LE PROGRES DES IDEES NOUVELLES
L'action (le Léon XIIL — Une conférouce de ^b' Ireland. — La vie du P. Uecker et une introduction de ]\L labbi'' André, prêtre de Saint-Sulpice. — Conclusion.
Ou a longtemps reproché aux catholiques et au clergé de ne pas être très favorables aux idées que j'ai exposées dans le cours d-e ce livre : idées de tolérance, de dévouement à la démocratie et aux institutions politiques libres. Je ne veux pas examiner si ces reproches étaient fondés, mais il est certain qu'ils ne le seraient plus aujourd'hui, car ces idées ont fait beaucoup de chemin en peu de temps : il est facile de
suivre la trace de leur marche asceudaute. Je me coutente de signaler quelques faits qui sont comme les diverses phases de cette évolution, due à la sagesse et à l'intelliiJ^ence de Léon XIII :
« Il y a comme un piintemps dans la vie de TEglise. Le réveil est partout. Depuis que Léon XIII a parh'' au siècle, cette Eglise, que la science voulait reléguer dans le musée des grandes choses mortes, reprend sa course féconde et sollicite l'attention universelle. Le parti chrétien des réformes sociales, guidé par Rome, a pris le premier rang parmi ces causes de renaissance et d'irrésistible ascendant. Avec une prescience impeccable des besoins et des devoirs actuels, Léon XIII a placé les forces religieuses au cœur des questions sociales, qui ïnarquent notre époque d'un trait distinctif. . .
« Au moment où la démocratie « coule à plein bords », au moment où elle est la base et le sommet de l'ordre social, où elle est
comme la religion politique de rhumauité, rÉglise eomlamuerait la démocratie! La papauté se mettrait eu conflit avec toute Tatmosphère du siècle ! Elle attirerait sur TEpouse du Christ toutes les malédictions et toutes les hostilités du monde ! Combien la papauté comprend mieux sa mission!...
(( Qu'on nous dise que nous ne comprenons pas rintérêt du pays et du temps : soit. On discutera là-dessus. Mais qu'on ne vienne donc plus, au nom de Dieu et de sa loi, nous défendre de servir « le Père qui est aux cieux » avec les méthodes qui nous semblent le mieux adaptées aux droits et aux int(''rôts fondamentaux du catholicisme. II serait temps, croyons-nous, de faire cesser ces lamentables et périlleuses équivoques (1). »
Aux yeux de tout catholique sincère, éclairé et docile aux instructions du Souve-
(1) L'Univers du 25 août 1897.
raiii Pontife, Léon XIII a fait cesser « ces lamentables et périlleuses équivoques »,
Ce grand Pape que l'histoire placera à côté des Grégoire VII et des Innocent III, de ces Pontifes qui furent la plus haute personnification de leurs temps, a compris les immenses services que la liberté politique pouvait rendre à l'Eglise. Avec l'intuition du génie, il a vu se lever l'aube des temps nouveaux, il a vu que le monde marchait dans des voies nouvelles, et, fidèle à l'antique tradition en vertu de laquelle l'Eglise ne reste jamais en arrière, il a signalé les transformations sociales et politiques qui agitent les peuples.
Dans son Encyclique sur la condition des ouvriers, il a posé les principes de justice et de charité, en dehors desquels le mouvement social ne peut aboutir qu'au désordre, aux bouleversements et à la ruine.
D'autre part, en engageant les catholiques français à accepter sans arrière-pensée
le gouvcriicmciit que le Pays s'est donné, il l(Hir il fait comprendre tous les biens qu'ils pouvaient attendre de la liberté : car, en principe et dans son essence, la République est un gouvernement de liberté pour tous. En engageant les catholiques à lutter, sur le terrain constitutionnel, contre les lois dont ils ont à se plaindre, il leur a appris à se servir des armes que leur donnent les institutions libérales.
Déjà, en 1878, Léon XIII avait donné aux catholiques belges des conseils de prudence et de modération qu'il ne sera pas inutile de rappeler ici.
Quelques catholiques belges, dont le zèle était plus ardent qu'éclairé, commettaient l'imprudence de réclamer des modifications dans la Constitution de leur pays. Le pape blâma leur attitude et leur rappela le respect dû à la Constitution : « C'est un pacte, dit-il, il faut qu'il soit loyalement observé, et, puisqu'il a donné aux Belges un
demi-siècle de paix, je ne vois pas les raisons pour y apporter des changements, ou même pour les désirer... Les oeuvres des hommes ne sont pas parfaites; le mal se trouve à côté du bien, l'erreur à côté de la vérité. Il en est ainsi de la Constitution belge : elle consacre quelques principes que je ne saurais approuver comme pape; mais la situation du catholicisme en Belgique, après une expérience d'un demi-siècle, démontre que, dans l'état actuel de la société moderne, le système de liberté établi dans ce pays est le plus favorable à l'Eglise. Les catholiques belges doivent non seulement s'abstenir d'attaquer cette Constitution, mais ils doivent la défendre (1) . »
Le rôle et les intentions de Léon XIII ont pu être méconnus : comme tout ce qui dépasse le niveau d'une politique étroite et obstinée, ils ont fait murmurer ceux dont le
(1) Voir, Le clergé et les temps nouveaux, par 31. l'abbé Méric, ch. vi.
regard est incapable d'eutrevoir Tavenir, mais, quand les passions seront apaisées, quand les peuples auront secoué les préjugés qui retardent encore l'épanouissement de la vraie liberté, on rendra pleine justice à ce grand Pontife, qui, avec une sagesse consommée, a préparé les gloires futures et les triomphes de TEglise. Il a scellé la réconciliation entre les trois forces appelées à conquérir le monde : le catholicisme, la démocratie et la liberté. Son nom rayonnera alors d'un incomparable éclat, il apparaîtra comme un phare sur les plus hauts sommets de l'histoire de l'Eglise, et, tandis que les catholiques fidèles béniront sa mémoire, la voix des détracteurs arrivera à peine à l'oreille de la postérité.
Il est facile de constater que, dès maintenant, les directions pontificales sont acceptées par la grande majorité du clergé et des catholiques français : nous sommes bien loin des polémiques passionnées et re-
teiitissante soulevées par le toast célèbre du Cardinal Lavigerie.
Le 18 juin 1892, M^' Ireland, archevêque de Saint-Paul fit dans la salle de la Société de géographie à Paris, une conférence sur la situation du catholicisme aux Etats-Unis. Les prêtres, très nombreux dans Fauditoire, ne ménagèrent pas leurs applaudissements, et le journal catholique par excellence, VUnivers^ reproduisit in extenso le discours de l'éloquent orateur. Que disait donc l'archevêque de Saint-Paul ?
« Jusqu'ici, quand je venais en Europe, je m'entendais qualifier d'évêque tant soit peu dangereux, parce que j'étais un évêque démocrate, un évêque républicain; on me prenait presque pour un hérétique. On disait peut-être : Ces idées vont bien làbas, mais c'est parce que les Américains ne sont pas encore bien civilisés. Je n'osais presque rien dire, ou, du moins, je n'aurais pas eu les fières paroles d'aujourd'hui pour
faire épanouir les pensées de mon âme. » Quelles étaient « les fières paroles » qui soulevaient Fenthousiasme de cet auditoire de prêtres et de catholiques convaincus?
« La démocratie américaine comprend la valeur de la liberté individuelle. La décentralisation est aussi forte que possible. Chaque état de l'Union a son autonomie. Chaque comté de l'Etat a ses libertés, chaque municipalité, chaque village du comté a ses libertés fort étendues, et nous tâchons de laisser à chaque individu autant de liberté que possible, autant que le permet la sauvegarde de la sécurité de l'Etat. « Nous ne sommes pas tous d'accord, ni sur les idées religieuses, ni sur les idées sociales, ni sur beaucoup d'autres terrains. Mais, à force de nous connaître et d'aimer la liberté, nous prenons pour règle de donner aux autres ce que nous voulons pour nous-mêmes. Nous ne nous servons jamais de la loi pour faire la propagande de nos
propres idées. Nous respectons toujours les autres, parce que nous voulons être respectés nous-mêmes. » Ce ne sont pas là seulement de fières paroles, c'est tout un programme qui, s'il était compris et appliqué en France, inaugurerait le règne de la paix dans la liberté et par la liberté.
L'archevêque de Saint-Paul disait encore : « Quelle est la situation de l'Eglise dans les Etats-Unis? C'est l'Eglise libre dans un Etat libre. Et elle se trouve très bien dans sa liberté... nous vivons en paix civilement avec tous ceux qui ont d'autres croyances, car, sous le droit commun, pour avoir nos droits, il faut accorder ces droits aux autres... Nous prouvons par nos paroles et par nos actions que nous sommes patriotes parmi les patriotes. Notre cœur bat toujours pour la République des Etats-Unis. Notre langue est toujours éloquente quand il s'agit de chanter ses louanares. »
Il faudrait citer tout ce discours, si sou-
vent inlciioiupu p;ir les applaudissements (le raiiditoire; on y sent palpiter une âme dévouée à TEglise, à la Patrie, à la liberté; et l'accueil qu'il reçut en France est un des signes les plus consolants de notre temps (1). Il n'est pas le seul.
On a traduit en français la vie du P. Hecker, fondateur des Paulistes américains. Les idées hardies de ce saint prêtre, vrai modèle de l'apôtre dans les temps modernes, auraient peut-être un peu surpris, il y y a quelques années encore, les esprits pour lesquels la routine est la sauvegarde de l'orthodoxie, mais aujourd'hui ce livre a été lu avec fruit, et personne n'a songé à taxer de témérité les vues neuves et le zèle éclairé du prêtre américain.
Son Eminence le Cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, vient de publier un
(1) Il a été publié, avec d'autres conférences de IMs"' Ireland, par M. l'abbé Klein dans le très intéressant volume : VÉglise et le siècle. Paris, Victor LecoftVe.
livre, l'Ambassadeur du Christ, destiné à la formation des prêtres de son diocèse. M. l'abbé André, prêtre de la congrégation de Saint-Sulpice, en a fait une traduction, afin de répandre, dans les séminaires de France, les enseignements et Tesprit du Cardinal américain. Or « le vénérable prélat est Américain de cœur; il aime passionnément son pays et ses concitoyens; la Constitution des Etats-Unis a toutes ses sympathies; il est respectueux des lois et des institutions qui en sont le développement ; et il se félicite de l'heureuse liberté que possède l'Eglise d'Amérique (1) ».
M. l'abbé André a publié en tête de son travail une introduction qui révèle l'état des esprits dans le clergé français contemporain : « Plus on connaît l'histoire de l'Eglise dans la grande République chrétienne des Etats-Unis, dit-il, et plus on s'en éprend.
(1) Lettre de JL l'abbé Branchereau, supérieur du grand Séminaire d'OrltJans, au traducteur.
Et c'est ajuste titre. Rien n';i manqué à sa gloire dans le passé : ni le nnM'veilleiix épanouissement de sa force, ni les mille épreuves qui ont suscité des héros, ni les terribles persécutions qui ont créé des martyrs. Rien non plus, aujourd'hui, ne Tcmpéclie de concevoir pour l'avenir de consolantes et glorieuses espérances. La liberté vraie lui est loyalement accordée ; la jeunesse, avec toutes ses ardeurs et ses enthousiasmes, circule en elle, pour ainsi dire, comme une sève féconde, et la pousse à toutes les grandes et puissantes initiatives ; les sympathies du monde entier, les encouragements de l'illustre Pontife Léon XIII, elle les possède sans restriction.
« Elle jouit d'une entente cordiale avec l'autorité civile qui la respecte; elle est fière de son union intime avec le peuple qui l'aime et l'écoute; indépendante de tout joug gouvernemental, elle sent en ellemême cette noble virilité qui crée des résis-
tances efficaces à tous les envahissements illégitimes de son domaine.
« On ne peut le nier : vers elle se tournent, à l'heure présente, les regards des catholiques de l'Europe. Au milieu de nos épreuves, nous aimons à aller chercher, au delà de l'océan, quelque exemple de vie religieuse, libre de toute entrave et féconde en influences sociales. »
Oui, les regards des catholiques d'Europe se tournent avec admiration vers l'Eglise des Etats-Unis pour apprendre d'elle ce que peut la liberté au service de la plus grande, de la plus noble cause. Nous étions portés à croire que l'Eglise serait réduite à l'impuissance si elle n'était pas soutenue par le glaive du pouvoir civil ; l'expérience des catholiques américains nous enseigne que la liberté lui suffit, et que les institutions politiques libres sont infiniment plus favorables à son épanouissement que la protection souvent compromettante du pouvoir.
M. Talibé André qui a vécu longtemps aux Etats-Unis sVst laissé séduire par le spectacle qu'il avait sous les yeux; il a eu grandement raison de vouloir communiquer son émotion aux catholiques de France et il a tenu à leur rappeler le grand exemple de tolérance que donnèrent les premiers catholiques américains : « Mus par un esprit de charité chrétienne, dit-il, les catholiques du Maryland ne craignirent pas de donner l'hospitalité aux puritains persécutés de Virginie. Bientôt la province Marylanaise se peupla de colons appartenant à plusieurs confessions religieuses, il fallait donc un modus vwendî sage et pratique. Obliger à un culte unique en de pareilles circonstances eût été un plus grand mal que la tolérance d'une religion fausse. Lord Baltimore le comprit. A lui appartient l'honneur, xlans ces temps troublés, alors que l'Angleterre, depuis un siècle, se baignait dans le sang des perse-
entions, d'avoir proclamé, dans son Etat, la liberté civile et religieuse, et de l'avoir loyalement pratiquée. L'Eglise américaine, on peut le dire, est née et a été bercée dans la liberté. C'est elle qui, sur cet immense continent, en a fait profession la première et en a donné le noble exemple. »
Quand on songe que ces pages sont écrites par un membre de la Congrégation de Saint-Sulpice si pieuse, si régulière, si modeste, si dévouée, si fidèle à la tradition et à la coutume, et qu'elles sont lues dans les maisons où se forme le clergé français, n'ai-je pas raison de dire que les idées nouvelles sont en progrès? Elles ne s'arrêteront pas, parce qu'elles sont justes et vraies : d'elles dépend l'avenir de l'Église, c'est par elles que l'Eglise aura droit de cité dans les sociétés modernes.
Les préjugés s'évanouiront d'eux-mêmes, quand on saura que les catholiques invo-
qiiont cet article de la Déclaration des droits de Thomme : « Nul ne pourra être inquiété pour ses opinions, même religieuses^ pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public. » Cet article est la condamnation formelle de la politique radicale et des mesures oppressives que prennent parfois certains opportunistes dans la vaine espérance de se faire pardonner, par les radicaux, leur modération relative. Quiconque méconnaît le sens et la portée de cet article n'a pas le droit de se réclamer de la Déclaration des droits de l'homme, dont un journal, le Radical , disait naguère : « Elle est l'évangile des sociétés modernes. » Si elle est votre évangile, ne biffez pas le dogme le plus important de votre credo et n'inquiétez plus les citoyens pour leurs opinions, même religieuses.
Pour nous, fidèles à l'Evangile du Christ, nous puisons dans la méditation de ses enseignements la charité qui se transforme
en tolérance, et l'amour de la justice qui protestera toujours contre la violation du droit. Mais pourquoi nous traiter en suspects, pourquoi essayer de faire revivre les luttes fratricides puisque notre programme se résume en cette devise qui devrait vous être aussi chère qu'à nous : la liberté pour tous !
« Les despotes eux-mêmes, dit M. de Tocqueville, ne nient pas que la liberté ne soit excellente, seulement ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont tout à fait indignes. Aussi ce n'est pas sur Fopinion qu'on doit avoir de la liberté qu'on diffère, mais sur l'estime plus ou moins grande qu'on fait des hommes (1). » Or notre Evangile, à nous, nous enseigne, non seulement à estimer les hommes, mais à les aimer et à désirer pour eux par consé-
(1) L'ancien régime et la révolution; introduction.
qiioiit ce qiu' nous levcMidiqiions pour noiismênios. Le despotisme, quelle que soit sa forme, suppose un profond mépris pour la nature humaine, il traite, en enfants incapables de se conduire, des hommes que le Christ a émancipés. Mais le christianisme a une trop haute idée de la dignité de riiomme pour en faire un esclave; il Ta appelé à la liberté religieuse et civile, dont la liberté politique est le plus ferme appui.
Il se forme en France, en ce moment, une vaste coalition en faveur de la liberté menacée parle radicalisme et le socialisme. Les hommes qui sont à la tête de ce mouvement ne partagent peut-être pas tous nos convictions religieuses, qu'importe? Les catholiques doivent s'unir à eux car, aujour- <rhui, quiconque travaille pour la liberté, travaille pour l'Eglise, qui, humainement parlant, ne peut triompher que par la. liberté- Si les catholiques en sont bien
convaincus; si, quand la France sera appelée bientôt à se prononcer entre la politique radicale et la politique modérée, les catholiques marchent avec les amis de la liberté, les pages que l'on vient de lire n'auront peut-être pas été inutiles à la cause de Dieu et de la Patrie.
Pagea.
Al'PROUATION DK l/oitriUK VII
AVANT-PROI'US 1\