FRÉJUS
nom de Camelin qui siégèrent successivement à Fréjus, et dont le dernier fut enseveli vers 1650. Tous deux reposent 1 selon leurs désirs, dans cette église qu’ils avaient tant aimée durant leur vie, et à laquelle ils avaient fait de grandes largesses.
Les murs extérieurs, bâtis à grand appareil, imitent de loin l'aspect d'une construction romaine. Ils sont-probablement un peu plus anciens que l’intérieur de l’église. ‘A la base des tours on voit, dans leur parement, des portions de pilastres cannelés provenant, sans aucun doute, de quelque édifice antique. La tour élevée au-dessus de l’abside est haute et forte; elle pourrait servir à la défense de la cathédrale et du palais épiscopal. Des créneaux conservés lui donnent une physionomie martiale et la font ressembler à un vieux donjon de la féodalité.
La tour placée sur le côté droit de la nef, carrée à sa racine, devient octogone au second étage, qui paraît être une addition du treizième siècle. Une flèche aiguë est appuyée sur la plate-forme, et quoique appartenant au style ogival, elle est lourde et sans élégance, comme le gothique de la Provence. Dans nos provinces méridionales, de même qu’en Italie , l'architecture cintrée a montré une persistance bien remarquable, et le style à ogives a toujours eu beaucoup de peine à s'implanter sur un sol fidèle à ses anciennes traditions.
Le portail principal, construit ou restauré en 1530, est décoré avec assez de richesse. Malheureusement il appartient à une époque où l’on confondait la noblesse avec la profu-
sion des ornements. Comme celui d'Aix, il offre les formes
tourmentées et les végétations capricieuses de la dernière phase du style flamboyant.
Une des particularités les plus intéressantes de la cathédrale de Fréjus, se trouve dans le baptistère antique qui l’accompagne. En remontant aux siècles les plus éloignés du christianisme, nous rencontrons presque constamment la fontaine baptismale placée en dehors de la basilique et quelquefois même entièrement isolée. Nous avons signalé quelques exemples de cette disposition ancienne en faisant l’histoire de nos cathédrales ; mais cet usage n’a nulle part laissé des traces aussi sensibles que dans les églises de Provence. Le baptistère de Fréjus est séparé de l’église par un porche; il est soutenu par huit colonnes antiques en granit gris, surmontées de chapiteaux corinthiens en marbre blanc. Les réparations qu'on à cru devoir y faire récemment ont été mieux dirigées que celles du baptistère d'Aix, qui ont défiguré le monument. La corniche, en saillie, porte la naissance des arcs à plein ceintre qui forment le dôme; des thapelles ont été pratiquées dans les entre-colonnements.
L'église de Fréjus, surmontée de la flèche pyramidale, s'élève au-dessus de toutes les maisons qui se groupent à son ombre. Elle embellit la perspective ravissante de cette petite ville, qu’on aperçoit de plusieurs lieues au loin sur une légère éminence, dominant d’un côté une vaste tendue de mer, et de l’autre une plaine fertile couverte de moissons , de prairies et d’oliviers. La ville, vue de la rade, sous un ciel magnifique, encadrée dans des montagnes schisteuses qui bornent l'horizon de leurs masses bleuâtres, sur lesquelles se détache la tête des pins maritimes, offre un tableau d’un effet éblouissant.
GLAG-DAME
rieusement l’Église qui s’y développa promptement et qui ne
cessa d'y fleurir. La première construction, élevée à l’honneur de Dieu sur les rives de l'Isère, fut sanctifiée par les prières ferventes des populations nouvellement converties et par la foi des saints apôtres du Dauphiné. Nous sommes hors d'état d'établir positivement toutes les phases historiques par lesquelles a passé l’église épiscopale de Grenoble; nous savons seulement que l’un des premiers édifices religieux fut
remplacé, en 773, par une église plus vaste et plus somp-
tueuse, bâtie sous Charlemagne. Ce prince vraiment extraordinaire , qui ne fut étranger à aucune noble entreprise de son siècle, accorda probablement son concours à l'édification de cette basilique. Ce monument remplaça la cathédrale primitive bâtie sur la rive droite de l'Isère, à l'endroit où se trouve aujourd'hui l’église de Saint-Laurent. Elle servit de siége aux évêques de Grenoble depuis 773, jusqu’à l’époque où fut élevée à côté d'elle une nouvelle construction plus spacieuse et mieux en rapport avec les besoins du culte, sous le patronage spécial de la sainte Vierge, c’est-à-dire la cathédrale actuelle. Les deux églises sont unies intimement de manière que les fidèles peuvent facilement communiquer de l’un à l’autre. La plus ancienne est sous le vocable de saint Hugues ; antérieurement elle était dédiée à saint Saturnin.
Ces faits et plusieurs autres fort importants pour l'histoire de la cathédrale de Grenoble, sont consignés dans de vieux titres et résultent de l'extrait d’un registre de la chambre des comptes, d’un pouillé des bénéfices du diocèse de Grenoble de l’an 1497 et d’un arrèt du parlement du Dauphiné du 7 septembre 1699 , rendu à la suite d'un procès intervenu entre le curé de la paroisse de Saint-Hugues et le chapitre de la cathédrale, relativement à leurs prétentions réciproques et à leurs droits utiles. Une des conclusions de cet arrêt porte que l’église de Saint- Vincent fut bâtie la première dans Grenoble, par Charlemagne ou par son neveu Rolland, et qu'à la suite à fut bâti une autre église auprès, à l'honneur de la Vierge, et que dans icelle était la paroisse de Saint-Huques, à laquelle celle de Saint-Jean fut unie.
Ces témoignages historiques sont d’un grand poids; ils
nous instruisent sur plusieurs détails intéressants que nous aurions peine à découvrir ailleurs. Nous en devons la connaissance à M. Pilot, homme érudit et versé dans l'étude des antiquités du Dauphiné. Nous nous plaisons à consigner ici que c’est à ses bienveillantes communications que sont empruntés la plupart des détails techniques et scientifiques de cette notice sur la cathédrale de Grenoble. .
Il ne reste plus aujourd'hui de l’ancienne église de Saint- Vincent, généralement connue sous le nom de Saint-Hugues, attribuée à Charlemagne, que les fondations et la base des murs. Aucun caractère architectonique n’a pu nous décider à faire attribuer à cette époque reculée les parties supérieures de l'édifice. Avant que les principes de la crititique archéologique fussent établis et fixés de la manière que nous les possédons actuellement, on avait voulu faire remonter la construction entière à une date beaucoup trop éloignée. Cette erreur a été commise dans un: grand nombre de lieux, où l'on prétend posséder des monuments carlovingiens, quoique dans la réalité ils ne puissent être rapportés qu'à une période architecturale plus récente. La nouvelle église de Grenoble fut reconstruite sur le plan de celle qui l'avait précédée, avec la même simplicité, sans transsepts ni collatéraux, avec une excessive austérité de décoration. Elle était composée d’une nef unique, en forme de carré oblong, terminée par une abside moins large, affectant cependant la même disposition. L'examen attentif des parties qui peuvent accuser une date, indique le commencement du douzième siècle, époque de transition à laquelle l'église fut
rebâtie et dédiée à saint Hugues, évèque de Grenoble. Le
style appartient évidemment à la naissance de l’ogive. La voûte de la nef, qui présente trois travées, est plus élevée que celle du chœur. Les nervures de chaque côté tombent sur deux colonnettes engagées dans des piliers qui supportent eux-mêmes les grands arceaux. Toute l’église n’est éclairée que par deux fenêtres , l’une au fond du chœur et qui a été agrandie depuis quatre ans, l’autre au-dessus de l’arc qui sépare le vaisseau de la partie antérieure de l’édifice. L'aspect général de ce monument n’offre point ce grandiose que nous retrouvons dans toutes nos cathédrales ; ce n’est point la majesté de nos immenses basiliques tempérée par l'élégance et la richesse de l’ornementation; on ne trouve ici que la sévérité de l’art le plus pauvre. Toutefois, l'ensemble n'est pas dépourvu d'effet religieux, l'architecture chrétienne , Jusque dans ses produits les plus simples, conserve toujours sa noblesse.
Un ouvrage qui existe dans cette église, et qui, appartenant à une époque bien plus récente, la fin du quinzième siècle ou le commencement du siècle suivant , mérite l’attention des curieux, c’est la chapelle qui renfermait autrefois les fonts baptismaux et qui est placée maintenant sous l’invocation de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Un are à plein cintre surbaissé, supporté par deux colonnes torses et accompagné de deux autres colonnes de même forme qui se terminent en fleurons , offre une disposition assez pittoresque. Une ogive ornée de belles feuilles découpées et surmontée d'un couronnement anguleux dominé par un élégant fleuron, s’élève avec grâce à une certaine hauteur. Les contours pris-
matiques, les formes un peu maigres de découpure, annon-
cent déjà l'approche de la décadence de l’art où la simplicité moelleuse des sculptures allait être sacrifiée aux exigences d’un goût moins pur.
Les fonts baptismaux qui occupaient cette chapelle ont été déplacés en 1838, lorsqu'on voulut restaurer l’église et bâtir une chapelle parallèle à la première. Les essais tentés n’ont pas amené un résultat très-satisfaisant. La construction moderne offre une maladroite imitation du style ogival flamboyant. Les niches sont mal exécutées, et les statues qu’elles
‘renferment sont tout à fait insignifiantes comme art et comme expression.
L'église de Notre-Dame, qui sert actuellement de cathédrale, est plus intéressante, sous certains rapports, que la précédente. Saint Hugues nous apprend que la cathédrale de Grenoble est l'ouvrage de l’évêque Isarne, qui la fit commencer après l'expulsion des païens de sa ville épiscopale *. Cette autorité paraît irrécusable , malgré l'opinion contraire du chanoine Barthélemy , auteur d'un manuscrit sur Grenoble et sur le Dauphiné. Cette expulsion eut lieu en 955; c’est de cette année à 960 que les fondements de la nouvelle construction furent posés et que l’église fut consacrée à la
sainte Vierge, puisque dans un acte de 955, la cathédrale
* Notum sit quûd post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit ecclesiam grationopolitanam. Cartul. de saint Hugues. — Quelques auteurs ont prétendu que la dénomination de païens devait être appliquée aux Sarrasins qui auraient occupé le pays jusqu’à cette époque. M. Pilot pense, avec beaucoup plus de vraisemblance, que les paiens dont il est fait mention dans le Cartulaire de saint Hugues et sous l’épiscopat d’Isarne, doivent être les Hongres ou Hongrois défaits dans les environs de Grenoble en 955.
de Grenoble ést mentionnée comme étant encore sous le vocable de saint Vincent.
Dans l'appréciation de l'architecture de Notre-Dame de Grenoble, nous trouvons un mélange qui nous induit à penser que dans son état actuel la cathédrale ne doit pas être attribuée entièrement au travail d’Isarne. L'édifice porte des preuves matérielles de constructions plus récentes faciles à démêler aux yeux de l'observateur attentif. Plusieurs siècles y ont laissé leur empreinte et ont plus ou moins altéré la disposition première. On ineline généralement à croire que le portique qui précède l’église appartient à l’œuvre de l’évêque Isarne. La forme de la porte située au fond du porche, les colonnettes de cette porte, leurs chapiteaux grossiers et d’autres détails ne démentent pas cette origine.
La façade seule du portique est hâtie en pierres , le reste de la construction est en briques. Comme dans la plupart des églises romanes , le vestibule est surmonté d’une tour carrée faisant saillie sur le corps de l'édifice. Cette tour porte le cachet de l’impuissance de l’art de bâtir, quand il ne peut mettre en usage que des matériaux aussi rebelles que la brique. La lourdeur de la masse inhérente à toute construction de cette nature n’est rachetée par aucun de ces artifices qui en dissimulent la pesanteur et la monotonie. Toutes les fenêtres percées sur les quatre faces du clocher sont à plein cintre et sans ornements *. Le sommet n’est pas couronné d'une flèche pyramidale et se termine d'une manière
assez disgracieuse.
* Nous n’approuvons pas le système de réparation employé au clocher de
Grenoble. Les ornements en terre cuite qu'on y a placés sont un contre-sens,
Les arcades du portique, soit à l'intérieur, soit à l’extérieur , ainsi que les voûtes qui en dépendent , sont bâties à plein cintre. Le portail intérieur à double arceau est orné de quatre colonnes à chapiteaux romans. La partie la plus considérable de la grande nef, les voûtes qui la recouvrent, les arcades des deux bas-côtés, et celles des galeries supérieures sont à ogive naissante. Les voûtes sont généralement bien construites. On a ciselé différents sujets sur les clefs destinées à les fermer. On peut distinguer sans peine une sculpture très-curieuse : un évêque, tenant un livre d’une main, donne la bénédiction de l’autre; il parait que dans cet évêque, dont la tête est ceinte d’un bandeau, on a voulu représenter Isarne, le fondateur de l’église et le premier des évèques de Grenoble qui régna en souverain sur la ville. La vieille cité de Grenoble fut longtemps gouvernée par ces évèques qui joignaient la puissance temporelle à leur autorité spirituelle. Les populations furent heureuses sous leur paternel et débonnaire empire. Plusieurs autres villes, telles que Liége et Cambrai, furent, durant des siècles, régies par les mêmes constitutions.
Les travées de la nef, au nombre de trois, ne sont pas dépourvues d’une certaine hardiesse. En général l’intérieur de Notre-Dame offre un caractère de gravité résultant de son architecture même, qui saisit et impressionne. Nous sommes bien éloignés de la vouloir comparer à nos basiliques romanobyzantines du Mans, de Saint-Rémi de Reims, de Saint- Étienne de Caen ou de Notre-Dame de Chàlons, qui lui sont à peu près contemporaines. Dans celles-ci c'est toute la gran-
deur de l’art chrétien, à l’époque qui les vit s’élever, tandis
qu'à Grenoble ce n’est encore que le premier effort d’une architecture qui tend à monter et à progresser.
L’abside était originairement éclairée par cinq fenêtres cintrées, décorées d’un triple arceau et de six colonnettes. Ouvertes au milieu des cinq travées qui forment le rondpoint , elles produisaient un effet agréable et rappelaient à l'esprit une des dispositions symboliques fréquemment employées au moyen àge, Jésus-Christ au milieu des quatre évangélistes. On a eu la malheureuse idée de fermer deux de ces fenêtres, ainsi que deux autres qui sont percées dans l’arcade du chœur. C’est ainsi qu’on détruit le caractère de l'édifice en faisant disparaître des parties essentielles à la physionomie du monument.
Dans son étendue naturelle, le chœur est resserré dans un espace trop étroit pour contenir le chapitre et tout le clergé qui doit entourer l’évêque; depuis longtemps on a été contraint d’y joindre une travée de la nef. Cet allongement était nécessaire pour la dignité des cérémonies religieuses dans une cathédrale.
Les deux bas-côtés ont été ajoutés postérieurement au corps de l'édifice; le portail latéral à droite porte les signes de l'architecture au quinzième siècle ; quelques feuillages ornaient l’extrados de l'arc aigu qui le décore > ils sont aujourd’hui complétement dégradés; le large tympan de la porte sert de fenêtre; le portail à gauche, simple et sans or nements, est moderne.
Riche en souvenirs, remarquable par son ensemble et par son architecture sévère, la cathédrale de Grenoble rappelle, dans un des monuments qui en décorent l'intérieur , l'époque
brillante où le beau gothique à créé des chefs-d’œuvre dont la grandeur et l'harmonie nous étonnent. Le tabernacle placé à droite, dans le chœur, est un morceau précieux de sculpture architecturale qui peut rivaliser avec tout ce qu’une féconde imagination a produit de plus gracieux et de plus léger dans ce genre. Ce magnifique monument, justement admiré des artistes et des connaisseurs, aussi remarquable par la pureté de ses formes que par le précieux fini de l'exécution, date du quatorzième siècle. C’était dans un temps où l’art catholique était arrivé à son apogée. On ignore quelle main habile a su . exécuter ce noble ouvrage; on est porté à l’attribuer à Nicolas Girard, marbrier ou imaigier de Grenoble, le même qui, en 1353, construisit par ordre d'Humbert IT les tombeaux ou mausolées des dauphins, placés autrefois dans l’église de Saint-André et démolis par les protestants en 1562.
Le tabernacle est surmonté d’un dais à trois faces, qui le couronne d’une manière admirable. Tous les détails en sont traités avec la plus surprenante délicatesse; le ciseau s’est plu à perfectionner jusqu'aux formes les plus accessoires. Huit niches, placées sur deux rangs, sont ouvragées avec le même luxe; elles sont aujourd’hui vides de leurs statuettes, détruites pendant les guerres de religion. Les dais qui en font le couronnement servent en même temps de base pour soutenir d’autres statuettes superposées, qui ont également disparu. Les feuillages, les rinceaux, les fleurons , ces mille créations ravissantes de l’art gothique, se dessinent au-dessus de ce second rang et en font une véritable corbeille de feuilles
et de fleurs. Le sommet est triangulaire et détaché de la mu-
raille ; 1l offre encore trois niches et se termine de la manière la plus heureuse et la plus pittoresque.
Tout le monument, en pierre très-fine et très-dure , à deux mètres quatre-vingt-quinze centimètres dans sa plus grande largeur, sur quatorze mètres trente-quatre centimètres d’élévation, depuis la base jusqu'au point le plus culminant. I] est doublement curieux et par la somptuosité de son ornementation et par.sa forme originale, qui ressemble à une pyramide étroite et allongée; vulgairement il est désigné sous le nom impropre d’obélisque.
A côté du tabernacle est sculptée en relief une espèce de portail gothique, avec deux niches latérales, décoré de festons , de dentelures , de rosaces, et qui se rapporte à la même époque que le monument que nous venons de décrire; le genre du travail indique qu'il appartient au même artiste.
Un troisième monument, moins riche que les précédents, mais cependant digne d'intérêt , est situé de l’autre côté du chœur ; il se ressent de la décadence des arts. 11 consiste en une voûte à ogive abaissée, ornée en dessus d'une rosace gothique encadrée dans une espèce de fronton , dont les lignes sont décorées de feuillages et dont la sommité, formée par la jonction des deux ligues, est surmontée d’un beau fleuron ; le reste de l'ornementation n’est pas sans grace ni sans mérite. C’est un tombeau que fit construire, en 1407 , l'évêque
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française. Tous nos grands souvenirs nationaux se rattachent par quelque côté à Notre-Dame ou à Saint-Denis. Lorsque la victoire avait couronné la bravoure de nos armées , les voûtes de la cathédrale retentissaient de solennels cantiques d'actions de grâces, et tandis que les drapeaux pris sur l'ennemi flottaient aux galeries intérieures, une multitude remplie d'enthousiasme religieux était répandue
dans la vaste enceinte, Tous les cœurs alors palpitaient des
sentiments les plus généreux. Des prières ferventes venaient encore y solliciter les bénédictions de Dieu sur nos entreprises périlleuses et difficiles. Dans les calamités publiques des voix gémissantes intercédaient pour le salut de la France. À toutes les époques de nos annales, nous voyons le nom de Notre-Dame de Paris mêlé aux noms les plus illustres et aux choses les plus merveilleuses. En pénétrant aujourd’hui sous ces voûtes majestueuses, au milieu de cette immense étendue, on croirait encore entendre quelques soupirs des prières d'autrefois, ou le dernier murmure de l'écho des acclamations de la reconnaissance et de la joie, tant les émotions sont vives et profondes. La mémoire rappelle la magnificence des anciens jours, et l'esprit se croit transporté au sein de ces réunions brillantes, où la religion étalait la splendeur de ses pompes et la terre toutes ses illustrations. Le charme se prolonge sans peine : l'imagination, cette puissante enchanteresse, se plait à évoquer les personnages dont la renommée traverse les siècles et à ranimer ces scènes* éblouissantes trop tôt passées !
IL est peu d’églises en France sur lesquelles on ait publié autant de descriptions historiques et pittoresques que sur la cathédrale de Paris. Cependant son origine est toujours enveloppée de doutes et d’obseurités. Tous les auteurs qui ont écrit l'histoire de la capitale de la France se sont livrés à des conjectures plus ou moins vraisemblables, et dans un temps qui.est encore fort rapproché de celui où nous vivons, quand de funestes préventions obstruaient tous les esprits au sujet de nos belles constructions ogivales, nous voyons accumulés
les récits les plus incroyables sur les dates architectoniques
du monument. Aujourd'hui la science a soufflé sur toutes les niaiseries gravement débitées sur le style barbare et gothique des cathédrales, par les admirateurs outrés de l'architecture classique; elle a mis à la place de plus sévères et de plus impartiales appréciations. Un des premiers titres de notre âge à la reconnaissance de la postérité sera certainement cette Juste réhabilitation des édifices immortels élevés par des générations catholiques.
Nous ne discuterons pas les traditions incertaines qui parlent des principes, des développements et des révolutions éprouvées par l’église épiscopale de Paris. Malgré tous nos efforts, nous ne pourrions tenir d’une main ferme le fil conducteur dans un labyrinthe inextricable de vicissitudes et de revers. Le premier oratoire où saint Denis réunissait les néophytes de Lutèce, fut sans doute une crypte inconnue, comme cela se fit partout. La religion, comme son divin auteur, devait passer quelques jours au sein de la terre pour -en sortir plus radieuse encore. Les persécutions, les catacombes et le martyre, trois mots qui rappellent les commencements et la gloire de l’Église! |
Lorsque Constantin eut pris la eroix pour étendard, et que plus tard Clovis, le guerrier franc, eut courbé la tête sous le joug de la religion chrétienne, la paix fleurit dans nos provinces. Alors les basiliques religieuses eurent droit de bourgeoisie et s’introduisirent dans les murs de la cité. A ce siècle nous rapportons la date de fondation de la plupart des églises épiscopales en France. C'est alors que fut construite la basilique modeste de Paris, sur les rives dé-
MR 7 à, n : \ wi sertes de la Seine, à ce même endroit où nous contemplons
actuellement le gigantesque édifice. Bientôt insuffisante pour les besoins de la population religieuse, cette église primitive fut remplacée par une seconde plus somptueuse. Saint Fortunat, évêque de Poitiers, fait connaître, dans son enthousiasme poétique, l’admiration que lui fit éprouver sa grandeur et la richesse de ses ornements. Cette seconde basilique fut élevée en 555, par Childebert, à la sollicitation de saint Germain, évêque de Paris, sur les ruines d’un temple de Jupiter, si l'on doit s’en rapporter au témoignage de plusieurs historiens.
Sous quel vocable le temple chrétien fut-il érigé? Des titres, auxquels il est impossible de ne pas ajouter foi, établissent qu’il a d'abord porté le nom de Saint-Étienne, pre- “mier martyr, et que plus tard, seulement, on ajouta une autre église dédiée à Notre-Dame, à côté de celui-là. Quand les deux églises furent détruites, une seule occupa leur place et fut consacrée sous la protection de la sainte Vierge.
Les hordes descendues du nord, qui désolèrent tant de contrées, ruinèrent l’église de Paris en 875. Lorsque la tranquillité fut assurée par la conversion de Rollon, le monument se releva de ses débris , et à l’aide de réparations et de restaurations successives, dont il serait difficile de suivre toutes les traces, il parvint jusqu’à l'épiscopat de Maurice de Sully, c'est-à-dire jusqu'en l’année 1164. Cet illustre évêque résolut de rebâtir, sur un plan nouveau et dans de plus grandes proportions, sa cathédrale qui tombait de vétusté. IL cédait sans doute à l'entraînement si remarquable alors qui lançait le monde dans des voies extraordinaires et inconnues.
Secondé dans son entreprise par le zèle du peuple et par les
largesses des princes, Maurice en jeta les fondements sur l'emplacement déjà consacré par la prière des siècles précédents.
Le pape Alexandre III, alors réfugié en France, en posa la première pierre en 1163. Les travaux furent commencés avec une incroyable activité. Maurice de Sully avait à cœur d'avancer rapidement l'exécution de son hardi projet. Malgré son ardeur et son bouillant entrainement, il mourut sans avoir la consolation de terminer sa cathédrale. Bientôt les guerres, les discordes intestines, les malheurs publics paralysèrent les efforts de ses successeurs, de sorte que plus de deux siècles après l'ouverture des travaux, les derniers couronnements n’étaient pas encore posés à l'œuvre. Ces interminables lenteurs expliquent pourquoi l’on ne fit jamais la dédicace solennelle de la basilique. L’autel était consacré par Henri de Chateau-Marçay, légat du saint-siége, au moment où l’on achevait le chœur et où l’on commençait les nefs, et cette cérémonie fut la seule accomplie avec pompe et solennité. Malgré les variations du goût et des principes dans l’art, cette majestueuse cathédrale présente aux yeux de l'observateur une surprenante unité. Toutes les parties sont dans des rapports harmonieux et offrent un accord frappant.
La suite des dates et les caractères de la construction nous font connaître que la nef est postérieure au chœur. CGelui- . ci appartient à Maurice de Sully, tandis que le vaisseau appartient, sans contredit, à l'architecture élancée du treizième siècle; il fut terminé, de même que la façade princi-
pale, sous le règne de Philippe-Auguste, en 1223.
Une inscription en caractères gothiques qu'on lit autour de l’embasement du portail méridional , atteste que cette partie de l'édifice n’existait point encore en 1257, et qu’elle ne fut commencée qu’au mois de février de cette année, sous Régnault de Corbeil, évèque de Paris, par l'architecte Jean de Chelles, se disant modestement maîlre-maçon.
Le portail septentrional, construit en 1313, remonte au règne de Philippe le Bel, qui y consacra en partie le produit de la confiscation des biens des Templiers.
Pour terminer cette indication des époques qui ont vu s'élever les parties les plus importantes du monument, nous dirons que les chapelles absidales et celles situées autour du chœur furent bâties dans le courant du quatorzième siècle. La Porte-Rouge, ainsi nommée de la couleur dont elle était couverte, ne fut achevée que dans le quinzième. Quelques auteurs ont attribué sa construction à Jean-Sans-Peur, tandis que d’autres prétendent qu’elle est due aux bienfaits de Jean, duc de Berry, frère de Charles V. Telles sont en abrégé les dates essentielles à savoir pour bien comprendre les détails architectoniques de la cathédrale de Paris.
En traversant plusieurs siècles pour venir jusqu'à nous, cet auguste monument a souffert des injures du temps et beaucoup plus encore des injures de l'homme. Le temps lui a donné cette teinte obscure, le signe de l'antiquité , que l’on aime à retrouver dans ces nobles édifices bâtis par une religion immortelle qui ne pense qu'à l'éternité. L'intempérie des saisons , la rigueur des éléments, la violence des tempêtes ont altéré la pureté de quelques parties accessoires. Les orages
politiques, au contraire, y ont laissé des traces d’une fu-
reur aveugle et d'efforts insensés. Le saint et grandiose édifice, si fermement assis sur sa base, n'a dû d'échapper au vandalisme révolutionnaire qu’à l’inébranlable solidité de sa masse.
Le plan de Notre-Dame de Paris figure la croix latine. L'édifice est soutenu par cent vingt piliers de proportion et de structure différentes, mais régulièrement disposés et qui forment une double enceinte autour de la nef et du chœur. L'ensemble offre donc cinq nefs parallèles, un vaste transsept et une rangée de chapelles latérales de chaque côté. II est difficile de rencontrer des dimensions plus colossales et des proportions plus heureusement combinées. La grandeur de l'enceinte est encore relevée par la pure sévérité des lignes et par la sobriété des ornements. On compte cent trente mètres de longueur dans œuvre, sur quarante-six mètres soixante centimètres de largeur, et trente-quatre mètres soixante-six centimètres d'élévation sous voûte.
Nous ne regardons pas la cathédrale de Paris comme la plus belle expression du style ogival, et cependant quelle différence de grandeur , d’élancement, de véritable noblesse entre cet édifice et tous les autres monuments qui embellissent la capitale. Elle conservera toujours une incontestable suprématie sur les constructions les plus vantées et pour lesquelles on a dépensé tous les soins de lexactitude, tous les efforts de la science et toutes les ressources du talent. L'architecture classique procède suivant les lois mécaniques, à l’aide du compas et de l’équerre, prenant souvent des réminiscences pour l'inspiration. L'architecture catho-
lique, affranchie, déliée par la rédemption qui s’est étendue
à toutes choses, donne, pour ainsi dire, des ailes à la matière, et, comme une prière, monte vers le ciel. Alors les proportions modulées de l’art grec sont dédaignées. Les colonnes, débarrassées du poids de l’entablement, s’élancent et s'épanouissent en nervures sous les voûtes qu'elles supportent à des hauteurs prodigieuses. Les murailles semblent délivrées des lois ordinaires de la pesanteur, tant elles sont légères et transparentes. A voir l’enceinte tout entière, inondée de la clarté mystérieuse des vitraux étincelants, la voûte étendue, comme un riche pavillon, on croirait une tente enchantée qui, sous un souffle de chérubin, se déroule immense et magnifique aux regards qui la contemplent.
La basilique chrétienne surpasse le temple antique, autant que l'idéal de l’art catholique domine l'idéal de l’art païen. Il y a, entre ces deux arts, la distance infinie de la plus admirable transformation.
L’étendue de Notre-Dame de Paris semble presque doublée par la disposition des larges galeries qui règnent sur toute la largeur des bas-côtés. On y reçoit dans les solennités un grand nombre de personnes privilégiées. Nous avons remarqué ces galeries étendues, dans beaucoup d’églises, même dans des monuments de l’époque romano-byzantine , comme à Saint-Étienne de Caen, à Saint-Rémi de Reims et à Notre- Dame de Châlons. Partout elles communiquent aux édifices un caractère grave et imposant.
L'intérieur de Notre-Dame, considéré dans son ensemble , est noble et plein de majesté. Il répond aux grandes idées de son fondateur. Maurice de Sully semblait en prévoir les
hautes destinées , et il chercha, par ses efforts, à ne pas
laisser le monument au-dessous. Les temps ont un peu modifié les dispositions primitives. Le sanctuaire surtout a été horriblement maltraité par la ridicule prétention des architectes, de vouloir en ramener les différentes parties à des formes plus élégantes et plus raisonnables. Louis XIV dépensa plusieurs millions et travailla pendant quinze ans pour altérer le rond-point de l’abside. De gracieuses ogives , portées sur des colonnes cylindriques à chapiteaux ornés de feuillages , ont disparu sous un arrèt de proscription. Des architectes barbares les ont remplacées par des arcades en plein cintre et par des pilastres de mauvais goût. Ainsi, le chœur et le sanctuaire, surchargés, à grands frais , d’ornements modernes en placage, exécutés sur les dessins de Mansard et de Robert-de-Coste, ne représentent , malgré l'éclat des marbres et des dorures , qu’un mélange bizarre de styles incohérents. Les caprices de la mode n’ont pas été sans exercer une funeste influence sur la décoration intérieure du grave monument. À une époque où il semblait de bon ton , pour les artistes, de dédaigner l'architecture gothique, on lui infligea les plus cruelles mutilations. Tous les hommes qui eurent à diriger les travaux de Notre-Dame ont marqué leur passage par des restaurations plus stupides les unes que les autres. Jusqu'à nos jours, nous avons été témoins des funestes applications d'un principe fatal qui devait promptement faire disparaître le vieil édifice sous un vêtement neuf. Le badigeonnage, le regrattage et le ciment romain auraient enlevé jusqu'aux derniers vestiges de la pure beauté des décorations architecturales. La manie de
changer et de bouleverser avait voulu même s'exercer sur
une partie sacrée. On avait osé penser à supprimer la chapelle du fond de l'abside, dédiée à la sainte Vierge, pour y placer une sacristie. On à peine à expliquer un pareil abandon des traditions catholiques. Cette singulière idée, pour ne pas la flétrir plus rigoureusement , a été heureusement abandonnée sur les justes réclamations de tous les hommes jaloux de conserver la beauté de Notre-Dame, réclamations exprimées avec énergie dans le bulletin archéologique publié par le Comité historique des arts et monuments. Deux noms demeureront célèbres par un courage de protestation inébranlable contre tous les actes de destruction et par l'expression des idées les plus saines en matière d'art religieux. M. le comte de Montalembert et M. Didron ont fait entendre fréquemment d’éloquentes paroles , lorsqu'ils ont cru que nos gloires monumentales étaient menacées par de déplorables idées de restauration et par la truelle d’un maçon ignare. La clôture du chœur était autrefois chargée sur ses deux faces de sculptures remarquables. Celles de l'intérieur représentaient l’histoire de la Genèse ; elles avaient été exécutées en 1303, aux frais du chanoine Fayet. Celles de l’extérieur, dont une partie a échappé aux actes d’un vandalisme impitoyable, offraient, dans une multitude de scènes variées, toute la suite du Nouveau Testament. Ces figures, exécutées en plein relief, sont l'ouvrage de Jehan Ravy et de Jehan Bouteiller son neveu , tous deux maîtres-maçons et imaigiers de Notre-Dame en l'an M. CCCLI. On admire dans tous les groupes qui composent encore la clôture une grande naïveté de pose et d'expression. Le dessin n'est pas sans doute irréprochable partout, mais au point de vue de l’art et de
la science, ces statuettes n'en sont pas moins très-intéressantes. Elles avaient été peintes et dorées, comme celles d'Amiens : on ne voit plus que des restes de peinture et de dorure propres à faire soupçonner leur ancienne magnificence , propres aussi à nous initier aux procédés employés dans leur décoration. Malgré leur triste état, nous préférons encore cette suite de sujets sculptés aux énormes tableaux qui encombrent le chœur. Nous n'avons nullement l'intention de contester leur mérite artistique : les auteurs qui les ont exécutés y ont certainement déployé un talent supérieur ; nous croyons qu’ils ne sont pas à leur place, et beaucoup de personnes partagent notre opinion. Nous avons la même pensée , relativement au groupe en marbre, appelé le Vœu de Louis XIII. Ce groupe est placé derrière l'autel, sous l’arcade du milieu; la Vierge y est représentée les bras élevés vers le ciel; sur ses genoux reposent la tête et une partie du corps de Jésus-Christ, descendu de la croix; un ange soutient une main du Christ, un autre porte sa couronne d’épines. Ce travail terminé par Nicolas Coustou, en 1723, se distingue par un sentiment éminemment pathétique.
Les galeries et les fenêtres qui entourent le chœur et l'abside ne sont pas inférieures aux mêmes parties , dans nos plus irréprochables basiliques du treizième siècle. Leurs larges baies sont partagées par de légers meneaux en nombreux compartiments et surmontées des formes les plus gracieuses. Il est vivement à regretter que la plupart des vitraux de Notre-Dame aient disparu : la lumière pénètre
trop abondamment dans l'enceinte; l’œil aime mieux cette
clarté douce, tempérée par les verrières peintes. Les deux roses du transsept ont conservé à peu près intactes leurs admirables mosaïques.
Les trois roses de la cathédrale de Paris sont trois chefsd'œuvre qui peuvent rivaliser avec les plus admirables compositions du même genre. On en connaît peut-être de plus originales, comme celle qui décore le transsept septentrionale de Saint-Ouen de Rouen, mais on n’en rencontre nulle part de plus riches et de plus harmonieuses. Les innombrables pétales de la grande fleur gothique sont parés de toutes les grâces dont ils peuvent s'enorgueillir. La rose gothique n'est-elle pas le plus radieux épanouissement de cette luxuriante végétation de chapiteaux , de clochetons et de fenestrage qui brille dans l'édifice chrétien ?
Non-seulement les peintures vitrifiées ont disparu par divers accidents , mais encore les peintures à fresque qui recouvraient une partie des surfaces planes des murailles , ont été ensevelies sous plusieurs couches d’un hideux badigeon. On a pu en retrouver quelques fragments, notamment dans la chapelle de la Sainte-Vierge. Cette vaste composition représentait l’apothéose de saint Nicaise. Un immense intérèt s'attache à la découverte de peintures semblables dans nos édifices du moyen àge. Cette partie importante de la décoration, qui consiste dans l'emploi des peintures murales , est demeurée, jusqu’à ce jour, fort obseure, précisément à cause du petit nombre d'exemples connus. Espérons que l'esprit d'étude et de conservation, qui a fait de si grands progrès depuis un certain nombre d'années , signalera une
foule de peintures échappées comme par miracle aux icono-
PARIS. Ai
clastes des siècles passés et veillera avec la plus généreuse sollicitude à leur entière conservation. Ainsi se prépareront les éléments d'une régénération complète dans cette partie oubliée de notre art catholique.
Les chapelles latérales de la cathédrale de Paris, au nombre de vingt-neuf, se trouvent, pour le plus grand nombre, dans le plus pitoyable état. Le mouvement qui entraîne les esprits sensés dans de meilleures voies pour la réparation de nos monuments religieux , est moins sensible à Paris que dans nos provinces. Les artistes consciencieux qui se vouent dans nos villes à l'œuvre de la restauration, n’ont pas à leur service la trompette de la publicité comme ceux de la capitale, mais leurs travaux modestes et intelligents obtiennent l'approbation de tous les antiquaires sérieux et sincèrement préoccupés de nos grandes œuvres du moyen âge. Espérons que les vœux souvent exprimés par les membres du Comité historique des arts et monuments auront un jour leur réalisation. Un édifice plus vaste que la Sainte-Chapelle du palais devrait présenter le modèle des réparations qu’on se sent obligé d'entreprendre dans toutes nos cathédrales.
Étudions maintenant les dispositions les plus dignes de remarque à l'extérieur de Notre-Dame. L'aplomb colossal et le style mâle de la façade font naître un sentiment de surprise et d’admiration. On n’y rencontre pas cependant ce luxe d’ornements, cette prodigalité de détails et cette variété de composition que l’on voit dans la plupart des édifices contemporains ; le caractère principal et le mérite réel de cette construction réside dans la sévérité des lignes et dans cette
symétrie grandiose, étrangère aux monuments de l’époque
précédente. Ici l'imagination n’est point séduite; l'œil contemple avec calme et peut juger avec justesse ses impressions.
La facade principale, quoique portant les traces des ravages exercés par les révolutions et par les années, offre un aspect vraiment imposant. Considérée à une certaine distance, sa forme gigantesque, se développant en un immense parallélogramme, offre quelque analogie avec les constructions romano-byzantines. Malgré l'emploi des ares en ogive et les détails de la décoration, on y trouve les réminiscences de l'architecture qui disparaissait devant des principes nouveaux. C’est plutôt la force et la majesté des édifices de la première période architectonique du moyen âge, que l’élégance et la légèreté des œuvres du treizième siècle. A la vue des hautes tours si massives , on se rappelle involontairement les églises romanes à créneaux, où les moines bravaient les insultes du baron franc ou les attaques des hordes vagabondes.
Cette façade, flanquée de quatre grands contre-forts et divisée en plusieurs étages par d'élégantes galeries , a quarante-deux mètres soixante centimètres de largeur, sur soixante-huit mètres d’élévation. Elle présente à sa partie inférieure trois grandes ogives à voussures profondes , qui servent d'entrée aux nefs. Les sculptures qui décorent ces trois portails sont fort curieuses; elles ont été plusieurs fois déjà décrites et expliquées.
Dans le tympan de la porte centrale est représentée la scène terrible du Jugement dernier. Ce sujet a été fréquemment reproduit à cette même place dans les églises de grande
dimension. Le Sauveur a quitté la droite de son Père pour venir juger les vivants et les morts; deux anges, debout, sont placés à droite et à gauche du souverain juge; plus loin la vierge divine, Marie, est à genoux, et, du côté opposé, saint Jean l’Évangéliste se trouve dans la même attitude; vient ensuite une longue file de réprouvés, enchaïînés et conduits par les démons en enfer , lequel est figuré par des chaudières enflammées. Ici s’anime, sous une inspiration extraordinaire, l’art du statuaire, généralement raide et glacé dans le moyen âge. Nous voulons parler du tableau de l'enfer et des supplices des damnés, dont les uns, culbutés par les démons armés de fourches, sont près de disparaître dans les ardentes chaudières ; tandis que d’autres, fouettés, embrochés, foulés aux pieds, provoquent le rire de toute cette légion infernale, de tous ces diables à figures monstrueuses et bizarres. L'idée première de ces emblèmes , que l’on retrouve dans une foule de gravures de cette époque, est évidemment empruntée aux visions de l'Apocalypse; néanmoins une personnification si ingénieuse et si horrible tout à la fois du péché et des châtiments qui lui sont réservés, la prodigieuse variété introduite dans les formes, dans les poses de ces êtres horribles, enfin l'expression de cruelles soulfrances si bien reproduite par la physionomie des damnés, tout ici indique chez l’artiste, dont le nom est demeuré inconnu, une grande verve d'imagination. Dans les compartiments correspondants du côté opposé sont représentés le paradis et cette glorieuse milice de martyrs, de vierges et de confesseurs qui ont mérité la possession du royaume préparé pour les justes depuis la constitution du monde. Les figures semblent sans expres-
sion; c’est qu’il est très-difficile de peindre cette Joie douce et tranquille, qui est la véritable béatitude de l'âme.
Malheureusement cette curieuse décoration a été cruellement maltraitée. On fit les plus détestables mutilations à ce portail en 1771, lorsque la porte fut renouvelée d’après les ordres de Louis XV , qui la trouvait trop étroite pour l’entrée de sa cour et des autorités dans les jours de cérémonie.
Les autres décorations du portail central et des portails latéraux présentent des faits tirés de la Bible ou de l'Évangile et des Vies des saints. C’est ainsi que l’on reconnaît sans peine saint Marcel foulant aux pieds un dragon effrayant ; le monstre désolait les environs de Paris, comme la gargouille les campagnes de Rouen , et la tarasque le pays où s’éleva plus tard Tarascon. C’est probablement la personnification de l’idolâtrie vaincue par les premiers évêques qui vinrent prêcher la doctrine chrétienne. On retrouve aussi dans une longue série de médaillons placés sur l’embasement des grandes statues, des bas-reliefs représentant des allégories et des emblèmes; les sujets de Notre-Dame de Paris ont de la ressemblance avec ceux qui sont sculptés au portail de Notre-Dame d'Amiens; nous en avons indiqué quelquesuns en parlant de cette dernière cathédrale.
Nous ne pouvons nous empêcher de dire quelques mots sur le zodiaque placé sur les faces perpendiculaires du portail de gauche, appelé Portail de la Sainte- Vierge. Les signes adoptés pour désigner les diverses saisons de l’année et la succession des mois s’y trouvent disposés avec assez d'art, mais pas toujours suivant les exigences d’une science rigou-
reuse. On à fait à ce sujet les dissertations les plus longues,
les plus savantes et les plus fastidieuses. Le zodiaque a été fréquemment reproduit au moyen âge dans une position analogue; les fautes du sculpteur dans la transposition des signes doivent être plutôt attribuées à l'ignorance qu’à une intention formelle. Ordinairement le signe figuré en premier lieu correspond à l'ouverture des travaux de décoration; la présence du zodiaque à l'entrée des églises n’était pas sans doute étrangère à la symbolique chrétienne : le soleil, entouré de ses douze signes, était l’image du Soleil de justice, qui féconde l'intelligence par la lumière de la vérité, entouré des douze apôtres qui propagèrent sa connaissance dans toutes les régions du monde.
Le zodiaque de la cathédrale de Paris ne présente que onze signes ; le douzième, celui de {a Vierge, est isolé et adossé au trumeau du milieu. Dessiné sur de plus larges proportions et avec une amoureuse perfection, il était un hommage du sculpteur à la glorieuse patronne du monument.
Au-dessus des trois voussures de la façade, la galerie des Rois se montre vide des statues qui en faisaient autrefois l’ornement. Dans une des émeutes populaires, si fréquentes dans la première révolution, toutes les statues couronnées furent brutalement jetées en bas et brisées. L’ardente populace ne savait pas distinguer entre les rois de France et les rois ancêtres de Jésus-Christ; au nom de la liberté et de l'honneur national, elle profanait les plus nobles gloires de la France. Les illustres basiliques de Reims et d'Amiens, plus heureuses que l’église métropolitaine de Paris, possèdent encore la série des belles statues royales qui dominent le
frontispice. Au-dessus de cette prenrière galerie, aujourd'hui
- déserte, on en trouve une seconde dont la décoration consistait en une seule statue de la sainte Vierge, et qu'on appelait pour cela la Galerie de la Vierge. En 1793, dans cette année de calamiteuse mémoire, cette statue ne fut pas respectée.
Le frontispice est accompagné de deux tours, terminées par une plate-forme, à une hauteur de soixante-huit mètres. On a prétendu que les tours devaient servir de bases à des flèches colossales, dans le genre de celles de Chartres ou de Strasbourg. Ces couronnements pyramidaux semblent manquer en effet, et tout porte à croire que leur construction devait entrer dans le plan de l'architecte; la simple observation justifie d'ailleurs suflisamment cette opinion. Il est peu de monuments gothiques entièrement achevés sous ce rapport; la génération qui commençait les travaux le faisait sur une vaste échelle, sans se préoccuper si elle pourrait les mener à entière exécution; elle comptait sur la génération suivante pour continuer son œuvre et pour en poser le dernier couronnement. Des malheurs imprévus , des calamités publiques, des troubles intérieurs, le refroidissement du zèle primitif, arrètèrent souvent l'élan de la construction à la moitié de sa course.
Les portes latérales du nord et du midi sont ornées plus modestement que celles de l'occident. Cependant le portail de Saint-Marcel présente des seul ptures bien conservées. L'an du Seigneur 1257, le deuxième des Ides de février, ce portail fut commencé, en l'honneur de la sainte Mère du Christ, pendant la vie de maître Jehan de Chelles, maçon.
Telle est l'inscription qu'on peut lire encore gravée en ca-
PARIS. 417 ractères gothiques ; la Porte-Rouge offre encore quelques détails dignes d'arrêter l'attention.
Le reste de l’extérieur de Notre-Dame de Paris donne l'idée de la solidité, à laquelle on ne savait pas unir l’élégance. La nudité des masses n’est pas déguisée par ces ingénieux artifices qui trompent l'œil sans nuire à la première qualité d’un monument destiné à traverser les siècles. L’abside, considérée de loin, se dresse majestueusement, accompagnée des contre-forts et des arcs-boutants; vue de près elle est trop lourde et manque de cette hardiesse légère qui
rend la perspective si riche et si pittoresque dans quelques autres monuments religieux,
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HONRE-LAME