AUTRE CATHEDRALE
Je marche dans l'antiquité la plus reculée...
En bas, une petite lumière dessine une couronne... et les colonnes semblent les colonnes de la Nuit.
Portée par le sacristain, la lumière pénètre dans les ténèbres comme un soc de charrue dans des mottes de terre. Elle s'enfonce, et l'ombre frémit, à gauche et à droite; elle passe, et les blocs d'ombres se referment sur ce sillon de lueur.
En haut, stalactites d'ombres croulantes! Stalactites d'ombres tombant dans une mare d'ombre qui, ellemême, s'accroît au contraste de la clarté. Il semble que l'on marche dans une forêt, la nuit, sous des arbres d'hiver. Des lueurs s'amoncellent dans les entre-colon-
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nements, dessinent des courbes, s'entre-croisent; et pourtant on reste perdu dans T obscurité. Je le répète, si Ton ne conservait le sentiment des ordonnances, des perspectives esquissées par la lumière errante, la peur serait invincible.
Le haut du monument est marqué par des tramées grises et longues. Dans le bas filtrent des lueurs. Et j'ai beau m'acharner, je ne découvre rien, je me heurte au mur impassible, au mur sublime où n'apparaît aucun détail; il m'impose toutefois la sensation du modelé. Le matin révélateur ■ — quand le monstre cessera de dormir . — nous dira quels voiles, quels triples voiles nous cachaient le spectacle dont je pressens la splendeur. Pour le moment, je dois autant à mon imagination qu'à mes yeux. Je suis devant un masque impénétrable.
La petite lumière qui se déplace, pas à pas, évoque l'idée d'un crime, . — une lanterne sourde accompagnerait ainsi les pas d'un criminel...
Le génie de l'homme triomphe dans la création des arcades. D'où lui viennent-elles? de l' arc-en-ciel, peutêtre]
Transept.
Il me semble voir l'escalier de Chambord développé en de vastes proportions. Des spirales passent dans les hauteurs. Des ponts se dessinent dont les bases plongent dans l'ombre de la croix du transept.
REIMS. i5i
Ces grandes roses, les vitraux, ces soleils dans le jour, sont, dans la nuit, plus noirs que toutes les autres parties de rédifice.
Les chapelles sont les alvéoles d'une ruche.
L'ombre aplatit les pilastres. Ça et là, des traînées moins noires. On distingue des formes qui s'étagent. La lumière confuse les masque sans régularité, surtout quand je regarde de trois-quarts. Reste la richesse imposante du gris, du noir.
La pureté et la légèreté viennent de ce que la forme prismatique éclaire toujours d'une arête vive les masses.
Extérieur de la Cathédrale, le jour.
Par les portes ouvertes, au-dessus des colonnes blanches et élancées vers la voûte, les vitraux ont les jours crus des images persanes. Et le groupe des colonnes, vu sous les arcades et les voûtes, semble repoussé par les vitraux du fond.
De ma chambre, toute baignée de l'ombre que lui verse la Cathédrale, de mon lit, je vois le vaste basrelief; c'est une partie de la façade. Et ma chambre tout entière s'engouffre avec ma pensée dans cette œuvre qui m'attire. Je pense aux milliers d'hommes qui ont travaillé à cela.
Bien peu de vivants, aujourd'hui, gardent un culte à ce désert de pierres divines autrefois admirées. Je les rejoins par l'amour, qui nous défend de la mort, et je
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me sens Taiguille qui continue de marquer Theure vitale et glorieuse au cadran des siècles humiliés.
Q^uel souffle ami rafraîchit mon front! C'est le vent qui vient de toucher la Cathédrale... Il n'y a guère que le vent et moi qui soyons restés fidèles...
Fatigué, j'avais repris le chemin de ma chambre, et je faisais néanmoins les cent pas avant que d'y rentrer; le soleil prolongeait à l'infini ses rayons, et, tout à coup, la Cathédrale J'e laUsa i^oir! La merveille des merveilles m'avait attendu pour me remplir le cœur, et l'âme, et le cerveau de sa splendeur, pour me frapper de sa divine foudre et de ses magnifiques orages. J'étais seul devant le colosse... Minutes d'anéantissement et, tout à la fois, de vie extraordinaire! Apothéose sublime! Terreur sacrée! Inattendue, la lumière révèle l'inattendu.
Les choses m'apparaissaient plus hautes, épurées. Elles s'en allaient au néant par la gloire. Des lumières accusaient les premiers plans, s'interrompaient pour prendre, en suivant les lignes ascendantes, plus de force, laissant les porches s'embrumer, s'effacer dans l'ombre : et, au delà, la Cathédrale montait dans le ciel ses audacieuses charpentes.
ExLéiieiir de la Cathédrale, la nuit.
Ces gardiens de l'ombre, sur la porte, pour toujours, ces grands témoins, cette garde d'honneur sur trois rangs, — par quatre, par six, par dix, ces saints : on dirait des ressuscites, debout dans leurs tombeaux.
REIMS. i53
Je sens palpiter autour de ces étranges figures une âme qui n'est pas de chez nous. Quelle terrible énigme elles me proposent! Elles ont Tair d'apporter un témoignage. Elles vivent de la vie des siècles. Sont-ce des apparitions? Elles ont une formidable intensité religieuse. Peut-être attendent-elles quelque grave événement; elles se concertent. Elles ne sont plus du temps qui les vit sculpter, leur aspect change sans cesse, et ces figures ont pour moi un accent singulièrement nouveau, étranger : je pense à THindoustan, au Cambodge...
J'ai préludé à ce joli voyage par une visite au Louvre.
Une fois de plus, j'ai constaté jusqu'à l'évidence combien les Grecs cherchaient la couleur en même temps que la forme. Il est, du reste, certain que la forme, bien faite, donne la couleur, et i^lce i^ersa.
Ainsi, la palmette antique, que je vois à côté de ces vasques et de cette victoire, procède du même principe que celles-ci. Les grands sculpteurs, non contents de s'exprimer puissamment par les plans, reçoivent de leur goût infaillible le conseil d'attirer l'attention où il faut, par un accent foncé, une ombre noire, un coup de force, opportunément.
Mais quelle modération dans cette force!
A notre époque, on prodigue tellement les effets qu'il n'y a plus d'effet qui gouverne harmoniquement l'ensemble. Ce ne sont que des violences vaines. Elles avouent la faiblesse.
LAON. i55
Cette vertu grecque, la mesure, qui signifie la force consciente, est perdue.
Or, c'était aussi et par excellence la vertu française, aux beaux temps romans, gothiques. Renaissance et suivants, jusqu'au Louis XVI .
Admiration profonde devant le porche. Je me sens environné de gloire.
Les trois tours de Laon, vues à distance, sont comme des étendards qui portent au loin le juste orgueil de rhomme.
Dès l'entrée dans l'église, quelle préparation I Les premières communiantes, dans leurs robes et leurs voiles blancs, s'engagent sous le porche... Que de choses à admirer à la fois I La beauté variée de toutes ces jeunes filles et la sublime ordonnance de l'église...
Déjà la cérémonie commence. Mon regard errait dans les petites chapelles, mais il est distrait par l'agitation rhythmée, gracieuse, harmonieuse, des officiants aux riches costumes et de ce peuple blanc des petites fidèles.
Ame française, je te retrouve! Le sentiment de la mesure juste, je l'ai ici, dans sa libre expansion vivante, comme je l'avais au Louvre dans l'immobilité des antiques.
Ces femmes, quels objets sacrés 1 Comme elles font à cette forêt de pierres une décoration naturelle !
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Comme tout en elles, types, attitudes, vêtements, s'adapte au style de Tédifice, entre avec aisance et se tient dans cette atmosphère !
Oui, les Grecs avaient raison de dire que la beauté est vertu, ■ — - cette beauté calme, ennemie de toute violence, grave, retenue, qu'ils aimaient et qu'ils nous ont transmise, la beauté qui dérobe sa force sous le voile délicat de la grâce.
Cette grâce, la leur et la nôtre, c'est le geste souple, agile, facile, de la vigueur, de l'énergie. Cette grâce anime, jusqu'à cette heure, chez nous tout ce qui n'est pas encore irrémédiablement fatigué, vaincu. — Ces jeunes filles, ces jeunes femmes qui m'entourent ne savent pas qu'elles sont de parfaits modèles de grâce.
O ce charme sacré de la vraie femme, que la grande ville ignore!...
Je reviens aux petites chapelles, que j'aime tant, — ces petites chapelles Renaissance et variées qui entourent toute la Cathédrale à l'intérieur.
J'y respire un esprit subtil, l'arôme de cette fleur de pierre. Leur beauté, si différente, soutient la comparaison avec les plus belles œuvres grecques. Q^uelles compositions délicieuses !
C'était peut-être un concours entre vous, compagnons? Et comment vous nommiez-vous? Brunelleschi, ou Donatello, ou Ghiberti? Du moins, vous ne leur étiez pas inférieurs. Je vous trouve même, quant à moi, plus intenses, moins froids que les grands Italiens. — Et Dieu sait, pourtant, si je les aime!
Q^ue je voudrais pouvoir appeler ici mes amis — et tout le monde ! ■ — pour partager avec tous la joie que j'éprouve 1 Mais personne n'en veut. C'est pour moi, pour moi seul absolument — me semble-t-il... ■ — ■ que ces chefs-d'œuvre pleurent leur ruine préparée et assurée par les maîtres criminels de notre prétendue civilisation.
O France, terre pourtant divine où Apollon s'était réfugié, se peut-il que tu sois tombée dans cette barbarie éprise de la mort? — Elle se plaît à détruire le beau ou à le dépraver, à discuter, à remettre en question le génie de l'homme et ses œuvres, ces trésors des générations, et la splendeur de la nature, et la splendeur aussi de son interprétation humaine !
Car le mensonge, pire que la mort, a travaillé ici, auprès d'elle. Et le silence du sanctuaire a perdu sa signification réelle, maintenant que les vitraux du sanctuaire sont remplacés. Ces colonnes ne sont plus que banales maçonneries : elles ne portent plus rien, que des blessures. Ces blessures ont leur beauté encore, elles racontent une histoire douloureuse, héroïque. Mais les nouveaux barbares ne voient pas ces stigmates ; ils ne les comprendraient pas s'ils s'avisaient de les regarder. Ils crient, ils frappent, ils détruisent ■ — ou ils effacent, ils changent, ils trahissent. La foule laisse faire.
Et la prière n'est plus chez elle, parmi ces pierres profanées.
Comme la voix humaine roule en profondes harmonies dans cette église! Deux ouvriers, dans un coin.
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causent de leurs travaux : c'est grand comme des paroles mises en valeur.
Le fronton de Laon, le bas-relief de la Vierge. Admirable composition sculpturale.
Les anges viennent chercher la Vierge. On a l'impression d'une pureté neigeuse. Ils la réveillent. Deux d'entre eux ont des encensoirs. C'est la résurrection sensible.
Le Jugement Dernier.
Les Apôtres sont assis à la droite et à la gauche du Christ, qui fait clef de voûte.
Quelle ouverture a cette voûte I Le saint Sébastien lève le bras au point où elle s'arrête.
Les voussures sont des ailes d'oiseau.
Je regarde cette voûte depuis longtemps, et je ne sens plus la fatigue. Il me semble que j'ai, moi aussi, des ailes.
Q^uelle joie, dans ma petite chambre d'hôtel, de me sentir à deux pas de la merveille, ce colosse muet, protecteur de la ville 1
De tels monuments sont les grands arbres de la forêt humaine. Les siècles les ont consolidés... Mais la hache humaine aussi est à leur base, comme à celle des autres arbres qui engendrent les beaux paysages...
Ohl j'ai la fièvre de revoir. Mon esprit pourrait oublier, j'ai besoin de resmmr,,.
La Cathédrale de Laon est plus qu'à demi morte.
Pourtant, ce qu'on en voit encore passe les forces de l'admiration.
Quelle décision dans la variété ! Q,uel sens, extraordinairement précis, de l'effet!
Rabelais, du Bellay, Ronsard (je pense aux petites chapelles Renaissance), est-ce vous qui avez fourni les plans de ces chapelles? Ou l'architecte était-il votre frère? — ^ (Je dis Ronsard, ici, je ne dis pas Racine.)
O merveilles, je vous pleure déjà... Pourtant vous existez encore! Q,ui sait? Peut-être vous ranimerezvous.
Tout se rétablit ou revient, se reconstitue, au cours du temps. Il faudra bien qu'une heure sonne où des artistes se donneront la grande tâche de rendre à l'Esprit le domaine dont on l'a dépouillé. Mais il fallait que quelqu'un prît l'initiative de leur indiquer ce devoir...
Je suis le précurseur. Oui, je comprends : un autre viendra !
O bonheur! < — Mais qui? Et que ne puis-je dénouer les cordons de ses souliers! N'est-il pas temps? Car ces pierres achèvent de mourir!
Hâtons-nous de sauver en nous-mêmes leur âme ! Artistes, n'est-ce pas notre devoir? N'est-ce pas notre intérêt, et le seul moyen de nous défendre contre la barbarie?
Aimons, admirons ! Faisons qu'autour de nous on aime et on admire. Si l'œuvre des géants qui ont élevé ces édifices vénérables doit disparaître, hâtons-nous d'écouter la leçon de ces grands maîtres, de la lire dans
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cette œuvre, et tâchons de comprendre : afin de n'être pas réduits au désespoir — nous, ou ceux-là que nous aimons mieux que nous : nos enfants — quand cette œuvre, en effet, ne sera plus. La divine nature lui survivra, et elle continuera à parler le grand langage que ces maîtres ont entendu, et qu'ils ont traduit, ici, pour nous, magnifiquement. Epargnons-nous la douleur et la honte de penser, trop tard, que nous L'entendrions, à notre tour, si nous L8S avions écoutés.
(Notes prises à des dates diverses.)
... Je ne perdrai pas ma journée!
Le train court. De longs rubans de route, des champs jaunes, verts, brun-chocolat, tout dévale devant notre course et sous le ciel immuable.
C'est à Chartres que nous allons.
Je Tai bien souvent visitée, cette Cathédrale. Mais elle m'est apparue, aujourd'hui, toute nouvelle, plus belle, plus brillante que jamais, et je me suis mis à l'étudier comme si je la voyais pour la première fois.
Chartres a fait son éloge pour éternellement. Chartres, notre Cathédrale splendide entre toutes I N'est-ce pas l'Acropole de la France?
Palais du Silence. Les foules l'emplissent; des
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groupes vont et viennent autour de ses portes, dans ses nefs, gravissent les degrés de ses tours, et descendent, continuellement, et depuis des siècles c'est ainsi. Mais ce mouvement ancien, qui ne cessera pas, n'a point interrompu son silence. C'est qu'on se tait, de bonheur obscurément perçu, ou d'admiration qui dépasse les mots, devant la merveille.
Le jour et la nuit l'embellissent également, différemment, l'un éveillant en elle une grâce délicate, et l'autre une majesté terrible.
Oh! comme les esprits cultivés et las de notre temps s'étonnent, de trouver si près des centres de l'agitation moderne, ce calme et subhme total de siècles, en recherche et en accomplissement de beauté! On peut venir prier Dieu, à Chartres, comme partout, puisqu'il est partout; mais on peut venir aussi y contempler l'homme qui s'y révèle dans son génie, et qui, sous cet aspect, n'est pas partout...
Nos ancêtres ont réalisé là leur œuvre maîtresse, en un temps où le génie de la race connaissait une période de toute-puissance comparable à celle que connut la Grèce à son apothéose.
Frêles ombres de ceux qui furent alors, nous venons nous abreuver aux sources qui jaillirent de leur génie et de leur foi; sources de la lumière! Comprendre, aimer cette épopée incomparable, c'est grandir. C'est d'une lumière surnaturelle que nous sommes illuminés,
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La Cathédrale est entourée d'amis fidèles et puissants qui la soutiennent dans son attitude de prière, comme les Hébreux soutenaient les bras de Moïse tendus vers Dieu. Ces amis sont les contreforts. Géants de seize mètres, blonds dans le bas, de plus en plus noirs, à mesure qu'ils se rapprochent de la toiture. Leur présence, leur assistance contribuent singulièrement à l'effet général de force méditante que donne tout le monument.
Et des bases de ces contreforts, des assises du clocher célèbre s'élancent des filets, qui s'enflent, comme se ramassant sur eux-mêmes, et prennent leur élan pour s'élever plus haut; et c'est bientôt toute une floraison.
Comme les contreforts de la nef, en escalier de vaisseau, sont puissants et trapus, par opposition avec ceux du clocher!
Ces contreforts ont, dans le haut, une petite niche où baigne une figure dans l'ombre.
Tous les plans sont en demi-teintes. La force est réservée au noir qui cerne, sans maigreur, les grandes figures.
Les lignes d'architecture sont les seules qui comptent dans les figures sculptées de Chartres. L'instinct des
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artistes de génie qui travaillaient dans cette Cathédrale les avait avertis que le corps humain se profile architecturalement, qu'il engendre T architecture, pour mieux dire, au même titre que les arbres et les montagnes.
Comme les gestes de ces figures sont vrais, simples et grands! Elles avancent la tète avec curiosité et soumission tout à la fois... Les gestes humains libres sont toujours beaux. Mais ceux de ces statues, répétés durant tant de siècles, ont pris je ne sais quel caractère sacré de majesté lente.
Et cependant... Il y a trente ans que j'ai vu pour la première fois le portail latéral de droite. — - Q^ue de changements! Je ne retrouve plus cette souplesse, cette enveloppe délicieuse grâce à laquelle ces sculptures apparaissaient comme voilées d'un brouillard matinal qui laissait voir seulement les traits de force. Je ne retrouve plus l'atmosphère créée par les vrais artistes.
Hélas! tout a disparu sous de successives restaurations, toutes également condamnables.
Mais je viens d'avoir une vision sur laquelle je ferme les 3^eux pour tâcher de la retenir toujours : parmi les sculptures du portail gauche, cette femme, ce vieillard, . , quelle surhumaine science du Plan !
. — N'est-ce pas cette science précisément, cette science des sciences, cette science unique, ce principe de L'architecture statuaire, qui manque le plus à notre époque?
Par ce beau temps, je vois dans toute leur netteté
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ces profils sobres, à la fois tout gonflés d'éloquence et ramenés, presque, aux lignes droites. Quelle audace! Elle m'étonne toujours. On a tellement pris l'habitude de négliger le principal, que son expression est devenue incompréhensible .
O la beauté des voussures! Je ne les aperçois qu'en ce moment, et voilà trois jours que j'étudie, que j'admire... Mais je suis un peu ébloui de tant de splendeur.
Q^ue n'ai-je fait mes études ici, devant ces voussures! Peut-être, il est vrai, ne les aurais-je pas comprises, jadis. N'est-ce pas le résultat, le fruit des efforts de ma vie entière que je cueille, à cette heure où mes admirations se fondent sur de si solides certitudes? ■ — Puisse mon exemple avoir quelque autorité auprès des vrais amants du Beau!
Glorieux auteurs du Parthénon, reconnaissez ici l'œuvre de vos frères, de vos égaux. De la grande science du plein air sculptural, les Gothiques savaient autant que vous.
Et moi ' — ' si ce retour personnel m'est permis — n'ai-je pas marché tout ensemble sur vos traces et sur les leurs? Ne me suis-je pas approché de vous un peu, maîtres grecs, maîtres gothiques, avec la statue de Balzac, dont on peut dire tout ce que l'on voudra, mais qui n'en est pas moins un pas décisif pour la sculpture de plein air?...
Le secret du Gothique ! Tâchons de comprendre les
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Grecs : si nous y parvenons nous n'aurons que peu d'efforts à faire pour comprendre notre douzième et notre treizième siècle.
Austères et aimables études! Avec quel enthousiasme je les poursuis ! Je reçois aujourd'hui la récompense de tant d'années d'obstination au travail.
J'entre...
D'abord, l'extrême éblouissement ne me laisse percevoir que de lumineux violets; puis, mon regard peu à peu distingue une arcade immense, sorte d'arc-en-ciel ogival qui apparaît auprès du ressaut des piliers.
Le mystère s'évanouit lentement, lentement l'architecture se précise. Et l'admiration s'impose, irrésistiblement.
Ce qui m'émeut toujours le plus profondément, dans cette église, c'est le sentiment de sagesse qu'elle m'impose.
Chartres est sage avec une passion intense.
Tour de la force et du travail. Palais de la paix et du silence.
La grande voûte pâle d'ombre est soutenue, dans ses points de retombée, par les colonnes; entre elles se fonce un noir dur, cru, destiné à la préserver en même temps de toute pesanteur et de toute mollesse.
C'est de paix héroïque qu'il s'agit, ici.
Et l'église tout entière est composée avec une telle science de l'harmonie que chacun des éléments de la composition donne à tous les autres un retentissement formidable. — Les contreforts, par exemple, c'est la beauté de l'opposition : contreforts trapus, filets élancés; repos partout où il est possible pour favoriser l'effet suave de la floraison du haut et de l'agitation des assemblées qui sont aux portes.
Cette agitation elle-même garde une mesure, dictée par l'ordonnance du monument et par sa destination.
Ainsi, ce matin, une procession de jeunes filles m'a devancé. Il me semble que je vois respirer et se mouvoir les statues de la cathédrale. Elles sont descendues des murs pour s'agenouiller dans la nef. Q^uel air de parenté entre elles et ces enfants! C'es^ du même sang. Les sculpteurs de Chartres avaient longuement observé les traits et la physionomie de leurs contemporaines, la contenance, l'allure de ces simples et belles créatures, dont les mouvements aisés, modestes, ont tant de style naturel! Elles passent, discrètes, montrant peu de leur beauté, dans le mystère qu'exigent les rites, sans pouvoir néanmoins la cacher toute à l'artiste. Ces sculpteurs ont su la voir, ils l'ont étudiée, comprise, aimée. La nature qui, dans ses éléments essentiels, n'a pas varié, en dépit des siècles, du xiif au nôtre, nous atteste la sincérité de ces grands observateurs. Ils ont copié la douce nature du pays. Ils ont reproduit la grâce que Dieu a répandue à pleines mains sur les visages des femmes de leur temps, comme de celles du nôtre. Les
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saintes de pierre qui nous racontent leurs douleurs et leurs espérances anciennes, sont de ce coin de France, et d'aujourd'hui.
Ce qui n'est que de maintenant, IiélasI c'est la folie de la restauration. Cette œuvre de pharisiens trouble ma joie; mes yeux, en train d'admirer, en quête de nouveaux motifs d'admiration, soudain sont blessés.
Ces pharisiens procèdent de la lettre, qui tue, et ils disent : « Voyez, nous opérons selon les meilleures recettes... » Recettes infaillibles, en effet, pour détruire. Elles ont tué quelques-uns des vitraux qui étaient parmi les plus précieux motifs de la gloire de Chartres. Elles ont tué les pilastres, que même en plein été, même en plein jour on ne voit plus, parce que la nature et l'économie de la lumière ont été changées.
Comment peut-on ne pas comprendre que les Gothiques, en modelant la lumière et l'ombre comme ils faisaient, savaient ce qu'ils voulaient et comment ils réalisaient leur désir? qu'ils obéissaient, à la fois, à une science absolue de l'harmonie et à d'inéluctables nécessités? — Pourquoi faut-il que le mauvais goût actuel ne se contente pas des laideurs qu'il produit? Pourquoi, en outre, insulte-t-il au passé et nous privet-il de la part de bonheur que la Cathédrale nous avait dédiée, pour toujours? A Chartres, voyez quelle délicieuse entrée nous préparent les histoires merveilleuses racontées par les sculptures et les ornements du portail : ce sont des scènes qui se déroulent et s'enroulent comme les caprices d'un rêve très net et très délicat. Mais des
restaurations affreusement bas-relfef s'y mêlent; ce ne sont que des réparations dures et sèches. Car le sens de la ronde-bosse, qui est douce et essentiellemient de style, qui est l'âme même de ce style, les auteurs de ces réparations ne l'ont pas; peut-être est-il perdu...
Je suis toujours étonné de la présence, à Chartres, de ces pilastres Renaissance, avec ces jolis ornements symétriques qui, du haut en bas, dessinent des arabesques si gracieuses.
Des rubans qui se déroulent, des brûle-parfums; des oiseaux dont le col s'allonge démesurément et se penche pour picorer des feuilles, des fruits; d'autres, qui font penser au phénix, boivent des flammes dans des cornes d'abondance. Des feuillages tombent en fil à plomb pour marquer la ligne qui rattache cette frêle arabesque à la composition entière, du haut en bas. Dans tous les centres, des tablettes chargées d'inscriptions. Sur les côtés, des lézards et l'oiseau symbolique qu'on revoit partout depuis le Roman. Sur les côtés encore, des rinceaux. Et des satyres s'échappent des vases, qui entourent de leurs bras des femmes, des enfants. Et des sirènes adorables, enveloppées de feuilles jusqu'aux cuisses. Et des anges qui s'amusent à fesser de petits satyres. Et ces deux autres satyres, les faces dressées haut, qui portent à bras tendus [un candélabre. Et cet
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autre satyre encore qui tient tout un service sur sa tête...
Les auteurs de ces petites merveilles sont les élèves de Rabelais, ou ses émules.
La musique religieuse, sœur jumelle de cette architecture, achève d'épanouir mon âme et mon intelligence. Puis elle se tait; mais longtemps encore elle vibre en moi, m' aidant à pénétrer dans la vie profonde de toute cette beauté qui ne cesse de se renouveler, qui se transforme selon les points d'où on la contemple : déplacezvous d'un mètre ou deux, tout change; pourtant, l'ordre général persiste, comme l'unité variée d'un beau jour. ' — ■ Les antiennes et les répons grégoriens ont aussi ce caractère de grandeur unique et diverse; ils modulent le silence comme l'art gothique modèle l'ombre.
Quelle formidable et douce magnificence !
Jamais je n'ai senti aussi nettement la grandeur du génie de l'homme. Je me sens grandir moi-même sous l'afflux de l'admiration. Ainsi renaîtrait un peuple qui prendrait la peine de regarder, qui chercherait à comprendre. Et, sans répit, je crie aux miens : Il n'y a rien d'aussi beau à voir, rien d'aussi uiiie à étudier que nos Cathédrales françaises, et entre toutes celle-ci! Pourquoi êtes-vous devenus aveugles, héritiers des voyants qui accomplirent le chef-d'œuvre?...
Maintenant, la musique, confusément entendue tout à l'heure, se précise et se règle. La joie de tant d'âmes, par elle charmées d'âge en âge, sourd de cette Cathédrale, qui est elle-même une musique, et ce sont comme deux harmonies qui se poursuivent, qui se rejoignent, se fondent amoureusement. La vie s'élance de l'ombre et monte au faîte en spirales lumineuses, mélodieuses. Je perçois des voix d'anges...
Q^uels mots pourraient rendre le bonheur qui m'investit de toutes parts, cet étonnement ravi d'une âme qui soudain se sent ailée, parmi l'ombre nuancée qui chante?
Cette poussière de lumière, ce scintillement de l'ombre que Rembrandt nous a fait admirer, ne vous les a-t-il pas empruntés. Cathédrales? Lui seul, du moins, a su, par un autre art, exprimer, définir en le transposant, le miracle, l'inépuisable richesse de ces modelés de l'ombre.
Q,uelle est cette ligne archaïque?
— - L'Ange! L'Ange de Chartres!
Je tourne autour de lui, je l'étudié, et ce n'est pas la première fois, et comme toujours c'est avec insistance.
Je veux comprendre !
...Et les heures ont passé. Je pars, épuisé de mes efforts, inquiet...
Mais le soir, je reviens. J'admire, et il me semble
que je pourrai mieux préciser les motifs de mon admiration, maintenant qu'il n'y a plus de soleil sur TAnge. Je suis dispos comme un bon ouvrier; ma tâche est de comprendre, et je rassemble dans ce but toutes mes forces. Je contemple.
Et toujours le miracle m' éblouit. Cette fierté I Cette noblesse! L'Ange de Chartres est comme un oiseau perché sur l'angle de quelque haut promontoire; comme un astre vivant dans une solitude, rayonnant sur ces grandes assises de pierre. L'opposition est vive entre ce Solitaire et les foules assemblées sous le portail, où tout est comblé de figures sculptées et mouvantes.
Je me rapproche encore, puis je recule, vers la gauche, tâchant de mettre au point la beauté de cet être adorable... Par intervalles, je comprends.
Sa tète paraît comme une sphère ailée. Ses draperies sont admirables de souplesse, surplissées sur des tuniques.
Quel cadre lui font les puissants repos des contreforts!
Du haut de sa solitude il regarde avec joie la ville dans une attitude d'annonciateur.
Il porte l'heure sur sa poitrine, et s'offre de profil, le corps effacé, glissé comme une feuille d'acanthe.
Que ce corps est chaste! Ce n'est pas laSamothrace, qui, voluptueuse, se montre nue sous le voile plaqué, collé, des draperies. Ici, la modestie règne. Le vêtement commente austèrement les formes, sans toutefois les priver de leur grâce; mais il faut un grave motif pour qu'une jambe, un bras avance et fasse saillie.
L'Ange est un point dans cet immense soubassement, comme une étoile dans le firmament encore obscur. Il a un profil pieux, plein de sagesse. Il apporte la Somme de toutes les philosophies. L'heure se marque sur lui comme une sentence sur un livre. Avec quel recueillement il tient et nous montre cette heure, qui blesse et qui tue !
Profonde signification de ce geste ; bienfaisante, vigilante intention du sculpteur qui Ta trouvé, voulu. Le cadran solaire, c'est le régulateur : Dieu nous dirige ainsi, intervient ainsi sans cesse dans notre vie par l'intermédiaire du soleil. Cet Ange porte donc sur sa poitrine la loi et la mesure qvii procèdent de l'astre, et de Dieu. Le travail journalier de l'homme se divinise, à se régler selon les vibrations de cette lumière divine.
Ou bien, cet Ange serait-il un sphinx? Nous demande-t-il la signification de l'heure? Non! il protège la ville. Sa beauté impose le sentiment de l'équilibre à mon âme qui s'élève vers lui.
{Beaucoup plus tard,)
Q^uel mirage s'est produit dans mon esprit?
Je reviens une fois encore, j'arrive, je lève les yeux : cet Ange est une figure cambodgienne!
Je n'avais jamais eu aucune impression voisine de celle-là; je vois vraiment cette étonnante figure pour la première fois. Ou du moins je ne la vois plus comme je l'avais vue jusqu'à ce jour...
C'est qu'il y a bien des manières de voir une belle
chose. Comme des profils nouveaux apparaissent quand on se déplace, ainsi le chef-d'œuvre se transforme, en nous, selon le mouvement qu'il a provoqué dans not"re esprit; ce mouvement, qui ne s'isole pas dans notre activité, rejoint à tous nos sentiments l'impression que nous gardons du chef-d'œuvre, et cette impression vit de notre vie, se colore selon les autres impressions que la vie nous apporte et grâce auxquelles nous découvrons, entre deux termes très éloignés l'un de l'autre, de secrètes, mais de réelles analogies.
Entre deux pèlerinages à Chartres, j'avais vu les danseuses cambodgiennes \* je les avais assidûment étudiées, à Paris (au Pré-Catelan), à Marseille (à la villa des Glycines), le papier sur les genoux et le crayon à la main, émerveillé de leur beauté singulière et du grand caractère de leur danse. Ce qui surtout m' étonnait et me ravissait, c'était de retrouver dans cet art d'Extrême-Orient, inconnu de moi jusqu'alors, les principes mêmes de l'art antique. Devant des fragments de sculpture très anciens, si anciens qu'on ne saurait leur assigner une date, la pensée recule en tâtonnant à des milliers d'années vers les origines : et tout à coup la nature vivante apparaît, et c'est comme si ces vieilles pierres venaient de se ranimer! Tout ce que j'admirais
1. C'était pendant l'été de 1906. Je retrouve dans le numéro du 28 juillet de L'ILiudtralioti mes impressions transcrites par M. Georges Bois, inspecteur de l'enseignement professionnel en Indochine, délégué des Beaux-Arts à l'Exposition coloniale de Marseille, où j'avais suivi les danseuses du roi Sisowath.
dans les marbres antiques, ces Cambodgiennes me le donnaient, en y ajoutant Tinconnu et la souplesse de r Extrême-Orient. Q^uel enchantement de constater rhumanité si fidèle à elle-même à travers l'espace et le temps] Mais à cette constance il y a une condition essentielle : le sentiment traditionnel et religieux. }'ai toujours confondu l'art religieux et l'art : quand la religion se perd, l'art est perdu aussi; tous les chefsd'œuvre grecs, romains, tous les nôtres, sont religieux. . — En effet, ces danses sont religieuses parce qu'elles sont artistiques; leur rythme est un rite, et c'est la pureté du rite qui leur assure la pureté du rythme. C'est parce que Sisowath et sa fille Samphondry, directrice du corps de ballet royal, prennent un soin jaloux de conserver à ces danses la plus rigoureuse orthodoxie, qu'elles sont restées belles. La même pensée avait donc sauvegardé l'art à Athènes, à Chartres, au Cambodge, partout, variant seulement par la formule du dogme; encore ces variations elles-mêmes s'atténuaient-elles, grâce à la parenté de la forme et des gestes humains sous toutes les latitudes.
Comme j'avais reconnu la beauté antique dans les danses du Cambodge, peu de temps après mon séjour à Marseille, je reconnus la beauté cambodgienne à Chartres, dans cette attitude du grand Ange, laquelle n'est pas, en effet, très éloignée d'une attitude de danse. L'analogie entre toutes les belles expressions humaines de tous les temps justifie et exalte, chez l'artiste, sa profonde croyance en l'unité de la nature. Les différentes
religions, d'accord sur ce point, étaient comme les gardiennes des grandes mimiques harmonieuses, par lesquelles la nature humaine exprime ses joies, ses angoisses, ses certitudes . L' Extrême- O ccident et V Extrême-Orient, dans leurs productions supérieures, qui sont celles où Tartiste exprima Thomme en ce qu'il a d'essentiel, devaient ici se rapprocher.
Cet annonciateur surgit du fond des temps anciens pour venir à nous, avec quelle autorité] Il est plus moderne que nous, il a plus de vie, de fraîcheur, d'énergie.
Dans sa posture d'envoyé, il s'incline un peu, et ce mouvement évoque celui de l'épervier qui s'élance. A ce détail on reconnaît une inflexion chère à l'art gothique, ce mouvement de révérence que donne le crochet. — Le profil changera, au temps de la Renaissance, pour exprimer le désir et la volupté. D'ascétique, il deviendra, avec Michel-Ange, riche, abondant...
Le Gothique lui laisse la grandiose simplicité de l'ordre tranquille, cette admirable lenteur, ces charmes réunis de la danse et de l'architecture. La modestie confère une majesté, un sens profond à tous les gestes de la figure, à tous les détails de la composition. Ange vraiment céleste, astre lui-même, il tient le cadran comme un astre. On pense, en le regardant, que l'heure est la résultante de la procession silencieuse des astres dans le ciel.
Bel être, sans sexe, sirène, Ange, tu es adorable de
grâce, tu possèdes la ligne de souplesse, la ligne oblique balancée, presque de danse, équilibre que Tœil adore avec mélancolie, qui parle d'enlacement et d'instabilité 1
Tu as été conçu par des cerveaux héroïques, tu es le dernier vestige d'un siècle sublime.
' — Lecteurs, allez voir l'Ange de Chartres. Il est encore là; pour combien de jours?
Cette fois, je me suis seulement approché de la Cathédrale... De loin on voit l'Etre se ramasser et se redresser dans son unité épanouie.
Ce chef-d'œuvre, qui brille sur la cité indifférente, emprunte à l'air dans lequel il vibre une nouveauté, une renaissance perpétuelle. Toutes les heures du jour l'habillent, le parent, le glorifient.
Q^uelle source intarissable de merveilles que le génie français! J'y reconnais la douce obstination du génie paysan de notre race. Avec ce génie le climat collabore. L'âme française et le climat français travaillent selon les mêmes principes. Tous deux enveloppent le grand monument d'un léger voile : c'est cette puissante méthode qui ne permet pas aux détails de troubler en les compliquant les lignes essentielles, et c'est ce joli brouillard quotidien, qui s'élève le matin, qui revient le soir, qui persiste parfois tout le jour.
Des deux tours de Chartres, Tune est romane, Fautre est gothique. Dans le bas de la tour ornée, les contreforts n'ont qu'une saillie, tandis que ceux de la tour simple sont puissants et hardis.
L'ornement est d'argent, mais le nu est d'or.
. . . Mon œil perçoit des entre-croisements d'arbres de pierre, qui se réunissent par en haut, comme des nervures de forêts enchantées, comme des mains qui croisent leurs doigts pour protéger un tabernacle...
Chartres pourrait-elle périr? Je ne veux pas le croire. Elle attend d'autres générations, dignes de la comprendre.
Elle attend, fièrement élancée de la certitude à la certitude, nous attestant que, dans certaines grandes heures, l'esprit humain se ranime, retourne à l'ordre serein, tranquille, et crée alors du Beau pour toujours.
La décoration de nos églises est Tœuvre des siècles, œuvre lente, réfléchie, collaboration de plusieurs courants. L'homme semble avoir obéi, ici, à des influences mystérieuses, à des lois qu'il ne /7^^(^^//^ pas transgresser. Il a fait ces œuvres d'art, comme Fabeille fait son miel, avec une fatalité heureuse.
Une différence, pourtant. Sur le thème donné, l'homme varie, mais s'épuise. Les douces bêtes se répètent inlassablement. Quand l'homme arrive au terme d'une de ses voies,' c'est la décadence, la nuit naturelle; elle était aussi nécessaire que le jour luimêmie. L'humanité périrait si elle employait toujours son génie dans le même sens, si elle ignorait le repos du changement, si elle ne subissait des alternatives de mort et de renaissance; témoin la science à notre époque. Toutefois : il est sûr que l'homme parvient au repos par l'épuisement, et nous sommes, dans son histoire, parvenus à une telle phase. — Q,ue la renaissance tarde !
i8o LES CATHÉDRALES DE FRANCE.
Que d'études pour retrouver dans sa pureté a pensée ancienne! C'est une fouille, non pas dans la terre, mais dans le ciel, dans ce qui, pourtant offert aux yeux de tous, reste, en pleine lumière, plus profondément enseveli que s'il fallait le disputer aux entrailles du sol. On dirait que la lumière, aujourd'hui, fait à toute cette beauté un linceul.
Ce qui est le plus difficile, ce n'est pas de penser avec la primitive ingénuité de l'enfance : c'est de penser avec la tradition, avec la force acquise, avec tous les résultats thésaurises de la pensée. Or, l'esprit humain ne peut aller très loin qu'à cette condition : que la pensée de l'individu s'ajoute, avec patience et silence, à la pensée des générations.
Mais l'homme moderne ne tient plus compte de la pensée des générations.
L'art du Moyen Age, dans son ornementation comme dans ses constructions, procède de la nature. C'est donc toujours à la nature aussi qu'il faut recourir pour le comprendre.
Voyez Reims : dans ses tapisseries nous retrouvons la couleur, les feuilles et les fleurettes de ses chapiteaux. Ainsi de toutes les Cathédrales.
Donnons-nous donc la joie d'étudier ces fleurs dans la nature, pour nous faire une juste idée des ressources que leur a demandées le décorateur des pierres vives. Il a pénétré dans la vie des fleurs en considérant leurs formes, en analysant leurs joies et leurs douleurs.
leurs vertus et leurs faiblesses : ce sont nos douleurs et nos vertus.
Et les fleurs ont donné la Cathédrale.
Il suffit d'aller à la campagne et d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre.
Vous recevrez à chaque pas une leçon d'architecture. Les hommes de jadis ont regardé avant nous^ et compris. Ils ont cherché la plante dans la pierre, et maintenant nous retrouvons leurs pierres immortelles dans les plantes éternelles. Et (n'est-ce pas le plus grand hommage qu'ils eussent pu souhaiter?) la nature, qui pourtant ne fait, sans doute, guère état de nos dates, sans cesse nous parle du xif siècle, du xiif, du xiv^..., duxviii^... C'est elle qui se charge de défendre contre toutes les critiques les anonymes de ces grandes époques.
Pour moi, ces belles études en plein air me sont bienfaisantes. — Ma chambre me fait mal, comme des souliers trop petits, qui me blesseraient. — - Et la ville, donc ! la ville nouvelle! ■ — C'est dans le plein air des champs et des bois, je dois le redire, que j'ai appris tout ce que je sais.
Les champs de fleurs de Verrières.
Jeté comme tout à coup dans cet immense jardin, dans le beau soleil, je me sens vivre, par mes yeux, d'une vie nouvelle, plus intense, inconnue. Mais tant de splendeur m'étourdit. Ces fleurs qu'un horticulteur cultive pour la graine, en carrés massifs de plantes sem-
blables, ces nappes de couleurs juxtaposées donnent ridée de vitraux et me font vivre avec eux.
C'est trop radieux. Mes forces n'y suffisent pas. Je ne puis supporter Téclat de cette beauté, de cette immobile beauté!
Et je cours me réfugier, m'abriter dans la simple verdure, où le vent frais, un zéphir, fait doucement trembler les feuilles de mon carnet...
Mes yeux intimidés ont néanmoins reçu et gardent rimpression de cette stupéfiante magnificence. Il n'y a que quinze jours, c'était presque l'hiver, et soudainement tout s'est épanoui, les nuages et les arbres comme les fleurs. C'est une folle abondance, un bouleversement de jeunesse! Richesse éblouissante. On n'ose choisir parmi tant de trésors. A l'étude il faut un champ plus restreint.
Dans une fleur il y a presque toutes les fleurs. Dans la moindre promenade à la campagne, c'est la nature tout entière qu'on rencontre, et tous les sentiers dans l'herbe sont les chemins du paradis.
...A coup sûr, je ne suis qu'un botaniste manqué. Je comprends tout de même, à ma façon. Pendant que les « autos » font leur bruit et leur poussière sur les routes, j'étudie, penché sur les fleurs de mon sentier.
Q^ue d'expressions curieuses, différentes, innombrables, à la disposition de l'artiste ! •
A des plans inégaux, toutes les fleurs sont égales ; les petites et les grandes ont la même fierté.
LES ORNEMENTS. i83
Il semble que, le matin, on les distingue mieux au bout des tiges. C'est le moment où elles nous tournent toutes le dos, si gracieusement!
Il y en a qui luisent en splendeur quand elles écartent Tornement de leurs pétales. Ah! Tornement floral! Conseil sans prix pour les statuaires !
Beaucoup de plantes imitent les oiseaux et volent sur place. — Les feuilles attachées à la tige volettent, très éloignées Tune de Tautre.
D'autres feuilles pendent comme des drapeaux en berne. - — D'autres : comme du linge accroché aux fenêtres.
Petites fleurs que j'ai rencontrées dans les jardins et les bois, vous m'avez fourni des observations comme vous en fournissiez, aux belles époques d'ornements, aux sculpteurs et aux verriers.
Ces deux feuilles, l'une de droite, l'autre de gauche, se gaufrent et se rejoignent. A leur base, il en pousse deux autres, puis deux plus petites encore, et ainsi de suite. Elles jettent de leur cœur deux tigelles qui s'éloignent, portant deux fleurs, deux boutons, et un groupe de boutons plus petits.
Que les veines de ces feuilles sont précieuses! Les délicats éventails! ■ — Et ce ne sont que des plantes du chemin...
i84 LES CATHÉDRALES DE FRANCE.
Une petite rosace de culots. Fleurines autour d'une fleur sombre.
Certaines fleurs sauvages ont des casques, comme Minerve.
Les fibres des plantes partent, en nervures fines et nettes, dès le principe de la tige, s'élancent et entrent dans la feuille en courant, sans s'arrêter.
Ces feuilles qui reviennent, qui font sur elles-mêmes un demi-tour : elles se ferment au tiers, puis laissent leurs bords s'échapper et les rappellent. Volant de robe.
La tige qui les porte a des rainures comme la colonne.
Les rameaux se jettent ça et là dans des sentiments variés dont l'expression n'oublie jamais d'être gracieuse.
Ces arbres abattus, couchés, sont des moulures. Certes, la valeur en est gothique : ronde-bosse.
... Elle avait toute sa racine dans ma main. Mais la communication avec la terre était interrompue. L'amour ne peut accepter la séparation. — Pourquoi nous étonner qu'elle soit morte en moins d'une demi-heure? Vivrions-nous plus longtemps qu'elle loin des éléments nécessaires de la vie?
Quand la feuille va mourir, son cloisonné devient
LES ORNEMENTS. i85
plus sensible, plus saillant; comme les veines du vieillard. Elle s'enroule, se crispe. Mais ses transformations lui laissent sa beauté, et ses modelés morbides sont ceux d'une Joconde.
Puis, elle se détache, elle tombe sans résistance.
Voyez, ces fleurs sont en catalepsie. Quand la feuille devient vieille, elle prend un aspect de fleur artificielle : l'âme s'est évaporée. Toujours ainsi la fleur se raidit, se durcit avant d'arriver à la folie, à la mort des pétales.
Jeune, elle ramène, rassemble ses pétales, elle cache son cœur. Vieille, lamentable, si on la tient droite sur son culot, elle tombe, les pétales écartés. Mais elle meurt en produisant la vie.
Est-ce de la même manière que se transforme la société? On croit tout perdu, et on ne voit pas le bien, le travail qui prépare le fruit, comme notre mort ou notre maladie produit de la vie ou de la santé...
Quand les fleurs se fanent, elles perdent tout respeict réciproque, elles se touchent, se bousculent, tombent les unes sur les autres. En bonne santé, elles observent toujours entre elles les distances.
Elles se tiennent droites, mais avec élasticité, flexibilité, avec je ne sais quoi d'aérien, quelque chose comme l'élastique et souriant équilibre balancé de la danseuse, qui cherche l'hommage, qui l'appelle. Quelle beauté peu appuyée, et toujours pressée de s'offrir!
i86 LES CATHEDRALES DE FRANCE.
Je crois qu'elles sont fières de leur souveraineté^ et j'adore leur orgueil.
Deux fleurs malades; Tune s'appuie sur l'autre en passant devant elle, et celle-ci soutient sa sœur, en se penchant elle-même. Il y a de la tristesse et de la tendresse.
A l'endroit où la tige se noue et renvoie ses digitations en membranes, la feuille embrasse la tige, puis, assurée d'un point d'appui solide, se rejette en arrière.
Les pignons ont toujours la forme des sommets de plantes.
Tulipes.
Elles se jettent, elles s'étendent comme des courtisanes heureuses; elles montrent leur cœur dans un mouvement libre, qui n'est peut-être pas chaste, qui est sûrement adorable.
Celle-ci, tombée, la « gueule » large ouverte, est évanouie.
Cette autre pend en fil à plomb. Ses tressaillements de détresse, que je vois en dépit de son immobilité, marquent la folie de la fleur; la vieillesse.
Le plus riche des trois rois Mages et la Reine de Saba n'étaient pas plus somptueusement vêtus que cette tulipe or et rouge mélangés.
Celle-ci, or et rouge aussi dans une autre disposi-
tion, est-ce Toiseau des îles? N'est-ce pas plutôt Taile de r archange Gabriel?
Et dans presque toutes je crois retrouver le geste d'une Sapho, le geste qui provoque et qui donne. Il persiste jusque dans celles qui sont évanouies, qui pendent, la tête en avant. - — On dirait aussi des bulles colorées, restées dans Tair.
En voici d'effrayantes : ces tulipes rouges de sangstrié d'or, comme de la chair vivante écorchée, en plein soleil; celles-là, qui imposent la sensation de viandes pas fraîches, par places. Ces lanières si finement dentelées, tout à l'heure si belles, sont maintenant des fibrines pourries. Plus de jaune doré dans le cœur. Une horrible blessure, du sang coagulé, un morceau de charogne; ce rouge d'une maladie qui brûle, ce mucus qui suinte... Lamentable fleur qui fait peur! Et pourtant elle n'est pas morte, elle subit la transformation nécessaire à la fécondation. - — Est-ce l'image de notre mort?
Dans certaines tulipes il y a tout un coucher de soleil, merveilleux.
Entre leurs pétales on distingue un crucifix sanglant.
Quant à celle-ci, elle a perdu sa forme. La vie s'est réservée dans la tige, à laquelle la fleur pend tristement. Ses pistils sortent des pétales comme les pattes d'un saurien. Mais elle garde des rouges éclatants, eucharistiques, reluisants comme si ces pétales avaient été soigneusement brossés. Cette tulipe a la richesse des soies d'Orient, des soies de Gênes.
i88 LES CATHÉDRALES DE FRANCE.
Tulipes dentelées. Leurs pétales rouges et jaunes sont comme des flammes d'incendie; frisés par places, ils font des effets de feu tourmenté par le vent.
Car il y a des fleurs qui brûlent. Celles-ci sont en pleine incandescence. Penchées hors du vase, soutenues par leurs tiges, ces tulipes flambent dans Tair. On croirait voir des flammes chassées par le vent, qui s'échappent de tous côtés.
Et il y a des fleurs qui jettent des sorts. Ne lancentelles pas une projection fluide?
C'est à ses feuilles, particulièrement, que la marguerite blanche a confié sa beauté. Tandis que la tige s'élève, la feuille dessine un cran d'abord, puis, plus haut, deux autres plus larges, et chacun de ces crans a la forme d'une petite langue.
A des feuilles privilégiées est réservée la joie d'entourer le bouton, orgueil de toute la plante, superbe déjà de méplats, et qui sera une fleur très belle dans sa simplicité.
La marguerite, qui ressemble au soleil, est la fleur des enfants et des amoureuses. L'amoureuse l'offre aux poètes, aux artistes.
Dans ses feuilles montantes, elle affecte la forme d'un vase à jour, en fer forgé. Elle fait rinceau lorsqu'elle se penche, fanée. Elle se penche et quand elle va tomber, c'est une petite main, une petite patte aux trop nombreux doigts, crispés. Plusieurs marguerites fanées : de petits lambrequins.
Jeune et fraîche, cette fleur est un principe admi-
rable de décoration. Tous les ornemanistes des beaux temps Tont étudiée. Sa feuille, c'est Tacanthe française.
Le muguet des prairies fleurit en même temps que le coucou, parce que la beauté de ces deux fleurs les destine à des places symétriques dans le bouquet de la belle saison.
Elles sont Tune et l'autre très féminines.
Une autre fleur des bois évoque une périssoire avec ses rameurs. Elle fait un coude pour revenir sur ellemême.
Cette plante a les feuilles toutes tachées d'encre. Je ne la connais pas. Serait-ce la fleur des écoliers? des scribes?
La feuille de la violette a la forme d'un cœur.
Le genêt a de petites feuilles vertes comme des lentilles; sa tige à quatre angles, comme l'église Sainte- Gudule.
Ce petit trèfle, qui vient d'être repassé à l'instant même, reste plissé comme sont les vêtements sacrés.
Pissenlit, oseille : fer de lance, hallebarde.
Cette pensée bleue, ses pétales, chasuble de velours bleu foncé, soie crème.
Les lilas sont si frais I Ils offrent comme un aperçu, une image du beau temps.
Leurs feuilles, un peu ondulées d'ombres inconsistantes, sont pleines de vigueur. *
L'œillet est la fleur Louis XV. Elle se portait en nœud de ruban aux pantoufles. Mais déjà les Gothiques la sculptaient à l'arrivée des arcs des ciels de voûte.
Tout ce qu'il a dans le ventre, ce pissenlit nous le montre] Il ne pense qu'à la reproduction.
Le myosotis sauvage a l'air un peu étourdi; il n'a pas beaucoup de mémoire, il est trop petit.
L'herbe : l'oriflamme.
La feuille du mûrier, sur sa face, a des touches vives. C'est une feuille essentiellement gothique; vous la retrouverez souvent au musée du Trocadéro.
Le plantain, cette herbe de « coupasse » qu'on emploie pour les coupures, est une lance soutenue par des côtes. Sa feuille est flammée.
Cet œil de l'anémone, irrité et sanglant. Je ne connais rien d'aussi poignant que cette fleur. Celle que j'ai sous les yeux a l'âge du retour; elle est pleine de fines
rides, ses pétales sont comme disjoints; elle va tomber. Le vase persan où je Tai mise, bleu, blanc, crème, lui fait un tombeau digne d'elle. ■ — Ses sœurs, épanouies, dessinent de belles rosaces.
Cette grande fleur, du violet que j'aime dans un certain vitrail de Notre-Dame, me touche comme un souvenir, surtout maintenant que nous retournons à Dieu, elle et moi. Son cœur triste, où pointe un bouton noir, s'entoure d'une couronne noire au&si, que les pétales exagèrent, et ces pétales violets laissent le vitrail passer devant la lumière. C'est une veuve.
Toutes mes fleurs sont là, sous mes yeux, répondant à mon appel.
Hier, ]*y voyais des bras, des mains, des profils.
Aujourd'hui, elles se redressent comme des branches de candélabres, s'offrant à tenir des lumières. Une seule, tombée, pend, comme un serpent mort.
Nul doute que la beauté des fleurs et leurs mouvements n'expriment des pensées; comme nos propres mouvements et notre beauté. Mais elles parlent en chœur, elles ont une conscience collective, une pensée unanime .
Elles nous commandent, donc, de ne pas perdre le sentiment de l'ensemble, tout en faisant notre profit des détails charmants qu'elles nous laissent voir.
Toutes ces fleurs, et bien d'autres, et toutes les autres.
ont fourni des modèles au sculpteur, au verrier. Pendant que le peintre-verrier prenait ses tons, le sculpteur prenait ses harmonieux refends.
— ' Verrier, tu as crucifié les fleurs, dans tes vitraux rouge-sanglant de la Passion.
C'ej't dans mes dernières minutes que je parle, pour ranimer et faire réapparaître tes siècles passés. Je suis comme un souffle dans un clairon qui grandit le son.
Je me résigne a la mort de ces édifices comme a la mienne. Je fais ici mon testament.
Ce sont les lois de Tinstinct que j'exprime. Elles n'ont pas besoin de la grammaire^ nourrice des enfants.
Ce livre ne dissèque pas la Cathédrale; il la montre, vivante, à la vie.
De Tesprit sur un fond d'intelligence : beau basrelief.
L'intelligence dessine, mais c'est le cœur qui modelé.
L'ignorant, l'indifférent, rien qu'en les regardant, détruit les belles choses.
L'homme se plaît à vivre sur le bord de ses rêves et il néghge les réalités, si belles !
Une vieille femme courbée lève la tête et me regarde; puis elle continue de glaner, par petites poignées. Moi aussi, je suis un glaneur, le glaneur heureux de l'ancien temps, ou plutôt l'élève, le vieil apprenti des fiers compagnons d'autrefois. Ne vois-je pas partout autour de moi, dans le démenti que leur donne notre siècle, la preuve qu'ils avaient raison?
La race retourne à sa source! Comme je sens en
moi la joie de ces artistes d'il y a des siècles, et leur naïveté féconde ! Cœurs sensibles, qui trouvaient dans l'art, non pas un luxe, mais le principe même de leur vie.
Ahl le Secret! Tout le monde ne l'aime pas. Je ne demande pas, moi, « plus de lumière », comme Gœthe : je ne veux pas perdre le bénéfice de la grotte merveilleuse où sont toutes les Mille et une Nuits; je m'y arrête .
La prodigieuse beauté recouvre tout, com-me un tissu, comme une égide.
Il n'y a pas de chaos dans le corps humain, modèle de tout, départ et aboutissement de tout,
La répétition et la régularité constituent le fond des belles choses. C'est une loi. Le Roman et le Gothique en sont esclaves : colonnes, balustres, extenseurs, ces moulures...
Le balustre et la dentelle sont gothiques. Plus tard de nombreux cartouches remplaceront le trèfle gothique dans le tympan.
Q^ui peut croire au progrès? Le temps, comme la terre, monte et descend, son ellipse charrie au cours d'un siècle le siècle précédent, en bien et en mal, en jour et en nuit. Il y a longtemps que nous serions des dieux si la théorie du progrès indéfini était vraie.
J'aime Teffort de rhomme, qui s'augmente continuellement par de régulières répétitions. Ce mouvement répété, c'est l'ordonnance d'une bataille, et ce sont ces colonnes de la Cathédrale qui décuplent leur grâce en se suivant, en s'unissant.