DE TULLE
E christianisme régna de bonne heure dans le pays de Tulle. Si l’on pouvait s’en rapporter à une pieuse tradition, saint Martial, l’apôtre
des Aquitaines, y aurait fait sa première prédication vers le milieu du premier siècle de l’ère chrétienne. Marchant sur les traces des disciples de Jésus-Christ, le saint évêque aurait commencé sa mission en souffrant, pour la noble cause à laquelle il avait dévoué sa vie, le supplice de la flagellation dans un endroit où l’on conserva une image expiatoire, jusqu’au moment des troubles impies de la révolution de 1789.
Saint Martin, le glorieux évêque de Tours, fonda près de Tulle, vers 360, un monastère sous l'invocation de l’archange saint Michel. Ce monastère, sous les constitutions de saint
Benoist, devint plus tard une abbaye puissante, où floris-
saient également les vertus et les sciences. IL changea de nom en l'honneur de son illustre fondateur. Pendant plusieurs siècles, l’histoire de Tulle se résume dans celle de l’abbaye, qui exerçait sur la contrée un droit de patronage et de suzeraineté.
De violentes commotions agitèrent la ville, à plusieurs reprises différentes, dans ces siècles où les armées de peuples innombrables, dont les noms ne sont pas tous connus de l’histoire, sillonnaïent en tous sens les provinces de l’empire romain, qui s’en allait en dissolution. Tulle, ainsi que le monastère, passa sous la domination des Goths, en 472; quelques années après, en 507, les Frances s’en emparèrent. Elle éprouva les désordres qui sont la suite inévitable de ces sortes de changements, et que, dans les temps intermédiaires, les incursions d’autres Barbares ne faisaient que multiplier.
Protégée par la paix, à l’abri des murailles du cloître, la ville de Tulle répara promptement les malheurs qui l'avaient désolée et prit de rapides accroissements. Elle formait un des plus brillants fleurons de l'Église de Limoges, lorsque les besoins de la population religieuse engagèrent le souverain pontife Jean XXII à y créer un évèêché particulier. L’érection de l’église conventuelle en église épiscopale eut lieu en 1318, et le premier évêque de Tulle fut Arnauld de Saint- Astier, dernier abbé du monastère de Saint-Martin.
La cathédrale de Tulle est un édifice fort curieux pour l'antiquaire chrétien. Nous ne répèterons pas ce qui a été dit plusieurs fois, qu'elle présente une architecture semi-carlovingienne et semi-gothique. Comme nous ne connaissons au cun document qui puisse nous donner l’histoire des diverses
TULLE. 341 constructions dont l'édifice actuel est formé, nous nous appuierons uniquement sur les principes de la science de la critique des monuments. La plus grande partie de l’église accuse les caractères de la fin du onzième siècle et du commencement du douzième. C’est toute la gravité de l’architecture romano-byzantine , s’alliant à la grâce de l'architecture ogivale, par une fusion intime des éléments propres à ces deux grandes phases architectoniques.
Le plan général est celui de la basilique, sans chœur, ni transsept. La perspective en est peu développée; mais dans ses proportions étroites, on y trouve une expression pure d'ensemble et des détails fort curieux. Les arcades, les fenétres et tous les cintres sont accompagnés de moulures arrondies, d’un caractère nullement équivoque. L’ornementation avec ses mille caprices, ses feuilles fantastiques et quelquefois ses figures grossières, mérite de fixer les regards et pourrait mème fournir quelques formes originales d’une rare élégance.
La construction extérieure est pauvre d’effet et d’une monotonie attristante. Nous voulons parler seulement du corps de l'édifice, parce que la flèche en pierre, appuyée sur une belle tour, fait une heureuse exception. Le plein-cintre festonné, remarquable en quelques endroits, indique le style de la renaissance. Cette magnifique pyramide, élancée jusque dans les nues ,-domine la ville et le paysage environnant. De quelque côté que le voyageur arrive à Tulle, il est frappé de sa noblesse et de sa grâce, et comme l'examen attentif des diverses parties qui la composent ne diminue en rien l'impression primitive, il n'hésite pas à placer la flèche de Tulle à côté des monu-
ments de la même espèce les plus célèbres et Les plus vantés.
EU A 1 J je VA- DAME DE COUTANCES.
eye
l'ensemble, l'unité de l’œuvre, l'harmonie des détails, la distinction de la forme, la magnificence du dôme intérieur , l’élancement des deux flèches du portail la placent incontestablement au rang des plus merveilleuses productions de l’art religieux du moyen âge. En étudiant soigneusement chacune des parties qui composent ce tout admirable, on est surpris autant de la grâce et de l'élégance qui semblent les relever que de la hardiesse et de la force qui les caractérisent. Les monuments chrétiens se montrent par-
tout en Normandie comme un produit naturel du sol, et dans
cette splendide végétation, Notre-Dame de Coutances se trouve au milieu des fleurs les plus riches et les plus parfumées ! Les antiquaires qui préfèrent les formes graves et robustes placeront la cathédrale de Coutances sur la première ligne et laisseront loin derrière elle des édifices d’une renommée plus populaire ; la disposition extérieure des principaux membres de l'architecture ogivale offre en effet ici la plus belle simplicité dans les lignes et le plus heureux accord entre les jours et les pleins. L'aspect général de l’intérieur produit une impression profonde. La perspective du chevet et des chapelles absidales est vraiment ravissante. En âvançant dans la basilique, l'esprit est frappé des beautés du plan, de la richesse de la décoration, richesse véritable, qui ne consiste pas dans la profusion des moulures, mais dans la grandeur et la noblesse des ornements; il contemple avec bonheur ces voûtes élevées, ces gerbes de colonnes gracieuses, ces chapiteaux à feuillages, ces fenêtres à lancettes, ces chapelles des collatéraux , les plus belles qui existent ; enfin il s’extasie à la vue du dôme soutenu comme par enchantement au-dessus de l’entre-croisement des nefs et du transsept.
Avant d'aborder la description plus détaillée des diverses parties de la cathédrale de Coutances, nous devons faire connaître une question très-importante, élevée au sujet de la date de sa fondation. La solution de ce problème intéresse au plus baut point tous les hommes versés dans l'étude de nos monuments religieux. M. de Gerville, et surtout M. l’abbé Delamarre , vicaire général de Coutances , prétendent que
l'édifice actuel doit être rapporté dans son ensemble au mi-
lieu du onzième siècle, quoiqu'il montre dans sa construction tous les caractères attribués aux monuments du treizième. Ce fait, s’il était admis, serait inexplicable par scn isolement même; en outre il ruinerait les principes les mieux posés de la science archéologique. Nous exposerons franchement les raisons apportées par M. l'abbé Delamarre à l'appui de son opinion, consignées dans un long mémoire fort intéressant. L'auteur y a développé ses preuves avec toute la séduction du talent. Nous lui opposerons les raisonnements de M. de Caumont et ceux de tous les antiquaires, même normands, qui ont pu visiter l'édifice. Enfin nous oserons nous-mêmes ajouter quelques arguments pour motiver notre Jugement.
Écoutons d'abord M. Delamarre :
« M. de Gerville publia en 1824 un mémoire dans lequel il soutient que la cathédrale de Coutances est du milieu du onzième siècle , sauf des restaurations que le temps et les guerres civiles avaient rendues nécessaires. Il signale spécialement quelques chapelles et la partie de la façade ouest, comprise entre les deux flèches, comme offrant des caractères d'une date moins ancienne. Le monument serait donc dans son ensemble le mème qui fut presque entièrement édifié par les soins de l’évêque Geoffroy de Montbray, que les fameux Tancrède et les autres seigneurs normands aidèrent puissamment de leurs trésors.
« L'architecture de notre cathédrale, qui, pour la beauté du travail, ne le cède peut-être à aucune autre en France , dérange les idées reçues sur la théorie de l'art; il me paraît
nécessaire de prouver qu’elle fait exception. Je n’oserais ha-
sarder des raisonnements sur cette matière, si les faits n’étaient pas incontestables et concluants.
« Toutes les grandes fenêtres des deux côtés de la nef et la plupart des chàpelles appartiennent à la restauration de la basilique. Parmi celles-ci, plusieurs offrent même un travail postérieur. On peut en dire autant de la chapelle de la Vierge et de celles qui sont au midi du chœur. Entre les clochers, il est également facile de reconnaître beaucoup de traces de la restauration, de la fin du quatorzième siècle et du commencement du quinzième.
« Mais ces deux clochers, mais cette admirable lanterne qui est sur le chœur, mais la plus grande portion du côté septentrional de ce chœur et presque toute la partie centrale de l'édifice intérieurement, sauf les réparations faites aux colonnes et à leurs chapiteaux, sauf aussi celle de la voûte, me semblent du travail primitif. » |
Voici maintenant les conclusions exposées par M. Delamarre à la fin de son travail :
« Il ne peut y avoir de doute sur la perpétuité de la cathédrale depuis lépiscopat de Sylvestre jusqu'à nos jours. Outre que les motifs péremptoires que j'ai tirés du monument, même considéré à cette époque critique, revivraient dans toute leur force et se grossiraient en traversant les temps qui nous en séparent; les délibérations capitulaires de plusieurs siècles, conservées jusqu’à présent, la belle collection des comptes annuels du chapitre, les visites officielles des chapelles par les chanoïnes, les prises de possession des divers titulaires, les procès séculaires du chapitre contre les évèques
concernant les réparations mêmes de la basilique, nous offri-
raient des moyens irréfragables de prouver jour par Jour et l'identité du monument et la nature, souvent même le prix des travaux intérieurs et extérieurs qui y ont été exécutés. J'ai parcouru dans les sources tous ces détails historiques , indiqués avec scrupule par l’habile correspondant des auteurs de Gallia Christiana, M. l'abbé Pourret, et aussi dans l’analyse remarquable qu'il a faite des délibérations capitulaires de trois siècles.
« Je crois avoir démontré que, si les églises ogivales n’ont paru en foule qu’à la fin du douzième siècle et dans le treizième, et que, si celles de ce genre, sans date certaine, qui n’ont pas encore revêtu le style flamboyant, doivent plus vraisemblablement se rapporter à ces époques, la force de l’analogie ne saurait, dans l'espèce, détruire les faits, peutêtre plus nombreux qu'on ne le suppose, de constructions ogivales plus anciennes; secondement, qu'une première lenteur dans le perfectionnement et dans la propagation du genre peut s'expliquer par la longueur mème de semblables travaux et par les circonstances propres à ces temps reculés, où les communications et les rapports étaient difficiles; troisièmement, que des exemples viennent appuyer ces hypothèses plausibles.
« Nous avons vu ensuite, mème dans les basiliques en plein-cintre, du onzième siècle, témoin la nef de Bayeux, le fini du travail, la richesse des ornements, quand tel était le goût des fondateurs, briller à côté de monuments contemporains qui ne nous offrent que la massive simplicité des constructions de Guillaume. Nous avons cru trouver en par-
tie, dans l’humble ferveur des moines de l'époque, la solu-
tion des objections tirées des monastères. La pensée d'élever une église entière dans le genre ogival existait d’ailleurs dans les contrées dont les Normands faisaient alors la conquête sous la bannière des fameux Tancrède. A la vérité, cette ogive n'était pas ce qu'elle est dans la cathédrale de Coutances ; mais l’idée-mère était toujours là: l’ogive était dès lors généralisée dans des basiliques auxquelles le ciseau normand à profondément imprimé son cachet. Et si, dans ces contrées lointaines, ce style est demeuré stationnaire, même après qu'il était devenu si parfait chez nous, les sceaux, dans lesquels l'architecture des différents âges est toujours venue se refléter , nous montrent l’ogive même en lancette, enfantée, ou du moins reproduite dès avant le onzième siècle par le génie fécond des artistes français. Ne dirait-on pas d’ailleurs que, dans ce même onzième siècle, nos architectes normands semblaient vouloir lutter avec la hauteur des cieux, en élevant ces majestueuses églises de bénédictins, dont la date n’est pas contestée?
« Ne trouvons-nous pas dans ces faits tous les éléments de l’heureuse conception de notre cathédrale, dont l'élégante et régulière simplicité accuse la fraicheur et la jeunesse du genre”? et toutes ces vraisemblances ne prennent-elles pas la plus grande force de ces rapports continuels des nouveaux Normands avec la mère-province, du voyage de Geoffroy de Montbray dans ces pays éloignés, et de cette circonstance que les Tancrède ont sans doute tenu à honneur d’être les principaux fondateurs de la cathédrale qui abrite leur berceau? l’église de Mortain, les cathédrales de Séez, de Bayeux
et de Chartres ne sont-elles pas venues fortifier notre sys-
tème, et les sceaux des prélats normands ne nous ont-ils pas révélé combien les arts étaient relativement avancés et combien l’ogive était belle et répandue au douzième siècle dans notre religieuse province? Ne trouverait-on pas dans nos traditions le moyen de concilier l'opinion de ceux qui attribuent aux croisades l’introduction de l’ogive en France, avec celle des antiquaires qui soutiennent qu'elle est un produit indigène du nord de l’Europe?
« Et toutes ces probabilités et ces vraisemblances sur la date de notre cathédrale ne se sont-elles pas changées pour nous en certitude, quand nous avons vu cette basilique offrant encore aujourd’hui les traits nombreux conservés dans une charte contemporaine, dont la lecture enchante par le naïf enthousiasme du témoin oculaire? Les caractères qu’il assigne à la basilique du onzième siècle et que je me suis attaché à faire ressortir dans mon mémoire, conviennent si bien à celle que nous avons sous les yeux, qu’il est impossible de ne pas reconnaître l'évidence de l'identité. Nous avons fait jaillir du monument mème l'impossibilité de constructions lentes appartenant à plusieurs siècles, et qui auraient renouvelé radicalement tout le premier travail. Nous avons d’ailleurs constaté, en suivant pas à pas les siècles et en scrutant la tradition Jusque dans ses plis les plus cachés, qu'aucun évéque n’a depuis effectué la reconstruction générale de la cathédrale de Coutances , mais qu’elle a constamment été livrée au culte. Si le mot de fabrique se fait entendre une fois, au treizième siècle, une foule de faits et des documents précis nous apprennent qu'il est impossible de supposer une réédi-
fication entière, mais qu'on y ajoutait seulement quelques
chapelles qui confirment elles-mêmes l'existence antérieure du principal monument. Que n’avons-nous pu dérouler cette masse d’actes qui dessinent si nettement les temps de calme où les cérémonies saintes y suivaient leur cours régulier, et tant de faits qui mettraient d’ailleurs dans un nouveau jour cette vérité, qu'aucune crise n’a nécessité autré' chose que des réparations! Le treizième siècle et les siècles suivants, imprimant successivement leur sceau sur quelques-uns des accessoires de notre cathédrale, ont constaté qu’ils n’ont fait que passer devant elle en l’admirant. Je n'ai rencontré dans mes recherches aucune pièce, auçun acte qui fasse objection contre ce système complet qui présente tous les caractères de la vérité. J’ignore si ma conviction sera partagée par mes maitres et mes juges dans une science que j'ai peu cultivée. Quant à la mienne, elle demeure parfaite sur le fait local que J'ai essayé d'approfondir et auquel j'ai entendu me borner exclusivement, laissant à d’autres le soin d'explorer les manuscrits qui concernent les monuments remarquables, qu’ils ont aussi sous les yeux; c’est le moyen d'établir de plus en plus l'archéologie sur ses véritables bases. Il ne restera encore à l'incertaine analogie que trop de monuments à classer. » M. de Caumont, se laissant guider avant tout par l’analogie, qui doit être toujours considérée comme étant d’une grande puissance dans l’appréciation des styles architectoniques, regarde la cathédrale de Coutances comme un édifice appartenant au douzième et au treizième siècle. Quoique complétement à ogives, cette église présente encore quelques traces de l'architecture de transition qui régnait dans la pre-
mière moitié du treizième siècle. Ainsi, sur le tympan de la
porte placée sous la tour méridionale, on voit, comme dans beaucoup d’églises de cette dernière époque, le Père éternel entouré des symboles des quatre évangélistes. Dans la nef, les chapiteaux de plusieurs colonnes sont presque romans; les feuillages n’ont pas la forme usitée dans la première période ogivale, et en plusieurs endroits des figures humaines s’y trouvent mêlées.
A l'extérieur, plusieurs clochetons sont terminés par des pyramides à quatre pans en forme d’obélisques, et les tours de l’ouest, d’abord carrées, prennent la forme octogone à la moitié de leur hauteur, disposition que l’on peut remarquer dans beaucoup de tours de la transition. Les toits de ces pyramides de pierre sont tous ciselés de manière à présenter des modillons imbriqués.
M. de Gerville et M. l'abbé Delamarre ne nient point l’analogie ; elle est en effet évidente, mais ils opposent aux inductions qu’on pourrait en tirer un témoignage écrit auquel ils attachent beaucoup d'importance.
Ce sont les notes d’un contemporain insérées dans un cartulaire nommé le Livre noir de l'évêché de Coutances, espèce de compilation faite peu de temps après 1260.
Suivant ce document, comme nous l'avons indiqué déjà, la cathédrale de Coutances aurait été commencée en 1030; les travaux auraient été conduits avec peu d'activité jusqu’à l'épiscopat de Geoffroy de Montbray ; en 1040, par les soins duquel l'ouvrage aurait ensuite été poussé avec tant de rapidité, qu’on aurait pu consacrer l'église en 1056, et qu’elle aurait été achevée bientôt après.
On comprend sans peine combien il serait étonnant de
trouver à Coutances un monument du onzième siècle, construit dans un style qui ne régna qu’un siècle et demi plus tard dans les autres villes de la France occidentale, un monument complétement à ogives, tandis que les édifices bâtis au onzième siècle par les hommes les plus illustres et les plus opulents ne présentent que des arcades cintrées.
Pour citer un exemple, Guillaume le Conquérant fonda une abbaye à Caen en 1066, et la reine Mathilde, son épouse, en fonda une autre la même année; comme on n'épargna pas la dépense pour rendre ces deux monuments dignes des fondateurs et de l’événement à la mémoire duquel ils furent élevés, il y a lieu de croire qu’on aura employé le style le | ‘ plus moderne et le plus parfait; cependant nous voyons | qu'ils sont d’un style plus retardé et plus ancien que la cathédrale de Coutances, qui aurait été bâtie près de vingt ans plus tôt, suivant le document cité par M. de Gerville et si éloquemment défendu par M. l'abbé Delamarre.
Longtemps après la date assignée à la construction de la cathédrale de Coutances, on construisit une vaste église pour l’abbaye de bénédictins fondée à Lessay , à la porte même de cette ville. On serait porté à croire que l’architecte chargé de cet ouvrage, ayant pour ainsi dire sous les yeux un aussi beau modèle que la cathédrale de Coutances, aurait dû l'imiter dans quelques parties; cependant il n’en est rien, nous ne voyons à Lessay que des arcades à plein-cintre. L'église appartient au style romano-byzantin sans mélange.
On a dit : Geoffroy de Montbray, sous l’épiscopat duquel la cathédrale de Coutances fut bâtie, était allé en Pouille,
près de Robert Guiscard et des autres barons normands, ses
amis et ses parents ; il en rapporta des sommes considérables. Ne peut-on pas supposer qu’il ramena de ce pays des, ouvriers pour construire la cathédrale dans un style inconnu en Normandie ?
Cette explication, séduisante au premier abord, est loin de satisfaire lorsqu'on a examiné les belles vues des monuments de Sicile publiées par M. Hittorf. Que voyons-nous en effet dans les églises bâties dans ce pays au douzième siècle, cent ans après la cathédrale de Coutances, notamment dans la magnifique église de Monréal, près de Palerme, élevée par Guillaume le Bon? Nous y trouvons des ogives pour ainsi dire de transition, qui n’ont pas, à beaucoup près, l’élancement de celles de Coutances, et le goût byzantin domine dans les riches ornements qui décorent l'édifice.
Bref, si le style ogival était connu dès le onzième siècle, en Sicile et en Italie, il différait considérablement de celui que nous voyons dans la cathédrale de Coutances, et ce dernier ne peut en être l’imitation exacte *.
Toutes ces raisons sont d’un grand poids, et M. l’abbé Delamarre ne s’est pas dissimulé leur gravité. Il a essayé d'y répondre catégoriquement et de les détruire par des arguments de toute espèce. Nous avouons franchement qu’il apporte plusieurs documents écrits auxquels il est difficile de répliquer d’une manière péremptoire : il faudrait compulser les archives de l'évêché de Coutances, analyser et comparer les textes, rechercher le livre noir qui a été perdu, en examiner l'authenticité et tous les caractères de véracité pour suivre pas à pas les syllogismes de l’auteur du mémoire.
* M. de Caumont, Antiq. Mon., tom. 1v.
Nous confesserons en même temps que la valeur des preuves tirées de l’analogie n’a pas été suffisamment appréciée, et que M. l'abbé Delamarre n’a pas réfuté victorieusement les objections de ses adversaires. Comment ne pas reconnaître les membres d’une même famille dans des monuments frères par la ressemblance, par une foule de caractères identiques, par le même sang et la même vie, si je puis m’exprimer ainsi, qui circulent partout, qui animent tout? Comment se fait-il que tous nos grands édifices chrétiens du treizième siècle, bâtis à de grandes distances, dans toutes les contrées de l'Europe septentrionale, offrent entre eux des traits frappanis dans les dispositions essentielles et jusque dans les détails accessoires ? Comment expliquera-t-on la similitude parfaite des formes de la cathédrale de Coutances avec les formes de tous ces monuments contemporains? Voilà des difficultés insolubles. Nous ne voyons nulle raison d’admettre une exception pour l’église de Coutances ; elle se serait élevée au milieu des plus célèbres monuments de l’art romano-byzantin, sans principes préliminaires, et elle aurait atteint la perfection du style ogival sans avoir connu de transition ! ce serait un fait inexplicable. Quand on a étudié la marche des arts, à différentes époques et chez plusieurs peuples, on demeure convaincu que les révolutions ne sont jamais instantanées , mais qu'elles sont amenées par des causes que nous pouvons suivre et coordonner. La perfection littéraire et artistique, pour employer une expression empruntée à l'antiquité classique, est placée au sommet du Parnasse; on ne peut y parvenir qu'en gravissant pénible-
ment les flancs escarpés de la montagne.
[@] re]
Voici les dimensions principales de la cathédrale de Coutances : longueur totale, soixante-quatorze mètres; largeur des trois nefs, vingt mètres soixante centimètres; hauteur des voûtes, vingt-six mètres soixante centimètres ; hauteur du dôme, soixante mètres ; hauteur des deux flèches, soixantequatorze metres.
Le plan de la cathédrale de Coutances est très-régulier ; il est en forme de croix latine, avec transsept et nefs déambulatoires. Les chapelles qui accompagnent l’abside sont peu prononcées; elles n’offrent presque aucune profondeur , et sont éclairées par trois belles fenêtres à lancettes. Cette disposition, grave et sévère, est pleine de majesté; les autels qu'on y trouve sont presque tous antiques; ils remontent à diverses fondations établies dans le cours du moyen àge. Ils consistent en une simple table en pierre de Caen, appuyée sur quatre soutiens travaillés sans art. Depuis longtemps ces autels avaient été recouverts de planches ou de maçonnerie ; on ignorait absolument leur existence. M. l'abbé Delamarre, homme d’un goût irréprochable, les a fait débarrasser et les a rendus à leur forme primitive. Les antiquaires peuvent les étudier facilement et se convaincre à leur vue de la véritable signification de plusieurs textes singuliers que nous trouvons dans des titres de cette époque, qui parlent des ornements nombreux employés à la décoration des autels accessoires.
La chapelle de la Sainte-Vierge, bâtie au quatorzième siècle, est établie dans des proportions très-élégantes. Les détails de l'architecture, quoique fort curieux, contrastent cependant avec la décoration générale de l'édifice, traitée
avec la noblesse sévère du treizième siècle; les chapelles des
COUTANCES. 399 collatéraux sont magnifiques. Nulle part ailleurs nous n'avons rencontré de formes aussi riches et aussi gracieuses. Elles communiquent les unes avec les autres par de larges ouvertures divisées par des meneaux surmontés de découpures rayonnantes, dans le genre des fenêtres du quatorzième siècle. Les murailles intérieures sont ornées de cintres, de colonnettes et de moulures architecturales qui produisent le meilleur effet. Quoique les autels soient construits dans un mauvais goût, ils ne cachent point cette décoration singulièrement grande et pittoresque. Toutes ces chapelles pourront reprendre facilement leur aspect primitif, sous l’influence des saines idées de restauration qui animent actuellement le clergé français. Nous avons remarqué des parties secondaires travaillées avec soin et délicatesse : des crédences, destinées à soutenir les vases remplis du vin et de l’eau nécessaires pour le sacrifice, sont chargées de sculptures variées et gracieuses. Les statuettes qui embellissent la chapelle de Saint-François méritent l'attention des connaisseurs : rien ici n'a été négligé, et nous répétons que les chapelles des bas-côtés de la cathédrale de Coutances nous paraissent le chef-d'œuvre du genre.
Dans toute l’église, les colonnes et les colonnettes sont groupées avec art. Dans les collatéraux de l'abside, leur fût est cylindrique et isolé; autour du rond-point du sanctuaire elles affectent un placement original : deux hautes colonnes posées l’une devant l’autre donnent à la perspective un caractère particulier. Cette disposition se présente rarement dans les édifices religieux. Les chapiteaux et les bases des
colonnes élevées dans la partie supérieure du monument
offrent les formes usitées au treizième siècle. Ce n’est pas seulement ressemblance, on pourrait dire que c’est image parfaite et presque identité; les crochets recourbés sont exécutés avec une grande habileté et réunis sur deux rangs, comme les feuilles d’acanthe du chapiteau corinthien ; les bases sont composées de moulures toriques, d’un gros boudin écrasé et d’une gorge profondément creusée, comme on l’observe dans les constructions du temps. En comparant ce système à celui qui règne à Chartres, à Rouen, à Reims, à Amiens , à Tours, on demeure convaincu qu'il part des mêmes principes et qu'il doit reconnaître une même origine. Dans toutes les parties de l'édifice, les arcades sont ogivales. Autour du chevet elles sont légèrement surélevées, ainsi que cela s’est pratiqué fréquemment dans d’autres monuments appartenant à la même période architectonique. Lorsqu'on voit une si complète et si admirable généralisation de l’ogive et des autres formes qui en sont un accompagnement indispensable, on devient de plus en plus incrédule aux prétentions de quelques antiquaires normands aux yeux desquels cet admirable travail serait du milieu du onzième siècle. / Les fenêtres sont généralement étroites, élancées et d’une pureté de formes digne de tout éloge. Les fenêtres à lancettes simples et à lancettes géminées prédominent autour du chœur. Les ouvertures s’élargissent aux chapelles latérales de la nef qui, dans leur ensemble, ne datent que du quatorzième siècle. Elles reçoivent les formes les plus agréables et les plus riches. Les grandes fenêtres des transsepts et de la façade
n'ont pas été modifiées en roses ; elles gardent fidèlement la
disposition la plus sévère. La splendide rose ogivale eût pu étaler avec orgueil les magnificences de sa corole dans un édifice si somptueux et si grandiose.
A l'extérieur de l’abside, dans les fenêtres de la nef déambulatoire, on remarque les fenêtres à lancettes géminées , surmontées d’un trèfle, réunies dans un plein cintre. Tout semble se réunir pour nous indiquer la fin du douzième siècle ou le commencement du treizième comme la date principale des travaux les plus importants de Notre-Dame de Coutances.
Les voûtes sont belles et bien bâties. Leur ossature est composée de nervures toriques. Elles forment un superbe pavillon au-dessus du maître-autel. Nous n’en dirons que ce seul mot, parce que notre attention est tout entière attirée par la coupole merveilleuse qui s'élève au centre de la nef, du chœur et des transsepts. La tradition rapporte que le maréchal de Vauban, en passant par Coutances, fit placer un tapis sous le dôme, qu’il s’étendit dessus et resta plusieurs heures en contemplation devant ce chef-d'œuvre. Il est impossible de rien concevoir de plus gracieux, . de plus aérien, . de plus hardi, de plus prodigieux. Nous avions souvent regardé avec admiration le dôme de l’église des Invalides, à Paris, celui de l’ancienne église de Sainte-Geneviève, celui du Val-de-Grâce et plusieurs autres : notre esprit n'avait pu résister à un sentiment de surprise et de véritable émotion en voyant ces œuvres surprenantes, en analysant les patients efforts des hommes de génie qui les ont élevées. Mais, nous devons l’avouer, la coupole de Notre-Dame de Coutances nous a plus profondément impressionné que le dôme mo- ‘ derne, imité de l'antique. Il y a toujours quelque chose de
lourd et de terrestre dans les créations du style classique;
dans le style chrétien, au contraire, la matière n’a plus ses lois de gravité, sa pesanteur et son opacité; elle devient légère comme la pensée, transparente comme l’image du vrai. Des flots de lumière brillante se précipitent sous la voûte étoilée du centre, par d'innombrables fenêtres élancées. Chaque fenêtre est accompagnée de deux colonnettes effilées, dont les lignes parallèles produisent un effet difficile à dépeindre, tandis que leurs chapiteaux à belles volutes recourbées semblent s'unir pour former une guirlande de feuillages. Deux rangées de galeries superposées ajoutent encore à la décoration des murailles intérieures. Tout ici concourt à la perfection de l’ensemble : une foule d’ornements de toute nature se montrent partout avec une richesse prodigue. Le jour puisé à des hauteurs immenses est versé sur les fidèles et sur les prêtres agenouillés au pied de l'autel, comme un reflet des clartés célestes et des ineffables splendeurs qui jaillissent du trône de l'Agneau !
Les galeries intérieures sont construites, autour du chœur, dans un style simple et pur. Ce sont de petites arcades trilobées, semblables à celles qui règnent autour de la chapelle de la Sainte-Vierge, à la cathédrale de Tours. Au bas de la galerie, une série de quatre-feuilles court autour du monument avec une grâce charmante. Nous en dirons autant des feuilles entablées sculptées sous les corniches intérieures.
L'extérieur de Notre-Dame de Coutances est partout d’une grande simplicité. On dirait que l’art a répandu tous ses trésors à l'intérieur et qu’il s’est trouvé épuisé pour l’ornementation du dehors. Cette sévérité est rehaussée cependant par le mouvement communiqué à la masse par les flèches élevées
et par une armée de clochetons aigus rangés autour des nefs.
La façade principale ne présente à l’œil que la majesté des grandes lignes et l’harmonie des proportions. Accompagnée de deux tours symétriques, dont le sommet se perd dans les nuages, elle peut être encore comptée au nombre des plus remarquables frontispices placés devant les cathédrales. Sans doute elle ne peut le disputer en richesse ni en magnificence aux portails célèbres de Reims, de Strasbourg ou de Bourges, où l’art a déployé toute sa puissance; mais elle mérite une
place honorable dans les fastes de l'architecture catholique.
La cathédrale de Coutances, située sur une hauteur, se voit de tous les points de l'horizon à d'énormes distances. L’extrémité de ses flèches sert de direction aux navires qui passent sur les côtes de Normandie. Cette église réalise une des plus belles idées des allégories chrétiennes : elle est le port des
fidèles , et elle montre de loin les écueils aux navigateurs.
HORU-HAME