‹ Les cathédrales de FranceChapitre 7 sur 109 · PÉRIGUEUX · texte numérisé non relu

PÉRIGUEUX

gueux, on est surpris de l’aspect étrange que présentent toutes les parties du monument. On se croit immédiatement transporté dans un pays nouveau, tant les dispositions générales qui frappent les yeux sont différentes de celles qu'on rencontre ordinairement. Les coupoles orientales, les lourds piliers, les grands arcs, le jour mystérieux répandu dans la vaste enceinte, les ornements peu nombreux et sévères, tout concourt à produire sur l'esprit une impression profonde. L'effet total surprend , et ce n’est qu'après quelques instants de réflexion que l’on peut se rendre compte de ses sensations. En résumé, l’intérieur de la basilique de Saint-Front est d'un aspect grandiose et imposant.

Nous devons maintenant indiquer exactement les traits particuliers de la cathédrale de Saint-Front, c’est-à-dire les modifications que l'architecte a cru devoir introduire dans limitation de son modèle. Nous signalerons en premier lieu l'existence de cryptes sous une partie de l’église supérieure. Les édifices byzantins , et l’église de Saint-Marc en particulier, ne nous présentent point cette construction souterraine favorisée à Périgueux par la nature et la position du terrain. Depuis longtemps la crypte de Périgueux est obstruée; il serait à désirer qu’on en dégageàt l’entrée et qu’on en appropriàt l’intérieur d’une manière convenable.

La grande coupole des monuments byzantins est éclairée à sa base par une couronne de belles fenêtres; le nombre de ces fenêtres est réduit à quatre dans l’église de Saint-Front. Ajoutons que les fenêtres ont reçu un développement considérable à Périgueux, lorsqu'on les compare à celles qui ver-

sent la lumière dans les édifices construits sous l’inspiration

immédiate de l'architecture de Byzance. Ce changement avait été sans doute motivé par la différence des climats, notre ciel d'Occident n'ayant pas tout l'éclat ni toute la lumineuse transparence du ciel d'Orient.

Le système général d’ornementation de Saint-Front n’est nullement en rapport avec l’idée principale du monument. C’est une réminiscence de la décoration antique, ayant une frappante analogie avec les procédés communément usités dans les autres édifices contemporains du midi de la France.

Nous terminerons cette notice par quelques détails sur le clocher et sur les ornements extérieurs de Saint-Front. La tour, ornée de colonnes et percée de plusieurs ouvertures cintrées, est une conception très-remarquable de l'architecte de Périgueux. Si elle n’est pas postérieure au reste de l’édifice, comme l'ont pensé quelques auteurs, elle doit être rangée parmi les constructions les plus remarquables de l’époque, et atteste dans l'architecte un talent extraordinaire. Le sommet, terminé par une coupole, s'élève à soixante-six mètres soixante centimètres.

Tout autour de l’édifice, à l'extérieur, règne un entablement continu; appuyés sur cet entablement et appliqués aux voussoirs des grands ares intérieurs, douze frontons couronnent les douze pans du mur qui forment le développement extérieur de la croix grecque. Les huit piliers qui marquent les extrémités de cette même croix se terminent par des pyramides qui encadrent les frontons et accompagnent les coupoles. Cette décoration originale n’est pas dépourvue de caractère et de grandeur ; malheureusement elle a été fortement endommagée.

SALNT -ÉTUNNR

ND peine à NE Dans ses parties les plus an-

MS tiques, elle offre une imitation évidente de cet art oriental qui exerça une si grande et si noble influence sur l'architecture latine et franque dans nos contrées du centre de l’Europe. Certains auteurs ont voulu contester cette influence, partie des rives du Bosphore et se dirigeant vers le Nord, qui ajouta des éléments nouveaux et importants à la manière romaine dans l’art de bâtir ; il suffit de voir Saint- Front de Périgueux, Saint-Étienne de Cahors, Saint-Pierre d'Angoulême , les anciennes abbatiales de Solignac et de Souillac, pour être convaincu de la réalité de l’action salu-

taire des principes néo-grecs sur le genre occidental. L'étude

approfondie de ces monuments originaux produira sûrement des résultats importants, d'autant plus que jusqu’à présent ceux qui ont écrit sur ces édifices n’ont pas fécondé leurs aperçus par des rapprochements et par des comparaisons. Outre les avantages scientifiques que l’on recueillera pour l’histoire de la marche générale et des progrès dans l’art des constructions chrétiennes, on pourra trouver des données positives pour arriver à résoudre le problème, encore obscur, de l’origine de ces curieux édifices. L’analogie, quand il s’agit de faits positifs et matérieis, de même que dans les classifications des divers produits de la nature, est d’une irrécusable ; autorité; elle est la base de toute la science archéologique. Des caractères identiques dans les dispositions d'ensemble, dans les distributions essentielles et dans les détails accessoires, comme dans l'ornementation , annoncent évidemment, dans les monuments qui les présentent, une origine commune et des rapports de temps aussi bien que des relations artistiques. S’il en était autrement, l'étude des monuments serait stérile, et nous verrions deux édifices en présence, tous deux semblables dans le plan, dans la décoration intérieure et extérieure, et dont l’un appartiendrait au treizième siècle suivant des documents historiques, authentiques, sans pouvoir assigner à l'autre la mème date, parce que nous aurions perdu les titres de sa fondation. Nous émettons ici simplement une idée qui demanderait des développements étendus , parce que nous croyons pouvoir faire l'application du principe d’analogie dans l'étude de la cathédrale de Cahors. Nous attachons une extrême importance à la détermination

de l’âge des monuments byzantins que nous avons précédem-

ment nommés. On a débité tant de fables à leur sujet, que la vérité aura peut-être quelque peine à prévaloir. La cathédrale de Saint-Front de Périgueux, mieux connue et plus rigoureusement appréciée par M. de Vernheil, a été considérée comme une construction du milieu du onzième siècle, tandis qu'autrefois on avait osé reculer la date de sa fondation à une époque antérieure au dixième siècle, et mème, chose incroyable! jusqu'au quatrième ou cinquième siècle! L'opinion de M. de Vernheil, plus vraisemblable que celle de ses devanciers , n’est pourtant pas encore démontrée, car l'apparition de l’ogive dans les ares principaux au onzième siècle , dans cette partie de la France, serait un fait extraordinaire. La cathédrale de Saint-Pierre d’'Angoulème avait été regardée, dans sa portion antique, comme un débris d’un temple païen, et les moins obstinés ne voulaient pas admettre une date plus récente que la fin du sixième siècle, époque à laquelle le monument fut rebâti par les soins de Clovis. Cependant, en compulsant les titres relatifs à l'œuvre de Saint-Pierre, on a trouvé que l’église fut reconstruite entièrement, à primo lapide, au commencement du douzième siècle. L'ancienne collégiale de Notre-Dame de Loches présente deux magnifiques voütes en coupole, qui, plus heureuses que celles des autres monuments byzantins, ont conservé toute leur disposition première; leur édification ne remonte qu'au douzième siècle, comme nous Le savons par des pièces authentiques que nous avons entre les mains. De ces faits ainsi posés, nous tirons la conclusion que les églises à dômes byzantins du Périgord et du Querey ne doivent pas être rejetées à un temps

de beaucoup plus ancien.

Nous ne partageons pas l'opinion de M. Calvet, auteur d'une curieuse et savante notice sur la cathédrale de Cahors, qui attribue aux coupoles de Saint-Étienne une antiquité beaucoup trop reculée, la date du septième siècle. La ressemblance de la disposition générale entre Saint-Front et Saint- Étienne démontre que les deux édifices ont été bâtis à peu de distance de temps l’un de l’autre. On pourrait même aller plus loin et considérer Saint-Front comme le modèle de la basilique de Cahors, ce qui lui assurerait la priorité et une date un peu plus éloignée. En mettant de côté toutes les considérations techniques, nous ne pourrions concevoir par quelle protection spéciale la cathédrale de Cahors du septième siècle aurait échappé aux malheurs des temps, à l'invasion des Sarrasins, aux troubles du règne du brave mais infortuné Waifre, duc d'Aquitaine, aux fureurs des Normands et aux guerres continuelles qui désolèrent les deux premiers tiers du moyen âge. Vers le milieu du douzième siècle, le pape Gallixte LE vint faire la consécration du nouvel autel de Saint-Étienne. Cet acte solennel , si important dans les cérémonies religieuses, n'indiquerait-il pas des travaux considérables dans la cathédrale? ne serait-ce pas à cette époque que les voûtes auraient été complétement achevées?

Nous admettons volontiers avec quelques auteurs, et avec M. de Caumont entre autres, que l'église cathédrale de Cahors peut nous donner une idée des constructions byzantines carlovingiennes , parce qu'elle reproduit les dispositions que nous connaissons comme caractéristiques d'un siècle de mouvement et de renaissance. Nous ne voudrions pas pour cela en

faire un monument contemporain de Charlemagne, ou même

antérieur au règne de ce grand prince. Les édifices du cycle carlovingien ne nous sont connus que par quelques passages des vieux chroniqueurs; à Aix-la-Chapelle, où la merveille des temples dus à l'importation byzantine eut une réputation si étendue, on ne reconnaît plus rien de la grande coupole de Charlemagne. Dans d’autres lieux, où l’on croit posséder des débris de cette curieuse architecture du huitième et du neuvième siècle, on ne possède que des fragments d'une faible importance, et quelquefois encore sont-ils problématiques.

Nous donnerons d’abord les dimensions générales de la cathédrale de Cahors : longueur totale, quatre-vingt-cinq mètres cinquante centimètres; largeur, trente-trois mètres einquante centimètres ; hauteur des piliers qui supportent les coupoles, dix-neuf mètres soixante centimètres, sur quatre mètres quarante centimètres de base; hauteur des arcades sous clef, dix-neuf mètres.

Les deux voûtes en coupole de Cahors ont dix-neuf mètres de diamètre et sont dignes de l'observation et de l’admiration des antiquaires. Elles sont parfaitement conservées, et communiquent à l’intérieur de l’église un air de majesté qui produit une impression profonde; larges et élevées, elles seront toujours une preuve de la hardiesse et de l’habileté de l’architecte qui a su les construire. Le cintre affecte à l'extérieur la forme conique à sommet obtus. On l’a plusieurs fois revêtu d’épaisses couches de mortier pour le préserver de l’infiltration des eaux pluviales.

Quatre ouvertures ou fenêtres, placées aux quatre points cardinaux, éclairaient les coupoles. Deux ouvertures commu-

niquent entre elles et donnent entrée à une allée qui les unit.

Cette allée se continue à la base et dans l’intérieur de chaque coupe par une corniche faisant saillie dans l'intérieur de l'église, à la hauteur du pied-droit, et coupent ainsi, pour l’élargir, la voûte qui s’élève du sommet des arcades et des piliers. On a fermé les deux autres fenêtres.

Quand on regarde le revètement extérieur des deux coupoles qui s'élèvent à côté l'une de l’autre comme deux sœurs jumelles, sortant d’une base commune, on aperçoit quelques détails curieux que nous devons noter soigneusement. L’appareil de construction lé plus ordinairement mis en œuvre est l'appareil moyen. Un cordon peu saillant enveloppe les coupoles en traçant une ligne brisée. À une hauteur de quatre mètres quatre-vingts centimètres, les deux tours sont également couronnées par une corniche faisant saillie au dehors et plate-forme sur le mur. Cette plate-forme est supportée par des modillons taillés en biseau et formés de fortes pierres étroitement liées. Des rigoles, creusées pour diriger l'eau vers des ouvertures, disent assez que ces tours n'étaient pas destinées à être cachées par l’ignoble toiture qui les dérobe aux yeux; elles devaient rester entièrement découvertes, ainsi que celles de Périgueux, qui ont subi le même sort, comme celles de Loches, qui ont toujours conservé leur liberté, et qui n’ont jamais été emprisonnées sous de lourdes charpentes.

La déplorable et dégoütante manie du badigeon a déposé successivement trois couches grossières sur tout l’intérieur de Saint-Étienne de Cahors. Non-seulement on à fait ainsi disparaître la couleur des siècles, ce qui est toujours regrettable, mais encore on a détruit de curieuses peintures mu-

rales, ce qui est une perte inappréciable. L’iconographie

chrétienne a fait de tous les côtés des pertes dont on a peine à connaître l'étendue. Les arts du dessin avaient épuisé leurs ressources dans la décoration de nos monuments religieux ; ils se montraient là dans toute leur pompe et dans toute leur puissance, ils attestaient aux yeux des antiquaires les phases par lesquelles ils avaient dù passer pour arriver à une complète et brillante transformation. Nous serions heureux aujourd’hui de pouvoir contempler ces pieuses inspirations de la peinture chrétienne, nous y retrouverions l'expression profondément catholique qui caractérise l'architecture, nous y découvririons aussi quelques traits du symbolisme admirable inventé par l'esprit de foi. Mais non, des barbares ont passé leur brosse sale et déshonorante sur toutes ces beautés, et les ont fait disparaitre pour toujours sous leur corrosive peinture. Maleville nous dit dans sa Troisième Centaine , an 290 : « Sainct Gaubert fust evesque de Caors après sainct Genulphe. Tous les deux avecqué sainct Urcisse et sainct Ambroise, aussi par après evesques dudict Caors, se voyent peints dès plusieurs sièeles en l'une de ces belles coupes de la vouste de l'église cathédrale avec le nom soubz chaque peinture. » La nef est entièrement abritée par les deux immenses coupoles. L’abside destinée à former le chœur du chapitre se trouvant beaucoup trop étroite, on s’est vu obligé d'empiéter sur la nef, jusque sous la partie centrale de la seconde voûte. Le rond-point du chevet, de mème que les chapelles absidales, ne date que de la fin du onzième siècle et du commencement du douzième. Toute cette portion de la cathédrale offre beaucoup de ressemblance avec la manière dont les cou-

poles sont bâties; cependant l'architecture en est plus régu-

lière et plus ornée, ce qui semblerait ‘indiquer une époque plus récente. Les formes des ouvertures sont plus correctes; on a établi dans plusieurs endroits de belles colonnettes et des moulures d’une exécution riche et soignée. L'abside, juxta-posée au rectangle formé par la base des deux coupoles, se continue sur un axe différent. Cette circonstance, reproduite dans plusieurs édifices d'une haute perfection monumentale , atteste une intention formelle; on voulait exprimer ainsi l’acte solennel de la Rédemption : Æ£ inclinato capite tradidit spiritum.

La voûte qui recouvre l’abside est ogivale, et fut élevée en 1293. « Alors, dit M. Calvet, fut construite cette belle voûte ogivale qui, prenant pour base les colonnes du onzième siècle , s'élève au-dessus de l’abside et la couvre de ses élégantes nervures. Fier de l'inspiration qui l'arrachait aux vieilles traditions, l'architecte utilisa sans doute l'œuvre de ses devanciers ; mais s’isolant aussitôt de ce support forcé, il moula en colonnes sveltes et groupées le lourd pilastre roman. Les fenêtres, décorées par une dentelure gracieuse, ‘ jetèrent à flots la lumière dans le sombre édifice que l’ancienne et pieuse ferveur avait orné de rares ouvertures, en mémoire du luminare cryptæ de l'oratoire souterrain. L’action du Jour pouvait affaisser l'ensemble de l'édifice, des vitraux peints adoucirent cette clarté brillante, et, dans leur mosaique variée, retracèrent les actes des saints et l'histoire divine.

« Deux étages de vastes fenêtres à ogives, tréflées et divisées par de légers meneaux, remplissent le vide qui se trouve -entre les supports des nervures de la voûte et ne sont plus

que d'immenses cadres, aujourd'hui vides de leurs riches tableaux. Un seul fragment de ce vitrail précieux est resté sur place.

« Peu satisfait d’avoir éclairé l'abside, l'architecte voulut donner plus de jour aux coupoles, que la dernière époque romano-byzantine avait déjà rendues moins sombres, en faisant ouvrir deux fenêtres dans les arcades : de là, l’origine des troisièmes fenêtres placées au milieu des fenêtres romanes. On remarque avec intérêt que, pour se conformer au style général de cette partie du bâtiment, l’artiste nouveau a presque fait disparaître l’ogive des ouvertures pratiquées sous sa direction. Il s’est dédommagé de ces égards en jetant une

énorme et malencontreuse rosace à la place d’une fenêtre cin- | trée, nécessaire à la parfaite symétrie des constructions. »

On remarque plusieurs chapelles latérales dans la nef, ajoutées au plan primitif qu’elles modifient d’une manière fort peu gracieuse. Elles furent bâties dans le cours des treizième, quatorzième et quinzième siècles, telles que les chapelles secondaires de Sainte-Catherine, de Saint-Blaise et de la Sainte-Vierge. Dans cette dernière, on voit encore le tombeau du fondateur, Sicard de Montaigu, évèque de Cahors, et mort en 1300.

La cathédrale était ainsi terminée, quand arriva la construction du clocher. Ce n’est pas un monument remarquable, surtout si l’on considère qu’il fut entrepris à une époque fertile en merveilles architecturales. Une foule d’églises ogivales, fondées en même temps, présentent des tours plus élégantes et des flèches pyramidales de la plus ravissante beauté. Le style gothique a cependant laissé son empreinte

dans une foule de détails d’une exécution délicate. La masse lourde et sans mouvement se termine brusquement en une pointe obscure en charpente de mauvais goût.

Un narthex du douzième siècle, caché longtemps derrière une muraille et mis récemment à découvert par M. Calvet, est une des parties les plus curieuses de la cathédrale de Cahors. On a peine à se faire une idée de la décoration originale de ce remarquable portique. Toutes les sculptures sont traitées avec une perfection qui les rend rivales de celles de Moissac, depuis longtemps célèbres. Sur le tympan, la figure de Jésus-Christ est entourée du nimbe ovale, et se trouve accompagnée, à droite et à gauche, de personnages en adoration, vêtus de costumes variés, représentant les divers ordres de la hiérarchie céleste. L'artiste a déployé toute sa science et toute son habileté dans l'exécution de ces figures. Le Sauveur, d’une figure noble, debout, tient un livre à fermoir de la main gauche, et bénit le peuple de l’autre. La sainte Vierge est placée au-dessous de la statue de son divin Fils; elle est entourée des apôtres, placés dans de belles niches. Plusieurs sujets sont sculptés en bas-reliefs : on distingue sans peine le martyre de saint Etienne, le patron de la cathédrale, et, un peu plus loin, différentes scènes de la vie de saint Génulphe, premier évèque de Cahors. Toutes ces statues ou statuettes sont environnées d'ornements variés, d’une exquise délicatesse de travail. On a peine à concevoir la solidité des feuilles qui offrent un relief si prononcé, que le moindre choc les briserait infailliblement. Cette magique décoration semble suspendue et conservée comme par enchantement.

SALUT-PAIRRE

age

: un des monuments religieux les plus intéressants. Non-seulement sa grande façade, d’un

tes en coupoles, dans le genre de celles de Périgueux, de Cahors et de Loches, la placent au rang des édifices curieux dont la connaissance paraît indispensable pour suivre complétement les évolutions de l'architecture byzantine dans nos contrées. Des écrivains modernes ont jeté de l'obscurité sur sa véritable origine, en voulant la faire remonter à une époque beaucoup trop éloignée. On a prétendu que la façade était un

débris du temple élevé à Jupiter dans l'enceinte de la vieille

cité d'Angoulême : plusieurs explications des figures sculptéès à sa surface, avaient même été hasardées sans nul fondement. Sans vouloir admettre cette opinion, évidemment insoutenable, quelques personnes l'ont modifiée en disant qu'il y avait autrefois sur l'emplacement de la cathédrale actuelle, un templé consacré à quelque divinité païenne et qu'il fut converti en église, ou rebâti pour sa nouvelle destination, dans le temps où saint Martial vint prècher l’Évangile dans l’Aquitaine, c’est-à-dire vers le milieu du troisième siècle. Il est inutile de s'arrêter à une opinion qu’il est d’ailleurs aussi difficile de combattre que d'appuyer; nous pouvons affirmer qu'il ne reste aucune trace de ce temple primitif, et l’histoire architectonique de la cathédrale se trouve là dessus parfaitement d'accord avec les documents écrits qui sont parvenus jusqu’à nous.

La première église épiscopale d'Angoulême fut consacrée à saint Saturnin, martyr, par saint Ausone, l'apôtre de la ville et du pays circonvoisin. Ce glorieux évêque reçut pour prix de son apostolat la couronne du martyre, vers la fin du troisième siècle. Ses restes vénérés, déposés dans une église abbatiale, bâtie sous son invocation, ont été brülés en 1568, par les calvinistes, qui portèrent des mains violentes et sacriléges sur tant de monuments respectables.

La cathédrale fut profanée par les ariens, qui en chassèrent le pasteur orthodoxe et son clergé pour y célébrer les cérémonies de leur secte. Mais Clovis, après avoir tué de sa main leur chef Alaric dans les champs de Voclade et s'être emparé de la ville d’Angoulème, éleva sur le siége épiscopal

son Chapelain Aptone, et ordonna de reconstruire à neuf, en

FE 1ù

l'honneur du Dieu de Clotilde, l’église de la cité. Suivant la chronique d’Aïmar de Chabanais, moine de Saint-Cybard ; cette basilique fut dédiée à saint Pierre, vers l’an 570, par saint Germain, évêque de Paris, et saint Grégoire, évêque de Tours, qui, après la consécration de la basilique, ordonnèrent évêque de cette église, Mérère ou Machaire, homme recommandable, que l’histoire fait connaître comme trèséloquent et très-vertueux. Son mérite ne put le soustraire à un attentat ; il mourut empoisonné.

Des chartes fort anciennes nous apprennent que, ravagée par les Barbares, probablement par les Normands, la cathédrale fut réédifiée sous l'évêque Hugues I‘, vers 974. Les travaux se prolongèrent jusqu’en 1017, sous le règne de Robert le Pieux et l'épiscopat de Grimoard. La dédicace en fut faite solennellement à cette époque.

Enfin , en 1120, du temps de Louis le Gros et de Vulgrin IT de Taillefer, soit que la vétusté la fit tomber en ruines, soit que quelque catastrophe fût encore venue la bouleverser, soit qu'elle n’eût pas la grandeur et la majesté convenables, elle fut reconstruite entièrement, à primo lapide, par les soins de Gérard IT, évèque et légat apostolique, et en partie aux frais d'Ithier d'Archambaud, prêtre et chanoine d’Angoulème , l’un des hommes les plus riches de son époque et l’un de ceux qui sut faire le meilleur emploi de son immense fortune. Quelques écrivains, se mettant en opposition avec le texte significatif que nous venons de citer, veulent excepter le frontispice de la reconstruction générale; ils l'attribuent au monument élevé sous Clovis. T1 y a ici confusion des premiers principes de la critique archéologique; l'inspection

seule de l'édifice suffit pour détruire une semblable prétention. Toutes les parties caractérisées annoncent le douzième siècle, cette phase transitionnelle qui vit le style romanobyzantin passer insensiblement à un autre et enfin se transformer dans le style pur ogival, au commencement du treizième siècle.

Depuis le douzième siècle jusqu'aux troubles de religion, l'église de Saint-Pierre ne fit qu’accroitre sa splendeur par la munificence des seigneurs du pays, des comtes et des évéques, et voilà pourquoi plusieurs portions de l'édifice, telles que les bas-côtés du chœur et les fenêtres à ogives du côté méridional de la nef, ne paraissent pas en harmonie avec la sévérité antique et les voûtes en coupole de la basilique romano-byzantine.

En 1562, à la première entrée des calvinistes à Angoulême, la cathédrale fut entièrement dévastée. Il paraît qu'alors les destructeurs n’altérèrent pas l’ensemble de son architecture ; ils s’en dédommagèrent brutalement en brisant les autels, les croix, les statues et les vitraux, en déchirant les tableaux, les tapisseries et les vêtements sacrés, en volant tous les vases en or, en argent, les reliquaires et une foule d’autres richesses ; leur fureur sacrilége ne sut rien respecter. En 1568, ils osèrent violer les tombeaux, et, dans leur aveugle haine, ils renversèrent des pans de muraille, firent tomber une partie des voûtes, bouleversèrent toutes les chapelles ,etruinérent de fond en comble le grand clocher, qui, dans sa chute effrayante, écrasa l'église de Saint-Jean et la chapelle de Saint-Gelais. |

La cathédrale de Saint-Pierre eut de la peine à se relever

ANGOULÈME. | 99 de ses débris. On travailla à la restaurer dès la fin du seizième siècle; mais ce ne fut qu’à dater de 1628 qu’elle commenca à reprendre une partie de son ancienne splendeur. Les orands travaux qui furent faits alors à la lanterne ou coupole qui éclaire l’église par douze vitraux, à la voûte du chœur et à celle de la nef, sont dus aux soins et aux frais du doyen Jean Mesneau, comme nous l’apprenons par une note écrite de sa propre main. Il s’écrie avec üne joie naïve : « Que le tout soit à la gloire, louange et exaltation du saint nom de Dieu, et qu'il lui plaise recevoir les frais que j'ai faits, qui montent à dix mille esceus, et mon labeur durant sept années, et les avoir agréables, et de me donner sa sainte grâce en ce monde et sa gloire en son saint paradis avec les bienheureux ! »

Ces mots : Temple de la Raison, inscrits dans des temps de hideuse mémoire, et qu’on lit toujours en caractères mal effacés au-dessus de la grande porte d'entrée, prouvent que cette cathédrale eut encore à souffrir. Les perturbateurs de l’ordre religieux et social en firent disparaître tous les ornements intérieurs ; les ruines annoncent partout leur passage.

Nous donnerons maintenant quelques détails descriptifs sur les parties les plus intéressantes de la cathédrale d’Angoulème. Nous empruntons ces détails à une notice publiée récemment par M. Eusèbe Castaigne. Quoique cette église ne soit pas comparable à Saint-Front de Périgueux, ni à quelques autres édifices de la transition, son histoire mérite l'attention des archéologues studieux qui aiment à considérer toutes les constructions d'un caractère original, auxquelles on peut emprunter quelques données pour retracer les phases

générales de l'architecture chrétienne.

La facade paraît, au premier coup d’æil, divisée en cinq entre-colonnements, ou plutôt en cinq arcades allongées, dont l’une, celle du milieu, plus large et plus élevée que les deux autres, monte Jusque vers le sommet de l’entablement. Elles sont séparées par des colonnes dont la forme, moins trapue qu’à l’époque secondaire de l’architecture romano-byzantine, est déjà passablement élancée ; les chapiteaux, à feuillages variés, rappellent assez bien la corbeille d’acanthe du chapiteau corinthien.

Au pied de la grande arcade est la principale porte d'entrée, qui a été si gauchement restaurée sur la fin du dernier siècle, mais dont il reste une partie de l’ancienne archivolte. Plus haut se trouve la seule fenêtre du frontispice, ayant à droite et à gauche six figures debout, dont les deux inférieures sont placées dans des cintres. Au sommet de l'arcade, un cadre à peu près ovale entoure la statue de Jésus-Christ, que l’on a regardée longtemps comme la figure de Jupiter , dans l’idée où l'on était que la façade remontait jusqu’au paganisme. Cette statue est couronnée de flammes, pour exprimer, sans doute, l’ardeur de la charité et, peut-être encore, la lumière de la vérité qui brille dans l'Évangile. Comme à l'église de Saint-Trophime, à Arles, elle est accompagnée de la figure emblématique des quatre évangélistes, l’homme ou l’ange, l’aigle, le bœuf et le lion; dans l’archivolte on voit huit anges en adoration. Il y a de plus dix médaillons dans cette partie de l'édifice.

La partie inférieure des quatre autres arcades présente autant de cintres renfermant à leur sommet les douze apô-

tres, divisés trois par trois. A droite, dans une petite plate-

BRARY

bande, on voit une sorte de combat où figurent quatre cavaliers, dont les cottes de mailles et les casques pointus sont absolument conformes à ceux que le célèbre bénédictin dom Bernard Montfaucon nous donne comme appartenant au temps de la première croisade *. s

Le reste des entre-colonnements est subdivisé en douze cintres décorés de douze statues ; huit autres statues sont posées dans des niches sous les archivoltes des arcades. Sur la petite corniche qui règne au-dessus de ces arcades s’appuient six autres cintres ornés de vingt-un médaillons.

Un entablement droit, à corniche saillante supportée par quatre consoles, couronne tout l'édifice; c'est un exhaussement beaucoup plus moderne que les autres parties de la façade et tout à fait dans le goût de la renaissance. À ses extrémités s'élèvent deux campaniles élégants, de forme ronde et du même âge que l’entablement.

En terminant la description du frontispice de la cathédrale d'Angoulême, M. Eusèbe Castaigne fait observer qu'il serait très-possible que la plupart des statues et modillons prodigués sur sa surface fussent la représentation des pontifes qui ont occupé le siége de saint Ausone avant l’illustre Gérard II.

S'il en était ainsi, les quatre personnages effrayants placés au-dessus des espaces nus du premier et du cinquième entrecolonnement devraient être regardés comme les images hideuses des évèques ariens qui profanèrent la cathédrale pendant toute la durée du cinquième siècle. Deux de ces personnages paraissent assis sur une sorte de trépied, et l'un

* B. Montfaucon. Monuments, tome 1e", planche L et suiv.

d’entre eux saisit un serpent qui se jette sur son visage; les deux autres, debout et les cheveux hérissés, tiennent un reptile dans les mains. « Je n’attache aucune importance à cette interprétation, dit l'auteur précédemment cité, mais je pense néanmoins qu’elle peut présenter tout autant de vraisemblance que les Hercüle, prêtres de Cybèle, (alles et Archigalles de mes honorables prédécesseurs. » L'opinion de M. E. Castaigne est très-vraisemblable, et elle paraît appuyée sur les principes de l’iconographie du moyen âge.

L'intérieur de Saint-Pierre d’Angoulème nous offre un aspect peu agréable, à cause du manque d'unité. La perspective m'est pas riche et n'offre pas cette ordonnance pittoresque que l’on aime tant à voir dans les grandes églises. La nef unique est surmontée de trois coupoles, et les ares qui les séparetit ont une légère tendance ogivale. Voici la partie vraiment intéressante de l’église, avec la façade dont nous venons de donner l’esquisse. Ces voûtes singulières sont fort rares en France, et ne se rencontrent que dans certaines provinces assez voisines l’une de l’autre; l’ancienne collégiale de Loches, en Touraine, est l'exemple le plus rapproché du nord de la France. Les trois coupoles d'Angoulême s’élevaient primitivement au-dessus du toit, autant qu'on peut en juger par analogie. L'hypothèse iei n’est pas sans fondement, car les murs de la nef ont été exhaussés postérieurement pour supporter le toit en charpente. Comme à Périgueux, on crut ne pas pouvoir autrement préserver ces voûtes de l’infiltration des eaux pluviales.

Le chœur est terminé par un abside semi-cireulaire , et

l'espace compris entre le chœur et la nef est éclairé par une

lanterne dominant sur le toit et percée de douze fenêtres en plein cintre. Les deux bras du transsept étaient autrefois plus étendus qu'ils ne le sont aujourd'hui, et à l’extrémité de chacun d'eux s'élevait une coupole. Ces deux grandes voûtes latérales étaient surmontées de deux hautes tours, dont l’une subsiste encore aujourd'hui. Cette tour, carrée et fort élevée, terminée par une pyramide à quatre pans, comme un grand nombre de tours romano-byzantines, est fort remarquable. On l'aperçoit de plusieurs lieues, au haut de l'éminence qui porte la ville; elle y paraît comme le grand mât d’un navire. Quel effet merveilleux l’autre grand clocher ne devait-il pas produire à cette époque, où le célèbre André Duchène dit qu'il était l’une des plus hautes tours et aiguilles de France!

Les bas-côtés du chœur n'entraient pas dans le plan primitif et ne paraissent avoir été ajoutés au corps du monument que vers le quatorzième siècle. Les fenêtres à meneaux semblent indiquer assez positivement cette époque. Les arcades qui règnent autour du chœur n'ont été percées et restaurées qu'après coup, et voilà pourquoi les retombées des voütes ogivales des bas-côtés se raccordent si mal avec les piliers de séparation.

Si nous devions assigner un rang à la cathédrale d’Angoulème parmi nos édifices religieux qui ont la même destination, nous ne croirions pas pouvoir lui donner une place très-élevée comme monument de haute architecture. Mais si nous la considérons sous un autre rapport, au point de vue artistique et archéologique, elle est sùrement d'une valeur peu commune, et elle doit prendre position à côté des œuvres les

plus importantes que nous ait léguées le moyen âge.

NOTRE-DAUE

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