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LA SEPARATION DE L EGLISE ET DE L ETAT

Sentiments de Napoléon et de Henri IV sur la paix religieuse. — Même au point de vue politique, l'État ne peut pas considérer l'Église comme une quanlilc négligeable. — Ce que veulent les partisans de la S('paration. — Le livre de M. ^lingbetti : VÉtaL el l'Église. — L'esprit nouveau.

Le Premier Consul était au faîte des grandeurs et de la gloire, il venait de signer le concordat et la paix d'Amiens : l'exercice du pouvoir absolu n'avait pas encore obscurci son génie politique. Le Corps législatif proposa de lui envoyer une députation de vingt-cinq membres pour le féliciter à l'occasion de la paix générale;

mais il ne devait pas être fait allusion au concordat.

Ladéputation fut présentée le 6 avril 1802 et le président s'exprima en ces termes :

« Citoyen consul, le premier besoin du Peuple Français attaqué par l'Europe était la victoire, et vous avez vaincu. Son vœu le plus cher après la victoire était la paix, et vous la lui avez donnée. Que de gloire pour le passé , que d'espérance pour l'avenir! Et tout cela est votre ouvrage! Jouissez de l'éclat et du bonheur que la République vous doit! » Le président terminait cette harangue par l'expression de la reconnaissance nationale, mais, pas un mot du concordat. Le Premier Consul voulut donner une leçon à ces politiques qui ne savaient pas reconnaître l'inestimable bienfait de la paix religieuse; il affecta de ne parler que du concordat et prononça ces paroles que devraient méditer les hommes d'Etat de tous les temps et de

tous los |)avs : « Je vous l'ciucrcie dos sentiments que vous m'exprimez. Votre session commence par ropcration la plus importantes de toutes, celle qui a pour but l'apaisement des querelles religieuses. La France entière sollicite la fin de ces déplorables querelles et le rétablissement des autels, j'espère que dans votre vote vous serez unanimes comme elle. La France verra avec une vive joie que ses législateurs ont voté la paix des consciences, la paix des familles, cent fois plus importante pour le bonheur des peuples que celle à l'occasion de laquelle vous venez féliciter le gouvernement (l). »

Ce grand homme jugeait donc que la paix religieuse était cent fois plus importante que la paix étrangère, pourtant si glorieuse, qu'il venait de conclui-e.

Une remarque qui s'impose à tous les

(1) Voir 31. Thiers, Histoire du Consulat cl de l'Empire, t. III, 1. XIV.

cœurs patriotes, c'est que les deux plus grands monarques qui ont gouverné la France ont estimé, au plus haut prix, la paix religieuse : « Nous avons tous assez fait et souffert de mal , disait Henri IV. Nous avons été quatre ans ivres, insensés, furieux. N'est-ce pas assez? Dieu ne nous a-t-il pas asez frappés les uns les autres pour nous faire revenir de notre endormissement, pour nous rendre sages à la fin et pour apaiser nos furies. » Il écrivait aux Etats-Généraux de 1589 : « Notre Etat est extrêmement malade , chacun le voit. Quel remède? Nul autre que la paix. C'est la paix qu'il faut demander à Dieu pour le seul remède de ce royaume, pour sa seule guérison; qui en cherche d'autres, au lieu de le guérir, le veut empoisonner. » On sait qu'il s'agit ici de la paix religieuse que le Béarnais obtint enfin par la publication de l'édit de Nantes. Ce fut la préoccupation constante de toute sa vie ; il marcha vers ce

but élevé uvcm- uiio t'oiistance qui ne se démentit jamais, et il u(> se laissa pas arrêter par les attaques dout il fut l'objet : « Si pour les ealomnies on coupait toutes les langues, (lisait-il, il y aurait bien des muets. J'ai été de deux religions, et tout ce que je faisais étant huguenot, on disait que c'était pour eux; et maintenant que je suis catholique, ce que je fais pour la religion, on dit que c'est que je suis Jésuite. Je passe par-dessus tout cela, et m'arrête au bien pour ce qu'il est bien (1). »

On voit que l'accusation de cléricalisme n'est pas nouvelle; mais un homme d'Etat (( passe par-dessus tout cela et s'arrête au bien parce qu'il est bien. »

Il est aujourd'hui en France des hommes que l'on ne peut en rien comparer ni à Napoléon ni à Henri IV et qui s'efforcent de rallumer les querelles religieuses. Ils croient

(1) Voir Henri IV el sa politique, par M. Charles de Lacombe.

réussir en prônant la séparation de l'Eglise et de FEtat, car ils espèrent que ces malheureuses divisions sortiront du changement introduit dans les rapports actuels entre FÉglise et l'Etat. 11 est donc nécessaire de regarder de près, pour savoir ce qui se cache sous cette formule : la séparation de l Eglise et de l'Etat.

Que l'on me permette d'abord de répondre à une objection. On peut me dire : vous n'avez pas caché votre admiration pour la situation de l'Eglise aux Etats-Unis, vous serez donc en contradiction avec vousmême, si vous ne vous prononcez pas pour la séparation telle qu'elle existe en Amérique.

Je réponds que ce qui fait la prospérité de l'Église aux États-Unis, c'est, après la liberté générale dont jouissent tous les citoyens, la séparation de l'Eglise et de la politique, ce qui est bien différent de la séparation de l'Église et de l'État. Ce qui a causé,

on France, tant do (Ic'ceptions et de mal- I leurs, c'est d'avoir permis qu'on inféodât l'Eglise à un parti; les Américains ont eu la sagesse d'éviter cette faute. Ils sont divisés en démocrates et en républicains, mais jamais les catholiques n'ont songé à faire interv(Miir l'Eglise pour on contre les répu- Itlicains ou les démocrates. Si, par impossible, la liberté disparaissait du sol américain, et si les catholiques prenaient fait et cause pour un parti vaincu, leur situation serait aussi précaire qu'elle est florissante maintenant.

De plus, aux Etats-Unis, la séparation n'implique pas l'hostilité : nous avons vu en effet (|ue les Américains sont profondément respectueux de l'idée religieuse.

Malheureusement il n'en est pas ainsi eu France; aussi, à ce point de vue, la situation n'est pas la même. C'est donc avec une grande sagesse que Léon XIII, après avoir rendu un éclatant hommag-e à l'Église

(les Etats-Unis, ajoute : « On ne doit pas conclure de là qu'il faut prendre exemple sur l'Amérique, comme offrant à rÉglise les meilleures conditions d'existence, qu'il est partout licite et avantageux que les intérêts de l'Etat et de l'Eglise soient distincts et séparés comme en Amérique (1). »

En France, pour les partisans de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'Eglise est une quantité négligeable dont l'Etat n'a pas à s'occuper : l'Etat doit vivre et agir comme si l'Eglise n'existait pas.

Or est-il admissible, même au point de vue politique, que l'Etat se désintéresse complètement d'une Religion qu'on avoue être celle de la grande majorité des Français? Quand on sait combien sont profondes et facilement irritables les convictions religieuses, combien il est facile de provoquer des malaises et des troubles, si on

(1) Lettres aux Archevêques et Évèqucs des États-Unis, 6 janvier 1895.

froisse les sentiments les plus respectables (le Tànie humaine, on ne traite pas, comme si elle n'existait pas, la Religion de la majorité des Français. Ce serait une politique bien aveugle et bien imprudente.

Au point de vue religieux, la question est eneore plus haute et plus claire : « Comme donc la société civile a été établie pour Futilité de tous, dit Léon XIII, elle doit, en favorisant la prospérité publique, pourvoir au bien des citoyens de façon non seulement à ne mettre aucun obstacle, mais à assurer toutes les facilités possibles à la poursuite et à l'acquisition de ce bien suprême et immuable , auquel ils aspirent eux-mêmes. La première de toutes consiste à faire respecter la sainte et inviolable observance de la religion, dont les devoirs unissent l'homme à Dieu (1). »

En vertu de ce principe incontestable,

(1) Encyclique Immorlale Dei, numéro 16.

tout citoyen a droit au respect de ses convictions religieuses et à leur libre manifestation et l'Etat a le devoir de le protéger dans Texercice de cette liberté. Il ne peut donc pas vivre comme si la Religion n'existait pas. Hé quoi! l'Etat a le devoir de faire respecter mon honneur, ma réputation et ma propriété, et il s'affranchirait de toute obligation quand il s'agit de ma Religion ! Si je ne suis pas assez riche pour me bâtir un temple, l'Etat doit m'en donner un; mais quand même j'aurais l'argent nécessaire, l'Etat doit en faire les frais, car le citoyen est non seulement une créature intelligente, il est aussi, je l'ai prouvé, un être religieux. Or l'Etat ne peut pas scinder, pour ainsi dire, l'âme du citoyen, s'occuper de son intelligence, de sa propriété, de son honneur et ne rien faire pour sa religion.

En principe, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, telle que l'entendent nos adversaires, est donc une méconnaissance

des (lioils du citoyen et des devoirs de rÉtat.

« De quoi vous plai«j;iiez-vous, me dit-oii? Nous voulons la séparation de TEglise et de rÉtat pour donner à l'Eglise plus de liberté et cette perspective n'a pas de quoi vous déplaire. »

Je me défie de ces avances : non, ce n'est pas pour donner à l'Eglise plus de Ifberté que vous voulez la séparer de l'Etat, c'est pour l'isoler et l'asservir. Si nous étions assez naïfs pour tomber dans le piège; après avoir désarmé l'Eglise, vous lui refuseriez la première de toutes les libertés, la liberté de vivre, et votre liberté serait une des formes perfectionnées du régalisme, de l'oppression de l'Eglise par l'Etat. Ceux d'entre vous qui sont sincères l'avouent sans façon (1). Oui, c'est là, au fond, ce que veulent aujour-

(1) Voir M. Éniilo Ollivier, VÉfjlise et l'Élut au concile du Valua7i, cii. ii, Z ^^

LES CATIIOLIOtES. 15

d'hui les partisans de la séparation (1).

Pour quelques-uns la séparation de l'Église et de l'Etat n'est que la suppression du budget des cultes.

Le budget des cultes est une indemnité et une dette nationale; un grand pays comme la France ne peut pas manquer à des engagements aussi solennels; mais, quand même la Religion ne serait considérée que comme un service public, ses ministres ont droit à une rétribution. La grande erreur est de croire que la Religion est un objet de luxe auquel on peut, sans inconvénient, accorder ou refuser une allocation inscrite au budget; cette notion n'est pas sérieuse et ne mérite pas l'examen.

M. Minghetti, ancien ministre du royaume d'Italie , a publié sur la question que je traite dans ce chapitre, un livre dont je vais donner une rapide analyse (2). Sous des for-

(1) Encyclique Immorlale Dei, numéro 44.

(2) L'Élat et VÉglise, traduction de JL Louis Borguet.

mes modérées en apparence, parfois même respectueuses, l'auteur a condensé tous les préjugés, toutes les erreurs, et, il faut le dire aussi, toutes les ignorances de quelques-uns de nos contemporains sur les questions religieuses : la lecture de son ouvrage ne sera donc pas inutile, car elle nous donnera Toccasion de repousser les attaques dont rÉglise est Tobjet.

D'abord M. Minghetti répète la calomnie obligée qui accuse l'Eglise d'être l'ennemie du progrès et de la civilisation modernes et de rejeter ainsi de son sein ce qu'il y a de plus vivant et de plus jeune dans la société civile (1).

Il fallait s'y attendre.

Où donc M. Minghetti a-t-il vu que l'Eglise est l'ennemie du progrès et de la civilisation? Il n'a donc pas lu les deux lettres pastorales de l'archevêque de Pérouse, au-

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jourd'hui LéonXIIl , qui réfute d'une manière si péremptoire cette accusation vermoulue.

Cependant l'ancien ministre du royaume d'Italie appuie son assertion sur deux preuves concluantes : le Syllabiis et la proclamation du dogme de l'infaillibilité :

« L'Eglise catholique, autrefois à la tête de la science et de la société, s'en est peu à peu éloignée et a fini par leur déclarer la guerre à toutes les deux. Plus elle perdait de fidèles, plus étroitement elle voulait tenir asservis ceux qu'elle conservait, concentrant dans la tête l'omnipotence, pour ne laisser ni vigueur ni vie au reste du corps... Le Syllabus et la déclaration solennelle de l'infaillibilité ne sont malheureusement que les dernières conséquences de ce mouvement, et ils en sont certainement l'expression la plus éclatante. Le Syllabus^ en effet, formule, pour les anathématiser l'un après l'autre, tous les principes essentiels des constitutions modernes et les droits dont les

peuples sont le plus jaloux. L'infaillibilité du pape, ou outro, enlève aux fidèles, au clergé et aux évoques eux-mêmes tout droit effectif dans le gouvernement de l'Eglise (1). »

On est fatiiiué d'avoir à redire si souvent les mêmes choses, et cependant il faut bien réfuter les calomnies toutes les fois qu'elles se présentent.

Où donc .AI. Minghetti a-t-il vu que le Syllabus anathématise les principes essentiels des constitutions modernes et les droits dont les peuples sont le plus jaloux. Cent fois l'Eglise a été vengée de cette accusation absurde : « Il est vrai, répond l'ancien ministre, qu'on a donné, du Syllabus^ des explications acceptables par les sociétés modernes, mais le Vatican les a vues d'un mauvais œil. » — « Quelques théologiens, dit-il, se sont efforcés de montrer que le Syllabus ne condamne pas ce qu'il y a de

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bon dans les constitutions, ni l'usage des droits populaires, mais seulement l'abus qu'on en fait. Outre que ces subtilités n'ont jamais été accueillies par le Vatican, les tendances générales de l'Eglise romaine donnent assez clairement le vrai sens du Syllabus pour en induire que l'interprétation la plus conforme à son esprit est celle des jésuites. » M. Minghetti connaît donc la pensée intime du Vatican; il y a cependant quelqu'un qui la connaissait probablement mieux que lui, c'est Pie IX. Or Pie IX a approuvé hautement les théologiens et les écrivains qui ont donné les explications dont je parle, et je n'en veux d'autres preuves que les brefs adressés à M^"" Dupanloup (1) et à M. Du Mortier, membre du Parlement belge. Dans la séance du 20 février 1873, M. Du Mortier avait parlé en ces termes : a Le Syllabus, dit-on est la condamnation de

(1) Bref du 4 février 1865.

toutes nos libertés. J'ai dit qiio j'accepte le Syllabus, mais j'ajoute : comme Rome l'oiitend et non comme vous l'entendez.

« Qu'est-ce que le Sijllabus pour Rome? Le jour où les organes de la presse ont soutenu que la Constitution belge était condamnée par le Sijllabus, qu'est-ce que Rome a déclaré? Rome a déclaré en termes formels que la Constitution belge n'était nullement atteinte par le Syllabus, par l'Encyclique, que le Syllabus et l'Encyclique ne touchaient en rien à la Constitution belge ni aux droits et aux devoirs des citoyens belges, ni à leurs libertés politiques... Pouvez-vous citer une seule opinion, une seule doctrine professée ici et dans laquelle un catholique , quelle que fût la majorité, se soit permis déporter atteinte à une liberté quelconque?

« Mais les libertés publiques, nous les avons constamment défendues contre tous, et souvent contre vous.

« Les libertés publiques!... mais c'est là notre critérium, c'est sur cette base que notre conduite n'a cessé de se fonder.

« Le parti catholique a toujours défendu les libertés publiques ; il les a défendues en 1830 et en 1831 ; et c'est le congrès, où il était en grande majorité, qui les a proclamées dans la Constitution; depuis lors, le parti catholique n'a jamais cessé d'être le défenseur et l'organe de ces libertés. »

Naturellement les adversaires de M. Du Mortier, qui pensaient comme M. Minghetti, l'accusèrent de fausser le Syllahus et d'être un renégat. L'orateur envoya son discours au Souverain Pontife Pie IX qui répondit par un bref du 22 mars 1873 : « Nous avons été charmés du zèle signalé que vous avez fait briller avec un si merveilleux éclat dans cette occasion, tant en affirmant les doctrines de la foi catholique qu'en réfutant les calomnies et les accusations qu'un esprit de persécution

impie ne cesse d'accumuler et de reiiouvelei' contre les catholiques... »

Pie IX était, au moins autant que M. Mino-hetti, jn*;e compétent pour apprécier une explication du Si/llabus, et il était, sans doute, aussi à môme de savoir ce qu'on en pensait au Vatican.

Quand l'ancien ministre dit que la proclamation de l'infaillibilité enlève, même aux évéques, tout droit effectif dans le gouvernement de l'Eglise, je dois croire qu'il n'a pas une idée très nette de la question. L'infaillibilité, en effet, laisse absolument intact le droit des évêques au gouvernement des églises dont ils sont les pasteurs : comme avant la proclamation, les évêques sont de droit divin chefs des églises qu'ils gouvernent dans la plénitude de leur autorité; posait episcopos regere ecclesiam Dei (1) et, à ce point de

(1) Act. XX, 2v.

viio, rinfaillibilité n'a rien changé au gouvernement de l'Eglise.

Ces questions, graves en elles-même, sont secondaires dans le livre de M. Minghetti, qui a pour but de prouver la nécessité de la séparation de l'Eglise et de l'État.

Voici son raisonnement.

L'union de l'Eo-lise et de l'Etat se concevait au temps de l'unité de la foi, lorsque les États étaient chrétiens et sous l'influence de l'Église ; mais, aujourd'hui, l'unité religieuse a été brisée, le pouvoir civil admet la liberté des cultes. Cette situation nouvelle exige des rapports nouveaux : autrefois l'union , aujourd'hui la séparation (1).

Oui l'unité religieuse a été brisée, et les États modernes acceptent le principe de la liberté de conscience, mais je nie que

(l) Chapitre ii.

la séparation do l'Eglise et de l'Etat soit la conséquence nécessaire et logique de ce nouvel état de choses. Dans les pays catholiques, en effet, il y aura toujours des évoques, or l'Eglise et l'Etat ne peuventils pas signer des traités sur cette question si importante pour tous les deux?

L'Eglise ne peut-elle pas concéder à l'Etat la faculté de présenter des sujets pour la dignité épiscopale et se réserver le droit inaliénable de l'institution canonique? Or c'est là une des clauses les plus importantes des concordats. II est donc faux de dire que la rupture de l'unité religieuse et la liberté des cultes doivent logiquement clore l'ère des concordats. L'erreur de M. Minghetti est de confondre l'union intime qui existait autrefois entre l'Eglise et l'Etat, et l'union qui résulte d'un traité concordataire. Aujourd'hui, même dans nos Etats sécularisés, il y a matière à concordat, et aucun homme politique sérieux

ne voudra assumer la responsabilité d'une rupture .

Après avoir affirmé que la situation nouvelle de l'Eglise et de l'Etat exige la séparation, M. Minglietti se demande quelles seront les lois qui devront régler désormais l'attitude de l'Etat à l'égard de l'Eglise. Il commence par anéantir l'Eglise, en en faisant comme une sorte d'association de secours mutuels privée des caractères essentiels qui constituent une société vraie. L'Eglise, pour lui, est une association de citoyens dont les chefs n'ont ni pouvoir ni commandement (1); l'Etat est la seule réalité vivante et forte. Si on admet ce principe, dit-il, tout conflit cesse immédiatement.

Rien de plus vrai : la lutte cesse, en effet, quand l'un des deux adversaires est supprimé.

(1) Page 63.

M. Minglietti vrut Iticii reconnaître l'iiieompétence de TEtat en matière religieuse, il insiste même beaucoup sur cette question, mais il enferme l'Eglise dans un cercle tracé par l'Etat : « L'association, ou les associations religieuses des citoyens sont autonomes et indépendantes dans le cercle trace par l'Etat (1). » On se demande ce que sera l'indépendance d'une association resserrée dans des limites fixées par le pouvoir civil : c'est mettre l'Eglise à la merci de l'Etat.

C'est là en effet que veulent en arriver les apôtres de la séparation; ils donnent à l'Etat les privilèges dont ils dépouillent l'Eglise, l'Etat sera tout, et l'Eglise, réduite à une existence précaire, dépendra du bon plaisir du maître.

L'erreur n'est pas possible : la séparation de l'Eglise et de l'Etat est aujourd'hui

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une arme de giiciTe contre l'Eglise : car elle n'a aucune raison d'être dans une société laïcisée comme la nôtre. Au delà de cette sécularisation que le concordat suppose comme un fait accompli, et contre laquelle protestent seuls les articles organiques, (( il n'y a que la banqueroute et la persécution ».

Le salaire du clergé est une dette, et c'est un devoir social. La Constitution de 1791 a proclamé que, sous aucun prétexte, les fonds nécessaires à l'acquittement de la dette nationale ne pourraient être refusés ou suspendus^ et elle a déclaré que les traitements du clergé font partie de la dette nationale.

« Toute dépense exigée par un intérêt social à laquelle l'initiative individuelle ne saurait pourvoir avec régularité constitue un service public à la charge de l'Etat. Or, quelle dépense est d'un intérêt social plus capital que celle des frais du culte et l'entretien

de ses ministres?... En Belgique, en Prusse, à Genève, en Hollande, dans tous les pays où l'Eglise est absolument séparée de l'Etat, le budget des cultes existe et nul parti ne met sa suppression dans son programme.

Supprimer le salaire du clergé, ce ne serait pas terminer la Révolution , ce serait la recommencer. Ce ne serait pas achever le système de la séparation, ce serait reprendre celui de l'hostilité... on ne vous contraint pas d'aller à la messe, laissez donc enfin tranquilles ceux qui y vont (1). »

L'idée de la séparation hante l'intelligence de ces hommes qui ne peuvent pas supporter que l'on aille à la messe; qui se réjouissent toutes les fois que la guerre religieuse est menaçante ; et que leur intolérance aveugle au point de leur faire oublier les principes élémentaires d'une saine politique. Si la République doit périr, c'est

(1) M. Émilc Ollivier, 1789 et 1889, ch. iv, § 2.

par là qu'elle succombera; aussi les vrais républicains sont aussi dévoués à la paix religieuse qu'à la liberté politique.

Quand M. SpuUer prononça son célèbre discours sur l'esprit nouveau, les adversaires du régime actuel furent déconcertés ; ils comprirent que , si la République ne pouvait plus être soupçonnée d'intolérance religieuse, elle devenait inébranlable, et que leur opposition recevait un coup terrible. Ils ne se trompaient pas. Que les républicains soient bien persuadés que le gouvernement de leur choix sera d'autant plus fort qu'il respectera la liberté, toute la liberté religieuse.

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