ÉVREUX
de s'étendre au loin et de créer quelque chose ; de là, cette force d'expansion impossible à comprimer; de là, ce zèle emporté dans l'exécution des plans les plus gigantesques ; de là, cet entraînement irrésistible à l'érection des monuments religieux les plus célèbres. Non-seulement les fidèles se portent avec enthousiasme aux travaux des édifices qui couvrent leur pays natal, mais cette exubérance de vie et ce besoin de mouvement sont impatients de s’épancher au dehors. A peine la voix de l’évêque s’est-elle fait entendre, que des milliers de dévots pèlerins s’en vont en toute hâte offrir teur concours à l'œuvre d'Amiens ou de Chartres. Quel plaisir touchant on éprouve en lisant les chroniques de ces âges remplis de dévouement et de foi, lorsque l’on voit des légions d'hommes quitter avec générosité leurs familles et leurs foyers pour prêter le secours de leurs bras à ceux qui en ont besoin! c’est bien là le propre de la communauté chrétienne ! L’édification des églises épiscopales était un travail de famille, et les frères venaient aider leurs frères; les efforts étaient mis en commun, et l’on s’animait mutuellement par l'espoir des mêmes récompenses !
La cathédrale d’Évreux est un édifice grand et distingué. Quoique l'unité de style n’y règne pas entièrement, la dignité de l’ensemble et le mérite de certains détails lui assurent un rang honorable parmi les monuments les plus remarquables de la France. Les auteurs des vues pittoresques et romantiques de l’ancienne France n'y ont rien vu qui la distingue essentiellement des constructions du même genre et de la mème époque, et ont négligé de nous en donner une description
étendue. Cet injuste oubli, que nous ne pouvons expliquer ,
nous a privé de quelques pages éloquentes. Nous essaierons de remplir cette lacune, sans espérer de pouvoir atteindre à ce charme de diction, à cette vivacité de style, à ce coloris d'expression qui se retrouvent dans une si haute perfection dans leurs études sur la Normandie.
La renommée, qui a fait connaître au monde entier les richesses du sol sur lequel la ville d'Évreux s'élève, la fraicheur de ses campagnes et la vue pittoresque du paysage qui l’environne, n'a rien dit de la magnifique église qui en fait le plus pompeux ornement. Lorsque le voyageur approche de la cité, son œil se porte avidement sur la masse imposante de l’édifice qui domine en maître sur toute la contrée. C’est l'arche sainte qui protége toutes les populations assises à son ombre. L'impression devient plus vive encore quand on est au pied et qu'on peut en contempler le merveilleux ensemble. La cathédrale d'Évreux est un des plus curieux monuments où l’on considère les vicissitudes de l’art au moyen âge. Élevée sans doute avec lenteur, comme tous les chefs-d'œuvre; souvent détruite par les malheurs de la guerre, restaurée par des architectes pleins d'une habile émulation, sa construction un peu disparate, mais éminemment historique, la rend contemporaine des onzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles. Il résulte de là une idée grande et belle, celle de la longévité de la pensée humaine. En effet, la conception primitive a été respectée, et quinze générations ont apporté à ce temple le tribut de leur patience et de leurs travaux. En occupant notre esprit de ces réflexions , nous admirions naguère encore les eflorts de notre siècle pour réparer les injures faites à ce noble monument. Ce qui fera la gloire de notre âge, c’est
ÉVREUX. 591 assurément d'avoir compris l'importance et la beauté des édifices catholiques, et d'avoir pris tous les moyens de les conserver à la piété des peuples et à l'admiration de la postérité.
La ville gallo-romaine d'Évreux , appelée encore le Vieil- Évreux, était importante. Ammien Marcellin, qui écrivait vers 390 , la cite immédiatement après Rouen et Tours, au nombre des quatre villes les plus remarquahles de la seconde Lyonnaise. Elle fut une de celles qui restèrent le plus longtemps au pouvoir des Romains ; mais enfin Clovis réussit à s'en emparer. Saint Taurin , à l'honneur duquel on éleva plus tard une église très-curieuse qui existe encore aujourd'hui, et saint Landulphe furent les premiers évêques de cette ville. L oratoire chrétien qu'ils ouvrirent ne tarda point à se trouver trop étroit pour l’affluence des nouveaux convertis. Leurs successeurs , l’agrandirent à plusieurs reprises différentes. Nous ne suivrons point toutes les démolitions et toutes les reconstructions de cette antique église; il nous suffira de dire qu’en 892, les Normands, sous la conduite de Rollon, quittèrent le siége de Paris qui traînait en longueur et vinrent investir la ville d'Évreux. Leur impétueuse attaque brisa bientôt tous les obstacles qui pouvaient les arrêter; ils renversèrent les murailles et mirent tout à feu et à sang. Après la conversion de Rollon, Évreux, dès 996, eut ses comtes particuliers. La paix refleurit, et sous ses salutaires influences l’agriculture et l’industrie se développèrent. Les maux étaient guéris, quand de sanglantes querelles entre ceux qui voulaient en devenir les maitres causèrent une multitude de
désastres. En 1118, Montfort, héritier de Guillaume, comte
d'Évreux , vint mettre le siége devant la ville, qui lui fut livrée par trahison. Les troupes de la garnison anglaise furent cruellement égorgées ; le soldat, enivré du succès, se porta à des excès sacriléges en pillaut et dévastant toutes les églises. L’année suivante, les Anglais usèrent de représailles en brülant entièrement la ville. En 1199, après des alternatives de succès et de revers, la ville fut encore réduite en cendres par les ordres du roi Philippe. Enfin, en 1379, la cathédrale d'Évretiut encore consumée par un terrible incendie qui la détruisit presque entièrement.
Nous indiquerons suceinctement les styles architectoniques qui ont laissé des traces dans l’église de Notre-Dame d'Évreux. Dans la nef principale, les piliers et les arcades appartiennent à l'époque romano-byzantine, tandis que les galeries et les fenêtres qui les surmontent ne datent que du quatorzième siècle. Le chœur et le transsept portent les caractères de constructions ogivales flamboyantes du quinzième siècle; les chapelles absidales, à cause de leur architecture ornée, ne paraissent pas devoir être attribuées à un temps plus reculé que le commencement du seizième siècle. La lanterne ou dôme gothique, élevée au-dessus de l'entre-croisement du transsept, fut élevée aux frais de Louis XI, sous l’épiscopat de La Ballue. Enfin, le portail principal du côté de l'évêché est moderne, ce qui indique suflisamment qu'il est ignoble.
L'effet intérieur de cette cathédrale est frappant et solennel. Quoique les piliers soient d’une époque moins avancée que le reste du monument, la disposition générale est grandiose. Les ogives sont élancées , les voûtes sont bien posées ,
et d’ailleurs les formes romano-byzantines inférieures de-