‹ Les catholiques français et l'après-guerre [microform]Chapitre 4 sur 10 · I.ES CATHOLIQUES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

I.ES CATHOLIQUES FRANÇAIS

de plus rudes, nous avons le devoir de ne pas nous y refuser et, certainement, nous ne le ferons pas.

Mais, en fait, dans la réalité concrète, chacun peut voir que l'école n'est pas tout, ni même la famille, puisque chacun est à même de constater, en regardant autour de lui, que l'école laïque n'a pas produit que des renégats, ni l'école libre que des saints, que toutes les familles chrétiennes n'ont pas que des enfants catholiques pratiquants, ni toutes les familles indifférentes ou hostiles à l'Eglise que des enfants sans religion et sans mœurs. C'est la preuve que d'autres influences agissent, sur les jeunes consciences, en dehors de la famille et de l'école, tantôt pour contrebalancer leur emprise, tantôt pour l'annihiler. Ces autres influences, c'est le milieu social, c'est l'esprit public.

Il manque à beaucoup de membres du corps social quelques-imes des qualités essentielles aux bons éducateurs. Parce qu'ils sont insuffisamment avertis de l'étendue de leur responsabilité et de la puissance de leur action éducatrice, leur ignorance, leur insouciance, leur incompétence ont de déplorables conséquences.

Travaillons donc à donner aux parents > aux

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maîtres et aussi à tous ceux qui approchent, la jeunesse et ont autorité sur elle, une science plus exacte et plus complète de leurs devoirs. Il ne faut plus que la famille ruine ou à peu près l'œuvre de l'école, ni l'école, celle de la famille. Il ne faut plus surtout que la vie sociale énerve, jusqu'à les briser, les efforts combinés el parallèles de l'école et de la famille.

Elevons le niveau de la compétence pédagogique de tous. L'expression pourra paraître à quelques-uns ambitieuse, ou même pédante.

Entendue dans son vrai sens, elle est pourtant concrète et précisé. Elle désigne, en somme, cette science des lois fondamentales de toute éducation qui est art et connaissance technique- Elle est art, cette science, parce qu'elle suppose de rares qualités de souplesse d'esprit et de sagacité ; elle est connaissance technique parce qu'elle repose sur l'acquisition, obtenue par l'étude, de quelques grandes lois psychologiques fort simples.

Pour aboutir aux résultats que nous souhaitons, point n'est besoin d'ouvrir, à tort et à travers, des écoles de pédagogie ni d'obliger chaque citoyen à se pourvoir d'un diplôme pédagogique ; ce qu'il faut, c'est combattre une incompétence par trop généralisée, c'est

remédier à l'insuffisance de réflexion d'tin grand nombre sur les consé quences, funestes aux jeunes générations, de leurs paroles et de leurs actes. Nous vivons en 'présence de la jeunesse, qui nous juge et nous imite : voilà la vérité de bon sens que d'aucuns ont oubliée. Faute de s'en ressouvenir, ils propagent ou laissent propager des doctrines néfastes et des principes destructeurs de toute moralité et de toute énergie. Ils deviennent ainsi complices ou même auteurs responsables de l'abaissement des caractères et du mépris où sont tombées momentanément quelques vertus privées et sociales nécessaires à l'existence et à la prospérité des cités et des nations, (i)

Le problème de l'éducation ayant été ainsi posé dans ce que nous croyons être ses vrais termes, examinons ce que peut faire chacun d'entre nous, pour en hâter la solution.

Avouons-le d'abord. Un tel examen réclamerait un livre, et non quelques pages. Nos

1. Nous recommandons vivement, sur cet important sujets la lecture du livre excellent de M. l'abbé Kieffer, directeur de la villa Saint Jean, à Fribourg (Suisse) : L'autorité dan,, la famille et à V école, Paris, Beauchesne, 1917.

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observations risquent de ressembler à la table des inatières d'un ouvrage que nous ne pourrions écrire. Nous tenterons du moins, et faute de mieux, de mettre en lumière quelques idées parmi les plus importantes.

Nous commencerons par proposer aux méditations des parents quelques réflexions.

En premier lieu, sont-ils assez persuadés que leur influence éducatrice peut et doit laisser, dans la conscience de leurs enfants, une impression décisive et indestructible ? Les souvenirs des premières années peuvent subir des éclipses, parmi les vicissitudes de la vie. Il cst'rare qu'ils s'effacent totalement. Presque toujours, une heure vient où ils revivent et retrouvent toute leur force.

Il ne suffit pas d'instruire les parents de l'étendue de leurs droits et de leurs devoirs d'éducateurs, il est nécessaire aussi de les rendre attentifs à la valeur unique de leur influence. Les en convaincre, c'est les déterminer à en user et à en bien user, c'est aussi les engager à discerner le sens dans lequel cette influence devra s'exercer et les points sur lesquels elle portera de préférence.

L'éducation religieuse et morale est donc appelée à tenir la première place dans leurs

préoccupations. Elle doit être commencée par la mère, aussitôt que possible. C'est à elle qu'il appartient de donner à l'enfant cette initiation à la piété catholique qui précède toute instruction religieuse proprement dite et qui dispose rintelligerice à la recevoir. Cette instruction rudimentaire, c'est au foyer encore que l'enfant doit l'acquérir, au moyen de ces leçons verbales qui n'ont rien de didactique, par lesquelles se fait l'enseignement de la prière et des vérités essentielles au salut. Trop d'enfants arrivent au petit catéchisme, qu'on a laissés trop longtemps dans une pitoyable ignorance.

Surtout, leur culture morale, c'est-à-dire la formation de leur conscience, est restée par trop négligée. On les a entourés de soins affectueux, presque trop tendres ; on ne leur a point donné, en résistant à leurs caprices et en combattant les manifestations spontanées de l'égoïsme instinctif, le sens de la règle et du devoir. Ils ont déjà des défauts qui ont pris racine.

Il faut le noter aussi, en éducation comme dans l'exercice de tout autre mode d'influence, l'exemple a une vertu particulière d'entraînement et de transformation. L'enfant qui n'a jamais eu sous les yeux que les exemples d'une

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foi solide, d'un travail constant, d'une sévérité de mœurs irréprochable, se trouve avoir été élevé dans un milieu sain, favorable à sa sanctification. L'idée de principes intangibles avec lesquels on ne transige jamais, forme pour toujours le fond de ses souvenirs et s'inscrit dans sa mémoire grâce ù toute une série de faits dont il a été quotidiennement témoin et qui lui ont montré ses parents et ses proches obéissant les premiers aux lois religieuses et morales qu'ils lui ont prêchées. Sa vénération pour eux grandit et l'affection naturelle qu'il leur porte se double désormais d'un respect admiratif qui leur conservera toute leur autorité sur lui.

En faveur de ces observations, l'histoire de la jeunesse des saints et des vrais grands hommes dépose avec une souveraine éloquence.

Combien de héros l'Eglise et la société doivent à leur mère et à l'emprise du foyer !

Combien d'hommes remarquables n'ont point donné leur mesure ou nous apparaissent aujourd'hui n'avoir été que des grands hommes manques, parce que leur éducation n'a été qu'une suite d'erreurs pédagogiques î On n'a pas fait assez pour les amener à la virilité du caractère, à la droiture du jugement, à l'habitude de se vaincre. Doués par la Providence

de dons admirables, ils sont restés fort audessous de ce qu'ils auraient dû être.

C'est ici le moment d'attirer l'attention des jeunes veuves de la guerre sur la mission qui leur incombe. Elles commettraient une faute sociale lourde de conséquences si elles s'enfermaient dans leur deuil, jusqu'à l'oubli de leur tâche. Celle-ci doit pai^aître à leurs yeux mieux qu'une consolation. Elles doivent la considérer comme leur devoir à la fois le plus doux et le plus essentiel. C'est à elles qu'il apparlienl de ressusciter, dans leurs enfants, le disparu bien-aimé, de les élever dans le culte de son sacrifice et de son souvenir. Nos pères de famille tombés en si grand nombre déjà au champ d'honneur ont eu la claire vision de ce devoir. « Te ne crains par la mort, écrivait l'un d'eux à sa femme... Je ne la crains pas, parce que je sais qu'une mort dans ces conditions, pleinement acceptée, serait pour mes trois chéris le plus salutaire exemple.

Vous leur direz cela, que c'est en pensant à tous les petits enfants que leur papa tombe, et qu'il faut que ceux d'entre eux qui perdent leur papa se montrent toute leur vie dignes du sacrifice (i). »

1. Cité par M. l'abbé Klein, Correspondant, 25 juillet 1916 Les douleurs qui espèrent p. 332.

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Ce langage, les mères ne le liendronl pas à leurs enfants seulement durant quelques années. Le rôle de la famille, loin de cesser ou de s'amoindrir, le jour où l'enfant fréquente l'école et entre, peu après, dans la période de l'adolescence, ne fait que grandir à mesure que s'épanouissent, son cœur et sa raison.

Trop de parents se croient en règle avec leurs obligations quand ils ont assuré à leurs enfants la fréquentation régulière du catéchisme et de l'école ou choisi pour lui un collège, un pensionnat qvn leur offrent les garanties nécessaires. Ils paraissent alors tendre involontairement à se décharger sur le prêtre ou sur l'éducateur professionnel d'une mission dont ils n'ont jamais le droit de récuser tout le poids. En fait, leur responsabilité est demeurée entière ; s'ils font appel au concours de collaborateurs nécessaires, ceux-ci restent sous leur contrôle et ne peuvent rien sans leur appui.

Par cette réflexion, nous en arrivons à toucher l'une des plaies de ce temps, l'une de celles tout au moins dont nous avons eu beaucoup à souffrir avant la guerre. S'il est vrai que, souvent, l'école s'est dressée contre la famille, il est exact aussi, malheureusement, que la famille a parfois beaucoup gêné l'école.

Celle-ci a ses règles de discipline et de travail que la famille faisait inconsciemment fléchir quand elle prenait le parti de l'enfant contre son maître, en intercédant mal à propos, pour suspendre une punition, faire octroyer un congé, faire plier la loi commune devant les exigences de la commodité familiale.

Le mal s'est révélé plus grave encore, quand l'effort de l'école s'est trouvé détruit par le laisser-aller des vacances, quand la piété de l'enfant, que la vie de collège avait exhaussée, a succombé sous l'influence de l'indifférence religieuse rencontrée au foyer, quand une vo cation naissante a été combattue par des parents dont elle gênait les combinaisons égoïstes.

Enfin, des fautes presque irréparables ont été commises, par beaucoup de parents, au moment où leurs enfants traversaient la crise de l'adolescence. C'est alors que la famille perd ordinairement le contact moral avec le jeune homme et la jeune fille et que le divorce s'effectue entre les deux générations, si les plus vieux ne savent pas apprendre aux plus jeunes à profiter de leur expérience et les garder dociles à leurs conseils.

Du seul point de vue psychologique, la crise de l'adolescence est un phénomène qui

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demanderait à être étudié de tout près. Cette crise prend au dépourvu, dans la plupart des cas, ceux qui la subissent et ceux qui la voient s'accomplir.' Ces derniers n'ont même pas toujours l'idée d'utiliser leurs propres souA^enirs, en se rappelant comment les choses se sont passées pour eux, pour garantir leurs enfants, dans leur foi et dans leur moralité, de tout dommage ou pour les mettre à l'abri de ces déséquilibres aux tendances anarchiques qui atteignent l'adolescent livré à lui-même, jaloux de conquérir son indépendance à tout prix.

Le sujet réclamerait de longs développements. Tout ce que nous pouvons faire, dans ces pages, c'est de souligner le péril et de prier les parents d'aviser aux moyens pratiques d'y parer, en exerçant judicieusement leur droit et leur devoir de surveillance et en mettant, dans cet exercice, tout l'esprit de foi, tout le tact et toute la patience affectueuse dont ils sont capables. Ce qui rend leur tâche délicate, c'est qu'à cet âge l'enfant se ferme aux siens, très vite, et leur devient étranger par ses pensées, s'ils ne savent pas conserver sa confiance ; c'est aussi que l'autorité familiale a besoin de savoir alors se transformer sans abdiquer, de manière à demeurer entière sans devenir un

joug délesté. Rien n'est plus diflicile à saisir, pour la guider sans l'étouffer, qu'une personnalité en voie d'éclosion qui se cherche ellemême et travaille à se découvrir, à la veille du jour où il faudra prendre des décisidns, pour le choix d'une carrière, pour le mariage, pour l'orienlalion de toute la vie.

En résumé, il nous fauit souhaiter, dans l'éducation familiale, des préoccupations religieuses et morales plus précises et plus amples, pendant la première enfance des jeunes générations ; il nous faut par ailleurs travailler à rendre la famille plus avertie de la collaboration constante qui doit s'établir entre elle et l'école ; enfin, l'armer de règles prudentes, pour qu'elle aide l'enfant à traverser sans dommage, cette période des incertitudes qu'on appelle l'adolescence.

Ces réflexions, que nous laissons volontairement incomplètes, vont nous permettre d'être bref dans nos observations en ce qui touche l'école, car la tâche des éducateurs professionnels est à peu près la même que celle des parents, don* ils ne sont en somme que les collaborateurs, et qu'ils suppléent, dans la mesure où ceux-ci ne peuvent agir par euxmêmes.

Voilà pourquoi il est à souligner que leur

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unique préoccupation ne saurait être de bien instruire l'enfant. C'est peut-être moins à beaucoup lui apprendre qu'à l'initier à apprendre que doit viser un bon maître. L'école pour la science seule est une formule pMne d'illusions et de danger ; toute vague qu'elle soit, il lui faut préférer celle-ci : l'école pour la vie (i).

Nous entendons par là que l'école doit être organisée, dans son enseignement, dans sa discipline, en fonction des exigences de la vie auxquelles elle est une préparation.

Maîtres et parents ont peut-être encore trop la superstition des diplômes et des examens.

La part de l'éducation du jugement, dans l'enseignement, est insuffisante. De même, le jeune homme sort trop souvent de l'école et du collège avec l'horreur des livres, faute d'avoir appris à lire avec intelligence et avec profit. Il en sort aussi avec une science trop compliquée, confiée à la seule mémoire, et qui s'efface ou s'anéantit dans une confusion comique, parce qu'il n'a pas été judicieusement initié aux bonnes méthodes d'acquisilioii des connaissances humaines.

1. Cl'. E. Dévau*', Guide théorique et pratique de renseignement primaire, Fribourg, Fragnières t'rèr-es, 1917.

Du point de vue moral qui est le nôtre, quels reproches, et bien fondés, ne mérite pas notre système d'internat. La plupart des critiques qu'il a soulevées sont justes. C'est une vie, par certains côtés factice, qui est trop loin de la vie. Sans nous aventurer dans des réformes peu en harmonie avec notre caractère national, il nous serait possible d'apporter beaucoup de changements de* détail à un régime scolaire dont les inconvénients sont presque par tous confessés.

Surtout, peut-être, là valeur morale de notre enseignement pourrait être augmentée. Tl suffirait, pour y parvenir, de modifier le ton trop livresque des manuels, de donner une place plus large, dans le commentaire que le maître fait des textes, aux considérations ayant une portée éducatrice pour l'âme et l'esprit, bref, de se rapprocher de la vie réelle et de tenir un plus grand compte des besoins moraux de l'élève. Il nous faut retrouver le beau fruit que le jeune Français retirait autrefois des humanités, tout en l'ouvrant aux disciplines scientifiques.

Ce sont là questions techniques auxquelles nous ne pouvons nous attarder. Ayant fortement insisté plus haut sur l'influence qu'exercent l'esprit public et le milieu social sur la

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jeunesse^ ce sont nos desiderata sur ce point que nous avons hâte d'exposer.

Ce sont ici des habitudes de vie et de langage qu'il est pressant de modifier et une certaine forme acquise d'aveugle nonchalance qu'il faut détruire.

Prenons des exemples. Quelle est l'attitude des amis, des visiteurs, dans les relations sociales que la parenté ou les convenances nous amènent à entretenir avec les familles où se trouvent des enfants ? Ceux-ci sont choyés et gâtés par le visiteur qui croit bon de les flatter et qui venant à s'immiscer dans un domaine et dans un rôle qui ne sont pas les siens s'ingénie à prendre leur parti à tort et à travers, en les excusant, en énervant l'effet des réprimandes, en les rendant même impossibles. L'enfant a des alliés sûrs, dans presque tous ceux qui fréquentent chez ses parents.

Leur présence est l'occasion ordinaire d'un fléchissement de la discipline.

Cet esprit d'indulgence et de tolérance, nous le retrouvons dans la manière dont les gens les plus raisonnables jugent les incartades des enfants des autres. Ceux qui disent : « il faut que jeunesse se passe », entendent 'bien que l'adage ne doit pas s'appliquer à leurs propres

enfants. S'agil-il de ceux des autres, leur sévérité disparaît. Tel père de famille grave et bien posé est le premier à rire des frasques des amis de son fils, mais s'irritera à bon droit des écarts de conduite de ce fils, s'il en commet. Il y a, dans nos jugements, deux poids et deux mesures, selon qu'en l'affaire nous sommes ou ne sommes pas personnellement en cause.

Qu'on examine, en songeant à leur répercussion sur la jeunesse, beaucoup des maximes courantes de nos conversations, on sera obligé de les qualifier souvent d'anti-chrétiennes et d'anti-sociales. Elles respirent le laisseraller le plus dangereux ou l'arrivisme le plus pur. Ces leçons de choses qui démentent perpétuellement l'enseignement donné à l'école et dans la famille font leur chemin rapidement dans l'esprit et dans le cœur de ceux qui les entendent. Est-il exagéré d'affirmer qu'ils en viennent à considérer bientôt la morale stricte comme une convention verbale, dont on formule les articles devant la jeunesse, comme une loi à laquelle on cesse d'être soumis à partir d'un certain âge ? La pratique religieuse n'est-elle pas regardée comme obligatoire seulement jusqu'à lapremière communion pour les garçons, jusqu'au mariage

pour lés filles ? Quelles considérations entrent en ligne de compte, au moment du choix des carrières ? La philosophie commune n'est-elie pas celle de la peur du risque et de la recherche des avantages matériels ? Les applaudissements ne vont-ils pas de préférence au plus adroit et au moins scrupuleux ? Sur quelle force fait-on fonds, pour réussir, sur la valeur de l'individu ou sur la puissance des recommandations ? Quelles défiances ne s'opposent pas aux initiatives, pour les contrecarrer !

C'est l'esprit public lentement paganisé qui nous a donné le goût du fonctionnarisme, le dédain pour la hardiesse dans les entreprises, et le respect pour ceux qui savent adroiteinent esquiver les charges et les responsabilités sociales.

L'amoindrissement de la France, avant la guerre, l'appauvrissement de sa puissance de rayonnement dans tous les domaines de l'activité humaine tenaient, en grande partie, à ces causes. Ceux qui nous jugeaient sévèrement nous jugeaient là-dessus autant que sur nos divisions politiques, pour nous déclarer un peuple en décadence. L'événement leur a montré que le mal était plus superficiel que profond. Jusque chez nos ennemis, nous avons

regagné le terrain perdu dans leur considération.

Il dépend de l'esprit public que l'avenir ne démente pas nos présentes espérances. Déjà, les jeunes générations d'avant-guerre avaient en partie secoué le joug de cette sorte de paresse à vivre dont nous étions atteints. La nécessité de demain, l'élan pour agir que donne la victoire achèveront la tâche commencée.

Le succès, toutefois, est encore à une condition. Il ne faut plus que l'esprit public soit le complice, par indolence, des organes de démoralisation auxquels on laissait hier le champ libre. Qui n'a gémi de l'influence néfaste sur la jeunesse de certains spectacles, de certains plaisirs, de certaines lectures P Et ceux qui se lamentaient ainsi à bon droit n'avaient renoncé, pour eux-mêmes, ni à ces spectacles, ni à ces plaisirs, ni à ces lectures. Ils dénonçaient le danger auquel étaient exiposés les autres, sans comprendre que l'existence du danger tenait pour beaucoup au fait qu'ils avaient pris rang parmi les clients fidèles des exploiteurs de la faiblesse humaine. Telle est la portée sociale de l'aventure souvent raillée du bon père de famille qui ne voudrait pas voir chez lui un journal illustré louche ou malpro-

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pre mais l'achète rég-ulièrement toutes les fois qu'il voyage seul.

Nous avons souffert cruellement des conséquences de ces illogismes sur lesquels nous devons aujourd'hui tenir les yeux ouverts.

Devant la détresse de tant d'orphelins, la conscience publique s'est écriée : (( Tous les enfants de France, de Serbie, de Belgique sont nos enfants. A tous ceux qui n'ont plus rien, nous avons à cœur de donner le vivre et le couvert. » Ce devoir de charité est plus large qu'il ne paraît, de prime abord. La saine atmosphère morale et religieuse que chacun veut pour ses propres enfants, il est nécessaire qu'il la veuille pour les enfants des autres. C'est à cette condition que nous pourrons donner une solution heureuse au problème de l'éducation nationale.

Les Relations des catholiques français entre eux

Après avoir décrit, autant que faire se peut, l'état religieux de la France contemporaine, nous avons examiné déjà deux des graves devoirs qui nous semblent plus particulièrement s'imposer aux catholiques français, dans les circonstances présentes, s'ils veulent s'employer efficacement au relèvement du pays.

Soyons d'abord, chacun pour notre propre compte, déterjuinés à devenir des saints et des apôtres. Soyons aussi soucieux de procurer la gloire de Dieu et de travailler au bien national, en apportant tous nos soins à l'œuvre de l'éducation des jeunes générations.

Ce problème capital, nous avons essayé de préciser en quels termes exacts il se pose. Sa solution heureuse, si elle est aux mains de

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la famille et de l'école, dépend aussi, en dernière analyse, de la discipline religieuse et morale à laquelle nous tous, qui formons l'esprit public, nous saurons nous astreindre. Aussi avons-nous osé réclamer que fussent prises les mesures nécessaires qui, des foyers chrétiens, feront des centres bienfaisants de vie religieuse et morale et, de la société tout entière, l'intelligente alliée des parents et des éducateurs professionnels (i).

Nous voici maintenant amenés à regarder, catholiques français, dans nos rangs, afin de chercher à savoir quelles obligations nous incombent vis-à-vis les uns des autres, à nous qui, partageant la même foi, obéissant aux mêmes chefs et visant au même but, sommes en outre citoyens de la même patrie.

( La question est délicate, car nous abordons ici des terrains brûlants et allons nous trouver en face d'opinions opposées et très controversées. Il n'importe, car il existe une vérité essentielle, sur laquelle, tous, nous sommes en parfait accord : quelles que soient, sur des points particuliers, qui ne relèvent ni du dogme, ni de la morale, nos vues personnelles, nous avons tous un même amour et professons tous un égal dévouement pour l'Eglise et pour la France. Cette pensée commune res-

tera toujours, entre nous, un lien assez fort pour nous maintenir résolus à n'ambitionner tous que le bien général des causes que nous servons et non le triomphe de nos idées propres. Celles-ci, s'il y a lieu et s'il le faut, nous aurons à cœur de les rectifier et au besoin de les sacrifier.

Pour toute consigne, en ces délicates matières, ne pourrait-on proposer aux catholiques de France cette formule : travaillez à vous unir et efforcez-vous d'agir ? Union et action, n'est-ce pas la meilleure devise que nous puissions choisir ? Les termes, de prime abord, en paraîtront peut-être banals ; en seraient-ils, pour autant, moins riches et moins compréhensifs ? C'est ce qu'il nous faut, maintenant, nous demander.

Les conditions de l'Union.

L'Union !... L'a-t-on assez prêchée, depuis près d'un siècle, aux catholiques de France et nous sommes-nous assez exhortés déjà, les uns les autres, à faire l'impossible pour l'établir ? Tous les souverains pontifes nous l'ont demandée, avec une vigueur d'accent qui leur était inspirée par leur amour pour notre pays. Tous nos évêques ont fait écho à ces appels et se

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sont appliqués à nous y faire obéir. Aucun des catholiques éminents que nous avons considérés comme les représentants laïcs les mieux autorisés de nos intérêts, n'a manqué au devoir de nou^ préconiser l'entente et la concorde. Tous les ont désirées et voulues ; tous ont souffert qu'elles fussent trop souvent imparfaites et incomplètes ; tous ont fait des efforts pour qu'elles fussent effectives et efficaces. Le succès, hélas ! n'a jamais été aussi entier ni aussi définitif qu'il l'aurait fallu...

Est-il opportun de constater encore, en le soulignant, ce fâcheux état de choses, en ce moment critique de l'histoire de notre pays ? A quoi bon risquer, nous objectera-t-on, de raviver de stériles querelles, ne fût-ce qu'en évoquant leur périlleux souvenir, à l'instant même où il s'oblitère ? N'importe-t-il pas souverainement, à l'heure présente, que soit respectée l'union sacrée que les catholiques français sont résolus à maintenir, non seulement avec leurs adversaires, mais encore plus, peutêtre, entre eux P

Il est exact — et nous nous en réjouissons — que la guerre nous a imposé le silence sur les questions contingentes controversées entre nous. Nos polémiques ont cessé. Ce serait, certes, une maladresse et une faute de les rouvrir

et moins que personne nous nous sentons tentés de le faire.

Mais ne serait-ce pas justement parce que nos esprits ne sont plus présentement absorbés dans ces discussions, que l'heure serait bonne pour nous élever au-dessus d'elles, pour les juger, pour nous demander si notre état d'âme, quand nous les abordions, était bien toujours ce qu'il aurait dû être ? Le recul du temps, l'inquiétude pour le sort de la patrie, née des dangers que la France a courus, le prolongement des hostilités, la nécessité où nous sommes de penser à l'avenir, le besoin que nous éprouvons tous d'envisager les lendemains de la victoire, ne nous ont-ils pas rendu une sérénité suffisante pour que nous puissions nous entretenir paisiblement, sinon de ces questions controversées elles-mêmes, du moins, des dispositions nouvelles dans lesquelles il nous faut nous mettie, pour le jour plus ou moins proche, où nous aurons encore une fois le devoir de les examiner ?

La guerre, si elle les a ajournées et reléguées à l'arrière-plan de' nos préoccupations, n'a pas supprimé nos divergences d'opinions politiques et sociales. Elle ne nous a pas fait, pour toujours, unanimes sur les méthodes à suivre ni sur les attitudes à prendre. Nous restons

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avec nos tempéram^.nts propres et divèfs, unis sans doute et inébranlàblénfient dans la profession de la même foi et dans la mêine volonté d'obéiss-ance à ceux qui ont reçu de Dieu mission de nous conduire, mais divisés aussi, les uns portés, en politique, îi plus d'intransigeance pratique, les autres enclins à plus de teinporisation ; ceux-ci, en sociologie j plus pressés de donner leur concours à des réformes hardies, ceux-là, désireux d'une moindre hâte. Dans le domaine des sciences religieuses, qu'il s'agisse d'histoire, de théologie, d'exégèse ou d'apologétique, les tendances des catholiques français ne sont pas toutes identiques, ceux-ci s'alarmant de ce que ceux-là semblent aller trop loin, les uns se plaignant de la routine à laquelle ils accusent les autres de se complaire.

Tels sont les faits, qu'il faut prendre tels qu'ils sont, sans s'étonner ni s'alarmer qu'ils soient tels, mais en cherchant, puisqu'ils sont tels, la meilleure conduite à tenir les uns envers les autres, si nous voulons réaliser l'union.

Or, nous serons unis, croyons-nous, à tTois conditions : d'abord, si, dans les controverses, nous mettons les décisions de l'autorité hors d'un certain genre de discussion et si nous ne ménageons jamais à cette autorité l'obéissance

et le respect qui lui sont dus ; ensuite, si nous visons, dans les rapports entre catholiques, à l'union possible, sans prétendre à réaliser entre nous, sur toutes les questions, une unanimité de vue chimérique ; enfin, si nous savons rester fidèles, en soulignant nos divergences d'opinion et en les discutant, aux lois fondamentales de la charité chrétienne et fraternelle.

Mettre d'abord, dans nos controverses, les décisions de l'autorité hors d'un certain genre de discussion et ne ménager à' cette autorité ni l'obéissance ni le respect qui lui sont dus, qu'est-ce à dire ? C'est, en somme, se souvenir pratiquement de la constitution de l'Eglise catholique en conformant sa conduite aux principes sur lesquels elle repose et ne pas se contenter de donner à cette constitution une adhésion purement théorique. Nous croyons, au sens du catéchisme et selon l'enseignement commun des traités de théologie, à la suprématie et à l'infaillibilité du Pontife romain. Nos règles de foi, en ces matières, sont précises et claires. Nous savons aussi que nous devons nous incliner devant les directions romaines et épiscopales et les suivre, même en des domaines où nous gardons notre liberté

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d'appréciation, parce que nos chefs religieux ■ ont autorité pour nous commander et grâce d'état pour nous conduire. Des décisions peuvent intervenir qui nous déplairont, que nous jugerons inopportunes. Puisqu'elles viennent de qui a qualité pour les prendre, elles doivent être accueillies sans murmures ni arrière^pensées, et exécutées avec une docilité humble et confiante.

Cette attitude, les adversaires du catholicisme, dont quelques-uns pourtant sont si férus de discipline de classe ou de parti, la qualifieront encore de servile. Elle n'est pourtant qu'une marque de sens droit et de sagesse.

L'autorité n'a-t-elle pas pour elle, outre son pouvoir de commandement, qui est indiscutable, une assistance spéciale de l'Esprit-Saint, dans l'exercice de ses fonctions redoutables .►* N'a-t-elle pas aussi ses raisons d'agir que nous ne pouvons avoir la prétention de connaître toutes et qu'elle ne peut pas d'ailleurs toujours nous fournir immédiatement ? N'est-elle pas enfin en posture de juger les choses de plus haut et de plus loin que nous, nous offrant ainsi, de par sa situation même, des garanties sérieuses d'impartialité ?

Notre devoir, avant qu'elle ne se prononce, est de l'éclairer en l'informant, scrupuleuse-

ment et exactement, de tout ce qu'il lui est utile dé savoir. Nous devons aussi lui faire, avec toute la déférence voulue, nos réprésentations, en lui cxposanl nos raisons. Quand elle a tranché, lout en obéissant avec une loyanlé qui ne puisse prêter à aucune équivoque, nous pouvons encore lui sio-naler les inconvénients que nous avons cru découvrir aux décisions qu'elle a prises, moins préoccupés alors du risque de lui déplaire que de l'obligation où nous sommes de la renseigner, mais toujours soucieux de ne rien dire et de ne rien faire publiquement qui soit de nature, soit 11 l'atteindre dans son prestige, soit à la diminuer dans l'esprit de quelques-uns, soit à exciter contre elle une pernicieuse animosité.

Notre tort, en ces circonstances délicates, c'est de nous répandre en propos vains dans les conversations particulières, d'accabler de nos récriminations eeux qui ne sont pas qualifiés pour les entendre, bref, de nous agiter auprès de ceux qui ne peuvent tirer que du dommage de notre intervention maladroite.

C'est une détestable pratique que de se plaindre à l'écart et sournoisement, que de se comporter en boudeur mécontent, que de jouer à l'esprit frondeur qui dirait bien ceci et ferait

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bien cela, mais qui, au lieu de le dire et de le faire selon la sagesse et le devoir, s'énerve à colporter des propos qui aigrissent et celui qui les tient et ceux qui y prêtent une oreille malicieusement complaisante.

Quand une question libre est en discussion, étudions-la, si elle est du ressort de notre compétence ; travaillons de notre mieux à l'élucider et donnons notre avis à ceux*qui ont qualité pour nous le demander et pour le recevoir. Entre pairs, soutenons nos opinions avec chaleur, tout en sachant garder la modération du ton et celle des idées, tout en prenant garde à ne pas nous laisser entraîner à des déclarations de résistance que nous croirions ensuite devoir traduire en actes, par un faux point d'honneur. Devant ceux enfin que notre langage pourrait troubler parce qu'ils ignorent encore les difficultés que nous connaissons, usons de réserve et de discrétion.

Il n'est pas rare que l'homme mûr demeure enfant par certains côtés de son caractère, et qu'il conserve, jusqu'au soir de sa vie, quelque chose de l'esprit défiant et prévenu qui se rencontrç souvent chez le collégien ou le subalterne. Il s'irrite qu'on ne veuille ni l'écouter, ni tenir compte de ses avis, et il oublie, en

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manifestant son mécontentement, qu'il a ^ardé le silence, quand il y avait, pour lui, devoir de parler. Nous nous défierons donc d'une tendance trop naturelle à certains, pour lesquels tout ce qui vient de l'autorité est, a priori, suspect. Il n'est pas de prescription qui, à certains jours, ne gêne; il n'en est guère qui présente, dans le domaine des contingences, une solution exempte d'^inconvénients. Au lieu de l'accepter, à cause des nécessités supérieures qui ont déterminé son choix et sa promulgation, nous ne considérons que la ^êne qui nous est imposée et nous nous répandons en doléances. Nous serons moins crédules enfin, quand on critiquera devant nous les mesures prises, et nous nous montrerons moins disposés à accueillir avec faveur toutes les plaintes y[ui s'expriment en notre présence. N'est-ce pas notre passivité qui permet parfois à certains courants d'opinion de prendre corps et consistance? Ne serait-il pas étrange que nous tombions à notre tour dans le travers d'un parti pris qui accepte, sans examen, tout ce qui se débite dans le laisser aller des causeries familières, quand c'est là, justement, un reproche que nous adressons avec raison aux adversaires de notre foi, lorsqu'ils se font les auditeurs complaisants ou les transmetteurs

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ignorants de tarit de fausses imputations dont on nous accable?

Confesser les droits de l'autorité, avoir le sentiment de l'étendue de ses responsabilités et de la complexité de sa tâche, c'est, vis-à-vis d'elle, la seule attitude conforme au bon sens et à l'esprit de foi. Nous serons ainsi garantis contre le péril d'opposer un pape à un autre pape, un évêque à un autre évêque, un curé à un autre curé ; nous couperons court également, de cette manière, à tant de propos inconsidérés, qui entretiennent, parmi nous, quelquefois, un état d'esprit aussi défavorable à la concorde qu'à l'obéissance loyale".

L'autorité ayant été ainsi mise hors de cause et le respect comme l'obéissance qui lui sont dus se trouvant assurés, visons encore, si nous voulons être unis, au possible et non au chimérique.

Le chimérique, ce serait, entre catholiques, sur les mille questions contingentes de la politique, de la sociologie ou de la science où les opinions sont libres, une complète et absolue uniformité de vues. Cette uniformité est pratiquement impossible. Est-elle seulement souhaitable p

Elle est pratiquement impossible, parce qiiè personne ne peut songer à supprimer lès causes de quelques-unes de nos divergences d'appréciation. Aucun homme ne se défera facilement de sa tournure d'esprit, de ses goûts, de l'influence subie par l'éducation. On peut se réformer, se corriger, s'adapter ; chacun garde, malgré tout, ce qu'il y a d'irréductible au fond de son tempérament et qui est la marque de son individualité. Toute intelligence en activité est en mouvement. Elle étudie, elle réfléchit, elle compare, elle s'efforce de conclure. Or, les éléments innombrables qui servent à l'élaboration de ces conclusions sont trop divers, pour qu'il n'y ait pas, parmi nous, de l'un à l'autre, quelque différence, si minime qu'on la suppose, entre les solutions adoptées.

Au demeurant, cette uniformité est-elle souhaitable.»^ En somme il faut i^épondre hardiment : non. L'esprit humain n'est ni assez vaste, ni assez compréhensif pour que chaque homme puisse voir, sous tous leurs aspects, tous les problèmes. En disant ce qu'il pense et en proposant son avis, après avoir étudié et réfléchi consciencieusement, chacun ne peut qu'apporter sa part de lumière ; c'est sa contribution à l'effort commun. Nous ne devons

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donc pas tant nous considérer comme des adversaires qui travaillent à triompher les uns des autres que comme des collaborateurs qui cherchent, réciproquement, à s'éclairer. C'est à cette forme supérieure d'une sorte de coopération désintéressée et fraternelle, ayant pour objet la découverte du meilleur, que nous devons tendre. Entre hommes qui professent la même foi, et dont les âmes et les esprits sont unis par les sommets et par un égal amour de la même cause, la divergence des opinions doit n'introduire qu'un genre de polémique et de controverse qui exclut les animosités personnelles.

Pour qu'il en soit ainsi, il est indispensable que nous cessions de faire entrer, comme il arrive, en ligne de compte, la considération de notre propre succès et que nous ayons seulement pour biil, non la victoire de nos conceptions, parce qu'elles sont les nôtres, mais leur adoption parce que, de fait, nous aurons amené les autres à reconnaître qu'elles sont les plus justes, les plus sages, les plus opportunes. Chacun doit devenir assez désintéressé et assez humble pour être capable de rectifier son opinion et, au besoin, d'y renoncer, à partir du moment où l'enrichissement de son inforniation et ses méditations sur les données

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fournies par autrui lui imposent un changement de point de vue ou une modification de la tactique préconisée. Agir ainsi, c'est faire preuve de bon sens et de modestie, c'est montrer que l'on ne s'appuie pas uniquement sur la confiance que l'on a en ses propres lumières, c'est être intelligent, c'est-à-dire apte à comprendre et la complexité des idées et celle des situai ions. C'est enfin s'être délivré de cette part de vanité (pii. en temps de polémique, se glisse en nous et parvient parfois à si bien obscurcir notre jugement que nous risquons de ne plus voir clair et de nuire à la cause que nous voulons servir, au lieu de la favoriser.

A tout prendre, rien n'importe moins que nous-mêmes, rien n'importe plus que le bien commun. La seule affaire en cause, ce n'est pas le Iriomphe d'un point de vue sur un autre, ce n'est pas que nous soyons rangés dans le camp des vainqueurs ou dans celui des vaincus, ce n'est pas que l'opinion de celui-ci l'emporte sur l'opinion de celui-là, c'est que la meilleure solution soit découverte, puis acceptée. Si notre avis prévaut, réjouissonsnous, mais non comme un homme qui a battu son adversaire, et que cette victoire enchante, parce qu'elle satisfait son amour-pro-

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pre ; s'il est écarté, inclinons-nous, en songeant qu'après tout nous sommes faillibles et que nous ne saurions prétendre sans orgueil au monopole de l'absolue sagesse et de la science parfaite. Conformons-nous alors loyalement aux décisions adoptées, et, s'il s'agit d'un domaine où notre liberté d'action et d'appréciation i-este encore entière, comme dans certaines questions politiques et sociales, évitons du moins de créer la division en fomentant les désunions et les querelles ou en nous faisant l'agent d'une opposition irréductible. Réservons-nous enfin pour l'heure où nous pourrons, sans inconvénient, reparaître. Quant au concours que nous pouvons donner, fournissons-le sans arrière-pensée et ne soyons pas de ceux qui se retirent sous leur tente, pour l'unique motif qu'on les a blessés en ne les écoutant pas.

Par suite de l'humaine faiblesse, cette manière de concevoir et de pratiquer les luttes intellectuelles sera toujours difficile à réaliser. On peut avoir du moins la volonté dé se rapprocher le plus possible de cette attitude idéale et faire ce qui se doit et se peut, pour y réussir. On y parviendra, si l'on se décide, de part et d'autre, à respecter toujours, dans les con-

trn verses et les polémiques, les lois de la charité chrétienne et fraternelle.

On sait assez en quoi consiste ce respect et quelles sont ces lois. Tout se ramène à l'obçervation d'une stricte justice entre ceux qiii n'ont pas sur tous les points les mêrries opinions.

Il n'est permis à personne, d'abord, de suspecter, sans motif grave et plausible, les intentions ou la conduite d.'autrui. Avant d'oser accuser publiquement un catholique d'être sorti de l'orthodoxie et d'avoir entamé les données certaines de la foi, il faut être bien sûr de ce que l'on va avancer et se souvenir que de tels propos, gros de conséquences, ne doivent jamais être lancés à la légère, par le premier venu, dans le feu d'une' discussion. On n'y regardera jamais assez à deux fois, avant d'attaquer un croyant, prêtre ou laïc, dans ce qu'il a (\o plus précieux au monde, son honneur de croyant fidèle et sincère. Derrière les opinions, il y a les hommes qui les défendent.

Ceux-ci ont une réputation, ils exercent souvent des fonctions qui leur confèrent une autorité et une influence. Or, il est toujours dangereux, quelquefois injuste, de s'exposer à ruiner une réputation, à diminuer une autorité, à arrêter une influence, en jetant un

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adversaire en pâture à la malignité publique. De telles inadvertances de plume ou de langage peuvent entraver pour longtemps un ministère fécond, briser une carrière sacerdotale, réduire à néant l'activité bienfaisante de tout un apostolat... N'est-ce pas assumer, devant sa conscience, une lourde responsabilité que de rendre un homme suspect à ses frères ou à ses supérieurs .î^ Celui que l'on a obligé à se défendre, en prenant à parti non ses idées, mais sa personne, se trouve toujours un peu, de ce fait, placé en état d'infériorité, parce que, étant sous le coup d'une accusation douloureuse, il garde, aux yeux d'un bon nombre d'esprits superficiels, une sorte de situation de défaveur ; il est celui auquel on a demandé des comptes ou des explications, que l'on a malmené avec ou sans esprit, dont peut-être on a fait sourire, que peut-être on a raillé, pour l'amusement d'une galerie de gens auxquels ne déplaît pas ce genre de spectacles.

Souvenons-nous aussi qu'en exposant nos opinions, nous avons tendance à transformer très vite nos vues particulières en affirmations doctrinales et à en faire dés données sûres et authentiques de la foi. C'est là une tentation à laquelle il est facile de succomber, d'ailleurs de très bonne foi, parce que c'est

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là, en somme, un moyen commode de finir le débat en pesant sm' ses conclusions de tout le poids de l'autorité de l'Eglise. Ce peut être aussi un procédé pour se débarrasser de quelqu'un dont on n'aime pas les idées, bien qu'il s'agisse, en l'occurence, d'idées que ce quelqu'un à le droit d'avoir. A l'aide d'une épithète qui sert d'ordinaire à qualifier une opinion condamnée et qu'on accole régulièrement à son nom, on crée à un homme une réputation d'hétérodoxie, on fait de lui un hérétique sournois et honteux, on laisse planer sur lui une suspicion permanente ; on aboutit ainsi à la dépréciation lente et parfois voulue d'une personnalité honorable.

Faut-il enfin refuser de désarmer devant ceux qui, s'élant trompés de bonne foi, se sont courageusement soumis et corrigés, donnant ainsi l'exemple de l'obéissance et de rhuïnilité ? Est-il défendu de leur tenir compte de leur générosité ? Doit-on leur interdire, a priori, tout droit de parler et d'agir, s'ils sont fidèles aux promesses qu'ils ont faites ? Se privera-t-on toujours de leur concours ? Les laissera-t-on pâtir d'une sorte de déconsidéi-ation irréductible ? Sans doute, il faut prendre avec eux ses sûretés ; mais, celles-ci prises, peut-on, sans l'assentiment de

l'autorité légitime et sans son ordre, de soimême, leur tenir rigueur, durement et sans ménagements ? •

En parlant ainsi, nous ne voulons nier ni l'audace des novateurs, ni la maladresse des imprudents, ni le goût détestable de quelquesuns pour les étrangetés. Nous ne prétendons pas davantage que, sous prétexte de charité, il faille leur laisser le champ libre. Les débonnaires sont un encouragement tacite pour la témérité. Tout ce que nous voulons dire, c'est qu'il y a des précautions à prendre pour éviter de donner aux controverses et aux avertissements nécessaires un ton et des allures qui blessent et qui enveniment les discussions. Il est un sens de la mesure, fait de justice, de réserve et de tact, que doit chercher à posséder quiconque se mêle aux polémiques et aux controverses.

Au reste, qui donc, ayant quelque expérience, ignore que, si l'on ne faisait pas bonne garde, l'erreur,' toujours subtile, aui'ait beau jeu à se glisser partout ? Puisqu'il existe des esprits aventureux et des jugements peu sûrs, leur surveillance est une nécessité. Mais celle fonction de vigilance est trop délicate pour que ceux qui l'accomplissent croient pouvoir être dispensés de s'en acquitter avec

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équité et bonté, et surtout, pour que n'importe qui s'arroge le droit de l'exercer, sans mission ni mandat. Pour cet ©ffîee, l'autorité légitime a désigné des hommes qui ont fait leurs preuves, tant de compétence que de charité : appartient-il à quiconque de se substituer à elle, au moindre fidèle de déchirer son curé, à n'importe quel ecclésiastique de s'en prendre à n'importe quel autre, à tout laïc, à tout journaliste, de citer à sa barre infaillible quiconque n'a pas épousé toutes ses opinions? Il faut une censure sévère, ayant l'œil toujours ouvert et qui soit incapable de longanimité et de complaisance. Cette censure existe dans l'Eglise ; elle y fonctionne officiellement, au vu et au su de tout le monde ; elle est entourée de toutes les garanties que l'on peut souhaiter. Elle doit être respectée et obéie. Nous avons, . par ailleurs, entre nous, un droit de discussion dont nous pouvons user, en restant dans les limites de notre compétence et en observant les lois de la charité. N'est-ce pas suffisant ?

Au lendemain même de son avènement au Irône pontifical, le pape Benoît XV a rappelé ces vérités et ces principes, dans sa première Encyclique : il s'est alors exprimé dans un

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langage très énergique. Entendons-le. <( Les ennemis de Dieu et de l'Eglise, écrivait le Souverain Pontife, comprennent bien que toute division chez nous, dans l'œuvre de notre défense, devient pour eux une victoire. Aussi recourent-ils fréquemment à cette tactique :

quand ils voient les catholiques bien unis, ils s'efforcent de jeter habilement parmi eux les semences, de discordes et de détruire ainsi leur cohésion. Plut à Dieii que cette tactique ne leur ait pas réussi trop souvent au détriment de la religion ! Ainsi donc, dès que l'aulorilé légitime a fait une prescription positive, qu'il ne soit permis à personne de s'y soustraire, sous prétexte que cela lui déplaît, mais que chacun soumette sa manière de voir à l'autorité du supérieur et lui obéisse, par devoir de conscience. De même, que nul particulier, par la publication de livres ou de journaux ou par des discours publics, ne s'érige en maître dans l'Eglise, Tous savent à qui a été confié par Dieu le magistère de l'Eglise ; à celui-là pleine et entière liberté doit être laissée de parler quand et comme il le juge h propos ; le devoir des autres est de l'écouler avec déférence et de se conformer à sa parole. A l'égard ensuite des questions oii, sans détriment de la foi ni de la discipline, on peut

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