‹ Les cathédrales de FranceChapitre 1 sur 109 · DE VOTRE GRANDEUR · texte numérisé non relu

DE VOTRE GRANDEUR

Le très-humble et trés-obéissant serviteur,

- L'assé J.-J. BOURASSÉ.

Il n’est guère possible aujourd’hui de s’occuper de l’histoire des vieux monuments de notre belle France, sans qu’un sentiment pénible et des regrets amers viennent se mêler aux émotions les plus douces et aux impressions les plus saisissantes. Au milieu des ruines amoncelées de toutes parts, dans des jours d’affligeante mémoire, le regard se porte avec plus d’amour sur les édifices échappés aux orages d’une époque de tourmente sociale. 11 semble qu’au pied de nos cathédrales, l'admiration soit plus expansive, au souvenir des dangers innombrables qui les ont enveloppées, auxquels n’ont pu résister une foule d’autres chefs-d’œuvre chrétiens du moyen âge, dont les débris sont dispersés sur le sol.

Un vandalisme hideux a trop longtemps régné dans notre pays. Dans le cours des deux derniers siècles on ne démolissait pas les églises; mais les esprits étaient imbus des plus désolantes théories , et aucun de nos immortels monuments de style ogival n’eût pu résister à cette haine générale du

système gothique, si leur masse indestructible n’eût lassé leur

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déplorable courage. À voir lardeur effrayante de démolition qui possédait les hommes qui nous ont immédiatement précédés, on eût dit qu'ils étaient poursuivis de pensées importunes, et qu'ils avaient bâte de faire disparaître des témoins désagréables. Si la Providence n’eût mis fin à d’affreux projets, aucun de nos plus merveilleux édifices ne fût resté debout, et nos villes, privées de leurs plus somptueux ornements, n’eussent offert à l’œil attristé, que la froide monotonie et la dégoûtante nudité des constructions modernes. Oter de nos antiques cités les souvenirs des âges passés, c’est leur enlever la vie ; alors l’âme s’est envolée, il ne reste plus qu'un cadavre!

Aujourd’hui les mêmes crimes ne seraient plus possibles. Nous ne voulons pas prendre toutes nos espérances pour des réalités; mais il est incontestable que l'opinion publique s’est prodigieusement modifiée depuis plusieurs années. Les efforts des hommes dévoués à la sainte cause de nos antiquités religieuses et nationales, ont porté des fruits abondants. Si tout lé monde n’entre pas encore dans nos temples pour y prier, tout le monde y vient pour y contempler des beautés trop longtemps méconnues. Chacun paraît fier des édifices que nos pères ne savaient pas apprécier : espérons que le sentiment du beau catholique dans les arts sera pour beaucoup le commencement de l'intelligence de choses plus saintes et plus élevées. Dans un moment d’entrainement passionné, le christianisme a été calomnié dans ses dogmes, dans son culte et dans ses œuvres. Actuellement nous assistons à un retour vers des idées plus justes, retour que nous aimons à

regarder comme l’aurore de jours plus sereins.

Nous devons certainement manifester notre reconnaissance envers les hommes qui ont le plus contribué à favoriser l’extension des principes nouveaux. Nous placerons en avant les noms de M. le comte de Montalembert, dont la parole animée a stigmatisé d’une manière si éloquente tous les actes d’aveugle destruction ou de barbare restauration; de M. de Caumont , dont les ouvrages méthodiques et savants ont répandu des connaissances jusqu'alors peu cultivées ; de MM. Mérimée, Dideron, Thévenot, etc., qui travaillent avec ardeur à la réhabilitation de toutes les branches des arts chrétiens. Nous mentionnerons encore en première ligne l'influence des évêques qui, dans la plupart des diocèses, organisent des cours pour l’enseignement des premiers principes de l’archéologie religieuse, et établissent des commissions pour veiller à la conservation des richesses monumentales qu’ils possèdent. Le prêtre est le gardien naturel des églises; elles sont pour lui un bien de patrimoine; leur caractère architectonique sera pour toujours à l’abri de toute mutilation, comme de toute maladroite restauration, dès que les éléments de la science des antiquités sacrées auront pénétré dans tous les séminaires. N'oublions pas les importants services rendus par le Comité historique des arts et monuments : les publications entreprises sous sa direction ont contribué fortement à seconder l'impulsion déjà précédemment communiquée.

Dans nos études sur les cathédrales de France et dans les longs voyages que nous avons entrepris, nous nous sommes convaincus de plus en plus de ce mouvement de renaissance dans les arts catholiques, que nous appelions de tous nos

vœux. On apporte à ce retour vers des principes meilleurs

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la critique, le raisonnement et la méthode qui caractérisent V'érudition française et qui doivent amener les résultats les plus solides. Quoique l'Angleterre et l'Allemagne se livrent aux plus actives recherches dans cette régénération artistique, la France a la gloire de marcher à la tête de la renaissance gothique qui s’opère dans toute l'Europe. Le gouvernement en seconde, autant qu’il le peut, les progrès, en accordant des allocations considérables pour la conservation des monuments historiques, persuadé qu’un de ses premiers devoirs est de veiller au salut de nos édifices des siècles passés qui forment une partie permanente de nos gloires nationales. L’architecture , la statuaire et la peinture vitrifiée ont d’abord ressenti les effets de la rénovation : tous les arts du dessin recevront à leur tour cette vivifiante influence. Nous nous sommes assez longtemps traînés dans l’ornière de limitation classique, pour oser renouer la chaîne, si tristement interrompue, des œuvres propres de notre génie individuel. Esclave du passé, devenue le tyran de l'avenir, limitation, dans ses créations stériles, usurpa, pendant plusieurs siècles, les droits sacrés de l'inspiration.

L'histoire de nos grands édifices du moyen âge nous intéresse vivement. L'art qui a présidé à leur construction est avant tout catholique; il est la manifestation la plus imposante de l'Église dont nous sommes les enfants, la création la plus brillante de la foi que nous ont léguée nos pères. Nous contemplons ces vieux monuments du catholicisme avec autant d'amour et de respect que ceux qui vouèrent leur vie et leurs biens à les fonder. Ils ne représentent pas seulement pour

nous une idée, une époque , une croyance éteinte; ce sont

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les symboles de ce qu'il y a de plus vivace dans notre âme, de plus auguste dans nos espérances.

L'étude des cathédrales de France est éminemment utile et agréable aux esprits sérieux. Elle intéresse également, soit que l’on aime à considérer ces admirables transformations que l'architecture a subies de siècle en siècle, sous le souffle de l'inspiration chrétienne, soit que l’on préfère s’attacher à la recherche des causes de cet entraînement immense qui poussait l’art dans des voies mystérieuses en employant les populations entières à la réalisation des plus gigantesques projets. Au point de vue de l’art, comme sous le rapport historique, cette étude peut faire naître les réflexions les plus religieuses et les plus philosophiques. Qui pourrait résister à des émotions profondes en contemplant les cathédrales de Reims, d'Amiens , de Paris, de Bourges ou de Chartres? Il suffisait bien pour le triomphe de notre foi que la doctrine évangélique surpassât toute doctrine venant des hommes, mais pour notre consolation, Dieu a voulu que les monuments du christianisme fussent élevés bien audessus des autres monuments construits pour des destinations diverses.

La vue seule des flèches des églises n’est-elle pas propre à nous donner des pensées salutaires? suivant une parole heureuse de Wordsworth, ce sont des doigts levés pour montrer le ciel.

L'aspect seul d’une cathédrale, quand on sait en comprendre la signification, est un des plus admirables spectacles qui soient réservés à l’œil de l’homme tant qu'il voyage

sur la terre. Il y trouve comme une image d’un temple plus

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auguste et comme un vestibule de la Jérusalem céleste. Nous voici devant un des plus beaux édifices du moyen âge, c’est la cathédrale de Reims, d'Amiens, de Bourges ou de Chartres. Voyez d’abord cette façade grave et solennelle; assombrie à la base par les noirs renfoncements de ses trois portails, elle devient plus légère à mesure qu’elle s'éloigne du sol. Mille ornements divers s'unissent pour en couvrir toute la surface : dais, aiguilles, pinacles, fleurons , guirlandes, couronnes, statues, bas-reliefs, figures fantastiques, se développent selon les lois d’une symétrie pleine de goût. Au point où les ciselures et les broderies deviennent plus délicates et semblent flotter au souffle des vents, on voit s’élancer ces clochers, ces flèches de toutes hauteurs, de toutes dimensions , luttant d’efforts pour atteindre le ciel et y porter jusqu'aux pieds de Dieu les odeurs de lencens et les invocations des peuples. Emblèmes des vœux et des soupirs des fidèles, toutes les parties de la construction se dirigent en haut. Le monument pose à terre, mais c'est pour prendre son essor vers les régions supérieures. La ligne horizontale, génératrice des formes de l'architecture païenne, est entièrement brisée ; à sa place se dresse la ligne verticale , qui tend toujours à monter, symbole des aspirations de l'humanité vers son divin Auteur; allégorie sublime des efforts de l’Église militante !

Inclinons notre tête sous ce portail, devant cette multitude qui garnit les voussures et qui peuple ces niches mnombrables : toutes ces figures sont celles des martyrs et des confesseurs de la foi, des saints pontifes qui en ont été les

gardiens , des anges et des autres soldats de la milice cé-

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leste qui veillent autour du trône de Dieu. La figure du Christ domine toutes les autres, accompagnée de celle de sa divme Mère, symbole de la justice et de la miséricorde. Tous ont les yeux fixés sur nous, comme pour nous demander compte des sentiments qui possèdent notre cœur et des pensées que nous portons au pied des autels. Franchissons le seuil de la basilique. O merveille! au lieu de cet aspect grave et mélancolique de l’imposante façade, c’est comme une apparition des splendeurs célestes! Les voûtes semblent suspendues en l'air, comme une tente magnifique soutenue par les anges; les colonnes s’élancent avec grâce et s'unissent étroitement en gerbes légères; les arcades se succèdent dans une perspective enchantée ; l’œil mesure avec étonnement les proportions des nefs, qui se perdent dans une profondeur sans limite. L’enceinte est entourée d’un réseau transparent que les illusions de l'optique reculent à l'infini. La lumière glisse sous les courbes des voûtes et se répand dans tout l'édifice, teinte des mille nuances de l'iris, en traversant les riches vitraux de couleur. Les images des saints apparaissent aux fenêtres, brillantes et lumineuses, au milieu des plus somptueux reflets de la pourpre, de l’azur et de l’or, comme participant déjà aux glorieux attributs des corps ressuscités. Quel ensemble de beautés ravissantes! Il faudrait un langage plus pompeux, plus abondant, plus riche que le nôtre pour exprimer convenablement ces harmonies mystérieuses qui nous transportent comme si nous étions frappés d’un rayon des gloires inénarrables qui enveloppent l'autel de l’Agneau! Une cathé-

drale catholique, avec sa vaste étendue, ses autels nom-

breux, son symbolisme expressif, la vie qui palpite dans tous ses membres, ne saurait être comprise que de ceux qui gardent dans leur âme le précieux dépôt de la foi chrétienne et qui partagent toutes les croyances de l’Église notre mère commune. C’est un livre scellé, dont ne sauraient avoir la clef les hommes nourris seulement de froides théories, qui n’admirent dans ces monuments inspirés que des pierres bien travaillées , réunies avec art, disposées avec le sentiment du grand et du beau. La description de nos cathédrales serait bien sèche et bien aride si l’on n’ÿ mêlait pas comme un parfum les souvenirs et les espérances de la religion. L'Église catholique, c’est cette Jérusalem nouvelle venant de Dieu, parée comme une épouse qui s’est revêtue de ses plus riches ornements pour paraître devant son époux; cette ville d'un or pur, semblable à un verre très-clair, dont la muraille de jaspe repose sur sept fondements enrichis de toute sorte de

pierres précieuses.

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Nous mdiquerons en peu de mots le but que nous nous sommes proposé en publiant cet ouvrage. Nous n’avons pas prétendu donner une histoire complète de toutes nos cathédrales de France; cette entreprise gigantesque dépasse les forces d’un homme. Nous avons cherché seulement à en présenter une esquisse générale, où seraient accusés les traits principaux et les lignes essentielles. Aux monographies il appartient d’entrer dans de plus longs détails et de fournir une description étendue des moindres parties architectu-

rales. En ne négligeant jamais les documents historiques ,

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nous nous sommes spécialement arrêté à préciser les styles Ectoniques et à mettre en relief les caractères dominants, ceux que nous pouvons appeler éminemment distinctifs. Nous avons toujours attaché la plus haute importance à la détermination technique de l’ensemble et des coupes générales de chaque édifice, tout en évitant, autant que cela nous a été possible, la sécheresse et la monotonie inhérentes au | sujet que nous traitons. En agissant ainsi, nous avons eu constamment en vue d’offrir une application exacte des principes élémentaires de la science des antiquités religieuses que nous avons exposés dans notre Archéologie Chrétienne. Ici toutes les maximes théoriques reçoivent confirmation par des faits, de même que les faits viennent à leur tour corroborer une science dont la base repose essentiellement sur l'observation.

L'ordre que nous avons adopté dans la distribution des matières ne paraîtra peut-être pas assez rigoureux. On nous saura gré, nous l’espérons, d’avoir essayé de rendre la lecture de ce volume moins fatigante en plaçant de distance en distance les cathédrales les plus célèbres. Nous avons agi comme celui qui, pour composer une guirlande élégante , établit les fleurs les plus splendides de loin en loin, relevant leur magnificence par des feuillages et des fleurs plus modestes.

Nous terminons en adressant l'expression de notre vive reconnaissance aux personnes qui ont bien voulu nous aider dans la composition de cet ouvrage. Nous remercions spécialement Mer l’évêque d’Aire, qui nous à procuré une notice

sur son église; M. Lacour, chef de division au ministère des

cultes, qui nous a communiqué avec la plus grande bienveillance tous les documents qu'il possède sur les cathédrales de France; MM. l'abbé Manceau, chanoine de Tours, à la collaboration savante duquel nous devons quelques notices intéressantes; l'abbé Coly, chanoine de Saint-Dié ; l'abbé David , archiprêtre de la cathédrale d’Agen ; Calvet, procureur du roi à Marmande ; de Jacquelot de Boisrouvray ; Porte, : d’Aix ; l'abbé Gaudin, chanoine de Vannes; Pilot, de Grenoble; l'abbé Souchet, chanoine de Saint-Brieuc ; l'abbé Clouot, professeur de philosophie au collége de Verdun ; l'abbé Thibault, curé de la cathédrale de La Rochelle, et l’abbé Petit, curé

de Saint-Nicolas , à La Rochelle.

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FN EPA EM EN) 1 Parmi nos monuments nationaux pr ‘ (LET! SLR :

M édifice religieux jouit d’une réputation po- #,

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treizième siècle, dans un espace de temps fort court, elle ne présente point, dans son ensemble, ces disparates fàcheuses de style qui blessent toujours la vue; elle offre un tout d’une harmonie merveilleuse, d’une perfection sans rivale. On pourrait choisir cette église comme l'expression de la pensée chrétienne et artistique de la plus étonnante partie du moyen âge. Elle y est complète; elle s’y montre dans tous ses développements, dans toute sa beauté, dans toute sa splendeur. Éminemment catholique, elle y brille

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par un rayonnement divin; elles’y dilate par un épanouissement majestueux et sublime. I faudrait être insensible aux vives émotions toujours produites par la contemplation d'un chef-d'œuvre pour ne pas comprendre la suprématie de cette cathédrale, que nous considérons comme une des plus surprenantes réalisations de l’idéal de l'architecture chrétienne. Quand on pénètre pour la première fois dans cette immense enceinte, au milieu d’une forêt de colonnes, sous ces voûtes élevées qui ont tant de fois retenti aux chants des générations passées, à la vue du rond-point étincelant de l’abside, il faudrait n'avoir au cœur nulle fibre noble et généreuse pour ne pas être profondément impressionné! Les commencements de l’église d'Amiens sont obscurs; son berceau fut entouré de persécutions. Son premier apô- * tre, saint Firmin, cueillit la palme du martyre en 303. Sui- # va l'admirable usage de la primitive Église, dans chaque | contrée, les premiers temples chrétiens furent élevés sur la sépulture des martyrs, et l'autel ne fut originairement que le tombeau qui couvrait leurs restes précieux. Vers le milieu du quatrième siècle, saint Firmin le Confesseur, troisième évèque d'Amiens, fit construire une église sur le lieu même où son saint prédécesseur avait répandu courageusement son sang. Cet édifice, comme tous ceux de ces âges reculés, dut être modeste; consacré sous l'invocation de Notre-Damedes-Martyrs, il servit d'église épiscopale pendant plus de deux siècles et demi : telle est l’origine de la noble et sainte

église d'Amiens *.

* L’évêque Godefroy se disait au treizième siècle : Sanctæ ambianensis ecclesiæ inutilis servus.

Lorsque saint SAUVE ou SALvE monta sur le siége épiscopal en 613, il voulut visiter les reliques de l’illustre martyr d'Amiens déposées sous l'autel de la mère-église. Par un prodige qui n’est point rare dans les annales de la Religion, Dieu voulut honorer les restes mortels de son serviteur par des miracles éclatants. Une odeur suave s’exhala dés ossements bénis du martyr; des malades obtinrent la santé par sa puissante intercession; la nature se montra sensible en couvrant les arbres de feuilles et de fleurs au milieu de l'hiver. Toutes les populations environnantes accoururent en foule au bruit de ces merveilles, pour rendre leurs hommages au glorieux évêque et pour participer aux faveurs spirituelles qu'il répandait dans les âmes. Les dons de la piété reconnaissante furent si considérables, que saint Salve résolut d'en consacrer le produit à bâtir une nouvelle église, dans laquelle il transféra solennellement les reliques vénérées. Il y établit son siége épiscopal, après avoir laissé à Notre-Dame-des-Martyrs quelques prêtres pour y célébrer l'office divin, et avoir changé son nom en celui de Sarnr- AcH£guL, qu'elle porte encore aujourd'hui. La seconde cathédrale était une construction somptueuse pour le temps, quoique composée en grande partie de bois de charpente *. Elle fut dédiée à la sainte Vierge et à saint Firmin.

Lorsque les hommes du nord apportèrent sur nos côtes le ravage, l'incendie et la mort, la ville d'Amiens ne put se soustraire aux coups de ces terribles pirates; l’église épiscopale fut brûlée par eux en 881. Reconstruite au premier

* Ligneis tabulis fabricata.

moment de sécurité, elle fut ruinée par le tonnerre à plusieurs reprises différentes. Enfin, en 1218, elle s'écroula entièrement dans un embrasement général, occasionné par la foudre, qui consuma tous les titres, les martyrologes, les anciens calendriers et les archives du chapitre et de l'évêché.

A cette époque si déplorable, le trône épiscopal était occupé par un prélat pieux et zélé. Évrard de Fouilloy chercha les moyens de relever son église cathédrale de sesruines encore fumantes. Il fit un appel à son clergé et à tous ses diocésains. La voix du premier pasteur fut entendue : d'immenses ressources lui furent immédiatement assurées.

L'architecture venait de subir un grand changement. Une immense impulsion avait emporté les architectes dans des voies nouvelles. Aux édifices romano-byzantins, généralement lourds et massifs , avaient succédé des édifices d’une hardiesse , d'une élégance, d’une grâce inouïes. C'était toute une révolution qui devait remplir nos villes de constructions merveilleuses, leur plus bel ornement. L'évêque Évrard comprenait les tendances de cette étonnante rénovation apportée dans l’art de bâtir ; il choisit pour dresser le plan et pour présider aux travaux de sa cathédrale le plus célèbre architecte de son temps. Robert de Luzarches, l'Ictimus chrétien, le Bramante du moyen âge, voulant justifier la confiance du prélat, tenta, par un effort de génie, de surpasser les monuments élevés avant lui. Les fondements de la nouvelle basilique furent posés en 1220, sous le pontificat d'Honoré IT, et sous le règne de Philippe-Auguste.

- Les architectes de ces temps héroïques jetaient les fonda-

tions d’édifices immenses dont une vie d'homme ne pouvait

voir l'achèvement. Ils comptaient sur la postérité, et la postérité rarement leur a failli. La construction de la cathédrale était pour les peuples chrétiens un héritage sacré qu'une génération léguait à celle qui la suivait, héritage toujours recueilli avec enthousiasme, cultivé avec amour. L'évêque Évrard de Fouilloy mourut lorsque l’église sortait à peine de terre; Robert de Luzarches le suivit de près dans la tombe. Sous l’épiscopat de Gaudefroy ou Geoffroy d’Eu, la direction des travaux fut confiée à Thomas de Cormond , qui éleva la construction jusqu'à la naissance des voûtes, en 1228. Son fils, Renaud de Cormond, lui succéda dans la continuation de la noble entreprise, qu'il eut le bonheur de terminer en 1288. Par une sagesse qui mérite toute espèce d'éloges, le plan primitif tracé par Robert fut scrupuleusement suivi par ses successeurs, ce qui nous explique la pure unité qui règne dans toutes les parties du monument. La seule modification qui l’aitaltéré, c’est l'addition de chapelles latérales autour de la grande nef.

Robert de Luzarches, Thomas et Renaud de Cormond sont du petit nombre des architectes de ce temps dont le nom soit parvenu jusqu'à nous. IT fallait que ces hommes eussent des connaissances très-étendues en architecture, pour parvenir à élever une basilique aussi vaste et aussi remarquable ; tous trois faisaient , sans doute, partie de ces corporations d'artistes qui, s'étant voués à la construction des édifices religieux, parcouraient alors le monde chrétien, offrant leurs services dans les diocèses pour bâtir et réparer les églises. Le chef de l’entreprise était ordinairement appelé maître de l'œuvre, et quelquefois, plus modestement encore,

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maitre maçon. C'était lui qui dirigeait les travaux sous l’inspection de l' évèque. Les architectes qui] bâtirent, au treizième siècle, les églises cathédrales de Cologne, de Strasbourg, de Fribourg en Brisgaw et plusieurs autres églises d’Allemagne, étaient agrégés à des associations de mème nature *

L'intérieur de la cathédrale d'Amiens, par ses dimensions colossales, l'élévation des voutes, la hardiesse des arcades, la beauté des colonnes, la délicatesse des fenêtres, l'heureux accord des proportions, l’unité de style, la régularité de l'ensemble, l'harmonie des détails, est peut-être l'œuvre la plus irréprochable de toute la période ogivale. L’ampleur des différentes parties qui s'étendent dans de justes rapports, la majesté des grandes nefs qui s’allongent dans une perspective surprenante, la gravité du chœur et du sanctuaire, tout concourt à donner au monument un caractère imposant et religieux. Qu'ils sont loin de là, nos prétendus monuments contemporains &vec leurs dorures, leurs marbres et leurs peintures! [ls éblouissent l'œil par l'éclat de leurs ornements ; mais ils ne produisent dans l’âme aucune émotion élevée : ils ne sont point habités par cet esprit mystérieux et divin dont on sent si bien la douce influence en entrant dans une de nos grandes cathédrales! Les églises gothiques sont vivantes, pour ainsi dire, elles sont animées par un symbolisme ex-. pressif, elles sont remplies de la grandeur de Dieu.

La cathédrale d'Amiens, dont le plan est en forme de croix latine, présente 138 mètres 35 centimètres dans sa plus grande longueur , 32 mètres 65 centimètres de largeur

dans œuvre; la croisée à 60 mètres 65 centimètres de lon- * Giigeur, description de la cathédrale d'Amiens,

AMIENS. 23 gueur, sur 14 mètres 25 centimètres de largeur; la hauteur totale sous voûte est de 44 mètres dans la nef et de 43 dans le chœur.

Dans le langage populaire, la nef d'Amiens, unie au chœur de Beauvais, au portail de Reims et à la flèche de Chartres, formerait une cathédrale parfaite. Nous avons apprécié ailleurs cette alliance qui pourrait bien être monstrueuse; mais il est assurément impossible de trouver rien de comparable à la grande nef de la cathédrale d'Amiens; c'est le dernier mot de la ‘perfection. Un auteur moderne a dit : « La basilique d'Amiens est aux autres temples gothiques ce que Saint-Pierre de Rome est aux temples modernes du premier ordre * ,» voulant exprimer ainsi l'immense supériorité de cet édifice sur tous les monuments du même genre et de la même époque. Les colonnes se groupent avec une rare élégance, s’unissent étroitement en faisceaux d’un effet pittoresque, s’élancent hardiment jusqu'à la naissance des arcades des travées. Elles sont couronnées de chapiteaux dignes d'attirer l'attention autant par la variété de leur composition que par l'exécution soignée de leurs ornements. Ce sont des feuillages réunis avec un goût exquis, d’une pureté de formes, d’une délicatesse de découpure, d’un fini de travail qui ne sauraient être surpassés. La verve et la science des artistes se sont élevées à une hauteur diflicile à apprécier pour ceux qui n’ont pas étudié avec une scrupuleuse attention toutes les merveilles de la sculpture monu-

mentale.

* Huzr, parallèles des temples anciens, gothiques et modernes.

Dans quel édifice trouverons-nous des voûtes plus légères, plus hardies que celles qui s'étendent sur toute la cathédrale d'Amiens? L'œil aime à suivre leurs courbes gracieuses, à s’égarer dans leurs valves séparées par de belles nervures, à pénétrer dans leurs clefs ciselées à jour, à contempler leurs arêtes solides. Si généralement les voûtes ogivales doivent être regardées comme le triomphe des architectes chrétiens, les voûtes d'Amiens doivent être considérées comme la limite que les forces de l’homme ne sauraient dépasser. Obligés de suivre le plan arrêté par Robert de Luzarches, Thomas et Renaud de Cormond réunirent tous les efforts de leur science et de leur talent pour amener à perfection les parties dont ils dirigeaient l'exécution. Ces grands hommes ont vaincu heureusement les plus sérieuses difficultés, et ils ont su communiquer à leurs œuvres ce cachet de grandeur qui les rend propres à servir.de modèles et de types.

Nous avons peine à comprendre pourquoi lechœur de Beauvais est préféré à celui d'Amiens par quelques antiquaires. On ne peut pourtant rien imaginer de plus harmonieux, de plus grandiose que ce dernier. Les proportions sont vastes, l'effet est saisissant. Ajoutez aux beautés architecturales d'inimitables boiseries formant une enceinte qui ne peut avoir de rivales que dans celles d’Auch ou d'Albi. Les stalles, surmontées de dais, sont sculptées avec le mérite propre aux artistes de cet âge. Ce sont de tous côtés des statues, des bas-reliefs représentant différents traits de l'Ancien et du Nouveau Testament, des trèfles, des aiguilles, des pinacles, des dentelures, toutes les formes capricieuses et pleines de

grâce de la dernière période ogivale. Le temps a donné au

bois une teinte d'ébène qui relève encore le fini précieux de l'ouvrage, et lui donne le même degré d'intérêt que la patine aux médailles et aux bronzes antiques. Les boiseries d'Amiens, plus heureuses que le monument qu'elles décorent, n’ont jamais été souillées ni par la peinture, ni par le badigeon. Elles sont restées intactes, telles qu’elles sortirent des mains des sculpteurs, et l’on peut y retrouver l'esprit et la finesse du ciseau de l'artiste. Ce superbe ouvrage fut commencé en 1508 et fini en 1522. Il fut fait aux frais du chapitre et d'Adrien de Hénencourt, doyen de la cathédrale. Les noms des sculpteurs qui ont exécuté ce chef-d'œuvre, sont dignes de passer à la postérité : ce sont Alexandre Huet, Arnoult Boulin, Jean Turpin et Antoine Avernier.

La clôture extérieure duchœur est encore une des merveilles du genre. Elle est composée d'une suite de beaux groupes de statuettes en pierre , reproduisant divers traits de la vie de saint Firmin, ses prédications, ses miracles, son emprisonnement et sôn martyre ; la découverte de son tombeau par saint Salve à Saint-Acheul , son exhumation , et la translation de ses précieux restes. Les sculptures, surmontées d'un couronnement de la plus riche et de la plus délicate exécution, conservent quelques restes des peintures et des dorures qui les embellissaient autrefois. On a cherché tout récemment à faire disparaître les traces du vandalisme aveugle des hommes de la révolution, en restaurant avec un soin consciencieux les parties mutilées par le marteau destructeur. Les travaux exécutés par MM. Duthoit d'Amiens et Caudron de Paris sont généralement heureux ,

quoiqu’ils ne soient pas partout irréprochables.

Malheureusement les belles fenêtres de la cathédrale d’Amiens ont perdu leurs ornements. Elles ne gardent plus que des débris de leurs antiques vitraux, faibles vestiges de leur ancienne magnificence. La lunière, arrivant sans obstacle, est beaucoup trop réparidue sous les vottes et dans les nefs. L’enceinte tout entière, ouverte aux rayons du soleil, ne présente en aucun instant de LÀ journée cette obscurité mystérieuse qui plaît tant aux âmes chrétiennes , dans nos vieilles églises; le jour ne descend point jusqu’au pavé, teint des mille nuances de l’azur, du rubis et de l’émeraude, empruntées aux riches vitraux de couleur. Pour exciter en nous de plus vifs regrets, il reste encore quelques fragments propres à nous donner une idée de la somptuosité des verrières primitives.

Autour de l’église règne une suite de belles chapelles latérales : chaîne mystérieuse qui presse et environne le corps de la basilique. On y trouve un grand nombre de monuments de sculpture très-recommandables. On serait tenté de dire que les artistes, inspirés par l'aspect d’un chef-d’œuvre, n’ont voulu placer dans son enceinte que des travaux dignes de sa grandeur et de sa magnificence. Dans les troubles de la révolution, les barbares qui ont profané tant d'églises en France n'ont pu pénétrer dans la cathédrale d'Amiens aussi facilement qu'ailleurs et y commettre les mêmes destructions qui feront à jamais l’opprobre de cette époque. Le sommeil des tombeaux n’a pas été troublé, et des mains impures n'ont point arraché de leurs sépulcres les dépouilles mortelles des hommes qui avaient cherché un dernier asile au pied des autels.

La façade principale des grandes églises gothiques nous offre presque toujours la plus étonnante profusion de sculptures et d’ornements de toute espèce. La grâce des formes s’y trouve alliée à la richesse, et comme il n’y a rien de plus varié que la richesse et l'élégance dans cette architecture ogivale où le génie de l'artiste, maître de l'invention des sujets, de leur arrangement et de leur exécution, semble disposer librement de toute la nature , l'admiration trouve toujours un nouvel aliment devant le frontispice des cathédrales. C’est d’ailleurs un privilége de l'architecture de ces âges ingénieux , que l'on a osé appeler barbares, d’être admirable partout et de n'être la mème nulle part.

On trouvera difficilement, si ce n’est à Reims, à Strasbourg, à Tours, une façade où l'architecte ait étalé avec plus de prodigalité tous les trésors de l’imagination et du goût. Il n’est pas jusqu'aux plus minutieux détails qui ne puissent défier l’observation la plus attentive et la critique la plus sévère. La seulpture des dais, des tabernacles, des aiguilles , des guirlandes , des crosses végétales ne peut se comparer qu’à une œuvre d’orfèvrerie : c'est le mème fini , la même exactitude , la même délicatesse. -

Trois portiques occupent toute la partie inférieure de la façade ; ils sont disposés en avant-corps, et leur saillie est de niveau avec celle des contreforts. Ces espèces de porches détachés du fond, laissent en retraite tout le reste de la façade et lui donnent plus de légèreté. Ils sont décorés d'un système uniforme d’ornementation. Un stéréobate continu , enrichi de caissons en forme de trèfles, contenant cent dix-

huit bas-reliefs , règne tout autour. Il soutient un rang de

colonnes peu engagées , dont chacune porte en avant une statue de grande proportion , élevée sur un socle et surmontée d’un dais. De ‘profondes voussures, formées de lignes nombreuses , chargées de dais et de statuettes, présentent : une perspective fuyante d’un grand effet.

Il nous est impossible d'entrer dans la description détaillée de toutes ces admirables sculptures *. Ce sont des scènes entières d'une complication étonnante , rendues avec une exactitude serupuleuse, avec un bonheur incroyable. Le jugement dernier y est figuré dans des compartiments séparés , renfermant des drames isolés d’une expression vraie et saisissante. Toute cette grande composition est dominée par la figure du Christ, figure grave et sévère, entourée d’anges , ayant à ses pieds la sainte Vierge et saint Jean, le disciple bien-aimé. Au-dessus de la tête du Sauveur, on voit le Père éternel dont la tête repose sur le nimbe traversé de trois rayons symboliques.

L'ornementation des voussures est bien conçue et admirablement exécutée. L'idée de l'artiste est une allusion à cer- ‘ tains passages de l'Apocalypse. On y voit dans les premiers cintres les vingt-quatre vieillards , prêtres et rois , assis sur des trônes, la couronne en tête, tenant divers instruments de musique. Ils portent des vases remplis de parfums , dont l'odorante vapeur est l’emblème des prières des saints. Une foule de bienheureux s’y montrent avec des palmes à la main,

vêtus de longues robes blanches, accompagnés d’anges placés

* Voyez : Description de la cathédrale d'Amiens , par M. Gilbert. — Notice sur Ja cathédrale d'Amiens, par M. de Jolimont.

autour du trône de Dieu, selon toutes les lois de la hiérarchie céleste. : 7

Comment traduire exactement À pensée de l'artiste chrétien dans tous les bas-reliefs qui décorent, sur deux lignes parallèles, chacun des côtés du portail ? on y trouve des allégories d’une simplicité, d’une naïveté charmantes. C’est la Charité, donnant un vêtement à un pauvre , mise en oppositionavec l’Avarice, qui renferme plusieurs sacs d'argent dans un coffre-fort; l’Espérance chrétienne , sous la forme d’une femme modeste tenant un étendard à double croisillon, placée en parallèleavec le Désespoir, figuré par un homme quise perce avec son épée et tombe à la renverse. Un personnage, couvert d’un vêtement militaire, porte à la main un bouclier orné d’un lion, symbole du Courage ; il est opposé à la Làcheté, représentée par un homme qui, ayant laissé tomber son épée, prend la fuite poursuivi par un lièvre : à côté de sa tête est une chouette perchée sur un arbre. La Candeur est représentée sous l’emblème d'un lis. L'innocence qui surpasse la candeur du lis, produira la paix en nous; nous désirons qu’elle nous soit envoyée du ciel *. Ün autre bas-relief nous offre les tristes effets de la Discorde : deux hommes se battent, et l’un d'eux veut étrangler son adversaire; à côté de ce dernier est une cruche renversée , pour indiquer que les querelles sont souvent les suites de l’ivrognerie.

Nous ne pouvons indiquer tous les sujets de ces bas-reliefs si curieux. La façade de la cathédrale d'Amiens présente une

des plus belles pages de l’iconographie chrétienne du moyen

* Saint Bernard. In Cantico canticorum.

âge. M. Gilbert en a donné une explication bien supérieure à celle qu’avaient hasardée plusieurs auteurs qui ont écrit avant lui sur l’église d'Amiens.

Au-dessus des voussures , le frontispice est coupé par deux lignes d'un grand et bel effet. Ce sont deux galeries à jour dont la première est composée d’une série de petites arcades ogivales , resserrées encore par une colonnette qui les partage en deux, et dont le chapiteau de feuillages supporte deux arcs trilobés , au-dessus desquels s'ouvrent d’élégantes ouvertures trifoliées. La seconde , plus riche que la première, renferme vingt-deux statues colossales. On croit qu'elles représentent des rois de France, depuis Childérie IT, jusqu à Philippe-Auguste.

Cette majestueuse-et riche décoration est surmontée d'une rose magnifique. Les pétales en pierre sont disposés avec beaucoup de symétrie , et par leur complication, leur élégance, leur hardiesse, ils peuvent soutenir la comparaison avec les plus belles créations de ce genre. Les roses du transsept sont également d’un dessin admirable. Vues de l'intérieur de l'église , elles produisent un effet magique.

La grande façade est terminée par une balustrade à jour, à hauteur d'appui , en forme de couronnement. Là finit longtemps le portail de la cathédrale d'Amiens, qui formait aïnsi un parallélogramme parfait. Les deux tours et la galerie voûtée qui les unit à leur base, n’ont été élevées que plus d'un siècle après l'achèvement total de l'édifice ; elles n'ont été terminées qu’au commencement du quinzième siècle. Tout porte à croire que Robert de Luzarches ne les avait point

comprises dans son plan, parce qu'elles manquent de propor-

tion avec le corps du monument: ce célèbre architecte les eût certainement conçues sur une plus vaste échelle. Outre que les deux tours ont été bâties sur un dessin différent , elles sont encore inégales en hauteur et dissemblables par l’ornementation. Ce défaut de symétrie nuit à la perspective générale de l'édifice.

Les deux portails latéraux ne sont pas dépourvus de grandeur. Ils se distinguent par un caractère noble et sévère. Les statues qui les décorent sont d’un style large et d’une exécution bien comprise. Nous mentionnerons surtout la statue de la sainte Vierge tenant l’enfant Jésus endormi. A ses pieds est un ange qui joue du rebec ou violon à trois cordes. Ce groupe est d’une naïveté pleine de grâce: la pose en est admirable.

L'aspect extérieur de toute la cathédrale d'Amiens n'’affaiblit point l’impression profonde produite par la contemplation des parties les plus somptueuses. Les galeries, les clochetons , les contreforts, les arcs-boutants sont construits avec le plus grand soin. On a déployé partout un grand talent d'exécution, une grande richesse d’ornements. M. Gilbert , après plusieurs auteurs, trouve que l'extérieur de Notre-Dame d’Amiens annonce autant de timidité que l'intérieur fait voir de hardiesse et même de témérité. Disons notre pensée tout entière sur ce sujet. L'architecture chrétienne, grande et élevée, ne peut adopter les mêmes procédés que l’architecture classique , attachée à la terre, retenue par des proportions généralement peu hardies. D'un côté c'est la tendance à diriger les constructions jusque dans les nues,

de l’autre côté ce sont des principes invariables, qui fixent

une hauteur déterminée. Comment se décidera-t-on à apprécier deux styles opposés, avec la mnème règle et la même méthode ? Ne serait-ce pas agir avec la même ignorance, la même inconséquence que les architectes qui avaient déclaré barbare le style catholique, parce que les colonnes des églises ogivales ne pouvaient se mesurer avec les modules des ordres antiques? + LA

Le clocher entr rat avait été primitivement construit en pierres , vers l'an 0

Il était en forme de tour carrée ; surmontée « une fl

dont le style le ét

du monument. L a let 1527 *. Deux ans plus tard, l’évêque François Halluin, de concert avec son chapitre, prit une décision par laquelle il ouvrit un concours aux architectes pour la reconstruction de ce clocher. Les projets présentés n’offraient point toutes les garanties désirables, et cet état d'incertitude ne faisait

que prolonger les regrets des fidèles, lorsqu'un pauvre com-

PEUT M mt de SEE 2 d’ Amiens, D

* 1527 Cest an dvrant qvinze jvillet , Par fovdre fvt le clocher de céans Espris dv fev, et rasé tovt net; Dvqvel mes faict plevrent maintes gens.

22 mai 1533. La décoration extérieure de ce clocher se compose de huit pieds droits ou grands pilastres, posés sur un stylobate octogone et surmontés de statues de huit pieds de hauteur, représentant Jésus-Christ, la sainte Vierge, saint Jean-Baptiste, saint Pierre, saint Paul, saint Jacques le Majeur , saint Firmin, premier évèque d'Amiens, et sainte Ulphe. Ces figures sont placées sur des colonnes qui s’élèvent de dessus les acrotères et se rattachent au corps du clocher par de légers arcs-boutants. La partie supérieure du clocher est ornée de statues d'anges tenant chacun un instrument de la Passion. Les autres ornements en saillie qui embellissent cette flèche, sont des dragons à deux têtes servant de gargouilles , des sphinx et des salamandres que l’on reconnait être le cachet de toutes les œuvres d’art exécutées sous le règne de François I‘. Cette flèche est élevée de cinquanteneuf mètres quarante-trois centimètres , depuis sa base jusqu’à l’extrémité de la croix, et de cent trente mètres cinquante-quatre centimètres, depuis le pavé de l'église

jusqu’au même endroit.

P À cathédrale de Beauvais est un des rares édifices privilégiés qui jouissent en France |: d’une renommée populaire. Il n’est personne

7 qui nait entendu parler de sa grandeur, de

sa magnificence, de ses colossales proportions ; qui n'ait associé Son nom à ceux d'Amiens, de Bourges et de Chartres. Parmi les richesses archéologiques qui composent le trésor de l’art chrétien dans notre patrie, cette splendide basilique est une des plus précieuses. On l’a comparée à celle de Cologne, et nous adopterions volontiers la comparaison. Ces deux immenses monuments, entrepris sur un plan gigantesque, offrent des beautés de premier ordre, quoique restés

inachevés. En visitant ces deux admirables fleurs de l'art

Catholique, épanouies dans deux pays différents, mais sous les mêmes influences ; nous avons été frappé des analogies qui se présentaient naturellement entre les deux immortelles constructions. Nous ne voudrions pas pousser trop loin le parallèle, les relations ne sont pas rigoureuses, quoique l'impression première qu'on éprouve en pénétrant dans le monument de Cologne rappelle le souvenir du monument de Beauvais. Les deux grandes églises sont là maintenant comme un défi des temps passés aux temps présents ! le moyen âge n’a pas fini son œuvre : notre siècle , avec son orgueil et l’avancement prétendu de sa science, en posera-t-il jamais le couronnement ?

La cathédrale de Beauvais ne consiste qu'en un chœur très-étendu, avec transsept et collatéraux autour de l’abside. La grande nef n’a jamais été exécutée. Mais 11 y a tant de noblesse, tant de gravité, tant de somptuosité dans l’architecture , que cette partie passe avec raison pour un chefd'œuvre. L’homme de génie qui a conçu le plan de cette superbe construction doit être rangé parmi ces artistes d'élite qui ont illustré notre pays. Enguerrand, Robert de Luzarches, Eudes de Montreuil, Maurice de Jully, Jean de Chelles, Erwin et Jean Hültz, quels beaux noms! Ils vivront autant que les impérissables édifices auxquels ils sont

inséparablement unis!

| L'église de Beauvais eut pour premier fondateur saint Lucien, qui annonça l'Évangile aux habitants de la vieïlle cité des Bellovaques, sous l'empire de Décius, vers 245. Les nouveaux chrétiens se réunissaient dans un oratoire petit et

modeste, comme dans les autres villes des Gaules; l’histoire

ne nous à transmis aucun détail sur la basilique épiscopale primitive.

Plusieurs auteurs ont avancé que l'église de la Basse- DEuvre avait été construite pour former un temple paien, à l’époque où l'on construisit lès murs d'enceinte de Beauvais. Un peu plus tard, ce temple aurait été consacré à la sainte Vierge et à saint Pierre pour servir de cathédrale. Quoique ce monument curieux présente le petit appareil, avec bandes de briques, suivant la manière romaine, nous avons peine à croire que sa fondation puisse remonter à une époque aussi reculée. Il est impossible de fournir aucune preuve plausible de cette extrême ancienneté. Malgré la difficulté de préciser un siècle auquel on pourrait attribuer la Basse-OEuvre, nous croyons devoir , avec M. de Caumont , la placer au huitième siècle. M. Woillez, auteur d’une description de la cathédrale de Beauvais, a publié une dissertation fort intéressante sur ce sujet. Quoique nous n’admettions pas toutes les conclusions du savant auteur, nous considérons cet édifice comme un des plus intéressants de toute la période romano-byzantine primordiale. Avec le baptistère de Saint-Jean, à Poitiers, l’église de la Basse-OEuvre est , sans contredit, en France, la construction la mieux conservée , antérieure au dixième siècle. Nous inelinerions à penser que la Basse-OEuvre servit d'église baptismale pour la ville de Beauvais, dans un temps où il n’y avait dans chaque cité qu’un baptistère commun. De vieilles coutumes conservées jusqu’à la révolution viendraient en aide à notre opinion. Ce serait un trait de

ressemblance de plus avec la basilique de Saint-Jean de Poitiers.

L'ancienne cathédrale de Beauvais avait reçu la dénomination de Basse-VEuvre, à l’époque où l’on construisait la cathédrale actuelle qu'on appelait Haute-OEuvre, à cause de ses vastes dimensions. Son importance scientifique mérite une description assez détaillée. Ce qui subsiste de la Basse- OEuvre forme un rectangle large de vingt-deux mètres, sur une hauteur de seize mètres, jusqu’à la base du fronton. Le mur latéral du midi a vingt-huit mètres cinquante centimètres de longueur ; le côté opposé n’a guère que vingt-cinq mètres, une partie ayant été détruite lorsque l’on voulut commencer les travaux de la nef de la grande cathédrale. L'intérieur montre une nef et des latéraux séparés par cinq piliers carrés, à angles tronqués , ayant un mètre de côté, supportant des arches à plein cintre qui soutiennent les grands murs ; cet intérieur n’a Jamais été voûté. Le parement des murs est en petites pierres cubiques. La nef avait, sur chaque face, cinq fenêtres à plein cintre, à claveaux séparés par deux ou trois briques cimentées ; un cordon horizontal, formé de briques accouplées, court d'une fenêtre à l’autre au niveau des impostes et dessine l’archivolte.

La façade est terminée par un gable ou fronton triangulaire, au centre duquel est sculptée en demi-relief une grande croix ancrée, dont le sommet se trouve placé entre deux petites ouvertures rondes. Au-dessous du triangle règnent deux corniches séparées l’une de l’autre par un intervalle; plus bas est une fenêtre avec une archivolte, ornée d’un quadruple rang de moulures figurant des étoiles. On remarque audessus de cette fenêtre trois personnages grossièrement sculp-

tés, qui ont donné'lieu à des conjectures peu fondées ,

puisqu'on leur donnait une origine païenne. En examinant avec soin cette façäde, on est conduit à reconnaître qu'elle est postérieure au corps de la Basse-OEuvre; elle est comme appliquée sur la tranche des murs latéraux, auxquels elle ne se relie point. Quelques fragments de moulures semblent indiquer aussi une époque postérieure par leur analogie avec des formes usitées plus tard dans le centre et le midi de la France.

Tous les amis de l'architecture chrétienne , tous ceux qui cherchent à étudier sur les monuments la marche et les progrès de l'art de bâtir, souhaïteront vivement que cet édifice soit efficacement protégé contre toute mutilation.

L'église de la Basse-OEuvre servit de cathédrale jusqu'à la fin du dixième siècle, époque vers laquelle on renouvela les plus anciennes constructions religieuses, au témoignage des auteurs contemporains. Les fondements de la seconde cathédrale furent jetés par Hervé, quarantième évêque de Beauvais; Roger, son successeur immédiat, élu évèque en 996, continua l'œuvre de son prédécesseur. Ce monument fut érigé avec une sorte de magnificence digne du temps; mais l’incendie vint le ravager à deux reprises différentes , en 1180 et 1225. Ce fut à cette dernière époque que Miles de Nanteuil, alors évèque de Beauvais, résolut de reconstruire sa cathédrale avec toute la grandeur que l’art pouvait atteindre. A ce treizième siècle, les nobles entreprises semblaient naturelles ; tous les hommes les comprenaient facilement. L'évéque, le clergé et le peuple travaillèrent de concert et avec le plus vif enthousiasme à réaliser le saint projet. Le plan était hardi jusqu'à la témérité : les piliers étaient largement

espacés, les arcades avaient une immense portée. A peine construites , les voûtes, appuyées sur des contreforts qui n'étaient pas assez solidement butés, s'écroulèrent subitement, malgré les efforts qu'on avait tentés pour en prévenir la chute. En 1272, après plusieurs années d’un travail opiniâtre, les voûtes étaient reconstruites. La veille de la fête de la Toussaint, on les bénit avec grande pompe et grande allégresse ; les élans de joie se changèrent bientôt en appréhensions, et par une épouvantable catastrophe, le 29 novembre 1284, les voûtes tombèrent une seconde fois ; plusieurs piliers furent emportés dans le désastre. Get accident fit ouvrir les yeux , et l'on se décida à bâtir des pilliers intermédiaires à ceux qui existaient primitivement. On employa quarante ans à ces réparations, et pendant cet espace de temps on célébra l'office dans l’église de la Basse-OEuvre.

En 1338, l'évêque de Beauvais et son chapitre, voulant achever le chœur de cette vaste basilique, choisirent l'habile architecte Enguerrand pour l'exécution de cet important travail. Ses dessins et tous ses projets ayant été agréés par l'évèque Jean de Marigny, les travaux furent commencés avec la plus vive ardeur. Mais alors s'ouvre pour la France et pour la Picardie une série de calamités qui arrêtèrent l'élan général : les guerres intestines qui ensanglantèrent alors nos provinces pendant plus d’un siècle, et l'occupation d'une grande partie du territoire par les armées anglaises, ne permirent pas de s'occuper activement de mener à fin les constructions ébauchées. Après bien des malheurs, le 21 maï de l'an 1500, sous l'épiscopat de Villiers de l'Tle-Adam, la première pierre de la

croisée fut bénite et posée avec un cérémonial pompeux. Toutes Cp

les populations, fatiguées d’une si longue interruption, se portèrent avec le plus louable empressement à l'édification de leur église épiscopale. Jean Waast, de Beauvais, et Martin Cambiche ou Cambriche, de Paris, tous deux architectes et maitres maçons, furent chargés de la direction des travaux.

Le zèle des fidèles se refroidit promptement, et ce ne fut que par le secours des libéralités de Louis XIE et de François 1° que l’on put continuer les opérations, déjà bien avancées. Après la mort de Jean Waast et de Martin Cambiche, la surveillance de l'œuvre fut donnée à Jean Waast, fils du précédent, et à François Maréchal, qui conduisirent les projets à leur accomplissement, en 1555.

Au lieu d'achever la nef, dont ils avaient commencé une travée, les deux architectes voulurent lutter contre les grands travaux de Michel-Ange, dont la renommée leur faisait connaitre la gloire. La construction de la célèbre coupole de Saint-Pierre de Rome remplissait alors l'Europe du bruit de ses merveilles ; Jean Waast et François Maréchal, voulant prouver que le style gothique était capable d'égaler les ordres classiques en hauteur, élevèrent au-dessus de la partie centrale de la croisée une tour pyramidale de quatre-vingtseize mètres de hauteur, et dont la base avait seize mètres de largeur sur chaque face. La tour qui servait de base à cette pyramide, percée à jour de toutes parts, était ornée de vitres peintes, et ses quatre angles, surmontés d'obélisques, se rattachaient au corps de la pyramide octogone par plusieurs arcs très-délicatement travaillés. L'intérieur en était voûté en ogives, de manière que le spectateur, placé au centre du transsept, pouvait en considérer toute la hauteur. Cette con-

struction merveilleuse produisait un effet véritablement magique : flèche aérienne, qui semblait laisser flotter aux vents les mille ornements de ses dentelles légères. Élevée à cent trente-un mètres soixante centimètres, du sol de l'église au sommet de la croix, elle prenait son essor jusque dans la région où se forment les orages, pour aller porter jusqu'au trône de Dieu le signe de la rédemption. Dans les jours de solennité religieuse, on plaçait au milieu de la pyramide une lampe ardente, et cette espèce de phare lumineux, qu’on apercevait à de très-lointaines distances , indiquait que le temple du Seigneur est le véritable port du salut.

Cette magnifique pyramide ne subsista que cinq ans; le jour de l'Ascension de l'année 1573 , tandis que le clergé et le peuple étaient en procession dans les rues de la cité, elle s’écroula avec un fracas épouvantable : un épais nuage de poussière couvrit toute la ville. Dès la veille, de tristes indices avaient annoncé le malheur qui devait bientôt arriver: quelques pierres isolées s'étaient détachées du sommet; l’équilibre était rompu; rien ne pouvait arrêter la catastrophe. Le maître maçon était monté à l’intérieur de la tour pour examiner l'état de la muraille ; il s’aperçut promptement de l’imminence du danger. Il cria au peuple assemblé dans l'église qu'il eût à se retirer très-promptement. Il n’était pas encore descendu, que l’affreuse chute ébranla toute l’église et répandit la consternation dans les esprits.

On se hâta de réparer les dommages occasionnés par ce terrible accident ; mais qui eût osé penser à reconstruire cette aiguille prodigieuse? on se contenta d'élever à la place un

modeste campanile en bois.

Les voûtes du transsept méridional, qui avaient cruellement souffert dans le désastre, furent réparées, ainsi que le portail correspondant, par la générosité du roi François [°, de retour de sa captivité. On continua encore à élever les travées de la nef; enfin les ressources étant complétement épuisées, on se vit contraint de bâtir un simple mur de refend et d'abandonner imparfaite une construction si remarquable sous tous les rapports.

Nous devons placer ici les principales dimensions de l'œuvre : longueur totale, soixante-trois mètres ; largeur des transsepts, cinquante-huit mètres soixante centimètres ; hauteur des voûtes, quarante-huit mètres.

L'intérieur de la cathédrale de Beauvais impressionne vivement par la grandeur majestueuse des proportions. Lorsqu'on tourne les regards vers l’abside, on considère un des points de vue les plus admirables que l’art ait pu créer. Rien ne peut égaler l'effet des immenses fenêtres qui rayonnent autour du rond-point ; leur étendue semble encore augmentée par la disposition élégante des galeries percées à jour. Dans le saisissement de la première sensation, on comprend aisément comment on a Mc le chœur de Beauvais le plus beau chœur des cathédrales de France!

La façade principale, du côté de la rue Saint-Pierre, présente dans toute son étendue ce que l'architecture chrétienne peut offrir de plus riche et de plus gracieux. Quoique sur son déclin, le style ogival trouve encore de ces inspirations surprenantes par la grandeur de l'idée et par la richesse de l'exécution. La beauté de cette partie porte des

marques de la munificence royale d'un prince qui voulait im-

primer un cachet de somptuosité à tous les travaux entrepris sous ses ordres. On reconnait facilement à la présence des salamandres le règne de François L*.

La façade septentrionale, quoique moins belle en général que la précédente, porte cependant encore le sceau de cette perfection inimitable qui caractérise toutes les œuvres de l’architecture catholique. On admire surtout un arbre généalogi-

que sculpté avec un art ingénieux.

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