‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 23 sur 121 · L. Ambruster · texte numérisé non relu

L. Ambruster

La Revue Politique et Parlementaire, 10 août 1903.

Voici un livre dont on parle beaucoup depuis quelque temps et (|ui doit une partie de son succès à son indéniable originalité. C'est l'œuvre d'un catholique sincère, ardent même, qui accepte sans la moindre difficulté que l'on puisse ne pas penser comme lui et qui, de plus, se montre rempli de courtoisie pour ses adversaires. M. L. Chaîne, avoué au tribunal civil de Lyon, avait fait paraître, dans la Justice Sociale, au mois de mars 1902, une lettre ouverte adressée à un évêque, lettre qui fit quelque bruit et qui aurait mérité de ceux pour qui elle avait été écrite beaucoup plus d'attention encore. L'auteur y critiquait vivement l'attitude prise par la grande majorité de ses coreligionnaires dans les événements de ces dernières années et leur reprochait les instincts réactionnaires dont ils faisaient généralement preuve dans tous les domaines de la pensée. Le livre récent dans lequel se trouve magistralement développée cette lettre aborde des sujets bien divers. M. Léon Chaîne dit à ses coreligionnaires que rien, dans la doctrine du Christ, ne les oblige à haïr les juifs, à se montrer nationalistes et militaristes à outrance et à se jeter toujours et partout à la suite des partis réactionnaires ; il blâme leur « timidité intellectuelle », leur habituelle intolérance et les lacunes voulues qui émaillent l'enseignement de certains de leurs professeurs d'histoire. Quelques chapitres comme ceux intitulés : « Les catholiques et le bon vieux temps', — Les catholiques et la charité intellectuelle, — L'Eglise et les hommes de bonne volonté, — Le christianisme social et les conservateurs, ont été particulièrement remarqués dans les milieux ecclésiastiques. A la fin de son livre, en des pages qui ne manquent pas d'éloquence, mais où la posésie a plus de part que la raison, M. Chaîne prend chaudement la défense des congrégations religieuses. Il est curieux de constater, dans le même esprit, une soumission aussi absolue aux doctrines de l'Eglise romnine et, sur certains sujets, un sens critique aussi aiguisé. M. (-haine, qui se rend évidemment compte de la singularité de son cas, craint qu'on ne le prenne pour un '( anarchiste pieux », ou pour un « garibaldien mâtiné de soldat du pape ». Comme M. Paul Viollet et quelques rares catholiques notables, M. Léon Chaine s'est séparé du gros de ses coreligionnaires lors de la crise qui naguère a divisé notre pays.

M. Chaîne termine son livre en disant : « Nous présentons au public, est-il besoin de le lui dire, non pas Tœuvre d'un maître écrivain, mais celle d'un jeune auteur ; nous disons « jeune » bien que nous touchions déjà à l'automne de la vie. Ces pages un peu pâles et décolorées ne sont pas douées des tons chauds que nous leur aurions peut-être communiqués à un autre âge ; elles manquent de la fougue et de l'ardeur que l'on aimerait à mettre dans la défense de ses convictions. »

Que M. Chaîne se rassure ; son livre décèle, au contraire, une jeunesse et une vigueur peu communes ; certaines des pages sorties de son cœur sont pleines d'ardeur et comme illuminées des flammes de la passion dont il semble bien être rempli pour la liberté et pour la justice. ^

Sa sincérité et son libéralisme lui ont gagné le respect et la sympathie des adversaires les plus acharnés de ses croyances.

Annales Politiques et Littéraires, 23 août 1903.

livre brûlant d'actualité, où les idées générales se mêlent aux erreurs généreuses, où tout n'est pas article del foi, mais où tout vaut la peine d'être examiné et discuté, parce que tout y est sincère et loyal

L'Acacia, août 1903. (Revue mensuelle d'études mac., rédigée exclusivement par des FF.\ MM..)

UN CATHOLIQUE COME ON N'EN VOIT GUERE Par le F.:. Ch.-M. Limousin

{En orthographie étymologique)

J'ai sous les yeux un livre intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés présentes, dont l'auteur est M. Léon Chaîne,

avoué à Lyon Il sera fait l'éloge de ce livre et de

son auteur dans VAcacia, nonobstant Tabîme de principe, — abîme de principe et non de fait, — qui nous sépare.

C'est que M. Léon Chaîne est un catholique corne on n'en voit guère. D'abord, lors de TAfaire, il a été dreyfusard. I! n'a pas été le seul, mais il a été l'un des rares qui le furent, il nous l'aprend lui-même. 11 écrivit alors une Lettre d'un catholique lyonnais à un évêque qui fut publiée par la Justice Sociale et reproduite in-extenso par le Soir, le Signal, le National, le Petit National, ÏVnivers Israélite et le Haut-Rhin, mais à laquelle ne firent atention aucun des grands journaux alors engagés dans la bataille ardente dont on se souvient. <( Les journaux de droite, dit-il, voulaient cacher à leur clientèle qu'il y avait des catholiques dreyfusards. Ceux de gauche n'auraient pas voulu que l'ont sut qu'il y avait des dreyfusards catholiques. » C'est bien possible ! La lute avait pris le caractère d'une guère de partis. Cependant, il faut remarquer que les grands journaux dreyfusards firent bon acueil aux documents émanant du Comité catholique pour la Défense du Droit fondé par M. VioUet, et que quand M. Léon Chaîne en fit partie on ne suprima pas son nom. M. Léon Chaîne nous aprend qu'il envoya sa lettre à tous les évêques de France, et que beaucoup lui répondirent. Il publie deux de ces réponses, lesquelles atestent des consciences troublées, mais montrent des homes timorés n'osant pas se mètre en oposition avec la majorité de leur Eglise, dans une bagare où les laïques menaient les clercs.

Cête timidité paraît avoir existé même chez le pape Léon XIII, que l'on présente cependant come un politique supérieur, et qui perdit là une superbe ocasion de faire un coup de maître, en invitant les catholiques français à ne pas s'oposer à la révision du procès du juif, procès dont il devait sortir aquité s'il était reconu innocent, mais recondamné s'il était coupable. C'est à cela que se réduisait alors la question, et il n'était pas nécessaire de faire preuve de la sublime charité que le christianisme s'atribue en théorie pour être d'avis qu'il y avait lieu de réviser un procès contre lequel protestait une si inportante partie de l'opinion publique. 11 sufisait d'un peu de bon sens et du sentiment élémentaire de la justice.

Léon XIII fut intimidé come les évêques français qui écrivirent à M. Léon Chaîne. A quoi sert-il donc d'être placé si haut pour être si peu brave ? M. Léon Chaîne n'a même pas idée que cela aurait pu arîver. C'est cela qui aurait été un coup habile en fa-

veur de l'Eglise, beaucoup plus habile que l'invitation au raliement — qui était une malice courue de fil blanc. Cela aurait changé le cours de l'histoire : la partie de la loi de 1901 sur les associations relative aux congrégations n'y aurait probablement pas été introduite, l'Eglise n'aurait pas, cète fois, payé les pots cassés, ainsi qu'il arive régulièrement, depuis 1871, après chaque conspiration réactionnaire. Le danger que faisait courir à la république républicaine l'envahissement sournois des fonctions publiques par les homes du parti clérical, n'aurait pas été reconu à temps, les répubhcains, qui s'abandonaient ou se nuisaient réciproquement par des lûtes intestines, ne se seraient pas groupés soudain en faisceau ; la franc-maçonerie ne se serait pas jetée dans la bagare. — ■ Ce qui aporta la division dans plus d'une loge, car il y avait des antidreyfusards parmi nous.

L'abstention de Léon XIII dans l'afaire Dreyfus a été funeste à l'Eglise en France ; les adversaires de ladite Eglise dans la bataille séculairement engagée, qui profitent de ses fautes come elle profite des leurs, ne peuvent qu'en être satisfaits,

M. Léon Chaîne fut dreyfusard ; il est, en outre, antimilitariste. Le danger militariste fut un de ceux que révéla l'Afaire aux républicains qui s'étaient endormis sur les deux oreilles après le boulangisme, dont la répercussion aurait dû, cependant, se prolonger plus longtemps. Qu'on se souviêne de la déclaration menaçante de solidarité entre les grands chefs faite par le général de Négrier, dans un banquet, devant le président Félix Faure, de l'atitude des ministres de la guère militaires et même civils, de l'apel au sabre du P. Didon, devant le généralissime Jamon. M, Léon Chaîne, qui plus loin, parle avec éloge du P. Didon, le présentant come un libéral, a oublié cet incident. En revanche, il cite une déclaration de Bossuet, une autre de Fénelon et enfin une troisil^me du contemporain P. Maumus contre la guère. Il y opose les théories féroces de Joseph de Maistre, catholique ilustre, en faveur de cête même guère, et ne nous dit pas pour quêle doctrine s'est prononcée l'Église par la voix de ses conciles et de ses papes. Il faut néanmoins tenir conpte à M. Léon Chaîne de son horeur du meurtre en grand, et reconaitre une fois de plus, ce que nous aurons à faire encore, qu'il est un catholique 'ome on en voit peu.

Il est aussi antinationaliste. Il fait le procès de ce patriotisme

de parade et sans sincérité qui s'est eforcé de ranimer les vieilles haines entre les peuples. Il répète la déclaration, que les francsmaçons ont si souvent à la bouche et sous la plume, que l'on peut aimer sa patrie sans haïr la patrie des autres. Il rapêle que le catholicisme est, par définition, un internationalisme. Il critique le P. jésuite Coubé, qui a promené à travers la France des sermons pleins d'images guêrières et sentant la poudre. Il se déclare partisan des Etats-Unis d'Europe, et va jusqu'à faire l'éloge de M. de Pressensé prononçant un discours à Lyon. Et il est catholique !

Il adresse de courtoises critiques à la Ligue catholique des femmes de France qui, au lieu de se confiner dans son programe de charité, a, en 1902, réuni de l'argent pour faire élire des candidats nationahstes, dont plusieurs ont ensuite décliné toute solidarité avec elle. M. Léon Chaine, quoiqu'il déclare ne point être féministe, ne désaprouve pas, en principe, que les femmes s'ocupent de la politique, oîi leurs intérêts, leurs sentiments, leurs afections sont engagés aussi bien que pour les hommes. Quand je vous disais que c'est un catholique d'un type extraordinaire !

M. Léon Chaine est également adversaire de l'antisémitisme. Sans doute, il préférerait que les juifs se fissent chrétiens, mais il ne reconaît de valeur à aucun des motifs de persécution qu'on invoque contre eux. Il trouve injuste qu'on fasse retonber sur la race entière la responsabilité du sang de Jésus-Christ, parce que quelques-uns, il y a dix-neuf cents ans — et si c'est vrai — auraient préféré Barabas audit Jésus-Christ. C'est de l'esprit de justice apuyé sur le bon sens. Il atribue l'habileté comerciale et financière des juifs à l'hérédilé de leurs ancêtres du moyen âge, époque où ils ne pouvaient se livrer à d'autres professions que le négoce, la banque et la médecine. Il établit qu'en cête qualité de prêteurs si honie, ils rendirent de très grands services et que, parfois, après les avoir chassés, on les rapela pour renplir ladite fonction utile. Enfin, il montre les juifs fixés actuellement dans diférents pays, s'assimilant aux peuples au milieu desquels ils vivent : devenant Français de sentiments, d'idées et de miœurs en France ; Anglais en Angleterre, Allemands en Allemagne, Italiens en Italie ; perdant même leur croyance et acceptant, en France, le rationalisme ambiant. — Singulière satisfaction, soit dit en passant, pour un catholique pratiquant. En résumé, un

très bon plaidoyer, très juste en idées et très modéré dans la forme.

i\I. Léon Chaine dans un article intitulé le « Libre examen politique » critique l'identification que font la plupart des catholiques français, prêtres et fidièles, entre leurs croyances religieuses et leurs opinions politiques, ce qui les ralie au royalisme.

Il afirme son droit d'être républicain en même temps que catholique, et tout en déclarant que le pape n'a pas le droit de s'immiscer dans la conscience politique des fidèles au nom de son infaillibilité dogmatique, donc raison à Léon XIII d'avoir conseillé aux catholiques français de se ralier à la République. Il proclame le droit du catholique au libre examen politique, mais en niant qu'il ait celui de libre examen religieux. Vous voyez que c'est toujours un catholique.

Un chapitre curieux est celui intitulé : « Les catholiques et le bon vieux temps », M. Léon Chaine y constate que les catholiques sont, en général, contempteurs chi temps présent et glorificateurs du passé. Il leur démontre qu'ils ne le conaissent pas, ce passé. Il trace un tableau abrégé de la coruption et de la vénalité de l'Eglise sous l'ancien régime ; mais cependant en ménageant rétrospectivement les congrégations dont l'histoire, on le sait, n'est pas plus édifiante que cèle du clergé séculier. Cète omission me gâte un peu le livre. Il montre enfin que la monarchie de droit divin ne fut pas tendre pour l'Eglise, dont elle eut la prétention de se servir sans la servir. Ici le catholique, avant tout catholique, reparaît. M. Léon Chaine ne se pose pas la question de savoir si, dans la lute séculaire entre la monarchie et l'Eglise, cêle-ci n'eut pas quelques torts, si elle ne s'êforça pas de mètre les rois sous sa coupe pour les gouverner.

Un chapitre amusant est celui intitulé : <( De certaines dévotions nouvèles ». L'auteur s'y moque agréablement du culte de saint Expédit, qui s'occupe des choses pressées ; de saint Nicolas de Myre qui dans sa première enfance, refusait de têter sa nourice le vendredi ni le samedi de chaque semaine, en observance des comandements de l'Eglise ; de celui du grand exploiteur saint Antoine de Padoue, et même de celui de saint Joseph... qui cependant !

C'est très bien de critiquer ces exploitations de la crédulité des fidèles ; mais pourquoi M. Chaine ne met-il pas la Salette et

Lourdes sous le scalpel ? Pourquoi, dans son chapitre II parle-t-il de la « tère bénie », de <( cête têre de grâces et de miracles de Notre-Dame de Lourdes » ? Serait-il d'avis, come demandait M. Thiers en 1873, que M""' Paillasson fut la sainte Vierge ? Et le pèlerinage de saint Hubert dans les Ardennes et conbien d'autres ? Qu'y a-t-il là de moins ridicule, de moins exploitation de la crédulité des fidèles que le culte de saint Antoine de Padoue ? De quel droit M. Léon Chaîne prétend-il faire un choix entre les superstitions ?

Je vous assure qu'il faut recomander la lecture de ce livre, écrit par un catholique, aux franc-maçons et aux libre-penseurs. Dans son chapitre X intitulé : « La timidité intêlectuèle de certains catholiques », M. Léon Chaîne nous montre lesdits certains catholiques — certains est une aténuation, c'est la majorité, la presque unanimité qu'il faudrait dire — hostiles à tout progrès de la science. Il nous parle de la condamnation de Galilée par l'inquisition romaine au xvif siècle, dont le motif fut que l'Ecriture avait déclaré que la têre se tenait immobile ou centre de l'Univers pour l'éternité ! M. Léon Chaîne réprouve cête condamnation — l'eut-il réprouvée au xvii' siiècle ? — et va même jusqu'à regarder come possible que les planètes soient habitées, sans paraître se douter que cela soulèverait de teribles dificultés religieuses. Joignez à cela qu'il déclare, avec la jeune école cléricale et quasi hérétique, que s'il regarde la Bible come inspirée, il n'y voit pas un précis d'histoire ni de science physique. Il a fallu dix-neuf siècles pour que certains catholiques — quelques dans la circonstance — fissent cête grave découverte, que le plus vulgaire bon sens indiquait, au premier siècle de l'ère chrétienne, à l'hérétique Origène. M. Léon Chaîne ne nous dit pas quêles parties de la Genèse peuvent, selon lui et les exégètes ses amis, être éliminées, quêles doivent être conservées. Il n'indique pas la méthode à enployer pour distinguer les unes des autres.

En résumé, que penser de ce livre ? D'abord que M. Léon Chaîne n'est pas, dans l'Eglise catholique, une personalité assez importante pour qu'on atribue à son ouvrage une autre valeur que rêle d'une œuvre personêle. Cependant, à titre de synptôme, étant doné que M. Léon Chnine a rencontré des sympathies parmi ses coreligionnaires, surtout parmi les prêtres, et que cela correspond au mouvement de désagrégation de l'Eglise catholique

signalé dans le magistral article du M.:. Hiram : (( une Eglise qui croule )), on doit y faire atention. Il y a quelques années ce livre eut été mis à l'index au lieu d'être aprouvé presque ouvertement par des fidèles éminents, des prêtres et même des évêques. Signe des temps !

Come manifestation personêle, ce livre a aussi une signification. M. Léon Chaîne peut être considéré come étant, grosso modo, un type : le type de l'home formé par l'anbiance sociale moderne, toute inprégnée des sentiments de liberté, d'égalité et de justice, ainsi que d'esprit critique, mais ayant cependant conservé, on ne sait trop coment, sa foi religieuse. M. Léon Chaîne, ainsi que les autres menbres du Comité catlwUque pour la Défense du Droit, est un home bienveillant, libéral, démocrate. Il est de son temps, afirme son adhésion à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ; il est même républicain — sincèrement je n'en doute pas — il défend les juifs, les protestants, et n'a de malveillance que contre les seuls francs-maçons. Encore, l'exprime-t-il brièvement et sans méchanceté.

M. Léon Chaîne, quoi qu'il ait, à propos des juifs, revendiqué la qualité de sociologue, me paraît ignorer l'histoirti sociologique. S'il la conaissait, il saurait que s'il est ce qu'il est, et ce qu'il paraît tr|ès content d'être, il le doit à ces francs-maçons qui sont les seuls auxquels il ne pardone point. La franc-maçonnerie a été, pendant le xviif et le xix^ siècle, le noyau, la fraction organisée du parti qui aspirait non seulement à la société actuèle, mais à une société encore plus libre et meilleure. C'est dant les loges qu'on été formulées, précisées, les idées qui sont aujourd'hui l'atmosphère morale et intelectuèle de tous les Français qui pensent. C'est des loges qu'elles ont rayoné dans le monde profane où M. Léon Chaîne s'en est imprégné. M. Léon Chaîne approuve la Révolution, et va même jusqu'à excuser la Tèreur de 1793. Pour mon compte, moi franc -maçon, je ne prends pas la chose si alègrement. C'est avec douleur que je me reporte à cête période térible, et je regrète bien sincèrement que les choses ne se soient pas passées autrement, sans ce débordement de sang. Mais cête réserve faite, je rapêleraî à M. Léon Chaîne que la Révolution qu'il aprouve, dont il excuse presque les excès, c'est la francmaçonnerie qui l'a préparée, provoquée... Elle en fut victime, il est vrai, car elle sonbra momentanément, elle aussi, dans la

tourmente. M. Léon Cliaine doit donc de la reconaissance à la franc-niaçonerie.

Sous un autre aspect, M. Léon Chaîne peut être considéré corne le type d'une catégorie de catholiques modernes ou plutôt modernistes ; c'est en ce qui concerne l'ignorance oii il paraît être, où sont beaucoup de ses coreligionaires, des dogmes de sa religion. Je ne prétends point qu'il ne soit capable de réciter ses prières, mais essayez de discuter avec lui sur un des dogmes. Vraisembablement il en saura moins long que l'adversaire qui l'entreprendra. Il nous a prévenu, d'ailleurs, que le libre examen en matière religieuse lui est interdit. Or, l'examen qui n'est pas libre, au cours duquel on ne peut pas juger, aprouver, condamner, réserver, n'est pas un examen. M. Léon Chaîne et ses coreligionnaires qui sont dans son cas ont la foi, non la foi sur des points détaillés et précis, maisi la foi en bloc. Ne pouvant sans désobéir faire la critique des parties diverses de leur religion, ils en ont fait un paquet scêlé sur lequel ils ont écrit : « N'y pas toucher », et ils ont passé à d'autres exercices.

La preuve de cête situation c'est que, pas plus que M. Léon Chaîne, les Georges Fonsegrive, les BrunetJère, les Lavedan, ne parlent des dogmes. Ils disent et redisent sur tous les tons : « La religion est un frein moral nécessaire pour faire vivre en paix les menbres des sociétés humaines, l'Eglise qui tient en main les brides auxquèles est ataché ce frein est une puissance nécessaire, surtout son chef le pape ; les homes qui gouvernent ou qui regardent gouverner doivent tenir le plus grand conpte de cète puissance, ne pas surtout chercher à l'ébranler. »

Tous les écrivains catholiques se disant libéraux et modernistes, même d'autres qui se disent libre-penseurs, positivistes, tiènent le même langage : <( L'Eglise, la Papauté, est une puissance, qui dispose d'une imense force morale, il faut la re.specter, se tenir bien avec elle. »

« Mais les dogmes qu'elle enseigne, cête Eglise, sont-ils la vérité ? — Oui, répondent les catholiques. — Démontrez-le. — Chut ! Il serait dangereux de toucher à cela ! »

Quant aux prétendus lil)re-penseurs et positivistes, ils répondent : <( Qu'inporte ? Vérité ou êreur qu'est cela, oii est la diférence ? Le fait est la religion, la religion qui gouverne les consciences, discipline les volontés. La religion en soi n'a pas de signi-

ficatioii : catholicisme romain, protestantisme, catholicisme grec, islamisme, brahmanisme, taoïsme, chintoïsme, cela est indiférent, pourvu que cela produise le même êfet : la discipline morale. Ce à quoi nous nous atachons c'est le fait, le fait que nous n'avons pas créé, que nous ne crérions probablement pas s'il dépendait de nous. Mais il est, ce fait, et il est religieux. Nous nous en accomodons. »

Il est fort possible qu'au fin fond de la conscience, les homes dont M. Léon Chaîne est le type : les catholiques libéraux et modernistes, fassent confusément un raisonement semblable.

Or, il est un autre fait, que ni l'un ni l'autre des groupes d'homes dont je viens de parler ne veut voir. C'est que d'autres homes ont fait — et pas seulement d'hier, depuis longtemps — l'analyse et la critique des dogmes chrétiens, qu'ils en ont établi l'absurdité, qu'ils ont recruté des disciples, parmi les gens instruits d'abord, puis parmi le peuple. Dans la nation française où autrefois les croyants aux dogmes du catholicisme étaient la majorité, ils sont maintenant la minorité, et une minorité qui va sans cesse se réduisant. Les élections législatives successives le prouvent, car chaque fois, la proportion des libre-penseurs, parmi les élus, augmente et elle continuera d'augmenter.

On dit : « Ce sont les francs-maçons » qui mènent les élections. Dans quelques endroits, oui ; mais conbien sont-ils, ces francsmaçons ? Quelques douzaines répandus dans chaque colège électoral formé de plusieurs miliers de citoyens. Pour qu'ils exercent une action aussi considérable, pour qu'on leur obéisse, il faut que les sentiments de la masse corespondent aux leurs. Les choses ne se passent pas autrement dans les colèges où les cléricaux l'enportent. C'est parce que les électeurs sont au préalable convaincus que l'élu doit avoir un têle opinion qu'ils votent de confiance pour le candidat qu'un comité leur présente come l'ayant.

Ce fait du développement de la libre-pensée est aussi inportant que l'autre ; plus inportant, car il permet de prévoir, pour une époque plus ou moins rapprochée, la fin de l'autre.

Voilà la situation que les homes du type de M. Léon Chaîne ne " conaissent pas, ne veulent pas voir, ne veulent pas conprendre, et qui rend vains tous leurs êforts. Pour la changer, reconquérir les consciences, ils devraient conbattre la libre-pensée qui gran-

dit et fait tache d'huile, c'est-à-dire exposer les dogmes de leur religion, les défendre contre ceux qui les ataquent ; mais cela, ils ne l'osent point, soit parce qu'ils ne conaissent pas réêlement les dogmes de leur religion, soit parce que n'étant pas bien sûrs de leur foi, ils ont peur de la perdre dans la bagare ; soit enfin parce qu'ils ne sont pas croyants eux-mêmes, et ne voient dans la religion qu'une êreur qu'il inporte d'entretenir corne moyen de discipline sociale.

L'ouvrage de M. Léon Chaîne témoigne que son auteur n'est pas un praticien dans la conposition des livres. Ce défaut, en la circonstance, devient presque une qualité, car il done à l'œuvre, par suite de la bone grâce et de la joie de vivre de l'auteur, un véritable caractère de fraîcheur. Il nous montre un catholique come on n'-en voit guère. M. Léon Chaîne sera le premier à en convenir s'il veut bien se reporter aux critiques qu'il formule sur ses coreligionnaires. ' Ch. -M. Limousin. •.

La Tribune Française, 21 septembre 1903.

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