MOUVEMENT LITTERAIRE ET SCIENTIFIQUE EN FRANCE
.... Le livre que nous a donné Léon Chaîne, avoué à Lyon, est entièrement, complètement, un livre d'actualité ; on en parle beaucoup ces temps-ci et, ma foi ! c'est bien un document que ces pages sorties de la plume d'un homme qui n'était pas écrivain, et qui, un jour, a eu envie de dire à chacun son fait, mais surtout à ses coreligionnaires. Ce fervent catholique, comme doit l'être un vrai Lyonnais (non forcément catholique, mais fervent dans ses opinions), assez intransigeant même dans certaines de ses idées, n'est pas plus militariste qu'il n'est nationaliste ; il n'a pas de peine à prouver que ni Bossuet ni Fénelon n'ont été militaristes ; c'est Joseph de Maistre qui l'était ; ne se rangeant pas non plus avec les antisémites, il a beau jeu de démontrer que la haine qui les inspire n'a rien de chrétien ; il a également raison de dire que la religion n'avait nulle chose à voir dans certains démêlés qui ont coupé la France en deux.
Léon Chaîne est un libéral, il voudrait que l'Eglise se lançât dans la voie des études sociales et des études religieuses, sans qu'il distingue très exactement de quelle façon elle devrait s'y prendre. Du reste, il est de ceux qui battent ce qu'ils aiment ; il agit ainsi pour sa sainte mère l'Eglise et ne la ménage pas. En dehors de cette particularité et de cette autre, qu'étant catho-
lique, il est néanmoins l'admirateur de Zola, de Pressensé, de Cornély, il débite force truismes. A quoi il répondra sans doute : .< Qu'importe, s'ils sont utiles. »
Cahiers de la Quinzaine, juin 1903 (vingtième cahier de la quatrième série).
Sur la situation des catholiques envers l'affaire Dreyfus, l'annonce que l'on va lire devait passer dans le douzième cahier de la quatrième série, vient de paraître, bon à tirer du mardi 17 février. Elle était composée à l'imprimerie depuis lors. Le livre ainsi annoncé n'a donc pas été fait pour les besoins du moment, et quand l'auteur envisageait un recommencement de l'affaire il ne pensait nullement à utiliser le recommencement que l'on nous a fait depuis. Ce livre a reçu, contrairement à ce que l'auteur attendait, un accueil nombreux ; la presse en a beaucoup et assez bien parlé. Il s'en est vendu un grand nombre d'exemplaires, cinq mille ce qui est énorme en France pour un livre
honnête, et la deuxième édition va paraître bientôt.
Ce livre est évidemment un livre écrit par quelqu'un qui n'avait jamais écrit de livres ; mais les livres écrits par de tels auteurs ont souvent un attrait particulier. C'est un livre à lire. Il est impossible d'avoir une idée, même approchée, du dreyfusisme et du jeu des partis envers le dreyfusisme si l'on n'a pas lu ce livre, parce que l'attitude et l'action des cathohques dreyfusistes fait une partie essentielle de la situation drcyfusiste et de l'action dreyfusiste, en face de l'antidreyfusisme radical. Dans l'amoncellement des documents et des renseignement^ produits^ par l'auteur, quelques erreurs se sont glissées, qui seront sans doute réparées dans la deuxième édition. L'auteur, M^ Léon Chaîne, avoué au tribunal civil de Lyon, donne et par son attitude générale, et dans son livre, l'impression d'un fort honnête homme.
Le Signal, 5 juillet 1903.
Il se fait, depuis quelque temps, au sein de l'Eglise catholique, un sourd travail d'indépendance intellectuelle et politique. On
a pu noter, comme manifestation importante de cet état d'esprit, la publication du livre de M. Léon Chaîne sur les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Le succès légitime obtenu par cet ouvrage et la faveur générale accordée, dans le camp républicain, à la plupart des thèses de l'auteur, constituent l'indication très nett€ qu'une teuvre de ce genre sera toujours lue avec intérêt et sympathie par ceux qui ont hâte de voir une scission nécessaire se produire entre les excès du cléricalisme et les manifestations normales du sentiment religieux.
M. Robert Milliot, dans une élégante brochure qui est aussi composée avec art, aborde l'étude du problème si fortement examiné par M. Chaine. Comme M. Chaîne, M. Milliot est un catholique convaincu, « un croyant à l'âme d'apôtre » ; c'est « au nom de la foi et de la pure morale de l'Eglise, c'est avec le texte propre de l'Evangile qu'il flagelle ceux qu'i! appelle les pharisiens modernes ou les administrateurs du culte ». Qu'on soit bien persuadé que la presse cléricale représentera M. Milliot comme un détracteur du catholicisme, pour la seule raison qu'il «n veut corriger les abus.
L'Eglise catholique s'effarouche des conseils qui lui sont donnés par ses adversaires. Elle croit que ceux-ci ne peuvent donner que de mauvais conseils. Il est permis, au contraire, d'espérer qu'elle ajoutera plus de foi aux adjurations des siens.
Paul Aymon.
Les Études, 20 juillet 1903. (Revue fondée en 1856 par des Pères de la Compagnie de Jésus.)
M. Chaine qui reproche assez vivement à l'abbé Coubé ses métaphores militaires me pardonnera d'employer ici une figure simplement culinaire, et, sans offense aucune, d'avouer que son volume m'a fait quelque peu l'effet d'une salade littéraire et politique. On y trouve donc, pour ne parler que de l'assaisonnement, du vinaigre et de l'huile, du sel et du poivre, et même, pourrait-on ajouter, des capucines, car il y est pas mal question de religieux et de religieuses.
Le vinaigre est versé à forte dose contre le militarisme, enten-
dons par là le fléau de la guerre, des casernes, des armées permanentes, des impôts écrasants qui en résultent, enfin du duel ; contre le nationalisme, que l'auteur traite, sans qu'on sache bien au juste pourquoi, de caricature du patriotisme ; contre l'antisémitisme, qu'il souhaite de voir revenir à plus de tolérance ; contre les catholiques attardés qui ont les torts graves, à ses yeux, de trop vanter le bon vieux temps, d'être d'une fâcheuse timidité intellectuelle à l'égard de la Bible, de l'histoire, de la démocratie, du libéralisme, du christianisme social. Leur moindre peccadille serait l'abus des dévotions nouvelles, par exemple celle de saint Expédit. Mais n'oublions point que personne n'a parlé plus sévèrement que les Bollandistes, dans leurs Analecta, de ce culte né d'un calembour innocent.
Passons à l'huile. M. Chaîne a l'onction d'un saint Bernard célébrant la suavité du nom de Jésus, quand il prend courageusement contre les révolutionnaires, la loi Waldeck-Rousseau et les « décrets Combes », la défense de ces moines qui ont sauvé la civilisation ; de ce clergé si modeste et si dévoué, sorti en masse du peuple et que le peuple aveuglé s'obstine à renier ; de l'Eglise de France, ralliée sincèrement à la République et qui en a été récompensée on sait comme. Il est encore d'une douceur et d'une aménité exquises pour célébrer les vaillantes femmes qui mirent dans la balance des dernières élections, non la laine que filaient les matrones romaines, mais l'or pur de leur foi, de leur initiative et de leur vaillance.
Sur tout cela, du sel, du sel attique, comme dirait Molière, et du poivre à poignée, je veux dire de l'esprit français et de l'ironie piquante ou caustique. Pourquoi, en dehors de la question des ingrédients, l'affaire Dreyfus tient-elle tant de place dans cet ouvrage, dés la préface jusqu'à la fin ? L'auteur a une tendance à faire la part belle aux ennemis de l'Eglise ou à ceux qui lui sont simplement étrangers, à Edouard VII, par exemple, <( bon vivant et assez bon diable » (p. 30), quoique pape de l'anglicanisme, pour réserver ses sévérités aux papes de Rome et à nos officiers d'état-major. Si les catholiques se laissent parfois mystifier, l'affaire Humbert et la tiare de Saïtaphamès prouvent qu'ils ne sont pas les seuls, et si Philippe II est maudit pour ses cruautés, pourquoi essayer de réhabiliter les jacobins ? Là trop de vinaigre ; ici trop d'huile. Henri Chérot.
Le Xœ Siècle, 20 juillet 1903.
REMORDS RETROSPECTIFS
L'affaire Dreyfus a révélé chez un trop grand nombre de catholiques des défaillances multiples de conscience et d'intellect...
Voici ce qu'a osé écrire un catholique pratiquant, M. Léon Chaîne, avoué à Lyon. Les foudres de ses coreligionnaires le menacent. Tous ceux qui, par fanatisme religieux, par haine du juif descendant de ceux qui crucifièrent Jésus, sans rien vouloir examiner et sans rien vouloir entendre, condamnaient Dreyfus, vont jeter l'anathème sur leur ami d'hier qui devient leur ennemi d'aujourd'hui.
Ils vont crier : « Trahison ! » Et pourtant M. Chaîne est resté le chrétien fervent qu'il était autrefois. Mais une lumière a jailli dans les ténèbres de sa conscience. 11 a vu clair et il k osé parler, n'ignorant point que, quand un mal existe dans un organisme, il faut le signaler, fût-ce avec éclat, et non pas le taire.
Dans un bel accès de franchise, M. Chaîne s'écrie :
« Au lieu d'équivoquer dans les communiqués à la presse, de mentir à la tribune de la Chambre, de prêter de faux serments devant l'image du Christ aux audiences des cours d'assises, il fallait avouer ce qui ne pouvait plus être nié, et ce qu'il a bien fallu reconnaître par la suite, il fallait avouer tout simplement enfin que l'accusé avait été condamné sur des pièces qui n'avaient été communiquées ni à lui, ni à son défenseur.
« Si certains militaires avaient agi avec cette élémentaire franchise que leur demandaient des civils, que de calamités, que de hontes auraient été évitées à notre malheureux pays. »