‹ Les cathédrales de FranceChapitre 13 sur 18 · LA CATHEDRALE LA NUIT · texte numérisé non relu

LA CATHEDRALE LA NUIT

Des lueurs lointaines rembrunissent, noircissent devant certaines colonnes. Elles en éclairent d'autres de biais, faiblement mais régulièrement.

Mais le fond du chœur et toute la partie gauche de la nef sont plongés dans des ténèbres épaisses. L'effet est horrible à cause de l'indécision des choses dans le lointain éclairé... Tout un espace carré est frappé d'un éclairage formidable; des lumières flambent entre les colonnes qui prennent des proportions colossales. Et les interruptions, ces conflits de clartés et d'ombres, ces quatre colonnes opaques devant moi, ces six autres éclairées plus loin, sur la même ligne et en biais, puis la nuit où je baigne et qui submerge tout, me font douter du temps et des pays. Il n'y a pas de douceur. J'ai la sensation d'être dans un antre immense d'où va se lever Apollon.

Je reste bien longtemps sans pouvoir définir l'horrible vision. Je ne reconnais plus ma religion, ma cathédrale. C'est l'horreur des mystères antiques... Je le supposerais, du moins, si la symétrie des architectures ne me restait sensible. Les plafonnements ne sont qu'à

i42 LES CATHEDRALES DE FRANCE.

peine perceptibles, étançonnés d'ombres : nervures des arcs.

Il faut que j'échappe à Toppression de cet effet qui j'e referme. Un guide me prend la main et je me déplace dans cette nuit qui monte jusqu'à la voûte.

De la lumière au delà de ces cinq colonnes. Elles prennent le biais qui les éclaire. Les nervures, les arcsdoubleaux, les ogives semblent des drapeaux entrecroisés comme aux Invalides.

J'avance... Forêt magique. On ne voit plus le haut des cinq colonnes. Les lueurs, qui traversent horizontalement les balustrades, y mènent des rondes infernales. Le jour, on est au ciel, ici, et, la nuit, en enfer. Nous sommes descendus aux enfers comme Dante...

Violentes oppositions. Il y a comme un éclairage de torche. Feu ardent à la sortie d'un souterrain et qui s'étend par nappes. Les colonnes sont noires sur ce fond flammé, seules, sourdement. Par instants apparaît une draperie avec une croix rouge : la lumière semble s'y éteindre : mais non, elle persiste, dans une immobilité mortelle.

Le chœur est à nu dans l'épouvante. Mais l'horreur se règle, s'ordonne, et cet ordre nous rassure. Et puis, notre souvenir du jour, nos attaches avec le jour nous secourent en ce moment, nous donnent la confiance nécessaire.

Il y a un reflet sur une ogive; la perspective est masquée, et la clarté, imparfaitement développée sur l'arête, ne montre que la construction immobile dans la

lueur. Mais cette lueur, bien que terrible, révèle pourtant le chef-d'œuvre.

La Cathédrale prend un caractère assyrien. L'Egypte est vaincue, car cette Cathédrale est plus poignante que la P^^ramide, plus loin de nous que les grottes où la grande création des ordonnances apparut. Le mystère est dans Tinconnu de ce spectacle. On a Tidée de la forêt, de la grotte, — mais ce n'est rien de tout cela : quelque chose de nouveau absolument, qu'il est impossible de définir tout de suite...

La masse effroyable de la nuit, un instant repoussée, faiblement, reprend aussitôt l'empire avec une irrésistible violence.

C'est Rembrandt, mais en spectre de goCit et d'ordre. Et Rembrandt lui-même ne nous apporte qu'un écho de ce monde prodigieux.

Je suis dans l'épouvante et dans le ravissement.

Dante, es-tu entré dans ce cercle d'horreur?

Les chapelles sont transformées par la lutte des ténèbres et de la lumière.

Celle-ci est une grotte sombre, où il ne paraît y avoir que des coquillages rangés aux nervures des arcs. Pourtant, l'ombre redoutable veut bien se laisser voir, apprécier et modeler.

Cette autre est divisée en deux par l'ombre portée. Tout un côté est aboli. Les colonnes, vues de trois quarts, noires, formidables, dérangent toute l'ordonnance architecturale. Mon esprit dispersé ne perçoit

que des épouvantes; il voit se répéter des jambages effrayants dans cette forêt que rhomme a créée pour son Dieu. Est-elle moins belle que la forêt véritable, animée de moins de pensées, peuplée de moins de larves atroces et de moins d'esprits?

Et vous, gargouilles, n'êtes-vous pas sorties du cerveau des sculpteurs, revenus dans la Cathédrale, après le coucher du soleil, pour y prendre le conseil de la nuit et y rechercher le souvenir de quelque horrible rêve?

J'aspire à une confirmation nouvelle des grandeurs de Tâme gothique.

On aurait l'impression d'une Tour de Babel, si dans cette apparente confusion, tout d'un coup, des architectures ne surgissaient de la nuit, si l'ombre elle-même n'était organisée... Le moment est là sans parole et sans voix.

Des colonnes toutes noires autour du chœur : c'est la pierre en prière : trombe qui s'élève à Dieu.

O Nuit! tu es plus grande ici que partout ailleurs. C'est de n'être éclairé qu'à demi que me vient l'épouvante. Des éclairages incomplets découpent le monument en tronçons, et ces lueurs me disent les frémissements d'orgueil des Titans qui ont édifié la Cathédrale. Priaient-ils? ou créaient-ils?

O génie de l'homme, je t'implore I Reste avec nous, dieu des reflets!

Nous avons vu ce que Foeil humain n'avait point vu encore, ce qu'il lui est, peut-être, défendu de voir... Orphée et Eurydice craignaient de ne plus pouvoir sortir, les bateliers ne venant pas les chercher dans ces ténèbres terribles... Nous marchions seuls dans la Nuit. Nous étions dans les gorges du Tarn, nous allions seuls dans une grande forêt. Un monde entier était dans cette Nuit que les Titans nous avaient préparée.

Un cierge brûle : petit point de lumière. Pour l'atteindre il faut enjamber des masses lourdes d'ombre, où je frôle des lueurs mortes, des licornes, des monstres, des visions.

Le Penseur aurait été au diapason dans cette crypte ; cette ombre immense l'aurait fortifié.

Le sacristain, en allumant un cierge, a déplacé les ombres... Il y a un trésor ici, le trésor de l'ombre accumulée par la nuit. Il cache le trésor de l'église...

Comme nous arrivions à la porte, ce décor gigantesque s'est avancé vers nous : l'immense salle nous semblait préparée pour un banquet de dieux infernaux.

Puis, la petite porte de l'église s'est fermée. Vision disparue. Tout est confié maintenant à notre mémoire.

De ma fenêtre.

Avant de me diriger vers Téglise pour lui faire encore une visite nocturne, je la contemple, de la fenêtre de cette chambre que j'ai choisie toute voisine de la colossale merveille.

Constructions chargées de pensées! Accumulations de pensées sur cette façade, sur ce bas-relief, dont je ne vois de ma fenêtre qu'une partie. Q^uelle race a fait cela? Des milliers d'années, de siècles ont ici leur portrait. C'est un visage de l'infini humain.

Dans l'église.

Des profondeurs de la nef, du chœur tout entier, on se sent comme repoussé par l'ombre, d'où sourdent confusément des formes terrifiantes. Et je crois entendre une voix irritée qui m'apostrophe :

■ — Q,ui donc ose empiéter sur ma solitude? Ne suisje plus la Vierge de la Nuit? Mes ténèbres ne sontelles plus à moi? Q^ui donc ose pénétrer ici?

Je sentais que je violais les droits du silence, qu'une main sacrilège m'ouvrait le cœur de ce silence sacré. Mais l'artiste sait comprendre et il n'est pas, ici, un profane.

On sent partout d'immuables assises. Tout est sécurité. Les piliers sont des certitudes. C'est l'admiration

figée en colonnes altières, toutes alignées comme une armée.

Les piliers, rassurants dans toutes les dimensions, sont plus réels à mesure qu'ils approchent du sol. Il y a des effets de lumière sur les dalles. Les colonnettes paraissent toutes plissées.

D'autres colonnes sont comme des arbres qui soutiennent la voûte et le ciel, qui soulèvent la nuit antique. Elles m'imposent à nouveau l'image de rangées de soldats disciplinés. Elles sont lisérées de lumière. Elles se dressent comme des bois. Le hêtre est leur type. En haut, on ne voit que le dessin de ses ramures. Le silence accompagne leurs moulures jusqu'au faîte, - — - le silence de l'immobilité : car le vent, ici, ne fait rien bouger, et ces arbres sont des plantes d'intérieur. — Le long de ces colonnes, de ces arbres, montent des lueurs faibles qui vont se perdre dans l'ombre de la voûte. Légères, les nervures apparaissent comme de hautes toiles d'araignée.

En somme, ces piliers, rangés en arc, ne supportent directement que de l'ombre, des nuées noires. Partant du bas faiblement éclairé, leurs fûts s'achèvent dans l'inconnu. Le plafond pourtant remet la vérité là-haut et les ombres la supportent. J'ai sur la tète un gouffre en hauteur, mais ce gouffre est si bien ordonné que l'illusion déplace harmonieusement la force quand les lumières bougent.

Ce pilier Renaissance ne se perd pas complètement dans ce gouffre. Il se fusèle en s'élevant, il s'enferme délicatement dans le nuage sombre. On sent que, là-

haut, des oiseaux de feu, sur des rocs noirs, battent furieusement des ailes; il y a lutte, et du conflit des forces naît la règle.

Je suis à Tintérieur d'une pyramide.

Dire qu'une petite flamme de cierge peut, en vacillant, faire palpiter le monstre, déplacer les architectures, en ce moment immobiles! Une nuance de clarté et tout ceci va remuer.

Prélude court; carillon : voix de la minute.

Ce chant, là-haut, est comme un avertissement pour les anges : dans le demi -jour l'heure immémoriale va sonner.

La cloche, bruit de forges, bascule de sonneries, remplit tout de ses vibrations.

De ma fenêtre,

A regarder de nouveau la Cathédrale à travers ma fenêtre, je vois un rideau de pierre. Les sculptures sont les broderies du rideau. — Faust mériterait le privilège de vivre dans cette chambre, à cette fenêtre, à l'ombre, à la porte du chef-d'œuvre dont la splendeur exalte cette rue, cette ville, ce pays...

L'immense bas-relief est toujours là, dans la nuit; je ne puis le distinguer, mais je le sens. Sa beauté persiste, et, triomphant de l'ombre, me fait admirer sa puissante harmonie noire : le bas-relief comble la baie de ma fenêtre, me cachant presque le ciel.

Comment expliquer que la Cathédrale, même enve-

loppée des voiles de la nuit, ne perde rien de sa beauté? La puissance de cette beauté nous posséderait-elle donc au delà de nos sens? L'œil voit-il sans voir? Ce prestige est-il dû à la vertu du monument, au mérite de son immortelle présence, de sa tranquille splendeur? La merveille agit sur la sensibilité au delà du domaine réduit d'un organe particulier, grâce à l'intervention de la mémoire. Q^uelques points de repère suflfîsent, et l'esprit, averti, subit l'autorité légitime de l'œuvre, s'ouvre à l'influence sublime, qu'il reconnaît, malgré l'imprécision, dans la régularité de la forme générale, - — mais que tout de même il ne parvient pas à déchiffrer : il attend la révélation.

Page 1