A MONSIEUR LEON CHAINE
Monsieur,
Vous avez bien voulu m'envoyer votre livre. Je le connaissais déjà. Il a fait assez de bruit pour que je n'aie pas été des derniers à le lire.
Il est fort aimable à vous de me demander mon appréciation. Mais vous ne sauriez l'ignorer. Comme nous pensons exactement les mêmes choses, comme nous sommes tous les deux d'ardents amis de la liberté, je ne puis que vous approuver, vous féliciter, admirer votre courage autant que votre talent.
Votre livre est plus qu'un beau livre ; c'est une belle et bonne action.
Vous pensez justement qu'il vous fera conspuer par les fanatiques de tous les partis ; mais vous aurez cela de commun avec la raison et la vérité, qui, depuis le début des âges, ont toujours été conspuées par les hommes.
Les huées ont leur utilité ; elles prouvent qu'on suit la bonne voie. Ce sont de pauvres sires que ceux qui ne sont pas injuriés par les sots.
Vous avez vu très clair dans la situation actuelle. Il est tellement incontestable que la source en est dans l'affaire Dreyfus, que les nationalistes eux-mêmes en conviennent. DerniJèrement l'apôtre de l'antisémitisme, l'homme qui a fait le plus de mal à votre foi et à votre Eglise, le reconnaissait tout comme .lous. Seulement, c'était dans un autre esprit. Pour lui, le triomphe de l'iniquité eût sauvé le catholicisme ; vous pensez, vous, que le catholicisme eût mieux fait d'aider à la victoire de la justice. Comme vous je crois que s'il vivait encore Lacordaire pourrait s'écrier :
(( Catholiques, catholiques, vous avez laissé sans protestation voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté. >■
Pour les esprits supérieurs, pour ceux qui savent s'élever audessus des passions et des rancunes, le mal fait par les uns ne légitime pas le mal qui leur est fait par les autres. Vous croyez que blâmer des procédés n'est pas une excuse suffisante pour les imiter.
J'ai toujours eu, moi aussi, l'idé-e que c'était un raisonnement faible que de dire : « Celui-là a fait quelque chose qui n'est pas bien, j'ai bien le droit à mon tour de faire quelque chose qui n'est pas mieux. »
Cette façon d'entendre la morale, si elle n'est pas la nôtre,. nous devons convenir qu'elle est celle du plus grand nombre. Chateaubriand, comme vous le rappelez, écrivait déjà, en 1826, qu'il y avait deux espèces d'hommes, ceux qui extermineraient
philosophiquement les prêtres, et ceux qui brûleraient charitablement les philosophes. Nous, qui n'appartenons à aucune de ces deux espèces, et qui voudrions qu'on n'exterminât ni qu'on ne brûlât personne, je ne vois vraiment pas ce que nous faisons dans ce monde.
Dernièrement un de rfos amis faisait l'éloge de l'intolérance (car nous en sommes là), et disait que l'intolérance était seule la marque d'une conviction profonde, et que sans l'intolérance jamais l'humanité n'aurait fait aucun progrès. On aurait cru entendre parler un inquisiteur espagnol, à moins que ce ne fût un calviniste de la bonne marque.
Il ne m'a pas convaincu, malgré son zèle ; car il faut que je lise bien mal l'histoire, mais il m'a semblé y voir que, tout au contraire, ce sont toujours les idées intolérées qui ont fini par avoir le dessus et qui se sont trouvées être les bonnes. 11 est vrai que mon confrère peut me répondre que cela prouve l'efficacité de l'intolérance. Cependant j'ai peine à croire que les intolérants ne poursuivent d'autre but que le succès des idées qu'ils combattent.
Pour nous, Monsieur, nous avons le crâne tellement mal fait qu'on nous verra toujours du côté des vaincus et des opprimés. On a dû pourtant bien souvent vous dire dans votre enfance, comme à moi, que cela ne menait absolument à rien. C'est plus fort que nous. Je n'aime les gens que lorsqu'ils sont à terre et, chose curieuse, il ne me serait pas venu à l'esprit de mettre Dreyfus à la double boucle, comme n'hésita pas à le faire un homme qui entendait mieux que nous ses intérêts.
Kant a dit et vous le rappelez :
(( Malheur à cdlui qui adopte cette maxime pharisaïque : « Mieux vaut la mort d'un homme que la ruine de tout un peu- .« pie ! » Car, quand la justice disparaît, il ne vaut plus la peine que des hommes vivent sur la terre. »
La légende biblique nous apprend qu'il eût suffi de dix justes pour sauver la cité maudite. Ceux qui gardent parmi nous dans leur cœur l'amour de la justice et de la liberté, ce qui est la même chose, doivent être un peti plus nombreux. On peut sans exagérer les estimer un quarteron.
C'est ce qui me donne bon espoir pour le salut final.
Veuillez en attendant recevoir l'assurance de ma profonde sympathie. Henry Maret.
Cet article a été reproduit en tout ou en partie par V Aurore du 26 octobre ; le Petit Bourguignon du 27 octobre ; le Télégramme de Toulouse, du 27 octobre ; le Franco-Californien du 13 novembre.
Tous les vrais amis de la liberté ont pu admirer la vaillante campagne que Henry Maret, en dépit des objurgations d'une grande partie de ses amis politiques, n'a pas craint de mener en faveur des principes républicains manifestement méconnus. Il est de ceux qui, comme J. Dessaint et d'autres libéraux de la même école, conxmencent à se méfier de l'omnipotence de l'Etat de plus en plus armé contre l'individu, et qui méditent maintenant sur la fable du cheval qui a voulu se venger du cerf.
Nous avons appelé, disent-ils, l'Etat à la rescousse contre l'Eglise, prenons garde qu'il n'en profite pour imposer la bride à nos libertés et le mors à nos franchises (voir plus loin l'article de J. Dessaint dans les Dernières Nouvelles du 22 mars).
L'attitude du brillant polémiste du Radical ne. laisse pas que d'impressionner fort le monde politique, aussi quelques partisans des lois d'exception lui ont adressé une lettre ouverte qui a paru dans la presse les premiers joui^s d'avril et dont voici l'exorde insinuant :
lettre ouverte a m. henry maret
Cher Maître,
(( S'il y a parmi les tristesses humaines une catégorie de peines que l'on puisse désigner sous ce nom : " Les douleurs intellectuelles », il faudra sans doute tenir celle dont vous êtes la cause pour la plus aiguë de toutes. Vous nous donnez le très grand chagrin de nous sentir éloignés de vous que nous aimons. Conscients de notre bon droit et de la justice qui est en notre cause, nous poursuivons la laïcisation complète de l'enseignement populaire et vous blâmez notre effort. Cet espi'it plein de gi'àce et de raison subtile que les dieux bienveillants vous avaient départi, vous le dépensez en sarcasmes contre notre œuvre ; et nous avons par surcroît l'amertume de retrouver vos articles dans les journaux dont la politique est la moins digne de vous. Ceux qui étaient hier nos ennemis communs, A'ous leur fournissez des armes !
(( Vous êtes, à n'en pas douter, le plus parfait «■ debater » de ce temps. Votre phrase ailée, d'un français pur, solide et souple comme l'acier fin, nous enchante ; et c'est parce que nous vous tenons pour le plus complet héritier de Diderot, de Camille et de Paul-Louis en ce siècle, qu'il nous plaît de relever les contradictions et les erreurs où votre verve vous entraîne. Permettez que nous vous en montrions les dangers. Et «i, comme il est trop juste de le craindre, nos raisons ne vous touchent pas, elles réconforteront sans doute ceux des républicains que votre attitude déconcerte et qui sur votre autorité n'osent plus croire à la logique de leur cause. »
Le Siècle, 8 novembre 1903.