‹ Les catholiques décadentsChapitre 5 sur 5 · MARIAGE · texte numérisé non relu

MARIAGE

Rien de moins édifiant qu'une cérémonie de mariage. C'est là peut-être que l'esprit du monde se iait le plus sentir.

Tout est grand, tout est sublime, aux yeux de la foi, dans cette auguste cérémonie qui trouve, dans nos temples, un éclat, une solennité que le monde ne lui donnera jamais. D'un côté, c'est Dieu qui renouvelle l'ineffable bénédiction accordée jadis à nos premiers parents; de l'autre, ce sont dos époux qui, connaissant leur faiblesse et les épreuves qui les attendent au chemin de la vie, viennent mettre leurs serments sous la protection des autels et demander à Dieu la grâce de s'aimer toujours. Aussi les fêtes nuptiales sont-elles avant tout des fôtes religieuses, auxquelles il convient de se préparer en ïonséquence.

Sans aller aussi loin que Msr Besson qui l'a pas craint d'affirmer que « la plupart des

46 LES CATHOLIQUES CÈCADENTS

mariages, contractés de nos jours, ne sont cimentés que par le sceau du sacrilège, » nous sommes bien obligés de reconnaître que la note franchement chrétienne se fait rare de plus en plus, surtout dans les grands mariages.

Parmi le souci des toilettes, des invitations, des visites à faire et à recevoir, à l'occasion d'un mariage, qu'il est rare qu'une pensée surnatxu'ellevienneefileurerrâme des fiancés! Ils règlent avec un soin méticule^lx tous les détails matériels de lafête; Dieu seul est oubhé! Combien se présentent au tribunal de la pénitence, plutôt pour remplir une formalité, pour avoir un bittet de confession, que pour se réconcilier avec Dieu et obtenir le pardon de leurs fautes !

Le grand jour venu, on se précipite à l'église, transformée pour la circons lance enun parterre émaillé do fleurs et de verdure. L'orgue laisse tomber, du haut do la voûte, ses plus douces mélodies; les lumières étinccllent comme des étoiles au bout de la longue nef, occupée par une foule élégante et mondaine; les plumes et les rubans s'agitent; on circule dans le chatoiement de la soie et de la dentelle, dans u: atmosphère formée de parfums suaves et cl hcats. Il va sans dire qu'on a eu soin de co voquer le ban et l'arriôre-ban . des parent

des amis et des connaissances pour la cérémonie.

Le prêtre prend la parole pour rappeler les enseignements de l'Eglise sur le mariage, sur SOS devoirs et ses obligations. Il n'a garde d'oublier les compliments d'usage. Les époux sont de petites perfections, leurs ancêtres ont flguré honorablement dans l'iiistoire. Il y a bien peu de familles dans la haute société à qui on ne découvre, pour la circonstance, un ou plusieurs ascendants ayant guerroyé en Palestine, au temps des Croisades.

Le fiancé droit e,t correct écoute, le visage , impassible, les yeux vaguement tixés sur les peintures de l'église, un peu surpris de se découvrir tout-à-coup une foule de quaUtés auxquelles il n'avait jamais songé. La fiancée, qui se sentie point d-e mire de tous les regards, est surtout préoccupée de l'effet produit par sa toilette merveilleuse. Cependant, saisie par la splendeur de le cérémonie, éblouie par les lumières, enivrée par l'odeur de l'encens et des fleurs, elle se sent prise de ferveur et une prière monte de son cœur à ses lèvres, elle demande au ciel de bénir son union et de rendre son joug doux et léger,rnais ce n'est Iu'uneimpressionfugitiv6,qui se dissipera e à la sacristie. Les paroles adulatrices des «stants, leurs murmures caressants, leurs

souhaits banals, mais toujours agréables à entendre, effaceront en un clin d'œil l'idée sérieuse et chrétienne qui avait un instant traversé son âme.

Derrière les mariés, on cause comme à un spectacle proîane,on se retourne pour voir les artistes dans la tribune de l'orgue, on fait la revue des personnes et des toilettes. Les femmes surtout ne résistent pas à la tentation de se communiquer leurs impressions.

La bénédiction apostolique, accordée parle souverain pontife, vient clore la cérémonie.

Cette bénédiction tait bien dans le tableau.

On y tient beaucoup dans le beau monde, à cause du cachet de distinction qu'elle donne à un mariage. Quant à ses avantages spirituels, vous savez, si ça ne fait de bien

— Avez-vous pensé à prier pour moiî » demandait, au sortir de la cérémonie religieuse, une jeune mariée à ses invités.

— On ne peut pas penser à tout! > répondit l'un d'eux.

On ne peut pas penser à tout, et la prière est toujours la dernière chose à laquelle on pense dans une messe de mariage.

Ce n'est pas seulement la cérémonie religieuse du mariage que les catholiques déca-

Gooj^lc

dents traitent avec tant de légèreté et d'inconséquence, avec des façons si peu chrétiennes, c'est l'union des contractants et tout ce qui la prépare, c'est le mariage considéré en luimême.

Le mariage est une des plus graves démarches de la liberté humaine, puisqiie par lui se conserve et se perpétue la vie des générations. Pour fonder un -foyer, pour construire le tiède refuge où les époux connaîtront ensemble la bonne et la mauvaise saison, où ils vieilliront avec leurs joies et leurs peines, tandis que naîtront d'eux et grandiront, à leurs côtés, l'homme et la femme de demain, il faut une tendresse réfléchie, une acceptation entière des devoirs réciproques, la volonté ferme d'aller jusqu'au bout, la main dans la main, la confiance certaine de s'appartenir l'un à l'autre.

Ces considérations d'ordre moral touchent peu les décadents. L'union des cœurs est chose secondaire. Pourvu qu'il n'y ait pas d'antipathie, c'est assez; on se dit que l'accoutumance fera le reste. Qui donc s'élève jusqu'à l'idéal de l'amour chrétien^ qui entrevoie le but de ce pèlerinage fait en commun vers la patrie éternelle, par deux êtres irrévocablement ujiisî

Quelle est la jeune fille, même parmi les

mieux-nées, qui ne cherche avant tout des iilusionsî Le mariage lui apparaît comme l'épanouissement d'un bonheur infaiUible. Il lui semble que sa jeunesse, fatiguée d'observations, victime des convenances, importunée du silence qu'il faut garder, va d'un coup prendre son vol, et qu'il lui suffira d'être femme pour n'avoir plus ni critiques à essuyer, ni sujétion à subir.

Ce qui est singulier, c'est qu'elle place le bonheur dans le mariage et non dans le mari.

Elle quitte le tabouret pour le fauteuil, remplace les fleurs par les diamants, les rubans par les dentelles : tout est là pour elle.

Où est le jeune homme qui, durant les orages de la jeunesse, au lendemain des victoires et des défaites, s'est dit qu'il aura un jour à partager avec une femme, non seulement ce qu'il aufa acquis de capital matériel, mais ce que son âme aura possédé d'idées généreuses, de nobles résolutions, de fortes vertus, et qui songe à mettre de côté pensées, aflections et aspirations pour l'en faire profiter?

Parmi les préoccupations qui président au choix des époux, il faut placer d'abord la question d'argent. On est toujours un h parti, si on a de l'argent.

Les qualités morales, la religion, le no

,i-,>in,Goo<^[c

ET LA BELiaiON 51

im passé honorable et pur de toute compromission, sans doute, c'est quelque chose, mais à la condition de s'ajouter par surcroît à la dot. La mère elle-même se charge au besoin de calmer les scrupules de sa fllle, si scrupules il y a.

— C'est vrai, dit-elle, qu'il ne pratique guère, mais il est bien pensant, et c'est un bon parti. Il est si riche!

— Ne pensez-vous pas qu'il est dangereux d'unir les destinées de votre fllle à celles d'un homme qui, ne partageant pas ses croyances et ses pratiques, sera incapable de comprendre et de respecter les déUcatesses de sa co&scienceî

— Oh! je connais ma fllle, elle a été élevée fii chrétiennement par les bonnes sœurs! Ce n'est pas elle qui se laisserait détourner de f;a religion 1 Elle aurait raison, au besoin, de loutes les résistances de son mari.

— Et pour l'avenir des enfants qui naîtront de cette union disparate, pour leur formation reUgieuse, êtes-vous aussi sans inquiétude^

— Comment donc ! un homme si bien élevé, «" respectueux des traditions et qui occupe,

is le monde, une position si brillante n'of- -l-ilpas toutes les garanties désirables?

- Sans doute, mais son passé laisse, parait-

■v,Go(><^[c

il, beaucoup à désirer : il a donné dans tous les excès, dans tous les désordres.

— Péchés de jeunesse que tout cela! Ne laut-il pas que jeunesse se passeî Le mariage le transformera. Du reste, il a prorais de se ranger; or, c'est un homme d'hoijneur, il ne voudrait pas manquer à sa parole. Il est si sincère !

— Sincère! c'est possible, mais les protestations qu'il vous fait il les a faites à sa mère bien des fois et il est toujours retombé. La sincérité d'aujourd'hui ne ressemblera-t-elle pas à celle d'hierî Gomment lire au fond de son cœur? Est-ce le passé qui vous fait si bien augurer de l'avenirî

Oui, mais il est riche, et cela surtout aplanil; toutes les difficultés et dispense un homme d'avoir des mœurs et des principes religieux. Sous ce rapport, rien de plus élastique que la morale des salons. Une intrigue déloyale, un scandale, même affiché, toutes les folies de la passion deviennent de simples peccadilles, des étourderies sans conséquence. Ne va-t-on pas jusqu'à penser et à dire qu'il n'est pas mauvais qu'un jeune homme ait fait l'apprentissage de la vie avant d'entrer en ménageî Faire l'apprentissage de la vie, nous savons ce que cela signifie. Tandis que les demoiselles sont sensées apprendre la vie

ST LA. RELIOION 53

dans les bals et les tennis, les messieurs doi- " vent l'étudier en malsaine compagnie. Faute est un mot féminin qui n'a pas de masculin ea français. On dit d'une jeune flUe qu'elle a tait une faute, mais quand c'est un jeune homme on dit qu'il s'est amusé.

Conclusion : soyez riche! le monde passera l'éponge sur tous vos désordres. Vous avez bien mené la vie, c'est une alîaife entendue; vous possédez toute la considération ou plutôt toute la respectabilité qu'un homme peut désirer. Il ne faut inquiéter personne, surtout pas, les prétendants qui ont de l'argent.

En voyant la facilité avec laquelle on unit deux êtres pour l'éternité, on se demande quelle idée on se fait, dans le monde, du mariage, si même on le considère comme une chose sérieuse; il est certain, en effet, que bon nombre de parents prennent plus de soins et de précautions pour choisir leur cocher que leur gendre.

Pour la jeune fille, on se montre généralement plus difficile; on veut qu'elle possède des principes. Il n'est pas mauvais, se dit le prétendant, qu'une femme ait do la religion, c'est beaucoup plus sur pour la tranquillité i mari, mais pas trop n'en faut, rien d'intran- ! 3ant! Des principes religieux l mais larges, ( cihants, pas trop arrêtés. De la vertu!

■v,Go(><^[c

54 LB3 CATHOLIQUES DëCA,EE^^TS

mais pas farouche, juste ce qu'il eniaut pour ne pas jeler trop de -coups de canif dans lo contrat. Du reste, il sera toujours temps do refaire son éducation sur ce point et de corriger les exagérations.

Parmi les prétendants, il faut distinguer l.i catégorie des fils de famille, qui ne voient et ne cherchent dans le mariage qu'un moyen d'en finir avec une vie de désordre et do dissipation et de remettre à flot leurs petites affaires.

Voici un jeune homme qui a usé et abusé do la vie, qui a traîné dans tous les carrefours ei les lieux de plaisir, où il a dépensé son argent et ses forces. Un matin, il se réveille fatigué, écœuré de cette existence misérable, il s'aperçoit qu'il vieillit, ilse soigne, il a recours aux pâtes et aux pommades, il se met au régime; mais trente-ciiiq ou quarante printemps, sans compter la débauche, laissent une marque apparente sur un visage humain. Cette constatation l'attriste et le désespère. Les soins de sa personne, de sa toilette s'ampUflent, s'exaspèrent. Il se rend compteque cela no peut durer, que le terme fatal approche. Toi en redoutant la fin de ses bonnes aventurée il entrevoit un repos bien gagné après tar

■v,Go(><^[c

d'efforts, une époque paisible où il pourra, sans angoisse, engraisser, se rider, perdre ses cheveux, sous les yeux indulgents de sa vraie femme. Il se décide donc à se marier, à faire cette irréparable « boulette ». Notez qu'il n'a pas l'embarras du choix. Son patrimoine dissipé ou fortement entamé, il serait obligé de travailler pour se faire une place au soleil. En est-il encore capable? A-t-il conservé la viriUté nécessaire pour lutter contre la destinée? Il ne lui reste, le plus souvent, que le mariage, un mariage riche et réparateur pour parer aux difficultés de sa situation, pour redorer son blason, selon l'expression consacrée, et pour se refaire, par dessus le marché, une sorte de virginité.

Nommez à ce coureur de dot une jeune fille belle, vertueuse, unissant aux avantages physiques les dons de l'intelligence et du cœur, une jeune fille capable d'assurer le bonheur de sa vie. Un sourire sceptique et railleur passe sur ses lèvres, et il laisse échapper ces mots, qui trahissent ses préoccupations intérieures :

— A-t-elle de la fortune?

— De la fortune? non, elle n'en a pas, ou n peu, mais elle est si riche de vertus!

- Des vertus ! c'est bien beau, mais je n'ai 5 de quoi me payer ce luxe.

■ ,Go(><^[c

56 LES CATHOLIQDES DÉCADENTS

Changement de décor : on a prononcé devant lui le nom d'une héritière archi-millionnaire dont les parents, des parvenus de la finance, mènent grand train et étalent un luxe arrogant. Cette fortune n'a peut^tre pas une origine très pure, mais peu importe! i'argent n'a pas d'odeur. Il vole aux renseignements, fait démarches sur démarches, frappe à toutes les portes. En voilà une bonne mine à exploiter!

Il mesure d'avance ce que cette jeune fille symbolise de satisfactions, de jouissances, de relations brillantes, de vie heureuse, les avantages qu'elle procurera à son mari qui pourra. à son gré, évoluer sur les plus hauts sommets et réaliser toutes ses fantaisies.

Dans les salons, les triomphes de la jeune fille riche sont étoui-dissants.

— Quelle est cette demoiselle? demande' le prétendant. Elle n'est pas jolie.

— C'est possible, mais elle a un million de fortune.

— Quelle physionomie originale î

— Elle jouit tout de suite de ce miUion.

C'est un héritage.

-— Elle est charmante ; présentez-moi !

Le million qui sonne dans une poche est comme la musique d'Orphée, qui charmait et attirait tous les animaux de la création. Tous les angles de la nature la plus fruste sont

D,nl,ii"invG00<^[c

polis et repolis par la [musique d'Orphée.

Une anecdote nous revient ici, très caractéristique ; on nous permettra de la raconter.

Un j eune homme se présentait naguère chez un ancien magistrat de Paris, pour avoir des renseî gnements sur une jeune fille qu'il voulait épouser. L'expression toès douce de sa physionomie, la distinction de ses manières prévenaient en sa laveur. De plus, il avait été recommandé au magistrat, qui lui fit le meilleur accueil. Il aborda vite la question qui le préoccupait :

— Connaissez-vous Mademoiselle X.... î demanda-t-il.

— Oui, et sa famille aussi.

— Est-elle bien?

— Physiquement, oui.

— A-t-elle du moral?

— Du moral! Hélas! c'est ce qui lui manque le plus. Mademoiselle X.... est une de ces personnes qu^n n'épouse pas. Vous voyez que je vous parle avec une franchise un peu brutale, mais je tiens à vous rendre service et à répondre à la confiance de celui qui vous a adressé à moi.

— On m'avait pourtant dit qu'elle possédait

— Je vous répète qu'elle est vicieuse sur toute la ligne.

lr„l .GoO'^ic

— Pardoni M. le Président, mais nous ne nous entendons pas ; il n'est pas question de vices ou de vertus

— Alors, qu'entendez-vous par le moralî

— J'entends tout ce qui se compte, tout ce qui figure au contrat, la dot en un mot.

— Excusez ma naïveté, répliqua le magistrat, donnant à son interlocuteur la leçon qu'il " méritait, je n'avais pas appris à confondre le moral avec l'argent; mais du moral à votre façon, Mademoiselle X.... en a; vous pouvez y aller de confiance. J'ajoute que vous me semblez faits l'un pour l'autre. Le visiteur salua et s'en alla, ravi ; 11 venait d'entendre , ce qu'il désirait savoir : Mademoiselle avait du moral.

Ce petit dialogue nous peint au vif l'état d'âme du prétendant en face du mariage.de convenance. Les renseignements pris, il orga^ nise ses batteries, met en mouvement toutes les influences dont il peut disposer pour arriver à son but. Il se montre serviable, empressé, déférent et si dépourvu de moralilé qu'il ne recule pas plus devant l'emploi des moyens déloyaux que devant l'emploi des moyens honnêtes. Son attention et ses hommages s'enveloppent du respect affectueux sous lequel les jeunes filles croient distingue la sympathie qu'elles inspirent et l'attrai

■v,Go(><^[c

qu'elles exercent. La famille de la jeune flUe est-elle connue pour ses sentiments religieux? il simule la piété la plus tendre et la foi la plus vive ; il reprend ses pratiques de religion, oubliées peut-être depuis des années, fréquente les églises, les réunions de charité, et ne craint pas de passer -pour dévot. Là où l'Eglise et toute l'éloquence des prédicateurs avaient échoué, la perspective d'une alliance dorée triomphe de toutes les résistances. Ce vulgaire débauché a trouvé tout d'un coup, et comme par miracle, son chemin de Damas.

Séduite par ces belles manières, trompée par ce regard de caresse et par eé langage do séduction, dont la douceur cache habilement l'hypocrisie, la jeune fille s'attache à. cet heureux vainqueur ; elle croit à son amour, aux serments solennels dont il appuie ses promesses et finit par envisager, sans trop d'appréhension, l'hypothèse d'un mariage, contre lequel elle s'était peut-être d'abord révoltée. Il existe, parmi les grandes dames dumonde, des professionnelles de ces sortes de combinaisons matrimoniales. Découvrir « le merle blanc, » c'est-à-dire la femme qui réunit sur sa ■ " ■ 3 tous les avantages du mariage do conveice, est un jeu pour elles. Comme elles atendent à mettre enreliefles quahtés, souit imaginaires, du prétendant I ses hautes

relations, la distinction do son esprit et de sa personnel S'il est porteur d'unheau nom, elles parlent de ses titres, de ses quartiers de noblesse, de l'origine de sa famille, qui se perd dans la nuit des temps.

La vanité et l'orgueil aidant, il n'est pas rare que le projet aboutisse, et alors voici ce que l'on voit ; d'un côté, l'orgueil de la forlune, de l'autre l'orgueil du sang ; les parents de la jeune fille cherchant ce qu'il y a de plus haut, le prétendant ce qu'il y a de plus riche, tous faisant abstraction des vertus de l'âme et des affections du cœur. C'est ce qu'on appelle dans le monde un mariage de convenance ou de raison ; on dirait mieux de déraison, caren présence de ces calculs qui immolent tantôt à un nom, tantôt à une fortune, le cœur, l'âme et l'avenir d'une jeune fille, la raison n'a rien à voir.

Les choses ne vont pas toujours d'ellesmêEpes. Les parents qui possèdent la mine d'or demeurent bien un peu perplexes, mais ils finissent par se laisser éblouir. Le prétendant est marquis, leur fille sera marquise.

Quel rêve ! La tentation est trop forte, surtout quand on a passé sa vie à vendre des épices ou à auner du drap. Songez donc ! un marquis authentique, un descendant de Saint Louis!

Les ancêtres ont vécu à la cour, au temps où

ET LA RELIQION 61

il y avait une cour. Il n'est plus question quo des ancêtres; le descendant no compte pas.

C'est à croire que Mademoiselle va épouser un ancêtre. Dites à ces gens, fascinés par tant de gloire ^ncestrale, que ce ne sont pas les distinctions sociales qui indiquent la race, que ce noble aux multiples quartiers de noblesse se range, par sa façon d'agir, par la tournure de ses sentiments, dans la catégorie des palefreniers, tandis que cet artisan, ce plébéïen sorti du sillon, appartient par ses dons innés, par son mérite et ses vertus, à la sphère supérieure, yous ne serez pas compris, on trouvera que vous ne raisonnez pas en homme du monde.

Ces sortes de contrats pourraient être libellés de la façon suivante : — je suis un homme-né, j'ai plusieurs quartiers de noblesse; tu as de l'or : il y a équation parfaite. Nous sommes faits l'un pour l'autre. »

Les voilà dans le tête-à-tête du foyer ces deux êti'cs qu'un calcul d'intérêt d'une part, une recherche de vanité de l'autre ont unis pour toujours. 11 est souillé, elle est chaste et pure, elle ne demande qu'à aimer et à être aimée, elle a toutes les illusions et toute la sève de son printemps. Que lui apporle-t-il, enretourde sa fraîcheur et de son innocence?

Les restes des courtisanes, un cœur blasé.

,i-,>in,Goo<^[e

62 LES CATHOLIQUES DÉCApEUTS

réduit à l'état de vieux parchemin. Que de tristesses, de troubles et de misères découlent trop souvent de ces sources empoisonnées i Que de révélations douloureuses pour la femme i

Tout va d'abord assez bien dans le ménage.

Le mari s'observe beaucoup ; les tètes, les amusements, les visites qui se succèdent, sans interruption, durant les premiers mois du mariage, absorbent l'esprit de la femme et ne lui laissent pas le temps de raisonner la nature de ses sentiments. Mais celte vie bruyante et mouvementée f ai t bientôt place à une vie plus calme et plus reposée, la vie un peu monotone, " un peu terre-à-terre de tous les jours, qui permet aux époux de se connaître, de se pénétrer, de se juger, et alors les yeux se dessillent, les divergences éclatent, divergences d'idées et de sentiments qui ne veulent ni se dissiper, ni se fondre dans un mélange harmonieux. La lutte commence, l'amour-propre s'en môle, la susceptibilité naît et se développe insensiblement. On constate l'impossibilité de s'aimer, de se comprendre. Le ménage se désagrège, l'ennui, la tristesse se glissent dans le vide dos journées et des cœurs, le tète-à-tèfe devient insupportable, on s'évite, on se fuit autant qu'on peut, quitte à chercher hors du foyer une diversion et un dédommagement.

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LA HELICION 63

Les relations se bornent à ce qu'exigent les conrenances mondaines. On se retrouve à la table comniune avec ses préoccupations et ses ressentiments, et comme il suffit d'une parole, d'un geste, d'un regard, d'un rien, pour produire un froissement, pour envenimer la blessure secrète qui saigne au fond du cœur, ■ pour amener une dispute et déchaîner un torrent de récriminations amères, il tarde à chacun que le repas soit terminé. Ces deux époux vivent sous le même toit, isolés l'un de l'autre, étrangers l'un à l'autre, avec la résolution bien arrêtée de renoncer à tous leurs droits et do s'affranchir de tous leurs devoirs.

Le mari retourne à son cercle, à ses plaisirs^ à ses vieilles habitudes; la femme pleure ses inusions perdues, elle souffre de se voir délaissée, abandonnée, elle se prend en pitié.

Son imagination se complaît à dresser devant elle le tableau des torts de son mari; elle en arrive à se persuader qu'il est des représailles légitimes, et qu'en les exerçant elle use d'un droit. Elle les exerce en effet, et cette union dorée qui avait fait tant de bruit, suscité peut- MvQ tant d'envie, se dénoue dans une aventure andaleuse ou dans un procès retentissant, )n dira que c'est là une exception; c'est Tj, mais ce qui n'est pas une exception,

■v,Go(><^[c

dans ces unions mal assorties, c'est le nombre des ménages où règne la discorde, la désunion, où les époux tirent chacun de leur côté, où l'existence reste misérable, parce que les âmes ne sont pas vraiment mariées et que les cœurs se repoussent.

Ayons le courage de l'avouer : de nos jours, la plupart des mariages mondains sont des affaires, des mariages d'argent. On ne se marie pas par amour, avec des sentiments purs et sincères, selon les règles de la religion et de l'humanité ; on se marie pour épouser une dot, un capital, pour accroître sa fortune et le bien-être qu'elle amène. Ecoutez les réflexions qui s'échangent journellement dans les familles les plus honnêtes et les plus respectables. On n'a pas assez d'éloges â adresser au jeune homme qui a su capter les laveurs d'une jeune fdle riche. On lui fait un accueil chaleureux, enthousiaste, dans tous les salons. En voilà un heureux mortel et qui a su mener liabilement sa barque i On admire la jeune fille qui n'a pas craint d'épouser un homme mûr, mais riche. En revanche, le jeune homme et la jeune fllle qui, pour suivre l'inclination de leur cœur,, ont écarté avec un vertueux dédain les calculs d'intérêt, sont regardés comme des imbéciles ou des ious. Se condamner de gaieté de cceur à travailler pour

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LA. BELIQION 65

nourrir une famille, quelle folie! Nos jeunesgens comprennent à merveille ces leçons ; ils se révèlent même un peu plus forls que leurs parents, plus âpres au gain, plus intéressés, plus vides de sentiments. Ah ! ils ne se laisseront pas prendre au piège! Ils ne se laisseront pas séduire par les charmes plastiques de la jeune fllle pauvre, par la gentillesse de son esprit ou la beauté de sa morale. Ils ne se hasarderont pas sans connaître un chiffre. Ils connaissent la maxime : « la pauvreté est le vice qu'on pardonne le moins. » Ils épouseront la fortune sûre, le capital définitif, ou... ils resteront célibataires,

Jésus-Christ afait du mariage un sacrement, une institution sacrée, la société contemporaine en fait une association de petits intérêts matériels.

De là à établir que le mariage estun contrat comme les autres, un contrat comme il s'en forme et s'en rompt tous les jours dans le monde, il n'y avait qu'un pas, et ce pas a été h'anchi. La loi du divorce a été inscrite dans nos codes, pour la honte de notre temps et de notre pays. L'égoïsme et la cupidité, en cours à notre époque, ont prêté la main à l'impiété dans l'élaboration de cette œuvre de ruine et de démoralisation sociale.

Livres de Piôtâ.

H y a des livres de piété à la mode pour catholiques décadents. Très jolis ces petits livres, en cuir de Russie... ou d'ailleurs, caractères Elzévir, flairant bon... une véritable séduction pour le regard. Très distingués de forme, nuls quant au fond, étonnants de pauvreté et de mièvrerie. — « Ils sont presque tous à brûler, » disait le cardinal Pie.

Des ouvrages substantiels, nourris de doctrine, parlant de manière à être entendus de tous, à quoi bon! se sont dit certains auteurs, les intelligences ne sont plus assez fortes pour en supporter la lecture. Aussi, pour se faire lire, pour obtenir de la frivolité contemporaine imc attention qu'elle n'accorderait plus à la gravité sobre et pleine des auteurs vraiment sérieux, ont-ils cherché à donner à leurs productions l'attrait du roman, en sacrifiant le fond à la forme, et en dissimulant, sous le vernis des séductions littéraires, quelque grandes vérités dé l'Evangile, éparsesçà etlt Us ont mis les livres de piété au niveau de

Dinliis-invGoOJ^Ie

âmes anémiées et amollies de l'époque. Des impressions plutôt que des convictions, des jouissances et dos friandises pour l'âme plutôt que de l'énergie et de la force pour la volonté, voilà ce que l'on trouve dans leurs livres . Rien qui pousse à l'action virile, aux résolutions généreuses, à la pratique du sacrifice. On dirait que ces auteurs ne sesontproposéd'autre but que d'émouvoir la sensibilité et de flatter l'imagination. Ils s'arrachent facilement aux réalités de ce monde pour se perdre dans l'infini. Ne les prenez pas cependant pour d'austères contemplatifs ; leurs élévations angéliques et tout leur mysticisme no sont le plus souvent que des tressaillements d'émplion, et leurs amours platoniques ne dépassent guère les limites d'une nature souriante, environnée de parfums et de fleurs,

Ilschantentlesdoucours de l'amour de Dieu; pourquoi s'obstincnt-ils à laisser dans l'ombre la crainte de Dieu et de ses jugements, les fins dernières, toutes ces choses terribles dont notre piété a pour de prononcer le nom, qu'on ne veut plus ni lire dans les livres, ni entendre aux pieds des chaires et qui cependant tnnt seules les forts, les sages et les saints? L'amour de Dieu doit être un sentiment :il; avec ces auteurs, il se perd dans la

.,Go(><^[c

68 LES CATHOLIQUES DÉCADBNTS

rêverie, la mélancolie de l'esprit et l'alanguissement du cœur.

Le chrétien n'est plus qu'un poitrinaire à l'âme triste et mélancolique qui passe sa vie à soupirer et à gémir. Ecoutez plutôt un de ces mystiques nous le dépeindre : — Il soupire — le chrétien — en considérant le ciel bleu, les étoiles suspendues au firmament et les espaces célestes ;ilgémit avec le vent d'automne, avec la brise froide de l'hiver, avec la brise chaude et parfumée de l'été, avec les orgues de l'église égrenant leurs notes tristes, avec le chant des prêtres qui monte vers les voûtes du temple, implorant la miséricorde et le pardon. D'autres fois, seul, retiré loin du tumulte et de l'agitation du monde, il chante, dans le silence de l'immensité, à l'éternel amant des âmes la chanson que le repentir, la tristesse, les larmes, l'effroi des douloureux souvenirs font monter de son cœur à ses lèvres. »

Pourquoi ces sempiternels gémissements et ces soupirs à fendre l'âmeî

Le même auteur, dans un traité des « Voies de Dieu. » tiré à plusieurs éditions, se charge de nous l'apprendre : — Cet exilé a la nostalgie de l'éterneHe patrie des âmes. Toutes les fibres de son être sont comme les cordes d'une harpe toujours tendue, qu'un rien fait vibrer; son âme est une sensitive que le moindre

Dinliis-invGoOJ^Ie

soxiffle de l'air suffit à blesser, qu'une ombre même peut meurtrir, s-

Et voilà pourquoi ce cbrétien bien mangeant, bien buvant, bien dormant, se consume de regret et de désespoir sur la terre d'exil et meurt tous les jours, par métaphore, loin de son Dieu. C'est égal, s'il est si sensible, si exposé à souffrir des courants d'air et des meurtrissures « d'une ombre même, » pourquoi passe-t-il son temps à considérer les étoiles et les bleus du ciel î Ne pourrait-on charitablement lui conseiller de garder la chambre et de tenir les portes lerraéesî

Dans un autre livre de piété qui ne le cède en rien au précédent, pas même en gémissements, l'âme est comparée : 1" à la tourterelle en cage, qui tristement roucoule au souvenir de la liberté perdue; 2" à la biche blessée par - la flèche du chasseur et qui, elle aussi, pleure et se lamente. Comme la biche et la tourterelle, «plaintive, angoissée, sans que rien puisse la satisfaire ici bas, l'âme blessée par la flèche de l'amour divin, nous dit l'auteur, attend l'heure de la déhvrance, l'heure où elle ira se reposer dans le sein du bien-aimé. »

N'est-ce, pas justice que cette pauvre âme puisse enfin goûter le repos , après ces épreuves douloureuses î Pour tant de plaintes, de soupirs et de larmes, Dieu lui doit bien

■v,Go(><^[c

70 LES CATHOLIUDES DECADENTS

quelque chose. Le ParadisîNe l'a-t-elle pas bien mérité? Chacun y va comme il peut, après tout. Autrefois — il y ahien longtemps de cela — il n'aurait pas suffi de gémir et de roucouler. Mais nous vivons au siècle du progrès, et nous avons changé hien des choses depuis le Calvaire. Puisse le bon S. Pierre se montrer indulgent et humain aux tourterelles et aux biches plaintives, à toutes les associées de la confrérie de « la larme à l'œil i »

Pour en fhiir avec les citations, voici une perle tirée d'un livre de piété intitulé : « Effets merveilleux de la Grdce. -p

— Dans la chapelle recueillie, pleine d'une ombre palpitante, d'une obscurité animée par les reflets des pierres fines, les lampes brûlent et la lumière semble se recueillir toute dans l'étroit cercle d'huile où se nourrit la petite flamme, comme dans une hmpide topaze.

Combien ardente et spontanée était ma prière. Il me semblait que les mots descendaient sur mon cœur, comme des larmes de miel, comme des gouttes de lait. Si je me mettais en méditation, il me semblait que je cheminais dans les voies secrètes de mon âme, comme dans un jardin de délices, où les rossignols auraient chanté sur les arbres en fleurs, aux bords des ruisseaux de la grâce divine. La dévotion versait en moi un calme plein de

ET Là RELIGION 71

fraîcheur et de parfums, m'épanouissait l'âme, m'enguirlandait de roses mystiques et de lis surnaturels. »

— Amen i ma chère Philotée.

On comprend que l'auteur ait donné pour titre à son livre : Effets merveilteiicc de la grâce/ Tout cela est en efiet merveilleux.

C'est égal, nous voilà loin du. Calvaire!

Le Calvaire ! Les catholiques décadents n'aiment pas à entendre prononcer ce mot, parce qu'il les condamne. Leur vie pleine d'alliage, leurs mœurs efféminées, leur sensualisme sont aux antipodes de l'esprit de sacrifice, et semblent narguer le calvaire et la croïx. On peut dire qu'il se soignent au lieu de se sacrifier. Quand on évoque devant eux le souvenir des luttes, des souffrances, des épreuves, supportées par des âmes généreuses pour se conformer à l'esprit de l'Evangile et venir à la suite du divin Maître, ils restent désemparés et se demandent si de tels prodiges ne sont pas empruntés à la vie des Pères du Désert ou des Frères de la Trappe.

— Cela ne se fait plus dans le monde ! s'élentr-ils. Hélas ! non, cela ne se fait plus, du Dins dans le monde des décadents, et c'est

■v,Go(><^[c

parce que cela ne se fait plus que la piété baisse de plus en plus et que le véritable esprit du christianisme s'affaiblit sensiblement parmi eux.

Il y a cependant une piété à la mode, c'est la piété de mouvement, Loin de nous la pensée de blâmer le mouvement; il en faut aujourd'hui où tout le monde se remue. On se remue pour le mal, il est bien juste qu'on se remue pour Dieu. MuItipHerles œuvi-es, faire partie de toutes les associations pieuses, assister à toutes les réunions de charité, c'est là assurément une sainte manière de dépenser sa rie. Prenez garde, cependant I Chacune de ces œuvres prise isolément est excellente, mais ici encore la multiphcité peut devenir un abus et le mouvement extrême un écart. Chez quelques-uns, c'est de l'agitation plutôt que de la dévotion, et à combien d'âmes cette agitation n'a-t-elle pas été un leurre et une illusion! Combien sont de toutes les œuvres, excepté de celle de leur sanctification! Combien qui sont tout occupés du règne social de Jésus-Christ et qui oublient son règne domestique à leur foyer ou son règne intime ■ dans leur propre cœur et dans leur vie privée !

C'est bien de s'occuper du baptême des petits Chinois, de la l""" communion des Bohé-

,i-,>in,Goo<^[c

ET LA BELIGIOIT 73

miens, mais une femme a-t-elle le droit de négliger le mari et les enfantsî

— L'important, disait l'évêque de Tulle, Mp Bertaiix, ce n'est pas que nos wagons marchent si vite, c'est qu'ils soient pleins d'honnêtes gens et de chrétiens. »

Nous dirions volontiers dans le même sens :

— l'important, ce n'est pas de fonder telle ou telle œuvre Immense qui se partage le monde, avant de l'avoir conquis. Non, l'important c'est que cette œuvre soit composée de vrais chrétiens, de chrétiens qui mettent leurs actes d'accord avec leurs théories. Voilà le point.

Pour en arriver là, pour opérer une réforme qui s'impose, que faudrait-il î Nous reprendre aux fortes et saines lectures que l'Eglise, par ses voix les plus autorisées, nous recommande, revenir aux leçons de l'Evangile, et pour cela lire et méditer l'Evangile.

— C'est xm devoir pour tout chrétien, dit saint Jean Chrysostôme, de lire assidûment l'Evangile. 11 ne lui suffit pas de ne pas ignorer ce qu'il contient, il doit le méditer pour en recueillir la vertu secrète. Sachez, ajoute-t-il, que ce livre ne nous a pas été donné pourn'être qu'un vain ornement dans nos bibliothèques, mais fin de nous en appliquer les leçons. »

Autrefois, il n'était pas un chrétien sachant

.Goo'^ic

lire, à qui l'Evangile ne fût, de bonne heure, le livre le plus familier. Cette tradition s'est perdue. Aujourd'hui, qui connaît àfond le texte sacré î Même parmi les personnes pieuses, qui essaye, avec droiture et esprit de suite, cette pratique excellente de la lecture quotidienne de l'Evangile ? Il y a tel et tel enfant, appartenant à des maisons franchement chrétiennes, qui arrivent à leurs vingt ans, sans avoir ouvert ce livre et qui ne l'ouvriront peut-être jamais, de toute leur vie.

Faut-il s'étonner après cela que la plupart des fidèles ne connaissent plus les enseignements du Maître, sa doctrine, sa personne et sa vieî Sans doute, il existe des Vies de Jésus- Christ — quelques-unes vraiment remarquables — qui s'efforcent de reproduire l'Idéal divin, mais que sont-elles comparées à l'original? Quel Uvre est capable de remplacer l'Evangileî

Les.hvres profanes font des savants, l'Evangile fait des saints; les livres profanes donnent des conseils, l'Evangile apporte des révélations.

La vie des Saints, Vlmitalion, ce livre céleste, les ouvrages de piété et de religion vraiment sérieux, peuvent beaucoup pour notre sanctification, et on ne saurait trop en conseiller la lecture; aucun ne peut, comme l'Evan-

ET LA. RBLiaiOM 75

gile, nous infuser, dans toute sa pureté et son intégrité, l'esprit de notre sainte religion ; aucun n'est plus beau.

Un homme qui se connaissait en beauté, le P. Lacordaire, dans un voyage à travers une des plus ravissantes contrées de la France, disait à son compagnon de route, qui s'extasiait sur la beauté d'un paysage : — Oui, c'est bien beau, mais une page de l'Evangile est bien plus belle i »

Ouvrez l'Evangile ! quelque soit le passage sur lequel vos yeux s'arrêteront, il en jaillira de la lumière et de la beauté. Vous y trouverez des peintures sublimes de la bonté de Dieu, de son amour pour les hommes, de la grandeur de ses œuvres, des hautes destinées qui nous sont réservées, de nos devoirs, de nos droits à l'immortalité. Vous vous arracherez, pour un instant, à vous-mêmes, aux petites passions qui agitent votre vie, aux intérêts passagers qui la remplissent, pour pénétrer dans un monde idéal, où tout est pur, grand, éternel. L'âme a des besoins qu'il ïaut satisfaire, et quelque soin que l'on prenne de la distraire d'elle-même, elle s'ennuie bientôt, eUe s'inquiète et s'agite au milieu des jouissances des sens. Après avoir songé à la terre, on a besoin de porter plus haut ses regards. L'Evangile soulève les âmes

■v,Go(><^[c

et les tient dressées vers le ciel ; il entrelient dans le sein des sociétés le goût de l'infini, le sentiment du beau, du grand et l'amour des plaisirs immatériels.

Aucun livre surtout n'est plus consolant!

Les situations les plus tristes, les plus désespérées sont éclairées par lui. Il a pour toute peine un adoucissement, pour toute infortune une consolation et une espérance à donner.

Le colonel Paqueron, âgé, infirme, malheureux, écrivait à un ami : — Chaque soir, ma dure journée finie, je lis un ou deux chapitres de l'Evangile, et je m'endors dans le souvenir de Nazareth et du Calvaire, sans avoir trouvé trop lourd le fardeau de ma pauvre vie. »

— Vous voyez ce petit hvreî disait un jour le célèbre Balmès, en montrant à un visiteur l'Evangile, je l'ai usé sous mes doigts : il m'a toujours consolé. «•

L'Evangile étant le code divin de nos espérances et de notre salut, c'est un devoir pour tout chrétien do le connaître et de le faire connaitre autour de lui.

Dinliii-invGoOt^lc

La famille est le centre de notre vie tout entière. C'est dans son sein que s'écoule notre enfance avec les baisers maternels et les tendresses paternelles, notre jeunesse avec ses espérances et ses ambitions, notre âge mûr avec ses responsabilités et ses épreuves, notre vieillesse avec ses souvenirs mêlés de joies et de tristesses. Le foyer est la source des joies les plus pures et du vrai bonheur surla terre. L'enivrement du succès, la fièvre de la lutte peuvent éloigner l'homme du foyer; il y revient dans le malheur. C'est là qu'il aime à reposer son cœur broyé par les déceptions et les amertumes de la vie.

La société découle de la famille; ces deux institutions répondent aux mêmes besoins.

Par elles notre humanité a suivi sa destinée, st perpétuée, fortifiée et est allée droit son imin. Robuste et féconde tant qu'elle a con- ■vé la foi, c'est-à-dire une confiance rai-

78 LEB CATHOLIQUES DECADENTS

sonnée qui embrasse la vérité, qui excite l'enthousiasme et complète la vie, elle parcourait la terre, elle en prenait possession'et y établissait son règne, Elle se complaisait dans la famille, elle l'aimait, elle y trouvait l'idéal de sa perfection et la garantie de son avenir. L'esprit d'ordre, la pureté des mœurs, le respect, la simplicité, ia gravité des habitudes constituaient des traditions au foyer. Parents et enfants portaient au cœur le sentiment du devoir et la générosité à l'accomplir.

Le tableau de ce bonheur n'existe guère plus qu'à l'état de souvenir. La famille moderne est atteinte d'une longue fêlure, quicoxirt du haut en bas de la société européenne, fêlure plus saisissante en France que partout ailleurs. Jamais on n'avait tant parlé d'instruction universelle, de science, de progrès, et jamais le foyer n'avait été aussi menacé dans son existence. C'est que pour fonder un foyer, pour l'orienter dans ia vraie voie, pour lui assurer la prospérité et la durée, l'instruction ne suffit pas ; ce qu'il faut avant tout et par dessus tout c'est la rehgion. Or, la religion n'est plus respectée aujourd'hui, même dans les familles réputées chrétiennes. On n'y parle plus le langage chrétien, on n'y tient que médiocrement compte des temps sanctifiés par la [pénitence, la prière en commuj)

Dinliis-invGoOJ^Ie

n'y est plus en honneur, le jour du Seigneur est consacré à la futilité et au plaisir. Nous fermons peu à peu l'abîme qui séparait les premiers chrétiens des païens. Nous revenons au paganisme.

Sauf quelques honorables exceptions, les familles chrétiennes ne se distinguent plus de celles qui ne le sont pas. C'est de part et d'autre même inclination constante au plaisir, même passion pour le luxe, même prodigalité dans les dépenses, môme horreur du sacrifice et de la croix. Diminuée dans ses applications à la vie domestique et individuelle, altérée dans son esprit, la reUgion ne saisit plus le foyer, ne l'anime plus de sa vertu bienfaisante.

Trop de concessions faîtes au monde et à l'esprit du monde, trop de relâchement dans la discipline et dans les mœurs, trop de légèreté et d'inconséquence dans les salons, trop de luxe, de raffinement et de bien-être : le foyer se meurt de tout cela.

LES CATKOLIQCES DÉCADENTS

Parents et Enfants.

Les enfants ! que de douceur et de poésie dans ce mot ! quel charme pour le cœur d'un père, d'une mère qui se sentent revivre dans ces chers petits êtres ! On s'aimait hien avant leur apparition au foyer, mais on s'aimait d'un amour un peu égoïste, on s'aimait pour soi ; après, on s'aime poureux. Aujour des cruelles épreuves, quand un coup brusque de la fortune contraire, ruinant des espoirs longuement caressés, de douces et chères illusions, met des larmes dans les yeux de la mère et un sentiment de révolte ou de désespoir dans le cœur du père, la présence d'un fils ou d'une fillff exerce une influence d'apaisement et de réconfort, dont rien n'égale la douceur et la force. Leurs têtes blondes, leurs phrases ingénues, leurs caresses, leurs sourires et leurs pleurs détendent les nerfs et relèvent les courages.

Quand la familiarité et la monotonie d'un^ vie peu mouvementée, peu remplie d'émi tions, ont émoussé l'ardeur du sentiment ch( les époux, quand une circonstance malhef

D,nl,ii"invG00<^[c

rfeuse a déchaîné une de ces crises aiguës qui font redouter un drame au foyer, qui parfois 1© saccagent comme un départ ou une mort, une seule note humaine et natureUo sauve l'harmonie et retient unies deux existences prêtes à se séparer : l'enfant. Pour lui on pardonne, pour lui on évite le scandale. Son contact calme les passions mauvaises, stimule l'activité et donne un but à la vie. On travaille, on peine, on passe ses jours et ses nuits dans un obscur labeur, et on sourit en contemplant le berceau : c'est pour l'enfant 1 pour que la vie lui soit plus douce, plus souriante, pour qu'il soit plus heureux !

« Une maison sans enfant, a dit une femme de beaucoup d'esprit, est une cloche sans battant ; le son qui dort serait bien beau peutêtre, si quelque chose pouvait le réveiller ! > Ce n'est pas tout cependant que d'aimer ses enfants et de se sacrifier pour eux, il faut les former, leur inspirer de bonne heure l'amour du devoir, le sentiment de l'honneur, leur montrer dans le lointain un idéal sublime, divin, qui non seulement élève leur imagination et émeuve leur sensibilité, mais li de plus éclaire leur conscience et stiule leur volonté. 11 faut leur inculquer cet isemble de notions morales et religieuses.

82 LES CATHOLIQDBB DÉCADENTS

plus nécessaires que l'alphabet, sans lesquelles la vie d'un homme et surtout d'une femme ressemhle aux errements étranges d'un vaisseau, jeté sans boussole et sans gouvernail à tous les vents. Cette formation doit être commencée au sein de la famille, sous peine d'être mal dirigée et de rester toujours incomplète et insuffisante.

On est tristement surpris de voir de quelle façon on s'acquitte aujourd'hui de cette mission dans le monde, principalement dans les sphères élevées de la société. Là, toute l'ambition des parents semble se borner à faire de leurs enfants des êtres séduisants, destinés à paraître avantageusement dans le monde, à plaire et à briller. Ils les traitent comme de vulgaires poupées, agissantes et parlantes, qu'on habille, qu'on déshabille, et qu'on dresse à débiter, devant la galerie, de jolies petites choses, dans un gentil petit babil.

— A quoi occupez-vous vos journées?

demandait-on à une femme du monde.

— A gâter mes enfants ! répondit-elle.

C'est la réponse que devraient faire, si

elles étaient sincères, toutes ces mères de famille qui ne savent rien refuser à leurs enfants, qui se prêtent à tous leurs caprices et professent couramment cette théorie qu'il

Dinliii-invGoOt^lc

faut rire et s'amuser le plus possible, tant qu'on est jeune, parce que après, vous savez, on ne sait pas ce qui peut arriver... la vie est si courte !

A quoi riment, par exemple, ces bals d'enfants, quo la frivolité contemporaine a remis en honneur, sinon à gâter ces petits êtresî Des bals d'enfants! «deux mots, disait un homme du monde, qui hurleat de se trouver accouplés ensemble et qui expriment la plus sotte de toutes les inventions >. Cette invention passe, au contraire, pour merveilleuse dans le monde des décadents, et c'est à qui donnera des bals d'enfants.

Ainsi, pour élever ces anges de la terre dont le iront est humide encore de l'onction baptismale, pour leur faire un tempéramment robuste, un sang riche et généreux, voilà ce qu'on a imaginé : des bals ! On les jette parés de fleurs et de rubans, frisés, fardés, parfumés, dans le tourbillon du plmsir, comme ces fleurs que le vent arrache de leurs tiges et entraîne dans une course folle à travers les airs, pour les ensevelir bientôt dans la boue du chemin.

Sérieusement, quand se décidera-t-on à respecter l'innocence et la pureté de ces jeunes âmes et à renoncer à ces spectacles, à ces

84 LBB CATHOLIQUES DÉCADENTS

divertissements sots et ridicules qui peuvent ! les profaner t !

Mais dans ces réunions, ils se forment aux belles manières, à. l'élégance et à la distinc- : tion du monde i Oui, et aussi aux petites intrigues et à la vie de plaisir. Craignez-vous donc qu'ils n'abdiquent pas assez tôt l'amour des. distractions et des jeux innocents? Une âme d'enfant est un ciboire d'or, ciselé avec un art infini par l'orfèvre céleste et destiné à recevoir la blanche hostie, symbole de la beauté et de la pureté intérieiu-es. Pourquoi faut-il qu'on y laisse tomber, à la place de la blanche hostie, la poussière du chemin î

Les manœuvres des parents ne passent pas inaperçues. La petite fille, surtout, remarque vite qu'on s'occupe d'elle, qu'on s'intéresse à ses faits et gestes, que sa toilette est l'objet de commentaires flatteurs, et la coquetterie se fait jour dans son esprit. A douze ans, elle est déjà poseuse, préoccupée de ses petits succès et de l'effet produit par sa minuscule personnaUté.

Le foyer est un temple dont les parents sont les prêtres. C'est là, plus qu'à l'école, plus qu'à l'église même, que se forment les convictions religieuses. Le véritable proîes-

Dinliis-invGoOJ^Ie

seur de morale et de religion, c'est la mère.

Nul ne s'entend comme elle à enseigner les grandes et flères leçons du sacrifice, de la fidélité au devoir et à Dieu, à. les faire pénétrer dans le cœur de l'enfant, à l'écarter du mal, sans qu'il ait besoin de faire un effort, et à le porter vers le bien.

« C'est sur les genoux de sa mère que se fait l'éducation religieuse, a dit Joseph de Maistre. Si la mère s'est fait un devoir d'imprimer profondément sur le front de son enfant le caractère divin, on peut être sûr que la main du vice ne l'effacera jamais. »■

Rien de plus vrai. Semblable à une cire molle et flexible, l'enfant reçoit toutes les impressions qui lui viennent du dehors ; sa personnalité se forme de ce qu'elle prend alentour, comme une jeune plante s'assimile les sucs de la terre, les principes nourrissants de l'air. Il est incroyable à quel point ces impressions de l'enfance demeurent vivaces.

C'est la première liqueur qui a imbibé le vase poreux : rien ne peut en effacer la trace. Elles nous suivent le long du chemin, toujours présentes, toujours renouvelées, et déterminent le sens de notre vie.

Un enfant qui, dès l'ège le plus tendre, aura été mis en contact avec la religion, qui l'aura pour ainsi dire aspirée avec l'air dont il rem-

■v,Go(><^[c

plit ses poumons, gardera toujours, même à son insu, dans un repli de sa conscience, le souvenir des émotions si douces, si prenantes, qu'il aura ressenties sur les genoux de sa mère et sur le pavé du temple. Il pourra tomber, déclicir de sa pureté première, laire l'expérience du mal, la foi ne disparaîtra jamais complètement. Sa vie en restera imprégnée. Des fragments confus de la divine mélodie qui a retenti sur son berceau lui reviendront en mémoire. Il se rappellera les raisonnements de sa mère. A vingt ans, comme à cinquante, quand il les soumettra au crible de son jugement plus rassis, il conclura : « La foi de ma mère, c'est la vraie. Même après avoir vécu et grandi, je ne puis rien alléguer contre ses raisons; elles n'ont rien perdu de leur force. Ma mère n'était pas une savante, mais son jugement ne la trompait pas. »

La double logique du cœur et de l'esprit, ou plutôt la logique de sa mère le ramènera à la foi et à Dieu. Règle générale, nous restons ce que notre mère nous a faits ou nous le redevenons.

Mais si l'enfant n'a pas reçu au foyer une formation vraiment chrétienne, comment espérer ces heureux résultats? Les années de pension répareront-elles cette lacune,

,i-,>in,Goo<^[c

ET LE FOTKR 87

déplorable à tous égards î Qm oserait l'affirmerî

Dans les collèges, même chrétiens, on n'a pas fait jusqu'à ce jour une part assez large à l'enseignement religieux. Un des hommes les plus experts en matière d'éducation, ne craint pas d'affirmer que, «dans les maisons catholiques, l'enseignement religieux est le plus négligé par les maîtres, le plus méprisé par les élèves et le plus inaperçu dans les sanctions disciplinaires». Le catéchisme est en défaveur auprès des enfants; ils n'apprennent la lettre que sur instances réitérées : les explications les intéressent peu; les rédactions ont été abandonnées un peu partout. On se dît qu'il ne fait pas partie du programme des examens et qu'on en saura toujours assez. Fort en instruction rehgieuse !

Cela ne pose pas un élève. On apprend aux enfants jusqu'aux moindres détails de la mythologie, on les initie à ses histoires scandaleuses, et on se contente des notions les plus rudimentaires sur l'Evangile et sur l'histoire de l'Eglise.

« Voyez la gaucherie de ceux qui nous rment, disait Napoléon I", ils devraient oigner de nous l'idée du paganisme, et ils ous élèvent au milieu des Grecs et des omains, avec lexurs myriades de divinités. »

■ ,Go(><^[c

En vain l'Eglise, par la voix autorisée de plusieurs de ses pontifes, de Pie IX et de Léon XIIl, en particulier, nous a invités à plusieurs reprises à « remettre l'Evangile à la base de l'enseignement, à en faire le premier de nos livres classiques », et à ne pas écarter systématiquement de nos programmes l'étude des auteurs chrétiens, nous n'avons tenu aucun compte de ces avertissements, nous avons fermé les yeux à, la lumière et aux leçons de l'expérience.

On ne saurait trop le répéter : il n'est pas permis à un chrétien d'être instruit des connaissances humaines et d'Ignorer les autres.

C'est bien de s'occuper des œuvres d'action, mais la science de la religion vaut aussi la peine qu'on s'en occupe.

L'ignorance aussi bien que l'indifiérence, en matière religieuse, n'est-elle pour rien dans la crise que nous traversons ï Notre siècle se vante d'être un siècle de lumière et de progrès. Tout le monde veut passer pour savant et jette la pierre aux siècles disparus ou les traite avec dédain. Est-ce justice?

Sans doute, nous avons fait de merveilleuses découvertes, trouvé des secrets ignorés de nos pères. Mais la science par excellence, celle qui apprend à bien vivre et à bien mourir, la possédons-nous comme eux) Si

■v,Go(><^[c

l'esprit chrétien tend à baisser de plus en plus dans les nouvelles générations, n'est-ce pas parce cpie l'éducation religieuse et morale fait défaut î

Hommes et femmes du monde, vivant dans les fêtes, ne songeant qu'à s'amuser, finissent par devenir si légers, si superûciels, si .frivoles en tout, qu'ils sont incapables de l'application d'esprit nécessaire pour arriver à une connaissance sérieuse et approfondie de la religion. Comment pourraient-ils enseigner aux autres ce qu'ils ignorent eux-mêmes !

On voit parfois des prédicateurs se creuser la tête, se lancer dans les spéculations de la théologie, parce qu'ils ont devant eux un auditoire composé de gens du monde. S'ils savaient combien ces auditeurs distingués sont Le plus souvent ignorants de leur catéchisme !

L'éducation suppose la correction. Qui aime bien châtie bienî a dit la sagesse des nations. C'est à croire que dans les familles, même les meilleures, on aime bien mal les enfants, car on ne les corrige plus du tout, n y a une conspiration secrète des parents entre eux pour se soustraire à ce devoir, peu récréatif, il faut en convenir, mais cependant

■v,Go(><^[c

90 LS8 CATBOLIQUBB DECADENTS

nécessaire. Le père s'en remet sur la mère qui compte sur le père, et tous deux luttent de faiblesse et de fausse bonté.

Plutôt que de corriger, ils préfèrent excuser lous les défauts et toutes les fautes, quand ils ne vont pas jusqu'à se persuader qu'il n'y a rien à reprendre et que leurs enfants sont de petites perfections, ce qui n'est pas sans

Qu'un ami, qu'un directeur s'aventure, avec toutes sortes de précautions oratoires, à dire tout haut ce qu'il pense, à signaler chez un entant des tendances mauvaises, des défauts et même des vices; la mère plaide les circonstances atténuantes et s'efforce de se persuader et de persuader aux autres que le mal n'est pas aussi grand qu'on le dit.

Qu'un scandale vienne à éclater, qui ne permet plus de fermer les yeux à la lumière, elle se rassure encore : il y en a tant dans le monde de ces jeunes gens qui ont fait pire . en leur temps ! Cela ne les a pas empêchés de se marier avantageusement, de devenir d'excellents chefs de famille et de faire leur chemin dans le monde. Ne faut-il pas que jeunesse se passe?

C'est avec ces lâches concessions qu'on arrive à rabaisser la vie de famille, que l'importance, la considération et la dignité des

ET LE FOYEB 91

parents s'affaiblissent et se perdent, et que les enfants profitent du relâchement de l'autorité pour s'émanciper.

Un souffle d'indépendance et de révolte passe en ce moment sur le foyer; il nous présage de tristes jours pour l'avenir. Pour peu que le mal s'aggrave, le caractère sacerdotal de la paternité ne sera plus qu'un souvenir et le culte dç la famille qu'une tradition surannée. Déjà, l'autorité paternelle n'a plus le droit de s'exercer qu'avec le consentement des enfants. On a si souvent répété que les parents ne sont plus au niveau de ce qu'il faut savoir, qu'ils représentent la routine, la pratique usée, la résistance à vaincre, que personne ne veut plus de leurs conseils.

11 faut entendre une jeune fille de seize ans s'écrier avec un sourire significatif : « Cette pauvre maman ! Elle prononce ces mots si drôlement ! Cette pauvre maman ! Cela signifie qu'il y a, dans la vie, une foule de choses qui passionnent sa mère et qui ne l'intéressent pas du tout, elle, que les livres, la musique et les plaisirs de sa mère lui semblent fades et insipides, que l'expérience "laternelle lui apparaît si innocente et si icomplète que la pensée ne lui viendra pas 'ela consulter sur les cas confidentiels. Elle st un peu plus âgée que sa mère. »

Cette pauvre maman! Cela signifie surtout que sa mère ne lui parait plus à la hauteur de sa mission et que, au nom du progrès et des idées égalitaires, en cours dans le monde, elle s'est émancipée de sa tutelle et soustraite à sa direction.

Et c'est à l'heure où tout concourt à saper l'autorité, à diminuer le respect et à supprimer une hiérarchie, dont on ne copprend plus la grandeur sociale, que les parents acceptent des transactions et des compromis, qu'ils discutent et capitulent! Les enfants n'obéissent plus parce que les parents ne savent plus commander. Le père semble douter de ses droits, de son pouvoir; il cherche à suppléer à l'autorité par la tendresse, mais la tendresse ne crée pas l'autorité et elle amène l'égahté qui affaiblit le pouvoir.

Que de fois n'avons-nous pas entendu proclamer qu'un père doit être l'ami de son fils ! Cette maxime sentimentale fut en honneur au dix-huitième siècle; elle passait pour sage et était simplement grotesque. Gomme si l'amitié ])oiivait se substituer à l'aiïection qui lie ensemble le père et le fils! Le père qui s'efforce do devenir le camarade de son fils, qui cache sa suzeraineté,comme le commissaire de police son écharpo, perd de son prestige, de son influence profonde et durable, il abaisse la digni-

ET LE FOTER

lé de son caractère et sans profit, car il a beau grimacer la jeunesse, il est vieux, la lamiliarité, il est père.

C'est une fausse camaraderie dont le fils s'ennuiera bientôt; c'est un compagnon qui n'a pas ses goûts. 11 eût supporté la gravité paternelle, mais le masque qu'elle a pris pour réussir l'a discréditée à ses yeux. Il ne faut pas se faire jeune à contretemps ni jouer au flls vieux avant le temps. C'est à la fois ridicule et hypocrite.

Le fils sent que son père ne vaut pas mieux que lui et le père qu'il ne vaut pas mieux que Son flls. Il fait bon détourner les yeux de cet intérieur familial.

L'altération des caractères et des mœurs dans cette partie de la jeunesse qui est la personnification brillante de la belle société, la gloire et l'ornement de nos salons, est surtout imputable aux parents et à l'influence du milieu. Elle est la conséquence logique de l'éducation à la mode. Tous ces flls de famille, tous ces jeunes viveurs sont plus ou moins gâtés par les exemples do leur entourage. Frais émoulus des bancs d u collège, ayant trop souvent perdu la fraîcheur de la jeunesse, ils n'ont qu'un but, qu'un désir : jouir de la vie. Ils ne

■ ,Go(v^ic

voient rien au-delà de cet horizon qui s'appelle le monde où l'on s'amuse. Devant la satisfaction du moment, ils sont comme un enfant devant un fruit, et rien no les arrête. Il faut que la commodité, le luxe, l'agrément coulent de source et viennent se placer à portée de leurs lèvres. 11 leur faut des divertissements sans cesse renouvelés et des folies changeantes. L'hiver, ils courent les soirées et les spectacles, ne manquent pas une première, jouent la comédie dans les salons et s'adonnent avec entrain aux exercices du sport; l'été est consacré à jouir de la fraîcheur au bord delamer, en compagnie élégante et mondaine, à pêcher des moules et à culotter des pipes; l'automne se passe à chasser, à dresser des chiens et des chevaux, l'année tout entière à dépenser de l'argent pour des femmes, àfaire des dettes, é. jouer, à s'aviUr dans des compromissions et des coudoiements suspects et à donner au monde le spectacle écœurant d'une existence misérable. Une mère de famille à qui on demandait des nouvelles de son fds, un homme très élégant, très répandu dans le monde, faisait, du ton le plus naturel, cette réponse : — mon fils? mais je ne le vois plusi Sa vie est si occupée! Toujours par monts e' par vaux : l'hiver à Nice, le printemps à Paris

■v,Go(><^[c

ET LE FOVER 95

l'été à Trouville, l'automne à la chasse, II n'a pas une minute à lui. >

— Madame, répondit l'interlocuteur, avec une franchise un peu brutale, permettez-moi de vous dire que voire fils est un fainéant des quatre saisons!

Fainéant des quatre saisons! N'est-ce pas l'épithète qui convient à ces êtres efféminés, toujours regardant, jamais agissant, incapables d'un sursaut viril et d'un effort laborieux? Ils cachent sous le même vernis mondain des âmes sèches et égoïstes. Pleins de grâces factices, d'apparences séduisantes, ils ont grand succès dans les salons, où leurs façons élégantes, leur esprit de surface, leur airdégagéelpimpant donnent l'illusion d'une supériorité. On les cite dans les Echos comme organisateurs de gardeii^arty ultra-chic, comme conducteurs de cotillon émérites.

C'est à eux que revient la gloire de donner les lois à la mode, de décréter du jour au lendemain que les gilets de soirée seront en satin, que les orchidées à la boutonnière seront le suprême Ion el que le smoking ne sera plus que pour les faïenciers.

D'ailleurs, pas une idée sérieuse dans la tête, )as d'occupation intellecluelle, ou si peu que ien; le roman en vogue, la feuille légère et mondaine, c'est tout ce qu'ils peuvent sup-

porter. Des études et surtout des études sérieuses? Allons donc! C'est bon pour les enfants du peuple qui n'ont pas, comme eux, de bons titres de rente dans leur portefeuille et des terres au soleil! Ils ne se sentent qu'une vocation, celle de ne rien faire et exécutent le programme avec entrain.

On se sert, surtout entre gens du peuple, d'un terme très expressif pour désigner ces représentants officiels de la mode et du bon ton : les crevés! Le mot peint au naturel la chose qu'il désigne : les démarches languissantes, les allures de convalescents ou de pensionnaires d'hôpital, cet air de plier sous le poids de la vie qu'afiectent ces jeunes gens. On disait autrefois : les lions! Ce n'est pas que ces lions fussent très rugissants ni qu'ils dévorassent autre chose que leur patrimoine.

Cependant, le mot indiquait la force, le courage, quelque exploit personnel. Il fallait au moins avoir crevé un cheval pour avoir droit à celte qualification. Aujourd'hui, ce n'est pas le cheval qui est crevé, c'est l'homme. Mais peut-être les lions avaient-ils préparé la voie aux crevés!

Les générations affaiblies cherchent une excuse de leur mollesse dans l'estime qu'elles

C'.oo'^Ik:

gardent à la îorce. C'est là sans doute ce qui -explique la faveur dont jouissent parmi nous les exercices physiques.

- Tous ces fashionables du beau monde, tous < ces flls à papa » font une grande dépense de temps et d'argent dans les sports.

Toutes les variétés du cyclisme, de l'automobilisme, de l'escrime, de l'équitatioD, du tir, elc... sonten honneur parmi eux. Admirables cavaliers, grands fusils, escrim,eurs d'une adresse remarquable, ils triomphent au poto, au tennis, au golf, dont ils sont les brillants champions. Autrefois, on s'attachait surtout à cultiver l'esprit, aujourd'hui la préoccupation a passé de la tête aux jambes, et c'est à rivahser avec ie cheval qu'on dresse la jeunesse. Noble progrès qui ne peut manquer de noue faire des générations capables de toutes les revanches.

N'a-t-on pas été jusqu'à imaginer d'établir un concours pour l'obtention de brevets dans le domaine des sports? On sera diplômé en cyclisme ou en escrime, comme on histoire ou en philosophie, et il est à présumer que le nouveau doctorat ne tardera pas à éclipser l'ancien, de plus en plus démodé dans notre société utilitaire. Nous n'avions pas assez de brevets sans doute dans l'administration chinoise de notre enseignement à tous les degrés.

98 LES CATHOLIQUES DËCADBNTS

DaDS une récente manifestation sportive, le directeur d'un grand établissement d'éducalion, faisant une apologie enthousiaste des exercices physiques, ne trouvait pas de parole plus haute à jeter à son auditoire que cette apostrophe virulente : — Comment ! Vous êtes quatre mille à l'Association des Etudiants et vous n'arrivez même pas à nous fournir une bonne équipe de foot-ball? »

Voyez tout de même quel malhexu: pour l'humanité si nous allions manquer d'équipes pour le yooi hall!

Nous ne demandons pas mieux que de voir les jeunes gens se faire du sang et des muscles, du thorax, des biceps et des poumons. Il n'est pas nécessaire d'être chétif et malingre pour jouir d'une intelligence supérieure, et le génie n'est pas plus une phtysie qu'une névrose. Mais il faudrait le faire avec la simplicité séante et dans des proportions normales, sans rompre l'équilibre dans le sens inverse, sous prétexte de le rétablir. Or, il est à craindre que ni l'une ni l'autre de ces conditions ne soit observée, dansl'espèce. L'entraînement qu'on a créé, qu'on entrelient, qu'on surchauffe, dépassB toutes les bornes. Il ne serait que temps d'en finir avec les petits crevés, cependant si on devait les remplacer par des cabotins vaniteux, ignorants et bellâtres,

■ ,Go(v^[c

faisant des efîets de hanche et de torse, par des écuyers de cirque paradant devant la galerie, on ne voit pas bien ce que nous aurions gagné au change.

Une chose qui ne laisserait pas de surpendre un esprit observateur, peu ïamiliarisé avec les mœurs des catholiques décadents, ce serait de voir que tous ces jeunes gens, dont la vie semble plutôt un défi jeté au bon sens et à la morale, conservent en général des pratiques de religion.

Commentexpliquercette contradiction entre les actes et les croyances? Disons simplement que ces hommes ne sont pas vraiment chrétiens. La foi dont ils font profession n'exerce sur leur vie aucune influence ; elle n'est ni raisonnée, ni complète, ni agissante. Sans doute le service de Dieu a une place dans leur exisi tence, mais c'est une place fixe, étiquetée, I cataloguée, qu'ils donnent tant bien que mal j etdonl il n'est plus question ensuite. Frappez I sur ces âmes, vous n'entendrez jamais résonner la note franchement chrétienne, la note j d" sacrifice et du renoncement. Ils croient i p tempérament ou par éducation, pratiquent j p habitude ou par imitation, et subordon- I D t tout aux conventions mondaines.

■ ,Go(><^k'

100 LES CATK0LIQDE8 DECADENTS

Que tont-ils pour discipliner leurs inclinations, pour conquérir cette maîtrise, celte possession de soi-même, sans laquelle on ne devient pas un homme î Rien. Ils se gâtent le cœur comme de petits enfants, professent à leur égard complaisance facile et pardon toujours prompt, ils s'aiment à l'excès et n'aiment qu'eux-mêmes. Au lieu de suivre la voix de la conscience qui leur parle de responsabilités et de devoirs, ils prêtent l'oreille aux voix du dehors qui leur persuadent, avec un charme infini, avec la douceur d'un chant de sirène, que l'absence de volonté ou le renoncement à vouloir est une élégance, et qu'il n'y a rien de plus distingué dans le monde que le mot : à quoi bon !

Existe-t-il une langue où ce mot soit vraiment joli et fasse bonue figure? Il est permis d'en douter, mais à coup sûr ce n'est pas dans la langue française. Et cependant, il est répété et développé jusqu'à remplir des volumes par des adolescents qui, sans avoir vécu, sont déjà dégoûtés de tout.

A quoi bon ! Ils ne le disent pas des choses dont l'expérience a prouvé qu'elles sont vaines, des ambitions vulgaires et communes, des succès obtenus par l'intrigue, ils le disent de celte suite d'efloris destinés à

Dinliii-invGoOt^lc

ET LE FOÏER 101

les rendre plus grands et meilleurs à leurs propres yeux.

Gomment de tels hommes pourraient-ils exercer une influence dans la soeiélé! Comment seraient-ils puissants auprès des autres, étant si faibles avec eux-mêmes? Aussi se laissent-ils entraîner plutôt qu'ils n'entraînent et corrompre plutôt qu'ils ne convertissent.

Attaqués chaque jour dans leurs libertés, dans leur foi, dans leurs idées et dans leur personne, ils sont distancés, vaincus, écrasés, parce qu'ils n'ont pas, dans le silence et le recueillement de l'élude et de la prière, accumulé les forces vives et les réserves sacrées de courage et d'énergie qui se seseraient révélées dans la vie publique.

Ils avaient un beau rôle à jouer dans la société contemporaine, c'était de surveiller le mouvement des esprits, de marcher avec leur lemps, d'être les premiers ou des premiers par les lumières, la science et l'activité.

Quelques-uns l'ont compris et se sont mis résolument à l'œuvre. Les aulres ont refusé de suivre, ont fermé leurs cadres à demeure, dédaigneux de leur siècle, inutiles à tout le monde.

Que nous vaudront ces obstinés du plaisir, s'habituant à vivre et à danser au milieu des troubles, comme la salamandre au milieu

.Goo'^lc

102 LES GATnOLIQCBS DÉCADENTS

des flanimes? Jeunes gens amoindris, énervés, race fainéante qui n'a plus le culte des grands hommes ni des grandes choses, chez qui le goût fatal pour la vie commode empêche toule ambition généreuse, et qui n'entend jamais vibrer au fond de l'âme le Sursum corda qui ressuscite avec la vertu la puissance et la gloire !

En buvant dans la coupe d'or des voluptés, en cherchant à rivaliser de luxe et d'oisivelé avec les parvenus de la lortune, ne mérileront-ils pas au pays tout entier peut-être de nouveaux désastres!

La jeune fille est-elle mieux élevée, mieux préparée par son éducation à remplir son rôle dans la famille et dans la société i

Le type le plus fréquent, dans le monde des décadents, est celui de la jeune 1111e un peu sentimentale, un peu rêveuse, coquette et frivole, menant sous le regard maternel une existence dorée, sans autre préoccupation que celle des chiffons et des petites parties de plaisir. C'est une plante de serres chaudes, à l'épanouissement de laquelle OTit manqué le soleil et le grand air, une créalu ) mignonne, élégante, heureuse, habituée l voir tous ses caprices satisfaits et pour ( i

, D,nl,ii"invG00<^[c

la vie D'est qu'une interminable récréation.

Ses lectures, ses occupalions, ses éludes, ses conversations de chaque jour, les avertissements de la conscience ne lui apprennent pas à porter plus loin sa pensée, à compter avec les choses sérieuses, dont on s'occupe autour d'elle. Elle arrive à l'âge du mariage, ■ sans avoir jamais médité sur quoi que ce soit. Son âme reste puérile, impubère pour tout dire. Etre femme, madame, délivrée de l'obéissance, mêlée à un monde plus brillant, plus amusant, c'est tout ce qu'elle entrevoit dans le mariage.

Combien n'en rencontre-t-on pas, dans les salons, de ces jeunes filles gâtées par leur mère, asservies par leur éducation à toutes les conventions sociales, incapables de parler, de penser et d'agir par elles-mêmes? Ce sont de jolies gravures de mode, toutes taillées sur le même patron. Leur langage est maniéré, doucereux ; elles s'observent beaucoup en pariant et débitent des fadeurs sur un canevas uniforme. A l'occasion, elles prennent des airs compassés et craintifs, jouent les ingénues, affectent un effarement «•'dicule, mais ne dédaignent pas les galaniries attentives, les coquetteries variées, le 'inquant et le faux luxe de l'amour moderne, land elles ne vont pas jusqu'à rêver d'aven-

tures romanesques et de tragédies sentimen- " taies. Elles manquent de volonté et de ce que les Anglais appellent le self-contrôle de soi-même, ne savent ni dominer leurs impressions, ni maîtriser leurs nerfs et se laissent^ abattre par la plus petite difficulté. Habituées à être traitées comme des êtres séduisants, raffinés, exquis, mais incomplets, elles finissent par se voir sous le même jour et par considérer comme un privilège la faculté qu'on leur laisse de se montrer futiles, faibles, insignifiantes.

Un autre type bien différent, qui tond à se généraliser, est celui delà jeune fille indépendante d'allures physiques et de pensées,émancipée, évaporée, qui ne craint pas de mettre en plein vent ce qu'il peut y avoir en elle de promesses pour la vie. Très souple, familière, imprévue, douée d'un esprit plein de verve et d'une caressante ironie, demi-provocante et demi-timide, demi-homme et demi-femme, dégagée des conventions de la veille, en matière d'éducation féminine, soutenue par la résolution énergique de ne jamais compromettre sa liberté, elle va son chemin, le regard très ouvert, parlant haut, jetant au nez des gens toutes les idées qui lui passent

D,ni,.i"-ihvGoO<^[c

ET LE FOÏER

par la têle. C'est un mélange incompréhensible d'intelligence gaie, exubérante même, de raison et d'enfantillage.

La fièvre et l'impatience de vivre se traduisent chez elle par une tendance de tous les instants à des hardiesses, à des témérités de la plus parfaite malséance. Elle mène la vie à sa guise, s'abandonne à ses penchants un peu bohèmes, joue de la coquetterie comme d'un éventail qu'elle déploie et replie à volonté, suivant les hommes qui lui parlent et lui plaisent, et ne redoute pas de paraître stylée de bonne heure aux secrets de la vie.

Sollicitée par mille désirs contradictoires, par un besoin constant de distractions et de renouveau, désillusionnée de tout, sans avoir goûté à rien, par la faute des événements, de l'époque, du temps actuel, du roman moderne, on la voit combiner, sans entraînement, des caprices d'entant gâté avec des sécheresses de vieux sceptique.

Elle passe dans le monde en coup de vent, selon un terme consacré, semant quelque ellarement sur son passage, redoutée par les mères vigilantes, peu aimée par les maris, qui doutent que l'exemple libéral qu'elle donne puisse avoir une influence favorable sur l'esprit de leur femme, mais très recher-

D,nl,ii"invG00<^[c

106 LES CATHOLIQUES OâCADENTS

cbée par les jeunes gens, dans l'exclusion de toute hypothèse matrimoniale.

Soutenue par le bruit qui se fait autour d'elle, trop femme et trop jeune pour ne pas subir la griserie de celte popularité, elle se joue é. l'entour des excitations cbatouiUeuses, du flirt et de la coquetterie. Passer pour une charmeuse, même un peu fatale et perverse, amuse par certains côtés son imagination, lui semble daus tous les cas moins froidement lugubre que le silence et l'eflacement.

« Ses allures libres et déplaisantes, qui semblent solliciter les paroles hardies et les compliments grossiers, sont cause que les jeunes gens Iraileut en camarades celles qui pourraient devenir leurs compagnes >. Le respect de la femme tend à disparaître, et ce n'est pas là un progrès, quoiqu'on puissent dire les parlisans de l'américanisme.

11 serait à souhaiter que toutes ces flirleuses qui traînent derrière elles une armée de satellites, empressés à leur faire la cour et plus empressés à leur tenir des propos légers, entendissent pour leur édification les jugements sévères ol méprisants que, hors de leur présence, leurs admirateurs les plus fervents ne craignent pas de proférer sur leur compte, avec une merveilleuse désinvolture.

Cela les guérirait peut-être — il ne faut jurer

■ ,Go(><^[c

de rien cependant — des succès de mauvais aloi, sans lendemain heureux, et qui trop souvent se terminent dans le chagrin d'une vie g&chée. Les sentiers du flirt ne mènent que diitlcilement à la grande porte du mariage.

A ces jeunes évaporées, « bibelots aussi inutiles qu'extravagants, dont la mode ne peut être que passagère, > le bon goût ne se laissant pas diiper, à ces vierges moralement initiées aux choses de la vie, qui trouvent commode de danser sur la corde raide des sentiments, de lâter des sensation? el des griseries dangereuses, les hommes préfèrent généralement, quand il s'agit du mariage, les jeunes filles qui marchent d'un pas ferme sur les chemins droit5,auxhorizons paisibles et surs. Ainsi des poupées maniérées ou des comédiennes hardies, voilà les deux types de jeunes flUes que nous offre d'ordinaire le monde des décadents et aucun, il faut bien l'avouer, ne réalise l'idéal. Le type de la vraie jeune fllle. de la jeune flUe comme il faut, gaie et ouverte comme il convient à son âge, franche dans son regard, simple et droite, honnête et réfléchie, capable d'une collaboration généreuse eL féconde avec l'homme u'elle aura choisi pour époux, ce type si ;racieux, si séduisant, ne s'y rencontre guère [u'à l'état d'exception.

Jamais, en France, on n'avait mis autant d'ardeur et dépensé autant d'argent à collectionner les souvenirs du passé. Soit que le dégoût de l'heure présente nous obsède, soit que les nations viellissantes se plaisent, comme Nestor, à évoquer les souvenirs lointains, nous recliepchons la compagnie des fanlômes et nous passons notre temps à reconstituer les décors disparus. De là ces expositions qu'on voit dans les salons modernes, où les bois sculptés et coloriés, les bahuts surchargés de la Renaissance, les meubles majestueux et superbes du plus superbe et du plus majestueux des rois, les tapisseries du dixhuitième siècle, les ivoires, les bronzes, les cuivres, les bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis, coûteux, voisinent dans un désordre cherché. Rien d'assorti; ce qui vaut mieux, incontestablement, qu'une somptueuse uniformité. C'est le règne du caprice et de la fantaisie.

Des tableaux, des peintures, des objets d'art, carrément immodestes, y sont exposés

Dinliis-invGoOJ^Ie

à lous les regards. Il est convenu que l'art excuse et légitime toutes les licences. Cherchez le christ, l'image du divin cruciflé, vous ne l'apercevrez nulle part.' Ne semble-t-ll pas que sa place serait tout naturellement marquée en ce lieu où on a coutume de se réunir? Ce christ n'évoquerait-il pas des pensées aussi saines, aussi salutaires que ces peintures légères et voluptueuses? N'est-ce pas là qu'il régnerait véritablement sur tous les membres de la famille, qu'il présiderait à leur vie, qu'il serait la force et la consolation de lous les joursî des jours do joie el d'union, où domine l'aclion de grdce et surtout des jours malheureux, des jours de séparation et d'épreuve où l'on sent ie besoin de recourir à plus fort et à plus puissant que soi ?

Ije christ ? Hélas i on l'a arraché de partout en France ; de l'hôpital, où il n'est plus permis au malade de reposer sur lui son regard, ni au mourant de saluer, dans un élan de confiance suprême, l'image de Celui qui a divinisé la souflranco, qui a prêché les béa- Utiides célesles, et qui est lui-même la résurrection et la vie ; de l'école, où on n'apprend plus à l'enfant à connaître le Dieu qui a dit : «Laissez venir à moi les petits enfants! le royaume du ciel est fait pour ceux qui leur ressemblent; des tribunaux, où il enseignait

,Go(><^[c

au magistrat la science de la justice et au coupable le recours à la miséricorde divine, l'elflcacilé de la péDitence et du repentir et l'espoîr du pardon dans l'autre monde i

Eu face de cette proscription sacrilège, quel était le devoir de tout catholique, de tout homme fier et indépendant, soucieux des outrages faits à son Dieu et à sa religion i C'était d'arborer courageusement le christ dans son salon, à la place d'honneur, bien en évidence, de donner au monde la prédication de l'exemple et à Dieu ce témoignage d'amour et de foi, ce dédommagement auquel il avait droit. Mais pour cela, il aurait fallu rompre avec la routiae, braver la crilique, le sourire sceptique et railleur des connaissances et des amis, et c'est trop demander à des catholiques habitués à ne pas se gêner.

— Nous ne pouvons pas nous singulariser à ce point! s'écrient-ils. Que dirait-on de nous dans le monde î

— On dirait que vous êtes chrétiens!

N'avez-vous pas la prétention de l'être ï

— Le christ? mais nous l'avons, croyez-le bien, et nous n'en rougissons pas I

— Oui, vous l'avez, mais confiné dans l'aicôve, là où les étrangers ne pénètrent pas.

Vous l'avez, mais caché dans l'ombre, dans un coin obscur, où sa présence ne risque d'oflus-

■v,Go(><^[c

SI LE FOTBK

quer aucun regard. Pas de manileslalion susceptible de heurter l'opinion du monde i

Que dire des conversations de salon i Quels beaux sujets de causerie l Le Français est né causeur; on ne cesse de le répéter, et rien n'est plus vrai ; par instinct, il recherche la compagnie, il aime à plaire, à être aimable et à le paraître. Les aménités de la vie mondaine, les égards, les ménagements, les délicatesses semblent son air natal. D'humeur gaie et enjouée, d'esprit souple, il éprouvp un attrait particulier pour la causerie qui lui permet de s'amuser en amusant les autres, de tirer de chaque objet et de tout souvenir la note qui engendre la gaieté. C'est uu besoin pour lui, en même temps qu'un plaisir exquis, d'échanger ses pensées avec des êtres ayant mêmes goùls, même culture intellectuelle.

Est-ce bien cela aujourd'hui? Gause-l-on vraiment dans les salons? Il serait plus juste de dire qu'on bavarde. On ne sait que conter des inepties et des misères. En dehors des petits potins, des cancans, des scandales du nonde et du demi-monde et de l'étemelle [uestion de toilette, on ne trouve plus rien l'intéressant, ou si quelqu'un s'aventure à irançbir le cercle des banalités courantes et à

„»,Ic

aborder ud sujet plus relevé, un sujet qui appelle la réplique et demande un eflort d'inlelligeoco, un lourd silence, précurseur du sommeil, l'averlit bientôt qu'il fait fausse roule et n'est plus de son temps. Du reste, un voisin complaisant trouve toujours, dans ces occasions, le moyen de placer une bêtise pour rappeler à l'ordre le causeur importun et couper court à des développements ennuyeux pour tout le monde.

Depuis le jour où le positivisme a pris le dessus en France, où l'argent est devenu le dieu des cœurs, nous avons fait litière dos vieilles traditions et renoncé à causer. La conversation s'est métamorphosée en faits divers, en racontars insipides, en papotages incohérents. Relations, amitiés, douces expansions, toutes choses qui font le charme de la vie, ont été abandonnées, jetées par dessus bord, comme un bagage encombrant.

Plus de gaieté franche, plus d'intimité, plus rien pour tromper l'ennui, pour rompre la monotonie de l'existence et vous arracher à vous-même et aux douloureuses réalités, plus rien qui élève l'esprit et satisfasse le cœur.

Ce qui frappe dans ces conversations, c'est la frivolilé, l'absence de toute pensée sérieuse, c'est l'inconséquence de tous ces mondains

■v,Go(><^[c

ET LE FOÏER

qui se disent chrétiens, et qui n'ospnt plus ou ne savent plus parier le langage chrétien. Voyez-les réunis dans un salon : ils appartiennent au moilleur monde par leur naissance, par leur éducation, par leur lormation littéraire et artistique, ils pratiquent la même religion, revendiquent bien haut le titre de défenseurs de l'Eglise et du clergé. Que de points de contact, que d'intérêts communs!

Si ces gens ont vraiment à cœur le triomphe de leurs idées et de leur cause, s'ils sont conséquents avec eux-mêmes et avec leurs principes, comment admettre que leurs sentiments intérieurs n'éclatent pas dans leurs paroles î

A celte heure surtout où l'Eglise est en butte à toutes les attaques, à toutes les calomnies, où l'impiété fait peser sur nous la plus odieuse de toutes les tyrannies, celle de la conscience, comment admettre que leurs entretiens ne se ressentent pas de cette préoccupation? Eh bien! non, rien no trahit au dehors cette préoccupation. Autant ils se montrent soucieux des choses du monde et familiarisés avec sa languo, autant ils restent étrangers aux choses de la religion, aux graves problèmes qui devraient tenir toutes les âmes en suspens. Tous sont unanimes à penser qu'il serait déplacé et tant soit peu

ridicule de parler religion dans un salon. Encore s'ils se contentaient do n'en pas parler, s'ils ne l'offensaient pas dans son esprit et dans ses prescriptions! Le langage chrétien est aussi étranger à la médisance qu'à: la calomnie et au mensonge. Or, non seulement les catholiques ne connaissent plus ce langage, mais les loisirs et la stérilité des esprits, les habitudes contractées leur font de la médisance habituelle une espèce de nécessité.

La morale des salons, beaucoup plus large que celle de l'Eglise, condamne la calomnie, et encore! mais elle autorise la médisance.

Comment causerait-on autrement si l'on ne pouvait ni débiner le prochain, ni s'entretenir des petites histoires des voisins et des amis, ni s'égayer à leurs dépens? mais ce serait à mourir d'ennui ! Tous ces habitués des salons, ces princesses de la mode et les hommes qui les encadrent sont au courant de tous les dessous de l'existence mondaine. Les scandales intimes, les liaisons connues et soupçonnées, les aventures des uns, les bonnes fortunes des autres font tous les frais de la conversation. Les petites rivalités, les travers, les ridicules, les fautes et les défauts que la plussimple pudeur, à défaut de charité, leur ferai un devoir de cacher, sont exposés avec uni abondance de détails et une précision qui m

■v,Go(><^[c

ET LE FOTER 115

laissent rien dans l'ombre, et ces révélations trouvent des oreilles avides et lont palpiter les cœurs. Le rang, l'âge, les égards dûs à l'amitié rien n'arrête ces langues habituées à savourer le poison de la médisance. Les jugements tout faits sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les mêmes opinions emportent et noient les esprits dans ce fleuve trouble et agité qu'est la vie des salons.

La jalousie, la plus dissimulée des passions, mais la plus violente dont les natures sèches soient capables, se lait jour à travers ces papotages aimablement malveillants, inutilement spirituels, vulgairement distingués. Elle subsiste, elle se trahit dans ces appréciations perfides, dans ces réticences savantes, dans ces cabotineries mondaines, en dépit de tous les déguisements, sous lesquels on cherche à. cacher sa vilenie.

L'envie, ce sentiment avilissant qu'on ne s'avoue pas, cette crispation de tout l'être devant la féUeité d'un autre, devant ses succès, ses triomphes et nos échecs, se donne là libre carrière, se révèle dans toute sa laideur et sa difformité, implacable, atroce, avide de 'evanche, habile à se dissimuler sous une lorrection menteuse, sous le masque de l'hyïocrisie. II y a tant de gens dans le monde

pour qui le bonheur d'aulrui est une oflecse impardonnable !

Sous la lucidité polie des salons, dans ce décor d'élégance et de luxe, où se prélassenl les représentants d'une aristocratie dépossédée, qui trompe une oisivelé forcée par le piquant des aventures sentimentales ou scandaleuses, que de petites trahisons, que de romans ébauchés, et parfois que de ruines amoncelées ! Que de réputations, que d'honnêtetés ont sombré sous les coups de ces parleurs renommés, habiles à tout dire, à tout faire entendre dans un sourire renseigné!

On laisse planer sur toutes les histoires, colportées sous le manteau de la cheminée, une incertitude qui permet de rapporter pêlemêle de justes indices et d'atroces calomnies, en soulageant sa conscience par les phrases classiques ; « Après tout, ce n'est peut-être

pas vrai! S'il fallait croire tout ce qu'on

dit! Le monde est si méchant! Moi,

je n'ai rien vu: » Formules pires dans

leur fausse indulgence que les médisances qu'on a la prétention d'atténuer. Quelle fausseté aussi dans les protestations, derrière lesquelles s'abritent les perfidies de société! Ces doux amies qui s'embrassent à chaque rencontre, qui échangent entre elles toutes les petites chalteries de deux femmes du même

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LE FOTEn 117

monde, qui paraissent si intimeijient liées, se déchireront, se diftameronl aussitôt que la porte se sera refermée sur elles et qu'elles se trouveront séparées. A travers ces câlineries, ces sourires si gracieux et toutes ces simagrées, se caclient de vilaines petites haines toutes prêtes à grifler et à mordre.

« Faux, artificiel et sec ! a dit un moraliste en parlant du monde des salons. Le dedans est factice comme le dehors ; tout est arrangé, apprêté : le décor, le costume, l'attitude, le son de voix, les idées et jusqu'aux sentiments ». Le naturel en est exclu, comme la rehgion.

Ohservez cette galerie de silhouettes qui défilent dans un salon, un jour de réception ! Ne se croirait-on pas dans un musée d'automates î Tous et toutes entrent avec le môme air convenu, font les mêmes gestes, les mêmes mouvements de tête, les mômes arrondissements do bras, esquissent le même sourire et débitent le même compliment, désespérément banal, à la maltresse de céans, qui répond invariablement : « Vous êtes trop aimables ! »

Les femmes tiennent h ces visites, non pour le plaisir qu'elles y trouvent, mais parce qu'elles leur fournissent l'occasion do montrer une jolie toilette, d'entretenir des rela-

,i--ht,Goo<^[c

118 LES CATHOttQCBB DECADENTS

tions et d'obtenir qu'on leur rende la pareille, en allant figurer dans leur salon, aux jours de réception. Une femme qui se respecte doit avoir beaucoup de visites.

Après avoir joué leur rôle d'entrée et fait constater leur présence, tous ces visiteurs n'ont plus qu'une préoccupation, s'esquiver au plus vite.

La mode — et elle ne date pas d'aujourd'hui — veut qu'on fasse de la musique dans les salons. Rien de mieux, quand on l'aime.

Elle hïibitue et dresse l'esprit au beau, elle purifie et Idéalise les sentiments, elle polit les mœurs, ce qui vraiment n'est pas à dédaigner, même à l'aube du vingtième siècle. En un mot, elle joue dans la société un rôle civilisateur.

Demandez à une jeune fille de chanter ; elle pourra prétexter un rhume de cerveau ou un . enrouement imaginaire, mais, règle générale, elle s'exécutera de bonne grâce, dans l'espoir d'un comphment. Elle a du reste un ou plusieurs morceaux toujours prêts, et ces morceaux présentent je ne sais quoi de fade, de langoureux, d'énervant et de mou qui donne envie de bâiller. Il n'est question que de baisers, de soupirs amoureux, d'amants et d'amantes blessés au cœur

Dinliis-invGoOJ^Ie

ET LE FOVEtt

par la flèche de l'amour. A travers les niaiseries du style et l'imprudence de la note, ces pacifiques compositions laissent entrevoir l'attirante fantasmagorie des réalités sentimentales.

Les assistants s'extasient : « Oh ! charmant, mademoiselle, délicieux, adorable! Quel jeu, quelle expression dans la voix et dans la physionomie i »

Eh bien ! non, ce n'est pas adorable du tout, c'est môme parfaitement ridicule, ce n'est pas beau, c'est laid, c'est à faire rire, si nous savions rire encore. On se demande pourquoi une mère laisse chanter à son enfant ce qu'elle rougirait de lui laisser lire. N'y a-t^il donc pas assez de belles et de grandes choses dans le répertoire de la musique religieuse ou profane, sans recourir à ces fadaises et à ces niaiseriesî Pourquoi, au lieu de cette musique sensuelle et malsaine qu'on lui permet si facilement, ne pas l'habituer à vivre dans la conversation des véritables maîtres, des génies français ou étrangers î Ne pensez-vous pas qu'il y aurait intéFêt pour elle à renoncer à ces rêveries, à lette mélancohe découragée, et à se tourner rers les œuvres qui respirent la foi, le mou- "■ement et la vie î Sa beauté n'y perdrait rien t son âme y gagnerait beaucoup.

— C'est possible, répond la mère, mais que voulez-vous î II faut suivre le courant.

Que dirait-on si ma fllle s'avisait de rompre avec les usages?

— C'est juste, le monde et ses maximes avant tout. La religion et la morale viendront ensuite, si elles viennent toutefois. Il faut être catholique, mais selon le goût du temps.

Il y a plus : sans condamner la musique, qui est une distraction aussi légitime que distinguée, n'est-il pas permis de regretter qu'on lui consacre tant d'argent et de temps î Si, d'un côté, elle délasse les gens qui ont travaillé, de l'autre, elle fournit une agitalion factice et stérile à des gens qui ne font jamais rien, et c'est doublement un mal.

Il n'est pas de jeune fille noble ou bourgeoise qui n'ait son piano et qui ne lui consacre la meilleure partie de sa jeunesse, et quelquefois sa jeunesse tout entière, avec l'approbation de toutes les autorités ecclésiastiques. Voyons ! si ces jeunes filles travaillaient à rétablir l'ordre et l'barmonie dans la société par un dévouement plus généreux, une coopération plus efficace aux œuvres qui rayonnent de toute part, est-ce que cette musique ne vaudrait pas autant que l'autreî

Goo'jlc

ET LE FOYER lil

. Le salon n'est plus chrétien 1 C'est le cri I qui monte naturellement du cœur hmx lèvres, en écoutant les conversations qui se tiennent sous ces lambris dorés, en observant les 'personnes et les choses. A quelle religion ■ appartiennent nos hommes et ces femmes Ique vous apercevez-là î Rien ne le révèle.

Comment faire pour être fixé à cet égard 1 \ Interrogez la maîtresse de céans; « Madame, êtes-vous catholique î

— Mais tout ce qu'il y a de plus catholique, entendez-vous bien! Est-ce que tout ici ne

! vous le dit pas suffisamment? .

^ — Ohi sans doute, mais il n'était pas mauvais de l'apprendre de votre bouche. Catholique, oui, vous l'êtes, mais à votre manière, qui n'est peut-être pas lout à fait celle de

I l'Eglise.

— Nous savons très bien, au contraire, ce quel'Eghse demande de nous ef quels sont nos devoirs à son égard. Nous y penserous

\ dimanclie prochain. Nous devons, ma fille et moi, assister ce jour-là à un concert de charité au profil des pauvres. Il y aura beaucoup de monde élégant et de fort jolies toilettes.

; El serez-vousî On dit que ce sera très amu-

iiii^invGoi^ie

LES CATHOLIQUES DÉCAtJENTS

Laxe et Mode. |

Ce serait une erreur de croire que l'Eglise condamne toute espèce de lux4 ou que le luxe soit un mal par lui-même ; ce que l'Eglise condamne c'est l'exagération dans la parure et les ornements, c'est la prodigalité dans ■ les dépenses, c'est surtout la prétention insensée de donner le luxe pour but à la vie. Ainsi entendu, le luxe est mortel pour la vie chrétienne, car il a pour effet d'entretenir et de développer toutes les mauvaises passions.

Il Induit l'homme aux tentations d'orgueil ©t de volupté, il prépare peu à peu l'endurcissement du cœur, un endurcissement tranquille et souriant en lace de l'universelle douleur des pauvres, dont il outrage les yeux; il porte en lui-même ce vice effrayant ] de ne- pouvoir jamais être rasassié. C'est un ' gouffre : jetez y tout l'or de la terre, tous les ' plaisirs et toutes les jouissances, le goufïre tressaille, mais au lieu de se combler il s'élargit. La plupart des passions ont une limite qui est la satiété, la passion du luxe n'en connaît pas. La satisfaction d'un désir ne fait qu'exciter le désir d'une satisfaction nouvelle.

■v,Go(M^[c

ET LE FOÏEB 123

Si on veut suivre la loi du chrétien, qui est la loi de vie, il faut savoir borner ses dépenses à ce qui est vraiment utile ou convenable. Or, il n'est que trop certain que la plupart des catholiques se croient tout permis en matière de luxe. La seule barrière qu'ils reconnaissent et respectent est celle que pose la prudence ou la nécessité. La pensée qu'ils doivent user des biens de la fortune autrement que ceux qui n'ont pas de religion, qu'ils sont tenus de se soustraire aux exigences tyranniques du luxe, de mener une ^ vie simple, de s'imposer des privations, uniquement pour se conformer à l'esprit de leur religion, cette pensée n'a plus cours parmi eux.

— Nous n'avons pas fait vœu de pauvreté i »

s'écrient-ils, et sous prétexte qu'ils n'ont pas fait vœu de pauvreté, ils se croient dispensés de toute obligation à l'égard de la loi évangéhque et agissent en conséquence. Que de dépenses follement engagées pour une satisfaction d'amour-propre ou" de vanité ! pour faire succéder un plaisir à un autre ! Partout un luxe qui, certes, n'a rien d'évangélique : luxe de l'ameublement qui se trahit dans la profusion des objets coûteux et inutiles, étalés de toute part, luxe de la table et des fêtes. Les soirées sont devenues des occa-

D,nl,ii"invG00<^[c

sîoiis do rivaliser de dépenses et de folies. On ne sait plus se recevoir simplement, sans frais inutiles.

Le jour d'une élégante comporte une véritable mise en scène; tout son appartement est ouvert, offrant une longue enfilade de pièces éclairées de grosses lampes, qui donnent à elles seules plus de clarté que les anciens lustres allumés pour les bals; le siège où elle se tient est entouré de frondaisons exotiques qui forment un dôme léger au-dessus d'elle; à proximité de sa main, une petite table de marqueterie Louis XVI, cerclée de fines ciselures ou de peluche aux tons éteints rehaussée de galons héraldiques, supporte des flacons, des drageoirs, des corbeilles de Saxe, des vases de cristal de roche, dont la grâce singuhère des orchidées, la rareté coûteuse des lilas, complètent l'agrément et la richesse. Entre deux croisées, bien en évidence, un buffet, servi par des laquais majestueux, induit la gourmandise en tentation. Les boissons chaudes et froides, les sandwichs, les petits fours, les pains au foie gras s'y pressent avec une telle variété qu'on ' se demande à quelle heure invraisemble^'le i les visiteurs qui auront seulement goût à ' loutes ces bonnes choses pourront retrou" sr i leur appétit pour dîner.

On ne connaît plus le charme des réunions tout à fait familiales, jadis si appréciées, si aimées. On donne de grandes fêtes, de grands dîners. Les jours de raout, tout est disposé de façon à éblouir les convives et à mettre à sec la bourse de l'amphitryon. Tous les détails de la table sont exquis, depuis le délicat surtout de Saxe, parmi l'éclat plus vif de l'argenterie et des cristaux, jusqu'au choix des fleurs, d'une nuance attendrie. L'ensemble réalise un rêve vivant d'opulence fine. Les plats rares succèdent aux plats rares.

Un exemple entre mille : il fut de mode l'hiver dernier de seri'ir, sur quelques tables privilégiées, des kangourous qu'on faisait venir du fond de l'Australie, et qu'on payait bk raison de cent francs la pièce. Sur d'autres tables, on vit apparaître des goujons du Volga. Or, de môme que le lapin demande à être écorché vif, les goujons du Volga demandent, paraît-il, à être mis vivants dans la poêle; ils arrivaient donc vivants dans la cuisine et se vendaient vingt francs l'assiette.

'ujouTd'hui, un chef cuisinier qui se resp{ te doit se tenir en relation avec la moitié d( ''univers, si ce n'est avec l'univers tout er er, avoir partout des rabatteurs, acheter

126 LB8 CATHOLIQUES DECADENTS

tïne partie de ses provisions dans le pays d'origine même, s'inquiéter de ce qui arrive aux Halles chaque matin et voir s'il n'y a pas quelque pièce rare à enlever immédiatement.

Hâlons-nous de dire que l'hospitalité est somptueuse plutôt que cordiale. Dans quelques maisons, on a introduit l'usage des soupers par petites tables, où l'on peut se réunir par groupes sympathiques, tout cela au nom du progrès, bien entendu.

Mais le luxe qui nous tente le plus, qui nous affole le plus, est incontestablement celui du vêtement, de la toilette. Par ce temps de démocratie, on parle beaucoup de liberté, ^'égahté et de fraternité. Ces mots font grand effet sur les lèvres des orateurs ; on les inscrit en gros caractères au fronton de nos édifices, on oublie de les graver dans le cœur des Français.

La liberté! Où est-elle à cette heureî Passons! il y a des sujets qu'il vaut mieux ne pas aborder.

La fraternité! Autre leurre. Ce que nous voyons surtout ce sont des frères ennemis.

Jamais la France n'avait été aussi divisée, jamais on n'avait compté autant de hain"!, jamais l'égoïsme n'avait été -aussi profo" d dans les âmes et n'avait fait autant de i i-

■v,Go(><^[c

ET LE FOrEB 127

L'égalité i C'est différent, elle existe réellement.

. Le rêve du nivellement universel, cher aux prophètes du socialisme, est réalisé, et où donc î Dans la toilette. Toutes les classes de la société ne sopt-elles pas fondues dans un pêle-mêle extravagant î C'est à qui s'habillera comme il ne faudrait pas ; tout le monde s'af- . fuble des mêmes oripeaux : la modeste épouse du fonctionnaire à dix-huit cent francs et la compagne du financier riche à rtiillioi;is, la provinciale et la parisienne, la fille à la mode qu'une automobile de grande marque ■ attend à la porte de son hôtel et l'étudiante du quartier latin qui trottine le long des rues pour épargner au bubget de son ménage bohémien les trente centimes de tramway.

Nous traversons un temps d'aventures prodigieuses où de très. grandes dames et des courtisanes régnent et rayonnent siu- notre société par les mêmes moyens. Ces souveraines panachées, ces héroïnes de la grande -vie, on ne les distingue plus les unes des autres, pas plus au théâtre qu'au Bois, et les soirs de premières représentations, comme les' jours de Longchamp, les chroniqueurs nous servent un plaisant salmis de leurs noms.

Le vêtement indiquait autrefois le rang, la

position, la fortune de celui qui le portait. De nos jours, il n'indique plus rien du tout. Nous avons fait litière des coutumes et des traditions de nos ancêtres, comme offensantes pour le principe d'égalité. Chacun cherche à paraître ce qu'il n'est pas. La mode est devenue le tyran capricieux et tout puissant à qui tout le monde obéit.

La mode ! Ce petit mot renferme un abîme do stupidité dont il est difficile de sonder la profondeur. A nom de la mode, on s'enlaidit, on se contrarie, on se brouille, on admire avec confiance, on critique sans savoir, on donne des flèvi'cs cérébrales aux infortunés chargés de nous habiller et à soi-même dos maladies do nerfs. Pour troubler un ménage, pour diviser deux époux parfaitement uijis, il a suffi parfois d'un chapeau qui enlaidissait la femme ou d'une cravate dont la couleur n'allait pas au mari. /

Sans doute, ce n'est pas d'aujourd'hui que la mode exerce sa domination sur le monde.

Nos grand'mères et nos arrière-grand' mères lui ont payé tribut on leur temps. Mais elle avait autrefois une certaine fixité, une du»relative. Maintenant, chaque saison appc un changement ou tout au moins une mr

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LE FOTER 129

flcatioii dans la toilette. Quelle sera la mode cet hiver î se demande la mondaine, dès que se lonl sentir les premiers irimas, car il s'agit de ne pas se laisser devancer par d'autres.

L'hiver touche à sa fin, et de nouveau se pose la question : quelle sera la mode ce printemps! Or, comme les saisons se succèdent dans un ordre invariable et quatre fois par an, il s'ensuit que les iemmes qui veulent suivre la mode sont obhgées de passer leur temps à s'occuper de toilette et de chiffons et n'ont pas de loisirs pour autre chose. 11 ne faut pas être, ridicule ! et pour n'être pas ridicule, la vie est transformée en une masca^ rade despotique et se passe en travestissements.

La mode n'a même paS respecté les tout

petits : les enfants restent asservis à ses lois

et à ses caprices. « L'enfance actuelle, écrit

un romancier en vogue, est d'une irrévérence

sans nom, d'une insuffisance de costume à

donner des rhumatismes en plein Sénégal.

Estrce au nom de l'hygiène que les mères

dénudent ainsi leur progéniture î Mais jamais

on n'avait vu tant d'enfants anémiés et rachi-

ues ! Les enfants des hommes no sont pas

ts pour vivre sans vétemcnls, et tant que

bon Dieu n'aura pas doté l'espèce humaine

m cuir résistant et de poils protecteurs, le

««Je

130 LBS CATHOLIQUES CËCADENTS

premier soin d'une mèro sera d'acheter des bas et des chemises pour les mettre à l'abri. Est-ce au nom de la morale ? Il est à craindre qu'une lemme qui aura passé douze ou quatorze ans de sa vie, les mollets au vent, ne possède jamais qu'une pudeur péchant par la base. »

Au nom de la-'mode, une lemme exhibe d'abord ses jambes, puis un peu plus tard son cou, sa poitrine et ses bras, dans les fêles du monde. Qui sait si, la mode et le progrès aidant, elle n'en viendra pas à adopter la simple mise des dames de la Polynésie î Tout événement de la vie féminine est marqué par une toilette. Un costume démodé, ne fut-il vieux que de vingt-quatre heures, n'est plus démise. Eût-elle cinquante robes à sa disposition, si elles ne sont pas au point, la mondaine dit d'une voix lamentable : « Je n'ai pas une robe à mettre ! » ou bien : « Je suis mise à faire peur! » Attention! Cela veut dire, en style féminin, que le moment est venu pour le mari de dober les cordons de la bourse.

Gare à lui, s'il fait la sourde oreille, on se chargera de le rappeler à l'ordre et aux convenances.

— Mais non, ma chère, vous êtes délicieuse au contraire dans ce costume, je ne vous ai jamais vue plus à votre avantage,

ET LE FOïER

-hasarde-t-il timidement, comptant sur ce compliment pour esquiver le' sacrifice en perspective, pour éviter la note à payer, cherchant dans tous les cas à gagner du temps et à retarder l'échéance. Vains subterfuges!

Peine perdue! Il n'évitera rien du tout. Autant s'exécuter tout de suite et de bonne grâce. Il y va de la paix et de l'harmonie au foyer.

Même histoire pour les bijoux : ils représentèrent, autrefois la guillotine et la bombe Orsini, puis, il y a quelques années seulement, ce gracieux quadrupède que, par pudeur, 011 hésite à nommer dans un salon, mais qu'on ne craint pas de porter ostensiblement, le cochon. Nos grand'mères portaient la croix suspendue à leur cou. C'était tout de même un peu piUs noble et autrement distingué. Mais les catholiques modernes n'osent plus l'arborer ostensiblement. Elle a passé (de mode, comme les sentiments qu'elle exprime, du reste.

Enfin, la mode a ses journaux, ses revues, ses pubhcations illustrées pour tenir le public au courant des modifications et des perfeclionnements survenus dans l'art de l'habillement, pour apprendre à jour fixe ce qu'il convient de porter et de ne pas porter, ce qui est chic et ce qui a cessé de l'être. C'est la

■ ,Go(><^[c

capitale, naturellement, qui donne le branle et la province se hâte de suivre. Dans ces gazettes, on n'apprend pas seulement à la femme à s'habiller,' on lui enseigne aussi l'art de se grimer, de s'enluminer le visage, . de s'encadrer les yeux, de se rougir les lèvres, de se badigeonner, de se tamponner, de prendre les allures les plus fantaisistes, de combiner les couleurs et les fards pour conserver, jusque dans l'âge mûr, les apparences de la jeunesse et « pour réparer des ans l'irréparable oulrage. »

C'est ainsi qu'elle arrive à ressembler à une poupée artificielle, fardée, guindée, un tantinet ridicule parfois, mais toujours à la mode.

L'origine même do la mode serait déjà de nature à la rendre suspecte, si nos mondaines pouvaient avoir de semblables préoccupations. Car, enfin, qui donne le ton et crée le mouvement? Les femmes comme il faut?

Non, elles y sont rarement pour quelque chose, elles se contentent de la suivre ou de la subir.

Les artistes! Elle fait leur désespoir. Con cevez, si vous le pouvez, un tableau avec ces costumes plus ou moins excentriques, plus ou

,i-,>in,Goo<^[c

moins fantaisistes et variant tous les trois ou quatre mois? Ne serait-ce pas à dégoûter de tenir un pincoauî II est vrai que les artistes ont trouvé un moyen simple de tourner la difflcullé, c'est de supprimer toute espèce de costume.

Qui donc lait la mode? Les commerçants?

Combien la déplorent tout en la prônant!

Pour quelques-uns qu'elle enrichit, combien qu'elle meta mal! Que de maisons ont sombré à la suite des brusques variations de la mode! Que de métiers éprouvés!

La mode? Ce sont des courtisanes qui la font ou du moins qui la lancent, ce sont des actrices, des créatures qui ne connaissent guère la valeur de l'argent ou qui savent le moyen de s'en procurer. Pas très pure ni très noble cette origine, comme vous voyez, mais cette considération n'arrête pas une femme dans le mouvement.

L'important à ses yeux n'est pas de savoir d'où vient la mode mais d'être à la mode.

Toutes ces grandes daines qui ne comprennent rien à la vie pénitente des saints, à leurs veilles prolongées, à leur énergie "''rsévérante dans les âpres sentiers de la ■tu et ti-emblent à la pensée de tant de rtifications, n'hésitent pas à transformer instruments de torture les caprices de la

mode et les artifices de la vanité. Elles redoutent le séjour un peu prolongé à l'église, soit parce que le froid est trop vif, soil: parce que le sermon ne les intéresse pas, mais pour exhiber une toilette au jour et à l'heure voulus, elles ne craignent pas d'affronter le vent et la bise, de s'exposer à une bronchite ou à une fluxion de poitrine. Elles frissonnent -d'elïroi en songeant au supplice de la cangue, mais elles se soumettent, sans broncher, au supplice du corset. Après la vie du soldat en campagne, il n'y en a pas de plus fatigante que la vie d'une femme à la mode.

Cinq jours sur sept, il faut s'habiller sur nouveaux frais, dîner en ville, paraître dans deux ou trois bals, assister à autant de représentations , faire un nombre incroyable de visites et en recevoir de même, courir chez la couturière et chez la modiste. Si elle n'était pas exceptionnellement douée, ce travail la mettrait sur les dents en quelques mois. Si l'Eglise commandait pour Dieu la dixième partie des sacrifices qu'on s'impose de gaieté de cœur pour le monde, que de récrîminar tiens se feraient entendre! Rien ne coûte quand il s'agit de plaire au monde.

La mode substitue en trois jours une préoccupation de toilette aux préoccupations de la douleur. Un deuil vient-il à fondre sur Une

■ ,Go(><^[c

ET LE FOIER 135

famille, il faut refouler ses sentiments au fond du cœur, s'arracher aux souvenirs les plus intimes, les plus naturels, pour s'occuper de détails matériels qui déshonorent la douleur : Commandes de toilettes, de livrées, de draperies d'équipages, etc.. il faut subir le contact écœurant du fournisseur aux façons hypocrites et dolentes. Et tout cela absorde si bien le temps qu'il n'en reste plus pour pleurer le mort. Le deuil ne semble plus qu'un caprice d'élégance. Si tout est réussi, la robe, le chapeau et le reste, si Madame a ce qu'on est convenu d'appeler un joli deuil, l'évolution se fait vile dans son cœur vers le complet apaisement. Il ne lui reste plus qu'à attendre — pas toujours patiemment — la fin du deuil.

Ces pauvres morts choisissent parfois si mal leur heure pour disparaître de la scène de ce monde !

Il me semble entendre ïes protestations indignées de nos mondaines : — Mais alors que faire pour ne pas encourir lo reproche de sacrifier au luxe et à la mode^ Nous faudrat-il, telles les châtelaines du Moyen-Age, nous enfermer en nos manoirs, n'ayant pour nous' distraire que la quenouille et la compagnie de notre mari qui, vous vous en doutez bien,

C'.oo'^It:

136 LIS CATHOLIQUES DECADENTS

finiront par nous paraître un peu monotonesî Ne pourrons-nous plus porter de jolies toilettes et les exhiber, à l'occasion, dans le monde?

Entendons-nous : il n'est pas question de proscrireles jolies toilettes. Une femme doit s'habiller avec goût et convenance. Cette obligation lui est imposée par son devoir d'épouse. Après quelques années de mariage, les femmes trop souvent oublient qu'elles ont, comme premier devoir, de se montrer aimables, au vrai sens du mot, pour leur mari.

Elles le considèrent trop comme une conquête définitivement acquise, et si elles ne tentent point d'en faire de nouvelles, du moins dans l'intimité trouvent-elles bien inutile de s'habiller pour lui. Quelle erreur! Quelle faute de tactique ! Un homme est si flatté de ces petites attentions qui ne coûtent rien à la femme!

Combien ce luxe à deux est sain et témoigne d'une union complète ! Comme il diflère du luxe mondain, du luxe pour les autres! C'est de ce dernier qu'il ne faut à aucun prix, pas plus que de cette coquetterie qui fait qu'une femme mariée se propose, en allant dans le monde, de se faire remarquer et admirer de quelque façon que ce soit.

Que les excentricités de la modo et les folies du luxe plaisent à ime noblesse qui

D,n,l,ii"invG00<^le

BT LE FOYBB. ' 137

s'abdique, à des courtisanes, parasites nées pour dévorer le pain des pauvres et la rente des riches, cela se conçoit. Que les parvenus de la lortune mettent leur gloire à éblouir la capitale par l'éclat de leurs toilettes et la richesse de leurs équipages, on ne saurait s'en étonner. Mais que ce qui est grand par le nom, par la position sociale, par la vertu, cherche à rivaliser de luxe avec la médiocrité et le vice, c'est ce qu'on a de la peine à comprendre.

L'avidité du luxe engendre la soif des richesses, le désir immodéré du lucre et établit dans le monde un matériahsme grossier' qui corrompl les âmes et détend tous les ressorts de la conscience. Il faut de l'or pour paraître et briller, pour se procurer les jouissances matérielles, objet de toutes les convoitises. Aussi l'or est-il devenu le dieu des cœurs, la seule noblesse, la seule considération enviable sur terre, la seule armature qui relie les hommes entre eux. L'opinion du monde ne reconnaît que la suprématie de l'or, le trouve bon, beau et sans odeur, d'où l'il vienne. L'or tient lieu de tout. Sous une aveloppe dorée, vous cachez une âme soride, une âme de valet, peu importe ! Du

,i--ht,Goo<^[c

138 LB8 CATHOLIQUES DECADENTS

moment que vous êtes riche, que vous avez une bonne table et de beaux salons, que vous pouvez donner des bals, vous représentez une élite, vous êtes considéré, envié, admiré; vous avez, le monde à vos pieds. ,

Pour avoir de l'or, tous les moyens sont bons. Se lancer, brasser des. aCaires, beaucoup d'affaires, voiià l'idéal. Toutes les ressources du génie, toutes les forces de la nature sont employées à produire la richesse. On se rue dans la mêlée comme le Uon sur sa proie. Les bras, les machines, les éléments, tout s'agite avec une activité convulsive, la nature gémit comme dans un pénible enlantement. C'est une lutte gigantesque, effroyable, lutte où les grands triomphent, où les petits sont broyés, où on entend des cris plaintifs, cris des faibles pressurés par les forts. Ceux-ci ferment l'oreille et continuent la lutte homicide. Dieu réclame ses droits et n'est pas écouté. Les coffres se remplissent, l'or y afflue à grands flots; on se construit un paradis sur terre, on boit à la coupe de toutes les voluptés l'oubli des promesses et des menaces divines. Comme la vie est courte et que le temps, en dépit de notre activité, marche plus vite que nous, l'or à peine gagné, souvent même avant qu'il le soit, est converti en luxe et en jouissance.

Dinliis-invGoOJ^Ie

Un mot résume notre morale : réussir. Et comment avez-vousréu&siîpar quels moyens^ Honteux, peut-être, inavouables, mais enfin vous avez réussi ; vous êtes un grand homme.

Vous avez échoué, vous avez sombré dans la tourmente, l'honneur vous a gardé contre d'odieux trafics î Misère ! vous êtes un être ridicule et maladroit.

Nous ne justifions que trop cet arrêt ou plutôt cet anathème lancé par Proudhon, dans ses Confessions, contre la corruption sociale du dix-neuvième siècle : «Maintenant que la religion est en plein discrédit, la philosophie indécise, que la souveraineté nationale, représentée par des mandataires plus ou moins véridiques, trébuche comme un paysan ivre, tout est confondu en morale, tout est redevenu arbitraire et de nulle valeur, hors un point qui est de bien vivre et d'amasser de l'argent. »

Les sentiments nobles, généreux, chevaleresques, allons donc ! C'était bon autrefois. Nos ancêtres partaient pour la Croisade, nous partons, nous, pour toutes les Californies de la terre. Etalent-ils naïfs tout de même, ces pauvres ancêtres, de se passionner pour une idée religieuse et de risquer leur vie pour une gloire incertaine, pour une entreprise qui n'avait pour but ni l'or ni la matière i

r,.;--<iv,Go(><^[c

' 140 LES CATHOLIQUES DftCADENTS

Nous sommes plus avisés, plus pratiques, de DOS jours. Sommes-nous plus fiers î plus nobles î plus héroïques î Nous savons mieux compter ; savons-nous mieux mourirî Seronsnous toujours les défenseurs de la veuve, du pauvre et de l'oiphelin î Resterons-nous toujours le peuple vaillant et magnanime qui jamais ne vit fouler aux pieds une chose .

auguste, souffleter une faiblesse, sans sentir l'indignation lui monter au cœur et la rougeur au front ï Saurons-nous toujours tenir une épée î

Dans son Paradis perdu, Milton nous montre l'ange déchu, avili, insensible à toute beauté supérieure, passant ses journées à contempler un pavé, parce que ce pavé est d'or. N'est-ce pas l'image trop Môle de notre société, dégradée par le courant de la cupidité?

On se plaint beaucoup, à cette heure, de la dimioulion progressive de la natalité en France. Les esprits doués de sens et de raison sont unanimes à la considérer comme xin des fléaux les plus menaçants pour notre pays. Mais n'est-elle pas la conséquence rigoureuse de la passion du luxe, partout répandue î

Pour accroître les revenus ou du moins pour ne pas les diminuer, on supprime les enfants. L'égoïsme et la sensualité font ce hideux calcul. La bourgeoisie capitaliste qui a remplacé l'ancienne noblesse, rétablit à son profit le droit d'aînesse, en s'obstinant au fils unique, contre. toute santé et toute morale.

C'est la sobre et tragique formule, de M. de Viel-Castel : « L'ancien régime faisait des fils aînés, le régime actuel fait des fils uniques. « La France, le pays des flls uniques ! comme on la nomme aujourd'hui. Tandis que la paix armée dévore par centaines les millions, nous perdons chaque année une grande bataille ».

Chose triste à dire : les enfants ne poussent nulle part aussi nombreux que sur le fumier de la misère. Les riches, ceux qui passent poxir intelligents, ne s'encombrent pas d'une nombreuse famille, voulant n'enfanter et ne laisser après eux que des heureux. Ils couvrent de sarcasmes et de railleries les pères qui ont le courage d'accepter la charge d'une nombreuse famiUe,qui considéreraient comme une mauvaise action, suffisante pour entacher l'honneur et la conscience et diminuer la vie morale, toute combinaison ayant pour résultat de restreindre le nombre des enfants.

Quanà on voit défiler sur la place pubUque une mère de famille, traînant après elle

.Goo'^ic

quatre ou cinq enfants, il y a de l'étonnement, de la risée, de la compassion sur leur passage. On se retourne pour contemplei" ce spectacle étrange. Une telle imprévoyance, étalée sous les yeux de la foule, paraît d'un exemple déplorable. Quelle bande 1 s'écrie-t-on, avec un sourire gouailleur et méprisant.

Seuls, les déshérités de la fortune, l'ouvrier et le campagnard qui triment et qui suent pour gagner le pain quotidien, sont encore assez simples et assez naïfs pour avoir des enfants. Mais la démoralisation d'en-haut ne pénétrera- [relie pas jusqu'à eux? En voyant les riches et les privilégiés de ce monde, ceux qui auraient pu se payer le luxe d'une nombreuse famille, diminuer les rejetons de leur race, rendre la vie rare, ne seront-ils pas tentés de les imiter î

■a Dans un ou deux siècles, si la dépopulation continue, s'écrie un penseur justement alarmé, Paris sera mort sur place, comme l'ancienne Athènes et l'ancienne Rome, et nous serons tombés au rang de la Grèce actuelle. »

Où cherche des remèdes : réduction d'impôts, moyens fiscaux, hberté testamentaire plus large, révision de la loi sur le mariage, sans oublier la recherche de la paternité. Tous ces moyens seront vains, tant qu'on n'aura

■v,Go(><^[c

ET J.E FOVBR 143

pas réussi à réformer les mœurs et pour cela la religion seule est efficace.

De toutes les prévarications qui se font jour parmi nous, amassant sur noîre tête la foudre et la vengeance du Ciel, aucune n'est plus à redouter, aucune ne doit nous inspirer plus de crainte, et de tremblement pour l'avenir de notre pays.

« Lorsqu'un état est dépeuplé par des accidents particuliers, des guerres, des pestes, des famines, il y a des ressources. Les hommes qui restent peuvent conserver l'esprit de travail et d'industrie, ils peuvent chercher à réparer leurs malheurs et devenir plus industrieux par leur calamité même. Lé mal presque incurable est lorsque la dépopulation vient de longue main, par un vice intérieur et un mauvais gouvernement. » La dépopulation de la France n'est pas l'œuvre de la nature, elle est l'ceuvre de notre volonté et le plus terrible symptôme de ce vice intérieur dont parle Montesquieu.

Le luxe empêche les mariages. Des jeunes gens incapables de compter quand il ne s'agit que d'acheter leurs plaisirs et de satisfaire leurs passions, à prix d'argent, se montrent très pratiques, très positifs, quand il s'agit de

Dinliis-invGoOJ^Ie

faire le pas défliiitif, de fonder un ménage. Ils craignent de consommer la ruine d'une fortune, trop souvent cempromise par les excès d'une vie de désordre. Placé en face du mariage, chacun d'eux se fait à part soi ce petit raisonnement : « C'est bien beau, mais c'est cher, ça coûte à entretenir. Que serait-ce s'il me fallait plus tard élever une couronne de

flUesi Je ne suis pas millionnaire maheu-

reusementi Moins de luxe et plus de fortune : voilà mon programme, et je m'y tiendrai. J'épouserai une jeune fille riche ou je ne me marierai pas. Si la misère doit venir, elle ne fera du moins qu'une victime. »■

On peut penser de ce raisonnement tout ce qu'on voudra, dire qu'il est immoral, antichrétien et anti-social — ce qui n'est que trop certain — il n'en est pas moins vrai que ce sont les femmes qui l'autorisent parleurs habitudes de luxe. Les jeunes filles de la société qui n'ont que des dots dérisoires sont laissées de côté, parce que le mariage est avant tout une affaire d'argent. Leur jeunesse se passe à faire la chasse aux maris, sans succès, hélas ! Je ne sais pas de spectacle plus lamentable et plus navrant que ces soirées de la haute bourgeoisie et de la petit noblesse, où les jeunes filles pauvres, dénu dées le plus possible en leurs toilettes de bal

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LE FOÏËR 145

mettent en œuvre une naïve science de courtisanes pour séduire les valseurs. Cela serre le cœur et cela fait mal de les voir si pimpantes avec, sous la précaution des gestes et des sourires appris par la sollicitude des mères, l'angoisse constante de ne point réussir, de froisser et de déplaire.

De toutes les situations où peuvent se trouver placés des malheureux, la plus triste, la plus écœurante est encore celle de ces modestes ménages, qui n'ayant que des ressources limitées, voient leurs caprices se heurter constamment aux limites d'un budget étroit, et qui veulent néanmoins s'engager dans la course au luxe moderne, vivre sur le pied d'égalité avec les puissants et les riches. Ils s'endettent et s'appauvrissent pour copier leurs élégances et leurs folies, ils gâtent jusqu'à leur honnêteté, à leur bonté naturelles, dans cette démence d'ambitieux orgueil. C'est la loi d'imitation, c'est une hantise. Quels soucis que les leurs ! Quelles luttes que celles de leur vie intime ! Que de ticuls, de ruses, do mensonges, de concesons, de platitudes, de faux-pas et de basasses ! Que d'humiUations ! et devant quels yrans! devant les usuriers qui les près-

surent, devant les huissiers qui les poursuivent, devant les domestiques qui les volent. Il y en a qui, le lendemain d'un bal dont . parleront tous les journaux et qui a réuni chez eux ce qu'on nomme « l'élite de la société », se voient forcés d'aller chez leurs plus modestes fournisseurs, de s'abaisser devant ces gens grossiers, les suppliant aitectueusement de ne pas faire vendre leurs meubles.

Dans ces tristes ménages où le luxe se superpose à la misère, comme ces fleurs de nos parterres que l'on écarte et que l'on trouve plantées sur un fumier, tout ce qui se voit reluit, tout ce qui ne fait que se deviner est affreux.

La femme porte à son ordinaire des robes de soie, mais les fourneaux éteints dans la cuisine attestent que tous les jours sont pour eux des jours de jeûne, et quand un visiteur survient à l'improviste, on cache les enfants, car les enfants sont en haillons.

L'appartement, dont le loyer n'est pas payé, est tout rempli de bibelots. En plein hiver, il y a des fleurs dans les vases, mais on y gèle, faute de feu dans la cheminée. Tous les bijoux sont faux comme l'argenterie. Le maître qui règne céans se nomme la detU

Les créanciers affluent à la maison; il vont et viennent comme chez eux, parler

■v,Go(><^[c

ET LE FOVSH 147

haut et se font rendre compte de tout. Le mobilier est engagé au tapissier qui l'a vendu d'avance. L'avenir si brillant qu'on le souhaite, si long qu'on l'espère est escompté. On vit comme on peut, en s'exerçant à vivre le moins possible, dormant d'un œil, l'oreille au guet, comme le lièvre, toujours dans l'appréhension des rebuffades, car on dépend de tant de gens qui ont leurs nerfs, qui peuvent s'être mal levés, qui se fatiguent de vos .

anxiétés, de vos atermoiements, que vos mensonges n'abusent pas et qui pourtant, s'ils le voulaient, pourraient vous obliger encore I II faut se taire aimable, obséquieux, pour leur arracher un sourire, s'informer do leur santé dont on n'a que faire, les flatter dans leurs faiblesses, les capter dans leurs vices, et tout cela, toutes ces petitesses et ces servilités pour tenir son rang dans le monde, pour faire dire qu'on est « dans le train » et qu'on appartient à la société. Quelle détresse, quelle misère au fond de ce luxe envié, imité si chèrement, môme lorsqu'il est menteur, que c'est un luxe de pacotille:

Le luxe des riches qui lui consacrent leur superflu engendre celui des classes inférieures qui lui consacrent leur nécessaire et

,i--ht,Goo<^[c

leur moralité. Il n'est si modeste ménage où on ne se pique de suivre plus ou moins les caprices de la mode. La petite ouvrière joue à la grande dame et pose pour l'élégance.

Un jour, une jeune fille de très noble famille était occupée à jeter un dernier coup d'ceil à sa toilette, une magnifique toilette de bal. Le sourire réjoui qui plissait ses lèvres trahissait une satisfaction évidente. Son frère, uq homme d'esprit el de talent, était assis auprès d'elle et ne semblait guère s'intéresser à ee petit jeu.

« Vilain ! lui cria la jeune fllle, avec une petitemoue risible, tu n'as pas seulement un mot gracieux pour la toilette de ta sœur !

— Ecoule ! répondit-il, ne renonce pas aux privilèges que te créent les dons de l'intelligence et du cœur pour demander à la toilette une vaine satisfaction d'amour-propre, car sur ce terrain la fille du concierge serait capable de te rendre dos points. »

Voilà le danger ! L'ouvrière éblouie, lascinôG par le luxe qu'elle dévore des yeux dans les rues de nos villes, aux étalages des grands quartiers, partout où elle porte ses pas, s'est dit : « Si c'est là le bonheur, le but de la vie, le moyen d'attirer l'attention, je puis c ■ courir moi aussi. Je saurai porter aussi b qu'une autre une jolie robe et un joli min

Dinliii-invGoOt^lc

ET LE FOÏER 149

Elle est entrée en lice, pas toujours sans succès. Pour avoir de belles toilettes, il faut de

l'argent, et le produit de son travail suffit à peine, le plus souvent, à l'empêcher de mourir de faim. Il lui reste les moyens honteux, inavouables et, pour briller, pour être à la mode, elle glisse sur la pente qui mène au déshonneur, à l'égout. A trente ans, flétrie, avilie, repoussée de tous, misérable loque, elle en est réduite h quémander un secours de l'assistance publique. Elle n'a pas toujours de pain à manger, mais elle continue à porter de faux chignons.

Quant à ro^ivrier, le développement des consommations superflues et dangereuses absorbe, aujourd'hui, une bonne partie des ressources nécessaires pour faire vivre sa famille. Le budget do l'intempérance est efTrayant. Au budget des liqueurs s'ajoute la dépense du tabac, du journal, du feuilleton illustré. Les cafés-concerts sont devenus un besoin pour lui, et la morale ne s'en trouve pas mieux que sa bourse.

L'habitant de la campagne s'est montré plus longtemps réfractaire. Pour arrondir son champ, il ne reculait devant aucun sacrifice, ( ant aucune privation et portait partout I habitudes d'ordre et d'économie, mais il té conquis à son tour. La mère s'habil-

T,Go(><^[c

lait d'étoffes grossières, fabriquées avec le chanvre ou la laine qu'elle avait tissés et préparés de ses mains; la fille achète aujourd'hui au Louvfe ou au Bon Marché la dernière nouveauté, do la soie, du velours et des dentelles. Jadis, en se mariant, la villageoise avait quoique chose à ajouter à sa toilette; aujourd'hui, elle n'a plus que la traditionnelle fleur d'oranger à arborer. C'est une tendance générale à se créer, h la campagne comme à la ville, des besoins factices, plus impérieux peut-être que les besoins réels, et on soulîrc moins de la privation de ceux-ci que de la privation de ceux-lil.

Le travail de la terre est de plus en plus méprisé, la dépopulation des champs est effrayante; en revanche, la ville est encombi'éc de gens sans emploi, sans métier défini, d'errants et de vagabonds, nouveaux Jérômes Paturots à la recherche d'une position sociale.

La fortune ne crée pas seulement des privilèges, elle impose aussi des obligations.

C'est là une vérité dont les catholiques feraient bien do se pénétrer. La folie de dépense égoïste et superbe, entretenue par leur luxe les empêche do faire face à. ces obligations, car elle a pour effet d'épuiser ou

.Goo'^ic

ET LB FOVEK 151

du moins de diminuer considérablement les sources où viendraient s'abreuver la pauvreté et la misère.

La chaire chrétienne retentit chaque jour d'appels éloquents en faveur de quelque bonne œuvre. Ne pensez-vous pas que les prédicateurs foraient sagement de rappeler d'abord à leurs auditeurs l'obligation chrétienne de vivre simplement, de réserver le superflu pour les besoins de la charité et de combattre le luxe? Sans cela, leurs appels, si éloquents soient-ils, risquent de rester- vains. Quand les catholiques vont au sermon leur bourse est vide. Ce que n'a pas absorbé le salaire de la domesticité, ils l'ontlaissé au cercle, chez le bijoutier, chez la modiste, chez le traiteur, le tapissier ou le marchand de chevaux. Ils n'ont rien à donner; les notes à payer pleuvent chez eux, comme les flocons de neige dans la montagne, par une nuit d'hiver. Non seulement ils n'ont pas de superflu, mais c'est à peine s'ils peuvent joindre les deux bouts. L'émulation du luxe les a à peu près ruinés.

Si tous ces mondains qui tiennent le haut du pavé, au lieu de scandaliser le peuple par l'étalage de leur luxe, se décidaient à lui donner l'exemple d'une vie h la fois plus simple, plus digne et plus chrétienne, à sortir

de leur efiacement et de leur égoïsme pour s'occuper avec dévouement de ses intérêts, s'ils faisaient servir à l'amélioration des classes laborieuses, à leur rolèvcment moral cl. au progrès social, les sommes qu'ils dépensent par sotte vanité, la question sociale serait bien près d'être résolue.

Dinliis-invGoOJ^Ie

— Heureux, a-t-on dit, le peuple qui sait lire! »

Rien de mieux en effet, à une condition cependant c'est que ce peuple ne lira que de bons livres, des livres qui lui apprendront à aimer le bien, à détester le mal et lui feront éprouver des émotions bienfaisantes et pures.

Est-ce bien lo cas aujourd'hui, en France?

Hélasî Que nous sommes loin de compte!

On peut dire qu'il en est des bons livres comme des bons conseillers : tout le monde les loue, ils obtiennent un succès d'estime cl de considération, mais on n'aime pas à les fréquenter, on redoute leurs sages avis. Les livres sains et fortiûants des époques clasiques ne sont plus goûtés ni compris. Le

lin qui nourrit est remplacé par les piments ui brûlent, le vin généreux par des drogues

D,nl,ii"invG00<^[c

empoisonnées. La vogue a passé au roman, à la revue, au journal, au leuilleton, à toutes ces productions éphémères, qui n'avaient que peu ou point de place autrefois dans notre littérature et qui sont devenues toute notre littérature. A l'heure actuelle, un roman même médiocre, surtout s'il est ce qu'on est convenu d'appeler un mauvais livre trouve tout de suite :

Un marchand pour le vendre et des sots pour !e lire.

A peine éclos, les salons s'en emparent, les journaux, les cabinets de lecture et les revues le font circuler, on se lulte de le lire, de le parcourir tout au moins, car on en parle partout, et vous auriez l'air de revenir de Pontoise, si vous n'aviez pas votre opinion et ne placiez pas votre mot. Pour quelques familles vraiment chrétiennes et disciplinées qui lui ferment impitoyablement k. porto de leur maison, combien d'autres qui n'ont pas le même courage ou les mémos scrupules!

C'est tant pis pour nous, car le goût des lectures frivoles et légères s'est peu ,à peu répandu parmi nous et l'habitude en est prise.

La mauvaise presse, sous toutes ses formes, est devenue l'agent le plus sûr, le plus rapide et le moins contrarié de la décomposition sociale. KlJe détraque les cerveaux, souille les

■ ,Go(v^[c

imaginations, gâte les consciences et les cœurs. Il no serait que temps d'arrêter ses ravages, et cela dans l'intérêt, non seulement des individus, mais du pays tout entier, de notre cher pays, si nerveux, si inquiet, si lacile à émouvoir et, à cette heure pénible, si douloureusement agité!

— Notre cher pays! Quand on prononce ces mots, remarque René Doumic, on s'expose à faire rire de soi ; on a l'air d'arriver de l'autre monde. Naïveté ou non, ne vaut-il pas mieux revenir de loin que d'être revenu de tout et tomber de la lune f[ue dans la boue? Nous traversons des jours sombres, qui paraissent aux plus optimistes des jours affreux. Notre raison incertaine, notre conscience troublée, notre patriotisme qu'on s'eiïorce d'ébranler dans bien des cœurs, sont en souffrance.

Les trouvères nous ont montré Roland, le héros de Ronceveaux, couché sous un pin, tournant ses yeux du côté de l'Espagne :

De plusieurs choses le souvenir lui revient,

De la douce France, des hommes de son lignage..., etc.

La douce France ne se ressouvient plus ; elle ne comprend plus les vieux trouvères qui ont jadis embaumé son âme. Elle est en proie au mauvais roman et au mauvais journal.

Dinliis-invGoOJ^Ie

On a dit que la littérature était la pierre de touche pour se rendre compte de l'état moral d'un peuple. Si cela est, que penser de notre société contemporaine?

Dinliis-intGoOt^fe

C'est un préjugé courant parmi les décadents qu'an jeune homme, qu'une jeune fllle de dix-huit ans, et à plus fdrte raison des personnes d'un âge mûr peuvent tout voir, tout entendre et tout lire.

«Pourquoi, s'écrient-ils, l'Eglise attache-telle tant d'importance à des lectures que tout le monde se permet? Quel mal y a-t-il à lire le roman en vogue î » Et ils secouent le joug d'une défense qui ne semble qu'une pure foiTnaiité, ils se familiarisent avec toutes sortes de lectures qui constituent un écueil pour les mœtirs et souvent pour la foi.

C'est là un jeu bien dangereux. On ne fréquente pas impunément les gens de mauvaise compagnie, or la littérature romanesque, en cours à notre époque, est trop souvent une personne de mauvaise compagnie. Ses allures dr raillées, son libertinage, la perversité de langage et de ses habitudes, son cynisme et ion effronterie ne laissent aucun doute à égard,

iâS LES CATHOLIQUES DECADENTS

La société humaine — personne ne l'ignore — est un abîme de passions désordonnées et de laideurs morales. Nos épicuriens littéraires spéculent sur ce fonds avec un succès toujours croissant et une rare habileté financière. Ils nous peignent cette société aussi corrompue que possible, pour le plus grand attrait des lecteurs et le meilleur profit de leur fortune particulière. Trouvant plus de bénéfices à travailler dans le vice que dans la vertu, ils no reculent devant aucune énormité, bravent les lois de la pudeur, déchirent . tous les voiles et exhibent à tous les regards ] les plaies les plus hideuses, les désordres les plus monstrueux de la luxure. Ils font de la I grivoiserie comme ils feraient de la sentimentalité, d'après lamode, pour mieux placer leur prose.

On a comparé les ouvrages de ces romanciers à ces nocturnes tonneaux qui enlèvent les immondices d'une ville pour les déverser au dehors. Il y a une différence, c'est que les mauvais romans, loin de nous débarrasser dos immondices morales, les groupent avec complaisance pour les répandre à profusion sur la société. Là où la religion met un respect, une réserve ou une délense, ils mettent une ironie, un sarcasme, une raillerie. Là où elle commande la retenue, la mortification

.Goo'^Ic

BT LE CABINET DE LECTUHB 159

. des sens, le sacrifice, ils se font les cjiantres insouciants des passions libres et les apôtres du laisserfaire. Ce qu'ils disentî c'est que la morale chrétienne est une théorie surannée, ridicule, inhumaine, imposée à l'homme par des gens intéressés à mentir e't à tromper.

«Jouir le plus longtemps et le plus vivement possible des personnes et des choses, des rayons du soleil et des caresses de la brise, voilà le but de la vie. Pas de loi supérieure aux exigences de l'animalité, tout au plus quelques convenances sociales, des caprices de mode et des habitudes de propreté physique. »

« La vie est une farce. Il n'y a de sérieux que le plaisir qu'on se donne, mais pour cela il faut éviter la mort. La mort est la faute irréparable. »

La vertu et le vice sont des produits chiijiiques comme le sucre et le vitriol, les pastilles Géraudel et le savon du Congo ; la vie future est une fable, une invention des curés, la mort un saut dans le vide. Dieu une hypothèse universelle, désormais inutile. La pensée et le jugement proviennent de l'entortillement des nerfs. Il n'y a de réel que le corps et la matière ; l'âme s'en est allée au gardemeuble des vieilles idées.

« Croyez-moi, mon pauvre ami, écrit M. Loti

à Wiliam Brown, le temps et la débauche sont deux grands remèdes. D n'y a pas de Dieu, il n'y a pas dé morale, rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter ; il y a une- vie qui passe' et à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant Tépouvanle finale qui est la mort. Jo vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi : J'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dehors de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n'aime personne ni rien, je n'ai ni foi ni espérance • »

La forme peut varier, le fond reste le même, c'est la réhabilitation de la chair, le retour au culte de la nature et à toutes les bassesses commodes des sens, c'est le fatalisme, l'hostilité contre le dogme et la morale du Clu-ist, c'est l'absence voulue de pensée morale et l'indifférence complète pour le bien comme pour le mal, c'est le triomphe de la matière et la profanation de l'âme immortelle à qui on a coupé les ailes.

Dans quel avachissement, grand Dieu !

faut-il donc que nous soyons tombés pc".r que des hommes, intellectuellement b' n doués, s'acharnent ainsi à ne présenter a public que des scènes immorales ou impit i

■ ,Go(v^[c

La police ouvre ou entr'ouvre les yeux sur bien des choses qui ne sont pas, à beaucoup , près, aussi menaçantes. Elle poursuit les ; escarpes des barrières, les cambrioleurs et [■ les pickpockets; cependant, ces malfaiteurs I sont-ils plus dangereux pour la société, pour I la moralité publique, que les malfaiteurs lit- '■■ téraires qui empoisonnent tout de leur venin mortel î qui détruisent dans les âmes ce que : les siècles y avaient mis de foi chrétienne, j d'honnêteté et de vertu?

[ II n'est question, en France, que du débor- I dément de la licence et de la corruption des I mœurs, des scandales qui se multiplient, du ■ progrès croissant de la criminalité. Quoi d'étonnant à cela 1 Dos écrivains dénoncent , chaque jour la pudeur comme un sentiment puéril, niais et ridicule, bien plus comme un sentiment en contradiction avec les lois primordiales de la nature humaine, du cœur et des sens de l'homme; ils nous vantent la débauche comme l'expansion légitime, l'épa-^ nouissement nécessaire de nos facultés physiques et morales, comme la voie naturelle ' vers le perfectionnement de l'être ; ils répètent S"" tous les tons qu'il faut du fumier pour ff 'e germer les plantes et la vertu comme t( t le reste, et vous trouvez extraordinaire ; q le niveau des mœurs baisse? Ils en-

■ ,Go(><^[c

seignent que le ciel est vide, que tout est dans le présent, qu'il n'y a rien à attendre audelà de la tombe, et vous êtes surpris que les devoirs ne soient plus respectés et que la crainte ne retienne plus la main du criminel î En voyant ces flots de fange, ces sophismes et ces blasphèmes couler sur la France, si quelque chose doit nous étonner, ce n'est pas que la morale soit altérée, c'est qu'il reste encore un peu de bon sens, de conscience et de moralité parmi nous, ce n'est pas que les prisons reçoivent chaque jour plus de recrues, c'est qu'elles suffisent à les contenir, ce n'est pas que la société soit menacée de tomber, c'est qu'elle n'ait pas déjà roulé aux abîmes!

Aucune société n'a résisté longtemps à ces révoltes de l'instinct brutal contre la loi éternelle. Le dix-huitième siècle a sombré, malgré des dehors charmants que nous n'avons plus, dans une catastrophe finale ; la dissolution des derniers Valois nous a valu les désordres matériels du seizième siècle; la corruption des républiques italiennes a précédé immédiatement leur chute. Il y a là une véritable loi qui se vérifie tout le long de l'iiistoire.

« Je ne suis pas capable, disait Napoléon, de gouverner un peuple qui hrait de tels livres ! » Il faisait allusion aux ouvrages des

ll,i^invG0(><^ic

philosophes du dix-huitième siècle. Qu'aurait-il dit s'il avait vécu à notre époque î s'il avait été témoin dos excès de notre littérature, de son immoralité, de sa haine antirehgieuseî N'oublions pas que le désordre des mœurs du règne de Louis XV ne touchait que l'aristocratie et la haute bourgeoisie. Aujourd'hui, c'est la masse entière du peuple qu'on cherche à pervertir et à démoraliser [ par toutes sortes de brochures infâme's et d'écrits pernicieux, ce qui est mille iois plus grave. Quand une partie du peuple seule est contaminée, une révolution, comme celle de 89, peut opérer la guérison pa^ une vigoureuse-saignée; mais quand tout un peuple est atteint dans son âme, il n'est plus de remède; c'est la décadence irrémédiable, la décomposition et la mort.

Où s'arrêtera le mal? Il est difficile de le

prévoir, car on ne lait rien pour l'enrayer.

Telles productions repoussantes dont les

; librairies se font actuellement une réclame,

i auraient soulevé le cœur, pourtant robuste,

\ des disciples de Zola. Les répertoires des

I cafés-concerts sont tombés au-dessous du

, vraisemblable et les théâtres descendent la

même pente.

Ce qu'on a de la peine à concevoir, c'est que

; cette httéralure malfaisante, qui, devrait pro-

D,ni,ii"iT,GoO<^[c

voquer le dégoût et la nausée de tout homme simplement honnête, trouve des lecteurs, des protecteurs officiels jusque dans le monde des catholiques. Mais ces ou\Tages qui unissent l'impiété à l'obscénité, l'infamie des actions à l'infamie des paroles, ne laissent, paralt-il, aucune impression malsaine dans leur âme ; c'est du moins l'excuse qu'ils invoquent pour s'arroger la permission de les lire. Eh bien '. de deux choses l'une : ou ce sont des êtres exceptionnels, au-dessus de la condition humaine, n'ayant pas connu la souillure originelle, ou bien ils ont fini de rougir et n'ont plus rien à perdre. Mais accordons, si vous le voulez, qu'il y ait parmi oux des individualités, des esprits froids, des êires si bien organisés, que les plus entraînants plaidoyers de la corruption laissent indifférents. Ces natures réussiront-elles aussi à se soustraire à l'action débiUtante de ces lectures, à l'altération qu'elles font subir au jugement, au vide qu'elles amènent?

On so dit que le vice, lorsqu'il est dépouillé du prestige d'une fausse retenue, n'offre plus de danger. Quelle illusion ! 11 n'est au pouvoir que de Dieu seul de contempler le mal, sans que sa sainteté en soit ternie, de le présente à notre vue morale, sans que nous en soyoi souillés. Si ces mauvaises lectures n'excilei

Dinliii-invGoOt^lc

pas les passions, si elles ne tapissent pas l'imagination d'images déshonnêtos, elles arrachent à l'âme sa virginité, en la familiarisant avec toutes les dégradations ; elles lui donnent cette hideuse connaissance du m&l qui équivaut presque à une chute. Malheur à qui ne perdrait rien à un tel contact i Pouvoir tout lire, ne s'eftaroucher d'aucune peinture, qui ne s'effrayerait d'un pareil privilège î Qui oserait s'en vanter à la face du monde î Mais ne faut-il pas se tenir au courant du mouvement littéraire?

Est-on au courant de la littérature parce qu'on peut causer du roman à la mode 3 Est-il nécessaire de lire tout ce qui paraît, tout ce qui s'écrit de honteux, de savoir tout ce qui se fait de mal pour connaître l'esprit de son temps î Notre temps nous pénètre, nous enveloppe, nous presse. Faire habitude do ces mauvaises lectures pour connaître son temps, c'est imiter le curieux qui, pour mieux voir la mer un jour de tempête, s'avance à l'endroit que le recul de la vague laisse un moment libre, elle revient, le couvre et l'emporte. Tenons-nous â distance de l'esprit du ti nps et nous serons encore trempés du re.

ji Uissement de son écume.

— Un chrétien, dit Joseph de Maistre, n'a

166 LES CATHOLIQDBS DÉCADENTS

pas le droit de lire de mauvais livres; il n'a qu'un devoir, c'est de les jeter au feu! >

N'est-ce pas de l'intolérance? Sans doute, c'est l'intolérance intellectuelle et morale , celle que tout esprit doit professer vis-à-vis de l'erreur et des corrupteurs du dogme et de la morale. Depuis quand cette intolérance aurait-elle cessé d'être la loi de la vie et la condition de la lutteî

Dans l'immense variété des romanciers qui rançonnent le public, on distingue l'homme aux manières correctes, aux gants parfumés et au langage de bonne compagnie, qui semble s'être donné pour mission de distraire les ennuis du vice ou de la frivolité dans les salons et les boudoirs, d'entretenir les molles rêveries de femmes oisives et de tenir en éveil des esprits avides do pénétrer les mystères de la science amoureuse. Ecrivant pour un public élégant et distingué qui ne s'accommoderait pas du réalisme grossier affecté par certains auteurs, il use de prudence et de modération, ménage les transitions, sort le poison à petite dose et se fait ainsi accepter de confiance. Dans le développement d'une passion idéale, il sait allier aux vertus paisibles les rêves dangereux et les variations

■ .Goo'^lc

alléchantes sur l'amour défendu. Il côtoie le précipice avec une merveilleuse prudence, s'avance jusqu'aux limites extrêmes, mais sans les dépasser sensiblement. C'est l'homme le plus habile dumoade à faire savourer à ses lecteurs les voluptueuses émotions de l'abime, sans les y précipiter jamais. Il a grand euccès dans les salons, où ses romans font les délices des gens bien pensants. On les tient pour innocents parce que le passion y parle un langage poétique et que la volupté est habilement dissimulée sous le voile des séductions littéraires. On voit les feuilles et les fleurs qui émaillent le parterre et on se refuse à voir le serpent caché sous les fleurs. Innocents, ces livres? Ils le seraient peut-être aux mains d'une ballerine ou d'un sous-offlcier. En sera-t-il de môme entre les mains d'un jeune homme ou d'une jeune flUe ayant conservé leur puretéî Non, ils ne sont pas innocents, parcequ'ils ne s'adressent qu'aux sentiments inférieurs, parce qu'ils flattent les sens, amollissent le cœur, caressent des penchants, qui n'ont certes pas besoin d'être excités, et désarment pour le combat. Ils sont dangereux et corrupteurs parce qu'ils faussent le jugement, troublent les âmes, surtout les âmes vierges de toute

■v,Go(><^[c

168 LES CATHOLIQUES EËCADENTB

lecture passionnée, et y déposent le germe de toutes les perversités morales.

Les livres qui affichent, l'immoralité, le vice franc, carré et cynique n'olîrent pas, à beaucoup près, autant de dangers que ces romans qui, sous des focmes polies, agréables et séduisantes, y disposent d'une manière insensible, car on se défle des premiers, ils excitent le dégoût et l'horreur des âmes honnêtes, qui sont en garde contre le piège grossièrement tendu à leur innocence; on ne résiste pas aux seconds.

Des jeunes gens qui font habitude de se nourrir de cette littérature légère et passionnée, où tout est faux par le sentiment et par les mœurs, ne sont pas capables de résister longtemps aux tièdes et molles vapeurs qui s'en dégagent et qui, d'une manière imperceptible mais très sûre, s'insinuent dans l'àme, la charment, la captivent et la font mourir sans qu'elle s'en doute.

Lorsque Dante interroge Françoise de Rimini, rencontrée dans l'enfer éternel, emportée avec Paolo à travers la géhenne de l'adultère, elle raconte comment la lecture d'un roman célèbre, Lancelot du Lac, l'a con duite à la faute irréparable, à l'adultère, e elle termine par ce vers, le plus terrible anathème qui ait été lancé contre les ouvragei

■v,Go(><^[c

corrupteurs, et dont la traduction ne rend que très imparfaitement l'énergie»:

Pour iiou8,Galeotto, ce fut ce livi-eet celui qui l'a écrit.

Combien qui pourraient dire comme Franceeca :

— Ce fut ce livre, ce roman; qui nous apprit le mal, qui nous fil perdre la loi et les mœurs! *

On objecte que, en matière de lectures, il y a une moyenne difficile à garder, que !a frontière qui sépare le convenable de ce qui ne l'est pas, est souvent indécise etqu'enfln rien n'est plus variable que la pudeur. La règle à suivre serait doue de ne pas s'exposer à la légère, de ne pas étendre démesurément le champ abandonné aux apprécialions libres, aurisque de rencontrer l'immoralité. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que depuis une trentaine d'années, sous préiexie (le ne pas tomber dans un excès de pruderie, nous avons fait de vastes étapes dans la voie qui mène à l'oubli total des bienséances et des règles de la sagesse.

npossible de ne pas taire au moins men- 1 du roman-feuilleton. Il occupe Irop de ce au soleil pour être passé sous silence.

■ ,Go(><^[c

C'est le pain quolidien d'une foule d* gens qui n'ont pas d'autre nourriture intellectuelle. Le peuple est saturé depuis longtemps de cette mauvaise littérature, et il n'en veut plus d'autre.

La passion du romaD-Ieuilleton sévit à la campagne comme à la ville. Dans un de ses livres, René Bazin a tracé le portrait du crieur public, qui s'en va le long des rues de faubourgs, portant en bandoulière un sac plein de journaux et de livraisons à bon marché.

« L'homme ne s'arrête pas, il marche d'un pas rapide, jetant lafeuille sous la porte d'un client, rattrapé par des hommes ou des femmes en cheveux qui courent après lui, un sou à la main, et reviennent lentement vers la maison prochaine, le cou déjà plié et les yeux attentifs à la page imprimée. Il dépasse les derniers alignements des toitures ouvrières et s'enfonce entre les jardins, tantôt clos de murs, tantôt bordés de haies mutilées, région des cultures maraichères. Et c'est enfin dans la campagne elle-même qu'il s'avance, dans les régions de pâturage et de labour, où le bruit du monde autrefois s'arrêtait. Les gars de la ferme s'approchent de lui, tendent les bras par dessus les épines ; elles viennent aussi les filles robustes, gardeuses de vaches, hébétées do silence, et même les

' D,nl,ii"invG00<^[c

fermières, un peu honteuses d'être vues et pressées de rentrer à la maison. La foule va d'elle même, déjà taut habituée, au marchand de fausses nouvelles, d'histoires scandaleuses et d'idéal frelaté. ►

Observez ces petites ouvrières, toutes ces jeunes filles qui lisent, ou plutôt qui dévorent « leur feuilleton, » vous constaterez généralement les mêmes symptômes : des yeux brillants et parfois étranges, tantôt fixes et absorbés, tantôt distraits et dilatés par les suggestions de la lecture, des figures passionnées, des mouvements nerveux, des gestes fébriles. Elles négligent les discours, les descriptions , les réflexions , pour courir aux situations dramatiques, aux tableaux qui font palpiter la chair et le sang. Elles se plongent dans leur lecture comme dans une atmosphère de volupté. Et la pauvre raison s'en va, chassée par la folle du logis. Le sens du réel, du vrai, la notion des devoirs obscurs et des humbles tâches de la vie, tout disparaît sous la poussée du roman-feuilleton.

Ce n'est pas seulement la petite ouvrière qui fait du roman-feuilleton sa prière du matin et son régal de la journée, c'est la femme du monde qui attend avec impatience son apparition pour connaître la suite de l'histoire,

D,nl,ii"invG00<^[c

172 LES CATHOLIQUES DëCADBNTS

interrompue la veille à l'endroit le plus palpitant.

— Ce n'est pas très moral, ce feuilleton, pense-t-elle, en parcourant une scène particulièrement scabreuse, mais je suis seule à io lire et le mal n'est pas grand pour moi. »

Elle oublie que sa bonne, voire même 'ea fille onl pris leurs précautions pour le lire avant elle, ou qu'elles ne perdront rien pour attendre, Une maîtresse de maison est toujours mal venue à interdire à son entourage ce qu'elle se permet à elle-même. Neuf fois sur dix, on suivra, non pas ses conseils, qui sembleront sujets à cauiion, mais ses exemples.

Reste le bon l'oman, celui qui présente le double avantage d'intéresser et d'instruire, sans faire courir aucun risque à l'innocence et à la vertu. Il mérite tous les hommages et tous les encouragements; mais peut-être estil pluSTare qu'on ne pense généralement.

Le caractère commun à la majorité de nos bons romans, c'est la préoccupation d'échapper par un artifice quelconque aux peintures de la vie ordinaire, de la vie peu mouvementée, peu accidentée, telle que nous la vivons en France. Tandis que le roman anglais, par

Coo'^Ic

exemple, raconte simplement, avec unepointe d'exagération, la vie de tous les jours, le roman français nous sort de la vérité, nous égare dans des régions de chimère et offre à notre imagination des situations qui ne se rencontrent jamais dans la réalité. Il y a là un inconvéniont et un danger.

Une jeuno fllle au cœur tendre et à l'imagination vive s'éprend vite des aventures chimériques, des beaux sentiments et des paspions inventées à plaisir qu'elle rencontre dans le livre. Elle rêve de vivre comme ces héroïnes imaginaires, toujours adorables et toujours adorées, dont on lui tait un tableau si séduisant. Quelle tristesse, quelle désillusion de descendre de ces sphères enchantées et enchanteresses aux réalités de la vie prosaïque et pratique de tous les jours ! de ne pas rencontrer sur sa route cet idéal dans lequel s'était complue son imagination abusée! Chaque rencontre avec un fait positif arnène un douloureux froissement. Les devoirs do sa position lui paraissent fastidieux, elle les néglige ou ne s'en acquitte qu'avec répugnance et à contre-cœur. La piété s'afTai- *»'it, le caractère s'altère, la nuit descend dans m âme avec le désordre et le trouble inléeur. Elle glisse à des lectures moins innoentes. Un jour vient où la peinture du vice,

,i-,>in,Goo<^[e

si grossière so|t-eIle, ne l'indigne plus et où elle court après le fruit défendu.

Il semble donc que le conseil à donner à des catholiques serait de lire le moins possible de romans. La lecture des romans, même bons, ne forme ni l'esprit ni le cœur. Sans partager le sentiment de Madame do Staël et de J.-J. Rousseau qui prétendent : la première, que «les romans les plus purs font du mal>, le second, que «jamais fille chaste n'a lu de romans», nous éroyons que l'abondance des lectures romanesques no peut être que nuisible; elle empêche les esprits de pourvoir à leur économie inteltectaelte, en les dégoûtant des livres sérieux, elle engendre une dôbiiilé morale et un relâchement de principes qui préparent bien des chutes.

Dinliii-invGotV^Ic

Jburnaiu:.

Le journal est la première puissance du monde contemporain. Prêtée humble et spirituel, causeur agréable et disert, parlant de tout, raisonnant sur tout avec une suffisante conapéteuce, il est d'humeur plus accommo- , danle et d'accès plus facile que le livre. Il nous attend au coin des rues, dans les kiosques, aux vitrines des libraires, dans les gares du chemin de fer; il nous lient compagnie à toute heure et en tout lieu.

Voyez, le matin, dans nos grandes, villes, à Paris on particulier, tous ces petits employés, tous ces ouvriers et ouvrières qui se rendent à leuv travail : ils ont pour la plupart le journal à la main, et semblent le lire avec une curiosité qui n'est pas seulemenl de l'habitude, mais un besoin. C'est le journal à un sou, qui coûte si cher quand on songe à tant de pauvres gens qu'il empoisonne à bon marché, qui a naturellement et pour cause leurs préférences. Les hommes qui sont électeurs se jettent sur la politique, les femmes dévorent le feuilleton qui les fera rêver et parfois les empêchera de dormir.

Chacun tient à connaître les faits du jour, les

événements qui préoccupent l'opinioû publique.

Que ne gagne pas, h la longue, le journal sur SOS lecteurs! Son assiduité fait sa force, et rares sont les esprits qu'il ne met pas tôt ou tard de son parti. Nous prenons nos idées dans les lectures que nous taisons. Les écrivains avec lesquels nous entretenons un commerce si doux, mais parfois si dangeureux, de lecteur à auteur, disposent de^nos sentiments, élouflent les uns, développent les autres et nous renouvellent pour le bien ou pour le mal. Cela est vrai surtout pour les journalistes.

On parle de la puissance de la parole ; elle est grande sans doute, mais est-elle comparable à la puissance de la presse 1 L'orateur développe une thèse, on y mettant toutes les ressources de son intelligence el toutes les ardeurs de son âme ; il soulève les applaudissements de l'auditoire et excite l'enthousiasme, mais cet enthousiasme tombe vite, l'auditeur oublie ce qu'il a entendu <^n passant, l'impression s'eiïace ou s'affaiblit à distance, cl comme l'orateurne peut parler toujours el a tous, sa parole risque de rester sans effet ou de n'avoir qu'une influence passagère. Au contraire, le journal parle tous les jours, à toute heure et sur tous les sujets, il

■v,Go(><^[c

ET LE CASINET DE LECTUBE 177

parle à tout le monde et au moment où on le désire. S'il vous plaît de vous endormir en le lisant, il ne se formalise pas, — il a essentiellement, bon caractère — surtout il ne se décourage pas. Il reprend le lendemain, sous une lorme nouvelle, la thèse développée la veille, il varie le ton, « passe du grave au doux, du plaisant au sévère», pour captiver votre allenlion el vous imposer son idée.

Cette idée, qui d'abord vous avait paru révoltante, ne vous indigne bientôt plus autant; après quelques jours ou quelques mois, vous la jugez acceptable, finalement elle n'a pas de plus chaud partisan que vous ni de plus ardent propagateur.

Parmi les lecteurs, les uns absorbés par les affaires n'ont pas le temps de réfléchir, les autres en sont incapables ou ne veulent pas s'en donner la peine. Le journal arrive et pense pour eux : c'est plus simple et plus commode à la fois. Pour les trois quarts des Français, le journal est l'unique pourvoyeur de la pensée. Ils ne voient, n'apprennent, ne connaissent que par lui, ils n'apprécient et ne jiigent que par lui. Le journal n'est pas comme le livre «l'hôte d'un jour» dont parle l'Ecriture, et dont le souvenir s'efface aussi rapidement de l'esprit que la fumée s'évanouit

dans l'espace, c'est un lamilier; il est de la maison.

«L'argent n'est rion, les places ne sontrieD, la popularité n'est- rien, c'est la presse qui est tout. Achetez la presse et vous serez les maîtres de l'opinion», disait lejuif Cfémieux, dès 1842. Les événemenls se sont chargés de lui donner raison. Dans un pays sans religion, sans principes fixes en matière de dogme el de morale, te peuple vaut ordinairement ce que vaut le journal, et le journal ce que vaut la plume du journaliste. Si la plume du journaliste no vaut rien, jugez ce que vaut le peuple !

Le mal fait à notre pays par la presse est trop évident pour être sérieusement contesté. Elle a exercé et elle exerce encore une action néîaste sur nos idées, sur nos senlimonts et sur nos mœurs. Ce n'est pas seulement la vie matérielle qu'elle met en péril, ce sont les racines mêmes de l'âme qu'elle pourrit et empoisonne. Sans doute, toute la presse ne se livre pas à ce travail de démoralisation, il y a encore des sources dont les eaux coulent limpides et pures à côl du torrent fangeux qui ravage loul sur soi passage; il y a encore do vrais journalis

D,nl,ii"invG00<^[c

Cabinet de lecture 179

tes, aussi respectueux des traditions spiritualisles et chrétieunes que des tradilions littéraires, de vailianls lutteurs ^ui ont au plus haut degré le sentiment de leur responsabilité et qui ne se pardonoeraiont pas de laisser tomber de leur plume une phrase, un mot capable de faire rougir l'innocence, de troubler la vertu et d'égarer le lecteur. Ceux-là sont dans la tradition de la vérilablo presse, ils font un emploi naturel du latent, ils ont droit à notre admiration et à notre reconnaissance. C'est par eux qu'on verra, espérons-le, la un de cette presse indécente qui déprave et corrompt notre société.

En réalité, c'est la mauvaise presse qui triomphe ot détient le record de la popularité. Pour augmenter son tirage, pour affriander le public et lui extorquer son argent, elle ne recule devant aucune infamie. Elle entretient de petites correspondances, patronne des entreprises noioirement véreuses, reçoit les réclames les plus suspectes, loue les oeuvres les plus perverses et les plus corruptrices, et sert en pâlure à la curiosité malsaine de ses lecteurs des romans licencieux ot impies.

Grâce à cette publicité malpropre, elle arrive à se procurer le nerf de la guerre, l'argent nécessaire pour mener sa campagne de démoralisation à travers la France et pour servir,

par surcroît; à ses actionnaires de riches dividendes. Ses bureaux sont transformés en comptoirs que dirigent, non pas des journalistes, mais des négociants et des entrepreneurs.

Ah ! le sacerdoce de la presse 1 Nous savons ce qu'il est devenu, de nos jours !

On raconte que, au temps jadis, deux aruspices, dans l'exercice de leurs fonctions, ne pouvaient se regarder sans rire. Comme tous ces publicisles, tous ces représentants officiels de la presse vénale doivent se pâmer en prononçant les grands mois de dignité, de désintéressement et de probité professionnelle, et surtout en pensant qu'il se trouvera des lecteurs assez naïfs pour les prendre au sérieux!

L'art pour l'art, la littérature pour remplir un apostolat î Fini, tout celai Le journalisme est une mine d'or à exploiter, une industrie florissante. Le dieu inspirateur c'est le financier. C'est lui qui dicte les arrêts et donne le mot d'ordre. Il dit au journaliste docile :

écris ceci ! et il l'écrit, propage cette calomnie ! et il la propage, accrédite celle erreurl et il l'accrédite, démolis celte institution! et il la démolit, jette bas cet homme! et. il 1 traîne dans la boue. Après quoi, il passe à ii caisse pour toucher le prix de la trahison, ,'

Dinliii-invGoOt^ie

lait de l'argent : c'est 1© côlé pratique du métier. Ah 1 la vénalité des consciences ! Quelle triste réalité! Quand la vit-on régner et se généraliser comme à notre époque î Mais nulle part peut-être elle ne s'étale avec autant de cynisme et d'impudence que dans le monde de la presse. Que d'opinions politiques, que de sympathies ou d'antipathies ne pourrait-on expliquer par un contrat ! Que . d'hostililés tombées, comme jpar enchantement, devant une promesse I Que de convictions réfutées ou établies par l'intérêt i Le monde d'une certaine presse nous offre le triste spectacle d'un vaste marché où les journaUstes attendent un acheteur, comme ces esclaves qu'on vend aux enchères dans les bazars de l'Orient. Tous ne se cotent pas au même tarif, mais à un prix quelconque ils se font marchandise.

« La plupart des journaux, dit Leroy-Beaulieu, ont au cou un collier sur lequel le maître a soin de ne pas graver son chiffre. Mais il n'en parle pas moins à son heure, et tel qui défendait le Irôno se trouve tout à coup ramené aux réalilés de la Bourse. Il serait puéril d'en concevoir de l'étonnement ou de l'ind ^nation. On sait assez que les journaux, 8 ai quelques rares survivants, d'aulant plus h aorables, ne sont plus les champions d'un

.,Go(><^[c'

1S2 LES CATHOLIQUES DECADENTS

parti, mais seulement des agences de publicité et de réclame qu'on achète ou qu'on loue, pour un temps, avec leur personnel, comme on prend une page d'annonces, une colonne de chiffres, une flie d'hommes sandwich, ou encore, pour achalander un Ueu de plaisir, une troupe de tziganes. »

Il y a une quinzaine d'années, un journal lut fondé à Paris, dont quelques-uns se souviennent encore. Tout en ne tirant qu'à huit on neuf cents exemplaires environ, il fournissait un revenu annuel de 50 à 60.000 francs par an à son directeur. Comment s'y prenait ce dernier pour réaliser de si gros bénéfices! Un jour, un jeune homme, nanti d'une bonne i recommandation, se présente au ministère do ' la justice pour solliciter un emploi judiciaire i dans la capitale. j

«Rien de plus facile, répond le haut fonc- 1 tionnaire questionné. Pour obtenir la sitîia- i tion que vous désirez, il vous suffira de devenir l'actionnaire de tel journal- Achetez' vingt actions et vous aurez votre place.

— Et combien coûte chaque action î inter- , logea le futur magistrat.

— A la bourse, vingt-cinq centimes. Mais ' au journal, 500 francs !

— Alors, je les achèterai à la Bourse, répondit le jeune homme en souriant.

— Pas de mauvaise plaisanterie I Vous les paierez 500 Irancs, ou vous n'aurez point votre prébende. » i

Le jeune homme demanda à réfléchir et ne revint pas. Mais la plupart des autres soUicilenrs se montrèrent plus généreqx. On cite :inême des olfiqiers qui, grâce au journaltalisman, obtinrent un avancement aussi rapide qu'onéreux.

La bonne presse ne 'peut s'engager sur le terrain scabreux des aiïaires pour avoir de l'argent ; elle n'a pas la ressource du roman immoral, de la chronique légère ou grivoise pour atlirer les lecteurs. Obligée de traiter les questions politiques, sociales et religieuses à la place des futilités courantes, elle présente une aridité relative. De là une cause de dépréciation, même auprès des catholiques.

L'heure n'est plus aux dissertations philosophiques, politiques ou religieuses. Le Français contemporain ne s'intéresse plus qu'à des loteries, à des courses de midinettes, à des traversées de la Seine à la nage et autres actualités inflniment moins innocentes. Il vit au jour le jour, il n'a pas le temps de s'occuper de choses sérieuses.

Même les grands événements ne le retiennent plus et ne produisent sur son esprit aucune

■ ,Go(><^[c

impression profonde. Après vingt-quatre heures, ils sont oubliés. Qui donc se souvient aujourd'hui des deux cents victimes du Bazar de la Charité? Qui songe aux soixante mille habitants de la Martinique, foudroyés en trois secondes? Chaque jour, les agences du monde entier nous abreuvent d'un tel flot de nouvelles qu'un événement iait oublier l'autre. Le public réclame sa pitance quotidienne de commérages, de scandales, de crimes, de malpropreté, de honte, de tout ce qu'il vous plaira, et on lui sert ce qu'il demande. Le bon journal lui paraît austère, parce que moral, et il ne veut d'austérité sous aucune forme. Aux morahsles qui font penser, il préfère les amuseurs publics, les jongleurs et les histrions.

Parmi les organes les plus retentissants de la mauvaise presse, lesunsbrutalemenls incrédules et impies blasphèment Dieu à ciel ouvert; les autres plus réservés, plus graves en apparence, non moins dangereux, s'arrogent le droit de faire des restrictions en matière de dogme et de morale, de poser des conditions à l'Eglise et de contrôler ses dé' sions. Tous par des chemins diUérents et d.

moyens divers aboutissent au même résultat

D,nl,ii"invG00<^[c

ils égarent l'opinion, ils corrompent les âmes au point de vue religieux et moral.

La corruplion religieuse! Avec quelle persévérance, avec quel acharnement ils travaillent à la réaliser, à éliminer Dieu de la société et à déchristianiser la France! Sans trêve ni scrupules d'aucune sorte, ils s'attaquent à l'Eglise, à ses ministres et à ses institutions. Ils exploitentde prétendus scandales de nature à jeter le discrédit sur le clergé séculier et régulier, ils travestissent les laits, dénaturent l'histoire, affirment ou nient avec impudence selon les circonstances et pour le besoin de leur cause. Ils prêchent les idées les plus saugrenues, les plus révolutionnaires, les plus subversives, afin de transformer et de changer l'âme même de noLre race, de faire de la France un peuple d'alliées, de jouisseurs, de parvenus, avides de distractions et de jeux, réclamant comme les Romains de la Décadence panem et circenses, un peuple adorant le veau d'of, prêt à toutes les ignominies, à toutes les compromissions, à toutes les bassesses, forgeant lui-même les chaînes dont on le chargerait un jour.

Chaque matin, les rédacteurs de ces misé- 1 blés feuilles s'en vont, comme les chilîon- 1 ers, le crochet sous le bras et la lanterne à ] main, fouiller dans les tas d'immondices

lr„l .GoO'^ic

186 LES CATHOLIQUES DEOADENTS

que l'envie, la jalousie, l'ambition inquiète ou déçue, les rivalités haineuses accumulent à la

■porte des célébrités historiques; ils ramassent, ils entassent, ils salissent. Pas une renommée, pas une noble figure, pas une juste et noble cause no passe devant eux sans recevoir un coup de dent, sans être souillée et flétrie de leur ignoble soufflet. Piétiner le droit des faibles et des opprimés, ce droit

, sacré entre tous, est leur volupté ; lancer leurs meutes sur le prêtre, sur l'humble religieuse sans défense, voilà les jeux dont ils aiment à égayer leurs colonnes.

La corruption morale ! Elle déborde de toute pari, elle n'a même plus la pudeur de se confiner dans le secret des alcôves, elle s'étale au grand jour et en permanence sur la place publique, sur les boulevards, provoquant les regards des passants et de ce qu'il y a au monde dé plus délicat : des enfanls, des jeunes Allas et des jeunes gens. Les kiosques, les vitrines, les journaux, les affiches, les cafés-concerts deviennent autant do lupanars. Les feuilles illustrées sont des exhibitions de pornographie. C'est le viol des yeux que ces étalages de dessins légers, de caricatures obscènes et de joyeusetés sales

D,nl,ii"invG00<^[c

que l'on rencontre partout ; c'est l'excitation permanente et publique à la débauche. On ne peut sortir de chez soi sans être bfiusqué par ce spectacle démoralisant. Les feuilles les plus malpropres sont oflertes graluitement sur la voie publique. Plus de trente mille feuilletons immoraux sont distribués chaque jour à la porte des écoles de Paris, affirmait un ministre de la justice du haiit do la tribune de la Chambre. La perversion qui suinte . de certains journaux, à gros tirages, n'est : pas moins profonde. Des colonnes entières — et quelquefois le journal tout entier — sont consacrées à narrer les crimes les plus monstrueux, les viols, les scènes les plus ignobles, : avec des mots écœurants, des sous-entendus odieux. De gros titres provoquent la curio- ■ site, pour ne pas dire le besoin de la lubri- , cité. Et cette pornographie s'étale sous le i regard complaisant de l'autorité. Elle n'est pas seulement impunie, elle est insolente et provocante. Les plaintes et les réclamations des honnêtes gens protestant au nom de la ' morale contre la licence des rues et des journaux viennent échouer devant l'indifférence et l'apathie des pouvoirs publics. « Ou a peine à s'expliquer, dit le Journal des Débals, que le Parquet laisse impunément exposer et vendre des dessins, dont le moins indécent

188 LKS CATHOLIQUES DÉCADENTS

aurait jadis valu à son auteur plusieurs mois de prison pour outrage aux bonnes mœurs.»

Celte tolérance coupable, celle impunité assurée aux malfaiteurs littéraires, contribue à entretenir parmi nous cette lèpre hideuse.

Il n'y a pas do prêlre dans la bapitale ou même' dans nos villes de province qui appelé par les devoirs de son ministère à porter les secours de la religion dans Ja mansarde du pauvre, dans ces tristes réduits où s'abritent tant do misères physiques et morales, n'ait été douloureusement frappé du spectacle qui s'est offert là à ses regards.

Dans ces loyers, même les plus misérables, il y avait autrefois une image vénérée vers laquelle se portaient avec émotion les regards fatigués de la vie, une image devant laquelle on s'agenouillait, devant laquelle on priait en commun, oubliant un instant les peines et les tristesses du chemin, ou s'en consolant par l'espérance d'une vie meilleure, par une vision d'outre-tombe. Celle image c'était le christ de la famille, le crucifix noirci qui occupait la place d'honneur, au dessus de la cheminée. Il a disparu aujourd'hui. Quand sonne l'heure dernière, lorsque le prêlre j cherche, pour lo montrer au moribond, signe sacré qui, à cette heure suprême, pe encore parler d'espérance et de consolatii

■v,Go(><^[c

on lui répond : — il n'y en a pas 1 > Il n'y a pas de crucifix, pas de crois, rien qui rappelle le Dieu du baptême el de la première commuiiioD,.mais il y a l'image obscène, la caricature immonde tapissant le mur, il y a le mauvais journal, le mauvais feuilleton irainant parfois jusque sur le lit. Il faut à l'homme des emblèmes, et quand Dieu s'en est allé, les idoles prennent sa place.

Pauvre ouvrier: pauvre paria de la société !

Ce sont là les anges tutélaires de ton foyer, ces figures hideuses qui grimacent et ricanent au-dessus' de ta tête et viennent encore troubler ton agonie de leurs évocations impures!

Tes enfants arrêtent leurs regards sur ces scènes de prostitution; ta fllle y prend des leçons de choses pour l'avenir, ta femme vient s'agenouiller là devant, si tant est qu'on s'agenouille jamais sous ton (oit.

En face de ce tableau écœurant, l'émotion

vous gagne, la tristesse vous arrache des

larmes, mais la tristesse n'habite pas seule

dans l'âme, il y a aussi l'indignation, oui,

l'indignation qui élreint à la gorge, qui préci-

■ pite le sang dans les veines et, malgré soi, du

. cœur aux lèvres monte ce cri : misérables 1

.sérable! non pas loi qui tout à l'heure vas

lurir sur ce triste grabat, exténué de souf-

nce, de fatigue et de privations, non pas toi

190 LBa CATHOLIQUES DECADENTS

qui as peinéau chemin de la vie.tpaîné lachaîne du forçat, tenaillé par'lafaim,obsédé parla dure nôcessifé, égaré par des mirages trompeurs!

mais misérables vous tous, écrivains, journalistes sans fol et sans honneur, artistes sans dignité qui proslituez votre plume ou votre pinceau aune besogne inEâme : à corrompre le peuple, àTinilier à des mystères de turpitude qu'il aurait ignorés sans vous, à précipiter sa déchéance et son ignominie: Misérables, vous tous qui avec un acharnement de sectaires, travaillez à lo pervertir, à lui inculquer la haine du prêlre et de la religion , à l'éloigner de tout ce qui aurait pu l'améliorer, à lui ravir sa foi et son Dieu, ses espérances en un monde meilleur, et qui après lui avoir enlevé ce qui jamais peut-être ne lui sera rendu, le laissez aux prises avec la misère et le désespoir! En dépit des couronnes qui ceignent votre front, des décorations qui rougissent votre boutonnière, c'est vous les vrais coupables, vous les auteurs responsables de tant de maux, de tant de ruines amoncelées ! On vous élève aujourd'hui des statues ; une société qui aurait conservé le bon sens et la foi vous traînerait aux gémonies. C'est égal, quand on songe que les voleurs d'épingles sont en prison et quo chaque jour, à toute heure, des hommes

D,nl,ii"invG0a<^[c

peuvent, sans être inquiétés, se livrer à cette œuvre néfaste de corruption et de démoralisation, on se plait à espérer que le ciel fera un jour de terribles réductions sur nos cal culs et réformera bien des jugements.

Ce ne sont pas seulement les ouvriers qui lisent ces écrits pernicieux, ces publications dévergondées, qui repaissent leurs yeux de ces gravures ignobles, où tout ce qui est grand et noble est tourné en ridicule, ce sont aussi les enfants.

— Un jour, raconte M. Fouillée, partant pour Belleville, je vis une charmante enfant d'une douzaine d'années acheter pour un sou le supplément illustré d'un journal. Par curiosité, je l'achetai aussi. Il contenait, outre des images obscènes, une nouvelle qui était une excitation manifeste au viol, dont un décadent analysait les sensations. Ua autre récit excitait à l'incesle. J'eus peine à poursuivre jusqu'au bout ma lecture. L'enfant n'en passa pas une Ugne. >

Ce fait est tristement significatif, malheureusement il n'esi pas isolé, et on ne peut s'empêcher de frémir en songeant au succès de ce misérable papier auprès de tant d'enfants et d'adolescents qui devraient être purs, et qui n'auront pas de virilité parce qu'ils n'ont pas eu d'enfauce.

D,nl,ii"invG00<^[c

LES CATBOLIQOES DÉCADENTS

— Le poignard le plus aigu, a dilL. Veuillot, ^^ poison le plus actif et le plus durable, c'est la plume dans des mains sales. Avec cela, on gâte un peuple, on gâte un siècle. Il s'écrit aujourd'hui des choses qui se lèveront en semence de crimes. »

C'est la plume aux mains des journalistes licencieux et impies, des écrivains sans pudeur et sans foi, qui est cause de la criminalité croissante et du matérialisme grossier, en cours ànotre époque, el!e qui par ses mensonges, sa perversité, son scepticisme, ses idées fausses partout répandues, a contribué à l'abaissement de la raison publique, elle qu'il faut rendre responsable de notre décadence morale et religieuse. « Le peuple le plus religieux du monde, dit avec raison le «ardinal Pie, le peuple le plus soumis à l'autorité qui ne lirait que do mauvais journaux deviendrait, au bout de trente ans, un peuple d'impies et de révoltés. Humainement partant, il n'y a pas de prédication qui lienne contre la mauvaise presse. Que disons-nous, grand Dieu I Les miracles mêmes n'y tiennent pas.

Ne croyez pas que Lourdes, la Salelle et Parayle-Monial et tant de zèle se manifestant partout pour toutes les bonnes œuvres auraient con-

-,,.-.,-,Coogk.

verti la France sans les mauvais journaux! »

,' L'auteur d'un livre trisloment célèbre a dit vrai en mettant dans la bouche de Satan ces parolessitiistres:« Je donnerais tous les crimes d'un siècle pour une seule idée fausse répandue dans le mondei » Ces paroles méritent de figurer dans les annales du prince de l'enter. Toute idée fausse tombée dans le cœur des masses se change bientôt en passions, les passions en appétits, les appétits en fureurs sauvages qui montent comme les eaux d'une mer en courroux et que nulle puissance humaine n'est capable de contenir.

Un jour, un prosateur illustre d'Angleterre écrivit ces mots restés célèbres : « le peuple n'a pas besoin de justice pour valider ses actes, même dans l'ordre moral. Tout pouvoir est tyrannie, et toute tyrannie est digne de mort! »

Le lendemain, le soleil se levait comme d'habitude à l'horizon, rien n'était changé en apparence dans le monde. Eh bien! laissez passer quelques années, et vous verrez les conséquences. La vieille couronne d'Angleterre tombe dans le sang et derrière le fantôme, de Cromwel, se dresse l'échafaud de Charles I". Un siècle plus tard, un écrivain de génie réveille et agrandit cette idée, il la réchauffe avec son style brûlant, et une autre

nation sombre à son tour dans le carnage et le meurtre, au milieu des ruines de ses institutions : Louis XVI monte sur l'échafaud, victime innocente de la Révolution.

Comptez, si vous pouvez, toutes les idées fausses que la mauvaise presse a fait circuler, depuis cinquante ans, à travers le monde. Comment tout cela flnira-t-ilî

A des degrés divers, tous ces journaux légers de forme et de fond, faisant profession d'un scepticisme élégant en religion et en morale, comme en politique, méritent réprobation ; ils sont les auxiliaires de la mauvaise presse, ils sonl la poussière qui précède la marche des légions maudites et qui aveugle les assiégés. Quelques articles écrils avec âme en faveur de la vertu, de la religion, de la vérité, feront-ils trouver grâce! Non, pas plus que de beaux épis, égarés au milieu de ronces et d'herbes vénéneuses ne marquent le champ de la moisson du père de famille.

Un des moyens de succès le plus couramment employé dans ces feuilles c'est l'exploitation des incidents petits ou gros du monde et du demi-monde. Elles tiennent leurs lecteurs au courant de toutes les intrigues de salon, des potins de coulisses, des cancans de

ET LE CAniNET DE LECTURE 195

cercles, des fantaisies galantes, des adultères !et des scandales. Elles cherchent à cire spirituelles, elles sont méchantes etpornographes.

Ces feuilles surtout sont en honneur auprès des décadents; ils sont fiers de compter au nombre de leurs abonnés et de les exhiber aux yeux de tous. * Ces journaux sont si amusants! s'écrient-ils, ils ont tant de verve et d'esprit! » C'est vrai qu'ils ont au moins le talent de parler à leui'S lecteurs la langue qu'ils comprennent et qu'ils aiment, de leur servir à point nommé la distraction et l'amusement qu'ils recherchent : l'anecdote légère, l'histoire égrillarde, le propos épicé. C'est vrai qu'ils sont passés maîtres dans l'art de la réclame et qu'ils s'entendent merveilleusement à exploiter les petits côtés malpropres de certaines âmes, le goût du faisandage littéraire et moral ou tout simplement le snobisme des imbéciles. C'est même par ces moyens d'une moralité douteuse qu'ils trouvent le secret de se rendre populaires. De tels procédés ne constituent pas précisément un titre à la recommandation publique.

A noter aussi ce trait caractéristique chez ces mêmes cathoUques ; s'ils ne sont pas toujours satisfaits des feuilles qui les défendent, et par suite s'ils s'abstiennent de les encourager et de les soutenir, en revanche

196 LES CATHOLIQUES oâCADENTS

leur fidélité aux journaux qui les empoisonnent résiste aux attaques les plus passionnées et les plus perfides. Exigences acrimonieuses pour leurs amis, indulgence sans limite pour leurs ennemis, telle est la devise de ces dupes en matière de presse.

Depuis que les mœurs américaines nous ont envahis et que la fièvre des informations rapides et multipliées s'est emparée de nous, nous sommes devenus la proie des reporters.

Ils pénètrent partout, dans le sanctuaire de la famille, dans les salons et les boudoirs, racontent par le menu tout ce qu'ils ont vu et entendu, sans parler de ce que leur imagination leur suggère, et ce n'est pas la partie la moins considérable ni la moins intéressante du récit. Autrefois, de semblables révélations auraient révolté la conscience publique. Jamais un reporter ne se serait permis, dans le compte-rendu d'une fête privée, de mettre les invités en scène. Cette réserve n'existe plus. Les fêtes privées, comme les fêles publiques, sont l'objet de descriptions familières. C'est même là ui i industrie tout à fait à la mode. Comme el i ne peut se soutenir que par la variété et -.

précision des renseignements et qu'il fa ;

lutter contre la concurrence, les reporters se font chaque jour plus hardis, plus audacieux. Ils nomment les invités, désignent les conducteurs de cotillon, décrivent la toilette délicieuse de Madame X l'élégant chapeau de Mademoiselle Z ils vantent l'esprit de celui-ci, la grâce de celle-là et distribuent des prix de beauté. Poussant plus loin l'indiscrétion et la hcence, ils vont jusqu'à citer, après les noms aristocratiques ou classés dans le dictionnaire du High-Ufe, les noms fantaisistes des mondaines qui font parade de leur luxe et commerce de leur beauté. Il n'y manque que l'adresse; c'est là une lacune qui ne tardera pas, sans doute, à être comblée. La démocratisation de plus en plus accusée de nos mœurs ne parait pas souftrir de ces défloraisons. Ces étranges promiscuités n'oflusquent ni ne révoltent personne. Tous ces décadents, qui marchent à la tête du mouvement mondain, ne trouvent rien à redire à cela. Ils ont la folie de la publicité et estiment que les compliments sont toujours agréables, d'où qu'ils viennent.

L'église, avec ses cérémonies, n'a pas échappé à ces indiscrétions. Là aussi les reporters se donnent libre carrière, citent les noms des personnes et font la description des toilettes.

198 LES CATHOLIQUES C&CADBNTS

Mais c'est surtout dans Vinterview que se révèlent leur vanité et leur égoïsme. Indiscrets, médisants, odieux, ils rapportent avec une satisfaction mal dissimulée tous les propos défavorables à leurs contemporains, ils usent et abusent de toutes les confidences, de tous les racontars, des surprises et des épanchements, de la confiance des amis et de tous les hasards qui les mettent au courant de ce qu'il y a de plus intime dans la vie. Ils ne s'inquiètent pas de savoir si leurs indiscrétions peuvent causer du dommage aux intéressés, l'essentiel est d'avoir la primeur de toute nouvelle, de devancer les confrères, d'arriver bon premier. Il faut du nouveau, de l'inédit; le public en réclame, et on s'en procure à tout prix.

Montalembert se plaignait, de son temps, des catholiques qui, au lieu de soutenir la bonne presse, restaient les bras croisés et se plaçaient commodément aux premières loges pour rire et pour siffler, comme s'il s'était agi d'une comédie où ils n'avaient rien à perdre ou à gagner. Nous avons fait du chemin depuis Montalembert, nous avons appris à, nos dépens ce que valent ces journalistes qu'on a eu le tort, trop longtemps, de traiter

Dinliii-invGoOt^lc

avec dédain, de regarder de haut ; nous savons par une douloureuse expérience qu'elle est l'influence de la mauvaise presse. Les catholi(îues les plus réfractaires sont bien obligés d'en convenir, mais s'ils ne sifflent plus, comme au temps de l'illustre orateur, ils restent trop souvent, eux aussi, « les bras croisés », se contentant d'opposer au travail infatigable, à l'activité dévorante de la mauvaise presse, à ses sacrifices sans cesse renouvelés, leur indolence et leur inertie. Les a-t-on vus renoncer à une partie de plaisir, à une soirée, à une villégiature pour soutenir plus efflcacement la bonne presse] Si, du moins, ils n'avaient pas coopéré au succès dos mauvais journaux par la faveur dont ils les entouraient! S'ils n'avaient pas contribué à leur diflusion par leur abonnement ! Longtemps, trop longtemps, dans le monde des calholiques, on s'est plu à considérer l'œuvre de la presse comme une œuvre de bienfaisance, ou plutôt do surérogation.

Pendant ce temps, les adversaires plus avisés se servaient contre nous du journal comme d'une arme qui portait coup. Nos foyers, nos écoles et nos libertés en savent quelque chose. Nous avons passé des années, dépensé des sommes énormes h bâtir des écoles, des couvents et des chapelles, nous

Dinliis-invGoOJ^Ie

200 LES CATROLtQOBS DÉCADENTS

nous sommes imposé des sacrifices de toute nature pour assurer le succès à des oeuvres de piété et de charité. Aujourd'hui, nos couvents sont déserts, nos religieux sur les chemins de l'exil; la plupart de nos immeubles ont passé aux mains du Uquidateur, opérant pour le compte de l'Etat, et Dieu sait ce que l'avenir nous réserve ! N'eût-il pas été plus pratique et plus avisé do former d'abord l'opinion, de l'éclairer par la voie de la bonne presse, de créer autour des œuvres existantes un courant de sympathie et de popularité, capable de triompher de toutes les attaques?

Nous avons négligé le point essentiel. Qu'est-il arrivé! La mauvaise presse est entrée en campagne, elle a remué les passions malsaines de la loule, égaré les esprits, forcé la main aux légistateurs et une loi ou un simple décret a emporté en quelques heures le fruit de nos longs et pénibles efforts. Terrible leçon infligée par la Providence à notre Jndilférencc et à notre scepticisme, mais qui aura eu du moins pour effet de dessiller les yeux aux plus aveugles et de nous indiquer de quel côté nous devions désormais orienter notre marche.

«Il faut savoir, a dit Lacordaire, rompT avec les hommes qui font le mal; on ne d t pas les appeler mon cher ami. sous prête: s

Dinliis-invGoOJ^Ie

ET LE Cabinet de lecture 201

qu'on les connaît depuis longtemps. On ne doit pas haïr, mais on doit se séparer».

Rompre avec les journalistes qui mettent leur plume au service de l'erreur et du mensonge, c'est le premier devoir des catholiques. Puisque la mauvaise presse est un des fléaux les plus redoutables pour le pays, nous devons la poursuivre et la combattre partout où nous la rencontrons et par tous les moyens en notre pouvoir, et tout d'abord lui fermer impitoyablement notre porte, ne pas la lire et empêcher ceux qui dépendent de nous de la lire. Quand les pubUcistes qui déshonorent la presse se sentiront l'objet du dégoût et de l'aversion de tous los honnêtes gens, on verra leurs journaux mourir d'épuisement par le seul fait qu'on ne les achètera plus ; mais si on continue à les applaudir et à les hre, tant pis pour nous ! Il sera vrai de dire que nous avons la presse que nous méritons.

Ce n'est pas assez de ne pas lire le maumais journal, il faut faire son devoir, tout son devoir à l'égard de la bonne presse, lui apporter son concours, un concours eiïecUf, généreux, persévérant, travailler activement à sa diffusion, surtout dans les milieux où la f uille irréligieuse a inoculé son venin. Le 1 n journal est un éducateur social, il faut 1 tendre à chaque région, à chaque départe-

202 LSS CATHOLIQUES DECADENTS

ment; c'est l'arme indispensable du moment nous devons nous en servir, sous peine d'échouer misérablement dans la campagne organisée contre l'impiété. « L'heure est passée de bâtir des églises ou de décorer des autels; il n'y a qu'une chose qui presse, c'est de couvrir ie pays de journaux qui lui apprendront la vérité! » L'heure n'est plus aux dégoûts mièvres, aux doléances ot aux récriminations, elle est aux actes virils, à l'elïort, au sacrifice. Que ceux à qui Dieu a donné de l'or dépensent sans compter pour soutenir la bonne presse ! Que ceux qui ont reçu en partage le talent et l'influence les mettent au service du bon journal !

Pie X nous a donné un bel exemple du concours que les catholiques doivent apporter à la bonne presse. Un journal catholique de Venise étant sur le point de disparaître faute de ressources pécuniaires, le Saint-Père, alors patriarche de cette ville, déclara qu'il vendrait sa crosse d'évêque et sa pourpre de cardinal, plutôt que de le laisser tomber.

Que les catholiques de France s'inspirent de cotte leçon et de ce dévouement !

Rien de plus dissolvaut pour les sentiments sérieux que la vie mondaine. Observez tous ces élégants et toutes ces élégantes qui font habitude de vivre de cette vie, qui sont ce qu'on est convenu d'appeler dos personnes « dans le train, »■ ce sont des êtres gracieux, gentils, mais frivoles et vains qu'agitent vaguement des soucis, des croyances et des appétits superficiels. Ce sont des natures d'enfant, séduisantes sans doute, mais incapables de résister à un désir, à l'attraction de ce qui brille et fait du bruit. Leur égoïsme est une indifférence souriante pour tout et une satisfation de soi absolue. Chez eux rien "n'est profond, ardent, sincère. Leurs croyances sont pauvrement fondées, leurs goûts sautillants et douteux; leur attention auxchosesdel'esprit est faible et indifférente, leur culture intellectuelle et leur érudition un simple vernis. Ils donnent l'illusion et font les

■v,Go(><^[c

gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Imprégnés jusqu'aux moelles des préjugés de leur caste, ils en ont les qualités et les défauts, ils reflètent merveilleusement l'ambiance du milieu où ils vivent, parmi des individualités ternes et neutres, faites d'enthousiasmes essoufflés, de convictions vacillantes, d'aspirations superficielles, de conventions vaines et extérieures,

« L'amour même se réduit pour eux à l'échange de deux fantaisies, » et la légèreté devient une élégance et un parti-pris. Les relations entre sexes, loin d'encourir les censures de la galerie sont considérées d'un œil attendri, pourvu qu'on reste mondainement propre, c'est à dire pourvu qu'on sauve les apparences. Tout ce qu'un homme qui passe pour un homme d'honneur dans les relations ordinaires de la vie, croit pouvoir se permettre sur le terrain spécial de la galanterie est à peine croyable. Là, tous les procédés lui semblent légitimes, du moment qu'il s'agit des droits supérieurs et sacrés de la passion. '

Nous ne prétendons pas que ces mœurs faciles soient celles de tous les représentants de la belle société, mais elles sont celles u ! monde où l'on s'amuse, de ce monde qui ti( it ' le haut du pavé, qui fait parade de ses ' i- j

D,nl,ii"invG00<^[c

lettes, de ses équipages et de son luxe, de ce monde qui, tout en professant de bonnes idées et de bons principes, ne se refuse aucune satisfaction matérielle et passe sa vie dans les fêtes et les plaisirs.

« Les familles qui veulent conserver le respect de leur intérieur, ne point subir de promiscuités compromettantes, vivent chez elles, très retirées, très sévères sur leurs fréquentations, évitant avec soin de se mêler au tourbillon élégant, autrement elles courent le risque d'être bientôt entamées et dissoutes comme les autres. » On ne résiste pas longtemps, en effet, à la séduction, à l'entraînement, à l'attrait malsain, frelaté, mais tout puissant qui se dégage de l'atmosphère mondaine, et une fois pris dans le tourbillon, c'est fini, on ne s'appartient plus, on vit dans le monde et pour le monde, on vit dans la rue, sur les boxilevards, au cercle, au théâtre, dans les fêtes, partout excepté en famille. Cette existence bruyante, tapageuse, toute de façade et plutôt païenne que chrétienne ouvre peu à peu lavoio à l'instabilité des désirs, à l'inquiétude du cœur et au désordre des mœurs.

Quand elle n'aboutirait pas à la chute de l'honnêteté, elle n'en reste pas moins misérable.

Théâtre, bals, concerts de charité mal entendus sont autant de brasiers où les têtes peu

D,ni,ii"iT,GoO<^[c

solides... et même les autres finissent par se détraquer.

Tous les spectacles exercent sur nous une influence pénétrante, mais aucun n'impressionne plus fortement l'esprit, le cœur et les sens que le théâtre. Toutes ces Lragédies et ces comédies en action, tous ces acteurs et toutes ces actrices qui défilent sur la scène, sont autant de tableaux vivants dont le souvenir s'elîace difficilement de l'imagination, quand on les a contemplés une fois. De là le danger qu'offrent les représentations théâtrales et l'attraction qu'elles excercent.

Pour notre société frivole et légère, affairée et surmenée, toujours à l'affût d'émotions nouvelles, le théâtre est devenu un besoin, une sorte de fièvre permanente. Rien ne l'arrôte, ni les jugements des théologiens, ni la sainteté des fêtes de l'Eglise, ni les catastrophes, ni les malheurs de la patrie. En 1871, au plus tort du siège, pendant que le canon grondait sur les hauteurs de Montmartre et du mont Valérion et que Paris brûlait, les Parisiens allaient chercher au théâtre une diver-

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LA Vie UÛN DAINE 207

sion aux soucis de la guerre et aux horreurs de la famine, au risque de recevoir des ■ bombes pendant la représentation. Ils allaient assister à la Bataille des Dames de M. Scribe, qui obtenait grand succès àl'époque. Le pied de l'étranger ne foule plus notre sol, cependant les sujets de tristesse et de deuil ne nous font pas défaut. L'Eglise partout persécutée, la liberté violée, nos religieux expulsés, Dieu lui-même traité en proscrit sur la terre de France, que d'épreuves pour la foi! Que de défaites dans le camp chrétien! Et pendant que se consomment ces attentats, renouvelés des plus mauvais jours de l'EgUse, il se trouve des catholiques au cœur assez léger pour courir aux spectacles, pour se livrer aux plaisirs bruyants et à une joie tout au moins déplacée! A défaut de bonnes raisons qu'ils n'ont pas, ils invoquent des prétextes pour justifier leur conduite et s'éviter jusqu'à l'ombre du remords. Ne laut-il pas se distrairoî tromper *< l'inexorable ennuiî » se tenir au courant du mouvement dramatique?

On sait ce que valent ces prétextes : ils dissimulent mal la passion qui cherche à se satisfaire. Le mot de Pascal sur le théâtre reste absolument vrai : a Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde

D,nl,ii"invG00<^[c

a inventés, il n'y en a point qui soient plus à craindre que la comédie. »

On s'est souvent demandé si le théâtre pourrait devenir moralisateur, n'inspirer que de nobles pensées et de généreux sentiments.

D'excellents catholiques ne craignent pas de l'affirmer. Pour justifier leur assertion, ils lont appel au témoignage de l'histoire, à l'autorité et à l'expérience de nos pères. Le théâtre n'était-il pas moralisateur au Moyen- Age î L'Eglise ne s'en servait-elle pas pour répandre les vérités chrétiennes dans le peuple?

Si on ne devait représenter, comme au Moyen-Age, que les «Mystères chrétiens», nous partagerions volontiers ce sentiment.

Même en dehors de ces représentations populaires, qui faisaient les délices de nos ancêtres et leur édification, si on ne faisait figurer sur la scène que des pièces fidèles à la consigne du bien, du vrai et du beau, la thèse du théâtre moraUsateur nous semblerait encore soutenable. Christianiser le théâtre, tel serait donc le but à atteindre. Ne pouvonsnous espérer y parvenir un jourî

Quoiqu'il en soit de la thèse abstraite, il est certain que le théâtre contemporain est tout

Dinliis-invGoOJ^Ie

f ET LA VIE MONDAINE 209

ce qu'il y a de plus immoral et de plus malsain. « Dans aucun temps, ni dans aucun pays, a écrit Me' Freppel, la scène n'était arrivée à un tel degré de dévergondage. C'est la réhabilitation du vice et de l'infamie sous des formes qui n'ont pas même le talent pour excuse; et l'on ne sait ce qui doit étonner davantage, des auteurs qui se permettent d'écrire de telles pages à la face d'un pays chrétien, ou du public qui les tolère ».

■ Compulsez le répertoire des pièces connues et applaudies, au cours de ces dernières années. Vous aurez de la peine à en trouver cinq ou six qui soient absolument morales et de tous points irréprochables. Vous en trouverez au contraire par douzaines, qui ont atteint la dernière limite de l'horrible, du malpropre et du dégoûtant. La brutalité a été telle qu'un critique, comme Francisque Sarcey, qui avait cependant l'estomac solide, a ressenti un jour des nausées, et voici en quels termes il exprime son dégoût : « 11 y a des tableaux qui ne devraient pas sortir du musée secret. Je ne suis pas plus prude qu'un autre, mais je déclare nettement que si on devait nous donner encore une pièce de ce genre, « La fin de Lucie Pellegrin, »

nous sommes un certain nombre qui préférerions ne plus mettre les pieds dans un

,i--ht,Goo<^[c

théâtre. L'art n'a rien à voir avec ces ordures. Je plains les actrices qui se sont cru obligées d'accepter des rôles où la femme est traînée dans la fange. C'est le vice ignoble, sans un rayon de soleil ou de poésie qui en illumine la laideur. naturalisme! que d'horreurs on écrit en ton nom ! » La pièce incriminée par Sarcey ne constitue pas une exception dans notre répertoire dramatique. Il en est d'autres aussi révoltantes, aussi nauséabondes et qui mériteraient une égale réprobation. Mais il est entendu que la poésie dramatique ne germe et ne se développe que sur le fonds malsain de nos passions et qu'elle ne vit que d'amour, d'un amour qui n'a rien de commun avec les grandes amours dont se nourrit l'élite de l'humanité : amour de Dieu, amour de la patrie, de nos semblables et des plus déshérités d'entre eux.

Quels sont en effet les tableaux que nous présente habituellement le théàtreî Des tableaux de mauvaises mœurs : un homme entre deux femmes ou une femme entre deux hommes, la passion glorifiée, le divorce prôné, l'innocence raillée, la religion bafouée. Le vice lait tout l'intérêt de la plupart des pièces. On le pare des couleurs les plus flatteuses, les plus séduisantes, les plus capables d'éblouir les yeux et de fasciner les âmes. Il se fait admi-

■v,Go(><^[c

rer et applaudir, tandis que Iti vertu nous est représentée sous les traits de l'hypocrisie et de la bêtise. La courtisane, l'épouse infidèle, la fille séduite, les libertins et les séducteurs attirent tous les regards et enlèvent toutes les sympathies. Les maris sont des tyrans ou des imbéciles. Règle générale, le mari trompé n'a que ce qu'il mérite. Les pères et les mères de famille qui ont encore la naïveté de croire à quelque chose, sont l'objet de tous les sarcasmes et de toutes les railleries.

* Bon père! Bon époux! » Cela se gravait autrefois sur la tombe des marguiUiers. Une femme dévouée, fière et fidèle, peut figurer dans les contes de Ma Mère l'Oie. Il n'y a pas jusqu'à Guignol qui ne soit frotté de morale laïque; le vice n'y est plus puni ni la vertu récompensée». On ne peut^ s'empêcher d'admirer la bonhomie de ces maris qui conduisent leurs femmes à ces spectacles démoralisants, et qui payent bravement pour se voir tourner en ridicule, en attendant qu'ils récollent le déshonneur. La femme de Sganarelle disait : «S'il me plaît d'être battue! » S'il vous plaît, messieurs, d'être trompés, allez-y !

Ce qu'il y a de triste à constater, c'est qu'une longue pratique du théâtre nous a tellement familiarisés avec toutes les erreurs,

D,nl,ii"invG00<^[c

comme avec toutes les licences et tous les désordres des mœurs, que plus rien ne nous choque, ne nous scandalise. Nous ne savons plus nous révolter contre ces vilenies qui semblent im défi jeté au bon sens aussi bien qu'à la morale. On dirai t que le public demande à n'être pas respecté, qu'il a le goût des ruines, qu'il en est arrivé à préférer ce qui est tombé à ce qui reste debout, ce qui est maculé à ce qui reste pur, le ruisseau fangeux au ruisseau qui coule limpide et clair entre deux rives fleuries, et qu'il pousse le respect pour le vice et pour le crime jusqu'à l'admiration. Le scandale tient lieu de mérite aux drames et aux comédies les plus médiocres. Nous en avons la preuve chaque jour. Les pièces qui font salle comble ne sont pas celles qui se distinguent par leurportée philosophique, liU téraire ou morale, mais celles qui remuent le plus de passions malsaines. L'œuvre qui force à méditer, on la redoute d'instinct. On ne veut rien de trop élevé, rien qui trouble et remue nos âmes immortelles; on refuserait de suivre. C'est ce qui explique l'échec à la scène de quelques tentatives généreuses, faites pour en relever le niveau, et l'indifférence dédaigneuse avec laquelle elles ont été accueillies par le pubhc, tandis que d'autres obtenaient un succès immérité et inattendu

,i--^in,Goo<^[c

«ïj^T^

malgré leur peu de valeur. Au lieu de reagir vigoureusement contre cet affaissement du sens moral, la presse semble prendre à tâche de l'entretenir et de le précipiter par la re clame insensée qu'elle fait au théâtre Des pièces débordantes de luxure et de perveisité morale sont journellement qualifiées par elle de chefs-d'œuvre et portées jusqu'aux nues Les feuilles réputées pour la gravité et le sérieux ne parlent pas ' autrement que les feuilles boulevardières. Si elles nepeu\ent tout louer sans restriction, elles rendent hom mage à. l'intérêt soutenu de la pièce, à 1 ha bileté, à l'art infini avec lesquels l'auteur a su manipuler la fange et traduire les passions du cœur.

— En face d'une société qui s'en va par lam beaux, le moment est mal choisi, objectent les catholiques décadents, pour se montrer intransigeant en matière de mœurs et pour faire de la vertu un monstre à effrayer les gens ! » N'est-ce pas parce que les liens de la société craquent de toute part qu'il convient de se montrer sévère et de tenter une léactionî Ne nous faisons pas illusion i II s'agit d'une question vitale pour l'avenir de notre pays. Les mauvais exemples du théâtre sur-

tout sont contagieux. Toutes ces maladies morales qu'on expose avec tant de complaisance sur la scène lont courir à la santé publique un danger sérieux : cela se gagne. Au théâtre, la passion ne nous apparaît pas seulement comme une image séduisante, mais comme une réalité dangereuse. Toutes les grâces , toutes les séductions capables d'exciter et de réveiller les sens les plus blasés, sont mises en jeu par des créatures dont l'effronterie, le désir de paraître et de briller l'emporte sur la timidité du sexe :

harmonie voluptueuse du maintien, de la démarche et du geste, chants enivrants, danses lascives, caresses provocantes des regards, mollesse attirante des attitudes, négligence calculée du costume, immodestie répandue sur toute la personne, quand elles ne vont pas jusqu'à fouler aux pieds les lois les plus élémentaires de la pudeur et à affecter une nudité « à faire rougir des singes, » ce qui n'est pas si rare. L'influence du milieu, les effluves malsains qui se dégagent d'une atmosphère saturée de scandales, le monde qui s'agite dans ce tourbillon de fièvre et de plaisir ajoutent à toules ces provocations et contribuent à les rendre irrésistibles.

Est-ce le sentiment du beau, l'amour de l'art qui attire tant de catholiques à ces repré-

sentationsî Alors, le but est rarement atteint, car elles sont rares les pièces qui produisent ce plaisir esthétique et qu'on peut admirer franchement et sans réserve. Il n'y a point d'art sans pudeur, or la pudeur n'est nulle part respectée au théâtre. C'est le règne du cynisme et de l'indécence. Les auteurs dramatiques ne reculent devant aucun détail répugnant, devant aucune peinture, aucune crudité, aucun vilain mot. Ils ne voient et ne peignent la vérité que sous un aspect, le plus laid, le plus grossier, le plus brutal et cherchent à nous l'imposer de gré ou de force, sous prétexte que les choses sont réellement ainsi, puisque c'est ainsi qu'ils les ont vues. La vie a un endroit et un envers, c'est par l'envers qu'ils la prennent et veulent nous obhger à la prendre. La mesure leur déplaît et ils la condamnent en alléguant qu'elle exclut la force. Le goût dont ils ont tout à craindre leur déplaît également, parce qu'ils ont peur d'en souffrir; la délicatesse leur est antipathique, parce qu'elle leur est étrangère ; la décence les gêne, parce qu'elle les accuse.

On parle de l'Opéra, mais il ne retentit trop souvent que des chants d'amour, non pas de l'amour pur, élevé, idéal, qui transfigure et divinise, mais de l'amour charnel, dégradant

et dégradé, qui souille et corrompt. Oq prêche les circonstances atténuantes en faveur du Vaudeville, cette incarnation si vivante de l'esprit français. N'a-t-il pas subi lui aussi une triste métamorptiose? N'a-t-il pas laissé sa gaîté de bon aloi et son esprit gaulois pour devenir trivial, grossier et de mauvaise compagnie? Il fourmille de mots égrillards, de phrases à double sens et de polissonneries de toute sorte. Autrefois, il faisait rire sans faire rougir, c'est le contraire, aujourd'hui.

— Il ne faut pas oublier que nous ne sommes plus des enfants, répondent à toutes les objections dirigées contre la fréquentation du théâtre, des mères de famille, des femmes du monde qui veulent passer pour dévotes.

Qu'il faille, ajoulent-elles, l'interdire à nos filles, quand une pièce est de nature à porter atteinte à l'innocence et à la pureté de leur âme, nous l'admettons volontiers, mais nous?

nous sommes de grandes personnes à qui la vie réelle en a appris long sur toutes choses! »

Sériez-vous à l'abri des tentations parce que vous en savez long sur toutes choses?

Seriez-vous invulnérables parce que déjà vous avez fait peut-être l'expérience du mal? Fréquenter assidûment le théâtre sans y rien perdre de la fraîcheur de son âme, de la déhcatesse et de la pureté de ses affec-

lions, serait aussi merveilleux que de trar verser les flammes sans en ressentir les atteintes. II y a. plus : vous vous dites chrétiennes et vous voulez passer pour telles, est-ce que ces attaques incessantes contre vos croyances et vos convictions religieuses, conlre tout ce que vous aimez et vénérez, ne répugnent pas à votre conscience î Etes-vous assez instruites de votre religion pour pouvoir toujours discerner l'erreui" de la vérité 1 Etes-vous assez afïermies dans la foi pour ne pas la laisser entamer par les insinuations perfides, par les sarcasmes et les calomnies dont elle est l'objetî A lorce de fréquenter le théâtre, ne vous exposez-vous pas à en prendre l'esprit, à épouser ses préjugés, à partager son scepticisme et son incrédulité î Gomment qualifier le mélange singulier que vous faites des pratiques de piélé avec tous ces spectacles profanes î A l'égUse, vous entendez le prédicateur de l'Evangile parler de la fragilité humaine, de la nécessité de fuir les occasions, d'exercer une vigilance sévère sur ses sens pour garder son âme, pour conserver l'esprit de Jésus-Christ; au théâtre, que voyez-vous î qu'entendez- vous î Tout ce qui est de nature à exciter les passions, à rendre le vice séduisant et la vertu ridicule. La morale, « cette vieille sainte qu'on ne

7" ■ C'.oo'^ic

chôme plus, » est traînée dans la boue, au plein jour de la rampe, au milieu des rires et des applaudissements de la foule et sous vos yeux mêmes. Laquelle de ces deux prédicalions l'emportera sur l'autreî La première est bien belle, mais aussi austère que belle; elle a pour elle les promesses d'immortalité bienheureuse, mais elle ne parle que de sacriflce et de renoncement en ce monde, et c'est si douloureux de se sacrifier toujours, de renoncer à ses aises et à ses plaisirs, quand on a laissé son cœur se prendre aux attraits de la vie mondaine, à ses harmonies enchante-

La seconde, au contraire, est si séduisante!

Elle ne promet pas le bonheur pour demain, elle le donne à l'instant même. Elle répond si bien au penchant de notre nature qui cherche avant tout des satisfactions !

Qu'arrivera-t-iH II n'est pas difficile de le conjecturer. Vous accorderez dans votre esprit la préférence à la première — une préférence toute platonique — vous mettrez la morale évangéhque au-dessus de tout, mais vous sacrifierez à la seconde. Vous ferez ainsi la part de Dieu et de la nature, et per': être croirez-vous n'avoir rien à vous repi cher!

Mais vous ne vous proposez, en allant i

théâtre, que de passer agréablement les heures de la soirée, de vous distraire et de vous amuser! Encore taudrait-il que la distraction fût honnête, et elle ne l'est que rarement. Et pendant que vous êtes au théâtre, que devienlle toyer que vous avez abandonné î Que deviennent les entants el les domestiques? Les ontantsî Vous les avez couchés ; ils ne sont pas à l'âge où l'on s'amuse; c'est boa pour les paronls. Ils onl assisté à tous les préparatifs de votre toilette, ils vous onl vues mettre vos bijonx et constater dans la glace que vous ne manqueriez aucun do vos effels ; puis vous les avez embrassés dans leur Ut, en leur recommandant d'être bien sngcs. Le moyen, je vous prie, qu'ils ne le soient pasî D'ailleurs, vous leur avez promis qu'ils s'amuseraient eux aussi.... plus tard! Soyez Iranquilles, ils rattraperont le temps perdu, mais ce no sera pas le foyer qui restera le théâtre de leurs plaisirs. Vous leur avez donné de bonnes leçons de morale, en paroles, vous avez oublié de.joindre lapratique à la théorie ; ils suivront votre exemple, ils vous échapperont avec enthousiasme, dès qu'ils se sentiront un peu de duvet au menton, pour aller c ercher au dehors des amusements plus t uyants et plus capiteux. Que leur reprocher s-vousî Ce que vous vous permettez, pour-

,i--^iT,Goo<^[c

quoi VOS enlanls ne se le permeltraient-ils pas î Et los domesliqucs? Ce n'est pas h deâ oinîtresses de maison aussi pieuses êl aussi dévouées è. l'Eglise qu'il est nécessaire do rappeler l'obligation du bon exemple. La situation élevée que vous occupez dans la société, les dons reçus du ciel, l'influence dont vous disposez vous créent des devoirs auxquels vous n'avez pas le droit de vous soustraire. En vous voyant agir avec lan t d'inconséquence et de légèreté, ne craignez-vous pas que vos serviteurs no s'autorisent do vos exemples pour en prendre, eux aussi, à leur aise avec la roligionî Ne craignez-vous pas que les ennemis de l'Eglise, en particulier, ne jugent sévèrement votre conduite et n'en tirent un prétexte pour attaquer la religion? C'est vrai que vous assistez régulièrement aux otflces et aux cérémonies de l'Eglise, mais vous n'êtes pas moins assidues aux spectacles et aux fêtes du monde. Vous croyez à l'inlaillibilité du pape, mais vous prenez pour guides effectifs de vos pensées, do vos jugements et de vos actes, des artisles, des acteurs et des actrices qui sont loin d'être des modèles de toutes les vertus, et qui ont trop souvent le maltieur d'être les adversaires déclarés de la morale, sinon de la religion.

Vous êtes flères de marcher sous la bannière

de l'Eglise, mais vous ne vous privez d'aucun plaisir, vous arborez la croix et vous luyez en réalité toutes les croix, vous parlez du ciel et vous n'êtes empressées qu'aux choses de la terre. Cette anomalie n'échappe pas aux regards investigaleurs do gens habitués à contrôler ce qui se passe autour d'eux et généralement pou disposés aux interprétations bienveillantes, dès qu'il s'agit des hommes ou des femmes du grand monde. Jls se demandent à quoi sert une religion qui n'élève pas ses fidèles au-dessus du niveau vulgaire etn'exerco aucune influence sur leur conduite morale. Ils jugent que des pratiques religieuses qui n'inspirent pas plus de vertu, plus de renoncement et de sacrifice, ne sont pas l'expression d'une foi sincère, mais simplement une lormalité, une convention sociale, adoptée dans la haute société. Vous aurez beau vous récrier, protester contre ce raisonnement, dire que c'est du pharisaïsme, il n'en est pas moins vrai que vous avez prêté le flanc à la critique.

Quand donc les catholiques se déciderontils à comprendre qu'une transformation s'impose, qu'il ne suifll pas d'êlre chrétien par le sentiment, fidèle à des usages et à des pratiques et infidèle à l'esprit de la religion, qu'il faut mettre sa vie en harmonie avec sa

7*" ongle

222 LBS CATHOLIQUES DÉCADENTS

' foi? Cela viendra, il le faudra bien. A la lumière des éclairs et au bruit du tonnerre, les cœurs obstinés, les âmes légères et distraites finiront par prendre d'autres sentiments, les yeux et les oreilles fermés s'ouvriront. Mais ce sera un peu tard. Pourquoi ne pas se mettre à l'œuvre dès maioteûant et ne pas essayer de changer les autres en se changeant soi-mêtneî en supprimant de sa vie ces divertissements mondains et tous ces spectacles qui sont un écueit pour la vertuî un écueil d'autant plus redoutable qu'il est recherché et vouluî

Il était naturel que dans une société où le théâtre occupe une si large place, comédiens et comédiennes ne fussent pas oubliés. De fait, ils forment à cette heure l'un des corps les plus respectés do France. On les honore, on les décore, on les surpaie, on n'a pas assez de fleurs à jeter sur leur passage, on les loue en pleine Académie, on les consulte sur les points controversés do la morale et des bienséances. Tout émue de ces avantages alimentaires et décoratifs, la peli' bourgeoisie commence à diriger ses rejelo vers la rampe dramatique ou lyrique. Eli ne sont pas si rares les familles indigènes c

l'on élève aujourd'hui une Célimène, une Carmen, un Cyrano, un Mascarille, devant l'armoire à glace, à simple ou à double porte. En un temps où on ne s'intéresse plus à rien, on s'intéresse au comédien. 11 a lo don de passionner les curiosités. Depuis les marquis et les comtes qui le visitent dans sa loge jusqu'au voyou qui, les yeux béants, s'écrase le nez aux vitrines des marchands, tout le monde célèbre la gloire du comédien. « Le comédien est roi, a écrit Mirbeau. Avec le bois pourri de ses tréteaux, il s'est bâti un trône , ou plutôt le public — ce pubUc de décadents que nous sommes — lui a bâti un trône. Et il s'y pavane, insolent ; il s'y vautre,

stupide Cet être, autrefois rejeté de la vie

sociale, pourrissant, sordide et galeux, dans son ghetto, s'est emparé do toute la vie sociale. Ce n'est point assez de la popularité dont on l'honore, des richesses dont on le gorge. En échange des mépris anciens, on lui rend les honneurs nationaux, et nous on sommes venus à un tel point d'irrémédiable abaissement que, marchandant la récompense à de vrais courages et à de subUmes lévouemenls, nous attachons la croix sur la poitrine do co pitre, dont lo métier est de recevoir tous les soirs, sur la scène, des giiles )t des coups de pied ».

C'est aux actrices, aux princesses du vice que sont octroyées les plus riches étrennes.

Des gentlemen qui se déclarent obligés, vu la dureté des temps, de refuser cent sous à de pauvres hères très dignes d'intérêt, dépensent, sans compter, des millions pour ces dames de haute liesse. Nous savons ce qu'il advient des fils do famille, des représentants de la finance qui se laissent prendre aux séductions de ces sirènes. Tout ce qu'elles touchent est flétri, tout ce qu'elles frappent est anéanti. La ruine, le désordre, le scandale, la trahison les suivent. Leur luxe, leurs joies, leur succès sont payés par la fortune, le génie ou l'honneur des hommes qu'elles ont désignés pour être leurs victimes.

Sous le Bas-Empire, à 13yzance, on prenait parti pour les histrions, pour les cochers du Cirque. De nobles patriciennes arboraient leurs couleurs ; on se passionnait, on se disputait pour eux. Acteurs et actrices donnent aujourd'hui le ton dans notre société. Ils sont reçus dans les salons les plus marquants, A l'heure des amusements. Les gens du monde .

s'étudient à singer les gens de théâtre, à les imiter dans leur langage, leurs allures, leurs manières, leur façon de s'habiller et jusque dans leurs mœurs. C'est de part et d'autre même folie d'exhibition, même fringale do

cabotinisme. La société actuelle n'esl plus qu'un immense café-concert ou, si vous préférez, une succursale du théâtre. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'œil sur ces re\'ues mondaines, sur ces publications illustrées, où tant de représentants des fiantes classes paraissent éprouver une satisfaction évidente à se donner en spectacle, sous toutes sortes de postures, de travestissements et de grinaaces, à côté des comédiens et des comédiennes. Cbaque numéro do ces revues illustrées ne cçntient pas moins d'une vingtaine de portraits d'tiommes ou de femmes qu'on était plutôt habitué, jusqu'ici, à se flguror dans la respectabilité du foyer, et qu'on retrouve maintenant dans des multitudes do tableaux vivants, accrochés aux ficelles de tous les kiosques. Quelques-uns ne se font encore représenter qu'à la chasse , aux courses, en voyage, sur leur yackl ou dans l'exercice des sports, mais d'autres, et plus d'une dame dans le nombre, vont plus loin et s'exhibent en costume de bain collant, prennent franchement, devant la lentille, des poses de compères de revue ou de chanteuses d'opérette. Vous apercevez sur un canapé une coramôre hilare qui éclate de rire, en se renversant sous les plumes d'un gigantesque chapeau; vous regardez, et vous êtes tout de

même un peu surpris d'apprendre, en lisant son nom au bas de l'illustration, que vous

avez devant vous madame la baronne de X

ou madame la vicomtesse de Y Vous aviez

cru d'abord que c'était une iiabituée des planches, une comédienne quelconque, mais vous n'y étiez pas; c'est nne femme du monde et même du monde bien pensant.

Mais rien n'égale l'engouement de la presse pour les gens de théâtre. Voici en quels termes un journal parisien célébrait naguère les mérites d'une actrice de second ordre :

« Mademoiselle X sidérale, immaculée,

idéal réalisé, réalité faite idéal, évocatrice de la réalité faite idéal, évocatrice de la femme biblique et de l'ange purificateur, déesse et vestale, Vénus et reine do Saba, trois fois femme par tout ce qui s'exhale d'elle de volupté et d'envoûtement, expression magnifiée do l'éternel désir, charnalité éclatante et parée, instinctive et complexe, a éveillé chez tous les êtres, aptes à intelligemment sentir, un sentiment profond, un enthousiasme indescripliblo ». Après cela, vous avouerez qu'il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.

Parmi les critiques, il en est peu qui ne fassent aux acteurs une place presque auss large qu'à l'auteur. Celui-ci, le premier, le., pousse à exagérer aux dépens de la pièce la

D,nl,ii"invG00<.^[c

part des interprèles, en écrivant des rôles taillés sur les qualités, sur les défauts, sur les tics même d'acteurs ou d'actrices en vogue, au lieu de se borner à tracer des caractères. Quelques journaux ont dexix critiques de théâtre, un pour le drame et la comédie, l'autre pour la musique, sans préjudice du Monsieur de l'orchestre qui rédige les soirées théâtrales, retrace la physionomie de la salle et des coulisses,- décrit les toilettes des artistes, énumère les célébrités du monde et du demi-mondei entrevues dans les loges ou les baignoires, en mettant dans le même panier les comtesses du faubourg Saint-Germain et les princesses d'opérette, la rue de Varenne et la rue de Bréda, les pêches à trois francs et les pêches à trois sous.

La presse ne se borne pas à s'occuper du comédien au théâtre, elle le suit dans la vie privée. Elle tient les lecteurs au courant des déplacements, des indispositions, des villégiatures, des tournées, des querelles ou des raccommodements de ces messieurs et de ces dames. Les soirées, les soupers, les bals travestis, les pendaisons de crémaillère, le coupé ■ " ndu de satin blanc, le petit hô tel et le grifîon ossais de Mademoiselle Gredinette, des Duffes ou des Folies, occupent une large ice dans ses colonnes. Chez les marchands

de photographies, dans les expositions des beaux-arts, on ne rencontre que danseuses»

ténors, premiers rôles, comiques marqués, reines du maillot et rois de féeries.

Les journaux, conune les peintres et les photographes, diront que ce n'est pas leur faute et qu'il faut bien donner au public ce qui lai plaît. Il est clair qu'on ne lui servirait pas si souvent ce plat s'il ne l'aimait; néanmoins il est clair aussi qu'on entretient et qu'on surexcite son goût en le flattant. Les moins responsables de cet état de choses sont encore les comédiens. Ils est tout naturel qu'ils en profitent de leur mieux. Ce serait de leur part un désintéressement héroïque et bien supérieur à celui d'Hippocrate, refusant les • présents d'Artaxercès, que do se dérober à ce bruit de cymbales et de trompettes, ou môme de s'y montrer indifférents.

Si on veut abolir le règne de l'histrionisme, ce n'est pas évidemment aux comédiens qu'il faut s'adresser, mais à la presse et au public, au monde des cathoHques, on particulier.

Laissons les comédiens à leurs rôles et à leurs planches et ne les encourageons pas, par l'excès d'une publicité complaisante et par les ardeurs d'une curiosité ridicule, à se considérer comme le quatrième pouvoir de l'Etat.

ll,i^invG00<^[c

Au fond, CG qui frappe en tout cela, c'est

de voir à quel point toutes les décadences se

ressemblent. Les Romains et les Grecs ont

i disparu, emportés par une poussée de dé-

■ bauche. Ces deux peuples que la gloire des

■ armes et le culte des arts avaient fait si ] grands, ont sombré misérablement dans un ; fleuve de boue. La passion des spectacles,

! les combats de gladiateurs, l'histrion isme ; lurent les signes précurseurs de leur lamentable agonie.

Les mœurs de Rome et d'Athènes renaissent , aujourd'hui avec les mêmes passions et les [ mêmes fureurs. Les citoyens dégénérés de ces capitales, autrefois illustres, admis à con- [ templer nos boulevards, nos théâtres et nos j caîés-concerts, éprouveraient-ils une si grande i surprise ? se trouveraient-ils seulement dé- ' paysésî En voyant la débauche s'étaler au [ grand jour, sçus le regard indulgent de la I pohce, comme autrefois sous la garde des faisceaux de l'Empire, ils se diraient que décidément rien n'est changé dans le monde.

La société contemporaine, vermoulue et décrépite, sommeille, amusée par les farces i de ses pitres; elle ne vit pas. S'il n'y a pas '■■ de réaction dans un reste de foi, dans un re- |, tour marqué aux doctrines de vérité et de ! vie, contre les narcotiques que lui versent

■v,Go(><^[c

journellement des charlatans du haut de leurs planches, (fcntre le poison qui infecte son sang, elle échouera, comme tant d'autres, dans le suprême naufrage du vice, de la corruption et de l'erreur.

Danse.

Un chapitre sur'la danse ! A quoi bonî penseront les catholiques décadents. Quel est votre but î Empêcher les gens de danser ? Autant essayer de ramer contre le vent ou d'arrêter la marée montante. D'autres avant vous ont parlé et écrit contre les bals, et voyez le résultat : on danse comme autrefois. Attendezvous au même succès. Du reste, à part quelques moralistes à l'humour maussade, plus catholiques que le pape et toujours disposés ii. damner le pauvre monde, à part quelques bons vieux curés de campagne, réfraclaires à tout progrès, qui songe aujourd'hui à interdire les balsî Quel mal y a-t-il à danserî Estce donc un si gros péché î « Par leur meilleur côté, tâchons de voir les choses ! »

Le malheur est qu'il n'est pas si facile t voirie bon côté de la danse. Les représentai i les plus autorisés de l'Eglise ont eu de i

CtKl'^Ic

peine à le discerner, car ils sont unanimes à nous représenter la danse comme un plaisir dangereux.

Saint Ambroise assure que la danse est la « compagne inséparable des délices qui énervent et de la volupté qui souille. »

Saint Augustin va jusqu'à afflrmer qu'il aimerait mieux voir les jeunes gens labourer la terre que danser, V dimanche. '

Saint François de Sales, ce docteur de la piété, si aimable, si persuasif, compare les bals à ces plantes vénéneuses qui attirent à elles tous les sucs mauvais et qui infectent toute une campagne. « Ainsi, dit-il, les danses attirent les vices et les péchés qui régnent dans une ville, les querelles, les envies, les moqueries, les folles amours, et si quelque serpent vient siffler aux oreilles des paroles lascives, les cœurs sont aussitôt empoisonnés. »

Le curé d'Ars disait un jour à ses paroissiens ; «Les personnes qui entrent dans un bal laissent leur ange gardien à la porte, et c'est un démon qui le remplace, en sorte qu'il y a bientôt dans la salle autant de démons que de danseurs. >

"^ira-t-on que ce sont là des témoignages susp ;ts, émanant de prêtres ignorantsdes choses d monde et facilement portés à exagérer le n lî Mais parmi les laïques, paimi les homsaes

■ ,Go(><^[c

du monde, appelés à se prononcer sur la matière, combien ont parlé et écrit comme les prêtres ! Nul ne s'entend comme certains romanciers à nous faire toucher du doigt les dangers de la danse.

Le comte Bussy-Rabutin écrit à Msf de la Roque, évèque d'Autun : < J'ai toujours regardé les bals comme dangereux, et ce n'est pas seulement ma raison qui me le fait croire, c'est aussi mon expérience. Je tiens qu'il ne faut pas aller au bal quand on est chrétien, et je crois que les directeurs ne feraient que leur devoir en exigeant de ceux dont ils gouvernent la conscience qu'ils n'y missent jamais le pied. »

« Prêtres! s'écrie M. de Brieux, dans une brochure intitulée : La Danse au XX' siècle.

prêtres ! on vous dit que nos danses sont inoflensjves, on vous trompe! Vos pénitentes s'illusionnent étrangement, ou bien elles vous induisent en erreur. Croyez-en un témoin désintéressé, ou du moins regardez de vos propres yeux, jugez par vous-mêmes et certainement alors vous serez plus sévères! »

Il n'y a pas jusqu'aux païens qui n'aient condamné la danse et ne l'aient considéré" comme un danger pour la vertu.

Aristote veut qu'on l'interdise aiix enfant Platon aime mieux encourir la disgrâce c

Denys le Tyran que d'assister à un bal. Chez les Romains, l'usage ne permettait pas à un magistrat, à un fonctionnaire public de se livrer à ce genre de divertissement. Caton ayant un jour accusé, en plein Sénat, le consul Lucius Moréna d'avoir dansé, l'accusation tut regardée comme si grave que Cicéron, qui ét^it chargé de défendre l'accusé, ne.

trouva rien de mieux, pour se tirer d'afïaire, que de nier le fait, en avançant qu'on n'avait jamais vu un homme grave et sérieux danser, à moins qu'il ne fût ivre ou fou. Salluste ayant à exprimer son sentiment sur Sempronia, matrone romaine aussi distinguée par sa beauté que par sa naissance, déclare qu'elle chantait et dansait avec plus de grâce qu'il ne sied à Une honnête femme.

Nous avons fait du chemin depuis Salluste et Cicéron. Nos honorables de la Chambre, voire nos vénérables Pères Conscrits, s'il leur reste encore un peu de jarret, peuvent y aller' de la farandole la plus éehevelée, sans risque d'encourir les censures présidentielles. Quant à nos « matrones » modernes, tout le monde sait qu'elles dansent avec infiniment d'élégance, et que leur réputation d'honnêteté n'y perd rien. Elles ne seraient même pas du tout flattées d'être taxées de maladresse ou d'ignorance en la matière.

234 tEB CATHOLtQOSS DfiCiDENTS

Du temps du bon saint François, les danses les meilleures ne valaient rien; aujourd'hui, les plus risquées sont considérées comme inoflensives. Qu'il y a loin cependant des danses actuelles aux pas mesurés de la contre-danse, au menuet et aux rondes joyeuses de nos grand'mères i Un sourire de .pitié effleure les lèvres des contemporains au souvenir de ces fêtes patriarcales, de ces pauvres berquinades, jugées bonnes tout au plus à distraire les loisirs des pensionnaires d'un couvent des Ursulines. H leur faut d'autres attractions. Aussi a-t-on inventé de nouvelles danses, et quelles danses ! Plusieurs que, naguère, une lemme comme il faut repoussait comme un outrage et que le monde qui se respecte abandonnait à l'autre, sont acceptées, à cette heure, dans les meilleurs salons. On ne s'est même pas contenté de la valse, on a emprunté aux peuples du Nord dos danses aux noms barbares, aux fantaisies excentriques, moins rapides que la valse, mais plus lascives dans leurs molles allures et partant plus dangereuses. La mode les a prises sous sa protection et, en dépit des critiques des moralistes, elles n'ont pas tardé à devenir populaires.

N'avons-nous pas le cotillon avec ses acçi ;soires de quoi laisser à tous les danse» s

,i--HT,GtK><^[c

un souvenir de la soirée ? Le cotillon, cette découverte du génie moderne, regardée comme le dernier mot de l'élégance et des belles manières 1 II va sans dire que les bals parés et masqués trouvent de fervents apologistes. On peut se déguiser en bête, en paon, en coq, en colibri, en aheille; la morale courante s'accommode de tous ces travestissements. Ah! sans doute, si on se déguisait en animaux immondes, on comprendrait la sévérité indignée des moralistes, mais combien déplacée celte sévérité, quand il ne s'agit qi^e do botes sveltes, gracieuses, élégantes qui sont la gloire et l'ornement de notre faune !

On savait s'amuser autrefois dans des réunions simples et familiales, sans organisation compliquée el artificielle, sans invitations imprimées, sans tètes longues en habit noir, et il en a été ainsi'aussi longtemps que se sont conservées au foyer les traditions de foi et de simplicité. Le caractère de ces fêtes, ce qui en faisait le charme et l'intérôl, c'est qu'elles ■^ 'aient essentiellement des fêtes de famille :times, spontanées, organisées ordinaireent par les intéressés eux-mêmes et comosées de parents et d'amis qui se connais-

■ ,Go(><^[c

236 LES C&THOLIQUBS DÉCADENTS

saient, qui s'aimaient, non pas de cette afiection qui consiste à se faire des compliments par devant et à se déchirer par derrière, mais d'une affection vraie et qui se prouvait à l'occasion. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Les soirées dansantes ne présentent plus ce caractère d'intimité et de simplicité. II n'est peut-être pas de circonstance où le monde étale plus de luxe et de pompe et se laisse palier à de plus folles dépenses. Contemplez celle cohue élégante qu'une invitation vient de grouper pour un bal. Elle se compose de tout ce que la ville compte de gens riches et titrés, de sporlmen, de snobs et d'arlisles. Les salons présentent un coup d'œil féerique : les femmes sont en robes claires ou sombres, toutes décolletées, avec l'otincellenfent des bijoux dans leurs cheveux blonds ou noirs et sur leurs épaules nues, les hommes en habits noirs ou rouges, avivant par le contraste ces toilettes multicolores.

Chez les femmes, surtout, quelle grâce piquante dans le sourire, dans le manège de la voix flutée, dans l'attitude et dans les gestes! Quelle envie de plaire et dc^ briller! C'est comme une immense floraison de la coque' terie féminine. Les éventails battent, les ph; sionomies s'animent pour des demandes ( des réponses. L'orchestre jette ses mélodie

en ondes sonores, au milieu de l'éblouissement de la lumière électrique. Une foule joyeuse et empressée entoure les danseurs qui tournoient avec un froufrou de soie, chevelures frissonnantes au vent de la danse, yeux brillants dans l'ivresse du plaisir. La coquetterie avec les uns et les autres — appelée de l'amabilité — la façon avec laquelle la femme s'abandonne sous l'étreinte du danseur, dans un balancement cadencé ou un emportement voluptueux, lui cédant plus ou moins à la fièvre, elle les yeux à demi-fermés, le sourire vague, étourdie par le mouvement, grisée par le bercement de la musique et le parfum des fleurs, tout trahit la fièvre, l'énervement.

La mère se rassure sur le compte de sa fille on se disant : «Elle a été élevée chrétiennement, elle a de bons principes et saura résister à la tentation, et puis je suis là pour veiller sur elle et la sauvegarder».

Eh ! sans doute, votre enfant a été élevée chréli ennement. Est-ce une raison pour qu'elle ne subisse pas plus ou moins l'influence du milieu î qu'elle ne trouve pas du plaisir au commerce des hommes, aux paroles sensuelles du plaisir, aux compUments qui lui sont débités sur sa beauté, sur sa toilette et ses triomphes dans le mondeî Etant si natu-

238 LES CàTUOLIQDES DECADENTS

rellement portée à la coquetterie, vous voulez qu'elle ne se laisse pas séduire par ce bruit, par ce mouvement et ces harmonies, par toutes ces ivresses réunies î

Des principes religieux! oui, elle en a, incontestablement, mais peut-être lui arrive-t-il de les laisser à la porte en entrant ou de les oublier en dansant. Un peu élastiques, dans tous les cas, ces principes qui lui permettent de s'exhiber dans un costume qui frise l'indécence. Oserait-elle paraître en cet état à. la fenêtre ou dans la rueî Evidemment non, mais au bal cette licence paraît toute naturelle et se concilie très bien avec les principes rehgieux. C'est la mode ! Il n'est pas rare de trouver sur les lèvres de telle ou telle mondaine celte excuse singulière : « Je ne veux pas que mon mari rougisse de moi i II n'aime pas les robes montantes l». Or, ce mari qui a une telle horreur des robes montantes disait à sa femme, quelques ■ minutes auparavant : «Voyons, ma chère, je ne puis vous conduire ainsi ; cela dépasse toutes les bornes ! » Pauvre mari !

Vous accompagnez votre flUe, dites-vous, qu'est-ce que cela prouve) Si vous l'expos en sera-t-elle moins exposée? «Si on vc avait proposé, quand votre flUe avait six sept ans, de l'élever dans les mêmes class

les mêmes préaux et les mêmes études que ces pimpants danseurs, vous auriez poussé des cris d'orfraies en croix. Aujourd'hui qu'ils ont vingl-trois ans et elle dix-huit, vous autorisez l'aparté, -le corps-à-corps.

Hier, la couchette froide du pensionnat, aujourd'hui les flirtations cavalières, l'étreinte des hras mascuhns, les propos lestes, tout ce qu'il faut pour troubler une jeune fllle et l'induire en tentation ».

Mais une jeune fllle a besoin d'être présentée dans le monde î Est-ce pour cela que vous l'associez avant l'heure et en toute occasion à votre vie mondaine? Ce n'est pas une présentation, c'est une exhibition. Vous craignez qu'elle ne trouve pas à se marier, si elle ne se produit pas au-dehors, si elle u'est pas « dans le train », et vous la jetez parée de fleurs dans toutes les têtes. Le moyen est un peu usé; les jeunes gens ne se laissent plus prendre à la montre, ils veulent du sonnant, du positif, par le temps qui court. Prenez garde de faire fausse route ! Ce qui fait le charme d'une jeune fllle, ce n'est pas le luxe de sa toilette ou sa réputation de mondaine et de danseuse émérite, c'est la pureté do son regard, son parfum d'innocence et de canieur. Sa plus belle parure c'est la rougeur facile qu'un mot prononcé à voix basse amène

240 LES CATHOLIQUES SéCADENTS

sur ses joues. La bal détruit ce charme et offace de ses traits, de ses yeux, de toute sa personne l'auréole de virginité qui l'enveloppait jusque-là. Il lui apprend A ne plus rougir el lui communique cette audace d'attitude qui crie à l'homme : « Va-t-en ! » quand il s'agit du mariage, et qui l'attire en temps ordinaire.

Un détail piquant à noter, en passant, c'est que ces mêmes personnes qui considèrent leurs danses comme très innocentes et se jugent au-dossus de toute critique, parce que leurs réunions sont composées du ^jj/A-/*/ de la société, se montrent généralement sans pitié pour les bals organisés à la campagne par les gens du peuple. Pauvres paysans dont les danses sont si souvent l'objet des anathèmes de la chaire, comme on se sentirait disposé à leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes! Leurs mœurs sont moins polios que dans les salons, c'est vrai ; ils ne savent pas dire avec art des choses lestes et risquées. Mais l'élégance du langage et des manières oftre-t-elle une garantie sérieuse contre les artifices de la coquetterie et la secrète corruplion des cœurs? Le vice estil moins odieux parce qu'il se déguise sous le lard des circonlocutions, des formules pohos cl dos phrases aimables? Il y a ïilus de

■. ET LA VIE U0NDA1NB 241

décorum, plus de correction dans les salons, y a-t-il plus de vertu? On sait le fond qui se cache sous ces dehors trompeurs, sous la geize transparente de l'honnêteté.

En 1851, on voulut confondre dans un bal fraternel toutes les classes de la société, et la cour et la ville et les dames do la halle. Cellesci furent scandalisées de l'attitude des duchefeses et des marquises et ne cachèrent pas leur étonnement et leur impression pénible.

Cette petite paysanne qui s'en va, le dimanche, danser sur la place publique, se révolterait à la pensée d'avoir à paraître en costume décojleté dans n'importe quel milieu. Autour d'elle, on ne le tolérerait pas. On la prendrait pour une créature qui a jeté son bonnet par-^dessus les moulins. Pourquoi sa vertu courrait-ellé plus de risque que celle de la danseuse des salons ?

Les décadents parlent volontiers de principes religieux. En voici un que l'Evangile nous rappelle: — celui qui aime le danger y périra ! » Les saints étaient si convaincus de cette vérité que leur vie tout entière se passait à fuir les occasions. Saint Jérôme retiré au fond du désert entendait encore résonner à son oreille la voix dos sirènes de Rome ; le

Coo'^Ic

242 LES CA.THOL[OCEâ DÊCAD&NTS

vieil homme se réveillait, avec ses ardeurs mal éteintes, sous la robe de bure du moine, et le pieux solitaire s'enfonçait dans les austérités de la pénitence, afln de ne pas succomber à la tentation et de comprimer les élans d'une nature toujours en révolte.

Mais la verlu des personnes du monde est au-dessus de ces faiblesses. Comme le rayon du soleil qui traverse la fange du chemin, sans rien perdre de son éclat, elles passent au milieu des enivrements et des séductions de la daose sans éprouver la moindre tentation. Elles sortent de là rimagination aussi reposée, le cœur aussi libre que st elles avaient passé leur temps à l'église, en conversation avec les anges. Elles valsent en aimant Dieu et jouent au diable ce joli petit tour, bien digne de leur esprit malicieux, de se moquer agréablement de lui au dedans, tout en parai, sant au dehors sacrifier à ses pompes et à ses œuvres. Qui sait même si elles ne vont pas au bal pourlaire œuvre pieî < pour dire leur chapelet ou pour penser à la mort, » selon la recommandation du bon saint François? Elles se rendent du bal à la sainte table, avec le calme et la sérénité d'u~ " conscience qui n'a rien à se reprocher. « ' soir dans l'ivresse du plaisir avec les i cheurs, le matin dans les pleurs ayec 1

■ ,Go(v^[c

justes, le soir couroonées de fleurs, enivrées des parfums du monde, le matin couvertes de cendres avec une aflectation de piété, le soir exécutant des danses et des chants équivoques, le malin chantant des cantiques et murmurant des prières aux pieds des autels, le soir écoutant des anecdotes légères, le matin remplies de componction au confessionnal : voilà nos pieuses mondaines! >

Le bal est terminé. La clarté du soleil qui vient faire pâlir celle des lustres annonce que le moment est venu de se séparer. La lassitude, le sommeil, l'ennui se peignent sur les traits décolorés des beautés de la veille. La laideur des toilettes déformées devient excessive ; l'atmosphère est étouffante et viciée, les violons perdent l'accord, les jeunes gens cessent de s'astreindre à garder une contenance.

La mondaine rentre au logis. Est-elle absolument satisfaite? Son plaisir a-t-il été sans mélange? Hélas ! non. Que de déceptions i Que de points noirs dans son ciel ! D'autres nt été plus entourées, plus admirées, plus îourlisées, d'autres avaient une toilette plus riche, plus élégante. Son succès n'a pas été -omplet; elle n'a pas été la reine de la soirée.

Quel Iriste lendemain ! Voyez-làlalôle pesante, le front assombri et mélancolique, l'esprit lourd, les yeux cerclés de noir, sans vie et sans flamme. Quel contraste avec la créature alerte et pimpante de la veille! EUe-ala migraino, tout la fatigue et l'ennuie. L'intérieur tamilial, les soucis domestiques, les enfants, tout lui semble banal et vulgaire ; vulgaire sa condition, vulgaire son mari. Quelle différence cnlre cet homme qui passe ses jours à spscôlés, distrait, indifférent à ses charmes et à sa beauté, sans se douter peut-être du trésor qu'il possède, dans tous les cas préoccupé d'autre chose, et ces brillants cavaliers de la veille, si séduisants, si empressés autour d'elle, si bien dressés aux compliments, si habiles à discerner les grâces de sa personne et à les faire valoir ! La solitude lui pèse ; elle retourne par la pensée vers ces salons tapissés de fleurs, ruisselants de lumière, chauds de parfums, éblouissants de pierreries dont, à distance, l'atmosphère brûlante la pénètre encore de sa douce et énervante démoralisation. Elle se jette à des caprices, à des sorties imprévues, elle vibre à des désirs hier encore inconnus et qui l'effleurent aujourd'hui ainF= que des effluves magnétiques. Elle n'a plu qu'un désir i échapper à la vie calmo et Iran quiUe du foyer, dont la monotonie lui sembl

■ ,Go(v^[c

ET I>A VIE UONDAINË 245

écœurante poijr se rejeter de nouveau dans le tourbillon du monde.

Il vient un moment dans la vie où, sous le coup de l'excilation, de l'énervement produit par ce régime continu de fêtes et de spectacles, une femme ne rêve plus que plaisirs bruyants et distractions coupables.

Madame de Longueville, exilée on Normandie, après les agitations de la Fronde, 4isait à une amie ftdèle qui s'efforçait de la distraire, de l'arracher à sa rêverie accablée : « je n'aime plus les plaisirs innocents! » C'est, la réponse que pourraient taire nombre do mondaines qui trouvent insipides et fastidieuses les distractions innocentes après avoir goùlé à la coupe enchanteresse des plaisirs défendus.

Concerts de Charité.

En Amérique, un des richissimes lantaisistes du pays conçut, il y a quelques années, le projet de londer une chaire à l'Université de Chicago, afin d'enseigner è, ses concitoyens comment il faul pratiquer la charité.

Avec moins de dogmatisme, les décadents ont trouvé le secret d'en faire le plus aimable et le plus divertissant des sports. Avec eux, la charité revêt une séduction qui lui assure les plus jolis succès. L'esprit public n'étant plus assez vigoureux ni assez chrétien pour que ceux qui peuvent disposer de quelque superflu, offrent spontanément leur argent, on a imaginé de recourir aux fêtes et aux spectacles, afia de provoquer leur libéralité. S'agit-il d'une infortune à secourir, d'une œuvre à fonder ou à faire vivre.- vite on organise des concerts, des ventes, des kermesses, des bals et autres divertissements plus ou moins bruyants.

Le kigh-life de la société prête gracieuf ment son concours : on rédige des pt grammes, on multiplie les attractions. 1

D,nl,ii"invG00<^[c

ET LA VIE MONDAINE i . 247

presse aux millions' de voix vient à la rescousse, et le mouvement est lancé. On en parle dans les salons ; les femmes se chuchotent h l'oreille : — il faut aller voir cela, ma chère, le spéciale en vaut la peine! > Le monde élé-r gant, le public distingué accourt à ces fêtes, comme il irait à un bal costumé ou à une première de l'Opéra et, pour des motifs un peu profanes, très peu canoniques parfois, il donne son obole, il achète les petits bibelots présentés par d'aimables vendeuses. L'argent ne garde pas l'odeur des états d'àme des donateurs. Ces étals d'âme sont des plus divers : les uns donnent par générosité naturelle et aussi parce qu'ils estiment que leurs aumônes seront mieux distribuées par d'fiutres que par eux-mêmes; les autres donnent par esprit de justice sociale.

L'amour des hufnbles, des faibles, des petits, — et c'est l'honneur de notre siècle — nous hante de plus en plus. Les croyants sans temple, eux-mêmes, vivent malgré qu'ils en aient, à l'ombre de la religion, du parfum d'un vase brisé. Ils entendent monter du fond de la mer le chant mystérieux des cloches de la ville d'Ys, et ce chant c'est la religion divine de la charité. Enfin, il y a l'immense foule des snobs qui donnent par convenance, par respect de l'étiquetteet des nécessités mon-

■v,Go(><^[c

daines, qui âonneDt parce que tout le monde donne et qu'il ne serait pas correct de refuser son concours à la vonte de la duchesse. Un gentleman remercie une dame de ses dîners en lui apportant son louis. Il y en a qui usent de ce moyen pour (aire la cour à la jeune flUe dont ils convoitent la main. Fêtes et concerts de charité servent encore de prétexte à des entrevues de flançailles. C'est le cas de dire qu'ici les honnes actions ressemblent un peu aux sirènes : il ne faut voir ni le pourquoi des unes ni la queue des autres.

La journée d'une personne chargée d'organiser une fête de charilé, une vente ou une kermesse, par exemple, n'est pas aussi simple que d'aucuns pourraient le supposer.

Que de mal elle doit se donner pour mettre toutes choses au pointi Que de démarches à faire! Que de visites à rendre ou à recevoir! C'est à donner la fièvre rien que d'y penser. D'abord, il y a la question de toilette dont elle ne peut pas raisonnablement se désintéresser. Il faut donc qu'elle aille essayer une dernière fois chez le couturier, car la toilette doit être appropriée à la circonstance. Telle robe qui convient pour une fêle de charité, donnée au profit des victimes d'un incendie, n'est pas miso pour une fêle organisée en faveur des victimes d'une inondation ou d*un tremble-

ll,i^invG00<^[c

ment de terre. Chaque calastrophe diitéreote demande un costume dinéreu^. Il n'y a pas plus de ressemblance possible dans la toilette que dans les catastrophes. Une robe, pour être vraiment dans le Ion, doit indiquer ta nature du sinistre. Un œil peu exercé peut ne pas saisir celle nuance, mais elle existe. Demandez plulôt àces dames! On ne fait cependant pas de robes'allégoriques? ponsez-vous.

C'est ce qui vous trompe. Avant de mettre la main à l'œuvre, l'artiste a lu et relu le compterendu de la calaslrophe ; il s'en est imprégné l'esprit, et il a iait un chef d'œuvre, une robe qui évoque, selon l'occurrence, l'idée d'une rivière qui déborde ou d'une maison qui flambe. Mais cela coûte cher, très cher, une toilette allégorique et entraîne des dépenses dont bénéâcient les couturiers, dont pâtissent les pauvres.

Rentrée en relard, Madame mange un morceau en courant, afin d'avoir un moment de plus à consacrer à sa toilette. Enfin, la voilà habillée, ohi avec autant de goût que d'élégance et de luxe, moulée dans sa jolie robe allégorique, pr^te à entrer en scène.

Dans la aeille où la fête doit avoir lieu, tout a été disposé pour le plaisir des yeux, car il ne faut pas attrister, par une rigidité morose, le regard de ceux qui vont donner. Parmi les

■v,Go(><^[c

250 LES CATHOLIOUES DÉCADENTS

plantes vertes, sous les banDières qui se balancent à la voûte, les étalages s'oltrent pimpants, chatoyants, agencés avec le goût raffiné qui décèle la main délicate d'une mondaine. Plus loin, le bar où l'on boit du Champagne. Derrière les comptoirs fleuris, trônent, dans un décor brillant, les dames palronnesses. On n'aperçoit que toilettes ïraîches, visages épanouis, caprices et fantaisies qui . piquent la curiosité et donnent au speciacle une singulière atUranco. L'aspect de la salle est très animé. Chacun fail assaut de grAce et de gentillesse. Los lemraos aiguisent leurn plus gracieux sourires, tiennent salon de coquetterie au profit des pauvres et se compromellent pour l'amour du bon Dieu; leur beauté et leur esprit sont, en quelque sorte, décuplés pour la circonstance. Elles trouvent à qui parler. Les hommes se croient un peu dans les jardins d'Armide et consentent à laisser tomber de leurs mains quelques pièces blanches.

La fêle terminée, la dame patronnesse rentre chez elle, écrasée de fatigue, anéantie, mais ravie de sa journée. Il y a eu foule au rendezvous charitable, foule à son comptoir. Tout le monde s'est montré prodigue de compli

ments peut-être encore plus que d'argeni

Elle a été regardée, entourée, encensée; o*

.Gooj^Ic

lui a fait fête. Sa toilette a été l'objet des commeDtaires les plus flatteurs, comme sa personne. Elle s'endort, agréablement bercée par le souvenir de tant de paroles aimables, qui murmurent â son oreille comme une suave mélodie, et rêve qu'une lôe bienfaisante, qu'elle croit reconnaître, a étendu son manteau d'or sur l'humanité souffrante et supprimé le règne de la misère. Le lendemain, les journaux parlent de sa merveilleuse toilette, de sa distinction, de l'amabilité exquise avec laquelle elle a fait les honneurs de la fête et ne tarissent pas d'éloges sur sa libéralité et son esprit d'initiative.

Tous les moyens sont bons qui mènent au

but! dit un vieux proverbe. La charité des

gens du monde, pour être un peu ppéciale, ne

s'exerce pas moins au profit des malheureux,

et je ne voudrais affliger ni les donateurs ni

les secourus en lui jetant l'anathème. Mieux

vaut encore sans doute taire le bien de cette

façon, si spéciale soit-elle, que de ne pas le

faire du tout. Cependant, étant de ceux qui

"igardent la charité comme la plus sublime

lanifeslation humaine, je me permets de

■ouver que ceux qui la pratiquent ainsi ne la

smprennent pas ou la profanent, et qu'enfin

252 LES CATHOUOUËS DECADENTS

tout n'est pas pour lo mieux dans lo monde de la charité. A quoi bon se payer de grands mots, et pourquoi ne pas reconnaître que paroii toutes les excentricilés équivoques du monde, la charité a pris trop souvent, en notre moderoilô, une place de choix? C'est une vé- , rilé incontestable que la société, aujourd'hui, ne sait plus faire le bien pour le bien. Ce serait de l'art pour l'art ot du lemps perdu. Elle n'est pas mauvaise au fond, mais cabotine à l'excès ; elle se fait payer en réclame, en célébrité de commande, la pitié qu'elle veut bien tirer de son cœur, et pour que son cœur s'émeuve, il lui faut l'apparat des jours bruyants, le charme et l'entraînement des exhibitions mondaines, le coup de grosse caisse qui proclame sa louable action.

Rien de plus triste que de voir la charité obligée, pour arrriver à ses Ans, de revêtir ainsi tous les coslumes et tous les déguisements et d'employer des moyens si peu conformes à son caractère sacré. Rien do plus triste que de constater que des catholiques ne savent plus donner qu'en s'amusant et faire donner qu'en amusant. Une lelle pratique ne saurait être salulairc parce qu'elle dépouille les œuvres de bienfaisance et la cha rite elle-même du caractère religieux qui leui est propre et qui seul peut les rendre vrai-

D,nl,ii"invG00<^[c

ment fécondes. Quel efïet moral attendre de ces fêles où la charité sert d'affiche, mais où concourent toutes les séductions! de ces foires élégantes où l'on sent passer avant tout Tamour du plaisir, du luxe et du bruit? où le caractère de mondanité entretient l'orgueil chez les uns et la défiance chez les autresï Telle grande dame qui ne donnerait pas cent sous, si on allait lui tendre silencieusement la main à son domicile, est tout heureuse d'avoir, pour une fêle de charité, l'occasion d'une toilette éblouissante. Que représente l'obole donnée aux pauvres à côté de la dépense faite seulemcn t pour l'éventai 1 ou le chapeau? Même lorsque l'amusement et l'attraction sont complètement inoflensits, ce qui n'est pas rare, nous le reconnaissons volontiprs, la charité qui les emploie, comme moyens, est une charité entachée d'égoïsmc. Manifester hautement et bruyamment sa joie auprès de ceux qu'on .vient secourir, n'est-ce pas manquer d'égard et de respect envers leur infortune?

Fêtes et catastrophes présentent un affligeant contraste. Un-grand deuil serait une raison d'interrompre les fêtes et les diveriissemcnts, et c'est le contraire qui arrive. Le sacrifice de ces divertissements constituerait déjà devant Dieu une aumône bien douce et bien méritoire, mais il serait surtout devant les hommes un

précieux lémoigoage de fraternité et de sympathie. Il appartient aux coeurs délicats de le comprendre.

— Vous ne voulez cependant pas, objectet-on, que tous les catholiques soient des saint Martin ou des Vincent de Paulî Quelle folie de vouloir supprimer les défauts du monde, au lieu d'en tirer parti pour le bien et tout doucement de les redresser! Admettons que parmi ces mondaines, qui sont comme les professionnelles de ces fêtes de charité, il y ait quelques têtes légères et vaniteuses, n'y a-t-il pas aussi et surtout des femmes admirables de dévouement et d'abnégation î des femmes d'infiniment d'intelligence et de tact qui en savent loog sur la vie et qui n'ont pas trouvé mauvais ce moyen de faire la charité î >

Eh! sans doute, parmi ces grandes dames il y a des saintes, en robe de soie, qui n'ont pas seulement l'amour de l'humanité souffrante, mais aussi la foi qui transporte les montagnes, la volonté qui se combine avec le talent d'organisation, car la bienfaisance, comme la guerre, a sa stratégie et sa tactiqui Soyez convaincus que celles-là du moins r se Boumotlent qu'à regret aux exigences C

ll,i^invG00<^[c

monde, dont eUes sont comme prisonnières, et qu'elles déplorent amèrement d'en être réduites, pour avoir accès auprès de certains cathoIiques,àflatter leur frivolité et leur amour du plaisir. Comme elles aimeraient mieux avoir à compter avec la charité pure et sans alliage, faite au nom d'un principe surnaturel! avec les dons spontanés des Irères et des amis ! Comme elles doivent regretter le temps où tout élaità sa place, où ceux qui voulaient 8'amuser savaient le faire, sans se couvrir du masque hypocrite de la charité, où ceux qui faisaient le bien n'avaient pas besoin de stimulants équivoques pour mettre en branle leur générosité; La preuve c'est qu'elles la pratiquent cette charil'i bien entendue, pour leur compte personnel, en dehors des fêtes et des manifestations exlérieures, auxquelles elles apportent, par surcroît, leur concours. Grâce à Dieu, elles sont nombreuses encore les femmes du monde qui suivent à la lettre la recommandation de l'Evangile, qui donnent de façon à ce que la main gauche ignore ce que fait la droite, nombreuses celles qui se montrent largement, inépuisablement chariiflbles et multiplient le bien autour d'elles, DS bruit, sans ostentatioa et sans souci de galerie. A travers ces belles âmes, la société semble un idéal et le monde le paradis

256 LES CATHOLIQUaS DECADENTS

des bons cœurs. Tandis que les savants passent leur temps à chercher des solutions aux redoutables problèmes do la oiisère,elles se consacrent généreusement aux oeuvres qui couvrent la province, et surtout la capitale, comme d'un réseau sacré, opposant partout aux formes multiples du mal les incarnations non moins variées de la charité!

Tandis que les philosophes et les rhéteurs discutent, elles agissent, elles marchent dans la voie de tous les dévouemenEs, de tous les sacrifices, elles vont aux pauvres, aux malades, aux orphelins, à tous les déshérités des biens de ce monde, pour les soulager et leur parler d'espérance. La seule en umération du livre d'or des bonnes actioDs parisiennes suffirait à remplir un volume. Eu voici une, plus' particulièrement émouvante, que nous trouvons consignée dans un rapport du baron de Livois, à une réunion des dames de charité.

— La comtesse de X... avait une amie peu fortunée, atteiote d'un mal qui ne pardonne pas encore : le cancer. Afin do prolonger quoique temps les jours de la patiente, le médecin conseilla une opération qui eût lieu à Paris, rue Blomet. La comtesse se chargea (?

tous les frais, et pereonne ne s'en étonne mais par un raffinement de délicatesse ing

,ËT LA VfE MONDAINE 257

nieuse, oubliant son âge, elle quitta son hôtel pour s'installer dans la chambre voisine de la malade ; elle couchait auprès d'elle, prête au prenjier appel, si l'amie se sentait plus mal. Et tous les matins, à huit heures, elle entrait en chapeau, comme si elle avaitpassé lanuit chez elle. La triste récompense vint une nuit, vers dix heures : l'amie mourût en lui tendant lamain et en prononçant ce mot si beau dans sa simplicité : — au revoir! » mot digne de celui de Lacordaire mourant : — je ne pense plus à Lui, je le regarde. > Ces deux grandes âmes communiaient dans la vie et dans l'audelà. »

O femmes mondaines eléléganles, si fières de votre beauté et de vos succès, que vous seriez plus belles encore, si vous aviez le courage d'imiter, sinon cet héroïsme, qui ne saurait être le fait de tout le monde, du moins celte modestie, cette délicatesse et cette persévérance dans le bien! Quel rôle superbe vous pourriez prendre dans notre société, où tant de choses agonisent, où tant de choses naissent si, renonçant à vous montrer systématiquement rétractaires à toute concession sociale, à tout abandon de la moindre parcelle de votre bonheur, vous cherchiez dans l'expression d'une sublime charité le pardon de vos richesses, de votre luxe et le soulage-

ment de la misère! Quelle influence serait la vôtre si, laissant là spectacles et amusements, qui tendent à prendre possession de la conscience, au nom de la charité et de la vertu, vous vous décidiez résolument à faire le bien, à soutenir les œuvres avec < l'obole des privations spontanées, » selon l'expression de Léon XIII, et au prix d'une immolation plus complète et plus généreuse de votre personne !

Autour de vous, que d'infortunés manquent de pain et de vêtements i Un seul de ces bijoux dont vous faites étalage suturait à leur en fournir durant des mois. Dieu n'a pas dit qu'il fallût, pour aller au ciel, Iraverser le monde, vêtu avec la magnificence dos madones de nos églises, passer son temps dans les délices et les plaisirs, mais il vous a fait une obligalion de pratiquer la charité. Pourquoi vous priver de la satisfaction incomparable de voir le pauvre vous bénir, vous sourire à travers ses larmes de reconnaissance, comme on sourit à une mère, à un ange, à une providence visible? Ce sourire du pauvre vaut tous les diamants de votre parure, et ses larmes dépassent, en douceur, en joins i" times, en saines émotions, toutes vos joies tous vos enivrements mondains. Sur vos I yers heureux, une ombre ne passe-t-elle p

ET LA VIE MONDAIh

le jour do vos fêtes et de vos spectaclea? La pensée que tout près de vous vivent des êtres chargés de toutes les misères physiques et morales, de toutes l.es tares de l'humanité soufïranle, ne vient-elie pas en assombrir l'éclatî A l'occasion d'un concert de charité, d'une fête de famille, d'une solennité de l'Eglise, \ou^ apportez votre ofïrande aux œuvres de bienfaisance, qui ont pris soin d'associer les malheureux aux joies éphémères de leurs frères plus fortunés. Est-ce assez! Non, carie geste est trop court et laisse plus sombre, plus vide d'amour la minute suivante. Il prépare la réflexion amère et les redoutables comparaisons. H ne peut suffire à lisser le lien social qui doit unir les pauvres et les riches, et dont la rupture ou le seul relâchement expose le pays aux mystérieuses brisures, aux œuvres secrètes de la haine. Le dévouement ne serait qu'un leurre, un vain mot, s'il ne faisait que traverser la conscience des uns et effleurer d'une caresse l'âme des autres.

Les enfants, surtout, qu'une intervention inattendue de la charité a touchés, ne sauient en vain être abandonnés aux toupents de leur milieu. Pour faire un vaga- )nd, un dégénéré, quo faut-ilî Qu'un seul ur manque à l'entant l'enveloppe morale et

chaude, la tulellR prolecirice qui doit le garder confre les flétrissures du vice et contre la maladie. Etpoui*tant combien en sont privés?

Combien sont voués, comme à un enfer inéluctable, à une dépravation progressive?

Combien flotlent au bord do l'écume de nos villesî Combien de figures équivoques se lèvent des pavés pour haupsor jusqu'à nous le spectre de leurs vices? On on rencontre tant de ces pelils errants, flânant, picorant l'actualité de la rue, l'incidont et l'accident, vrais moineaux parisiens! Ce sont les gavroches d'aujourd'hui, mais comme tout progresse et que l'administration n'a.trop souvent à leur donner, comme abri, que le violon qui les expose aux pires contacts, ce seront les criminels dedemain. Voilà une œuvre de sauvetage bien belle, bien digne de tenter une âme généreuse! Mais ce n'est pas la seule. On a parlé bien souvenl, et il faudrait y revenir plus souvent encore, de la situation si triste faite dans nos grandes villes, à Paris en particulier, à tant de jeunes filles, employées dans les ateliers et les magasins. La plupart arrivent à peine à gagner trente ou quarante sous par jour. N'ayant pas de foyer — c'est 1" cas de beaucoup — elles eu sont réduites chercher asile, à élire domicile dans un garn quelconque, dans une maison le plus souvec

ET LA ViE MONDAINE

délabrée et malsaine. Edcops, n'y sont-elles pas toujours admises, car une enquête attentive nous a révélé, tout récemifaent, que le logeur en garni repousse de plus en plus lu femme seule, sous prétexte qu'elle est une source de difflcullés.

. — Revenez accompagnée, lui dit-on, on no vous demahdera pas votre Contrat de mariage. »

Mais ce n'est pas tout que d'être logé, il faut vivre, s'habiller, suivre la mode. Gomment faire face à ces dépenses? Un jour la tentation se présente sous la figure d'un passant, d'un Monsieur quelconque qui engage la^conversation avec la petite ouvrière qu'il a . trouvée jolie, il lui offre une consommation ; elle accepte. Comment refuser quand on ne sait pas si on dînerai On devine le reste. La voix du lenlalpur murmure à son oreille de tendres paroles qui flattent ses passions, qui enflamment ses ardeurs naissantes. Elle ne soupçonnera pas toujours qu'on veut se jouer de son affection et que, au lieu du bonheur promis, la bonté et la déception l'attendent en chemin ; et quand même elle ne garderait pas d'illusions, la misère, l'isolement et l'abandon finiront par triompher doses résistances. Quelle situation encore que celle de tant de domestiques des deux sexes qui, dans laplu-

D,nl,ii"invG00<^[c

262 LES CATHOLIQUES D&CADBNTS

part des constructions nouvelles, au lieu de loger, comme autrefois, au même étage que les maîtres, sont relégués tous ensemble dans les mansardes, sous les loils, dans un pêlemêle scandaleux! «Il faut, disait Jules Simon, dans un discours aux membres de la Société des Habitations à bon marché, il faut que votre œuvre se préoccupe du logement des domestiques : je vous en prie, pensez à ces demeures de luxe, au-dessus desquelles il y a de misérables mansardes, où sont empilés les domestiques : voilà des habilalions qu'on ne surveille pas! » Il est certain que beaucoup de catholiques ne prennent aucun souci de la promiscuité à laquelle lis condamnent les domestiques qui leur sont conflés et à qui Us confient eux-mêmes leurs enfants. Convaincus que ces gens forment une troupe inférieure et hostile d'êtres dépourvus de conscience, d'honneur ot de sensibilité, qui ne pensent qu'à rafler de l'argent, à travailler le moins possible, à trahir leurs maîtres et à leur nuire, ils les laissent se débrouiller à leur guise. Quelles que soient les choses qui se passent sous les combles, où la coutume les parque, cola n'apas d'importance, parce qu'ils sont d'une autre race. En conscience, Ui maîtresse de maison a-t-elle le droit de

,i-,-iT,Go(><^[c

ET LA VrE MONDAINE 263

désintéresser à ce point de la moralité de ses serviteurs î

Combien d'autres œuvres encore qui solticiteol, à. l'heure actuelle, le concours de tous les dévouements, de toutes les énergies et de toutes les bonnes volontés i L'énumération en serait trop longue; nous ne nous sommes proposé en effleurant ici ce sujet que de montrer le champ d'activité offert àtaot de femmes du monde qui, fautod'unbut utile et pratique, passent dans la vie hantées par l'ennui, victimes des détraquements et des slupides mondanités, et gaspillent les heures avec une insouciance qui révolte même ceux dont elles accueillent, crédules, les hommages. Elles dépensent en pure perte leurs dons de sensibilité et de pitié, tandis que, à côté d'elles. une multi tude d'êtres dont l'existence est une innomable torture, dont les yeux sont sans larmes, parce qu'il sont las de pleurer, manquent d'aide, de justice, d'amitié et de consolation et attendent, dans le stoïcisme inconscient, le mutisme douloureux et inexprimé de la bête, qu'on vienne à eux. Pourquoi ne pas prendre place au grand loyer d'action so- "'ale qui rayonne partout maintenant, qui raproche toutes les classes de la société et met s heureux de ce monde en contact avec ceux )nt le Sauveur a dit que tout ce que l'on fait

■v,Go(><^[c

pour eux il le regarde comme fait h lui-même ? Ayez 1g courage, vous toutes à qui la Providence à fait un cœur à son image, miséricordieux et compatissant, de regarder en face le travail qui reste à faire, sans vous laisser effrayer par l'immensité do la lâche, ni rebuter par les diïïlcultés. L'action qui a interverti toutes les forces, toutes les influences, tous les degrés de l'ordre ancien et fait changer de place à tant d'hommes et à tant de choses, s'est fait sentir sur les idées comme sur les personnes... L'économie soctaie a rompu toutes ses digues et est arrivée au premier rang; elle commence son règno en provoquant toutes les difficullés, en s'imposant, comme à plaisir, la solution des plus terribles problèmes, avec l'ivresse de la conquête et la témérité do ia toute puissance, h'économie charitable, sa sœur plus modeste, qui a été trop souvent chargée de ramasser les morts et de panser les blessés tombés sur le champ de bataille du socialisme, ne peut l'abandonner dans celte haute et périlleuse position; elle doit monter avec elle, partager ses travaux et s'associer à son avènement; elle a, dans le gouvernement des choses humaines, dans l'étude et la solution des questions qui sont à, l'ordre du jour, xme mission spéciale. C'est à réaliser cette mission que doivent

Dinliii-invGoOt^ie

lendre tous les efforts des missionnaires de la charité.

Ne vous contentez pas de donner votre argent; la valeur de la charité ne se mesure pas à l'imporLance de la somme qu'on laisse tomber de ses mains, mais à la manière dont elle est offerte, et surtout au dévouement personnel, au sacrifice qui l'accompagne. Ce n'est pas d'argent qu'ont, seulement, besoin les pauvres, les faibles et les petits. Souvent, ils ne sont en souffrance et en dure nécessité que parcequ'ils manquent d'organe pour faire entendre leur plainte. La protection d'une àme généreuse peut suffire à lever une infinité d'obstacles et à faire reculer l'injustice au milieu de sa puissance. Le pauvre appartient àïelui qui sait l'aimer, lui parler et l'aider à gagner son pain quotidien. Il faut lui apporter quelque chose de soi-même, un peu de son cœur, un rayon de son âme ; il faut le prendre par la main et, sans plus se lasser que ne se lasse une mère, le guider vers le bonheur matériel. ^

C'est par ce bonheur matériel que nous pouvons espérer le réconcilier un jour avec la Providence, qui a mis les riches à côté des pauvi-es, ceux qui possèdent à coté de ceux qui manquent de tout, afin que notre bonheur soit le fruit de la solidarité humaine et l'ou-

vrage de nos mains. « L'humanité, à dit un philosophe, coule comme une eau pure et salutaire et va fertiliser les lieux bas ; elle cherche le niveau. Un tendre intérêt au malheur d'autrui sert à trouver plus facilement ce niveau et nous dispose à supporter, avec plus de courage et de résignation, [nos propres misères. »

Aux heures d'épreuve et de découragement, lorsque vous gémissez de votre inaction et de votre isolement, que vous n'avez pas assez d'intérêts sur Lerre, allez à une bonne œuvre. Vous trouverez là la meilleure distraction à tous vos chagrins ; vous vous consolerez dans la contemplalion de la misère des autres et votre âme compatissante, en pleurant sur vos frères, n'aura plus de larmes pour vos propres malheurs. Il ne suffit pas d'être bon, il faut être activement bon, continuellement bon. La charité c'est la science de la bonté. Si vous êtes riche, secourez! Si vous ne l'êtes pas, consolez! Un bon conseil est une aumône, un encouragement est une aumône, une visite est une aumône, et rien ne nous fait autant de bien que de faire du bien.

La conclusion à tirer de ce que nous veno: 3 le dire, c'est que la vie mondaine, tel i

C'.oo'^Ik:

qu'elle est pratiquée par les décadents, n'est pas compatible avec une vie vraiment sérieuse et chrétienne ; c'est que toutes ces fêtes, tous ces spectacles, dont on abuse, sont mortels pour le foyer, pour la vie de famille. Une femme qui laisse son cœur se prendre aux attraits malsains, frelatés, mais tout puissants, de l'atmosphère mondaine, à ce je ne sais quoi de brûlant et de capiteux qui s'en dégage, en arrive bientôt à ne plus garder la mesure et à se rendre infidèle à sa mission.

Dans le plan providentiel, la femme est l'auxiliaire de l'homme, son aide et sa compagne. Elle doit le soutenir de son amour et de son dévouement, partager ses joies et ses peines, s'identifier en quelque sorte avec lui.

«Le soir, écrit un brillant penseur, le mari rentre fatigué, brisé peut-être par l'effort de la journée. Le travail, l'ennui des choses, la méchanceté des hommes ont frappé sur lui, il a souffert, il a baissé, il revient moins homme; il cherche quelq^u'un qui soutienne ses défaillances, un sentiment qui remplace son rêve évanoui. Il retrouve sa femme, il penche son front vers elle, il prend sa main et la serre, omme pour l'inviter à partager son fardeau.

In voyant des larmes dans ses yeux, les ennes lui paraissent diminuées d'autant. En le, il reprend l'éleclricité morale qu'il a dé-

pensée dans la mêlée. Elle lui rend jeunesse j et fraîcheur, soutient saforee, refait son cœur et lui communique une ardeur nouvelle. Parfois, dans les moments obscurs où il se trouble, où il cherche et ne voit plus son étoile au ciel, il regarde sa femme, et cette étoile brille dans ses yeux. Le malheureux qui se noie s'attache aux roseaux, l'homme dont le cœur se brise serre sa femme contre lui ; le plus fort s'abrite dans les bras du plus faible. »

La femme n'est pas seulement l'auxiliaire de l'homme dans l'ordre naturel, elle est de plus dans l'ordre surnaturel l'ange du foyer, chargé de rappeler à l'homme ses destinées éternelles, d'entretenir en lui l'idée du surnaturel, de l'orienter vers les oîmes, de lui faire aimer sa religion et son Dieu, par sa parole, par l'exemple de ses vertus et d'une vie vraiment chrétienne. Voil^sa mission auprès de l'homme. Auprès de ses enfants, sa mission n'est pas moins glorieuse : elle doit les élever pour Dieu et pour la société, se dévouer à leur formation religieuse et morale. Or, il n'est pas possible qu'une femme, qxii veut vivre de la vie mondaine, puisse faire face à ces obhgations.

On s'est démandé bien des fois pourquoi, dans les familles riches, si peu de mères consentent à nourrir elles-mi^mes leurs enfants.

,1-,-in, Goo<^[e

La raison en est simple : comment voulezvous qu'une femme du monde, avec la vie qu'elle mène, avec le train de maison qu'elle se croit obligée de tenir, avec les réceptions, les soirées, les visites, les courses continuelles au dehors, puisse accepter l'œuvre courageuse et longue de l'allaitement? C'est quinze mois d'abnégation et de dévouement en perspective, et alors adieu la liberté! On aime mieux recourir aux services de la noui'rice, d'une flUe-mère, d'une étrangère quelconque, cTioisie au petit bonheur, au hasard des circonstances.

— Impossible do nourrir moi-même, la tâche est au-dessus de mes forces! répond la mondaine à toutes les sollicitations de l'Eglise et des confesseurs.

'— Ne serait-il pas plus vrai de dire que vous ne voulez pas î qu'il vous en coûte trop de renoncer à vos aises, à votre vie de plaisir et de fêtes et d'aliéner votre liberté? p Quand on veut vivre de la vie mondaine, il faut avoir les mouvements Hbres. Les soucis du ménage, les soins à donner aux enfants paralyseraient ces mouvements. Les plaisirs calmes du foyer, ses joies pures et sereines semblent monotones à la mondaine. 11 lui faut des distractions plus variées, des spectacles plus amusants et plus capiteux pour remplir le

,i-,>in,Goo<^[e

vide de ses journées et de son cœur. L'atmosphère conjugale est trop raréfiée; elle éprouve le besoin de se répandre au dehors, peut-être de faire parler d'elle. Son temps se passe à taire des visites, des promenades, à courir le monde, les ateliers, les expositions, les magasins, à savourer les hommages dont elle est l'objet, les compliments qu'on lui débite sur sa beauté et sur l'élégance de sa toilette, à déployer toutes les grâces de son esprit et de sa personne pour d'autres que pour son mari. Entre deux visites, à domicile, dans les rares instants qu'elle passe en tête-à-tête avec elle-même, ses idées se reportent vers le monde. Impossible de penser à autre chose : c'est une obsession. Elle songe aux intrigues qui se nouent, aux répétitions qui n'en finissent pas, aux jolies toilettes entrevues dans les salons, aux rendezvous surpris ou devinés ; elle se préoccupe des pièces qu'on joue, des couleurs et des chapeaux à la mode, elle guette les scandales qui serviront de prétexte ii, de gouailleuses confidences, derrière les éventails. La fréquentation du monde aiguisant ses goûts de coquetterie, elle cherche à rivaliser de luxe et d'élégance avec toutes les élégantes qu'ell rencontre sur sa route, à les éclipser, si c'es possible. Quelle déception, quelle angoissi

Dinliis-invGoOJ^Ie

en constatant qu'elle est surpassée, qu'une autre est mieux habillée, obtient plus de succès et attire plus de regards admirateurs 1 Est-ce pour son mari qu'elle se pare avec tant de recherche et se ruine à suivre la modeî Oh! qu'il est souvent loin de sa pensée ! >

On raconte que sainte Elisabeth de Hongrie avait coutume de prendre des habits de deuil, quand son mari s'absentait pour un voyage et des habits de tête quand il revenait.

Ne trouverait-on pas des mondaines qui seraient tentées de faire le contraire î Sous ce régime continu de fêtes et d'amusements qui occupent les riches désœuvrements, la beauté du cœur finit par s'user ou s'aigrir, la foi baisse dans les ttmes, et bientôt ces princesses de la mode, ces petites dévotes sont en marche vers toutes les folies. Elles eoramunient toujours, pratiquent toujours, fréquentent l'église et les sacrements, se pressent au pied de la chaire, et ne s'aperçoivent pas qu'elles ne sont mÊme plus chrétiennes, qu'elles n'ont de la piété que les apparences et qu'elles ont rejeté la vertu. Elle font l'aumône ] ir elles directement, et pour le monde par 1 termédiaire de leur curé, mais elles ne se ] vent d'aucun plaisir et dépensent, sans

■v,Go(><^[c

272 LES CATROLtQUeS DÉCADENTS

compter, pour la satisfaction de leurs caprices et de leurs fantaisies. KUes prient par devoir, comme le ' soldat monte la garde à la porte du général; quelquefois aussi elles prient parce que leur cœur ost triste, parce qu'elles craignent de voir pâlir leur étoile aux yeux du monde et de n'être plus du nombre des élues, des privilégiées qu'il acclame et encense. Alors, elles ont des crises de ferveur, des implorations et des élans enflammés vers Celui qui console, et lui demandent avec larmes de ne pas les abandonner. A roccasion, elles s'occupent aussi ^e bonnes œuvres ; il n'y a que le mari et les enfants dont elles n'ont pas le temps de s'occuper. Le ménage est livré à un véritable gaspillage. Les fortunes les plus solides, les mieux établies fondent entre leurs mains, coitime la neige aux rayons du soleil. Ni renies, ni traitements ne peuvent suffire à cette folie de dépenses, à cette multitude de besoins artiflciels créés par les exigences de la vie mondaine.

Si le mari ne partage pas les goûts de sa femme pour le monde, pour cette vie de fièvre, de luxe, de façade eL de bluff, qui se résume en tracas continuels, s'il aime son inlérieur, son home, oh i alors, que de scènes tempérées au début par un reste d'amour puis aigres et enfin violentes! Il s'exaspèr

T.GooyIc

vile, en voyant s'envoler, devant les caprices et les désirs d'une imagination désordonnée, le rêve de bonheur tranquille qu'il espérait réaliser dans une existence calme et reposée, en voyant peut-être, avec épouvante, la maison glisser aux tracas d'argent et aux désordres intimes. Il hasarde une observation, il se permet un rappel à l'ordre, timided'abord, bientôt plus accusé : <Ce besoin dç mouvement qui vous emporte, dit-il à sa femme, cette passion pour le monde qui vous alîole me préoccupe et me donne à réfléchir. Je vous vois glisser sur une pente où un jour, peut-être prochain, vous ne pourrez plus vous retenir. Toujours dehors ! Toujours à courir! » V La réponse varie peu : -a Eh I que voulezvous que je lasse ici? Tout est si triste, si mortellement ennuyeux dans cette maison i Voudriez-vous me condamner à vivre de la vie étroite, mesquine, bornée et misérable de la femme pot-au-feu î à rester ici comme un mollusque attaché à son rocher?

— Mais cette vie tranquille et ordonnée ne vaudrait-elle~ pas la vie factice, fiévreuse et débraillée que vous menezî

— Et vous avez pensé que c'était pour mourir au monde, pour vivre comme une nonne dans son couvent, pour renoncer à

Joute liberté que je me suis donnée à vous?

.Goo'^lc

274 LBS C&THOLIQUBS DÉCADENTS

— Voilà qui n'est pas très flatteur pour moi, mais passe pour cela. Je me contenterai de vous répondre que ia vie n'est pas faite pour le plaisir mais pour le devoir, qu'une femme, qu'une mère de famille, surtout, se doit à son foyer et à ses enfants.

— Ah ! c'est un sermon que vous me débitez ? Eh bien! à votre aise, monsieur le prédicateur ! > Et elle tourne les talons. Et ce mari, que l'exemple de sa femme aurait peutêtre touché et converti, qu'un peu de condescendance et d'intérêt aurait peut-être suffi à ramener à la pratique de la religion, se dit :■ «Eh quoi! c'est çà la religion? C'est là le dévouement qu'elle inspire, les sentiments qu'elle met au cœur de ses fidèles î Alors, ce n'est vraiment pas la peine ! » Au lieu d'être attiré vers Dieu, vers le devoir, par l'exemple de sa femme, il s'en écarte davantage.

Est-ce à dire qu'il soit défendu à une femme de mettre le pied dans le monde, de faire des visites et de figurer' dans une soirée î Evidemment non; mais elle ne doit jamais se proposer, en y allant, de se faire remarquer et admirer. Or, comnie c'est là une tentatior fréquente et dangereuse pour une jolie femmt et qu'elles croient toutes l'être, ou à peu près

Dinliii-invGoOt^lc

les maris feront sagement, en bons directeurs de conscience, de leur éviter ces trop nombreuses occasions de pécher et de les conduire le moins possible dans [le monde, surtout au bal et au théâtre. Rien de plus agréable assuréinent que de Voir de bons amis, de les recevoir à sa. table, de vivre dans le commerce de gens intéressants, mais, . vous savez, en fait de gens intéressants, le

monde Nous reconnaissons volontiers

qu'il y a des rapports, des relations que l'usage, la position sociale, les bienséances rendent nécessaires. Une femme, qui appartient au monde est amenée inévitablement à prendre part en quelque chose aux plaisirs du monde, et elle le peut en toute sûreté de . conscience, à condition que ces plaisirs soient honnêtes, qu'elle en use avec sagesse et modération, qu'elle ne se laisse ni absorber ni étourdir par eux, et qu'elle garde par-dessus tout au fond du cœur l'amour du devoir et du foyer. Avec ces dispositions, la pensée ne lui viendra pas de s'engager dans tes excentricités et les lolies, dont la vie mondaine nous offre trop souvent le spectacle, de donner des bals masqués, de se déguiser en )ôte, de faire servir aux divertissements proanes le temps consacré par l'Eglise i\ la irière et à la pénitence. Elle n'encouragera

27G . LES CATHOLIQUES EÉCADBNT9

jias le mal par son exemple et saura, au besoin, dire comme celte noble dame qui invitée, un jour de carême, à prendre part à une soirée dansante, répondait, avec aulant de finesse que d'esprit elirétien : « Libre au monde de faire à sa guiso son mandement de Carême et de, prolonger fêtes' et spectacles jusqu'à la semaine sainte, moi je tiens pour le dispositif de l'Eglise contre le monde.

C'est un ^Gu vieux jeu, je le sais, mais on a dû vous dire que j'étais de la vieille école. » Voilà le langage de la foi et du bon sens, le langage do la femme vraiment chrétienne qui ne règle pas sa conduite uniquement sur l'opinion et le qu'en dira-t-on. Chrétienne avant tout! Telle est sa devise. Dans le monde, elle se montre aimable, souriante, sans recherche, sans affectation. Sa fierté, sa candeur, la pureté de ses intentions la gardent de toute familiarité déplacée, de tout propos libre, de toute pensée indigne d'elle. Au besoin, elle saurait opposer à la tentation la barrière invulnérable do l'honnêteté. Une franche horreur de la pose et de tout genre prétentieux l'a confirmée de bonne heure dans le goût du naturel et de la simplicité.

C'est le modèle de la correction, esprit et tenue. C'est surtout une créature droite, .honnête, réfléchie, qui n'a pas d'histoire et ne

D,ni,.i"-ihvGoO<^[c

cherche pas à en avoir, qui ne s'agite pas dans le vide, et devant laquelle les hommes s'inclinent avec respect, parce qu'ils n'ontpas flairé dans la voie du mal un imperceptible et magnétique encouragement. Le front calme, l'humeur sereine, elle traverse le monde, recherchée pour ses qualités morales, plus encore que pour ses qualités physiques. Sa vie est laite de représentation obligée, de charité inépuisable, de devoirs et de continuels sourires. Elle passe en faisant le bien,' en donnant l'exemple d'une vertu qui s'ignore elle-même et n'en est que plus souveraine.

Elle a la véritable beauté, celle qui ne s'éraille pas et sur laquelle le temps ne peut mordre, la beauté de l'âme, qui n'est pas exclusive de l'autre, au contraire.

Rentrée chez elle, elle dort tranquille, en femme qui a rempli sa mission, qui ne s'est pas dépensée en miettes et n'a pas perdu une seule fois le calme de son cœur, raisonnable comme son esprit. Par sa bonté, sa tendresse et son dévouement, elle fait le charme du foyer, de ce foyer que nous n'aimons pas assez et qu'elle aime, elle, qu'elle préfère à tout. Elle considère la régularité de la vie comme la meilleure garantie de la pureté de ses mœurs. Ses croyances religieuses la prédisposent à une abnégation d'elle-même et à

D,nl,ii"invG00<^[c

278 LES CATHOtlQUES DECADENTS

un sacrifice perpétuel de ses plaisirs à ses devoirs domestiques. La lermeté de sa raison la convainc de celte vérité que, pour la lemme, les sources du bonheur, des joies les plus vives et les meilleures sont dans la demeure conjugale. Voyant avec clarté le chemin qui mène à la lélicité domestique, elle y entre dès les premiers pas, sans chercher à retourner en arrière, sans rêver ni aventures romanesques, ni tragédies sentimentales. Et parce qu'elle a accepté sa vie avec un cœur sérieux et profond, qu'elle s'y est attachée par ses fibres les plus secrètes, elle éprouve au plus haut degré ces émotions intenses, vainement demandées, par tant d'imaginations déréglées, aux révoltes et aux complications. Parfaite maîtresse de maison, à l'aise dans la vie, clairvoyante et souple, sachant recevoir, plaire, causer, discerner les gens et distinguer ce qu'il faut dire à chacun, indulgente pour autrui autant que sévère pour elle-même, elle exerce autour d'elle une attraction à laquelle nul ne résiste, s'il n'est foncièrement pervers. Parmi les choses sombres, elle répand de la joie et du bonheur.

En un mot, elle est la vraie femme, la femme sans épithète, celle qu'on aime et qu'on res pecLe, celle qui par ses énergies commun] quéos à la société sauvera l'humanité de 1 banqueroute définitive.

Ir-<|V,G0(><^[C

Au sortir de laRévolutioD, on demandait à un gentilhomme que les bourreaux avaient épargné — on ne sait pourquoi — ce qu'il avait fait pour la défense de sa cause : « Je me suis tenu debout! » répondit-il fièrement. Cela ne semble rien et c'est tout simplement héroïque. Se tenir débout, face à l'ennemi, inébranlable dans sa foi, dans ses convictions, no jamais transiger avec le devoir, ne jamais céder à la peur, voilà l'attitude qui convient au soldat chrétien, au croyant épris d'idéal divin, de justice et de vérité.

Quels sont, parmi les décadents, ceux qui pourraient faire cette noblo réponse! affirmer, la main sur la conscience, qu'ils se sont tenus debout dans la lutte engagée sous lours yeux? Leur position sociale, leurs propres intérêts, aussi bien que les inlérôts do la religion, leur faisaient un devoir de marcher à la tête du mouvement, au premier

■v,Go(><^[c

280 LES CATHOLIQttES DÉCADENTS

rang de la glorieuse phalange des braves, des enthousiastes et des militants, ils n'ont pas compris ou pas voulu comprendre pe que les circonstances actuelles exigeaient d'eux. Ils ont donné au monde le spectacle écœurant de leur indolence, de leurs divisions et de leur égoïsme.

Selon l'attitude qu'ils ont adoptée dans la lutte, on peut partager les décadents en deux grandes fractions : les négatifs et les positifs, ceux qui n'ont rien fait et ceux qui ont fait ou plutôt essayé de faire quelque chose pour le triomphe de leurs idées et de leur cause.

Parmi les négatifs, beaucoup se sont terrés dans une indifférence souriante, affectant de ne pas voir le mal, peut-être pour n'avoir pas à agir. A quoi bon se faire du mauvais sangî ont-ils répété sur tous les tons. La situation n'est pas aussi désespérée qu'on se plaît à le dire. En France, nous sommes si facilement portés à exagérer ! Vous voyez bien que ça va tout de même l Sans doute, il y a bien quelques rouages faussés dans la machine, mais la grande roue tourne toujours. Puis, l'organisation actuelle a cette force pour elle de ne pouvoir être restaurée ni améliorée, il faudrait la détruire de fond en comble, et comme cela ne dépend pas de nous, le mieux

D,ni,ii"iT,GoO<^[c

ET l'action sociale 281

est de s'y abriter comme on peut et de laisser les événements suivre leur cours. »

« Prenez garde ! leur disait-on, en désertant l'arène, vous laissez le cbamp libre aux . adversaires, vous vous préparez des maîtres bien dangereux !..

— Ceux-là ou d'ïiulres, qu'importe ! répondaient-ils avec une imperturbable sérénité.

En serons-nous plus pressurés, plus mal administrés î

C'est le raisonnement de l'âne dans la fable de La Fontaine : « Me féra-l-on porter double bât, double charge? » Il n'est pas à souhaiter ^ qu'il y ait dans un pays beaucoup d'ânes capables de cette belle logique, ces ânes fussent-ils dos ânes de La l^'ontaine.

— Laissons faire le temps ! ajoutaient encore les indifférents, c'est un grand redresseur de torts. La France chrétienne . se reprendra, le bon sens populaire ne se laissera pas éternellement duper. Qa'avons-nous à craindre? De voir tomber l'Eglise! Elle a passé par des épreuves autrement redoutables, et elle reste debout, elle aura raison de la persécution et des persécuteurs. D'ailleurs, à chacun son rôle ici-bas : il y a des curés parmi nous, qu'ils défendent la religion!' Ils sont payés pour cela. Même impassibilité, môme inertie en face de toutes les

282 LES CATHOLIQUES DÉCftDBNTS

mesures de persécution, de toutes les lois dirigées contre le clergé séculier ou régulier. Les ordres religieux ! C'est vrai qu'on aurait bien pu les laisser tranquilles, mais il faut convenir que ces bons moines étaient singulièrement maladroits et en prenaient à leur aise avec les pouvoirs établis. Qu'avaient-ils à s'occuper de politique, d'œuvres sociales ou autres ? On ne voyait plus qu'eux dans les rues, dans les chaires, en wagons et jusque dans les réunions publiques. Pourquoi ne pas rester dans leurs cloîtres, où le gouvernement n'aurait jamais songé à aller les chercher ? Pourquoi ne pas se borner à prier et à méditer? «Pour vivre heureux vivons cachés ! * N'est-ce pas un de leurs grands hommes qui a énoncé cette grande vérité i Puis, à quoi bon se lamenter î Des religieux i Il y en aura toujours en France. Chassez-les par la porte, ils rentrent par la lenêtre, voilà tout».

Lorsqu'on a commencé à parler de laïcisation, ils ont souri dédaigneusement, en politiques prudents et avisés qui savaient à quoi s'en tenir sur les intentions des législateurs. -Non, certainement, le gouvernement n'en voulait pas A la religion, ni aux curés, pas môme à tous les ordres religieux, mais à ur ordre en particulier. Il n'en voulait pas i

D,nl,ii"invG00<^[c

ET l'action sociale 283

toutes les écoles, mais à quelques établissements qui faisaient une concurrence gênante à l'Université. Devant le fait brutal qui réduisait à néant leurs prévisions optimistes, ils se sont vite rassurés. Sans doute, tout n'était pas parfait dans les écoles laïques, l'enseignement religieux y laissait bien un peu à désirer, mais les prêtres ' n'avaient-ils pas toute liberté d'enseigner le catéchisme à l'église î Quant à la loi qui envoyait les Séminaristes à la caserne, s'ils ne l'ont pas positivement approuvée, ils ont du moins plaidé en sa faveur les circonstances atténuantes.

Cette loi n'était pas aussi abominable qu'on voulait bien le dire. Le service militaire apprendrait aux jeunes lévites à connaître la vie, à voir en face les dangers du inonde.

S'ils sortaient victorieux de l'épreuve, ce seraient des caractères énergiques, forts, solidement trempés pour les luttes à venir, à l'abri des tentations, des faiblesses et des défaillances. S'ils succombaient, où serait le mal? La caserne aurait débarrassé l'Rglise et la société de membres suspects ou gangrenés qui, plus tard, auraient déshonoré la soutane. Fallait-il s'en plaindre? Kn fin de compte, il semble bien que le clergé aurait dû, je ne dis pas prendre l'initiative de cette mesure ni voter des félicitations au gouvernement, mais

284 LES CiLTHOLIQUES DâCAFENTS

dQ moins convenir qu'elle avait du bon, pour ne pas dire quelque chose de providentiel.

Après s'être ainsi démontré à eux-mêmes et avoir essayé de démontrer aux autres qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir, tous ces indifférents, tous ces catholiques < au cœur serein >, comme on les a appelés, sont allés tranquillement à leur cercle, à leurs plaisirs, à leurs petites affaires. A demain les choses sérieuses ! Le monde durera bien autant qtie nous!

Ces hommes ne constituent pas une exception parmi les décadents. On les rencontre partout. Spectateurs ironiques du drame humain, bien calés, bien repus, au-dessus des préoccupations matérielles, grâce à de bonnes rentes, ils se cloîtrent dans leur bien-être et leur oisiveté. Ils pratiquent à l'endroit des devoirs et des principes, les plus clairement posés, un détachement absolu, se refusant à comprendre qu'ils ont quelque chose à faire en ce monde, quelque chose à donner à quelqu'un, à tous, et que l'humanité répugne à celte façon de ne vivre que pour soi. Ce sont les dilettantes de la vie. Le matin, habillés par leur valet de chambre, ils expriment d'abord au coiffeur qui vient les raser quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, ils interrogent le pale-

D,nl,ii"invG00<^[c

' ET l'action sociale 285

frènier sur la santé des chevaux, puis trottent par les allées du Bois, avec l'unique souci de saluer el d'être salués, puis déjeunent en face de leur femme, à laquelle ils énumèrent les noms des personnes aperçues le malin, puis vont de salon en salon jusqu'au soir, pour se retremper l'intelligence dans le commerce de leurs semblables et Unissent la soirée au jen, au foyer de la danse, au théâti;e ou dans les cafés. Toutes leurs journées se ressemblent et sont également bien remplies. Que les affaires marchent ou ne marchent pas, ils n'en ont cure, ils ont décidé que tout irait bien.

L'histoire nous montre les Byzantins occupés à disputer sur la lumière incréée, au momfent où les Musulmans faisaient invasion de toute part dans leur pays. Les dilettantes modernes n'ont pas des discussions aussi élevées, mais à l'heure où l'impiété multiplie parmi nous ses ravages, où nous avons à défendre le drapeau de la religion contre des ennemis, non moins acharnés que les Musulmans, ils se montrent aussi insouciants, aussi vains, aussi peu pratiques. Comme leurs ancêtres, à la veille de la Révolution, ils se bercent, eux aussi, d'illusions et de chimères. Abusés par l'étroitesse de leur horizon, absorbés par les préoccupations mondaines, ils

■ ,Go(><^[c

s'abandonnent aux étreintes d'une frivolité incurable, ils ne veulent rien voir, rien entendre de ce qui pourrait troubler leur repos ou contrarier leurs plaisirs.

A côté des dilettantes et des indifférents qui voient tout en rose et se désintéressent de tout, il faut placer les découragés et les pessimistes qui voient tout en noir, qui ne savent que se lamenter, pleurer ou maudire. La mine sombre, les bras levés au ciel, ils traversent la vie jetant à tous les échos le cri de la désespérance, gémissant d'une voix sépulcrale que tout est perdu, que c'est la fin, que nous sommes une nation morte ou mourante et que nous avons contemplé l'abomination de la désolation. Quand on leur demande de passer des doléances aux actes, ils se retranchent derrière l'inefficacité sociale du sacrifice, pour excuser leur lâcheté ; «A quoi bon lutter! vous disenWls, l'expérience est faite, le mal est trop grand, nous n'avons plus rien à attendre du côté des hommes, ii ne nous reste qu'à attendre l'heure de la Providence et à prier le ciel d'avoir pitié de nous i > Disons, en passant, qu'ils ne sont pas les plus empressés à prier ceux qui tiennent ce langage. D'ordinaire, les âmes dévouées è. la

■v.QtKif^lc

ET L ACTION flOCIALE

prière, quand elles ont réchauffé leur volonté à ce foyer de tous les bons et généraux sentiments, se mettent à faire ce qui est en leur pouvoir et ne prétendent pas que le ciel fasse continuellement des miracles en leur faveur.

Au contraire, ces éternels pleureurs voudraient que la Providence leur servit à chacun un vrai bonheur complet, tout découpé sur un plat d'or, et leur fit de plus de la musique pendant le repas, et comme les choses n'arrivent pas au gré de leurs désirs, ils continuent à se lamenter et à se croiser les bras. Cette absence d'énergie et de résolution aboutit à l'incapacité de vouloir et à l'anémie morale. Ce serait la fin de la société si ce découragement et cette indifférence destructive devenaient la loi générale des esprits.

Ce qu'il y a de piquant, c'est que tous ces catholiques, dont le rôle s'est borné à assister impassibles aux péripéties du drame qui se déroulait sur la scène, à force de parler de persécution, de violences et d'épreuves, ont fini par se persuader que c'était arrivé pour eux comme pour d'autres et se sont posés en martyrs, devant la galerie. Martyrs de quoiî On ne le voit pas bien, et ils auraient euxmêmes[de la peine à nous le dire. Qu'ils nous montrent donc leurs blessures, leurs cicatrices, les coups reçus i A défaut de coups et

de blessures, qu'ils nous montrent les sacriflces co^nsenlis l Des martyrs, ces êtres sans énergie ni caractère? Des Guignols dramatiques tout simplement. Cette épithète ne pourrait-on l'appliquer aussi à tous ces réactionnaires, délibérément hostiles à toute espèce de progrès, à toutes les aspirations de l'esprit moderne, qui remplacent les gémissements sur le malheur des temps par des récriminations acerbes, se contentant, pour toute action sociale, de maudire le siècle et les institutions î EnEoncés dans les fourrés obscurs de leur absolutisme, de leurs préjugés et de leur orgueil, ils jettent l'anathème à la société moderne, à laquelle ils ne pardonnent pas d'être moderne. Une société moderne, cela trouble le plan de vie bourgeoise rêvée par eux.

Qui n'a entendu conter l'histoire du banc et de la sentinelle? Dans un jardin public de la capitale, on avait repeint à neuf un des bancs. Auprès de lui, pour empêcher les promeneurs de se salir, un factionnaire avait été placé. Toutes les heures, depuis l'ouverture du jardin jusqu'au soir, le poste le plus proche fournissait un planton. Cela dura quinze jours. trois semaines, un mois, six mois, une année Le banc était plus que sec et déjà défraîchi le soldat était toujours là. La curiosité pu

■ ,Go(v^[c

ET l'action SOaALE ' 289

bliqué étant piquée, on ouvrit une enquête.

C'était tout simple : jamais la consigne n'avait été rapportée. Beaucoup de catholiques ressemblent à. celte sentinelle vigilante, mais inutile ; ils montent la garde autour d,'uii ramassis baroque de concepts surannés, de préjugés erronés, d'institutions vieillies, attendant toujours le libérateur qui ramènera dans ses bagages les convictions et les idées qui leur sont clières. Ils mourront avec le regret de ne pas le contempler, mais en confessant humblement que nous n'avons pas mérité cet honneur. Ils disent comme autrefois Moïse : «"Les hommes de ce temps ont .

trop prévariqué, ils ne verront pas le sauveur réservé à la France. Seuls, nos petits-flls auront ce bonheur». Par exemple, ce qu'ils n'admettent pas, ce qui les met en rage, c'est que tout le monde ne pense pas et surtout n'agisse pas comme eux. Par leurs sarcasmes et leur railleries, par leur opposition systématique, ils contribuent, autant qu'il dépend d'eux, à étouffer tout essor, toute envolée et à paralyser l'action des militants. Ils leur supposent des motifs intéressés, des calculs d'ambition ou de vanité et les rabaissent à leur propre niveau. Un homme d'action vient-il à échouer dans une entreprise, dans l'œuvre généreuse qu'il avait tentée? «Tiens!

mais nous l'avions prévu, s'écrtent-ils avec une salistaction mal déguisée. Qu'avait-il besoin de s'engager dans cette gaièreï > Vous l'aviez prévu, bonnes âmes, qui assistiez à la lutte avec l'unique souci de marquer les coups! Ne l'aviez-vous pas un peu voulu î Quand cet homme, avec une noble ardeur, s'est levé pour remplir une tâche virile, vous vous êtes aussitôt exclamés : « En voilà un imprudent ! Courir de gaieté de cœur au devant d'un échec ! A quoi pense-t-11 î » Il a échoué, en effet; savez-vous pourquoi? Parce que, au lieu de le seconder, de le soutenir au moins en paroles, vous avez tout fait pour le décourager, pour le diminuer à ses yeux et aux yeux d'autrui, pour lui rendre la tâche impossible. Cet homme aurait été peut-être un admirable excitateur des intelligences et des énergies, vous l'avez empêché d'entrer dans la carrière, de donner toute sa mesure, vous l'avez tué pour l'action. C'est fini ; il ira grossir, lui aussi, l'armée des mécontents et des découragés. Vous n'avez que trop justifié cette plainte indignée d'Ernest Heito : «Je suis convaincu que la plupart des hommes supérieurs, dans l'ordre du mal, ont donnA tout ce qu'ils pouvaient- donner, souten encouragés, vivifiés par leurs amis. Je s convaincu que la plupart des hommes sr

■v,Go(><^[c

ET l'action SOCrALE 291

rieurs dans l'ordre du bien sont morts de chagrin, assassinés par l'indifférence de leurs amis » .

Indifférents pu découragés, optimistes ou pessimistes, les décadents se sont cependant rencontrés sur un point : ils n'ont pas agi.

Placés en face d'adversaires armés de pied en cap, admirablement disciplinés, disposés à ne reculer, devant aucun obstacle pour assurer le triomphe de leurs idées, ils n'ont pas eu assez de virilité pour secouer leur apathie, assez de grandeur d'âme pour imposer silence" à leurs ressBntiments et faire fraternellement l'union des cœurs et des forces, assez de perspicacité et de clairvoyance pour s'adapter aux besoins de la vie moderne, aux exigences de leur temps ; ils se son"t condamnés à une défaite irrémédiable.

C'est l'histoire éternellemeat renouvelée d'une des scènes les plus douloureuses de la Passion du divin Maître. Après le festin eucharistique, à ses apôtres réunis autour de lui, à ces derniers tenants de la bonne cause, trahie par Jérusalem et toute la Judée, le Sauveur avait adressé la parole vaillante de l'a -on ; « debout et en avant ! » A l'heure de so agonie, il établit les plus fidèles à la po ,ée d'un jet de pierre de la grotte des

D,nl,ii"invG00<^[c

Oliviers, en leur donnant ce mot d'ordre :

«Veillez et priez'. » Au dehors, les passions Irémlssent de toute part, la fureur est à son paFoxysme parmi les Juifs, qui ne pardonnent pas au Maître de leur avoir dit ta vérité en face, de leur avoir reproché leurs criraes et leur hypocrisie. L'air retentit des cris de haine et de mort. Quelle vision pour le Christ ! Quel alroce supplice! Que deviennent, pendant ce temps, les trois disciples, chargés de veiller? Ils dorment tranquillement; ils n'ont pas pu veiller une heure avec le divin Maître. Où sont les autres apôtres que Jésus-Christ avait, il n'y a que quelques instants, nourris de sa chair et appelés à l'action? Absents!

tous absents! Cependant, à cette heure' solennelle, à cette heure dos « ténèbres », il y a quelqu'un qui ne dort pas, il y a quelqu'un qui reste debout et qui agit. Et qui donc? C'est le représentant du mal, c'est le suppôt de l'en fer, c'est Judas! Il ne compte pas, lui, avec la fatigue, avec les difficultés, il veille pour accomplir sa besogne infâme, pour trahir son bienfaiteur et son maître, pour livrer le Juste. Dans l'ombre, il multiplie les démarches, à la hâte il racole un ramassis d'individus sans nom et sans mandat, d'escarpes el de bondits, et se met à leur tète. Le Christ sans défense est garrotté. Quelques heures plus

tard, le Golgotha voyait s'achever, par la lâcheté et l'inaction des bons, le plus grand crime que la scélératesse humaine ait jamais perpétré.

Vérité d'hier, vérité d'aujourd'hui : les bons dorment, les mauvais veillent, les bons ne trouvent pas une heure à sacrifler pour Dieu, pour la défense de l'EgUse et de leurs intérêts religieux, les mauvais passent les jours et les nuits dans une activité dévorante. Ils se montrent plus entreprenants, plus forts, plus persévérants dans l'exécution de leur œuvre de haine et de violence que les bons dans l'accomplissement de leur mission d'amour et de charité. Les enfants du siècle sont plus prudents et plus avisés que les enfants de lumière. Voilà pourquoi sur la foule dévouée, hier, à N. S. Jésus-Christ et maintenant abandonnée ou mal dirigée, c'est un vulgaire Iscariote qui l'emporte et qui commande en maître.

« Allez au peuple ! » avait dit le chef de l'Eglise aux catholiques. C'était la parole du salut. Vous vous rappelez l'émoi produit par cet appel au sein des classes dirigeantes, les eitarouchements qu'il causa, les élégantes répugnances qu'il souleva. Aller au peuple, fi donc ! C'était trop demander à des personnes du monde soucieuses de leur confort

Dinliis-invGoOJ^Ie

et de leur distinction. Aller au peuple, mais on a trop de dignité pour vouloir s'habituer à un langage vulgaire et à des procédés moins déférents qu'il ne faudrait. Aller au peuple, mais on s'exposo fi subir des froissements en de rudes contacts et à sentir s'altérer, dans un milieu compromettant, le parfum de mains finement gantées. Aller au peuple, mais c'est à lui de venir à nous et de nous offrir en même temps que ses humbles requêtes ses très humbles hommages.

Vaus connaissez co langage ou du moins cette attitude. Kt c'est ainsi que l'on se dit chrétien, que l'on se croit chrétien, et que l'on méconnaît les devoirs essentiels, les devoirs élémentaires du christianisme, que l'on méconnaît ri'Ivangile qui les proclame et Jésus-Christ qui les a enseignés.

La seconde fraction de décadents comprend les positifs, ceux qui ont essayé de taire quelque chose. Quelle a été leur œuvre ? Ils ont distribué exactement leur bon de pain aux pauvres, donné leur pièce d'or à la quôto, apposé leur signature au bas des pétitions en faveur des écoles libres. De loin en loin ils ont hasardé une prolcslalion indigné' contre les sectaires, pour revendiquer le

KT L ACTIOK SOCIALE

droits méconnus de laiusticeetde la liberté, pour flétrir le despotisme et la tyrannie que l'impiété faisait peser sur les catholiques.

D'autres fois, on les a vus se lancer dans des manifestations pieuses, arborer des chapelets en sautoir, moduler des cantiques et des hymnes, sillonner de leurs triomphales théories les pentes de Lourdes, de Montmartre et de Fourvières. Aussitôt, les feuilles religieuses sont entrées en campagne ; elles ont vanté en termes dithyrambiques l'héroïsme de ces vaillants chrétiens, qui ne craignaient pas d'afficher ouvertement leur foi et de porter une bannière dans une procession de pèlerinage. Egalés aux héros des Croisades pour le seul fait d'avoir accompagné un convoi de pèlerins et fait entendre une protestation, les cathohques ont pensé que de belles paroles, renforcées do quelques actes de fol extérieurs, suffisaient à tout et que l'action persévérante, l'effort généreux, la volonté inlassable étaient des exploits surérogatoircs dont leur héroïsme pouvait se passer. Nous garde Dieu de blàiher ces manifesta Lions !

KUes sont nécessaires pour réveiller l'enthousiasme do la loi, pour pousser ii la prière pu- I "que et appeler sur nous et sur nos œuvres I ' bénédictions du ciel, mais après avoir prié ' larlé ne roste-t-il plus rien à faire ïDes pa-

rôles, des protestations, quand l'action se borne à cela, les adversaires ne s'en émeuvent pas outre mesure. Ils ne pouvaient cependant pas s'attendre à un concert de louanges de la part de leur victimes. — C'était prévu ! > s'écrient-ils.

— Prenez garde ! disait-on à un ministre dont le nom a été longtemps môle à toutes nos luttes politiques, prenez garde ! Cette fois, les catlioliques semblent bien résolus à se défendre !

— Se défendreï répondit-il, avec un sourire sceptique et railleur, c'est protester que vous voulez dire ! »

« Les calholiquos sont de doux roquets dont on peut faire tout ce qu'on veut », a écrit un des adversaires les plus acharnés de l'Eglise. Nous passons aux yeux de nos ennemis pour des êtres d'une douceur sans égale, d'une incommensurable passivité, .

contre lesquels on peut tout se permettre.

Dans la confiance sans borne que nous inspire la sainteté de notre cause, nous croyons toujours à la dignité du silence, à la sublimité de l'indignation calme et à l'éloquence des discours pour en imposer aux adversaires et leur faire tomber les armes des mains. Or, ce n'estpas avec dos paroles, si éloquentes soient-elles, qu'on sauve les

D,nl,ii"invG*00<^[c

grandes causes et qu'on gagne les batailles.

Nous en sommes la preuve. La prolestaMon de i'imiocence opprimée peut bien suffire auprès des gens de cœur et d unhonnôlehomme, mais auprès des autres? auprès des sectaires sans pudeur et sans foi î Jamais lé discours du général haranguant les troupes n'a dispensé de la lulLe, de la bataille, des coups donnés et reçus, l'ennemi n'ayant pas l'habitude de capituler devant une harangue. Il reste à agir à être conséquent avec soi-même, à aller jusqu'au bout, et c'est ce que nous ne faisons pas.

L'action suppose le sacrilico. L'homme ne vaut que dans la mesure où 11 est dis^posé à se sacrifier,- à so renoncer, et tout homme disposé à se sacrifier pour une cause est capable d'agir sur les événements et de forcer les résistances ; il devientune force, une puissance, il dépasse de toute la tête la foule des médiocres, des pusillanimes et des égoïstes, il acquiert sur eux une incontestable supériorité. Il y a dans la nature des trésors de force et do puissance que le sacrifice fait éclaler. Le parfum a besoin d'être broyé pour se répandre, et l'homme d'être mis au pressoir pour exprimer toute sa grandeur naturelle. Toutes les

Coo'^Ic

œuvres vraiment marquantes ont eu à l'origine une volonté résolue à se sacrifier pour leur donner la vie, pour les faire triompher. Jésus-Christ nous en a donné un exemple mémorable : — Quand j'aurai élé crucifié, nous dit-il dans son Evangile, j'attirerai toulàmoi.» Voilà la puissance du sacrifice mise au service d'une œuvre. Notre pays a été par excellence la patrie de l'honneur, do rhéro'isme, des grands hommes et des grandes choses, parce qu'il a été le pays par excellence du sacrifice. On savait se sncrifior, on savait mourir autrefois, en Franco, pour une idée, pour une cause, et depuis ces fiers Gaulois qui se vantaient de soutenir le Ciel avec leur piques, s'il venait à tombei', jusqu'à ces petits soldats qui traînaient leur artillerie de Cadix à Moscou derrière le cheval blanc de Napoléon, jusqu'à ces bravos tombés au champ d'honneur pour le [>apc et pour la religion, quels trésors de dévouement, dt- verlus guerrières, d'honneur et de gloire! Lorsqu'on voulait empêcher Vincent de Paul d'exposer sa tranquillité el sa vie pour fccourir les malheureux, il faisait celle belle réponse : — mo croyez- vous assez lâche pour préférer ma vie à moi ! »

■ IJiétendre ses aulels, ses croyances, la fo de sa femme et de ses enfants ! quel objecli

■v,Go.(><^[c

ET l'action sociale 290

superbe ! mais il y a un subjectif terrible : es sacrifler i >

Quand le paysan Vendéen on Breton voyait ses autels meuacés, ses croix renversées, il décrochait son fusil, son vieux sabre rongé par la rouille, il enfourchait son cheval de labour et courait à l'enneoil, sans s'intormersi la prudence ou l'intérêt particulier ne lui aurait pas conseillé de se tenir tranquille au foyer et de ne pas exposer l'avenir de sa famille. Au contraire, les catholiques, style moderne, regardent en arrière ; ils voient tout ce qu'il faudrait abandonner : les petites habitudes, les aises et les jouissances de la vie, et ils reculent épouvantés. Du reste, pourquoi se sacrifieraient-ilsî II faut des convictions ' solides, des principes arrêtés, pour pousser un homme à tout sacrifler au devoir, à l'honneur et à Dieu. Il faut marcher sous la bannière d'une idée évidente, qui donne à la volonté lout son élan et toute sa puissance de résolution. Il n'y a que la foi à l'état de lumière et de flamme qui puisse faire des âmes énergiques et vaillantes, comme il en faut aux heures de combat. Où sont aujourd'hui les convictions vraies, profondes et inébranlables? Le public des décadents croît en Dieu d'une manière générale, mais la religion semble se ramener pour lui ô. un formulaire de

■v,Go(><^[c

pratiques et de gestes, ordonnés à l'avaDce, et dont les rites extérieurs ne correspondent pas àdessentiments in (entes. Par un fléchissement du sens moral et religieux, qu'on ne peutpas ne pas conslaler, il inclinée admetire que le bien et le mal. !a vérilé eironeursontaffaire de sentiment où chacun est libre de juger à son f;ré. Une sentimentalité creuse et vague, substituée au véritable esprit du christianisme, le rend indifïérent àtoulce qui ne louche pas sefe petits intérèls. Et cela se conçoit : devenue affaire de sentimenl, simple émolion, comment la toi solticilerait-elledes saciiflces et inspirerait-elle do nobles et pénéroust-s résolutions? Elle fait des rèvnuis ol non des hommes d'action. Ert fuit de convictions prolondes, je n'en vois qu'une seule choz beaucoup de catholiques : — jouir le pins poss^ihle et au plus lÔf, de peur de ne pouvoir- le faire plus l.-ird. » Une autre preuve de cette absence de convictions, c'est que nul n'est capable de s'indigner devant le mat ; l'impassibilité des esprits est elîrayante, les âmes paralysées par l'oubli des éternels principes de la foi et de la morale semblent frappées d'atonie. On dirait que semblables à la Jérusalem dont parle le prophète, elles ont bu jusqu'à la lie le calice de l'assoupissement. Le devoir les trouve alanguies l'épreuve les trouve lâches. Sans préoccupa

■ ,Go(v^c

ET l'action sociale 301

tion comme sans remords, elles se laissent aller aa courant de l'erreur et du vice. Tous

1 les ressorts sont détendus.

« On parle beaucoup de réformes, en ce moment, disait naguère lui conférencier de beaucoup d'esprit. On veut réformer les lois, les Institutions, sans oublier l'orthographe. Si nous commencions par nous réformer nousmêmes! Ne pensez- vous pas que cela aussi serait de la bonne politique et nous mènerait aussi sûrement au butî »

On ne saurait mieux dire ; s'il y a une réforme qui s'impose c'est celle de l'individu. Le mal n'est pas dans la forme extérieure de la société, il est dans les consciences qui s'endorment, dans les volontés qui s'énervent, dans le laisser-aller moral qui prépare tous les abaissements. Le malî il est dans ces moeurs légères et efféminées, dans ces habitudes de luxe et de mollesse, qui sont un obstacle à toute vertu ; il est dans l'aftaîssement de l'esprit qui a peur de la vérité, dans l'affai sèment du cœur qui s'effraie dusacriflce, dans l'affaissement de l'homme tout entier qui perd ainsi toute puissance pour le bien. Nous sommes inquiets de l'avenir, quand nous aurions plus sujet d'être inquiets de notre

Coo'^Ic

conscience et de notre conduite, si peu conforme aux préceptes de l'Evangile. Nous nous Indignons contre l'époque, alors que nous devrions nous indigner contre nous-mêmes.

Nous avons trouvé une façon plaisante d'abdiquer toule responsabilité ; nous allons criant à tue-tête que la crise existe, et nous ne voulons pas convenir que chacun de nous contribue à l'entretenir. Nous croyons que le mal est indépendant de nous et que, victimes dévouées à l'expiation, nous portons ta peine des péchés de nos pères. «Connais-toi toi-même! »

dit l'axiome lavori du sage. Si nous nous connaissions mieux, nous confesserions humblement que le mal vient de nous-mêmes, de notre propre fond, que c'est l'individu qui est malade el non pas les institutions qui sont mauvaises.

Ce qui se passe sous nos yeux est un grand signe, un grave avertissement. Dieu le permet pour nous rappeler à nous-mêmes, à nos devoirs, â une vie chrétienne plus intime, plus personnelle et plus profonde. Le moment est venu de renoncer à ces lâches compromissions entre Dieu et le monde, entre le devoir et la jouissance, dont nous n'avons été ■ trop souvent les témoins attristés.

Il faut que les catholiques se cultivei disciplinent intellectuellement et moraler

ET l'action sociale 303

qu'ils s'élèvent au-dessus des vulgarités, qu'ils s'intéressent efficacement à tout ce qui est humain, à tout ce qui peut rendre les hommes meilleurs et plus heureux, saluant avec enthousiasme les améliorations et les progrès d'où qu'ils viennent et quels qu'en soient les auteurs. Il faut qu'ils renoncent à considérer la vie comme une comédie qui doit être aussi gaie que possible, qu'ils suppriment le faste provocateur de leurs fêtes mondaines, l'étalage outrageant de la débauche élégante et du vice rente, toutes choses bien faites pour soulever les rancœurs de la loule. Ce sacrifice s'impose, surtout à l'heure actuelle, parce que l'Eglise est en deuil, et que quand une mère souffre, quand elle pleure, il ne convient pas que ses enfants se couronnent de roses et s'abandonnent à l'entraînement du plaisir. Les spectacles bruyants, les lètos, les divertissements qu'on aurait pu se permettre en d'autres temps, on doit se les interdire.

Nous entendons répéter de tous côtés : —

c'est vrai, les catholiques payent tribut aux

passions comme les autres, durant leur vie,

mais ils meurent bien. »■ Ce qui revient à dire,

paremment, qu'ils font appeler le prêtre, à

:r dernière heure, s'ils en ont le temps. Elh

^ni il faut avoir des ambitions plus hautes

and on veut faire œuvre utile autour de

soi. Il faut bien vivre, vivre chrétiennement," mettre sa conduite en harmonie avec ses croyances. Pour être puissant sur les autres, il faut être fort sur soi et sur ses passions; pour exercer une influence dans la vie publique, il faut avoir appris à pratiquer le sacrifice dans la vie privée. Les paroles sont impuissantes quand elles ne sont pas appuyées par l'exemple. Qu'on ne s'y trompe pas, pour opérer une réforme indispensable dans l'ordre social, nous devons au préalable accomplir une autre tâche singulièrement difficile, celle de la restauration véritable des mœurs de notre vie privée, des mœurs de nos jeunes gens el de nos jeunes filles, des mœurs de nos familles et de nos foyers. C'est la voie la plus ardue, il faut en convenir, mais aussi ]a plus directe et la plus efficace vers le progrès. «La logique du fait, écrit à ce sujet Monsieur Paul Bureau, saura contraindre les plus récalcitrants à reconnaître que là seulement est ia grande réforme, la réforme profonde et efficace. »

Se réformer intérieurement, prendre la fi chrétienne au sérieux, à des convictions chai des, à des principes arrêtés, joindre laloyaut l'ignorance des préoccupations égoïstes, c'es

ET L ACTION fiOCULB 305

îibsolument nécessaire; mais le devoir va plus loin, surtout à l'heure actuelle, pour les catholiques; ils doiveut reconquérir leur place au soleil, réintégrer Dieu dans l'âme de la société, et pour cela devenir des hommes d'action, accepter courageusement les sacrillces inséparables de l'action, travailler sans relâche à éclairer les intelligences, à rendre plus fortes et plus saines les volontés, à promouvoir le développement et l'amélioration .

de la vie sociale. « Il ne faut pas, disait Montalembert, qu'on puisse soupçonner les catholiques de ne pas accepter les conditions d'une vie miUtanteî-. Aucun âge n'a échappé à la nécessité de l'action : ombres à dissiper, ruses à déjouer, mensonges à réfuter, générations à instruire et à former, jamais l'humanité catholique n'a pu se soustraire à la loi du sacrifice et de l'épreuve. Tant que l'erreur et le vice seront en guerre ouverte avec la vérité et la vertu, les catholiques auront dos droits à défendre et des provocations à repousser.

Le temps présent ajoute quelque chose à l'obligation qui incombe à tout enfant de l'Eglise d'agir et de combattre en homme.

Nous traversons une de ces crises aigties d'où les sociétés sortent dissoutes ou régé-

308 LBS CATHOLIQUES DÉCADENTS

nérées. L'immoralité s'étend du haut en bas de l'échelle sociale. * Derrière le brouillard de nos illusions philosophiques, écrit M. Gabriel Séailles, regardez la réalité : des politiciens corrompus qui n'interrogent le peuple que pour découvrir dans ses passions les plus sûrs moyens de le tromper ; la violence de l'appélit substituée à la revendication du droit; l'art de gouverner ramené au relâche- . ment général de l'autorité, au seul souci de durer en ne se faisant pas d'afîaires; une littérature détachée de la conscience populaire qui, dans l'angoisse de tant de problèmes posés, ne se lasse pas de conter les petits drames de renlresol, l'avanl, le pendant et l'après de l'adultère; l'alcoolisme qui nous prépare un peuple de fous; la pornographie encouragée, honorée par le gouvernement, dès que ses proxénètes daignent écrire en français ou à peu près, un malaise général dont on détourne l'explosion, tous les dix ans, par une foire qu'on annonce comme une fêle de l'esprit, et dont on assure le succès par l'exhibition de toutes les variétés ethnographiques de la prostitution ». On a tout fait pour ruiner les mœurs et compromettre l'œuvre de l'éducation morale des j nérations nouvelles.' Depuis la neutral scolaire jusqu'à ces abominables campagr

ii,i^in,Goo<^le

ET l'action sociale 307

de presse contre le mariage et la famille, tout a contribué à accroître les ravages de l'immoralité.

Que dire des ravages de l'impiété ï Les sectaires n'ont rien respecté. Là où l'Eglise avciit mis le verdict de sa réprobation, ils ont placé des réhabilitations et des apothéoses.

De leurs passions ils ont fait des principes, de leurs criminels des héros, des ouvriers de leurs haines des bienfaiteurs de l'humanité.

Reculant les bornes du paganisme qui conserva toujours la religion à la base et au sommet de la cité, ils repoussent aujourd'hui la divinité du berceau de l'enfant, du lit nuptial des époux et de la tombe des morts. Des milliers de feuilles publiques vomissent quotidiennement l'outrage et la calomnie sur les institutions religieuses. Du haut de la tribune parlementaire, les représentants offlciels du gouvernement font écho aux feuilles irréligieuses. « Dieu a fait son temps! proclamentils hardiment. La société moderne ri'a plus de services à attendre de lui ; l'heure est venue de le reconduire à la porte do nos cités >. Déchristianiser la France, courber le peuple sous le joug de leur positivisme gros-

ier et de leur fanatisme anti-chrétien, tel est e but qu'ils se proposent et vers lequel con-

ergent tous leurs efforts, toutes les ruses et

308 LES eATHOLIQOEa DÉCADBNTa

les habiletés de la politique la plus perfide. De sournoise qu'elle était, la persécution est devenue violente. Les haines, les passions sont déchaînées contre l'Eglise ; elles viennent battre cette pierre angulaire et s'y briser, mais comme la marée, on un jour de tempête, elles reviennent et s'y acharnent. Les persécuteurs passent, la persécution reste. A notre grande douleur et nous pourrions ajouter à notre grande humiliation, la France, dont le nom à lui seul était synonyme autrefois de franchise, de loyauté et d'indépendance, la France n'est plus une terre de Hberté. Par une étrange et bien douloureuse perversion des idées, des sentiments et des situations, ceux qui osent aujourd'hui proclamer les droits de la liberté sont traités en séditieux. Les citoyens catholiques se voient opprimés dans leurs droits, et on oppose à leurs revendications les plus légitimes la puissance brutale du nombre qui n'a rien h faire avec la justice. Enfin, les oppresseurs s'euivrant pour ainsi dire de leurs propres excès, n.e respectent môme plus te sanctuaire des consciences ; ils prétendent rogner en maîtres sur nos pensées les plus intimes et faire violence à des convictions qui nous sont aussi chères que la vie. Quel sera le dénouement de cette lutte où se jouent les destinées de

Dinliii-invGoOt^ie

BT L ACTION SOCIALE 309

notre pays î Le mal prévaudra-t-ii î Deviendrons-nous un jour un peuple sans foi, sans autels et sans religion? Question terrifiante qui devrait tenir les âmes en suspens i

En face d'une situation si critique et de périls si nettement accusés, quel est le devoir des catholiques? C'est d'affirmer liautement les droits de la religion ef de ia conscience. L'erreur est allée jusqu'aux extrêmes, le blasphème est radical, l'égarement ahsolu.

A l'hostilité acharnée des adversaires, à leurs hardiesses et à leurs négations opposer seulement les hésitations et les incertitudes d'une foi chancelante, pensez-vous que ce serait défendre avec honneur son drapeau î A l'audace de l'erreur doit répondre la vaillance de la vérité, le témoignage d'une foi haute, nette, franche et complète. Devant les foules railleuses, hostiles ou indifférentes, il faut avoir le courage de ses convictions.

L'impiété s'arroge le droit de nier Dieu, de le blasphémer ou de le maudire, c'est une question d'honneur, en même temps qu'un devoir pour les catholiques, de protester hautement et publiquement de leur foi et de leur amour pour lui. Elle le chasse de la place pubhque, des écoles, des tribunaux et des hospices, c'est une obUgation pour les catholiques de lui donner l'hospitaH té dans leur cœur,

.Goo'^ic

dans leur famille, à leur foyer. L'Eglise traverse de mauvais jours, et parceque sa cause est impopulaire, il faudrait l'abandonner et la trahir! aller grossir le flot des indifférents ou des insulteursî Parce que nous n'avons pas pour nous la force et la popularité, la peur, l'égoïsme et la lâcheté paralyseraient notre langue et nos cœurs î Nous verrions, sans indignation, souffleter la faiblesse et fouler aux pieds la justiceî Nous assisterions impassibles et mélancoliques aux triomphes de l'impiété î Parce que les jours sont mauvais, qu'il y a plus de coups à recevoir que de couronnes et de gloire à moissonner, les catholiques lâcheraient pied et s'abandonneraient au découragement et à l'inertie? S'il y a des coups à recevoir, n'y a-t-il pas aussi des mérites à conquérir? A toute époque on peut dire à Dieu qu'on l'aime, c'est à pareille époque qu'on le prouve.

Une des erreurs les plus périlleuses de ce temps a été, trop souvent, de croire que notre religion serait mieux respectée et plus honorée, si elle se renfermait dans le secret du cœur, si elle ne sortait pas de l'Eglise ou de l'intérieur du foyer, que la lumiôro offusquerait moins les regards en*"faibles, si elle était discrètement voilée. L périonce s'est chargée de nous révèle

D,nl,i^invG00<^[c

ET l'action sociale 311

danger d'un semblable procédé. Pour que la vérité fascine, pour qu'elle s'impose, il faut qu'elle rayonne sur les sommets, qu'elle resplendisse de ton le part. Placée sous le boisseau, le regard ne l'aperçoit plus, ou si peu! elle cesse de fasciner, elle n'existe plus. La lumière est comme la vertu, qui devient un centre d'attraction, non lorsqu'elle est déguisée sous les dehors de la timidité, mais lorsqu'elle se montre parée de toutes les franchises et armée de tous les courages. Ainsi de notre titre de catholiques. D'aucuns ont souvent jugé habile de le réserver pour le cercle de la famille ou des amis, de le dissimuler devant les adversaires, devant un public indifférent ou hostile aux idées religieuses, de ne pas l'inscrire dans un programme électoral, afln de n'être pas taxés de cléricalisme par les électeurs, qui du reste ne leur ont su aucun gré de cette faiblesse. Le public aime les situations franches, les hommes qui combattent à visage découvert. II peut ne pas partager leurs opinions, il les respecte. Catholique i ce titre est trop beau pour que nous en rougissions; il est l'objet de trop d'attaques et de calomnies pour que nous ne le revendiquions las hautement. Les sectaires l'exploitent ontre nous. Quand, à bout d'arguments séeux, ils veulent évoquer un fantôme ca-

pable d'efîrayer les masses : — ce sont des catholiques! » s'écrient-ils, et ils pensent avoir tout dit quand ils ont prononcé ce mot. Catholique ! ce mot dispense de loute justice et autorise toutes les vexations. En lui se trouvent concentrées toutes les haines, doublées de tous les préjugés ei fortifiées de toutes les peurs niaises et ridicules. On nous dénonce du haut de la tribune parlementaire, dans les journaux et dans les livres, comme une minorité turbulente, on demande contre nous des lois d'exception et l'exclusion du Code, sous prétexte de mettre un terme à nos empiétements et à nos privilèges. A nos droits les plus sacrés, les plus naturels, on oppose les droits de l'Etat moderne, à nos intérêts surannés les intérêts de la société actuelle qui a le devoir de supprimer nos prétendus privilèges et d'arrêter nos empiétements. Des privilèges! des empiétements I Où les voyezvous? L'Eglise ne reeonnait-elle pas l'indépendance de l'Etat dans les limites de sa sphère d'action? Ne rend-elle pas hommage à sa nécessaire influence et ne lui prête-t-eUe pas un concours loyal, sans arrière pensée, pour tout ce qui peut assurer l'ordre, la paix, le bien du peuple, la prospérité publique et ' la grandeur du pays 1 Elle ne recherche ni ne désire de décevantes protections. Elle n'au-

Dinliis-invGoOJ^Ie

ET l'action sociale 313

rait rien à gagner, et elle pourrait beaucoup perdre à jouir des privautés de l'Etat, car tout gouvernement qui prétend lui accorder des privilèges les lui fait payer trop cher.

Mais ai i'Egli se ne recherche point les faveurs du pouvoir, elle n'entre jamais non plus en lutte avec lui sans y être obligée par les revendications de la conscience. Citoyens de ce . pays, fidèles de cette religion, ministres de cette Eglise, nous demandons qu'il n'y ait d'inégaUtés ou d'exclusions ni pour nous ni contre nous; nous réclamons la j usllce, le droit commun et la liberté. Où est l'abusî... Nous déclarons sansambages notre soumission aux justes lois et à la constitution, autant que notre dévouement à la France et notre respect ' de l'autorité publique, sachant qu'elle vient de Dieu. Est-ce trop exiger que de ne pas permettre qu'on melte en doute notre affirmation et qu'on suspecte notre loyauté îNous sommes et nous voulons rester catholiques) C'est vrai i Est-ce donc là une prétention insupportablel Nous travaillons à ce que la France reste catholique. Mais n'est-ce pas notre droit imprescriplibleîN'cst-ce pas surtout notre devoir le plus sacré? Et enfin n'est-ce pas le patriotisme le moi os équivoque î Ce sont les idées qui mènent le monde, ii'esl-il pas vrai? Or, quelle est donc la grande idée qui a tait la force de la

■v,Go(><^[c

Fraoceî Qui l'a placée à !a lête de la eivilisalioD et qui a caractérisé, à travers les siècles, son influence incontestée au dehors de ses Irontièresî N'est-ce pas le catholicisme. î

Des générations qui nous ont précédés, nous avons reçu des droits : droits de Dieu, droits de la famille et de la société. Ces droîls forment un dépôt sacré que nous devons transmettre intact aux générations à venir.

Placé en face d'une loi qui viole ouvertement ces droits, tout catholique doit se dire : < cette loi est tyrannique, contraire à ma consciencei j'ai te droit de prier aux autels que je préfère, le droit do posséder à mon foyer un asile inviolable, de vivre chez moi selon mes doctrines, mes traditions et mes croyances, le droit de garder ma propriété aux mêmes titres que tout le monde, sous les auspices d'une légalité, non moins tutélaire pour moi que pour mon voisin, le droit de ne subir aucun coup de la police, le droit de faire élever mes entan ts dans l'école qui me parait la meilleure, d'enseigner aux condilions requises de tous mes compatriotes. Ces droits, sans lesquels un chrétien ne peut vivre avec honneur et sécurilé, ces droits qui consliluent, son« n'importe quel régime, les liborLôs religieuf ot sociales de l'individu comme de la nati je saurai les revendiquer par tous les moy

■ ,Go(v^[c

ET l'action sociale 315

en mon pouvoir et en assurer le triomphp, fut-ce au prix.de mon sang. » Voilà le langage de la foi et ta seule altitude vraimeut digne du chrétien.

— Nous avons besoin de cœurs audacieux et de forces unies, » disait Léon XÏII, dans une immortelle encyclique. Des cœurs audacieux, jtimais il ne furent plus nécessaires qu'à cette heure critique, où la bannière du Christ oscille dans la mêlée, où la bataille est, sinon perdue, du moins indécise, où tous les intérêts qui peuvent faire battre un noble cœur sont en jeu, où il faut à tout prix regagner le terrain perdu. L'audace i lien faut pour braver les attaques de la critique, pour se raidir contre les voix sinistres des alarmistes et des découragés, pour se jeter tête haute et visière levée, la lance à la main, au milieu des mollesses énervantes, des compromis fatals, des honteuses défections qui ont perdu la sainte cause du devoir. Pourquoi les calholiques ne feraient-ils pas pour le bien ce que leurs adversaires ont pu faire pour le malî r.f>mptons-nousi Ils sont quelques milliers à ne, et nous sommes des millions, mais ils t l'audace. C'est ici qu'il convient de rappelé mot de Tacite : < les révolutions se font

316 LES CATilOLIQUBS DECADENTS

par l'audace du petit nombre, la complicité de quelques-uns et la lâcheté de beaucoup. « La RôvoluUoD française a été laite par une poignée d'audacieux qui ont conformé leur conduite au célèbre mot d'ordre : « de l'audace, encore de l'audace, toujours do l'audace! *

La prudence poussée àl'excès Tait des êtres languissants, sans caractère, sans énergie et sans volonté, des débilités de serres chaudes. L'audace fait des êtres forts, des êtrefe que les craintes et les menaces de nouveaux périls stimulent dans leur ardeur généreuse, des êtres qui savent vouloir et persévérer dans leur volonté jusqu'à la fin.

Devant la timidité, l'effacement et l'indécision des catholiques, on serait tenté de leur adresser le conseil dooné un jour aux membres de la Jeunesse française par un homme de grande éloquence : « Demandez les dons du Saint-Esprit, mais quand vous arriverez à la prudence, n'insistez pas Lrop 1 > La prudence, sans doute il en faut dans la lutte engagée contre l'impiété, c'est une belle vertu, à la condition do ne pas dégénérer en faiblesse et en pusillanimité. Qu'est ce qui nous fait tant aimer la prudence? N'est-ce pas notre lâcheté qui s'en autorise pour so dis penser de l'aclionî N'enveloppons pas d'un prétexte spécieux le vice de notre inaction.

D,nl,ii"invG00<^[c

ET l'action sociale 317

Toute prudence qui ne sort jamais d'ellemêpae est à bon droit suspecte. Notre temps est un temps de combat, ce n'est pas le temps' de la vertu tremblante et fugitive, de la résignation et de rindinérence. Si le Christ s'était résigné, il se serait enfermé dans le silence, au lieu de monter sur la montagne ; si saint Paul s'était résigné, il n'aurait pas quitté le môle de Séleucie, pour affronter avec Barnabe les naufrages de la mer, en vue de la conquête du monde. Pour la réalisation d'idées qu'ils ne devaient jamais voir, les saints, les héros de l'histoire ont sacrifié leurs joies et leur vie. Quelle audace ne fallait-il pas aux premiers chrétiens pour adhérer à la Bonne Nouvelle ! < Par cette seule adhésion, ils brisaient avec leur famille et leurs amis, se faisaient haïr des êtres qui leur étaient les plus chers, s'exposaient aux persécutions d'un pouvoir qui tes accusait, à juste titre en un sons, d'ébranler jusque dans leurs fondements toutes les institutions de la cité, la famille et le mariage, le régime du travail et de la propriété, l'organisation des pouvoirs publics >.

Après la défaite de Roncevaux,. Charlemagne revient en France et, du sommet des Pyrénées, il aperçoit dans le lointain la ville de Narboane. Il veut la conquérir et demande

D,nl,ii"invG00<^[c

318 LBS CATHOLIQUES DÉCADENTS

à ses vieux capitaioes, illustrés dans laut de victoires, d'aller la prendre. Mais, hélas i maiDlenaDt ce soDt des vaincus, des découragés, et ils refusent lous, les uns après les autres. A l'aide d'arguments qui paraissent irréfutables, ils démontrent l'impossibilité absolue et la folio insigne qu'il y aurait à attaquer la ville. Charlemagoe est désespéré, quand tout à coup sort des rangs :

Une espèce d'enfant &u teint rose, aux mains blanches. Que d'abord les soudards, dont l'estoc bat les hanches. Prirent pour une lîUe habillée en gardon

Charlemagne, étonné, demande quel est cet enfant et ce qu'il veut. C'est un pauvre inconnu. Aymery —- c'est son nom — se peint lui-même en deux mots :

Il plut au sort de m oublier

Lorsqu'il dit:tribua les fiefs héréditaires.

Deux liards couTriraient fort bien toulei mes terres, Mais tout le grand ciel bleu n'empliraif pas mon cœur. J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.

Il ne voit pa^ les obstacles, lui, il ne mesure pas la hauteur des murailles, il ne compte pas lo nombre de leurs défenseurs, il a du courage, il a de l'audace, et il croit que cela sufût pour prendre Narbonne, et il la pre « Le lendemain, Aymeri prit la ville! »

Rien n'a pu lui résister, parce qu'il avai

Dinliis-invGoOJ^Ie

ET l'action sociale 318

cœur tel qu'il l'avait dit à son roi. C'est ce cœur que les catholiques doivent mettre au service de la bonne cause. Avec celle flamme et celte vaillance, ils seront, eux aussi, des victorieux.

Pour être eïflcace, l'action doit être appropriée aux besoins du temps et aux exigences de la vie sociale. La Providence ne nous a pas laissés maîtres de l'hcuro à laquelle nous devions devenir ses ouvriers. Dès lors, notre âge, fut-il l'âge de fer, nous n'avons pas le droit de consumer notre vie en regrets stériles sur la grandeur, les beautés et les forces détruites, pas plus que d'attendre, pour nous dévouer, une perfection chimérique dans les institutions sociales. Nous n'avons pas le droit de tourner le dos à notre temps et à notre pays et do dire, comme certains :

«Nous ne sommes pas de celte France-là ! »

Nous devons être au contraire les hommes de cette France et de ce temps, partager leurs souffrances intimes, leurs aspirations, les comprendre et les aimer. Il ne faut pas "u'on puisse reprocher plus longtemps aux Iholiques de rêver de réactions impossibles, la poursuite desquelles se brisent inulilejnt les forces vives d'une époque, ni de

vouloir ramener le pays à un passé éteint sans espoir. Les événements se chargeront de plus en plus de les convaincre qu'il ne peut y avoir pour eux et pour la religion elle-même do refuge assuré, en dehors de la démocratie et de cette société moderne, tant honnie de certains d'entre eux.

Etre de sou temps, aimer son temps, co n'est pas se faire complice de ce qu'il y a de mauvais, c'est acquérir l'intelligence de ses besoins, suivre de près, avec une curiosité toujours en éveil et une activité que rien ne lasse, son mouvement et sa vie, aQo de favoriser ses aspirations légitimes, c'est aussi se rendre compte de ses vices et de ses dangers, afin de travailler utilement à corriger les uns et à conjurer Jes-aulres. Or, s'il est un fait certain, c'est que la destinée nous achemine vers un ordre social et un ordre politique nouveaux. Le monde est dans les douleurs de l'enfantement. «Les traditions du passé s'évanouissent: de nouvelles formes sociales, de nouvelles însli lu lions poliliques se lèvent. II y a une évolution dans les idées et dans les sentiments des hommes. Tout ce qui peut être changé sera changé et rien de ce qui était hier ne se demain, sauf ce qui émane directement û Dieu ou que les décrets éternels ont doué d

ET l'action sociale 321

permanence ». Une grande révolution démocratique s'est opérée parmi nous. Tous ne la jugent pas de la même manière, mais tous sont unanimes à la proclamer. Un autre fait non moins certain c'est que rien dans le christianisme, rien dans l'Eglise ne s'oppose à l'avènement de ce pouvoir nouveau. Pourquoi le christianisme qui a rendu tous les ho~mmes égaux devant Dieu répugnerait-il à voir tous les citoyens égaux devant la loi?

Aussi, l'Eglise, par la bouche de Léon XIII, n'a-t-elle pas hésité à affirmer que la démocratie et les réformes sociales n'ont rien qui soit de nature à l'effrayer. Au lieu de maudire la société moderne, elle n'a pas craint de lui sourire, des'offriràseconder ses efforts et à lui aplanir la vole. Beaucoup se sont scandalisés ce cette attitude. Rivés à de vieilles traditions monarchiques, ils n'ont pas compris que l'Eglise put s'accommoder de la démocratie. Ils ont oublié que les préférences du Père célesle sont pour les petits, et que l'Eglise, par son principe et par l'esprit de ses enseignements, est portée à se ranger du côté des faibles. A ses yeux, la pauvreté est un titre de faveur, un privilège. C'est aux pauvres que Jésus-Christ a été d'abord envoyé. En revenant à la démocratie, l'Eglise revient à son principe, à son origine, à ses

D,nl,ii"in,G00<^[c

traditions, elle s'adapte aux circonstances, aux besoins des âmes, afin de les sauver.

La transformation qui s'opère dans le monde n'est donc pas une œuvre impie et destructive du christianisme, elle est voulue par Dieu. Que tout ne soil pas à approuver dans les idées modernes, c'est ce que nul être sensé ne songera à contester, mais dans les tendances du siècle n'y a-t-il pas des aspirations généreuses vers une civilisation plus parlaite, vers une jouissance des dons de Dieu plus large pour tous? Ce mouvement qui bouillonne au fond le plus intime de l'humanité et jaillit vers les hauteurs, ne porte-t-il pas en lui une élévation do la race, une amélioration de la multitude, une extension de l'empire de l'homme sur l'humanité? Nous contemplons avec tristesse cet appétit sans mesure du bonheur qui fait, je l'avoue, un des traits distinctifs do notre âge, mais, à côté de ce désir souvent brutal, n'y a-t-il point un noble sentiment de justice qui appelle tous les hommes à la lumière, à la liberté, à l'exercice des plus nobles droitsî Après tout, raspiralion au bonheur n'est-elle pas légitime en soi? N'est-eHe pas un H"" instincts que la Providence a mis au ce de l'homme? Est-ce en vain que Dieu a ' la nature si riante et si belle T £st-ce en v

■ ,Go(v^[c

qu'il a donné à l'amour et à l'amitié un charme si impérieux? Est-ce en vain qu'il a fait don à quelques-uns de ses enfants de ce génie qui découvre les lois de la nature et en met les forces dans notre main? L'aisance, le bienèlre, l'indépendance et l'égalité ne sont-il pas, d'ailleurs, un moyen de s'élever du grossier labeur d'une vie toute matérielle au développement de l'esprit? Qui oserait dire que la Providence a condamné l'immense majorité de l'espèce humaine à une ignorance et à une misère irrémédiables? Ce n'est pas la Providence qu'il faut rendre responsable des désordres que nous avons à déplorer dans l'organisme social, c'est l'injustice des hommes. Jamais la conscience ne pourra admettre que la société perde sa cohésion, son unité et son autonomie pour devenir une simple juxtaposition de membres, ou plutôt une vulgaire agglomération d'êtres humains divisés en doux hordes : celle des malheureux et celle dos jouisseurs, celle des exploités et celle des exploiteurs. Une telle anomalie sociale répugne à tous nos instincts d'humanité; elle est en conlradiclion flagrante avec la doc- '-ine et l'esprit de l'Evangile. A quoi bon [aire ici le tableau poignant des douleurs imaiuesî No safût-il pas de constater qu'elle jt innombrable la masse des êtres condam-

nés k une vie pénible, misérable, sans joies et sans espérances? Ces êtres réclament aujourd'hui leur part de bonheur dans le monde. Aigris par de longues souffrances, fatigués de traîner le collier do misère, ils se sont dit qu'il y a autre chose à faire en France et dans le monde que de travailler à édifier éternellement la joie et la fortune de quelques privilégiés qui, depuis des siècles, se sont transmis la joie et ia fortune, autre chose à faire que de besogner, sans trêve ni merci, pour permettre à une minorilé de mener une existence dorée et de jeter an peuple, afin d'endormir ses revendictitions, des paroles mensongères et des promesses vaines. Il s'en faut que tout soit injuste dans leurs revendications, que leurs griefs contre la société soient sans fondement. N'y a-t-il pas eu des injustices sociales effrayantes? Des hommes faits à l'image du Créateur n'ont-il pas été. trop souvent, considérés par d'autres hommes comme de vulgaires pièces de machine ou comme des bêtes de somme et traités avec une brutalilé révoltante? N'avons-nous pas par des procédés inhumains contribué à annihiler en eux les instincts moraux?

Ce qui rend ces hommes redoutables pour la société, ce sont les passions, les haines, les convoitises qui, dans leurs âmes vides,

Diniiis-invpOOJ^Ie

ET l'action sociale 325

ont pris la place des croyances évanouies. Ils réclameot la jouissance immédiate. Au lieu d'attendre du jeu normal des institutions, des énergies de l'initiative privée ou des ■ forces de l'association, les satisfactions auxquelles ils ont droit, ils sont entraînés à les demander à la violence, au crime, à la force brutale. Ils n'ont pas le temps d'attendre.

Mesurant des yeux l'espace immense qui sépare leurs vices et leurs misères de la puissance et des richesses, ils voudraient entasser des ruines pour le combler. D'opprimés ils aspirent à devenir oppresseurs. De faux prophètes s'efforcent d'entretenir ces aspiralions coupables, de réchauffer et de développer ces haines et ces convoitises. Ces courtisans, ces parasites de toute sorte, qui savent le profit qu'on peut tirer de la faveur populaire, sont d'autant plus outrés dans leurs adulations et impudents dans leurs mensonges que plus naïf et plus grossièrement crédule est le peuple, ce maître du jour. Ils se montrent d'autant plus exigeants, d'autant plus cupides qu'ils sont plus nombreux et plus besogneux, que leurs appétits sont plus voraces et que plus prodii,'ue et plus souciante est la main dont ils mendient les ices. Incapable do se gouverner par luiâme, incompétent pour toutes les affaires,

32C LES CATHOLIQUES DÉCADBHTS

ne sachant pas toujours distinguer ses vrais serviteurs, le peuple est exposé .à devenir la proie do ces charlalans qui le bernent, qui nourrissent son esprit de chimères et d'utopies. La démocratie qui se vante de ne plus croire au surnaturel croit au miracle social, au paradis terrestre que lui annoncent de beaux parleurs. Fiévreuse, mal à l'aise, exaspérée par les dédaius ou les atermoiements, elle appelle de nouvelles révolutions; elle se dresse en face des pouvoirs établis avec ses violences, ses emportements et ses passions déchaînées.

Nous n'arrêterons pas l'invasion du socialisme. Il roule trop de peines, il est fait de trop de larmes pour n'avoir pas raison de toutes les résistances qu'on voudrait lui opposer. Vainement, les heureux de ce monde, que la menace d'une transformation dans les conditions de leur existence fait trembler d'olïroi, s'obstineraient à prêcher la patience et la résignalion à ceux qui n'ont pas de pain, aux hommes qui tombent épuisés sous le poids du labeur, aux femmes qui pleurent, aux filles qui prosliluent leur jeunesse, aux petits en haillons. C'est trop tard. < La vieille chanson > qui berçait la souffrance a élé II rompue, la misère humaine s'est réveil elle veut des adoucissements, des conn

,i--^in,Goo<^[c

ET l'action sociale 327

lions qui n'aient plus rien d'une vaine espérance. Le torrent est déchaîné ; il passera sur la terre comme une onde vengeresse, si nous persistons à ne lui opposer d'autre baBrièro que celle de notre indifférence, de noire égoïsrae ou de notre inertie. Les mensonges et l'hypocrisie s'efîaceront devant la brutale poussée du peuple. Du choc de son coude il jettera bas Ui société et se frayera un passage sur l'emplacement qu'elte occupait avec tant d'autorité dédaigneuse et de bonheur immérité. Déjà, les bases de l'organisme social so crevassent do toute part, el, comme la statue d'argile dont parle la Bible, la société tout entière chancelle et menace ruine.

N'y aurait-il pas moyen, sinon d'arrêter le torrent qui nous menace, du moins de rectifier son cours, de le transformer en une onde fertile qui, une fois perdue dans les océans humains, laisserait après elle un limon bienfaisanlî Dans tous les cas, la chose vaut d'être tentée. Que faudrait-ii pour mettre un terme à la crise actuelle, pour acheminer la société vers iino ère de prospérité et de paix ? Aborder franchement le terrain des'réformes soi^iaies, organiser la démocratie, changer sa ■eption misérable ou chimérique de la purifier ses mœurs, la réconcilier avec ^se et avec les préceptes de l'Evangile.

C'est là, sans doale, une tâche formidable, difficile entre toutes, mais c'est une tâche iiécesseiire. La démocratie a besoin, non de courlisans qui flattent ses passions, mais de conseillers, de guides sûrs et éclairés qui lui fassent entendre le langage du bon sens et de la vérité.

L'Eglise, dans son passé, s'est trouvée aux prises avec tous les despolismes sociaux, et elle les a tous résolus. Elle a libéré l'esclavo romain, relevé la femme, civilisé le barbare et réhabilité le travail. Elle ne s'est pas contentée de prêcher la patience et la résignation aux malheureux, aux déshérités de la vie, comme l'afflrment injustement ses adversaires, elle n'a jamais cessé de travailler À leur bien-être matériel, elle ne s'est jamais désintéressée de leur sort. Jésus-Christ a fait de la question sociale la base de son ministère, en nous donnant pour prouve do sa divinité les prodiges opérés en faveur de l'humanité souffrante. En enseignant aux maîtres et aux patrons qu'ils n'avaient pas seulement des droits, mais aussi des devoirs envers leurs serviteurs et leurs ouvriers, qu'ils c valent respecter en eux la dignité humain ne pas abuser de leurs forces et leur aceord'

D,nl,ii"invG00<^[c

ET L'àCTION SOCULE 329

une jusle rémunération de leur travail, l'Eglise n'a fait que se conlorroer aux eoseignements du MatLre. On parle beaucoup, à riieuro aeluelle, d'association. Notre siècle se vante d'en avoir le premier compris l'importance et favorisé l'essor. Gomme si le Moyen- Age, avec la glorieuse phalange de ses corporations, ne lenaii aucune place dans les annales de l'histoire ! Nous ne nions pas que notre siècle n'ait puissamment contribué à développer les associations par la bienveillance el les encouragements dont il les a entourées, mais c'est à l'IîgHse que revient la gloire de leur avoir donné naissance, et aucune association ne parviendra jamais à atteindre son idéal en dehors des principes posés par l'Eglise. Elle a ce qu'il faut pour réunir les hommes et les tenir unis; elle l'a reçu de la tradition el de l'Evangile : l'esprit "de charité, de douceur et de dévouement, l'esprit d'ordre et de discipline.

Une autre vérité non moins incontestable, c'est que l'Evangile est pour ceux qui savent le lire elle comprendre, la forme la plus pure, la plus élevée et la plus intense du socialisme sainement enteudu. • On a beau vouloir, dit ivec raison l'abbé Morrien, s'endormir et fermer les yeux à Ip, lumière, les faits et les oaroles du Maître sont plus éloquents que

D,nl,ii"invG0(><^ic

- tous les subterfuges suggérés par des intérêts contingents ou des ambitions de classes. S'il est une doctrine que Jésus ait enseignée, inculquée avec une inlassable persévérance, c'est celle de l'égalité et de la fraternité des hommes. La Providence fait lever le soleil sur les bons et les méchants. «Aimez-vous les uns les autres». «Je vous ai donné l'exemple afin que vous fassiez ce que j'ai fait». «Celui qui veut être le premier sera le dernier et celui qui est le dernier sera le premier». € Je suis venu, non pour être servi, mais pour servir ». « Malheur à vous qui imposez au peuple des fardeaux trop lourds, qui opprimez la veuve et l'orphelin » ; « l'ouvrier est digne de son salaire». On pourrait faire, avec les textes évangéliques, un riche écrin de revendications socialistes. L'Evangile, mais c'est le code idéal de»la justice sociale, et quiconque détend la justice sociale rejoint, qu'il le veuille ou non, le socialisme. Car, tous les systèmes politiques et sociologiques, quelles qu'en soient les nuances, se ramènent en somme à deux tendances primordiales :

celle qui cherche à établir parmi les hommes lo régne de la justice, et celle qui s'acharne à conserver les abus et l'antagonisme choses. Ceux qui obéissent à la première ces tendances sont avec l'Evangile ; ceux ■

D,nl,ii"invG00<^[c

s'abandonnent à la seconde ronienU'Evangile.

Seulement, l'Eglise ne s'occcupe pas uniquement de l'accroissement des biens du corps et de la fortune ; ce qu'elle cherche avant tout et par-dessus tout, c'est le perfectionnement religieux et moral do l'individu.

Elle met en pratique la recommandation de l'Evangile : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît». Elle ne dédaigne pas les remèdes hupaains, mais elle a soin de nous avertir que, pour régénérer la société, le traitement surnaturel est indispensable. Rien de plus fondé en raison. Le problème social n'est pas une question d'estomac, comme d'aucuns le prétendent, c'est une question de réforme morale. Au fur et à mesure que la démocratie gagne du terrain, se développent les conséquences que faisait prévoir d'un mot profond Emile de Laveleye : ait est coplradictoire que le^même homme soit à la fois misérable etsouverain ». Au fur et à mesure que la puis. sance du nombre pénètre du domaine politînue dans le domaine économique, au fur et "esure que l'individu, le Iravailleur voit ;roître ses droits, donc sa puissance, il atal que ses responsabilités grandissent.

T,Goo<^[c

et avec elles sa valeur mlellectuelle et morale. Or, c'est UQ autre fait qu'il est impossible de ne pas coDstaler, que le pouvoir des antiques disciplines décrotl. Il faut donc que l'individu trouve en lui-même, dans son éducation, la force de résistance que lui apportent de moins en moins les contraintes extérieures. Plus il est libre et fort, plus il doit être capable de résister aux tentations de toutes sortes. D'un discours prononcé & Londres par Ben Tillet, M. Paul Bureau, dans son livre sur la crise des temps nouveaux, a relaté le passage suivant qui nous montre à quel point on se préoccupe du relèvement moral, de l'autre côté de la Manche : « Pensez-vous, disait le leader des dockers, que si nous luttons avec l'ardeur généreuse qu'i vous connaissez, si nous faisons de tels efforts pour vous grouper, si nous livrons contre les employeurs de telles batailles, ce soit uniquement pour vous faire gagner trois ou quatre pences {30 ou 40 centimes) de plus par jour ? A quoi cela servirait-il si vous continuez à parier aux courses, à vous enivrer, à vous dégrader dans la débauche! Beau résultat de nos efforts, en vérllé ! Non. mes amis, sachez-le bien, ce que nous voulons, ce qu'il nous fa obtenir, c'est que vous vous éleviez ù ui vie meilleure, à une vie plus conforme à

D,nl,ii"invG00<^[c

ET l'action sociale 333

digoilé lie l'espèce humaine». On ne saurait mieux dire. Pour relever le peuple, il faut relever son àme. Sans .cela, toulçs les mesures législatives seraient vaines, toutes les améliorations e( lous les progrès matériels stériles. Bien plus, sans réforme morale, l'accroissement des salaires et la diminution des heures de travail tourneraient au profit de la débauche. Up socialiste belge n'hésite pas à nfflrmor que si les travailleurs Iriomphaient sans avoir accompli les évolutions morales qui sont indispensables, « leur règne serait abominable, et que le monde serait replongé dans dos souffrances, des brulalilés ot des injustices aussi grandes que celles du présent >. Le grand obstacle au progrès de l'ou- - vrier cosont les sept péchés capitaux; le joug dont il a besoin d'être affranchi c'est moins ceiut de l'usure que celui de ses propres vices -et, pour l'en délivrer, la loi ne sutOt pas, il faut la religion.

Par quelle étrange aberration dos hommes investis du pouvoir public, ayant assumé la responsabililé do conduire leurs frères, de faire régner l'ordre et l'harmonie dans la société, s'obstinent-iis à proscrire la religion et à bannir DieuderElat? Eclairés par les leçons de l'histoire, convaincus par une expérience, vieille comme le monde, qu'on n'a jamais

334 LES CATKOLIQOES DÉCADENTS

réussi à établir le règne de la liberté sans les mœurs ni les mœurs sans les croyances, pourquoi s'acharnent-ils dans cette voie, contre toute logique, contre toute raison et toute justice? Comment expliquer cet aveuglemenletcette foIiB?Eh bien! nousleproclamonshautomentet tous les hommes de bonne foi, tous ceux que n'aveuglent pas les passions politiques, les haines et les préjugés le proclament également, jamais le monden'eût plus besoin do Dieu et de l'Evangile ; jamais il ne fut plus nécessaire de rendre aux idées religieuses leur prépondérance pour réaliser le progrès social. Rien de solide, rien de durable pour une société démocratique en dehors du sentiment religieux. Plus on met la liberté sur place publique et dans la rue, plus il faut qu'au-dessus de cotte liberté, si promplo à devenir parmi nous la licence, on mette la discipline volontaire et nécessaire de l'ordre, moral, de cet ordre qui se compose non seulement de prudence politique, de prévoyance sociale, de sagesse humaine, mais de respect religieux et d'idéal divin. C'est le despotisme qui peut se passer de foi et non la liberlé. La religion est beaucoup plus nécessaire dans un gouvernement démocratique que dans monarchie absolue. Comment ta société rait-elle manquer de périr, si tandis qu

ET l'action SOCIALE' 335

lien polilique se relâche, lo lion moral ne se resserrailpasîEt que faire d'un peuple maître de lui-même, s'il n'est soumis à Dieu? Ce qui complique singulièrement la situation, ce qu rend le problèoae social difficile à résoudre, c'est que l'Eglise n'a plus sur les masses l'empire qu'elle avait autrefois, c'est que l'Evangilo est pour elles un livre à peu près inconnu, c'est que bon nombre de catholiques, en dépit des déceptions du passé, sont loin de comprendre et de pratiquer le devoir social, Leurs fautes de tactique ne sont que trop évidentes^ et lorsque la mêlée est ardente, ces fautes se payent chèrement. On dirait qu'ils ont pris à lâche de taire le jeu des adversaires. En s'eHorçant d'enchaîner l'Eglise à un parti politique, ils ont contribué à la rendre impopulaire aux yeux du peuple.

Alors que l'Eglise, plus vieille que tous les empires et que toutes les constitutions, s'est toujours fait un devoir de no s'inféoder à aucun régime, ils ont été répétant qu'il n'y avait d'acceptable pour elle que ce qu'ils appellent la monarchie chrétienne.

Par leurs bravades téméraires et leurs défis insensés, ils ont attiré sur le clergé, ec les rancunes de la démocratie, les repréilles des vainqueurs du jour. Ne voyant ur la plupart, dans le catholicisme, qu'une

330 LBS CATHOLIQUES DÉCADENTS

lorce de conservation sociale, ils ont laitservir la vérité, universelle à protéger leurs intérêts personnels, ils ont confondu les inlérêts spirituels avec les intérêts temporels.

Que de fois n'avons-nous pas entendu des ouvriers donner, sinon comme raison, du moing comme prétexte à leur hostilité contre l'Eglise que celle-ci leur apparaît uniquement comme un rempart destiné à protéger le capital! C'est une calomnie, évidemment, mais pourquoi faut-il que les apparences aient trop souvent paru la justiflerî

Une autre erreur des catholiques, et non la moins préjudiciable à la cause du bien, a été de croire qu'il fallait, sur tous les terrains, suivre une ligne de conduite diamétralement opposée à celle des adversaires. Ceux-ci prétendant tout réformer, faire table rase des institutions et dos disciplines anciennes, les catholiques, sous prétexte de maintenir l'ordre, se sont attachés à tout conserver, « à opposer partout le bloc de la tradition au bloc de la nouveauté, » selon l'expression de M. Bureau. Partant de ce principe que tout, dans les doctrines comme dans les revendications des adversaires, était faux et dangereux, ils ont été amenés à méconnaître l'utilité des n formes proposées et à no pas envisager ) question sociale avec assez d'impartialité. Li

Dinliii-invGoOt^lc

ET l'action sociale 337

lois sur le repos dominicla, sur les syndicats professionnels, sur la réduction du service militaire, sur les accidents du' travail, toutes ces mesures progressistes et bienfaisantes et beaucoup d'autres encore que les catholiques auraient dû s'efiorcer de faire aboutir par tous les-moyens en leur pouvoir, n'ont rencontré le flus souvent, dans leurs rangs, qu'indiflérenco ou hostilité. En abandonnant aux adversaires le .monopole de ces fortes et courageuses initiatives, ils ont laissé manquer sous leurs pieds le terrain social, seul point par lequel il leur eût été possible d'entrer en contact avec des hommes éloignés de leurs croyances par des préjugés, en quelque sorte indéracinables, et d'obtenir la confiance et la sympathie du monde des travailleurs. Une attitude aussi fausse, aussi maladroite, à eu pour effet de mécontenter le peuple, de l'indisposer contre nous et de nous conduire à toutes les déceptions et à tous les échecs. Nous avons été regardés par les classes laborieuses comme les champions de tous les abus, de toutes los injustices sociales, comme les ennemis de tout progrès, de toute réforme et de tdute amélioration. Tandis que nos adversaires, plus avisés, allaieutau peuple avec un programme de réformes, nous nous sommes présentés à lui les mains vides.

Quoi d'étonnant qu'il se soit détourné de nous !

Il existe un code de doctrine sociale dont los règles, si elles étaient comprises et appliquées, suffiraient à constituer la société sur la justice et sur l'amour : c'est l'Evangile. «S'il était possible, écrit un éminent sociologue, de traduire en textes législatifs l'idéal évangéliquo, on aboutirait à une société dans laquelle il n'y aurait plus ni riches, ni pauvres, ni armées, ni désirs de conquête brutale sur l'étranger, ni tribunaux, ni gendarmes, ni prisons, c'est-à-dire un régime exactement opposé à celui qu'on reproche à la Bonne Nouvelle de contribuer à maintenir, et également opposé au régime dans lequel nous enfonce davantage chaque jour le matérialisme athée. » Pourquoi les catholiques n'ont-ils pas fait de l'Evangile leur programme social? Pourquoi ne se sont-ils pas pénétrés de ses enseignements jusqu'à les mettre en pratique? Finiront-ils du moins par comprendre de quel côté ils doivent désormais orienter leur marche? Cette orientation, d'ordinaire si difficile à trouver, brille à It yeux d'un éclat incomparable. Si le moi doit être sauvé, il ne le sera que par un

,i-,>in,Goo<^[c

tour sincère à l'Erangile et aux principes de l'Evangile.

On peut dire que c'est pour le pays une question de vie ou de mort. Vainement, nous nous obstinerions à chercher le salut dans des expédients, dans les combinaisons de la politique ou dans les ruses et les habiletés de la diplomatie. L'expérience a parlé. Nos combinaisons se sont effondrées les unes après les autres, comme des châteaux de cartes, ne laissant après elles que tristesses et désillusions. Nous nous réveillons aujourd'hui le front meurtri, le cœur élreint, le noir dans l'âme, en constatant l'impuissance et la stérilité des efforts de nos prétendus sauveurs.

Le salut, c'est l'Evangile librement accepté et pratiqué, l'Evangile traduit en actes dans la vie publique et privée. C'est en appliquant ses maximes, si admirablement adaptées aux tendances progressistes et aux nécessités du moment, que nous deviendrons les meilleurs citoyens do la cité moderne, que nous réussirons à dissiper les préjugés, à inspirer confiance au pays et à lui prouver que nous la méritons. Si le peuple s'est écarté de nous, c'est parce que la mentalité de la plupart des catholiques n'avait rien de conforme à la doctrine évangélique. Il no nous a pas reproché d'être chrétiens, mais plutôt de ne l'être pas

340 LBS CATHOLIQUES DÉCADENTS

assez. S'il avait trouvé dans les hommes de foi les meilleurs artisans de la justice et des réformes sociales, pensez-vous qu'il aurait si promptement iait crédit aux charlatans de, la politique î En voyant la facilité avec laquelle des intrigants, par la simple mise en scène d'un faux dévouement, ont pu capter la confiance de la multitude, on ne peut s'empêcher de penser que cette confiance aurait été d'ellemême aux hommes sincères qui auraient apporté une énergie et une audace semblables à l'exercice d'un dévouement plus vrai. Les meneurs qui prêchent aujourd'hui la guerre sociale, n'ont réussi que parce qu'ils ont été les seuls à so présenter aux travailleurs, fatigués d'injustice, comme les porte- voix authentiques de leurs doléances et de leurs justes revendications.

Mais, comment les catholiques arriverontils à prouver la force vitale de l'Evangile, sa puissance de rénovation et de transformation sociale, sa réserve inépuisable de vaillance et d'énergie ? En vivant le christianisme social, en se conformant aux prescriptions do la loi morale, en s'efforçant d'acquérir les , capacités requises parles institutions démocratiques, et en mettant au service de la collectivité un dévouement, une volonté cou-

D,nl,ii"invG00<^[C

ET l'action sociale 341

rageuse qu'aucune peine, aucune attente, ■ aucune défaite ne puisse rebuter. Alors, la foule croira facilement à la vérité d'une doctrine dont les manifestations extérieures seront autant de bienfaits. On juge l'arbre par ses fruits. Portons de bons fruits, donnons à la société les fruits du grand arbre de l'Evangile. On nous jugera bons, nous et notre doctrine.

Que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous sommes en démocratie et nous y resterons ; il importe donc de s'habituer à la regarder bien en face, de n'avoir peur ni du mot ni de la chose, de vivre avec elle et pour elle. De notre temps, ce ne sont ni les cénacles, ni les académies, ni les cercles, quelle que soit leur influence, bonne ou mauvaise, qui disposent du pouvoir, c'est le peuple qui est juge et maître, et tout ce qui ne s'appuie pas sur le peuple est vain et caduc. C'est devant lui qu'il faut porter la cause de l'Eglise et la gagner. Pour cela, il est de toute nécessilé que nous nous donnions à nous-mêmes une âme vraiment démocratique. 11 faut être peuple par ces mâles ît solides vertus, par cette franchise de paroles et d'attitude, par cette sincérité de convictions qui échauffent les cœurs, entraînent les volontés et réveillent l'enthousiasme dans

342 LBB CATHOLIQUES DÉCADENTS

les âmes. Il faut être peuple par ce sentiment de fraternité qui nous rend sensibles à tout ce qui intéresse nos frères, qui nous fait frémir do leur frémissements et soulïrir de leurs soulïrances. « Pour composer noire bonheur, nous devons y faire entrer celui do nos frères », chercher par une solidarité bien comprise à procurer aux autres, tout en ciiorchant à nous le procurer à nous-mêmes, plus de bien-être, plus de réconfort et de bonheur.

Il y a deux manières d'aimer le peuple et do le servir. On l'aime pour l'assister ou on l'îiime pour le grandir et l'aider à se passer d'assistance, on l'aime en supérieur, en monsieur bien élevé, à l'ancienne mode aristocralique, ou on l'aime en frère, c'est-à-dire tout simplement en chrélien. On le traite comme un enfant incapable de se suffire, de se gouverner par lui-même, ayant besoin d'être ienu en tutelle, ou on le traite do plain-pied, on vrai démocrate qui ne croit pas faire une grâce au peuple, mais lui rendre ce qui lui est dû. On a reproché, à juste titre, à certains catholiques de traiter le peuple de loin et de haut, il'une façon humiliante, et de no toujours l'aimer en chrétiens. C'est vrai qi. aident les pauvres â vivre, qu'ils saver' l'occasion, faire généreusement l'aumt

ET l'action SOCtALE 343

mais ce n'est là qu'une partie du devoir social, et pas toujours la plus méritoire. 11 faut de plus aider les humbles et les petits à s'élever. La démocratie, au point de vue social, est une élévation de tous, mais particulièrement des plus humbles et des plus petits, dans l'ordre intellectuel et moral, comme dans l'ordre matériel. C'est bien de s'employer à secourir les malheureux et les abandonnés, do multiplier autour de soi les œuvreg d'as- " sistance, les entreprises charitables de toute nature, mais cela ne suffit pas. Donner aux pauvres qu'on rencontre, ce n'est souvent qu'un eiïct de la sensibilité. Créer un lit d'hôpital au détriment de ses héritiers, c'est un acte de bonne volonté posthume, ouvrir un asile, distribuer du pain et des soupes, c'est un acte de charité. Mais après? Quand vous aurez recueilli quelques petits, réchauffé et soutenu quelques vieux, est-ce qu'elle ne sera pas toujours là la terrible question sociale, Messieurs les heureux du monde, qui n'êtes pas plus méchants que d'autres, mais que le contact journalier de la misère a blasés et que la desséchante facilité du bonheur condamne à la pitié intermittente, à la charité d'apparat; Kst-ce que l'aumône (ombéo de vos mains aura pour résultat de promouvoir le progrès des classes laborieuses, de calmer

les passions déchaînées, de faire disparaître les injustices el les abus, les divisions et les haines, d'assurer le ïonctionnement régulier de la vie sociale î La masse des travailleurs n'est pas à l'hôpital, elle ne relève pas de la charité publique ou privée, elle n'a que faire de la commisération ou de la pitié, qu'on donne aux vaincus de la vie, elle veut la justice, elle réclame ses droits, le droit, pour l'ouvrier de vivre en travaillant, le droit de sauvegarder la vie de famille à son foyer, la sécurité de sa vieillesse, la légitime représentation de ses intérêts professionnels, le droit de faire respecter sa dignité morale.

Elle veut que la société, par une répartition plus équitable des charges et des responsabilités, par des réformes appropriées à ses besoins, lui rende la vie moins dure, la lutte moins inégale et prépare un état social où régneront plus do justice et de véritable fraternité.

Travaillez à l'établissement de ce règne, vous tous à qui les avantages de la fortune imposent'de grands devoirs et de graves responsabilités. Souvenez-vous qu'on n'est pas quilte envers ses compagnons d'humanité quand on a payé ses impôts et pris toutes les précautions à l'égard du Code. Soyez les amis de tous ceux qui souffrent d'une iné

ET l'action SOCIAtE 345

d'un abus, d'une oppression. Que le peuple vous trouve toujours au premier rang de ses avocats utiles, de ses défenseurs fidèles.

Parlez de droits avérés, mais parlez aussi de devoirs, c'est nécessaire. Fouillez les plaies sociales et mettez tout en œuvre pour les guérir. Luttez par la parole et par l'exemple pour la production de bonnes lois et pour leur mise en vigueur.

Cela vaut mieux que toute la politique, ou plutôt c'est la politique la plus noble et la plus efficace, celle qui passe par le cœur pour monter au cerveau, celte qui saisit et satisfait tout l'être, dans la plénitude de son intelligence et de ses sentiments, qui rassure les profonds instincts de la race, qui réveille et ennoblit ses aspirations, qui^ le lait meilleur enfin, plus fervent dans le bien, plus fier dans la soulïrance, moins égoïste dans la mêlée sociale, plus patient dans l'attente de la justice dont il ne faut jamais désespérer.

Ne criez pas que la tâche est trop compliquée, trop ardue et le problème insoluble.

Vous n'êtes pas tenus de résoudre la question sociale d'ici à demain, vous ôtes tenus de commencer, de vous mettre à l'œuvre sans perdre de temps. On ne vous demandé pas de construire la cité de Dieu, on vous demande de faire ce qui dépend de vous, d'être

D,nl,ii"invG00<^[c

346 LES CiLTHOLIQUEg CÊCADBNT8

dés hommes de bonne volonté et de contribuer par votre efiort personnel à. remédier auxmaux qui affligent tant de vies humaines, à obtenir une amélioration sociale, une jouissance plus paisible et plus équitable des biens de ce monde. ■« Quand on est vraiment un homme, disait un jour Ollé-Laprune, on n'use pas ses forces dans des plans d'universoUc réforme. On mot la main à l'œuvre là où l'on est, dans sa sphère, dans son coin, dans son village. On fait ce qui est à faire, on dit ce qui est à dire, on réforme, on améliore ce qu'on peut; on éclaire, on encourage qui l'on coudoie, on dénonce le mal, on signale cet abus, on remédie à cette misère, on apprend aux gens à user de ce droit, on leur rappelle ce devoir civique. Notre rôle est celui-là, et il est assez beau pour que nous nous y attachions. •»

Après avoir constaté que nous subissons une crise sociale très grave, nous n'hésitons pas à affirmer, en terminant, que cette crise n'est pas une fin mais une lièvre de croissance, qu'elle n'est pas un travail de dissolution, mais un travail de formation, préparât d'un avenir meilleur. Une grande nat comme la France restera-t-elle éternellem

D,nl,ii"invG00<^[c

Page 1