LE MT
| "ÉPOQUE de l'introduction du christianisme à \ Lapurdum , nom primitif de Bayonne, est en . < tièrement incertaine. Les populations du pays % qui l'environnent restèrent longtemps indociles ] au joug de la foi, et quoique l'Évangile leur eùt été annoncé dès la fin du quatrième siècle, en 381, par
un évêque nommé [tcassicus , suivant une vieille charte
d’abbaye, mentionnée dans la chronique de Compaigne , au- ? Le) ?
teur qui écrivait, en 1660, avec une judicieuse critique; ce- > » J ;
pendant les Bayonnais révèrent comme leur premier apôtre
le martyr saint Léon, missionnaire plein d’ardeur et d’élo-
quence, né en Normandie, et contemporain de Rollon. Sui-
vant sa légende, qui abonde en faits merveilleux, il vint,
au commencement du dixième siècle, prêcher la bonne nouvelle aux habitants de la côte cantabrique, presque tous adonnés à la piraterie et au plus hideux polythéisme. Pour prix de ses efforts, il reçut la couronne du martyre. Quelques esprits difficiles, furieux de ses saintes remontrances, ameutèrent la multitude contre le serviteur de Dieu, qui fut décapité sur les bords de la Nive.
Le territoire de Bayonne fut la proie de toutes les invasions successives des barbares descendus du Nord. En 406 parurent les Alains, comme les précurseurs des innombrables légions qui devaient bientôt inonder l’Europe entière. En 419, les Wisigoths s’établirent dans la Novempopulanie, et en demeurèrent tranquilles possesseurs jusqu'à ce qu'ils en fussent chassés par les armes victorieuses de Clovis. Vers 588 arriva l'invasion des Vascons, ou Basques de la Haute- Navarre. Bientôt après, en 602, une armée formidable, envoyée par les rois Thierry et Théodebert, remit la contrée sous la puissance des Francs. Enfin, vers 841, quelques chefs normands pénétrèrent dans l’Adour, et s'étant emparés de Bayonne, qui devint le point de départ de leurs expéditions armées , ils se rendirent assez redoutables pour soutenir une longue lutte contre les dues de Vasconie, qui ne parvinrent à les expulser ou à les soumettre que vers la fin du dixième siècle *.
A cette époque, la foi chrétienne, restaurée par les prédi-
* On pourra consulter un travail savant plein de faits et d'intérêt, publié par le colonel Gleizes, dans le tome v des Mémoires de la société archéologique du midi de la France. Nous y avons puisé les détails les plus impor-
tanits de cette notice.
cations de saint Léon , amena dans le pays une transformation sociale, des mœurs plus douces, un régime régulier. Dans le cours du douzième siècle, Lapurdum, au milieu de vicissitudes sans nombre , changea son nom contre celui qu'elle porte actuellement, en lempruntant à deux mots biscayens , bdia-ona, qui signifient bonne baie.
« Il n’est resté des temps barbares, dit le colonel Gleizes dans un style animé, que des traces de camps fortifiés. Mais nous voici arrivés à une époque de renouvellement et de triomphe , où le christianisme , fort de ses croyances, inspiré par l'art revenu d'Orient avec les croisés, a posé de toutes parts en Europe les fondements de ses immortelles basiliques. Celle de Bayonne fut commencée vers le milieu du douzième siècle, sous le dernier duc de Guienne; travail immense qu'une génération entreprend , et qui est l’œuvre d'une grande époque : c'était à d’autres temps et à un autre peuple qu’il était réservé d'assister à sa consécration. Sous un ciel souvent voilé par les brumes de l'Océan, ce symbole vénérable du christianisme apparaît de loin, sombre, noirei par le temps, au milieu d’un site frais et riant, où la nature semble avoir voulu rapprocher tout ce qu’elle a de gracieux et d'imposant. »
Le plan de la cathédrale de Bayonne est grand et régulier; il est à trois nefs, mais le transsept n’est indiqué que par l’espacement des travées à la naissance du chœur. Ce plan mérite de figurer parmi les modèles les plus remarquables de l'architecture du moyen âge. La plus grande longueur de l’église, intérieurement, est de soixante-dix-huit mètres ; sa
largeur, non compris les chapelles, est de vingt-huit mètres,
La détermination des époques diverses auxquelles appartiennent la fondation de la cathédrale et la construction des parties les plus considérables , est très-intéressante pour l'histoire de l’art. Ce travail a été fait consciencieusement par le chanoine Veillet, dans de longues recherches rédigées avec soin mais restées manuscrites. Les dates concordent parfaitement avec les styles d'architecture, et la science peut recevoir ici une nouvelle confirmation dans ses principes de critique. L'église a été fondée en 1140 ou 1141, ainsi qu'il résulte d’une enquête faite en 1152, et consignée au Livre d'Or, recueil des actes capitulaires, ainsi appelé de sa riche couverture. Le chœur et l’abside remontent, dans leurs portions les plus belles, à ce même douzième siècle. Une partie du clocher et les basses nefs furent bâties dans les premières années du quatorzième siècle. Dès l’année 1335, la haute nef était en construction, et la preuve en est tirée de la présence, en deux endroits de la voûte, des armoiries du cardinal Guillaume Gaudin. Ce cardinal, mort en 1336, énonce dans son testament les sommes qu'il avait données peu de temps auparavant pour entreprendre les arcades de la voûte principale et de la voûte du transsept, ainsi que pour placer des vitraux peints. Les dernières travées de la nef ne doivent pas remonter au delà des premières années du quinzième siècle, comme l’indiquent suffisamment les caractères plus récents de l'architecture ogivale prismatique, et comme le démontre le placement des armoiries d'Angleterre et celles de France, tellement rapprochées qu’elles doivent se rapporter à l'époque de 1430, lorsque les prétentions du roi d'Angleterre
eurent été confirmées par le faible Charles VI; alors l’écu
britannique fut écartelé des trois fleurs de lis. Enfin le elocher, commencé en 1501, fut continué en 1515 jusqu’en 1544; le pavillon qui le couvre est de 1605.
L'intérieur de la cathédrale de Bayonne est remarquable par la grandeur de ses dimensions et la parfaite harmonie de ses formes. On y reconnait promptement ce cachet de noblesse et de grandeur propres à l'architecture qui y domine. Cependant les dispositions essentielles sont moins légères et moins hardies que dans quelques autres monuments du même style et de la même époque. Les architectes inconnus de cette œuvre de plusieurs siècles semblent avoir été surtout préoccupés des conditions de durée et de stabilité. Ce n’est plus la grace de Saint-Just de Narbonne et de Sainte-Cécile d'Albi, mais c’est toujours la même fermeté dans les lignes , la même symétrie dans les coupes, les mêmes rapports de nombre. Si les ornements ont été répandus avec une certaine sobriété, ceux qui existent sont traités avec talent; la sculpture y a déployé ses trésors de goût et d'élégance. La délicatesse et le fini du travail se font spécialement remarquer dans les découpures de la galerie, les nervures des voûtes, qui sont d’une grande correction, et les roses des deux bras de la croix, qui brillent de toute la beauté des plus radieuses fleurs gothiques. Il règne dans tout l’intérieur de cette cathédrale un demi-jour mystérieux , favorable au recueillement et à la prière. Les vitres du chœur, placées depuis peu, en laissant pénétrer une lumière trop abondante et trop vive, détruisent en partie, pour le chevet de l’église, ce charme secret qui plait tant aux âmes méditatives.
L'église entière est portée sur deux rangs de piliers carrés,
dont six se distinguent des autres par leurs fortes proportions : ils ont plus de deux mètres sur chaque face. Plusieurs colonnettes, groupées autour de la masse des piliers quadrilatéraux, sont surmontées de chapiteaux variés, à la hauteur du plan d’imposte des chapelles. Des arêtes ogivales, partant de chacun de ses appuis, s’élancent jusqu’à la clef des voûtes, à une élévation si considérable, que l’on distingue à peine les médaillons ciselés aux armes d'Angleterre portant les trois léopards. Autour de la nef et du chœur , à la hauteur de la naissance des grandes arcades , marquée par les chapiteaux qui couronnent les pilastres , règne une belle galerie , percée elle-même d’arceaux en ogives et décorée de colonnettes et de trèfles. Le triforium ainsi disposé ne serait pas indigne de figurer au nombre des plus curieux du même âge. Il offre toute la pureté du style le plus irréprochable; il lui manque seulement d'être transparent.
Le bas-côté de l’église qui s'appuie sur le cloître n’a point de chapelles intérieures. Aussi les collatéraux offrent-ils une largeur assez développée, surtout au chevet, qui a la forme d’un hémicycle, entouré de cinq belles chapelles absidales semi- circulaires. La nef latérale gauche présente un rang de chapelles accessoires ; elles sont établies avec beaucoup d’intelligence; elles font partie du système de contre-forts destinés à soutenir l'édifice. Dans la chapelle de Saint-Léon on voit des sculptures en pierre qui peuvent être attribuées à la renaissance, et dont les sujets sont assez curieux. On distingue un groupe nombreux d’anges agenouillés, portant des flambeaux; un autre groupe représente quatorze personnages . qui jouent de divers instruments de musique, où l'on r'e-
marque une sorte de violoncelle, une cornemuse et ce qu'on appelle vulgairement un tambour basque. Dans un encadrement voisin, le Père éternel, dans une posture pleine de majesté, est entouré d’anges qui tiennent des encensoirs, de lions ailés qui figurent les animaux symboliques de l’Apocalypse, et d’une multitude de saints et de bienheureux qui composent la cour céleste. Deux évangélistes, sculptés en haut relief, sont debout à chacune des retombées des archivoltes. Ce travail est riche de détails et d'expression.
Un assez grand nombre de fenêtres sont encore garnies de verrières peintes de diverses époques, depuis le treizième siècle jusqu'au dix-septième. Ces vitraux ne sont pas dans un état de conservation et d’intégrité parfait. Leur mérite aurait pourtant bien dû leur faire trouver grâce devant les principes funestes de destruction qui ne tendaient à rien moins qu’à dépouiller tous nos monuments religieux de la France, de ce qui fera l’une de leurs plus brillantes gloires aux yeux de générations plus éclairées. Parmi les vitres du seizième siècle, on estime particulièrement celles de la chapelle Saint-Jérôme, où l’on voit les armes de François I”, avec la salamandre, son symbole.
L'extérieur de la cathédrale de Bayonne est extrêmement austère. L’œil est frappé de la lourdeur des masses, qui n’est dissimulée par aucun artifice de construction. La tour ne prend point ce mouvement qui produit tant d'effet dans la perspective d’un grand édifice, et une foule de lignes irrégulières qui se heurtent et se brisent contribuent encore à diminuer l'harmonie de l’ensemble. La façade du côté de l’é-
vèché n’a jamais été terminée. L'entrée latérale, sur la place
publique, est précédée d’un narthex élevé de plusieurs degrés pour atteindre au niveau du parvis. C’est une espèce de dais ou de pavillon , soutenu sur des arcs ogiviques , qui viennent s'appuyer sur deux pilastres chargés de niches d’une exécution délicate.
Le cloître qui accompagne cette cathédrale forme une construction accessoire fort remarquable, soit à cause de son architecture, soit à cause de sa conservation. Il est analogue à ceux d’Arles et d'Elne , mais il présente des particularités propres à intéresser les antiquaires. Un accident avait fait craindre pendant quelques instants pour sa solidité. Sur les dessins du colonel Gleizes et sous son habile direction, des travaux de consolidation et de restauration ont assuré pour longtemps la possession de ce précieux monument à l'étude et à l’admiration des amis de l'architecture religieuse et nationale.
HOTRE-DAME
"ÉTUDE attentive des cathédrales élevées au moyen àge est bien propre à exalter l'esprit et le sentiment religieux. Elle révèle un si noble enthousiasme , un si pur dévouement, que la froide indifférence de notre siècle en
est vivement émue. La société actuelle a peine à comprendre les œuvres généreuses de la foi, parce qu’elle possède seulement quelques pâles étincelles de ce feu sacré qui embrasait autrefois tous les cœurs, en illuminant les intelligences. Un égoïsme glacial semble avoir tari la source des grandes pensées et des belles actions: cependant le spectacle des immortels travaux de générations mieux in-
spirées , produit une vive impression, dont on ne peut se dé-
| Ca +5 ur À He à . TL: ve 2.2 A :
fendre, parce que notre nature applaudit comme instinctivement à tout ce qui dépasse la mesure ordinaire des forces humaines.
Quand on voit, pour la première fois, la cathédrale de Chartres, on ressent une émotion indéfinissable , produite par la réunion de pensées de tout genre et de sensations étranges , qui vous ébranle jusque dans les plus intimes profondeurs de l'âme. I1 y a tant de majesté, tant de grandeur dans ce glorieux édifice, un caractère religieux si imposant, un cortége de souvenirs pieux et illustres si distingué, une expression si saisissante dans toutes les parties qui le composent, que l’esprit en est transporté hors de lui-même. On reconnaît là, sans nulle difficulté, la maison de Dieu, et l'œil y est ébloui, comme par une apparition des merveilles célestes. Nous trouvons dans cette enceinte noircie par les siècles, si jeune encore néanmoins de grâce, de jeunesse , de poésie, un concours de beautés éminentes qu'il est impossible à la parole humaine de rendre convenablement. Le langage humain est obligé de procéder en décomposant, pour peindre les pensées de l’esprit; il agit en cela comme Panatomiste qui scrute, le scalpel à la main, les prodiges de l’organisation humaine; il arrivera sans doute à décrire exactement, minutieusement toutes les formes qui passeront successivement à son examen, mais qui pourra reproduire cet ensemble palpitant, cette harmonie générale, ce tout animé, cette admirable union des membres, qui chez l'homme constitue la vie, et qui, dans un monument, exprime, aux yeux du chrétien, la mens divinior qui y ré-
side, comme dans son tabernacle ?
Nous pouvons seulement prononcer ces paroles : « La cathédrale de Chartres est un des plus prodigieux chefs-d'œuvre de l’architecture catholique ! »
Une réflexion se présente naturellement à notre esprit, en contemplant Notre-Dame de Chartres ; c'est que presque tous nos grands monuments de style ogival sont dédiés à la bienheureuse Vierge. Citons seulement les cathédrales d'Amiens, de Reims, de Paris, de Rouen, de Strasbourg , de Bayeux et de Coutances. Il y avait à l’époque où ce style florissait d’une manière si vigoureuse, un amour inépuisable dans tous les cœurs pour la glorieuse Mère de Dieu , la divine patronne des àmes pures, la consolatrice des afiligés, la reine des élus! Les sentiments des populations catholiques se traduisaient en monuments élevés à sa gloire, comme témoignage de reconnaissance pour des bienfaits nombreux , comme prières afin d'en obtenir de nouveaux. Nous avons une vive joie à consigner ici, comme nous l’avons fait plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage, les marques de la profonde vénération et de l’entière confiance que les chrétiens ont toujours manifestées envers la très-douce et immaculée Vierge Marie. Les hommages que nous lui rendons de nos jours sont donc une tradition de famille, que les âmes bien nées se font un devoir et un bonheur de continuer.
Avant de commencer l’histoire des diverses constructions de la cathédrale de Chartres, nous ne pouvons nous dispenser de faire connaître un fait très-intéressant, qui s’est renouvelé souvent plus tard , mais qui s’est accompli en premier lieu à Chartres. Nous y trouvons un exemple de ce zèle ardent qui
animait les cœurs fidèles, quand il s'agissait de la construc-
tion d’un édifice chrétien. Ces détails sont empruntés à une lettre écrite en 1145, aux religieux de l’abbaye de Tuttebery, en Angleterre, par Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur-Dive, en Normandie. Cette lettre curieuse a été insérée dans les Annales bénédictines, traduite, il y a quelques années, par M. Richome et publiée dans les mémoires des antiquaires de Normandie *.
« C’est un prodige inouï , dit-il, que de voir des hommes puissants, fiers de leur naissance et de leurs richesses, accoutumés à une vie molle et voluptueuse, s'attacher à un char avec des traits et voiturer les pierres, la chaux, le bois, et tous les matériaux nécessaires pour la construction de l’édifice sacré. Quélquefois mille personnes, hommes et femmes, sont attelées au mème char, tant la charge est considérable, et cependant il règne un si grand silence, qu’on n'entend pas le moindre murmure. Quand on s’arrète dans les chemins, on parle, mais seulement de ses péchés dont on fait confession avec des larmes et des prières; alors les prètres engagent à étouffer les haines, à remettre les dettes, etce., etc. S'il se trouve quelqu'un assez endurci pour ne pas vouloir pardonner à ses ennemis, et refuser de se soumettre à ces pieuses exhortations, aussitôt il est détaché du char et chassé de la sainte compagnie.
« Haïimon rapporte ensuite que ces travaux s’entreprenaient principalement durant la belle saison; que pendant
* M. de Caumont l’a citée dans la quatrième partie de son Cours d’Antiquités Monumentales; nous en avons cité nous-même quelques fragments dans notre volume sur l’Archéologie chrétienne.
la nuit on allumait des cierges sur les chariots, autour de l’église en construction, et qu'on veillait en chantant des hymnes et des cantiques.
« Enfin il nous apprend, et ceci mérite d’être noté , que ce pieux usage de se réunir pour travailler à la construction des églises, ayant pris naissance à Chartres, se continua pour une foule d’autres églises, surtout dans les lieux où l’on élevait des temples sous l’invocation de la sainte Vierge. *»
On trouve aussi dans une lettre de Hugues, archevêque de Rouen, écrite à Théodoric ou Thierry, évèque d'Amiens, en 1145, des détails sur ces grandes réunions d'ouvriers bénévoles, qui faisaient vœu de travailler à l’œuvre des cathédrales, en esprit de pénitence et de mortification. « Les habitants de Chartres, dit l'archevêque de Rouen , ont concouru à la construction de leur église en charriant des matériaux ; Notre-Seigneur a récompensé leur humble zèle par des miracles qui ont excité les Normands à imiter la piété de leurs voisins. Nos diocésains, ayant donc reçu notre bénédiction, se sont transportés à Chartres où ils ont accompli leur vœu. Depuis lors, les fidèles de notre diocèse et des autres contrées voisines ont formé des associations dans un but semblable; ils n’admettent personne dans leur compagnie , à
moins qu’il ne se soit confessé, qu'il n'ait renoncé aux ani-
* Hujus sacræ institutionis ritus apud Carn otensem ecclesiam est inchoatus, ac deindè in nostrd virtutibus innumeris confirmatus, postremô per totam ferè Northmanniam longè latèque convaluit, ac loca per singula Matri misecordiæ dicata, præcipuè occupavit. (Annal. Benediet. tom. vi, page 394.)
mosités et aux vengeances et ne se soit réconcilié avec ses ennemis. Cela fait, ils élisent un chef sous la conduite duquel ils tirent leurs chariots en silence et avec humilité *. »
C'était donc par ces admirables moyens que nos grandes églises s'élevaient vers le ciel : on peut bien dire certainement qu’elles sont l'œuvre des populations chrétiennes. On peut encore ajouter qu'elles sont la traduction en pierre des pensées et des sentiments dont elles étaient universellement animées. Voyez toutes ces cathédrales qui se dressent comme par enchantement! La prière des générations catholiques monte au ciel avec les flèches élancées. La foi religieuse s’épanouit dans cette belle floraison architecturale qui semble
porter à Dieu l'espérance et le parfum de toutes les âmes !
Et pourtant, malgré cette ardeur des populations, la construction des monuments religieux durait quelquefois plusieurs âges d'homme. Cela se conçoit. Comme à cette époque on avait foi dans une religion immortelle , on croyait à l’avenir et l’on ne se laissait pas aller à l’idée malheureuse de ne faire qu’une mesquine improvisation dans le désir de jouir plus tôt, ou dans la crainte que l'œuvre ne serait jamais terminée. On commençait toujours sur un vaste plan, et quand les ressources de la contrée venaient à s’épuiser, on suspendait les travaux, et on léguait avec confiance aux générations futures le soin d'achever la maison de Dieu. La pos-
térité recueillait toujours avec amour le saint héritage , et les
* Le Bœuf, remarques sur Le tom. vi des Annales bénédictines de dom Mabillon, publié par dom Martenne; Mercure de France, juin 1739, page 1290.
fils poursuivaient à peu près sur le même plan les travaux sacrés commencés par leurs pères. *
Le christianisme fut annoncé pour la première fois, dans le pays chartrain, par saint Savinien et saint Potentien, qui furent en même temps les fondateurs de l’église métropolitaine de Sens. Leur disciple, saint Aventin, est reconnu comme le premier évèque de Chartres. Il fut chargé de gouverner les fidèles nouvellement convertis et d'augmenter le nombre des chrétiens dans cette contrée. Il bâtit l'église épiscopale, vers la fin du troisième siècle. Cette basilique primitive s'élevait sur l'emplacement de la cathédrale actuelle. La persécution sévit à Chartres comme dans toutes les provinces du vaste empire romain; elle y fut terrible. Plusieurs chrétiens scellèrent leur foi par l’effusion de leur sang, et le lieu de leurs réunions fut entièrement détruit. Enfin, la paix refleurit sous l'empire de Constantin, et les chrétiens, profitant de la protection qui leur était assurée par la conversion de ce grand prince, se hätèrent de rétablir l’église épiscopale. Ce second édifice, sur lequel nous ne possédons aucun document historique étendu, fut ruiné par le feu en 858, quand les Normands pénétrèrent à Chartres, sous le prétexte d'y recevoir le baptème et de rendre les honneurs de la sépulture à Hasting, leur chef, qu'ils supposèrent mort. Ces bardis pirates, pour lesquels tous les moyens étaient légitimes quand il s'agissait de démolir et de piller, qui savaient également employer la fourberie et la violence, une fois introduits dans
* M. l'abbé Rabion, rapport sur la cathédrale de Chartres, dans les Annales de la Société archéologique de Touraine.
la ville, mirent tout à feu et à sang, sans que la cathédrale pût échapper à leurs fureurs sacriléges. Cet incendie nous fait soupçonner que cette église ‘était construite seulement en bois, ou du moins que cette matière y dominait, selon les procédés usités à cette époque dans l'édification des monuments chrétiens, au témoignage de saint Grégoire de Tours.
L'église de Chartres jouissait d’une tranquillité profonde, quand les fléaux de la guerre vinrent de nouveau répandre dans le pays le trouble et la confusion. Pendant la guerre que Thibault de Tricheur, comte de Chartres et de Touraine, soutint contre Richard, due de Normandie, elle devint la proie des flammes, en 973. Enfin en 1020, un incendie dont on ignore les causes et qu’on présume avoir été occasionné par la foudre, embrasa rapidement presque toute la ville, et l’église épiscopale ne put échapper à la calamité commune. Elle fut complétement réduite en cendres , ce qui prouverait encore qu'elle avait été restaurée selon les principes de la construction première. Ce malheur arriva sous l'épiscopat de Fulbert, que tous les historiens nous font connaître comme un homme plein de vertus et de talents, entouré du respect et de la considération générale.
Ce saint et zélé prélat se livra avec toute l’ardeur possible à la restauration de sa basilique. Il commença par s'imposer de généreux sacrifices : il donna pendant trois années consécutives tous ses revenus , ainsi que ceux de la mense capitulaire. Chacun s’empressa d’imiter un si touchant exemple : les rois de France, d'Angleterre, de Danemarck, le comte Eudes de Chartres, Richard duc de Normandie, Guillaume
duc d'Aquitaine et beaucoup d’autres seigneurs donnèrent
libéralement pour aider à l'œuvre du saint édifice. Grâce à ces libéralités, d'immenses ressources furent assurées à Fulbert. Les bourgeois, les marchands, les artisans de la ville, enfin tous les habitants du pays chartrain et des lieux circonvoisins voulurent contribuer suivant leurs moyens à la construction du monument, les uns par leurs cotisations, les autres par leurs travaux manuels.
Ainsi aidé par de puissants auxiliaires , l'évêque commença les travaux avec le plus vif empressement. Mais malgré son zèle animé et les immenses secours qui l’aidaient, Fulbert mourut lorsque les travaux n'étaient pas encore très-avancés, en 1029. Aussi devons-nous considérer comme une fable l'opinion des historiens qui regardent la plus grande partie du monument actuel comme devant être rapportée au temps de cet évêque. Cette erreur grossière se réfute d’elle-mème quand on se donne la peine de jeter un coup d’œil sur l’édifice, dont l'architecture appartient évidemment à une époque postérieure. Il n’y a que les eryptes ou grottes souterraines, comme les appelait l’évêque Fulbert lui-même, qui puissent être attribuées aux travaux du onzième siècle. Les autres parties de l’église ne peuvent pas remonter au delà du douzième siècle, excepté cependant quelques fragments qui appartiennent à l’architecture romano-byzantine secondaire. Plusieurs faits rapportés par M. de Jolimont viennent à l'appui de ceite assertion et concourent à prouver que si l'édifice bâti par Fulbert fut achevé en huit ans, ce ne fut qu'un édifice provisoire, ou, ce qui est plus vraisemblable encore, que la construction de la cathédrale resta longtemps
suspendue, et qu'on ne s’en occupa sérieusement que depuis
la fin du onzième siècle jusqu'au milieu du treizième, époque à laquelle il paraît que cette église fut seulement terminée.
De nombreuses erreurs ont été commises dans l'indication des dates pour les portions les plus importantes de la cathédrale de Chartres, et M. Gilbert, dans une notice assez développée sur ce monument, n’en est pas exempt. Si nous voulions donner exactement l’âge des membres de l’église les plus considérables, nous croirions pouvoir les fixer de la manière suivante. Au douzième siècle il faut attribuer le portail occidental avec ses statues et ses diverses moulures romano-byzantines , telles qu’on les exécutait durant la phase transitionnelle. Au treizième siècle on doit rapporter les nefs presque tout entières , les admirables portiques latéraux, ainsi que le chœur et les transsepts. L'examen des parties extérieures vient confirmer le résultat de l'observation de l'édifice à l’intérieur , et fournirait de nouvelles preuves s’il pouvait rester le plus léger doute. Les formes architectoniques présentent des caractères d’une valeur incontestable.
Après la dédicace solennelle qui fut faite en 1260, par Pierre de Maincy, soixante-seizième évèque, où l’on plaça l’église sous l'invocation de la sainte Vierge, à la demande du saint roi Louis IX, il restait encore beaucoup de détails à conduire à un entier achèvement. La tour du nord ne fut terminée qu’à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième; les bas-reliefs et la galerie sculptée qui entourent le chœur ne datent aussi que du seizième siècle, et l’on
pourrait encore indiquer d’autres dates pour diverses parties
de l'édifice qui portent le signe de restaurations faites à toutes les époques du style ogival.
Dimensions principales de la cathédrale de Chartres : longueur, cent vingt-huit mètres soixante-quatre centimètres ; largeur, trente-trois mètres quarante-sept centimètres ; hauteur sous voûte, trente-quatre mètres trente-cinq centimètres; longueur du transsept, soixante-trois mètres trentesept centimètres ; hauteur du clocher vieux, cent douze mètres quinze centimètres ; hauteur du clocher neuf, cent vingt-deux mètres dix centimètres ; largeur de la façade principale, trente-sept mètres cinquante centimètres.
Pendant toute la durée de la période architectonique romano-byzantine, on éleva généralement les églises sur des cryptes ou lieux souterrains, le plus souvent consacrés par des souvenirs anciens ou par les prières des premiers néophytes. On a prétendu que les cryptes de Chartres avaient remplacé une grotte druidique dans laquelle les Celtes rendaient un culte à la Vierge-Mère, qui devait enfanter le Sauveur du monde, sous ce titre : Virgini Parituræ. Éclairés par une lumière surnaturelle , ils attendaient le salut moral et intellectuel de cette Vierge, dont parle en termes si admirables le prophète Isaïe. Quoi qu'il en soit de cette tradition, qui peut bien être révoquée en doute, les chrétiens du moyen âge eurent une dévotion singulière pour Notre-Dame de Chartres. La chapelle qui lui était dédiée dans les cryptes était entourée d’ex-voto et d'autres signes authentiques de la piété reconnaissante. La confiance en la sainte Vierge a-t-elle jamais été vaine? Outre cette chapelle, plus somp-
tueusement décorée que toutes les autres, on en comptait
CHARTRES. 999 treize disposées assez régulièrement dans les parties latérales. C'est là qu'on trouvait le Puits des Saints forts, ainsi nommé parce que, au temps de la persécution, sous le gouverneur romain Quirinus , on y précipita le corps d’un grand nombre de martyrs courageux. Dans un des côtés, à droite, on trouve encore une cuve baptismale en pierre, dont la forme élégante indique assez le commencement du onzième siècle. Les cryptes de la cathédrale de Chartres portent clairement les caractères des constructions du temps de Fulbert, et doivent être placées au nombre des travaux de ce genre les plus considérables et les plus curieux à étudier. Elles consistent en deux longues nefs, couvertes de voûtes en arêtes, auxquelles on peut descendre par cinq escaliers différents.
En pénétrant dans l’intérieur de ce temple, dit M. Gilbert, auteur d’une notice historique sur la cathédrale de Chartres, on se livre nécessairement aux sensations que son aspect fait naître. L'admiration y devient, pour ainsi dire, contemplative, et pénètre l’âme d'un pieux recueillement. Sa vaste étendue, sa noble simplicité, la hauteur de ses voûtes, le jour mystérieux qui perce à travers les magnifiques vitraux peints, produisent un effet magique qui n’est pas sans intérêt et sans charmes. La sévérité de style, observée tant à l'extérieur qu’à l’intérieur du vaisseau, ne lui a rien fait perdre de cette hardiesse et de cette grâce qui distinguent si éminemment l'architecture gothique.
Cinquante-deux piliers isolés forment l'ordonnance pittoresque du chœur , de la nef, du transsept et des bas-côtés,
et trente-six massifs, liés par les murs qui en déterminent la
circonférence, soutiennent l'édifice dans toute son étendue. Les piliers libres, cantonnés de quatre colonnes demi-engagées, sont surmontés de chapiteaux de forme riche et variée. La végétation capricieuse des monuments de la fin du douzième siècle s’y fait encore distinguer au milieu des feuillages plus sévèrement imités de la nature au commencement du treizième. L'art chrétien y a jeté, avec cette grâce naïve qui forme un de ses mérites, des branches d’arbre coupées dans nos bois, avec ces mille fleurs cueillies dans nos champs. La flore murale du treizième siècle est peut-être moins variée que celle du quatorzième , mais déjà cependant quel heureux choix des formes les plus élégantes, quelle science dans leur disposition symétrique !
Les arcades en ogive, à l'exception d’un petit nombre, sont très-bien dessinées et surmontées de galeries admirables. Les arcs, couronnés de trèfles, de fleurs crucifères et de rosaces, font comme une ceinture qui presse le milieu du corps de la basilique. Au-dessus du triforium s’élancent de larges et hautes fenêtres. Nous ne ferons qu'indiquer les légers meneaux qui les divisent en plusieurs compartiments , et qui s’épanouissent à leur sômmet en formes gracieusement arrondies, pour nous arrêter un instant à contempler les vitraux peints.
Les verrières de la cathédrale de Chartres méritent l’attention des connaisseurs sous plusieurs rapports. Outre qu'elles sont parfaitement conservées, elles offrent encore un mérite d'exécution et une série de tableaux qui les rendent encore plus intéressantes. C'est une des plus belles œuvres des
peintres-verriers du treizième siècle. Nous n'y trouvons pas
ce dessin correct, ces formes pures, ces contours étudiés, ce jeu des clairs et des ombres, ces secrets de perspective qui décèlent le talent des artistes des âges postérieurs. Mais nous ÿ voyons un coloris vif, une mosaïque éblouissante, des tons opposés avec un art surprenant, un ensemble de couleurs étincelantes qui frappent l’œil sans le blesser. De belles légendes se déroulent dans des scènes simples et naïves et parlent aux yeux, tant elles expriment naturellement le sujet qu'elles représentent. Sans vouloir entreprendre l’énumération beaucoup trop longue de tous les traits historiques qu’elles sont destinées à reproduire, nous dirons simplement qu’on y remarque de nombreux faits empruntés à l’histoire sacrée de l’ancienne et de la nouvelle loi, des saints, des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, des pontifes, des évêques, des abbés, des moines, des princes, des princesses , des chevaliers, des emblèmes de corporations, de métiers, qui contribuèrent à la construction ou aux embellissements de l’église. En examinant ces curieux vitraux uniquement au point de vue de l’histoire et de l’archéologie, on y trouverait des renseignements du plus haut intérêt. C’est un travail qui n’a pas encore été fait; nous espérons que dans la grande monographie entreprise sous la direction du Comité historique des arts et monuments, cette lacune sera comblée, et que nous possèderons enfin une explication exacte, sous tous les rapports, de ce brillant chef-d'œuvre. Hâtons-nous; aussi bien, une cruelle catastrophe peut nous enlever ces trésors inappréciables ; les amis des arts chrétiens aimeraient à voir les vitraux de Notre-Dame
de Chartres dessinés et reproduits par la peinture , comme le
sont ceux de la cathédrale de Bourges, par les savants auteurs de l'ouvrage intitulé : Verrières de Saint-Étienne de
Bourges, par MM. Arthur Martin et Charles Cahier.
Les trois roses de la cathédrale de Chartres sont aussi remarquables par leur structure que par leurs vitraux. Les meneaux en pierre sont distribués avec une délicatesse admirable. La rose du grand portail conserve la noble simplicité des formes rayonnantes primitives, tandis que celles du transsept sont composées de meneaux plus savamment découpés. On voit dans la rose septentrionale la sainte Vierge debout, tenant son Fils entre ses bras; elle est environnée des figures des douze rois de l'Ancien Testament, de celles des douze petits prophètes et des douze bannières de France, distribuées dans les divers compartiments. La rose du portail méridional offre la figure de Jésus-Christ donnant sa bénédiction. On trouve dans les compartiments qui l’environnent les quatre animaux, signes emblématiques des quatre évangélistes , les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse , des anges, et les douze bannières aux armes de Dreux.
La nef principale est construite dans de magnifiques proportions : elle est accompagnée de bas-côtés, sans chapelles collatérales ; c’est le plan du treizième siècle dans toute sa gravité. Une seule chapelle a été construite, en 1413, entre les piliers butants de la cinquième travée à droite, pour accomplir un vœu fait à la Vierge par Louis, comte de Vendôme, dont elle porte le nom.
Autour du chevet rayonnent sept chapelles absidales, dont la plus remarquable, située au centre, est dédiée à la sainte
Vierge. Toutes ces chapelles sont d’une noble architecture, mais leur décoration ne répond pas à leur caractère.
Le chœur, l’un des plus vastes et des mieux disposés, a été déshonoré par des ornements de mauvais goût. La clôture qui l’environne est enrichie d’une curieuse suite de basreliefs dans le genre de ceux qui ornent la clôture du chœur d'Amiens. Ce travail fut commencé en 1514, sur les dessins de Jean Texier, dit communément Jean de Beauce. Il est aussi digne de fixer l'attention par sa disposition générale que par la multitude et la délicatesse des ornements. Le seizième siècle avait perdu la première qualité du style, qui est la simplicité, mais il avait voulu se former un caractère spécial par l’abondance et la perfection des ornements qu'il répandait partout avec prodigalité. Les dessins les plus capricieux , les feuilles les plus fantastiquement découpées, les arcades, les frontons, les dentelles, les aiguilles, se pressent et s'unissent étroitement. Quarante groupes, composés de nombreuses statuettes, représentent les principaux traits de la vie de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Chaque trait d'histoire est séparé par des pilastres décorés d'une profusion d'arabesques et d’ornements d’un excellent choix. Sous certains rapports, la clôture du chœur de Chartres est inférieure à celle d'Albi, mais elle ne doit pas moins être considérée comme un des plus remarquables exemples de ces belles enceintes du moyen âge.
En sortant du magnifique monument, jetons un coup d'œil sur son extérieur. L'effet général qu’il produit n’excite point d'abord dans l'imagination un sentiment de vive surprise,
mais ce degré d’intérèt et de satisfaction calme qui nait de
la sévérité des lignes, du grandiose des proportions et de la majesté de l’ensemble. Construit à la fin du douzième siècle et au commencement du treizième, il conserve encore la simplicité noble des premiers temps de l’art, mais déjà tempérée par des formes devenues plus sveltes et plus hardies.
La façade principale est plus remarquable par ses colossales proportions que par la beauté de sa décoration. Elle montre de grands massifs, interrompus par quelques arcades ogivales et par des arches à plein cintre. Mais ce qui lui communique un mouvement extraordinaire, ce sont les deux tours qui accompagnent les portails. Elles servent de base à deux flèches élancées, dont l’une, plus simple, est désignée sous le nom de clocher vieux, et se fait distinguer par une forme pleine de grâce, sans coquetterie ni sans ostentation. Nous avons quelquefois entendu parler des antiquaires qui préféraient cette flèche austère à la flèche commencée en 1507 et terminée en 1514, toute couverte de festons et de dentelles, et dont les beautés sont connues de toute la France par cet adage si répandu, qui dit qu’une église parfaite devrait unir le chœur de Beauvais, la nef d'Amiens, le portail de Reims et la flèche de Chartres.
Si le portail occidental est si peu orné, les portails latéraux ont reçu par compensation toutes les magnificences de la sculpture monumentale. L’art chrétien y a jeté d'une main prodigue tous les trésors de ses formes riches et variées. Le portail septentrional surtout, avec son immortel portique, fera toujours naître un vif enthousiasme dans l’âme de ceux qui auront le bonheur de pouvoir le contempler. On y voit
de grandes statues d'un style large et bien senti, des sta-
tuettes d’une expression charmante, des bas-reliefs animés, des moulures de toute espèce d’un fini délicieux, des formes gothiques variées avec une verve inépuisable. Cette ornementation splendide est l’image de la nature, où tout respire au souffle de Dieu , où tous les êtres étalent au soleil les beautés qu'ils ont reçues du Créateur, dans une harmonie parfaite, sans qu'il en résulte trouble ou confusion, sans que l'éclat des uns nuise à la modestie des autres.
Nous terminerons cette notice sur la cathédrale de Chartres en rendant compte du fatal incendie qui a dévoré la magnifique charpente de cette église et qui a failli détruire le monument entier. Le 4 juin 1836, le feu, attribué à la négligence et à l’imprudence de deux ouvriers plombiers occupés à réparer la toiture, se déclara avec une violence qui annonça immédiatement les dégâts terribles qu’il allait occasionner. 11 était six heures et demie du soir : au son lugubre du tocsin, toute la population se précipite sur le lieu du sinistre. Mais les efforts sont vains : on désespère de maitriser l'incendie, et bientôt une pluie d'étincelles enflammées et de gouttes de plomb fondu éloignent les travailleurs. Cependant, vers trois heures du matin et après une lutte obstinée, partout on était maitre du feu. Ce fut alors seulement qu’on put juger de l'étendue du désastre. Les charpentes, qui par leur construction et leur élégance faisaient l’objet de l'admiration des connaisseurs, avaient été entièrement consumées. C'était une perte irréparable. D'une extrémité de la France à l’autre, on s’émut à la nouvelle du malheur arrivé à Chartres. Cependant l'édifice lui-même avait peu souffert, et les grandes verrières
étaient intactes. Le gouvernement, dont nous louons la juste
sollicitude pour la restauration de nos monuments chrétiens, donna immédiatement les moyens de réparer les ravages de l’incendie. Une charpente en fer a remplacé l'antique forét, et si elle ne peut rivaliser en beauté avec celle qu’elle a remplacée, du moins elle est à l’abri d'accidents qui pourraient
compromettre l’existence du monument lui-même.
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Plan de la cathédrale de Chartres,