EMIGRATION
Les fêtes de Tréguier et l'érection d'une statue à Renan dans sa ville natale, suprême hommage rendu par la France républicaine à l'un de ses plus illustres enfants, vont avoir, parait-il, un résultat inattendu. C'est du moins ce que nous apprennent les journaux catholiques dans une information récente, passé trop inaperçue dans la presse républicaine. Les catholiques bretons, nous dit cette information, ont été blessés par ces fêtes dans leurs convictions et leurs sentiments les plus chers, aussi ont-ils résolu, puisque la France tout entière s'est associée aux manifestations de Tréguier, de quitter leur ingrate patrie et de transporter sous d'autres cieux leurs pénates et leur culte.
Ce n'est pas là, comme on pourrait le penser, une boutade échappée dans un moment de mauvaise humeur ; les catholiques bretons ont cherché déjà le moyen de mettre leur projet à exécution
<( Un prêtre breton, dit l'information, M. l'abbé Le Floch, vient de passer l'été dans le Far West canadien, afin d'examiner les localités qui pourraient le mieux convenir à nos compatriotes, et il compte y envoyer des émigrants au printemps prochain. »
Les journaux catholiques eux-mêmes n'ont pas tous enregistré cette nouvelle sans formuler certaines réserves. La Semaine religieuse (le Paris écrit en 'effet : « C'est avec tristesse que la France catholique voit partir au delà des mers les meilleurs de ses fils. S'il en était temps encore, elle les prierait de surseoir à cette exode, au nom des considérations les plus sacrées. »
Il n'en est pas moins intéressant de voir des catholiques,
qui pendant ces dernières années ont combattu si souvent les républicains au nom d'un patriotisme dont ils semblaient avoir le monopole, faire aujourd'hui si bon marché de l'idée de patrie.
Mais, et c'est là ce qu'il est intéressant de constater, ce n'est
pas au moment où ils affirmaient bruyamment des sentiments auxquels M. l'abbé Le Floch et s^^s amis donnent aujourd'hui un éclatant démenti, que les catholiques conformaient le plus leur conduite à la pure doctrine de l'Eglise. Ils en sont aujourd'hui beaucoup plus près. Cette doctrine a été merveilleusement comprise et interprétée dans un ouvrage que j'ai déjà eu ici l'occasion de citer : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, de M. L. Chaîne. Dans un chapitre consacré au nationalisme, M. Chaîne n'écrit-il pas : (( Le catholicisme est une internationale sublime : chaque membre de cette association, mieux que cela, de cette <( communion », ne ressemble-t-il pas à ce citoyen de l'ancienne Rome qui, si loin qu'il égarât ses pas, portait avec lui dans son nom seul la grandeur, la puissance et la majesté du peuple romain ; et ne doit-il pas proclamer, lui aussi, que, sans renier rien de sa patrie particulijère, il ne prise rien tant que l'honneur d'appartenir de clœur et d'âme à une patrie plus haute et plus vaste, à l'Eglise universelle, apostolique et romaine ? » Et M. Léon Chaîne ne précise-t-il pas davantage encore lorsqu'il écrit ailleurs : (( Quelque bon Français que nous puissions être, nous serons toujours plus catholique que Français, ce qui ne nous empêche pas d'être aussi bon Français que quiconque parmi nos concitoyens. »
Voilà en réalité la doctrine catholique. M. Léon Chaîne a eu le courage de la foraiuler à une heure où l'Eglise semblait s'en écarter ; mais qui ne voit le danger d'une telle doctrine interprétée avec fanatisme et ignorance ! M. Chaîne est un homme d'une haute culture intellectuelle, qui saura, le moment venu, et il Fa montré déjà dans le passé, concilier ses devoirs de catholique et de Français. Mais tous n'ont pas la même culture ni les mêmes quahtés, et il était à craindre que, de même qu'à un moment donné ils ont voulu exploiter l'idée de patrie au profit de leurs passions religieuses, les catholiques ne sacrifient un jour leur patriotisme à leur foi.
Pour les catholiques bretons qui ont adhéré au projet de M. l'abbé Le Floch et lui ont donné mission de rechercher dans le Far West canadien les localités où ils pourront émigrer et s'installer, ce jour-là semble venu. Il était nécessaire d'appeler sur ce fait l'attention du public, parce qu'il ne s'agit plus là de paroles plus ou moins réfléchies ni de vaines déclamations, mais de réali-
tés, et qu'il est permis désormais de juger d'après un élément nouveau les résultats et les effets du catholicisme.
Alfred Massé.
Cet article a été reproduit par le Courrier de l'Ain du 10 novembre, le Beaujolais du 12 novembre.
V Action, 17 novembre 1903.