‹ Les catholiques français et l'après-guerre [microform]Chapitre 8 sur 10 · LES GATKOT.IOUER FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES GATKOT.IOUER FRANÇAIS

leur puissance de conquête et d'expansion. Ils ont commencé de renaître, à Paris par exemple, et l'on sait qu'ils ont porté des fruits. La tâche doit être reprise, et poursuivie, pour que les résultats en soient stables et solides et que ces assemblées finissent par former, partout, des organismes excilateiu's et régulateurs de l'action catholique.

Cette action, nous la souhaitons aussi, en même temps que paroissiale et diocésaine, non seulement charitable et soucieuse de prévenir et de panser les plaies sociales, mais encore orientée A^ers la satisfaction des besoins intellectuels du pays.

Si nous nous permettons d'attirer l'attention sur cet aspect pai'iiculicr de l'effort catholique, ce n'est p;is, croyons-nous, sané quelques bonnes raisons. L'Evangile les a résumées tontes, d'avance, en cette réponse, toujours utile à méditer, de Not7'e-Seigneur à l'odieux tenlatein^ : « L'honrine ne vit pas seulement de pain. » (Math., iv, /|.) Sans doute aussi, il se pose dès maintenant des problèmes d'ordre économique qui sont fort angoissants et bien in al ai ses à résoudre. Ils se présenteront à nous, dès l'après-guerre, avec une terrible acuité et nous aurons fort à faire

pour instaurer, dans la vie sociale, tout le respect possible de la justice et du droit ; la besogne qui, de ce chef, nous incombera sera lourde et ce serait folie soit de le nier, soit de se refuser à y penser à l'avance. Sans doute enfin, nous aurons d'affreuses ruines à réparer, des éo-lises à bâtir et des villes à. reconstruire et il nous le faudra faire avec un sens averti du solide et du confortable, avec un souci artistique constant. Mais, le faisant ou l'ayant fait, n'omettons pas le reste ; mais, en le faisant, tenons compte du reste et songeons à l'aliment intellectuel nécessaire à toutes les catégories de nos concitoyens, celui qui se dispense par la parole, par la presse, par le livré, par l'enseignement sous toutes ses formes et à tous ses degrés. Les besoins spirituels des âmes, pour être moins visibles et moins criants que les autres, pour paraître même, au regard de l'observateur superficiel, moins pressants, n'en sont pas moins réels.

Volontiers, mais sons forme de boutade, on oserait dire, après avoir réHéchi : « A quoi bon des églises somptueuses, si personne n'y doit entrer ! » Tl est évident qu'il faut commencer par donner un cadre à la paroisse en la dotant d'un édifice religieux décent, com-

mode, simple et avenant, bâti selon les lois les plus parfaites d'une esthétique très sûre. Mais, à côté de l'Eglise, n'oublions ni la maison d'école, ni la salle d'œuvres, ni les autres bâtiments d'une cité paroissiale, et pour que les édifices bientôt soient remplis, ne négligeons l'entretien et l'emploi d'aucune des armes de la propagande intellectuelle et morale.

Au sortir de la longue crise que nous traversons, les esprits souhaiteront la lumière et chercheront une direction. Si nous ne répondons pas à leur attente, si nous ne nous appli-, quons pas à un vigoureux travail de refonte et de conquête des consciences, notre charité matérialisée restera vaine et les lois sociales les meilleures seront sans effet durable. Pour que les leçons religieuses et morales de la guerre ne soient pas perdues, il faudra qu'elles soient, au lendemain de la paix, illustrées et commentées.

Nous chercherons donc à répandre plus lar- cément que jamais autour de nous l'instruction religieuse, et à réserver une part importante de nos ressources à ceux qui travailleront à la diffusion de la vérité. En conséquence, nous ferons au clergé une existence décente, afin de le libérer du souci importun

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du pain quotidien, nous assurerons à nos séminaires des revenus suffisants, nous renforcerons notre arsenal intellectuel et, donc, nos journaux populaires et nos revues savantes, nos œuvres de propagande et de missions intérieures tout autant que nos instituts techniques. La pensée catholique doit garder sa place d'honneur, et vivifier la pensée française. Elle est nécessaire à notre pays, tant pour lui-même que pour son bon renom à l'étranger. L'ère des controverses, autour des questions vitales de la philosophie, de la théologie, de l'histoire et de l'exégèse n'est pas close. On continuera de discuter partout où des hommes continueront de s'assembler, dans les parlements comme à l'atelier. Notre silence ou notre quasi-silence, faute des ressources matérielles nécessaires pour permettre à la pensée catholique de vivre en se manifestant, serait un désastre. Sachons le dire, à l'occasion, aux personnes généreuses : mieux vaut, en somme, un peu moins de statues polychromes dans les églises anciennes ou neuves et plus de chaires, savantes ou populaires, d'où s'envole partout la parole de vérité, et plus de plumes expertes, honnêtement rétribuées, pour la défense des principes chrétiens et la conquête des esprits.

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Celle aclion calholique, enfin, ne convientil pas qu'au lieu de se réduire à la seule revendicalion de nos liberlés confessionnelles, elle s'élende à promouvoir tous les intérêts religieux, sociaux et nationaux ? Devant les membres de la Corporation des publicistes chréliens, M. René Bazin a exposé et soutenu cette thèse dans une page très ferme, qu'on nous perjuctlra de reproduire :

« Et d'abord, disait-il à ses confrères, gardez-vous bien de n'envisager que les revendications que nous avons à faire en faveur de la jiberlé des consciences, des œuvres, des ordres religieux et du culle. Si légitimes qu'elles soient, elles n'enlrent que pour une part dans le 50uci que nous avons du bien public.

Nous ne soinmes catholiques que si nous cherchons ce qu'il y a de plus juste et de meilleur pour tout l'ensemble du peuple de France, et nous ne sommes dignes d'un tel nom que si notre charilé s'élend à toutes les âmes, si notre espril s'intéresse à des misères dont nous ne soiilTroiis pas ix-rsoiiiK-lieiiiciil el à des progrès dojil piolilenl d'abord les faibles, les non-prolégés, les non-compris, les non-aimés, c'esl-à-dire par définition, les premiers Je nos frères. Il faut qu'en

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VOUS lisant, il faut qu'eri: étudiant vos plans de réorganisation, les Français qui ne partagent pas entièrement notre foi religieuse ou qui en sont mal instruits sentent s'émouvoir en eux cette vertu de l'équité, qui est la sœur timide de la justice, et qu'ils disent : « Nous ne pouvons pas méconnaître ces hom- <( mes qui ne pensent pas seulement à leurs (( propres souffrances, mais à toute la souf- « france humaine el à la gloire de chez {( nous, »

Ces vues généreuses se justifiant d'ellesmêmes, si l'on veut prendre la peine de les bien comprendre. Nous n'avons pas à tairo noire droit ou à en faire bon marché, pour acquérir ainsi une popularité de mauvais aloi. Nous n'avons môme pas à retarder indéfiniment l'heure où' nous ferons entendre nos vœux si légitimes. Nous avons seulement, croyons-nous, à ne pas nous enfermer systématiquement dans nos revendications en en faisant les articles uniques- de notre programme d'action catholique. Nous avons à ne pas prêter le flanc à la critique de ceux qui pourraient nous reprocher de ne songer qu'à nous, de ne parler que pour nous, de n'avoir en tête que nous et de nous considérer comme les seuls dignes d'être écoutés.

Prendre en main et plaider toutes les càu- . ses justes, ce n'est pas faire passer la nôtre au second pJiin, ce n'est pas, sous préLcxle do contracler des alliances avantageuses qui pourraient devenir dangereuses, inaugurer l'ère des niarcliandages et des compromis, ce n'est pas faire bon marché de tout ce qui nous tient tant à cœur, c'est seulement s'inspirer de la charité la plus haute et ranger à nos côtés tous ceux qui ont de légitimes revendications à faire prévaloir. En montrant ,• à ceux de nos conciloyens qui ne partagent IDas notre foi que nous avons l'intelligence de leurs besoins, nous leur apprendrons peu à peu à avoir rintelligence des nôtres. Nous le faisons, en ce moment, dans nos oeuvres de guerre et nous ne pouvons pas dire que nous nous en soyons toujours mal trouvés. Si le catholicisme a reconquis dans l'opinion une part de sa popularité, s'il a repris, sur tant d'esprits, une aussi forte emprise, ne le devonsnous pas, pour une part, à notre patriotisme, à notre souci du bien commun; bref, aux vertus individuelles et sociales que nous pratiquons ? Combien ont commencé de rendre justice au prêtre en le voyant à l'œuvre et quel prestige le clergé français n'a-t-il pas gagné, en n'épargnant, au service du pays, ni

son sang, ni sa peine ! Si la providence a permis qu'il fût mêlé, comme un levain, à la masse et qu'il en partageât toutes les épreuves, ce doij, avoir été pour lui rendre son influence moralisatrice et bienfaisante.

Tout en gardant, sur tant de questions où les principes catholiques sont en jeu, toute l'intransigeance nécessaire, tout en sachant ne rien oublier de ce à quoi nous avons droit, tout en le réclamant avec, une calme fermeté, appliquons-nous à traduire toute la vie française pour en exprimer toutes les aspirations, parmi lesquelles le besoin de la paix religieuse est particulièrement ardent. Souvenons nous de ceux qui, parmi nos compatriotes, né partagent pas notre foi ou restent indifférents à la voir opprimée, et de ceux aussi qui sont persuadés qu'elle doit être combattue. Ces états d'esprit existent. Il faut en tenir compte, parce que ce sont des faits sociaux et que ceux-ci ne se prétéritent pas. Il ne sert de rien de s'irriter de leur existence ou de vouloir les escamoter. La sagesse exige que nous les considérions froidement, en eux-mêmes, dans leurs causes et dans leurs effets, et que, les ayant ainsi envisagés, nous les traitions comme ils doivent l'être en en tirant les conséquences qui en découlent.

Ce programme d'union et d'action, nous l'accepterons et nous le réaliserons dans la mesure où l'amour de l'Eglise croîtra dan»

nos cœurs. Un jeune sergent, qui combat encore sur le front d'Orient, écrivait récemment, dans une lettre à un ami : <( Quand je pense à tout ce que nous avons souffert pour la Patrie, à tout ce que nous avons enduré pour elle, je me demande si nous ferions de même pour l'Eglise. » Et il ajoutait : <( Désormais, il le faudra. » Sa remarque est juste. La guerre, par les vertus qu'elle nous a fait pratiquer, parfois malgré nous, nous a merveilleusement préparés à l'apostolat, parce qu'elle a donné à beaucoup, avec une vigueur morale plus grande, une compréhension plus exacte de leur devoir social et des besoins spirituels, moraux et matériels du siècle, et parce qu'elle a fondu la nation tout entière dans un même creuset de douleur et de sacrifice.

Nos Devoirs envers ceux qui ne partagent pas notre foi

De l'exameri auquel nous nous sommes livrés des principaux devoirs qui incombent aux catholiques français, au temps présent, s'ils veulent travailler efficacement à préparer l'avenir réparateur, se dég-agent déjà d'importantes conclusions.

En premier lieu, nous devons inscrire parmi nos résolutions, la volonté d'accroître, en chacun de nous, la valeur religieuse personnelle, nous promettre d'accorder le plus généreux concours à l'éducation chrétienne de la jeunesse et savoir nous unir, pour entreprendre un apostolat fécond.

En second lieu, pour que cette union et cette action se réalisent, il est nécessaire que la charité soit le ciment de notre union, et

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l'amour de l'Eglise et de la Patrie, le ferment do, nolic aclioii. Celle-ci onliu, nous la vou- (1j'o/is, pour Jcs raisons que nous avons dites : pair)issiale et diocésaine, conipréliensiv(i de tous les besoins religieux, intellectuels et sociaux du siècle, s'appliquant à tous les intérêts généraux du pays.

Mais cette action, pour répondre à son but, doit s'exercer sur ceux-là même qui ne partagent pas ou ne partagent plus nos croyances religieuses ou ont cessé de pratiquer le catholicisme. Elle doit être conquérante et pouvoir gagner à Jésus-Christ de nouveaux disciples.

Cette affirmation incontestable nous met en présence d'un problème ardu, celui de nos relations avec ceux qu'on a coutume de nommer les indifférents ou les adversaires de l'Eglise.

Comment nous comporter envers eux, si nous voulons empêcher les conséquences de leur influence et les rapprocher de la vérité jusqu'à la leur faire confesser librement et de plein gré ?

Deux principes, croyons-nous, qui se déduisent l'un et l'autre de l'esprit de l'Evangile et des enseignements traditionnels, pourront servir à régler notre conduite à leur

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égard. On peut les énoncer ainsi : il y a pour tout catholique, un devoir d'amour envers ceux qui ne pensent ni n'agissent comme lui ; ce devoir d'amour, il se précise, à son tour, par la pi^atique, envers eux, de la justice et de la bonté.

L'expression : devoir d'amour, ne décèlet-elle pas, de prime abord, chez ceux qui l'emploient, un fond incorrigible de dangereuse naïveté ? Aimer ceux qui n'ont pas la foi, ou qui l'ont perdue, ou qui en rougissent, ou qui la combattent, n'est-ce pas dire qu'il faut aimer l'incrédulité, l'indifférence, le péché, l'apostasie, le sectarisme! ? L'ardeur de nos convictions catholiques, la douleur que nous ressentons au spectacle de tant de ruines accumulées par les ennemis de l'Eglise, ne nous entraînent-elles pas à répugner à un tel amour ? N'est-il pas impossible de nourrir des sentimeiits de bienveillance envers des hommes dont les uns sont sans courage pour confesser Dieu qu'ils adorent au fond de leiu' cœur, tandis que les autres luttent, de toutes leurs forces et par tous les moyens, contre le Christ et contre la Croix ?

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Quelques-uns, parmi nous, déclarent parfois qu'ils ne peuvent ressentir, vis-à-vis d'eux, que rancune et colère, et souhaiter leur défaite ou leur punition, parce qu'ils ont toujours présents, devant les yeux, et le mal qu'ils ont laissé faire et celui qu'ils ont fait. Ils se refusent, pour cette raison, à ne paraître que jouer le rôle de brebis plaintives, toujours condamnées à être mangées par les loups. L'intransigeance et l'attitude agressive leur semblent nécessaires. Ils en viennent ainsi volontiers à considérer comme d'éternelles dupes, voire comme d'inconscients complices de l'ennemi, ceux qui préconisent une autre politique.

S'ils persistent à parler ainsi, ne serait-ce pas faute d'avoir compris et la véritable signification et les limites de la formule : aimez vos adversaires, aimez ceux qui vous persécutent P

Cet amour, en effet, pourquoi ne pas s'expliquer une bonne fois et sur ce qu'il est c'. sur ce qu'il n'est pas 1}

Il est évident, par exemple, que nous n'avons pas à aimer ceux qui ne pensent pas ou n'agissent pas comme nous parce qii'ih ne pensent ni n'agissent comme nous, mais mal-

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gré cela. Ce qui, si justement, nous indigne ou nous déplaît en eux ne peut pas être la cause de notre amour pour eux. En fait, c'en est l'obstacle. Nous n'avons pas le devoir d'aimer en eux leur indifférence, leurs erreurs, leur respect humain, leur apostasie, ni, enfin les conséquences de tout cela, pas plus que nous n'avons le devoir d'aimer en nos frères croyants, ou en nous, leurs fautes, leurs péchés ou les nôtres. Bien plus, de même qu'il nous est imposé par la loi morale de combattre en nous et chez nos frères croyants tout ce qui est contre Dieu et contre la vérité, de même il nous est ordonné de le combattre chez les autres et hors de nous.

Ce que nous devons et pouvons aimer, en nous et dans les autres, c'est l'âme immortelle, fille et créature du Dieu tout bon et tout-puissant, pour laquelle Jésus-Christ a consenti le sacrifioe de la Croix, Il s'agit, en somme, pour nous, d'apprendre à aimer les hommes, amis ou ennemis, qu'ils le soient d'ailleurs de notre foi ou de notre patrie, comme nous devons apprendre à nous aimer nous-mêmes, en Dieu et pour Dieu.

Cet amour, fondé tout entier sur des motifs surnaturels, n'a pas à être confondu avec

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l'élan spontané des sympathies et des antipathies instinctives. Au demeurant, il faut le considérer comme un triomphe permanent et douloureux de la grâce sur la nature, et comme une victoire sur des attirances ou sur des répugnances excusables, mais condamnables. C'est un état d'esprit auquel on n'accède qu'en mettant au-dessus de tout le bien suprême et le salut des âmes.

Tout le malentendu ne viendrait-il pas d'une confusion trop répandue encore sur la vraie portée des démarches commandées par l'amour ? Pour beaucoup, ce sentiment demeure synonyme de flatterie, de concession et d'abdication aveugle. Ils l'entendent dans le même sens que les romanciers et en font une forme d'esclavage. Et pourtant, la plus grande preuve d'affection sincère qu'un homme puisse donner à un autre, n'est-elle pas d'avoir le courage de lui résister, quand il est svu^ le point de mal faire ? Celui-ïà seul a le droit de dire qu'il aime qui combat, en celui qu'il aime, tout ce qui est contraire à l'intérêt bien compris de ce dernier. En fait, nous nous aimons ainsi nous-mêmes, toutes les fois que nous contrecarrons en nous les poussées perverses. Résister à une tentation et la vaincre,

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se mortifier {}l so punir, c'est, s'aimer soimême, comme Dieu veut qu'on le fasse. De même, (juaricl vui éducfiteur s'oppose aux fol- . les idées d'un enfanl, (piand il le réprimande et s'il le faut, à contre-cœur, mais vigoureusement, le châtie, nous disons qu'il l'aime.

S'il fait le contraire, nous lui reprocherons de le gâter, employant, pour traduire son erreur et signaler les conséquences qui en découleront, un terme de la langue aussi exact qu'expressif.

L'amour que chacun doit à ses ennemis n'est, en définitive, que celui-là, celui qui prend, au besoin, contre l'intéressé, son parti, j30ur le saiivei" de lui-même et le guérir. Il est doux et fort, il n'est pas doucereux et lâche. Il n'exclut pas Ja lutté contre l'eri-eur, il la commande. Loin d'impliquer des concessions, il exige qu'on n'en consente aucune par faiblesse. S'il autorise à temporiser, il ne permet jamais de céder, quand quelque chose d'fessentiel est en jeu. Il s'enveloppe de prudence; il ne se résout pas en reculade.

C'est bien en ce sens, croyons-nous, que doit êti-e entendue la parole du divin Maître : (( Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse. »

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Le châtiment lui-même, s'il faut y arriver, ne doit être, dans l'intention de celui qui l'applique, qu'une forme supérieure, mais douloureuse, de l'amour. Le difficile, alors, c'est d'agir de telle manière que, dans la façon même dont il est infligé, apparaisse l'amour qui l'impose. Il ne doit prendre figure ni de vengeance ni de représailles ; il ne s'en doit dégager aucune impression de haine ; ce doit être l'effet, soit d'un acte de légitime défense, soit d'une volonté de salut envers celui contre lequel on sévit et que l'on frappe. Ce dernier se refusera souvent à voir les choses sous ce jour ; faisons en sorte, du moins, que le témoin impartial qui regarde et juge, ne puisse lui, s'y tromper et qu'une heure vienne oii le coupahle lui-même, enfin désabusé, nous donne raison et nous remercie.

On nous permettra de citer ici, à l'appui de ces dires, une belle page d'un jeune poète italien, Giosué Borsi, tombé au champ d'honneur, le lo novembre ipiB, à Zagora, sur le Mont Cuoco. Peu de temps après sa conversion, dans un manifeste qu'il intitulait luimême .• Testament spirituel, il osait écrire :

(( Défie-toi de l'incontinence et de ses périls, garde-toi de la violence et de l'aveuglement,

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mais surtout méprise et combats sans trêve, chez toi et chez les autres, la malice abjecte, ce fruit répugnant et vénéneux de l'envie et de l'orgueil. Combats-la sans pitié, et hais-la de tout ton cœur ; poursuis-ila avec fureur, avec indignation, avec l'arme du ridicule; flétris-la, raille-la, écrase-la toujours avec un courage indomptable, sans descendre à des accommodements, sans jamais transiger. C'est le privilège de la vérité d'être gaie et innocente comme un enfant, courageuse et inexorable comme un archange. Mais aime les hommes tendrement, aime-les avec humilité, avec confiance, sans défiance ; aime-les comme toimême ; excuse-les obstinément, efforce-toi de les comprendre et de leur trouver les justifications les plus ingénieuses (i). »

Au reste, cet amour surnaturel envers ceux qui ne pensent ni n'agissent comme nous, nous le pratiquons, presque sans le systématiser, dans les circonstances ordinaires de la vie, et nul ne songe à nous en blâmer ni ,à nous faire, pour cette raison, un procès de libéralisme. Nous .avons tous, dans notre entourage, des parents ou des amis qui vivent

1. Voir dans le Correspondant , 10 janvier 1917, Alexandre Masseron, Un poète italien tué à l'ennemi, Giosué Borsi.

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dans rindifforcnco. l'cligicusc ou même se monii'crit. lioslilos à la foi catliolique. Cependant, nous l(s aimons, comme ils doivent l'être, pour leur àme et pour Dieu, puisque nous prions et faisons prier pour eux, puisque nous travaillons à les <( convertir », avec une douceur et une patience qui exigent de nous des prodiges de ÎDonté et d'incessants sacrifices. Nous admirons l'épouse, la fille du sectaire ou du franc-maçon qui ne désespèrent pas de l'égaré et parfois, à force de ténacité et de secrètes souffrances, le ramènent à Dieu. Ici, les liens du sang et les relations sociales ne font que faciliter, en somme, à quelques-uns l'accomplissement de leur devoir. Nous jouons le mis.sionnaire qui combat l'ignorance el le paganisme' en Asie ou en Afrique. Celui qui lutte contre ces mêmes erreurs sur le sol de la patrie et celui qui cherche à conquérir les esprits d'hommes qui ne sont pas de sa parenté, se conforment, en définitive, à des raisons d'agir qui découlent des mômes principes.

Prenons un autre exemple. Nous faisons la charité aux pauvres, parce que nous les aimons, à cause de Tésus-Christ. Il ne vient à l'idée de personne de prétendre que c'est la misère elle-même, qui est un mal, et ses sui-

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tes fâcheuses, que nous aimons. Tout au contraire, nous détestons la niiscrc et ses conséquences et c'est parce que nous aimons ses victimes que nous voulons les arracher au fléau. Celui-ci est notre ennemi et l'obstacle à renverser et non ceux qu'il tient sous son joug, que nous voulons sauver.

Or, il est clair que l'indigence spirituelle est pire encore et plus désolante que l'autre, puisqu'elle met en danger la vie éternelle, qui vaut mieux que la vie présente. Puisqu'il en est ainsi, il ne nous est pas permis de ilôus laisser émouvoir par la seconde au moment môme où nous refusons d'avoir pitié de la première. Il faut voir Jésus-Christ dans le pauvre, môme dans celui dont le triste état est un fruit de ses fautes. Malgré qu'il soit coupiable, ce dernier, oserons-nous le haïr et lui refuser du pain et ne tenterons-nous rien pour lui venir en aide ? De même, il faut voir Jésus-Christ dans cet autre pauvre qu'est le pécheur, l'indifférent, l'incrédule, l'adversaire de l'Eglise et de la Foi, et, à cause de Jésus-Christ, s'inquiéter de son âme et de son salut.

Plus grand sera notre amour de Jésus- Christ, pins profonde sera notre haine du mal

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et plus sera ardent notre amour de celui qui le commet,

A.ccroissons en nous la charité, par l'accroissement en nous de la foi. Etendons notre charité à toutes les misères, aux spirituelles comme aux matérielles. Ainsi peut s'exprimer, en une formule brève, la règle de notre devoir d'amour.

Cette thèse acceptée, la vraie difficulté commence. Comment assurer en effet la pratique et le respect de ce devoir d'amour dont l'existence ne saurait être contestée ? Il s'agit de vaincre l'erreur et d'en guérir celui qui la professe sans rien donner à l'erreur et sans blesser, dans son âme, celui qui y adhère.

Il faut trouver le moyen d'offrir à qui en a besoin la preuve de cet amour surnaturel et désintéressé que nous avons décrit sans trahir, en aucune manière, les droits de la Vérité.

Bref, il faut amener à se déjuger un homme qui a des passions, peut-être des partis pris, lorsque l'on a tant de peine à se garder soimême de ses propres entraînements.

Nos armes seront, avec la prière, la justice et la bonté.

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Sur ce devoir de la prière pour les incrédules et les pécheurs, nous pouvons être bref, parce que la cause est entendue. Tout ce que nous voulons faire remarquer, c'est que les Souverains Pontifes ont souvent insisté sur la nécessité de ce moyen d'action et sur sa valeur d'efficacité, sans que le peuple catholique ait toujours unanimement répondu à leur émouvant appel. Il y à donc encore lieu, sur ce point, d'exciter le zèle des fidèles et de les entraîner à multiplier, individuellement ou en commun, leurs supplications. Les exercices annuels de la neuvaine au Saint-Esprit, les cérémonies en l'honneur du Sacré-Cœur, les retraites pieuses et les assemblées de confrérie en pourront fournir aisément l'occasion.

Quant à la justice et à la bonté, nous les pratiquerons d'abord par l'effort que nous consentirons pour comprendre ceux qui r pensent ni n'agissent comme nous.

Comprendre a ici un sens qu'il importe de préciser. Il ne saurait être question, sous prétexte de les a comprendre », de sympathiser avec des erreurs que nous réprouvons, ni de s'évertuer à trouver, à toute faute, des circonstances excusantes qui nous la feraient pardonner. Les esprits trop accueillants à toute doctrine ne font que donner des preu-

vcs de leur faiblesse, et les gens trop indulgenls aiix' rearls de eonduilé ne tardent pas à devenir des dirpos. Les prétendus « esprits lart>-es » (jiii se l'onl, un faux: jjolnt d'Honneur de, loul annii.stier sont des aveugles et des sourds qui ne veulent ni A^oir, ni entendre, et que méprisent, en les flattant, ceux qui exploitent leur naïveté.

Nous ne voulons pas non plus que, s'emparant de cette idée qu'il faut chercher à (( comprendre )) l'incrédule et le pécheur, certains n'importe qui, sans préparation intellectuelle ou morale, lisent n'importe quoi et fréquentent les pires milieux. Nul n'a le droit de s'exposer volontairement au danger de perdre la foi ou d'aventurer sa vertu. «. Charité bien ordonnée commence par soi-menne )) et il est des devoirs de préservation personnelle et collective auquel il faut être rigoureusement fidèle. Quelque combat que l'on engage, il ne faut jamais s'y présenter désarmé.

L'œuvre de compréhension à laquelle il convient de convier les catholiques, ne doit ressemble]" en rien à une démarche téméraire ou à une indulgence souriante et molle ; c'est une opération raisonnable et réfléchie en même temps que prudente et équitable. Elle eonsiste à vouloir se rendre un compte exact

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des chemins que l'incrcdiTle et le pécheur ont pris, p(nir arriver à savoir clairement le point [)réeis ou, cessant de suivre la bonne route, ils se sont engagés dans l'ardre.

C'est facile, dira-t-on, car tout se peut expliquer par l'ignorance ou par l'entrée en jeu de quelque passion. Nous n'y contredisons pas. On remarquera seulement que ces données générales vraies sont insuffisantes. Elles ne vont pas assez au fond de la question.

L'ignorance, comme les autres forces démoralisantes qui ont agi, ont, à leur point de départ, des causes concrètes qu'il est nécessaire de connaître. Elles sont en corrélation avec un milieu et des faits qui ont besoin d'être étudiés de près et analysés avec soin pour qu'on puisse opposer, au moment propice, à leur influence mauvaise, la bonne influence qui l'emportera.

C'est là, objcctera-t-on encore, besogne professionnelle d'apologiste. L'observation est juste, à condition qu'on n'en exagère point la portée, car il est incontestable que, dans une société mêlée comme la nôtre, c'est Un peu tout le monde qui se trouve amené à jouer, plus ou moins, le rôle d'apologiste. Nous n'avons pas le pouvoir de décréter, d'un trait de plume, la séparation entre des hommes

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que les circonstances forcent à vivre ensemble. Ce que nous pouvons et devons faire, c'est de nous mettre tous en garde contre les dangers qui nous menacent et de les éviter, mais aussi de nous tenir prêts à les combattre, quand il le faut, de manière à en triompher.

Le moyen le meilleur d'y parvenir, c'est, évidemment, la diffusion la plus large possible d'un solide enseignement religieux. Si nous voulons préserver les fidèles de l'erreur, nous sommes dans l'obligation de fournir à leur foi des bases solides. Si nous voulons reconquérir beaucoup d'ignorants et d'adversaires, nous sommes encore dans l'obligation de mettre à leur portée des exposés clairs, simples, cohérents du catholicisme. C'est souvent faute de posséder des notions exactes sur notre religion que certains s'en écartent après l'avoir pratiquée ou que d'autres se refusent à y adhérer. Les difficultés intellectuelles ne sont pas toujours des prétextes inventés après coup, pour excuser ou couvrir des fautes de conduite.

Mais cet enseignement religieux a besoin d'être adapté aux préoccupations actuelles des consciences et des esprits. Les catholiques ne seront compris de ceux auxquels ils s'adres-

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sent que s'ils les ont d'abord compris eux-mêmes. Ceci revient à dire que la compréhension dont nous parlons ici est une intelligence acquise par l'étude et l'observation du monde d'aujourd'hui, tel qu'il est, avec ses aspirations si complexes et ses souffrances si variées. Il ne sert à rien de le condamner en bloc et de le réprouver d'un mot. Il importe de discerner vers quoi il tend, pourquoi c'est vers tel but qu'il tend et par que^lle voie il y tend. Une de nos faiblesses, c'est de faire, inconsciemment, envers ce monde, figure de mécontent. Il est loin de donner à l'Eglise tout ce à quoi l'Eglise a droit. Ce n'est pas une raison pour le repousser d'un geste brutal. Si les premiers apôtres l'avaient fait, ils n'auraient pas conquis Rome et les barbares.

Ne faisons pas les dégoûtés devant les temps modernes, ne nous jetons pas dans leurs bras avec enthousiasme ; éludions-les avec équité, animés du désir de les voir tels qu'ils sont, meilleurs peut-être, au fond, que ne l'indiquent les apparences.

L'adaptation dont il est ici question, on le sait, ne s'amalgame d'aucune diminution de la vérité. Prêcher un catholicisme édulcoré, à seule fin qu'on l'accepte, ne saurait être le fait d'un vrai fils de l'Eglise. Nous n'avons pas

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à paraître serfs et esclaves des préjugés du jour et d'un jour. Nous n'avons pas à proclamer une foi bâtarde, honteuse d'elle-même, et qui serait une contrefaçon, mais à enseigner, .à affirmer, et à vivre intégralement, le dogme et la morale de l'Eglise éternelle et ce, sans atténuation, sans réticences, s'ans silences calculés, sans souci d'amadouer ou de plaire.

Cette intransigeance nécessaire, qui a fait notre force, s'accommode pourtant du sens, nécessaire aussi, des opportunités. Certains pensent : est opportun ce qui flatte sans choquer. Nous pensons et nous disons : est opportun ce qui apporte une réponse aux questions qui troublent les esprits et tourmentent les âmes. De ce chef, il n'est pas un dogme catholique, il n'est pas une prescription de notre morale, qui ne se présentent comme riches d'une splendide opportunité. Le tout est de savoir mettre en valeur le point par oij cette opportunité éclate, pour l'offrir, comme une puissiance attirante, à ceux qui cherchent et se sont égarés en cherchant.

Le tout est de savoir aussi ce qui répugne, dans cette foi que nous voulons faire aimer et pratiquer, non pas pour l'escamoter, mais pouvoir montrer à qui s'arme de telles répugnances que ce qu'il repousse, il ne le re-

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pousse que pour s'en être fait d'abord une fausse idée.

L'apostolat, parmi les incrédules, quelque forme qu'il revête, exige donc, avant tout, de la part de ceux qui l'entreprennent, la possession d'une foi solide et éclairée et la compréhension des états d'esprit adverses. Les catholiques ne pourront s'y livrer avec des chances sérieuses de succès que s'ils se sont libérés de trop de juge^ments simplistes et tout faits que l'on porte trop souvent, parmi eux, par routine et manque de réflexion, sur l'incréduliié et ses causes. L'hostililé ou l'indifférence vis-à-vis du catholicisme ne s'expliquent pas sommairement par quelques axiomes sur la violence des passions humaines ou sur la mauvaiise foi de quelques adversaires. Nous ne sommes pas en face d'un ramassis incohérent de prétextes à ne pas croire et ce n'est pas par un arbitraire de niépris que l'on condamne ceux qui ne croient pas ou ne croient plus.

N'est-ce pas là ce que voulait dire Mgr Julien, le nouvel cvêqne d'Arras, quand il écrivait récemment, dans son inaudejuent de prise de possession de son siège : « Nous savons que tous les errants ne sont pas des égarés volontaires, qu'il en est qui souffrent de

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bonne foi et souffrent de n'avoir pas encore trouvé. Nous savons mieux encore les adorables patiences de la grâce divine et nous voulons voir dans l'incroyant d'aujourd'hui le croyant possible de demain et même nous attendrions, s'il le fallait, le persécuteur sur le chemin de Damas (i). »

N'est-ce pas là aussi le conunentaire de cette parole de Noire-Seigneur : (( Tu n'éteindras pas la mèche qui fume encore ; tu n'achèveras pas le roseau à demi brisé. »

Pour nous conformer à l'esprit de l'ordre évangélique, nous nous ferons donc un devoir de chercher à comprendre les états d'âme de l'incrédule et à en découvrir les causes.

Nous nous efforcerons en même temps d'extraire de ses erreurs la part de vérité qu'elles peuvent renfermer. Tout n'est pas intrinsèquement mauvais dans les aspirations contemporaines et le vrai et le faux, parfois, y sont étrangement mêlés. Ces bribes de vérité, commençons par les souligner et les mettre en évidence, afin de trouver là un terrain commun pour engager la conversation avec qui ne pense pas comme nous. C'est, en

1. Lettre pastorale de Mgr VÉvèque d'Arras, à l'occasion de la prise de possessioïi de son siège. Imprimerie Paul Gaultier, 23, rue des Vieillards, Boulogne-sur-Mer, 1917.

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somme, appliquer une loi de toute bonne controverse que d'aborder radversaire en lui disant : (c Voyons d'abord ce que nous admettons les uns et les autres ; constatons ce qui nous unit ; nous saisirons mieux ensuite ce qui nous divise. Que voulez-vous que nous voulons aussi ? Où sont ceux de vos buts qui sont aussi les nôtres ? ' Ceux de vos moyens que nous pouvons employer avec vous ? )>

Cette besogne bien faite crée les sympathies nécessaires à tout échange de vues et déblaie le terrain pour les discussions prochaines. Elle ne mène pas à dire.: « Faisons abstraction, vous et nous, de ce sur quoi nous ne nous entendons pas. » Elle n'entraîne pas à conclure : <( Taisons nos divergences, et qu'il en soit fiait bon marché. » Elle doit nous faire aboutir à savoir où nous en sommes les uns vis-à-vis des autres, sans faire de nous ni des gens qui veulent s'entendre à tout prix, ni des gens qui ne veulent s'entendre à aucun prix.

(( S'entendre » comme tout à l'heure (( comprendre » est encore un terme qu'il faut expliquer. Les partis politiques pratiquent, pour leur intérêt commun, des" coalitions passagères, qui se nouent grâce à des silences consentis et à des concessions réciproques. Ce

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sont des alliances d'un jour, et ce n'est pas ce que nous pouvons et devons désirer, en matière de relations avec ceux qui ne pensent pas comme nous. Notre entente ne peut aboutir qu'à marquer les positions . et à préciser des points de départ.

C'est un devoir pour nous, que commande la justice, d'adhérer au vrai, partout oii nous le rencontrons, et de promouvoir le bien, chaque fois que c'est possible. Faisons-le au moins théoriquement, sans nous aventurer à l'aveugle à consentir des collaborations pleines de danger. Faisons4e de façon à pouvoir montrer à ceux qui nous combattent que l'idéal pour lequel ils luttent ne rencontre, en fait, d'autre obstacle que celui que créent les erreurs qu'ils professent. C'est au nom même de leurs principes et de leurs aspirations que nous pouvons nous élever contre eux, toutes les fois que ces principes sont bons et que ces aspirations sont justes. Si les principes sont mauvais et les aspirations chimériques, nous pouvons et nous devons le proclamer, en nous appuyant pour le faire sur cette soif de vérité et sur cette volonté de bonheur qui persistent toujours à l'intime de toute conscience humaine.

Au programme des revendications des peu-

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pies rangés sous les drapeaux de l'Entente sont inscrits le rétablissement de la Justice dans les relations internationalles et le retour au Droit des gens. Ces vues sont catholiques. !Vous les avons faites nôtres et nous sommes persuadés qu'elles demeureront irréalisables, tant que les lois de la morale catholique ne régleront pas les rapports des nations et des individus. C'est à soutenir cette thèse que nous devons nous appliquer et c'est l'intérêt apoilogétique du rôle joué par un cardinal Mercier, par exemple, qu'on y peut voir un prince de l'Eglise s'appuyer sur le catholicisme pour mettre en évidente lumière le bon droit de la cause qu'il défend.

On peut déterminer, vers le catholicisme, une sorte d'attrait dans les esprits et dans les cœurs, le faire aimer de ceux qui l'ont combattu et souhaiter vrai de ceux qui le repoussent, sans verser, pour autant, dans le libéralisme doctrinal ou pratique. Nous reconnaissons que ce n'est pas toujours facile. On nous concédera bien que c'est possible, à condition que le dernier mot soit à l'Eglise infaidlible et que la prudence et l'obéissance règlent les entreprises de conquête de chacun.

On peut récilamer des réformes sociales en se garantissant du socialisme, en prenant des

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sûretés vis-à-vis des erreurs qu'il professe et en faisant voir, dans ces erreurs mêmes, l'obsiacle à ces réformes.

C'est à nous, en maints domaines d'action, de ne pas arriver bons derniers et comme paraissant à la remorque des autres. C'est à nous de dégager notre originalité en nous posant carrément tels que nous sommes, sans viser à faire figure de gens « avancés » et en nous garant des surprises de la surenchère. Il y a danger aussi à rester en arrière et à laisser les questions se débattre et se régler sans nous, ce qui revient à dire qu'elles se régleront contre nous.

Comprendre l'incrédulité, extraire des erreurs la part de vérité qu'elles renferment, ({Liand elles en contiennent, ce sont là des actes de justice. La bonté et la justice exigent aussi que nous n'employions dans la lutte que des moyens qu'approuve la plus rigoureuse et la plus scrupuleuse honnêteté.

Parmi les plaintes légitimes que nous faisons entendre, il en est une qui revient souvient sous la plume des catholiques. Certains procédés d'attaque dont on use à notre égard, dans la presse et dans les relations sociales, nous émeuvent et nous scandalisent, parce que, s'ils sont de bonne guerre, ils ne sont

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pas de bonne foi. Si nous voulons que l'opinion se range de notre côté, après avoir flétri et démasqué c€s manoeuvres, n'y ayons jamais recours, et ne craignons pas de désavouer ceux des nôtres qui se risqueraient à employer ces armes déshonorantes. La vigueur contre les doctrines s'allie à merveille, quand on le veut, avec le respect pour les personnes qui les professent. Il est des hypocrites qu'il faut confondre et des sophistes dont lé crédit doit être ruiné. Ce but peut être atteint sans l'emploi de paroles dissonantes. A la longue, le public que flattent les disiputes nous rendra justice. Si nous voulons qu'on cesse de prêter une oreille complaisante aux accusations dont on nous abreuve, efforçonsnous de désaccoutumer lecteurs et auditeurs, d'une certaine forme âpre et méchante oii tombent si souvent discussions et polémiques. Telle est d'ailleurs la ligne de conduite que préconisa maintes fois et que suivit toujours le cardinal Mercier. (( Expliquant un jour, écrit M. Georges Goyau, que la libre-penséo athée est incapable de sauvegarder la moralité et qu'elle a perdu ses titres à la répression du crime, il se hâte d'ajouter : « J'ai visé « les doctrines et me défends de juger ceux « qui en sont imbus ou qui les préconisent.

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« L'homme qui s'égare vaut toujours mieux « que ses principes, parce qu'il y a dans la (( conscience, un frein naturel qui empêche (( l'homme d'aller jusqu'au bout de la logi- (( que de son erreur. Par contre, le disciple (( de la vérité est toujours inférieur à son pro- (( gramme parce qu'il y a, dans le cœur de « l'homme, des convoitises mauvaises qui, si « elles ne sont pas combattues, paralysent la « volonté et la retiennent au-dessous de l'idéal « auquel elle aspire (i). »

Rien n'est plus vrai. Au reste, frapper fort n'est pas synonyme de frapper juste. Certain ton de raillerie et de persiflage ne remplace jamais un bon argument. Mettre les rieurs de son côté, pour un temps, c'est apparemment efficace ; une heure vient oii ces mêmes rieurs, ayant réfléchi, jugent sévèrement ce dont ils s'étaient amusé et en découvrent la faiblesse. La loyauté, la générosité, la courtoisie, l'urbanité polie sont des vertus chrétiennes. Pratiquons-les les premiers afin que ceux qui ne les pratiquent pas ne puissent nous répondre en nous priant de nous gué-

1. Georges Goyau, Le Cardinal Mercier, dans la Revue des Deux Mondes, 15 août 1917. — Cardinal Mercier, Œuvres pastorales, t. IiJ, p. 343.

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rir nous-mêmes, si nous voulons avoir le droit de leur faire ensuite la leçon.

C'est encore le cardinal Mercier qui a écrit : « Lisez l'Evangile, le récit des Actes des apôtres, les lettres de saint Paul et vous serez, je crois, étonnés de la part minime faite par ces grands convertisseurs à l'attaque directe du mal, à l'offensive contre l'impiété. Leurs paroles sont, presque toutes, des paroles d'amour (i). » Comme le dit M. , Georges Goyau : <( La dialectique mêrne, cette dialectique qui fit sa première gloire, est à ses yeux dépassée par la force probante de l'amour (2). )^

Visons donc à instruire et à montrer à ceux que nous instruisons que nous les aimons. Ne soyons pas des négatifs, à la manière de ces journalistes qui ne comprennent la presse que comme un moyen de (( taper » sur ceux qui ne partagent pas leurs idées et pour lesquels c'est un axiome que T'adversaire ne peut rien faire de bon, ou à la façon de ces prédicateurs dont toute la verve s'exerce, devant les fidèles, contre des absents auxquels on rapportera, déformés et exagérés, les propos tenus.

1; OEuvres pastorales, t. ÏII, p. 169.

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