place d'Espagne, où doit avoir lieu le supplice du juif. Toutes les fenêtres sont garnies de monde et pavoisées avec des tapis, des étoffes de velours ou de taffetas, et même
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avec des nappes où sont attachés quelques bouquets de fleurs inodores. Il y a des spectateurs qui ont loué leur place sur les terrasses des maisons. En bas, dans les rues, les petits enfants, pour qui tout est prétexte de fête et de divertissement, promènent leurs cierges et leurs torches en criant à tue-téte, en riant et en chantant, ainsi que lors de rillnmination des Moccoletti, qui termine les féeries du carnaval romain.
Ce jour-là, les églisçs sont vides comme tous les jours, quoiqu'on y dise des messes funèbres à la mémoire du bon padre Alexandre; le glas des morts tinte dans chaque paroisse et dans chaque couvent : Rome, oii les cloches, suivant le proverbe populaire,' sont plus nombreuses que les sonneurs et les paroissiens, ébranle les airs par une étour^ dissante sonnerie que composent mille sons différents et plus discordants qu'harmonieux, depuis le plus grave jusqu'au plus aigu. Mais les oreilles romaines sont accoutumées à celte musique qui ne leur fait grâce que durant la semaine sainte; le peuple ne prend pas garde aux cloches, qui l'appellent en vain dans les églises tendues de noir : il se porte avec un
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empresseoieat qui se maaifeste par des clameurs et des gestes désordonnés vers le lieu de rexëcatioii et de l'amende honorable • mais celle-ci ne peut admettre qu'un petit nombre d'élus : la place de la Juiverie est très-resserrée, le Ghetto est fermé et gardé par des soldats, les rues qui aboutissent à la place sont étroites et tortueuses ; les maisons qui ont vue sur le théâtre de la cérémonie sont peu élevées et n'ont pas beaucoup de fenêtres : force est donc à la multitude de se rabattre sur le lieu de l'exécution qui présente du moins, de l'espace et des facilités pour voir.
La place d'Espagne, une des plus belles de la ville, peut contenir vingt mille personnes, tandis que la naumachie de Domitien, qui occupait le même endroit, recevait plus de cinquante mille spectateurs sur ses amphithéà*^ très circulaires. Mais l'escalier gigantesque qui conduit à l'église de la Trinité-du-Mont, sur le Pincio, «t qui fait ùice à la rue Condot^ tiere , supplée «n quelque sorte aux gradins de la naumachie antique, en offrant aux ctrrieux qui s'y pressent ses deux cents degrés et ses six vastes esplanades à rampes de 2 20.
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pierre. C'est là surtout que se sont donné rendez-vous ceux qui veulent être plus près des condamnés et de la potence, qui est dressée à la gauche de cet escalier et qui s'élève de dix pieds au-dessus d'un échafaud élevé lui-même de plusieurs toises à côté d'un vaste bûcher de bois résineux, de foin et d'étoupes. Il y a encore bien d'autres places qui semblent disposées exprès pour le public jaloux d'assister à une pendaison et à un holocauste de juif : sans parler du collège de Propaganda fide, qui a convoqué ses élèves au spectacle édiGant d'un auto-da-fé, sans parler du palais Lepri, du palais de Tordre de Malte et du palais de la cour d'Espagne, qui ont tous reçu autant de monde qu'ils en peuvent mettre aux fenêtres, la rue Condottiere, qui s'ouvre vis-àvis de l'échafaud et qui aboutit au Corso en s'exhaussant, est encombrée de foule depuis le lever du soleil ; la rue del Babuino, qui débouche de la place du Peuple dans celle d'Espagne, regorge de gens de la campagne accourus au bruit d'une exécution, et tout le long du mont Pincio , devant le monastère et l'église de la Trinité, devant la villa Medici, des gens assis, debout, grimpés sur les arbres, les
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bornes et les parapets, attendent TarriTée de la procession qui accompagne l'assassin du P. Alexandre, et qui est partie du palais du saint-office avant le retour de monsignore Badolfo.
Cette foule immense n'a pas encore pris son assiette ; elle se heurte, elle se tasse ; un tumulte inexprimable se manifeste çà et là ; car il n'y a pas un soldat, pas un homme de police pour maintenir Tordre. Les femmes et les enfants crient, les hommes jurent, les chiens hurlent et les cloches sonnent sans interruption. Les rumeurs les plus bizarres et les plus variées circulent et agitent les esprits , en donnant beau jeu aux langues qui ne se reposent pas plus que les cloches à Rome : on raconte que le juif Mondaio a déclaré qu'il avait tué le capucin pour savoir ce que devenaient les hosties avalées par les chrétiens ; on raconte encore que cet abominable juif se lavait le corps avec du sang de chrétien pour se guérir de la lèpre ; puis on dit que sa fille doit abjurer le judaïsme et entrer dans un couvent ; on dit ensuite que cette juive, qui est fort belle, a été possédée du démon et qu'elle a vomi deux crapauds et
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trois serpeûts lorsqu'on lui a fait baiser le crucifix. Ailleurs le sujet de l'eatretien est différent : on parle de la nouvelle sainte Valère que le pape a promise au roi de France; on parle de Vélévation du corps de la sainte dans les catacombes ; on parle de la cérémonie qui a eu lieu le matin même... Soudain, des bruits sinistres se répandent avec la rapidité de réclair : l'exécution est ajournée faute d'un exécuteur, celui de la congrégation de justice ayant refusé de prêter son concours à la mise à mort d*un juif condamné par l'inquisition ; or, depuis plus de vingt ans, l'inquisition, n'ayant prononcé aucune peine capitale, se trouvait privée d'un bour^ reau en titre : c'étaient les confrères qui se chargeaient d'exécuter à huis clos les sentences correctionnelles du tribunal.
Mais voici pourtant la procession du condamné qui s'avance du côté de la Propagande ; on entend les chants d'église et les Miserere psalmodiés par les pénitents, on voit briller les cierges et flotter les bannières. Le silence gagne de proche en proche, et finit par s'établir sur cette vaste assemblée qui devient immobile et attentive ; la foule s'écarte
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d'elle-même avec respect, pour livrer passage au cortège composé de pénitents de toutes couleurs, ayant à leur tète des porte-croix et des guidons; les confréries des métiers et des communautés religieuses ont fourni chacune leur contingent ; chaque couvent d^hommes est représenté par quelques moines, et tous les capucins du généralat de Rome ont été convoqués aux sanglantes funérailles du père Alexandre. On se signe, on s*agenouille, on se prosterne, devant les bannières des patrons. Des enfants à moitié nus et en haillons précèdent ou accompagnent les pénitents et les moines, pour recueillir dans des cornets de papier la cire qui coule des cierges. La procession traverse la place et va se ranger sous l'échafaud oii Mondaio et sa fille ne tar^ dent pas à paraître. Derrière eux est l'exécuteur couvert d'une robe et d'un capuchon noirs.
Mondaio semble résigné ; il marche et se soutient péniblement sur ses pieds endoloris par la torture des brodequins et enveloppés de bandelettes tachées de sang; par moments, deux pénitents l'aident et l'empêchent de rester en chemin ; mais il regarde la
foule d'un air calme et dédaigneux, la foule qui lui lance des regards irrités ou des huées provoquantes. Il est yètu du san benito affecté aux condamnés dans les exécutions du saint-office, et sous cette robe noire parsemée de flammes peintes, il a les mains liées ensemble, malgré le texte de Tarrèt qui lui ordonne de porter un gros cierge allumé depuis le lieu de l'amende honorable jusqu'au lieu de l'exécution. Ses mains ont été brûlées à la question avec un feu de soufre , et il ne peut se servir de ses doigts affreusement écorchés. C'est un juif qu'on a tiré des prisons du saint -office qui porte le cierge de l'amende honorable. Seïla, couverte d'un voile de crêpe tombant jusqu'à terre, échappe du moins aux regards et aux insultes. Le bourreau qui la suit n'a pas la contenance ordinaire des bourreaux; il s'arrête par intervalles en lançant un coup d'oeil perçant à travers les trous de son capuchon ; il hésite, il se consulte ; enGn il s'approche d'une femme qui tient deux enfants dans ses bras, et qui leur explique le spectacle nouveau et lugubre auquel ils assistent.
— La Tança, lui dit-il d'un ton brusque et
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impérieux, va-t'en avertir Nisida que Marco est décidé à mourir , si elle ne vient lui pardonner tout à Theure l Invite- la surtout à se hâter, sans perdre le temps à se parer de ses joyaux !
La Romaine à qui s'adresse cette allocution se détourne avec autant de surprise que de dégoût et emporte ses enfants, qui la supplient en vain de ne pas les empêcher de voir le supplice. Une fumée rousse s'élève du bûcher qu'on allume, et forme un nuage épais qui cache le Pincio et s'étend comme un dais audessus de l'échafaud. Des cris de joie éclatent de tous côtés à ce prélude de l'exécution ; c'est à qui arrivera le plus près du bûcher et de l'échafaud. Il y a, dans la foule qui s'efforce en sens contraire, un mouvement oscillatoire semblable à une marée montante; il y a aussi quelque chose du bruissement des vagues dans cette multitude emprisonnée par elle-même. Un épisode imprévu fait diversion un instant à l'impatiente curiosité des assistants.
On apportait un mort à l'église Saint-An-
dré-delle-Fratte attenant à la Propagande, ou il devait être enterré sans grande céré-
inonîe. Le convoi se composait de quatre confrères délia morte couverts de grandes capes noires avec capuchons qui n'avaient d'ouvertures qu'à l'endroit des yeux : ces confrères avaient sur le dos et sur la poitrine une tète de mort et deux tibias en étoffe blanche; l'un d'eux tenait une bannière noire où se trouvait la même représentation funèbre; les . trois autres tenaient des torches allumées. Une civière, offrant de pareils insignes sur un fond noir, était portée par deux confrères délia peniienza, vêtus de gris et encapuchonnés comme tous les pénitents de Rome, la croix et les instruments de la passion en rouge sur le devant de leur robe. Sur cette civière était étendue une jeune femme qui paraissait endormie ; car son visage laissé à découvert, quoique de couleur de cire, n'avait pas été bouleversé par l'agonie, et n'était point encore marqué du sceau de la mort. Ses cheveux étaient peignés et nattés avec soin ; on les avait ornés d'épingles d'or et de perles ; mais la couronne de roses blanches et d'immortelles, qu'on pose toujours à Rome sur la tête des personnes décédées en état de grâce, c'est-à-dire après avoir reçu
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tous les sacrements, semblait avoir été refusée à la défunte. Elle était suivie par deux ou trois femmes qui se livraient à une sorte de douleur d'apparat, renouvelée des pieu* reuses de Tantiquité , et par deux ou trois hommes qui psalmodiaient le De profundis. Le peuple qui, à Rome plus que partout ailleurs, accorde aux morts une espèce de culte respectueux et solennel , s'écarta de lui-même, pour que le convoi pût entrer dans l'église : à son passage, ceux qui se trouvaient le plus près se mirent à genoux et tout le monde se signa. Le nom de la morte fut aussitôt dans toutes les bouches : on sut que Nisida, la jolie fille du quartier de la Minerva , s'était noyée dans le Tibre , et qu'on avait la veille retrouvé son corps près du pont des Quattro-Capi. On ajoutait que le prêtre qui l'avait confessée la veille de Pâques s'étant porté fort qu'elle ne serait pas damnée malgré son suicide, le clergé de Saint-Ândrédelle-Fratte avait daigné consentir à lui donner la sépulture chrétienne ; autrement, elle eût été inhumée dans le cimetière des protestants, devant la pyramide de Cestius. Nisida était bien connue par sa beauté et par 2 21
ses amours ; on la regrettait généralement et Ton approuva la conduite du clergé qui allait l'admettre dans un des caveaux de Téglise. Quant aux causes de sa mort, on était d'accord sur ce point qu'elle n'avait pu survivre à la honte d'aimer un juif. On avançait plus timidement qu'elle s'était reproché d'avoir secondé, à son insu, le meurtre du P. Alexandre dans le Ghetto.
Le cortège des condamnés, que le convoi de Nisida avait interrompu, se remit en marche ; mais l'exécuteur masqué, au lieu de suivre le juif et sa fille, restait arrêté, la tète inclinée, les bras pendants, vis-à-vis de Saint- André-delle-Fralte oij la morte venait d'être conduite : il semblait avoir pris racine à cette place, et n'étaient les profonds soupirs qui soulevaient sa poitrine, on l'aurait cru changé en statue. Tous les yeux se portèrent sur lui et on le désigna du doigt ; les petits enfants, à qui l'on apprend dès le berceau à redouter la malapasca, fantôme de vieille femme habillée de deuil qu'on voit apparaître à l'approche d'un malheur, commencèrent à crier : Mala pascal mais personne n'osa sommer le bourreau masqué de rejoindre ses victimes, et un
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espace vide se forma autour de lui, jusqu*à ce que Baretti, plus hardi que les autres, vint en sautillant lui frapper sur l'épaule et lui dire avec un sourire de barbier qui tient son homme par le nez :
— Mio caro, que voulez-vous que devienne sans vous ce digne juif qui s'ennuie certainement d'attendre ?
— Morte ! murmurait l'exécuteur en portant la main à son front : morte à cause de moi !. morte !... C'est bien !
Il fallut à bras d'hommes transporter sur l'échafaud Mondaio, que ses jambes mutilées ne pouvaient plus soutenir, et Seïla, que ses forces abandonnaient : l'exécuteur vint se placer entre eux, mais il était si douloureusement absorbé lui-même, qu'il demeurait comme étranger à l'exécution, et qu'il n'eût pas préparé la corde de la potence, si quelqu'un ne la lui eût mise dans la main. Le bûcher jetait une grande lueur, et la flamme montait en pétillant à la hauteur du gibet. Le silence le plus complet règne par toute la place, et l'on n'entend que la voix des pénitents qui sont en prière autour de l'échafaud.
— Oh ! mon père ! mon père ! s'écrie Seïla en se jetant dans les bras de Mondaio qui la repousse, abjurez, pour ne pas mourir !
— Laissez-moi mourir ! répond le juif avec amertume : je meurs sans regret, puisque je n'ai plus d'enfant.
— Je vous l'ai dit, je suis chrétienne, reprend la jeune fille avec fermeté : c'est le Dieu des chrétiens qui m'a sauvée !
— Sauvée? malheureuse I répond avec dédain Mondaio, qui continue à la repousser. En effet, on t'a fait grâce de la vie!...
— Vous ne me comprenez pas ! ... Un lâche, un infâme, l'auteur de tous nos maux, a voulu porter la main sur moi et m'outrager...
— Et cet infâme est un chrétien ! et tu as quitté la foi de tes pères pour la religion de ce monstre!...
— Je n'avais plus de salut à espérer qu'en Dieu, et c'est à Dieu que je me suis adressée; j'ai fait une prière à la sainte Vierge, à la mère de Jésus-Christ; j'ai remis dans ses mains la garde de mon honneur en péril, et aussitôt je me suis sentie animée d'une foi divine, j'ai fait au ciel le sacrifice de cette vaine beauté qui allait me perdre ; j'ai eu le courage de
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renoncer à tout ce que j aime, en me jetant à terre sur un brasero enflammé pour me défigurer...
En disant ces mots qui frappaient son père de pitié et d'horreur, elle leva son voile et montra son visage brûlé qui ne formait plus qu'une plaie vive. Mondaio ne put retenir nn cri et se cacha la face dans ses deux mains.
Mais on entend un bruit sourd qui sort de terre, au pied deTéchafaud : ce sont des coups réitérés contre les flancs intérieurs du mont Pincio; ces coups, semblables au travail d'une mine, paraissent venir toujours du même point; mais tantôt ils retentissent de plus près, tantôt ils ont l'air de s'éloigner : parfois ils communiquent une sorte d'ébranlement au sol environnant. Une terreur panique s'empare des gens de la procession qui entourent l'échafaud et qui se hâtent de quitter leur poste; quelques-uns même s'enfuient avec des clameurs et des signes de croix. On croit qu'un abime va s'ouvrir et engloutir les condamnés du saint-ofBce. On parle d'un volcan souterrain. L'échafaud et le bûcher ne fixent plus l'attention des assistants; l'exécution est oubliée ; Mondaio et sa fille pour*-
raient descendre librement sur la place sans qu'on songeât à les retenir. L'exécuteur ne s'occupe plus d'eux et leur tourne le dos pour disposer le nœud coulant qu'il a l'air d'essayer lui-même à son cou.
Alors seulement se répand la nouvelle de l'événement des catacombes. On raconte que le démon a emporté le corps de sainte Valère, et qu'il a mis en fuite, avec d'effrayants prodiges, les commissaires nommés par le pape pour X élévation de la sainte. On ajoute que le grand inquisiteur, qui était sans doute en état de péché mortel, a été lui-même enlevé par le démon. Ces contes absurdes sont bientêt enrichis de circonstances plus absurdes encore. Mais Fragonard et labbé de Saint- Non se trouvent là : ils revenaient tristement de San-Lorenzo sans avoir pu voir monsignore Badolfo, que les uns prétendaient sorti des catacombes et retourné au palais du saint-office, et que les autres soutenaient avoir péri par l'effet de la malice du diable. Ils étaient l'un et l'autre plus inquiets du sort de Robert, lorsque le hasard les conduisit sur la place d'Espagne. Ils s'étaient approchés de l'échafaud, peut-être pour interroger les con-
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damnés, pour leur. demander ce que Robert était devenu. Ils furent donc les premiers à entendre les bruits souterrains qui les étonnèrent sans les effrayer, et qui leur parurent de nature à être étudiés pour en rechercher la cause. Saint-Non, qui connaissait parfaitement la topographie de Rome, pensa d'abord que c'étaient des ouvriers qui travaillaient dans les conduites d'eau de la fontaine Trevi ; mais Fragonard, ayant appuyé son oreille contre terre, déclara qu'il avait distingué des cris, et que les coups, qui continuaient sans relâche, devaient être appliqués contre une voûte sonore. 11 frappa du pied à plusieurs reprises, pendant que les plus curieux ou les pi us hardis se rapprochaient lentement pour être témoins de ces expériences, et des coups réguliers répondirent à ceux qu'il avait transmis comme un signal. Il se pencha de nouveau vers le sol et entendit une espèce de cri étouffé qui n'avait rien d'humain, et qui Gt reculer encore une fois les moins timides.
— Il y a quelqu'un là ! s'écria Fragonard avec son impétuosité généreuse. On frappe, on crie, on demande du secours!
d48 LES CATACOnBES DE ROUE.
— C'est un écho, dît Saînt-Non; Taqueduc souterrain qui mène Teau à la fontaine Trevi passe directement dans la rue Condottiere...
— Qui sait? un malheureux est là-dessous; j*en suis sûr; je l'ai entendu ! Il m'a entendu aussi. A l'œuvre ! Sauvons-le! Si c'était... !
Il saisit une hache qui a servi à la construction du bûcher et de l'échafaud ; il creuse la terre avec une énergique activité; Saint-Non a pris une bêche que le hasard lui fait rencontrer, et il imite son ami, qui a bientôt d'autres imitateurs. La foule est en suspens; elle suit des yeux et de la pensée les travaux qui s'exécutent dans un but qu'elle n'apprécie pas bien encore ; car elle a peine à comprendre comment un être vivant se trouve emprisonné sous terre dans la place d'Espagne. On n'entend plus que les pioches et les bêches qui pratiquent une large tranchée. Fragonard et Saint-Non sont toujours à la tête des travailleurs, et leur zèle redouble celui de tout le monde. La voûte de terre vient d'être percée, et les cris de la victime qui voit le jour, en bénissant ses libérateurs, s'échappent clairs et distincts par l'ouverture qu'on a faite au souterrain où un infortuné
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était enseveli vivant. Un cri de joie et d'enthousiasme s'élève de toutes parts.
— Robert ! c'est Robert ! dit avec émotion Fragonard qui agrandit l'ouverture avec ses mains pour le revoir plus vite et qui sent ses yeux s'obscurcir de larmes. Oii est-il? Oià estu, Robert? mon pauvre Robert!
— Est-ce possible? disait Saint-Non qui disputait à Fragonardle bonheur d'embrasser le premier leur ami. Quelle fantaisie a-t-il eue de pénétrer dans l'aqueduc souterrain? Mais non, il était dans les catacombes !
L'excavation est assez large pour qu'un homme puisse y passer ; Fragonard et Saint- Non s'empressent d'arriver jusqu'à Robert, qu'ils ont entrevu dans l'ombre et dont ils reconnaissent la voix ; mais ce n'est pas lui qui se présente à l'ouverture pratiquée dans les catacombes , c'est une tète livide et inanimée ; c'est un cadavre couvert d'un froc taché de sang ; c'est le P. Alexandre, qui réparait mort, et qui vient accuser son assassin. La foule l'a reconnu et le nomme en se signant , en s'écartant : Fragonard et Saint- Non tirent à eux ce corps, que Robert rapporte en triomphe; et Robert, épuisé de faim, de 2 22
fatigue et d'anxiété, pâle, ïes yeux mourants, les cheveux épars, se montre à son tour, et tombe dans les bras de ses amis, en criant d'une voix solennelle :
— Voici le corps du P. Alexandre, assas^ sine par Marco dans la campagne de Rome, le soir du jeudi saint. Mondaio et sa fille sont innocents !
Il s'est évanoui, sans avoir levé ses regards vers Seïla qui s'enveloppe plus étroitement dans les plis de son voile noir,, et qui s'agenouille sur l'échafaud, tandis que son père demande que l'arrêt du saint-office s'exécute. De nouveaux cris éclatent dans la place, et l'on se montre l'un à l'autre un patient qui pend au gibet. Ce n'est pas le juif dont l'innocence vient d'être proclamée , c'est Marco qui s'est fait justice de ses propres main&.
Monsfgnore Badolfo avait trouvé la mort dans les catacombes ; Mondaio et sa fille furent acquittés après un second jugement qui constata le crime de Marco; mais les
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biens de Mondaio restèrent confisqués comiDe ^tant de bonne prise au profit de TEglise : il en mourut de chagrin. Sa fille, qui avait fait le sacrifice de sa beauté pour se défendre contre les outrages du grand inquisiteur, n'épousa pas Robert : elle avait abjuré le judaïsme et elle se voua exclusivement à des servir une chapelle qui fut fondée h l'endroit même oii Robert était sorti miraculeusement des catacombes. Cette chapelle en plein air se voit encore à gauche de l'escalier de la Trinité-du-Mont.
Cette aventure laissa dans l'esprit de Robert une mélancolie dont il ne se débarrassa jamais et qui a transpiré dans la plupart de ses tableaux représentant des ruines ou des paysages. Fragonard, grâce à la protection du comte de Noriac, conserva son titre de pensionnaire du roi, et devint, presque sans travail, un des peintres les plus charmants de l'école française du xviii® siècle. Saint-Non, de plus en plus passionné pour les arts, dessina tout ce qui était à dessiner en Italie et revint se ruiner en France par la publication de son grand Voyage pittoresque de Naples et de Sicile, en regrettant de n'être pas plus riche
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pour faire graver tous ses dessins. Quant au directeur de l'Académie de France qui s'était réconcilié avec les trois amis, il tomba dans une dévotion outrée, il ne peignît plus que des sujets religieux, et il signala la fin de sa déplorable administration, en expulsant de l'Académie un pensionnaire qui n'avait pas fait ses Pâques.