‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 22 sur 121 · PEINE PERDUE · texte numérisé non relu

PEINE PERDUE

Je veux revenir sur le livre de M. Chaine dont j'ai déjà commenté quelques passages, non pour en faire une analyse subtile, mais pour essayer d'en dégager la portée.

M. Chaine fut de ces catholiques intellectuels — pourquoi ne pas dire tout simplement intelligents — qui, à un moment où

la culpabilité de Dreyfus était, pour l'Eglise, un article de foi au même titre que le mystère de la Sainte-Trinité et l'infailli- JDilité des conseils de guerre un dogme au même titre que l'infaillibilité du pape, libéra sa conscience et réclama bien haut, avec une conviction ardente et une loyauté rare, la réparation de l'erreur judiciaire.

Déjà, à cette époque, il put mesurer la justice de sa cause à la violence des attaques qui lui vinrent de ses amis catholiques. Pourtant, avec un beau courage, il continue, et s 'élevant à des conceptions plus hautes, il critique très crânement l'attitude politique des catholiques dans ces dernières années.

Un catholique ne doit pas être, obligatoirement, royaliste, nationaliste et réactionnaire, telle est la thèse de M. Chaine. L'antisémitisme est une doctrine de haine réprouvée par les principes du christianisme, le militarisme est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature grotesque du patriotisme. Le Dieu des catholiques est un Dieu de bonté, ce n'est point le Dieu des batailles et le Dieu des armées et, partant, les chrétiens doivent être, forcément, antimilitaristes, ils doivent, avec les pacifiques, crier : <( Guerre à la guerre ! »

Le mal endémique du catholicisme moderne est l'abus des dévotions nouvelles, il en meurt. La religion mercantile fut condamnée par Jésus qui chassa les marchands du temple. Aujourd'hui, les églises, les chapelles, les grottes miraculeuses sont des boutiques où l'on débite en gros et en détail, en neuf et en vieux, en solde, au rabais, à la douzaine et à la grosse, des petites médailles avec des prières, des scapulaires avec des messes, des fioles d'eau de source avec des indulgences. M. Chaine flétrit vigoureusement <( ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis, toutes ces petites niaiseries qui auraient singulilèrement répugné aux contemporains du grand Pascal ».

Je crains bien que M. Chaine ait fait œuvre inutile. Il ne nous apprend rien à nous qui, depuis longtemps, et non dans le même €sprit, dévoilons ces tares. Il n'apprendra rien aux catholiques : il n'est pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Les attaques dont il a été l'objet de toutes parts, la quarantaine, la mise à l'index, l'excommunication dont l'ont frappé la grande

majorité des gens bien pensants l'ont déjà sans doute édifié sur la faute qu'il a commise en tentant dj guérir un mal inguérissable de par la volonté même de ceux qui en souffrent.

C'est qu'il y a quelque chose qui échappe à la perspicacité de M. Chaîne : le problème social qui se cache sous l'alliance étroite de l'Eglise et de la bourgeoisie réactionnaire et consér vatrice. Par calcul politique, la bourgeoisie cherche l'appui de l'Eglise. Elle voit dans cette union le moyen d'enrayer les pro grès de la démocratie.

Elle veut continuer à endormir le peuiple en lui promettant les récompenses paradisiaques, en l'hypnotisant par les miracles fantastiques, en étouffant son intelligence par les superstitions abrutissantes. Elle ne veut pas aller à lui, consacrer ses ressources, son temps et son énergie à améliorer la condition morale et matérielle des travailleurs et c'est ainsi que le cathohcisme est devenu la citadelle du conservatisme étroit.

Voilà pourquoi tous ceux qui comme M. Chaîne s'en prennent aux abus religieux sont immédiatement considérés comme des anarchistes par les réactionnaires, catholiques surtout par intérêt, et voilà pourquoi je puis dire que son acte solitaire n'aura point les résultats qu'il en attend.

Je vais même plus loin, et j'affirme que M. Chaîne sera encore trompé dans ses espérances si sa protestation n'est pas isolée, si elle suscite des imitateurs et des disciples ; car alors le bruit qui se fera autour des adhésions éclatantes et des censures répétées éveillera enfin les consciences de ceux dont la tactique systématique de l'Eglise n'aura pas tout à fait anéanti la réflexion et atrophié l'esprit critique. Et l'on verra ce spectacle : les pionniers de l'œuvre, ceux qui auront jeté le cri d'alarme et fait le premier pas en avant, arrêtés sur la route, à mi-chemin, débordés et dépassés par la troupe de ceux qui auront, grâce à eux, vu clair, et qui, les yeux dessillés, s'en iront, libérés du joug des croyances anciennes, grossir les rangs de l'armée de la librepensée ; et la phalange, devenue légion, marchera avec confiance vers de glorieuses destinées sans autres dieux que la Vérité et la Justice, sans autre maître que la Raison, sans autre guide que la Science.

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