‹ Les cathédrales de FranceChapitre 6 sur 109 · PÉRIGUEUX · texte numérisé non relu

PÉRIGUEUX

place plus distinguée que la cathédrale de Périgueux. C’est une église unique, d'un style tout spécial. C'est une fleur d'Orient transplantée sous le ciel du Nord. Épanouie aux rayons d'un soleil étranger, elle a conservé presque toutes les beautés naturelles qui la distinguent dans sa patrie native, tout en subissant les influences d’un climat nouveau.

Cette basilique, l’une des plus vastes et des plus anciennes de France, est aussi incontestablément l’une des plus curieuses pour quiconque veut étudier la marche de l’art dans notre pays. Depuis longtemps déjà l'attention des antiquaires français a été vivement émue par le caractère original de cette construction. Nulle part, en France , on ne rencontrera d'édifice où les procédés de l’école de Byzance aient été traduits d’une manière aussi complète.

Sans vouloir la faire remonter au quatrième siècle, à un temps antérieur à la construction de Sainte-Sophie de Constantinople, comme quelques auteurs l'ont hasardé sans nul fondement, la fameuse église de Saint - Front revendique justement une antiquité très-reculée. La comparaison étant ici fort difficile, on rencontrera nécessairement des obstacles pour préciser la date de fondation d'une façon péremptoire.

Dans un volume de mélanges intitulé : du Catholicisme et du Vandalisme dans l'art, M. le comte de Montalembert indique toutes les parties principales de l’église, à l'exception du clocher, comme antérieures au dixième siècle. M. de Vernheil, dans une notice fort intéressante publiée dans le Bulletin archéologique du comité historique des arts et monu-

ments, croit pouvoir fixer avec certitude la date de fondation

de cette église de 1010 à 1047, au moyen de la connaissance que l’on a de la date de construction de l’église de Saint- Marc à Venise et des chroniques contemporaines qui mentionnent à quarante ans de distance le départ de l'évèque de Périgueux pour la Palestine et la dédicace de cette église. Cette opinion est très-vraisemblable; cependant on a opposé une difficulté très-sérieuse basée sur la forme des grands arcs qui sont ogiviques : la présence des cintres en tiers-point n'a Jamais été signalée avec des caractères aussi tranchés dans des édifices du commencement du onzième siècle. Cette question importante attend encore une solution démonstrative.

Avant de passer plus loin, nous devons rapidement faire connaître une vieille et curieuse église, que sa position indique comme ayant précédé la grande basilique dans laquelle elle s’est fondue. De cette première église de Saint-Front, il reste la façade masquée par une maison particulière, deux travées de la nef et enfin deux édicules uniformes, élevés, à ce qu’on croit, sur les tombeaux de saint Front et de ses disciples, et qui sont remarquables par leurs eryptes , leurs deux nefs parallèles et leurs deux absides carrées. Toutes ces constructions offrent des souvenirs fréquents du petit appareil romain; elles ont d’ailleurs de l’analogie avec les rares édifices que l'on est fondé à croire antérieurs à l'an mil, avec le baptistère de Saint-Jean à Poitiers, par exemple. Ces restes sont très-précieux pour l'archéologue ; il serait vivement à désirer que leur conservation fût assurée contre toute chance de destruction.

L'église de Saint-Front était autrefois une simple abba-

tiale; Saint-Étienne, dans la cité, avait le titre de cathédrale.

PÉRIGUEUX.. 79 Plus modeste que celle bâtie par les moines , l'église épiscopale avait reçu une profonde empreinte de limitation de la grande basilique byzantine. Le plan avait subi de grandes modifications, la croix grecque ne se dessinait pas avec ses entre-croisements égaux ; les cinq coupoles ne se dressaient pas régulièrement comme à Saint-Front; mais la construction de ce mémorable édifice fut pour Périgueux un événement trop important pour ne pas exciter vivement l'émulation des artistes de la cité. L'antique cathédrale a cruellement souffert des injures du temps et du fanatisme des hommes ; les protestants en ruinèrent les deux coupoles antérieures quand ils se rendirent maîtres de Périgueux.

Pour donner une idée de l'intérêt immense qui s’attache au grand monument du Périgord et en même temps de la manière élevée dont M. de Vernheil l’a étudié , nous laisserons parler cet antiquaire érudit.

« Le plan en croix grecque de l’église de Saint-Front, ses cinq coupoles, surtout sa toiture en terrasses dallées, où le bois et les métaux n’'entrent pour rien, témoignent assez de son origine byzantine. Je ne pouvais cependant songer à la rattacher à ceux de nos édifices des onzième et douzième siècles que l’on nomme aussi byzantins : c'était évidemment une reproduction plus ou moins complète d'un type néo-grec quelconque. Je passai donc en revue les principaux édifices à coupoles dans leur ordre chronologique. Jusqu'à l’an mil, il n'y en a point qui ait pu servir de modèle à l'architecte de Saint-Front ; je suis même convaincu que, jusqu’à cette époque , l'influence byzantine n'a guère poussé à construire en

Palestine , en Italie, mais surtout en France, que des édifices

ronds ou octogones , comme le Saint-Sépulcre , Saint-Vital , l’église d'Aix-la-Chapelle. Aux approches de Pan mil, apparaissent plusieurs églises à cinq coupoles, telles que le Pantocrator de Constantinople, qui ont des rapports généraux avec Saint-Front. Parmi les édifices de cette famille , 1l en est un, la célèbre basilique de Saint-Marc de Venise, qui se distingue de toutes les autres par des dispositions si neuves , si originales , si bizarres même, qu'il doit être considéré comme un type à part, comme un édifice unique : voici ces dispositions dont j'ai tâché de me rendre compte par l’analyse.

« Les architectes de Saint-Mare voulaient construire un édifice vaste comme Sainte-Sophie, l'idéal que se proposèrent toujours les artistes byzantins. Ne pouvant reproduire sa coupole immense , ils en donnèrent la monnaie , s’il est permis de s'exprimer ainsi : Saint-Marc eut donc cinq coupoles presque égales , copies réduites de la coupole de Sainte- Sophie. Ils placèrent la plus grande , qui n’a cependant que quatorze mètres de diamètre, au centre d’une croix grecque ; les quatre autres couvrirent les quatre branches de la croix. Ces cinq coupoles ainsi juxta-posées , l’on conçoit que deux des piliers et un des grands arcs de chaque petite coupole durent se confondre avec les piliers et les grands ares de la coupole centrale. Ainsi s’opéra la liaison des divers membres de l'édifice.

« Quoiqu’ils eussent ainsi multiplié les coupoles , les architectes de Saint-Marc étaient encore loin des dimensions de Sainte-Sophie; pour agrandir leur plan, ils donnèrent aux

grands arcs des coupoles, et par conséquent aux piliers qui

PÉRIGUEUX. si les supportent, un développement excessif et tout à fait inutile à leur solidité. Chaque pilier eut ainsi plus de vingt pieds sur chaque face et plus de quatre-vingts de tour; et chaque grand arc, devenu une large voûte en berceau , fut , à l'exception de ceux de la coupole centrale , fermé par un mur très-mince, à son ouverture extérieure: ces murs, qui dessinent la croix grecque à l'extérieur et ne concourent en rien à la solidité de l'édifice , furent percés de nombreuses fenêtres.

« Ces piliers se trouvaient en saillie dans l’intérieur de l'édifice qu’ils rétrécissaient de toute leur masse. Sans nuire à leur solidité, on put les évider intérieurement et les creuser en coupoles. Les quatre piliers qui supportent la coupole centrale furent percés sur leurs quatre faces de deux grandes ouvertures superposées ; les arcades inférieures firent communiquer entre eux ces bas-côtés formés le long des nefs principales par l’élargissement des grands arcs; les arcades supérieures éclairèrent des galeries hautes pratiquées dans la masse des piliers.

« Ces dispositions essentielles de Saint-Marc se retrouvent à Saint-Front dans toute leur originalité, dans toute leur bizarrerie. En effet, la description analytique que je viens de faire de la première basilique s’applique rigoureusement à la seconde. Comme il faudrait la restreindre de tout point, pour qu’elle pût s'appliquer de même aux édifices où l'on s’accorde à reconnaitre des imitations de Saint-Marc, à Saint- Antoine de Padoue, par exemple, j’en ai conclu qu’il y avait dans l’un des deux édifices imitation directe, immédiate de l’autre; qu’enfin Saint-Marc était un original dont Saint-Front n’était que la copie. Je dois dire que l'apparence des deux

édifices est loin d’être la même ; leur ressemblance n'est point de celles qui saisissent, elle est intime, et l’analyse peut seule en faire apprécier toute l'étendue. Mais cette différence d’aspect résulte des adjonctions ou des restaurations successives qui ont altéré le plan prünitif des deux basiliques; elle résulte surtout de l'abandon, fait par l’architecte de Saint- Front, de l’ornementation proprement byzantine. »

Quand on regarde l’église de Périgueux à distance, on est frappé de la lourdeur des masses autant que de la grandeur des proportions. Aucune partie élancée ne donne à l’architecture ce mouvement que l’on observa plus tard dans les grandes églises. De hautes murailles planes, en général percées de rares fenêtres, viennent arrêter la vue d’une manière désagréable. Lorsque l’on étudie, dans une position plus rapprochée, tous les détails de Saint-Front, on les trouve exécutés avec une sorte de barbarie. Nous sommes bien loin de pouvoir établir iei un parallèle entre les deux monuments que nous avons comparés jusqu'à présent : à Venise, toute la construction se fait distinguer par la hardiesse, l'élégance et un ensemble de beautés particulières qui ravissent; à Périgueux, au contraire, la construction est pauvre et grossière dans plusieurs de ses parties : d’un côté, la noblesse et la grâce; de l’autre, la sévérité, je dirais presque la nudité.

Dimensions générales de la cathédrale de Saint-Front de Périgueux : longueur de la croix grecque, soixante mètres ; hauteur des piliers, treize mètres trente centimètres ; hauteur des coupoles, vingt-huit mètres soixante-six centimètres; hauteur des grands ares, dix-neuf mètres soixante centimètres.

En pénétrant dans l'intérieur de la cathédrale de Péri-

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