‹ Les cathédrales gothiquesChapitre 96 sur 303 · NORMANDIE · texte numérisé non relu

NORMANDIE

LA Xormandie, où nous allons nous transporter un instant, a possédé une école d'architecture aussi remarquable et aussi caractérisée que l'école rhénane, et qui ne le cède en importance qu'à celle de rile-de-l''rance. Cette école adopta tardivement la fameuse nervure gothique, et garda l'arc en plein cintre à l'époque ogivale. Il résulta de ce compromis une voûte spéciale, un peu bâtarde, que l'on a appelée sexpartite, que l'on peut voir à La Trinité et à Saint-Etienne de Caen, et que nous retrouvons dans le Nord de la France, notamment à Laon et à Soissons. Les tribunes ou étages des petites nefs, qui caractérisent, nous l'avons vu au tome I, le style roman de Normandie, se maintiennent à Saint-Etienne de Caen et à La, Trinité de Fécamp, ou font place, ailleurs, à de fausses tribunes.

Malgré leurs dimensions médiocres, les églises normandes paraissent très vastes à cause de la multiplication des membres d'architecture ; le diamètre de la colonne varie peu d'une petite à une grande église. Les meneaux sont tracés avec la même ouverture de compas pour les arcs d'encadrement comme pour les arcs bifurques secondaires, ce qui donne aux premiers une acuité excessive ; les embrasures des fenêtres sont profondes. Les nervures sont multipliées comme à plaisir. Les Normands accusent fortement les lignes horizontales ; ils affectionnent les rangées d'arcatures sur colonnettes, et ils aiment à en combiner deux rangées chevauchant l'une sur l'autre ; les balustrades abondent à l'intérieur. Pour éviter la sécheresse que pourrait produire la multiplication des lignes horizontales et verticales, on a eu l'heureuse idée d'arrondir les tailloirs et de les orner de moulures toriques.

Les clochers et les tours-lanternes furent, au XI IT siècle, la gloire des architectes de Normandie; leur étage principal prend une grande hauteur; les grandes ouïes sont efflanquées, géminées. Une puissante balustrade accuse la base des flèches. C'est dans ce pays qu'on inaugura ces flèches en pierre si élégamment parées d'ajours, dont Baveux montre des exemples incomparables.

L'emplacement des tours change ; les clochers latéraux deviennent très rares ; les tours centrales et les lanternes se multiplient. Sauf le clocher Nord de la cathédrale de Lisieux, les tours de façade furent toutes rhabillées au XI II^ siècle et pourvues de flèches. Les clochers gothiques de Calvados ont de longues fenêtres géminées. Des clochers s'élancent bientôt si haut, avec leurs grandes ouïes tout d'une venue, qu'on doit consolider par des traverses horizontales les colonnettes en délit qui dédoublent leurs baies. A la base des flèches octogonales se dressent quatre petites pyramides élancées ; entr'elles les versants sont ornés de hautes et étroites lucarnes.

La tour-lanterne s'exhausse parfois pour recevoir des cloches à l'étage supérieur.

La reine des églises de Normandie par son importance, est la cathédrale de Rouen, mais elle n'offre pas à un haut degré les caractères de l'art normand.

CATHEDRALE DE ROUEN

CATHEDRALE DE ROUEN

C'EST dans la belle ville de Rouen que nous irons chercher des exemples de l'art gothique à son déclin. Les raffinements du style flamboyant le plus caractérisé se montrent à la cathédrale ('), bâtie en grande partie entre 1462 et 1496. Ils se révèlent notamment dans l'immense et richissime façade, vraie guipure de pierre tendue entre les deux tours, et dans la belle chapelle du chevet, consacrée à la Vierge, selon l'usage que nous avons déjà fait remarquer dans les autres cathédrales. ■ l

Inférieure aux grandes cathédrales gothiques, Notre- Dame manque d'unité, mais elle est en soi un grand édifice d'un bel essor.

Ordéric Vital rapporte que l'archevêque Robert d'Evreux (989-1037) rebâtit l'église métropolitaine sur des fondations nouvelles et l'acheva en grande partie. Elle fut consacrée en 1063 par l'archevêque Maurille, en présence de Guillaume le Conquérant (').

D'après Viollet-le-Duc, la fin du XII' siècle a vu s'élever la tour du Nord ou de Saint-Romain, le portail occidental, les deux chapelles de l'abside, celle du transept et les deux portes latérales de la façade. Avant l'incendie de 1200, la cathédrale avait donc déjà l'étendue actuelle. L'incendie de 1200 avait dédruit l'église à

l'exception du cloître, des portails de la façade, des chapelles du ^^m^^r-#^-^ » »"j^lzA chevet et de la croisée du transept. D'après le D^ Coutan, la tour 1 1^^^ ^^ H)e -*-• ■ L Saint-Romain seule appartient encore à l'édifice du XI P siècle (3), |iag#^^^^y^^|k=MNt=4* MM. Alline et Loisel y voient, non pas l'influence de l'Ile-de- France comme Viollet-le-Duc, mais au contraire l'aboutissement du style normand.

A partir de 1200, l'histoire reprend ses droits ; on peut faire la part des différents maîtres de l'œuvre qui se sont succédé du XI 11= siècle au XVL siècle, à partir d'Enguerrand qui commença l'œuvre actuelle en 1262 et ne fit que passer, appelé en 12 14 au monastère du Bec, et de Jean d'Andely (12 16) ; ces architectes ont été découverts par M. de Beaurepaire ; leur origine explique le caractère français des portions les plus anciennes de la cathédrale. Grâce à M. le conseiller Legay, nous savons depuis peu que Jean d'Ardely vivait vers 1207.

Après eux vient Durant le Maçon, probablement le gendre de Jean d'Andel}', qui acheva en 1233 les voûtes de la nef, son nom reste inscrit sur une clef

DE LA CATHEDRALE DE ROUEN

1. Doni Pommeraye, Histoire de l'église cathédrale de Rouen, viétropolitaiiic et primaiiale de Normandie. A. P. M. Gilbert, Descript. liist. de N.-D. de Rouen, 1816, 18S7. F. T. de Jolimont, Les principaux édifices de la ville de Rouen, 1845. H. Langlois, Notice sur l'incendie de la cathéd7-ale de Rouen, 1823. J, Loth, La cathédrale de Rouen, 1879. D' Coutan, Coup d'œil sur la cathédrale de Rouen, dans le n° 2, année 1896, du Bulletin tnonuniental. Abbé Sauvage, La Cathédrale de Rouen. — L'Abbatiale de saint-Ouen. T. Perkins, The cathedral Chiirch of Rouen and other Churchs. In-l6. Londres, Bell. A. Deville, Revue des architectes ; la cathédrale-de Rouen, 1848.

2. Les travaux entrepris en 1886 pour l'établissement d'un calorifère ont permis de se faire une idée de la cathédrale romane de Maurille. (V. D' Coutan, ouv. cité.)

3. Bull, de la Gilde de Saint-Thomas et Saint-Luc, 29° réunion, p. 2i2iZ-

CATHKDKALKS GOTIIIOUKS

L'influence normande reparait avec Gauthier de Saint-llilaire (1251-1260) et Jehan Davi 127S), à qui Ion doit les beaux portails du transept. On trouve ensuite Jean Maicscr>t ( 1338),

Fi:;. Ijt. — FAt.ADE DE LA CATHEDRA l,K DK HDIKS.

Guillaume de Bayeux (1858), Jehan de Periers (1362-1388), Jehan de Bayeux (138S-139S), Janson ; puis Salvar Cjchan) (1398-1407) décorateur de la façade occidentale, Jehan Roussel (1406-1415), Martin Roussel (1447), Gcffroy Richier (1451J, Guiileaume Pontife (1496) et Jacques le Roux se succèdent aux XI V<' et XV' siècles. Nous voilà loin du temps où l'on devait considérer toutes les œuvres du moyen âge comme anon\'mes.

CATHEDRALE DE ROUEN

Sur le clocher de pierre qu'avait élevé l'archevêque Mauriile, la foudre s'abattit

l'tg. 132. — PORTAIL DE LA CALENDE DE LA CATHÉDRALE DE KOUEN.

un jour de l'année i iio; l'incendie gaorna les charpentes, tout fut détruit. Les portails latéraux témoignent de la beauté du monument qui fut réédifié après cette cata-

CATHÉDRALES GOTl 1 inri-'.S

strophe. La première année du XI II"' siècle, d'inouïs tourbillons de llamnies changèrent la ville entière en un brasier; une fois de plus l'église fut par terre. Maître Andely ("), requis de dessiner des plans neufs et d'en diriger l'exécution, jeta les bases d'un édifice superbe, purement gothique et très puissant de conception, qu'il appartiendra au seul avenir d'achever. A la mort de Philippe- Auguste, le gros œuvre était terminé ; mais quand on vit s'élever les superbes églises de Chartres, d'Amiens, de Reims, de Bourores et de Beauvais, on voulut s'en rapprocher par les détails, ne pouvant

plus lutter par les proportions ; de là les additions décoratives et les surcharges qui fleurissent sur le gros œuvre, de la fin du XIII" siècle au commencement du XV ^.

La cathédrale, (lue nous voyons mutilée, privée lunité, et pouruuit très imposante, tient la place de cinq ou six cathédrales antérieures.

Notre - Dame

de Rouen, dit le D^ Coutan, occupe un rang à part parmi les cathédrales françaises. Sa situation géographique a été pour elle une cause d'infériorité ; elle était loin du foyer de l'école normande, placée plus à l'ouest de Caen; il en résulte que la métropole de la Normandie est la moins normande des cathédrales de la province. D'un autre côté la Seine a propagé jusqu'à ses murs l'influence purement française. Par contre, aucun édifice de la province ne peut rivaliser avec elle pour l'ampleur des proportions, le nombre et l'importance des tours, la grandeur de l'ensemble (').

L'église est portée par trente-quatre piliers, sans compter les quatre maîtresses piles qui soutiennent la lanterne centrale, composées de faisceaux de trente colonnettes qui mesurent 3S pieds de tour. Le vaisseau est éclairé par cent trente verrières. Le plan général de la cathédrale comporte une triple nef de onze travées avec chapelles latérales ajoutées, du XII P s. au XV^ un transept avec bas-côtés, un chœur

l''.K- '53- — 'V.Ml'AN I)L' roBCTAlL DE LA CALENDD DE LA CATHÉDRALE Dt HOUES.

I. V. La France monumentale et artistique, t. II, p. 51. — M. de Fourcaud, dans cet article, cite encore < Enguelram > comme l'auteur des plans.

;. La longueur de la primatiale de Normandie, depuis le grand portail jusqu'au fond de la chapelle de la Vierge, est de 135 mètres, la largeur de la nef sans les collatéraux est de 27 mètres (54 en tout;, sa hauteur de 28 ; le transept, du portail des Libraires à celui de la Calende, mesure 64 mètres.

CATHEDRALE DE ROUEN

avec déambulatoire, des chapelles rayonnantes laissant des jours directs sur les bas-

Fig. /j-^. — LES TOURS ET LA. FLÈCHE DE LA CATHÉDRALE DE ROUEN.

côtés. Ce plan superbe est particulier par la disposition du chevet : l'abside en hémicycle est pourtournée par un bas-côté, d'où rayonnent seulement trois absidioles,

séparées par une travée intermédiaire, ainsi qu'à Lisieux et primitivement à Meaux, afin de donner de la lumière à l'ambulacre. Il faut noter aussi les absidioles s'ouvrant sur le transept, et la riche chapelle de la Vierge au chevet. Une haute curiosité de l'intérieur consiste dans les fausses tribunes des bas-côtés, dont les arcades inférieures portent seulement un chemin de ronde, qui contourne les piliers par derrière à l'aide de faisceaux de colonnettes.

Si dans l'ensemble l'aspect de la métropole normande offre une certaine unité, les détails montrent des reprises nombreuses, et gardent les traces d'une succession de travaux. Le grand portail, curieusement dissymétrique, avec ses deux baies latérales admirablement appareillées, son gable eftlanqué et son éblouissant décor, fourmille de détails.

La belle tour de Saint- Romain, fière de sa masse et parente du Clocher-Vieux de Chartres, ainsi que des tours de Vendôme et d'Étampes, présente cependant un couronnement assez malheureux ; presque romane à sa base, de transition dans sa partie moyenne, elle a un couronnement gothique ; achevée de 1465 à 1477, elle porte la pointe de sa flèche à 75 mètres de hauteur ('). Elle contient des salles superbes couvertes de voûtes à huit nervures ; la plus haute était dédiée de l'archange saint Michel. Comme le donjon normand, elle est épaulée de douze contreforts. Sur le flanc oriental s'élève la tourelle à colimaçon. « superbe réplique du géant qu'elle escorte, » dit le D' Coutan. Sa flèche est le modèle réduit de la flèche projetée d'abord au-dessus de la grande tour.

Cette tour est éclipsée par la superbe Tour de Beurre : celle-ci jouit d'une popularité trois fois séculaire; bâtie d'un jet, commencée en 1487 par Guillaume Pontife, et terminée en 1507 à la hauteur de sa jumelle par Jacques le Roux, elle offre un spécimen typique du style bas-normand du XV" siècle. Elle fut élevée pour contenir la monstrueuse cloche appelée Cieoi-ges-d' Amboise, que seize hommes mettaient en branle, et qui pesait 35.000 livres, selon l'astronome Lalande. Elle fut fondue en 1501 ; elle était la seconde de l'Europe ; celle de Moscou, la plus grande, ne fut jamais levée de terre. Fêlée en 1786, lors de l'entrée de Louis XVI à Rouen, la (^eorges-d' Ajnboise fut convertie en monnaie à la Révolution. On sait que la Tour de Beurre fut construite au moyen du produit des dispenses accordées aux fidèles pour l'usage du heure en carême. Son style reproduit parfaitement le type usité dans la Haute- Normandie au XV" siècle : il consiste en un corps carré très élevé, percé sur chaque face de deux grandes baies à meneaux, auquel se relie par des arcsboutants à jours un étage plus court, léger et pyramidal ( ).

Entre ces deux belles tours, la façade occidentale, large de 56, 00, fort mutilée et restaurée tant bien que mal, laisse une impression pénible. M. Deville attribue la grande rose à Jehan de Periers, « qui travaillait à l'O en 1370 (■). »

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