OU SONT LES REVOLUTIONNAIRES
Ce matin, mon excellent camarade Léon Vazy, le fougueux révolutionnaire bien connu, m'a semlilé moins fougueux que de coutume. Il descendait à pas lents la rue Montmartre, l'air abstrait, la tête basse, les yeux à terre, comme s'il cherchait sur le trottoir la solution de la question sociale.
— Tu présentes, lui dis-je, tous les symptômes d'une méditation diffieile. Quel est ton souci.
— Je suis très perplexe, me répondit-il. J'ai lu aans les feuilles publiques que dans diverses églises, à Paris, à Nancy et à Tréguier, plusieurs citoyens avaient interrompu les diatribes des prédicateurs qui injurient la République. Et tout d'abord, ces manifestations opportunes, dont Gérault-Richard nous a donné jadis le courageux exemple, me parurent offrir les caractères essentiels auxquels on reconnaît les actes vraiment révolutionnaires...
— Et maintenant tu n'en es plus très sûr ?
— Non. Je viens de lire un article du Libertaire, qui fait à ce propos des réflexions troublantes. A Notre-Dame-de-Lorette, les interrupteurs ont prétendu rappeler les curés et les moines au respect de la loi. Or, demande fort justement le Libertaire, comment des citoyens qui se disent socialistes, et qui par conséquent rêvent de transformer l'ordre social, peuvent-ils pousser le zèle jusqu'à se charger eux-mêmes, à défaut des commissaires et
des gendarmes, de faire observer la loi bourgeoise ? N'est-ce pas confesser par là qu'ils acceptent et qu'ils approuvent l'ordre établi, puisqu'ils en prennent spontanément la défense ? Dès lors, ont-ils bien le droit de se dire socialistes ?
— Jamais de la vie, dis-je, pour ne pas le contrarier ; un socialiste authentique ne perdrait pas son temps et sa peine à soulever cette énorme pierre, sur laquelle Jésus a bâti l'Eglise. Osera-t-on soutenir sérieusement que cette grosse pierre est le principal obstacle qui arrête notre marche sur la route de la cité future ? Au fond, ces prétendus révolutionnaires, qui donnent dans l'anticléricalisme grossier, ne sont pas loin d'être réactionnaires ; et ils sont d'autant plus dangereux qu'ils parlent notre langue, imitent nos gestes et feignent de combattre dans nos rangs.
— En réalité, ajouta Vazy, ils font le jeu des capitalistes. Peut-être même sont-ils payés pour tenir ce rôle... Qui sait ?
— Eh oui ! puisque nous avons raison et qu'ils ne pensent pas comme nous, il est infiniment probable qu'ils sont des traîtres et des vendus. Sans quoi, ils penseraient comme nous, puisque nous avons raison.
— C'est clair.
— Pourtant, repris-je, il y a quelque chose de plus troublant encore que les judicieuses remarques du Libertaire. En somme, il serait puéril de le nier : les évêques qui tiennent tête à M. Combes et protestent furieusement contre ses circulaires ont levé c( l'étendard de la révolte », qui se trouve être, dans l'espèce, la bannière du Sacré-Cœur ; ces évêques, et les cordicoles qui les suivent, se livrent à des manifestations dont on ne saurait contester le caractère révolutionnaire. Au reste, les cléricaux eux-mêmes ne cachent plus leurs desseins. Dans son livre les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, — un livre qui a fait mes délices, — M. Léon Chaîne nous expose sa théorie de la révolution. Après avoir reproduit le manifeste du Comité catholique pour la Défense du Droit, qui porte sii signature, M. Chaîne prend soin de nous avertir qu'il n'a point le moindre respect pour les lois de son pays, lorsqu'elles ne sont pas conformes à ses convictions personnelles....
Et comme j'avais justement dans ma poche les pages 221 et suivantes du volume en question, je lus à mon camarade ces quelques phrases topiques :
(( Il ne faudrait pas induire des termes très modérés de cette protestation (l'appel du Comité), qu^, personnellement au moins, nous ayons blâmé le moins du monde c€ux qui ont voulu résister à la force par la force... » C'est-à-dire : ceux qui ont résisté à la force légale par la force révolutionnaire. « Dans un pays civilisé, tous doivent être soumis aux lois ; mais faut-il encore que ces lois écrites ne soient pas en opposition avec la loi naturelle.... » D'après M. Chaîne, ce sont évidemment les moines qui observent la <( bonne loi naturelle ->. en faisant vœu de chasteté. Et notre auteur poursuit avec véhémence : (( Est-ce que, au 4 septembre, l'Empire n'était pas la loi ? En 1830 et en 1848, Charles X et Louis-Philippe n'étaient-ils pas la loi ? Enfin, en 1789, la Bastille n'était-elle pas la loi ? Et qui, parmi les républicains sincères, pourrait soutenir que le peuple n'a pas bien fait de renverser l'Empire et les royautés ; qui, parmi eux, pourrait prétendre que le peuple a eu tort de démolir la Bastille ? »
— Bravo ! s'écria Vazy ; on ne saurait mieux dire.
— M. Chaîne conclut : « Nous ne trouvons pas, quant à nous, que les Français soient trop révolutionnaires. Ils ne sont, au contraire, que trop enclins à respecter sans contrôle tout ukase gouvernemental... »
— Pour sûr ! approuva mon camarade. Cet homme-là est un frère.
— Oui, un de nos frères en Jésus-Christ, oar il n'est pas de meilleur catholique.
— Vrai ? C'est un catholique ?
— Tout ce qu'il y a de plus i)ur ; et il compte à mon sens parmi nos adversaires les plus redoutables, car il est aussi honnête qu'intelligent...
-r .Alors, murmura Vazy avec un geste désespéré, je n'y comprends plus rien. Tout à l'heure, nous avons reconnu que les socialistes qui soutiennent M. Combes sont de sales bourgeois ; voilà maintenant que les cléricaux sont des révolutionnaires... C'est le monde renversé !
— N'est-ce pas précisément ce que tu souhaites ? Si le monde est enfin renversé, un bon socialiste comme toi ne pe^it que s'en réjouir.
— Sans doute. N'empêche que ça révolutionne toutes mes idées.
— Raison de plus : la voilà bien, la « révolution des cerveaux » ! Elle nous amènera peut-être à convenir que l'idée de révolution, comme toutes nos idées, est essentiellement relative et qu'elle varie en fonction de mille contingences...
— Non, non ! cria Vazy indigné ; tout ça, c'est encore la faute à Millerand et à son déformisme... Il a si bien brouillé notre politique, qu'à cette heure on ne sait même plus comment on s'appelle !
Et il s'en alla, furieux, le nez à terre, continuant à chercher le long du trottoir la solution de la question sociale.
Gustave Téry.
L'Art et V Autel, mai 1903.
Les gratteurs de légendes, les faux savants de province, dont les yeux chassieux ne peuvent plus supporter le pâle soleil des auréoles primitives ont effacé le charmant mensonge qui baignait dans les ports de Marseille la racine de l'Eglise catholique française.
Il serait plus difficile de nier que le bel arbre donne sa fleur dans cette ville de Lyon où le catholicisme a gardé un parfum de saine mystique, une couleur nitide de fleur royale et haute.
Lyon, ville de foi et de foi agissante ; cité sainte, au clergé vraiment français et indépendant ; Lyon, dernier refuge du plus beau bréviaire qui ait jamais été lu par des yeux de clerc ; Lyon (le Saint-Jean et Fouvières a toujours le souci des grands débats où la religion est en cause.
Le livre que le public accueille aujourd'hui avec intérêt n'est qu'un anneau d'or ajouté à la longue chaîne d' œuvres intéressantes qui relient le savant collège des Minimes, belle pépinière de prêtres, au séminaire des Maristes, belle forêt de martyrs.
Tout dans le livre de M. Chaîne ne peut ])as être approuvé sans réserve. Mais tout vaut la peine d'être discuté ; la sincérité de l'auteur est digne de cet hommage, comme son talent.
Les idées générales se rencontrent ici avec les erreurs généreuses. Les unes et les autres sont groupées avec art et présentées en une langue forte et simple d'écrivain racé.
L'idée juste, la grande idée du livre est que les catholiques, en se mêlant à toutes les bagarres politiques, nationalistes et sociales, sèment la haine autour d'une religion qui doit donner toujours une floraison d'amour.
M. Léon Chaîne a l'audace des vérités dites trop tôt : il insinue que le militansme est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée et que le nationalisme compromet le nom très pur de patriotisme. Dans quelques années, peut-être dans quelques mois, ce seront là des lieux commmis. La vertu de l'auteur est précisément de devancer l'heure et d'être le premier au rendez-vous où tout le monde viendra, mais où quelques-uns arriveront fourbus.
Je ne reprocherai pas à M. Chaîne d'être sévère aux défauts des catholiques, à leurs défaillances, à leurs naïvetés parfois perfides. Saint Bernard a donné depuis longtemps l'exemple des franchises du verbe catholique vis-à-vis des grands.
Mais je reprocherai tout net à l'auteur son indulgence vis-àvis d'adversaires qui riront du jugement bienveillant porté sur eux et qui refuseront des éloges immérités.
M. Chaîne a aussi le tort de donner une place trop grande à des luttes qui font partie de l'histoire de l'an 1900, mais qui prendront la place d'un fait divers dans l'histoire du siècle.
Le style du livre est sobre, énergique ; c'est le parler d'un homme qui a quelque chose à dire et qui sait sa langue. Le long de cette œuvre importante on ne voit traîner aucun de ces brouillards longs et gris qui aiment à suivre le cours du Rhône ou de la Saône, pour faire ceinture de gaze à la ville que com-onne la pieuse élévation de Fourvières.
Jean de Bonnefois.
Le Mercure de France, mai 1903.
La psychologie sera-t-elle plus convaincante que la statistique en matière religieuse ? Lisons le livre de M. Léon Chaîne : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. M. Chaine est un avoué de Lyon qui ne put résister, un beau matin, au besoin de (( libérer sa pensée et son âme », ce qu'il fit en 400 pages
sincères, chaleureuses et parfois notables. Et tout ceci provoque les sympathies en sa faveur. Mais quel ensorcellemert ! A chaque page, je devrais dire à chaque ligne, le spectre de Dreyfus apparaît. En 1903 ! C'est à devenir fou. Je ne sais s'il existe beaucoup de cas plus complets de sidération, et de ce chef le livre
mérite d'être conservé par les psychiatres Notre
avoué déclare, par exemple, que la traversée de l'Afrique par un tueur d'hippopotames quelconque l'a rempli de tant d'admiration qu'il ne lui en est plus resté pour l'autre traversée de oe commandant qui fut l'objet d'une « maladive adulation » de nos chauvms et la cause d'une « explosion d'apothéoses ». Et c'est une opinion qui ne plaira peut-être pas à tout le monde, à commencer par les hippopotames, mais c'est une opinion que nous trouvâmes jadis, en meilleur style, chez d'autres que chez l'excellent M. Chaîne. Mais hâtons-nous d'en finir avec les brochures religieuses. Voici VEglise, la Réiniblique et la Liberté, de M. Georges Clemenceau et le Patriotisme et la Vie sociale, du' P. Sertillanges, deux recueils de discours diserts et différents, et, dans un ordre d'idées voisin, le Sionisme, de M. Max Nordau, plaidoyer ardent en faveur de la reconstitution d'un Etat Israélite
en Palestine
Henri Mazel.
La Grande Revue, mai 1903.
M. Chaîne est avoué au Tribunal civil de Lyon, et non l'un des moindres ni des moins respectés, au milieu de ce grand barreau.
Il ne doit qu'à lui-même, à son intelligence et à son caractère, à son activité et à sa droiture, tout ce qu'il a obtenu dans la vie, et ce n'est point, au temps qui court, un mince mérite.
Toutefois il ne suffit peut-être pas d'avoir, pendant vingt-cinq ans, manié la procédure, ni, non plus, d'être le fils de ses œuvres, pour devenir auteur, du jour au lendemain, et pour composer un volume, dont la presse non seulement française, mais européenne s'occupe, parce qu'elle le juge considérable.
Il faut encore, entre autres qualités; être doué d'un esprit réfléchi et ordonné, se sentir capable de concevoir des idées, sur-
tout générales, savoir aller au fond des choses, et ne pas se payer de phrases courantes ou creusp.s.
Il faut, sans doute, aussi, l'occasion, qui, souvent, ne s'offre qu'une fois dans l'existence, et qui, saisie à propos, fait naître un écrivain.
Cette occasion, pour M. Chaîne, s'est présentée au cours de l'affaire Dreyfus. Il n'a pas cru, après avoir suivi toutes les phases du procès et avoir passé au crible tous les documents, à la culpabilité de l'accusé, mais il a été frappé de voir que » la masse des catholiques » prenait parti contre lui en faveur de ses accusateurs, et il en a inféré que « tant que ses coreligionnaires consentiraient à rester solidaires » dans l'appréciation d'une affaire qui a si profondément divisé et altéré l'esprit public en France, il y aurait « quelque chose de faussé dans leur situation politique ».
M. Chaîne est, cependant, un catholique, dans toute l'acception du terme. Il a été <( élevé par des parents chrétiens, instruit par des prêtres et par des moines (au collège des dominicains d'Oullins, près de Ly3n) ». Il se déclare «■ entièrement soumis aux enseignements de la sainte Eglise ». Il n'est partisan ni de la déclaration de 1682, <( arrachée, dit-il, à la faiblesse de Bossuet et à la majorité de cette assemblée d'évêques, tous grands seigneurs, et, par là, trop complaisants à l'égard du Roi-Soleil >>. ni des lois et des décrets plus récents sur les congrégations.
Mais c'est un esprit indépendant.
Sa sincérité ne peut donc, pour aucun honnête homme, être mise en doute, et, de là, justement, ressort le piquani de sa manière de voir, dont il a commencé à faire part au public dans une lettre que publiait, le 29 mars 1902, la Justice Sociale.
Et c'est ainsi que du til à l'aiguille, durant les vacances judiciaires, « dans sa maison des champs », il s'est trouvé peu à peu amené à rechercher et à énumérer plusieurs sujets, pour lesquels un trop grand nombre de catholiques ont, à ses yeux, même de la meilleure foi du monde, le tort de se mettre en travers de la marche des idées modernes, et de s'attirer, en conséquence, des reproches ou des méfiances, qu'il est le premier à regretter.
Il les blâme, toujours, d'ailleurs, sur un ton qui n'a jamais rien de blessant, mais qui n'exclut ni la finesse des aperçus, ni la force du raisonnement, de s'être jetés à corps perdu dans le
militarisme à leur façon, dans le nationalisme, et dans l'antisémitisme, de s'attarder aux regrets du « bon vieux temps » de se refuser à modifier leurs méthodes d'enseignement, de méconnaître les leçons de l'histoire, de favoriser, sans raison, des dévotions nouvelles, dont certaines l,ui apparaissent comme deis « inepties criminelles » ; - — et de compromettre, par ces moyens, le bien de la religion qu'ils prétendent servir.
Ce livre est rempli d'idées et de documents, de logique et d'originalité, voire de pittoresque, qui attestent, à la fois, autant des méditations approfondies que des connaissances étendues, montrent que I "auteur sait tenir une plume, et les termes respectueux i)our tous dont il ne sfe départ pas un instant sont bien faits pour lui concilier les sympathies, dont on sent, au reste, qu'il a besoin.
Parmi maints passages de ce volume, il en est un, en effet, que j'ai particulièrement remarqué. C'est un extrait de l'oraison funèljre du prince de Condé : » Lorsque Dieu, dit Bossuet, forma « le dœur et les entrailles de l'homme, il y mit, premièrement, (( la bonté, comme le propre signe de la nature divine, et pour être « comme la marque de la main bienfaisante dont nous sortons. »
Et, comme un commentaire de cette parole, M. Chaine rappelle la pensée d'un célèbre médecin de Berne, le docteur Dubois : (( Si j'avais une statue à élever, je t'élèverais à la bonté. »
Comme je connais M. Chaine, il me semble que c'est principalement le sentiment d'une grande bonté qui anime et vivifie son ouvrage.
On ne peut que l'en louer.
S'il entend ne relever que de la démocratie, il est, avant tout, pour la paix. Il la prêche, qu'on nous passe l'expression, presque en apôtre, dans un langage qui fait honneur à son humeur conciliante et sage.
Il redoute les écarts des (( ultras », — il y en a eu de tout temps, — qui perdent leurs meilleurs procès, et c'est à eux, de préférence, qu'il fait toucher du doigt, avec la clairvoyance de l'homme d'affaires accompli, les dangers de leurs exagérations et de leurs polémiques, en leur attribuant une part de responsabilité dans les épreuves dont se plaint aujourd'hui le catholicisme français.
Cette voix calme sera-t-elle entendue ?
Elle a suggéré, ici, des critiques aussi acerbes qu'imméritées, là, des approbations chaleureuses ; dais elle ne s'est, nulle part, heurtée à de l'indifférence, preuve manifeste qu'elle touchait à des intérêts présents et « pressants ».
Ces quelques lignes qui sont plutôt une annonce qu'un compte rendu, voire même une notice, inspireront peut-être, à ceux qui les verront, le désir de connaître un ouvrage qui vaut la peine, non point de ne pas passer inaperçu, — il ne l'est plus, — mais d'être lu avec attention, comme une des productions les moins ordinaires de nos jours.