DE BORDEAUX
«( Monsieur Léon Chaîne, Lyon,
(( Tout ce qui s'est dit et écrit sur l'affaire Dreyfus m'étonne et m'attriste. *
<t Dreyfus est-il innocent ?
<( Il faut trouver le tribunal authentique qui le proclame, et se réjouir de voir un criminel de moins dans ce monde.
<( Est-il coupable ?
« Il faut s'incliner devant l'autorité des tribunaux qui l'ont jugé dans toute l'indépendance et toute l'impartialité de la justice.
<( Que viendraient faire en tout cela, les catholiques, les prêtres, les évêques ? Est-ce que les questions de justice pendantes devant les tribunaux les regardent ? Ont-ils reçu les témoignages ? Ont-ils étudié les documents ? Ont-ils les éléments indispensables pour juger ?
<( Que serait le respect de la justice, s'il était permis de suspecter gratuitement ou la perspicacité ou la bonne foi des tribunaux ?
<( Veuillez recevoir. Monsieur, l'assurance de mes sentimonts dévoués.
(( + Card. lecot, arch. de Bordeaux. »
Mgr Lecot exprime ici l'opinion de la grande majorité du clergé français auquel, en effet, on ne pouvait demander de faire une étude spéciale de ce colossal procès dont il était impossible de prévoir l'importance politique, sociale et religieuse que par la suite il prendrait.
Par contre, si nos prêtres n'avaient ni le devoir strict ni la possibilité de se livrer à cette étude, combien il est fâcheux que les hommes politiques qui dirigent le sentiment catholique au Parlement et dans la presse, n'aient pas cherché à voir clair dans des ténèbres accumulées à plaisir, mais qu'ils aient, au contraire, accrédité cette opinion que l'on ne pouvait être bon catholique qu'à la condition d'être convaincu de la culpabilité de l'officier juif et surtout de l'impartialité bien connue de ses accusateurs si bien pensants.
Un prélat, dont on comprendra que nous taisions le nom, a, de la question qui nous préoccupe et de l'attitude prise dans l'affaire par la majorité de nos coreligionnaires, une conception un peu diffé-
Ces envois de cartes ne comportent évidemment pas une adhésion formelle, pas même une adhésion tacite ; mais, consentis par des membres du haut clergé, toujours si réservés et si prudents, ils n'en ont pas moins une indéniable signification.
rente de celle de Mgr Lecot. Voici quelques lignes de la lettre qu'il nous a fait écrire par un haut dignitaire de son clergé diocésain :
<( Monsieur Léon Chaîne, Lyon,
« Monseigneur me charge de vous dire qu'il a pris le plus vif intérêt à votre communication. Il est assurément regrettable que l'attitude passive et effacée de la plus grande partie du clergé, pendant que l'opinion était soulevée par l'affaire Dreyfus, ait paru encourager ou approuver les passions et la partialité de quelques personnalités plus ou moins autorisées à représenter les intérêts religieux. On n'a pas su assez nettement et assez tôt distinguer l'aspect juridique et universel de ce cas et, sans rien préjuger sur le fond, qui relevait des tribunaux, reconnaître au moins que les garanties du droit ne peuvent être violées pour personne, et qu'il n'y a pas d'intérêt supérieur à la Justice.
<( Mais Monseigneur, tout en reconnaissant le bien fondé de vos regrets, juge qu'il est trop tard aujourd'hui pour prendre attitude en cette affaire :
<( Notre attitude générale a été l'abstention. Ce n'était peut-être pas assez, mais le mieux est aujourd'hui d'y rester fidèle.
« Il est plus aisé, après les événements, d'en distinguer le vrai sens et la portée que lorsque l'on y est mêlé à l'agitation et au tx-ouble. Sa Grandeur s'abstiendra donc de tout acte qui serait de nature à réveiller les souvenirs de VAffaire. Mais elle souhaite vivement qu'une nouvelle expérience trouve l'opinion catholique plus préparée qu'elle ne l'a été, et elle approuvera vos efforts dans ce sens.
(( Personnellement, Monsieur, j'ai profondément regretté, à partir de l'heure où il n'a plus été possible de douter de certaines irrégularités criminelles, que la conscience publique, en ses représentants les plus autorisés, ne parlât pas plus haut. Il s'est constitué à Paris, sous l'impression du même sentiment, un Comité catliolique pour la Défense du Droit, présidé par M. P. Viollet, membre de l'Institut,
6, rue Cujas Je me permets de vous le faire connaître, si vous
l'ignoriez, pour le cas où vous jugeriez bon d'unir vos efforts à ceux de cette modeste association, en vue de cet avenir qui vous préoccupe à bon droit.
« Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués en N. S. »
pr.
C'est par cette lettre que nous a été révélée l'existence du Comité catholique pour la Défense du Droit, dont nous n'avions pas encore
L'un (les évêques qui nous ont ainsi honoré de l'envoi de leur carte nous a, au surplus, écrit quelques jours plus tard pour préciser qu'il n'avait pas entendu par là nous donner son approbation sans réserves.
Parmi les membres de l'épiscopat français auxquels le numéro de la Justice Sociale a été adressé il en est certainement beaucoup qui ne l'ont pas lu. Ce qui nous incite à le croire, c'est que plusieurs prélats, que l'on sait très libéraux, ne figurent pas au nombre de ceux qui nous ont fait parvenir un accusé de réception.
Cette manifestation qui, dans notre pensée, était destinée à passer beaucoup plus inaperçue, a encore rencontré la complète adhésion de religieux éminents, de prédicateurs célèbres, d'ecclésiastiques savants et du plus grand mérite.
Des membres de l'Institut, des professeurs du Collège de France, des maîtres de l'Université nous ont complimenté par des missives vraiment bien cordiales.
Notre lettre a rencontré encore le meilleur accueil auprès d'académiciens illustres, dont plusieurs sont des catholiques très orthodoxes. Mais où elle a été lue avec une particulière sympathie, c'est dans les milieux universitaires catholiques.
Enfin, n'oublions pas de mentionner que notre lettre a reçu un accueil vraiment trop flatteur de la part du Comité catholique pour la Défense du Droit. Ce Comité a, pour fondateur et président, M. Paul Viollet, l'éminent membre de l'Institut, à la science et au caractère duquel on rend un respectueux hommage dans tous les partis.
connaissance et qui, cependant, avait déjà fait entendre de si nobles, de si éloquentes protestations.
Il nous est naturellement impossible de donner, même en ne les faisant pas suivre des noms de leurs éminents signataires, les lettres des évêques qui nous ont fait l'honneur de nous féliciter de notre attitude. Nous n'avons même pas songé un seul instant à leur demander l'autorisation de publier ces lettres dont le caractère est purement confidentiel. C'est un peu le même sentiment de réserve qui nous empêchera de citer, au cours des pages qui vont suivre, certains passages de mandements de prélats français, nous avons craint de compromettre ces grands dignitaires ecclésiastiques au regard de quelques innocentes brebis de leur troupeau qui, voyant leurs instructions reproduites dans ce livre, auraient pu leur supposer d'insuffisantes indignations contre notre lettre, ou même les accuser d'être imbus, eux aussi, de sentiments dreyfusards.
Son existence ne nous a été révélée que postérieurement au 29 mars de cette présente année. Aussi devons-nous exprimer ici le profond regret de n'avoir pu, dans notre lettre, lui rendre le témoignage d'admiration qui lui était dû.
Le Comité catholique ixnir la Défense du Droit, composé exclusivement de catholiques, déclare « s'appuyer sur les principes de 1789 dont l'application loyale pourra seule, après le triomphe définitif de la Justice et de la Vérité dans la crise actuelle, assurer en France la paix intérieure avec la pleine liberté religieuse »; il dénonce le mal profond causé au pays notamment par ces deux fléaux : rantichristianisme, l'antisémitisme.
Plusieurs prêtres en font partie ; car, on ne l'a pas assez remarqué, les ecclésiastiques ont été beaucoup moins ardents que les laïques dans cette guerre contre les juifs, guerre dont ils sont cependant appelés, eux surtout, à payer les frais.
En dehors de ce Comité, bien des prêtres, tels que les abbés Brugerette, Pierre Vignot, Jean Viollet et tant d'autres, furent héroïques et essayèrent inutilement de faire luire devant des yeux aveuglés la double lumière de la raison et des principes évangéliques.
C'est ainsi que l'abbé Frémont, théologien éminent et l'un de? maîtres de la parole contemporaine, n'a pas craint, au cours de plusieurs sermons, de profiter de sa présence dans la chaire de vérité pour faire comprendre, d'une façon discrète mais très claire, quelle était, sur ce sujet, sa mâle et fière conviction. Nous nous souvenons d'avoir entendu tomber de ses lèvres hardies la plus éloquente des protestations contre la violation criminelle des droits imprescriptibles d'un accusé.
Depuis que nous avons lu les diverses brochures éditées par le Comité catholique pour la Défense du Droit et notamment la Conscience chrétienne et V Affaire Dreyfus, de M. l'abbé Pichot (1), et divers opuscules de M. Quincampoix, le très distingué publiciste, nous nous étonnons que les partisans de la cause du prétendu traître n'aient pas eu l'excellente idée d'en inonder le pays
(1) L'abbé Pichot, que l'affaire Dreyfus amena à quitter la chaire de professeur de mathématiques qu'il occupait dans un des grands établissements de notre pays, fut appelé à l'une des cures de la ville de Monaco, par le prince, ami de la France, qui s'honora en prenant si noblement parti pour la cause de la .Tnstioe.
catholique. Combien étaient dans notre cas et n'en avaient pas eu la moindre connaissance !
Ces brochures sont très bien faites ; mais, le seraient-elles beaucoup moins, qu'elles auraient tout de même exercé une bien plus forte influence sur la plupart des catholiques que les démonstrations cependant si pressantes, si rigoureuses et si éloquentes d'un Bernard Lazare, d'un Zola, d'un Clemenceau, d'un Joseph Reinach et d'un Jaurès.
On dit que les coreligionnaires de Dreyfus ont dépensé beaucoup d'or pour la défense de sa cause. N'auraient-ils pas dû en employer un peu à propager ces excellents plaidoyers, faits par des catholiques et par des prêtres, en faveur de l'officier juif condamné dans des conditions si odieuses ?
Le grand public n'a pas connu ces avocats catholiques de la cause de Dreyfus, parce que les journaux des deux partis en présence leur refusaient obstinément et presque d'une façon absolue la publicité de leurs colonnes.
Les journaux de droite voulaient cacher à leur clientèle qu'il y avait des catholiques dreyfusards.
Ceux de gauche n'auraient pas voulu qu'on sût qu'il y avait des dreyfusards catholiques.
C'était du moins la règle générale.
Voilà pourquoi, enfin, aux yeux des catholiques dépourvus de sens critique et qui ont par trop la foi aveugle du charbonnier, le dreyfusisme est devenu comme le huitième des péchés capitaux quand il n'a pas été érigé à la hauteur d'une monstrueuse hérésie.
Pour beaucoup, un catholique ne peut être qu' (( antidreyfusard » (il faut bien employer ce mot, puisque les circonstances l'ont imposé à la langue française), et cependant les juifs n'étaient point seuls à défendre Dreyfus. Ni Démange, ni Labori, ni Cornély, ni le colonel Picquart ne sont des juifs. En revanche, dans le même moment, on comptait dix-sept juifs au Gaulois du juif Meyer qui, au nom de la France chrétienne, conduisait le bon combat contre son propre coreligionnaire et contre un homme de sa race.
Pour les mêmes gens aussi, sont hors de l'Eglise : ceux qui n'admirent pas l'armée jusque dans ses verrues, comme aurait dit Montaigne, ceux qui ne professent pas le sentiment antichré-
tien et barbare si heureusement exprimé par le cri sauvage de : A bas les juifs ! ou encore ceux qui s'estimeraient patriotes sans vouloir considérer comme un être inférieur tout individu vivant en dehors de nos frontières.
Et pourtant, remarquons-le, cette crise terrible, qui a bouleversé tout le pays et qui a eu dans le monde entier tant de retentissement, aurait été évitée à la France et au monde, si, de bonne grâce, la Révision qui devait fatalement s'imposer plus tard avait été acceptée de suite.
Au lieu d'équivoquer dans des communiqués à la presse, de mentir à la tribune de la Chambre, de prêter de faux serments, devant l'image du Christ, aux audiences des Cours d'assises, il fallait avouer ce qui ne pouvait plus être nié et ce qu'il a bien fallu reconnaître par la suite, il fallait avouer tout simplement, enfin, que l'accusé avait été condamné sur des pièces qui n'avaient été communiquées ni à lui, ni à son défenseur.
Si certains militaires avaient agi avec cette élémentaire franchise que leur demandaient des civils, que de calamités, que de hontes auraient été évitées à notre malheureux pays !
Ne pouvoir être condamné qu'après avoir été mis à même de se défendre, avait toujours été considéré comme de droit naturel. Cela est si vrai qu'en rehsant, ces jours-ci, l'acte II de Médée, nous avons constaté que Corneille lui-même avait été un dreyfusard avant la lettre.
Quiconque, sans l'ouïr, condamne un criminel, Son crime eût-il cent fois mérité le supplice, D'un juste châtiment il fait une injustice.
Pour en revenir à notre Lettre, l'accueil et le succès contradictoires qui lui ont été faites par la presse et aussi dans notre propre entourage, nous ont incité à en reprendre les divers points pour les développer plus amplement.
Les controverses de toute nature qu'elle a, d'autre part, suscitées dans certains milieux catholiques qui nous sont familiers nous ont également amené à dire ici notre pensée sur un certain nombre de questions accessoires mais d'un intérêt très actuel et des plus pressants.
Il est des doctrines de haine, des fléaux intellectuels, des préjugés ridicules ou dégradants, des superstitions, des pusilla-
nimités qui végètent en parasites et en ennemis à l'ombre de l'idée religieuse, et à la disparition, à l'arrachement desquels la vérité catholique est au plus haut point intéressée.
C'est pourquoi nous nous sommes modestement permis de porter la main sur ces mauvaises herbes.
L'affaire Dreyfus a révélé, en efïet, chez un trop grand nombre de catholiques, des défaillances multiples de conscience ou d'intellect. Tout homme de bonne volonté a le devoir de coopérer avec sollicitude, dans la mesure de ses forces, à la solution rationnelle et chrétienne des questions que cet état d'esprit soulève et comporte.
Qu'il soit donc permis à un cathohque, entièrement soumis aux directions de la sainte Eglise et soucieux de l'honneur et du bon renom de sa patrie, de venir témoigner, sans autre considération personnelle que l'entière indépendance de son jugement et sa fière bonne foi, en faveur de ce qu'il estime être la Vérité.
Et qu'il lui soit permis par là de libérer sa pensée et son âme.
Commençons par quelques citations : elles nous couvriront de leur protection tutélaire.
' Voici d'abord la forte parole d'un homme qui n'a guère passé pour hostile aux puissances établies, de Bossuet :
« Les grands s'imaginent que leur puissance éclate bien plus par des ruines que par des bienfaits ; de là les guerres, de dà les carnages, de là les entreprises hautaines de ces ravageurs de provinces que nous appelons des conquérants. Ces braves, ces triomphateurs, avec tous leurs magnifiques éloges ne sont sur la terre que pour troubler la paix du monde par leur ambition démesurée : aussi Dieu ne nous les envoie-t-il que dans sa fureur. Leurs victoires font le deuil et le désespoir des veuves et des orphelins (1). »
Non, ces grands crimes ne sont plus assez condamnés par l'exécration publique.
De ison côté, le doux, le miséricordieux Fénelon se demande de quel droit on accable d'impôts les peuples « pour trouver les fonds nécessaires à une guerre qui ne leur est utile en rien ».
(( Toute compensation exactement faite, dit-il, il n'y a presque point de guerre, même heureusement terminée, qui ne fasse beaucoup plus de mai que de bien à un Etat. »
(1) Sermon sur le Légitime usage du pouvoir.
Le grand évêque qui savait tout ice que cachaient de malheurs et de misères les splendeurs apparentes du règne de Louis XIV, écrivait plus tard à ce roi :
» Vos peuples que vous devriez aimer comme vos enfants... meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent, tous les métiers languissent et 'ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions... Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus (le peuple)... Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité ou de laisser la sédition impunie, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages (1). »
Voilà, dessiné sur le vif et par une plume cathohque certes autorisée, l'envers douloureux de toute gloire militaire. « Toute guerre est une guerre civile », a dit encore l'archevêque de Cambrai qui, si le duc de Bourgogne avait vécu et régné, aurait sans doute été pour la France un second Richelieu, aussi génial mais plus humain que le premier, le terrible et redoutable cardinal.
Passons à des auteurs plus modernes, moins glorieux, mais non moins chrétiens, non moins familiarisés avec la lettre et l'esprit de l'éternelle vérité catholique.
Voici quelques lignes d'un éminent religieux, du R. P. Maumus, des frères prêcheurs. Elles sont extraites de son dernier ouvrage : la Crise religieuse et les leçons de VHistoire, un des livres les mieux pensés et les plus opportunément écrits que la librairie religieuse nous ait donnés en ces derniers temps :
(( Le militarisme, c'est-à-dire le culte de la force pour la force, n'a rien à voir au respect dû à l'armée et à l'amour de la patrie. Il est un instinct dépravé qui pousse les peuples à se ruer les uns contre les autres, une excitation perpétuelle à la guerre de conquête, une conception fausse de l'honneur national qui exalte outre mesure la gloire militaire au détriment des autres gloires que recueillent les peuples dans les travaux féconds de la paix. A coup sûr, un soldat héroïque est l'honneur d'un pays, mais un
(1) Histoire du règne de Louis XIV, par Gaillardin.
magistrat intègre, un artiste, un poète inspiré, un savant comme Pasteur, ne sont-ils pas, eux aussi, des gloires nationales ? (1).
« Quand un conquérant rentre dans sa capitale au bruit des acclamations et qu'un peuple en délire célèbre son triomphe, le philosophe songe à ceux qui là-bas, sur le champ de bataille, dorment de leur dernier sommeil ; il songe à la douleur immense des mères et des épouses et, à travers les chants de victoire, il écoute les sanglots de ceux qui pleurent...
(1) Nous trouvons cette même idée exprimée dans des vers lus par leur jeune auteur, Pierre C..., élève du collège Stanislas, au cours d'une séance littéraire offerte aux amis de ce grand établissement à l'oK^casion du Centenaire de Victor Hugo.
Ils ont été publiés, à l'époque, dans une Revue parisienne, et ont pour titre : les Deux Dômes.
Comme des chevaliers inconnus sous leurs heaumes. Immobiles dans leur casque de marbre ou d'or, Par-dessus les maisons se regardent les Dômes, Et quand la ville enfin au-dessous d'eux s'endort, Ils se. parlent entre eux avec des voix fantômes.
Or, un Dôme en ce soir parlait ainsi : « Sans doute Le peuple se souvient de quelque ancien combat, Car un souffle héro'ique a traversé ma voûte, ■Vent de gloire, chants de clairons, charge qu'on bat, Et l'aigle impériale encor tressaille toute.
(( Les 'Victoires, hier muettes dans leurs veilles,
Ce soir avec la voix étrange du passé,
Se racontent tout bas de lointaines merveilles,
Et ruche sépulcrale où rêve un dieu lassé.
La sarcophage noir vibre d'un vol d'abeilles. »
Alors le Panthéon cria dans l'air : <( Tais-toi,
Ma voûte est pleine aussi de gloire et d'épopéss
De grandes voix d'airain montent du caveau froid
Et font sonner des vers ainsi que des épées
En l'honneur d'un vieillard endormi sous mon toit.
« Sache que les héros aux admirables poses Pourriraient inconnus et sans tombeau souvent. Si des vers n'avaient fait leurs trépas grandioses : — L'hommage de tes morts m'est porté par le vent, Tes bruits sont un écho de mes apothéoses.
(( Un jour, survient une complication diplomatique à laquelle ne comprennent rien ceux dont le sang va régler le conflit et assouvir l'ambition conquérante. La guerre est déclarée, et on apprend qu'une grande victoire a été remportée. Une grande victoire, c'est-à-dire que des milliers de jeunes gens gisent morts ou blessés sur le champ de bataille. Quelques heures ont suffi pour faucher dix mille, vingt mille hommes. Et tandis que des bulletins enthousiastes célèbrent la gloire qui fait tant de victimes, les pères pleurent et les mères ne veulent pas être consolées yarce que leur enfant n'est plus. Quant aux morts du côté de l'ennemi, on n'y pense même pas, ou plutôt, plus ils sont nombreux, plus la victoire est éclatante... »
Après ces hécatombes humaines, après ces boucheries sanglantes, on souille, on déshonore les cathédrales catholiques en chantant, sous leurs voûtes augustes, de barbares Te Deum pour remercier nous ne savons quel cruel Dieu des armées, dont la
(( Je suis un sanctuaire et tu n'es qu'un geôlier, C'est moi le reposoir de l'âme sage et douce. Tu gardes dans sa fosse un Titan prisonnier, Et le juste soleil chaque soir éclabousse De pourpre ma tiare et de sang ton cimier ! »
Le poète couché, pâle dans les caveaux,
Où la lampe d'airain jour et nuit se balance,
Ecoutait se parler entre eux les deux rivaux.
Il se leva dans l'oml^re et leur cria : « Silence !
Je hais l'insulte faite aux mains par les cerveaux.
(( Je t'ai chanté, César, sur ton trône et tes grèves ;
Quiconque a lu mes vers adore tes lauriers,
Et mes chants à ce point sont mêlés à tes glaives,
Que mes strophes ce soir éveillent tes guerriers.
Et que nos deux tombeaux ont fait les mêmes rêves.
(( Dôme vainqueur et monstrueux, Dôme vermeil. Toi qui, fauve sous l'or embruni de ton faîte, Couvres comme un berceau l'impérial sommeil, Et toi — Coupole de l'Esprit — Dôme prophète, Qui te dresses drapé de lune ou de soleil,
« Vous avez pris tous deux des attitudes vaines,
Car mêlant la Pensée à l'Action sa sœur,
La nature confond sans dédains et sans haines,
Le Dôme du Héros et celui du Penseur,
*ïous le Dôme infini des étoiles sereines. »
conception stupéfiante ne devrait pas pouvoir entrer dans une cervelle chrétienne.
On connaît la fameuse boutade : « Au commencement Dieu a fait l'homme à son image, mais depuis l'homme le lui a bien
rendu. »
Nous avons, en effet, inventé le Dieu vengeur, le Dieu jaloux, le Dieu des batailles, et c'est ainsi qu'en voulant associer la divinité à nos passions et à nos mesquines combinaisons, nous essayons de la rapetisser à notre taille. N'a-t-on pas assisté souvent à ce spectacle à la fois tragique et comique de deux nations rivales, prêtes à se combattre, demandant au même Dieu, par des prières également officielles, de leur accorder la victoire ?
Comme on vient de le voir, le dominicain Maumus est bien éloigné d'avoir de la guerre la même conception que le farouche de Maistre qui, par une aberration sacrilège, va jusqu'à y découvrir une loi divine. On connaît le fameux parallèle que l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg établit entre le bourreau et le soldat, ces deux tueurs de profession, dont l'un tue des criminels et l'autre des innocents.
Dans son hymne terrible à la guerre il déclare que, même dans le combat, les soldats ne sont pas cruels. (( Au milieu du sang qu'ils font couler ils sont humains comme l'épouse est chaste dans les transports de l'amour. »
Il dit encore : (( La terre entière continuellement imbibée de sang n'est qu'un autel immense où tout ce qui est doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à la mort de la mort. »
Si c'est là du génie, n'y a-t-il pas lieu d'estimer qu'il ne s'est guère trompé celui qui déclara que le génie confine à la folie ? Et, puisque nous venons de citer les Soirées de Samt-Pétersbourg, n'est-ce pas le cas de profiter du rapprochement d'idées qu'elles provoquent pour faire remarquer que les généreuses théories du grand Tolstoï, schismatique excommunié par le Saint-Synode russe, sont bien plus chrétiennes que celles de de Maistre, le catholique ultramontain ?
Les écrivains, les artistes et les poètes sont en partie responsables de ces assassinats en grand que l'on décore du nom prestigieux de combats et de victoires. Ce sont eux qui ont chanté, exalté, idéalisé les auteurs de ces immenses carnages ; ce sont
eux qui ont coloré du prisme éblouissant et trompeur de la gloire ces scènes de barbarie et de pillage, dont l'odieux aurait dû toujours soulever le dégoût et la réprobation des peuples qui en sont tour à tour ou à la fois les stupides admirateurs et les victimes sanglantes. Qui se souviendrait des héros de la guerre de Troie sans le chef-d'œuvre d'Homère ?
Mais descendons des hauteurs où nous ont retenu Bossuet, Fénelon et le digne fils du père Lacordaire pour revenir aux préoccupations de l'heure actuelle.
A ceux qui nous reprochent d'attaquer l'armée, nous répondrons ceci : nous ne pensons pas l'attaquer en soutenant que ce que certains croient être son honneur n'est pas chose plus précieuse que la justice.
Est-ce notre faute si tant d'officiers ont tenu à se solidariser avec quelques camarades coupables, si les conservateurs ont tenu à faire cause commune avec les chefs militaires, si, entre eux tous, ils ont de leurs propres mains forgé des armes pour leurs adversaires, édifié enfin, contre les institutions qu'ils voulaient défendre et contre les principes mêmes de l'ordre social dont ils croyaient se faire les champions, la plus formidable machine de guerre que les annales de l'histoire aient jamais signalée ?
Ce n'est pas non plus attaquer l'armée nationale que de ne comprendre la guerre que si elle est faite pour la défense de nos foyers menacés. Nous abhorrons toute guerre de conquête ; nous abhorrons surtout, au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations, sous l'hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et d'étendre l'influence de la patrie.
Nous condamnons notamment les exécrables forfaits commis par des Français, en Afrique, à Madagascar, en Chine. Et, sur ce point, notre réprobation n'est pas réservée tout entière aux crimes analogues dont se sont rendues coupables les autres nations prétendues civilisées (1).
(1) M. Vigne d'Octon, ancien officier de marine, a fait paraître un bon et beau livre, la Gloire du Sabre, auquel il a donné pour épigraphe ce mot de Victor Hugo : <( Déshonorons la Guerre ! »
De cet ouvrage, merveilleusement écrit et très sérieusement documenté, nous tenons à détacher quelques passages pour l'instruction
Lorsqu'il nous est donné de voir comment s'est établi notre empire sur les races que nous appelons inférieures et de quelle façon nous pacifions leurs patries conquises, pouvons-nous ne pas penser à ces paroles de Tacite : aufene, tmcidare, rapere, falsis nominibus imperiwn ; atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant ?
Il y a bien des officiers auxquels des procédés de la nature de ceux que flétrissait déjà l'immortel auteur des Annales doivent
et l'édification des militaristes qui nous feraient l'honneur de nous lire :
« A coups de fusil et de canon, la petite colonne à laquelle j'appartenais venait de modifier sensiblement la topographie de ce fleuve. J'avais revu là, en passant, des villages aussi gais, aussi calmes et aussi pacifiques que ceux de la Basse-Cazamance.
a Et le lendemain, ce petit village si paisible et si mélancolique dans sa ceinture de frêles palmiers n'existait plus ; et d'autres avec lui disparaissaient, qui, comme lui, miraient, la veille, leurs jolis toits de bambous dans l'eau du fleuve. Oui ! pour satisfaire je ne sais quel caprice odieux, ils avaient été détruits, anéantis par la mitraille de nos avisos. Tués ces bons vieillards, ces braves Nabus qui, hier encore, nous avaient donné une hospitalité si touchante ; éventrées par nos auxiliaires, ces femmes, belles sous leur masque brun et qui nous saluaient au seuil des cases ! Mortes aussi ces jeunes filles dont le torse nu, ruisselant encore de Tablution vespérale, exhalait une fauve senteur de féminilité sauvage, mais douce, qui un instant nous troubla dans cette ardente et chaude nuit d'Afrique !
(( ...Et je songeais qu'il faudrait des années et des années pour que d'autres villages soient reconstruits à leur place ; je regardais s'enfoncer dans la brousse, conduite par nos sauvages auxiliaires, la théorie lamentable des captifs et des captives qui s'en allaient résignés et sanglants, le carcan au cou, vers de lointains marchés d'esclaves, et je me disais que de longs jours s'écouleraient avant que le rire d'aatres enfants et les chansons d'autres fillettes à nouveau égayent ce coin de terre africaine.
— (( Poète ! rêveur ! pas soldat pour deux sous ! » me répondaient les camarades. Certes non ! Ce ne fut jamais sous ce jour que m'apparurent dans mes rêves d'adolescent et de jeune homme la mission du soldat français et son rôle.
«Je l'avais toujours vu et je le vois encore autrement que mitraillant et brûlant des villages inoffensifs, sabrant, égorgeant, razziant des vieillards, des enfants et des femmes, escortant des convois d'esclaves, semant la désolation et la mort sur son passage.
« Et qu'étaient les ravages de ces petites colonnes comparés à ceux que devaient faire plus tard entre Niger et Sénégal les fortes colonnes munies d'une artillerie formidable ?
« Les atrocités de la guerre tropicale sont partout les mêmes chez les peuples prétendus civilisés, identiques aussi les procédés de
incontestablement faire horreur. L'armée, en etïet, compte, dans ses rangs, des hommes à l'âme assez belle, au cœur assez fortement trempé pour qu'ils puissent s'élever au-dessus de l'état d'esprit qui permet de tels actes de brigandage.
Le pieux, vaillant et chevaleresque de Sonis, par exemple, qui fit longtemps campagne, en Algérie, avant l'année sombre de 1870, où il illumina nos désastres de la Loire de quelques rayons de gloire, avait certainement une tout autre idée de ses devoirs et de ses droits que beaucoup de ses compagnons d'armes.
Il ne faut pas que l'armée soit au-dessus de la nation ; et nous entendons nous prévaloir avec un soin jaloux du tutélaire adage des latins : Cédant arma togœ.
Nous espérons, à ce sujet, que certaines améliorations seront apportées dans le mode de formation morale des officiers, en vue
conquête et de colonisation chez toutes les nations qui possèdent ou désirent un domaine colonial.
<( Pendant la période active de conquête : massacres, viols, incendies, pillages, vols de territoire et traite de chair humaine. Une fois la pacification (??) faite, le but poursuivi consiste à achever ce qui a survécu des peuples conquis par l'importation de l'alcoolisme, de la syphilis, de la tuberculose, de toutes les diathèses, et de toutes les tares qui sont le triste apanage des nations épuisées.
(( Abrutir ceux qu'on n'a pu tuer ou vendre, telle semble être la devise de nos colonisateurs. »
On ne peut accuser cet ancien officier qui dénonce franchement ce qu'il sait, ce qu'il a vu, de sentiment antifrançais ou d'esprit de dénigrement systématique car il ajoute ce que nous nous empressons de reproduire :
(( Je dois dire à l'honneur de mon pays que si l'on compare ce que j'appelle sans hésiter les crimes de colonisation commis par les différents états d'Europe en chasse de colonie, c'est encore la France, malgré ce que je viens d'écrire, qui a le moins à rougir. Et c'est l'Angletere, avec Stanley, le roi des massacreurs de la race noire et tant d'autres moins illustres, qui détient le record de la cruauté.
« La plupart de ses officiers, de ses généraux, comme la plupart de ses explorateurs n'ont d'autre gloire que celle de faciles exterminations coloniales. »
Au cours du même livre, M. Vigne d'Octon fléti'it. avec preuves irréfutables à l'appui, les excès et les fautes commis dans la récente campagne de Madagascar si mal organisée par l'administration du général Mercier. Les journaux réactionnaires, conservateurs, militaristes, antisémites, et nationalistes qui depuis... ne contenaient alors, à l'égard de ce ministre de la guerre du cabinet radical et franc-maçon, que leçons sévères, épithètes injurieuses et reproches sanglants.
de leur enlever cette mentalité par trop spéciale dont des circonstances récentes ont eïicore jnis en relief les graves inconvénients.
Nous tenons à la réduction du service militaire. Aussi pour diminuer d'une année au moins la durée de cette écrasante servitude, nous ne nous laisserons pas arrêter par les arguments des réactionnaires hostiles à cette réforme, arguments absolument identiques à ceux que faisaient déjà valoir, en 1872, les adversaires de la réduction à cinq années de l'ancien service de sept ans. Nous avons entendu les mêmes gens dire de la même façon, avec les mêmes airs de compétence, que, si l'on diminuait d'un seul jour les sept années de caserne traditionnelle, c'en était fait de l'armée, c'en était fait de la France. Depuis que les fils de la bourgeoisie sont appelés à l'honneur de porter le sac, on s'est aperçu qu'il ne fallait plus autant d'années pour apprendre à astiquer un ceinturon, balayer la chambrée, marcher au pas, se mettre à l'alignement, manier un fusil et faire tous autres exercices militaires.
Le spectacle grandiose et héroïque que nous ont offert récemment les milices longtemps victorieuses et cependant à peine organisées des deux républiques Sud-Africaines, aux prises avec les forces formidables de l'une des plus grandes puissances militaires du monde, est de nature à inspirer aux états-majors de notre pays de salutaires réflexions. Ce peuple intrépide, qui n'est pas militarisé, a vu surgir de son sein de valeureux soldats et des stratèges du plus haut mérite.
Saluons, en passant, le roi Edouard, bon vivant et assez boa diable, en somme, qui a tenu à faire la paix avec ces braves que sa respectable, très puritaine et très piétiste mère, la reine Victoria, eût laissé froidement massacrer jusqu'au dernier. Les princes nous montrent bien parfois qu'il est et des vertus publiques et des vertus privées.
Sans aller jusqu'au sud du continent noir chercher des exemples à imiter, nous pourrions regarder, avec quelque profit pour nous, ce qui se passe dans l'armée vraiment nationale de la république Helvétique. Le peuple suisse d'ailleurs aurait encore le droit, sur d'autres terrains, de nous donner de grandes leçons ; chez lui pas d'atavisme monarchique ; on y est vraiment républicain. Le chef du pouvoir exécutif n'est que le Primiis inter pares.
La [)résidence de la république n'a pas été transformée en une maladroite contrefaçon de la royauté. Aussi cette libre démocratie, grâce à ses institutions politiques et sociales empreintes de justice et de raison, marche, sans conteste, à la tête des nations civilisées auxquelles elle mérite sur bien des points d'être proposée en exemple.
S'il suffit de professer des idées aussi simples et aussi rationnelles, s'il suffit, en un mot, de parler le langage du sens commun le plus élémentaire pour être antimilitariste, il ne nous reste plus qu'à formuler franchement ce « redoutable aveu » : nous sommes antimilitariste.
De même, si c'est avoir le caractère mal fait, par exemple, d'apporter tant d'admiration à l'héroïque traversée de l'Afrique par Edgar Foa, dont les coups de fusil tuèrent seulement des bêtes fauves, qu'il ne nous en reste presque plus pour cette autre traversée de la même Afrique, accomplie avec un appareil tout militaire, à cette expédition guerrière dont le commandant a excité chez nos chauvins des sentiments d'une maladive adulation et provoqué, dans nos rues, une explosion d'apothéoses, hé bien, il faut également l'avouer : nous avons le caractère mal fait (1).
L'un a tenté cette exploration au péril de sa propre vie ; le second l'a tenté aux dépens surtout de celle des autres.
Combien nous préférons l'œuvre absolument admirable de ces de Brazza, de ces de Chavannes, qui, à force de douceur, de science, d'énergie et de haute politique, ont conquis à la France toute une partie du continent noir, et cela sans porter, au sein de peuplades qui sont en somme les légitimes maîtresses du sol, les horreurs d'une dévastation guerrière.
Le militarisme est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme. Ce n'est pas
(1) Le comte AdoJphe de Goetzen suivi d'une très faible escorte a, au cours de l'année 1894, fait la traversée de l'Afrique, de l'enibonchure du Pagani à l'eniliouchure du Conen. Le retour en Europe de cet officier distingué ne fut pas considéré, par ses compatriotes, comme un événement national ; ses amis ne lui décernèrent pas les honneurs du triomphe et n'essayèrent pas de le pr<>clamer César. Nommé, en 1895, attaché militaire à l'ambassade d'Allemagne, à Washington, il continua de suivre, en toute simplicité, sa carrière.
aimer l'armée que lui vouer une admiration absurde ; c'est la mieux servir que vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison, plus de justice.
Est-il enfin déraisonnable de protester contre les honneurs exagérés rendus aux grands tueurs d'hommes ? Il en est qui ne peuvent passer devant la haute colonne de bronze de la place Vendôme, sans penser aux statues que l'on élevait jadis au dieu Moloch et au culte sanguinaire que les Tyriens rendaient à cette féroce divinité, à laquelle ils immolaient leurs propres enfants. Si nous osions écrire qu'il serait préférable de voir au sommet de la colonne Vendôme, à la place de l'image de celui qui a sacrifié à sa folle ambition neuf millions d'existences humaines, l'image du modeste Parmentier auquel nous devons la nourriture dont s'alimentent un plus grand nombre encore de millions d'hommes, l'on hausserait sans doute les épaules et l'on sourirait de pitié. Mais quelques-uns ne conviendraient-ils pas qu'au lieu de toujours déifier dans le marbre ou dans le bronze les hommes qui tuent, on pourrait élever quelques statues à des Vincent de Paul, à des abbés de l'Epée et à d'autres bienfaiteurs de l'humanité ?
Hélas ! longtemps encore les foules élèveront des monuments à ceux qui les exterminent. Ils chantent, dans notre mémoire, ces vers que nous aimions à réciter dans notre jeunesse :
Encor Napoléon, encor sa grande image ! Oh ! que ce rude et dur guerrier Nous a coûté de sang, de larmes et d'outrage Pour quelques rameaux de lauriers !
Plus loin, dans cette même ode à VIdole, d'un si beau mouvement lyrique, le poète des ïambes parle de Paris au pied de la colonne :
Et là, les bras chargés de palmes éphémères, Inondant de bouquets de fleurs Ce bronze que jamais ne regardent les mères, Ce bronze grandi sous leurs pleurs.
(( Ce bronze que jamais ne regardent les mères » ne fait-il pas un douloureux écho, à travers les siècles, au bellaqiie matribus detesMta, d'Horace ? Et n'est-il pas naturel et légitime le
sentiment qui se répercute ainsi, d'âge en âge, et se trouve exprimé, à deux mille ans d'intervalle, dans des termes presque identiques ? Auguste Barbier dit encore aux bienfaiteurs de l'humanité :
Passez, passez ; pour vous point de haute statue,
Le peuple perdra votre nom ; Car il ne se souvient que de l'homme qui tue
Avec le sabre et le canon.
Nous sommes donc avec ceux qui crient : guerre à la guerre ! parce que ce cri si humain résume, à lui seul, les principes mêmes du christianisme, parce qu'il n'est que le fidèle et légitime écho de la loi divine 1 Ceux qui récitent la belle prière que nous a enseignée le Christ : ISlotre père qui êtes aux deux, ne devraientils pas s'apercevoir enfin que la paternité de Dieu implique nécessairement la fraternité des hommes ? Les chrétiens devraient donc avoir, plus que les autres, la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme.
Les conséquences économiques et sociales de « la paix armée » pèsent lourdement sur les peuples de l'Europe et l'ère de la fraternité des peuples paraît bien éloignée encore.
Malgré cela, il y a, peut-être plus qu'on ne le croit, quelque chose de changé déjà dans le monde, depuis cette fameuse conférence de la Haye qui a jeté les bases de l'arbitrage international et oii la France a été représentée avec tant de dignité et d'autorité par M. Léon Bourgeois et par M. d'Estournelles de Constant. Les idées généreuses de Frédéric Passy et de ges amis ont fait du chemin. Tout effort n'est donc point inutile, toute protestation n'est donc point vaine, toute colère n'est donc point stérile !
L'une des raisons qui peuvent expliquer et excuser l'engouement indéniable d'un certain nombre d'ecclésiastiques pour l'armée, c'est l'idée absolument erronée qu'ils en ont acquise. Ils sont les victimes d'une fausse rhétorique, de préjugés d'un ordre purement littéraire. Nombreux, en effet, sont les livres oii pullulent les comparaisons faciles et les rapprochements ordinaires entre le prêtre et le soldat, la croix et l'épée ; il existe toute une médiocre littérature farcie de ces lieux communs. De là, devait naître, chez des adversaires du régime militaire, la fameuse plaisanterie sur Valliance du sabre et du goupillon. A
un tout autre point de vue, Montalembert qui, de nos jours, aurait été probablement avec les <( Intellectuels », flétrissait, de son temps, l'union entre le cot-ps de garde et la sacristie.
Le sacerdoce est pour nous chose si sainte, ministère si auguste, que cette perpétuelle assimilation entre le prêtre et le soldat, outre qu'elle est fatigante à entendre, nous paraît être une assimilation absolument sacrilège.
Hélas ! Les orateurs les plus en renom de la chaire n'ont pas su se soustraire à cette fâcheuse tendance de mêler le sacerdotal au militaire. Nous nous souvenons d'avoir entendu le père Coubé, dans notre vieille cathédrale de Saint-Jean, au mois de septembre de l'année 1900. Son discours fut, à chaque instant, émaillé de comparaisons empruntées à la vie des camps ; c'était une constante évocation de heaumes, de boucliers, d'épées, une éblouissante vision d'oriflammes, d'étendards, de drapeaux dont on sentait les plis glorieux flotter au-dessus ide soi dans le haut des nefs. Sa voix incisive et stridente claironnait les mots de combat et de victoire, et l'on entendait, dans le sanctuaire du Dieu de paix et d'amour, des bruits d'épées, des froissements d'armures et comme de terrifiantes rumeurs de deux armées rangées en bataille.
En terminant sa terrible chevauchée oratoire, où n'avait pas manqué les allusions à Jeanne d'Arc (Jeanne d'Arc que la France, presque aussi ingrate que ses rois, a complètement oubliée pendant des siècles), le magnifique- rhéteur vanta notre chère armée en des termes tels qu'à la sortie, des séminaristes qui se trouvaient à côté de nous se dirent entre eux : (( Comme c'est beau ce qu'il a dit, mais comme on voit bien qu'il n'a pas passé, lui, par la caserne. » Ils auraient pu ajouter que des thèmes aussi rebattus, aussi usés, étaient tout à fait indignes du grand talent de cet orateur.
C'est le même père Coubé qui, le 25 avril 1901, sur cette terre bénie, sur cette terre de grâce et de miracles de Notre- Dame de Lourdes, crut devoir brandir son fameux glaive électoral devant plus de soixante mille hommes assemblés. S'y trouvaient tout naturellement les zouaves de Patay qui firent noblement leur devoir en 1870, mais que certains esprits chagrins finissent par trouver un peu encombrants. Devant ce magnifique auditoire de soldats du Christ, le célèbre orateur demanda qu'on fît revivre
l'église mûitante, en appela au glaive électoral qui séjxtre les bons des méchants, évoqua le souvenir toujours obligatoire de Jeanne d'Arc, y ajouta même celui du chevalier Roland à Roncevaux et ne craignit pas de nommer, sans frémir de son blasphème, la Sainte Vierge (( la Vierge Guerrière ». Enfin, de sa voix tonnante, il s'écriait : n Ala bataille, som le labaiiwi du Sacré- Cœur ! Un labamm n'est pas un signe de paix mais un signe de guen^e. »>
On trouva généralement, dans ce discours que n'avait pu arrêter l'évêque de Tarbes, un usage par trop abondant de métaphores militaires. C'est ce morceau oratoire qui entraîna, dit-on, quelques sénateurs hésitants à voter la funeste loi contre les congrégations, loi dont le père Coubé se trouverait être ainsi un des collaborateurs sans l'avoir voulu. Nous lui en savons d'autant moins de gré que cette loi nous a personnellement atteint, puisque l'un des nôtres a dû prendre le chemin de l'exil et que nous souffrons encore avec tous les siens de ce cruel bannissement.
Le père Forbes, jésuite anglais, nous paraît avoir été mieux inspiré que le père Coubé, quand il donna, à Paris, ce fameux sermon qui le fit expulser de France et où il exprima librement sur l'armée des opinions qui n'ont rien de commun avec celles de son militariste confrère français.
Il avait été dit que le discours de Lourdes ne serait pas publié. II le fut cependant et à des milliers d'exemplaires. Nous en avons un sous les yeux, et à voir sur sa couverture se détacher en lettres énormes le titre métaphorique (( Glaive électoral » comment ne regretterions-nous pas qu'avant de le prononcer le célèbre jésuite n'ait pas médité davantage sur cette parole de Jésus : <( Converte gladium tuum in locum suum, omnes enim qui acceperint gladium, gladio peribunt » ?
Il faut bien le reconnaître : des discours comme celui du père Coubé ou comme ceux d'autres orateurs enflammés qui promenèrent à travers la France la torche de leur éloquence incendiaire, eurent pour la cause religieuse, dans notre pays, les plus déplorables conséquences.
Tout ce que l'on reproche à la guerre, on peut le reprocher au duel qui, lui également, est aussi déraisonnable qu'immoral et irréligieux. Peut-on concevoir que des chrétiens de la plus haute culture intellectuelle ne sachent se soustraire à la tyrannie de ce préjugé que nous ont légué les mœurs querelleuses et militaires du moyen âge et dont la raison, tout autant que la foi, devrait se trouver offensée ? Des hommes à l'intelligence élevée, aux convictions sincères, comme le chevaleresque Paul de Cassagnac, n'ont pas le courage de refuser un cartel. On nous a dit, il est vrai, que lorsque M. Granier de Cassagnac présenta son fils au P. Captier, le fondateur vénéré de l'école d'Arcueil, il lui recommanda surtout de faire enseigner au jeune homme les lettres et l'escrime.
Edouard Drumont n'écrit pas ses articles sur l'accoudoir d'un prie-Dieu, ce qui serait incommode, comme il le déclarait luimême, il y a quelques années, en réponse à certaines insinuations de ses amis actuels de V Intransigeant, destinées à le faire passer pour clérical ; non, mais il avoue nettement sa qualité de catholique. Et cependant lui aussi croit à l'obligation de défendre par l'épée ce qu'il a écrit de sa plume.
On se souvient dans la presse de l'aventure arrivée à M. Mayol de Luppé. Ce vaillant et distingué journaliste se vit obligé de quitter la feuille très cathoHque dans laquelle il écrivait, le jour où, obéissant au précepte formel de sa religion qui était aussi celle de son journal, il répondit à la provocation d'un bretteur par le refus logique et bien légitime de se battre.
Actuellement, le respect humain, qui régnait encore en maître au temps de la Restauration et de Louis-Philippe, n'a plus du tout la même puissance et ne met plus autant d'obstacle à l'observance des lois religieuses auxquelles certains catholiques de nos jours se soumettraient même parfois avec un peu d'ostentation.
Espérons d'ailleurs que cet affaiblissement du respect humain contribuera à nous débarrasser un jour de ces restes de barbarie ancestrale que condamnent à la fois la pensée libre et le « tu ne tueras pas » du Décalogue.
Par quelle anomalie regrettable, cependant, cette coutume brutale s'est-elle perpétuée plus qu'ailleurs dans une profession où la force et des qualités surtout physiques ne devraient pas jouir d'un prestige exagéré ; ne serait-il pas naturel que les mœurs
soient plus policées dans la république des Lettres que dans un corps de garde ?
Que les journalistes laissent donc le duel aux hommes d'armes qui le délaisseront, espérons-le, à leur tour. Mais ce que l'opinion aurait dû obtenir depuis longtemps, c'est l'abolition du duel obligatoire auquel certains colonels astreignent encore stupidement deux camarades de chambrée qui ont eu le tort d'échanger quelques injures.
N'est-il pas permis de désirer qu'il soit mis fin à cette coutume sauvage et parfois criminelle sans encourir le risque de s'entendre traiter de sans-patrie ?
11 suffirait, pour cela, d'une circulaire envoyée des bureaux de la rue Saint-Dominique aux chefs de nos régiments.
Que d'autres mesures de raison et de justice nous devons appeler encore de nos vœux ardents.
Nous demandons la réforme de notre code de justice militaire qui est le plus cruel de tous les codes de justice militaire de l'Europe. Il est urgent de modifier de fond en comble le régime des corps de discipline et des pénitenciers militaires ; il ne faut plus d'officiers ni de sous-officiers tortionnaires dans l'enfer des bagnes africains (1).
Lorsque, au plus vif étonnement et au grand scandale de la plupart des Français, le gouvernement de la République, se conformant aux précédents de l'ancienne monarchie et aux usages établis en Angleterre, appela enfin un ministre civil à diriger l'administration de la guerre, les esprits libéraux conçurent, au sujet de la réforme des mesures disciplinaires appliquées dans l'armée, des espérances bien légitimes et bien naturelles qui, hélas ! ne se sont pas encore réalisées. Les titulaires civils des deux portefeuilles militaires ne surent, malgré la supériorité de leur intelligence, se dégager suffisamment des influences ambiantes ; sur bien des points, il ne leur fut pas possible de triompher de l'inertie calculée et de la mauvaise volonté de ces bureaux ministériels où la plus inintelligente routine se paYe du nom si cher aux conservateurs, du nom de tradition.
(1) Lire l'ouvrage pas du tout déclamatoire et fort bien documenté de G. Dubois-Desaule intitulé : Camisards, Peaux de lapins et Cocos.
II faut reconnaître cependant que, dans cet ordre d'idées, le général André a pris certaines initiatives dignes des éloges et de la reconnaissance de tous.
C'est ainsi qu'il vient de s'honorer en supprimant certaines peines corporelles dans les compagnies de discipline. Ces odieuses tortures, le silo et la crapaudine, ont enfin vécu. On sait ce qu'était le second de ces châtiments infligé par des officiers ou des sous-officiers à nos enfants, pour de simples peccadilles. Il consistait à ligotter le patient de manière que sa jambe gauche et son bras droit fussent attachés l'un à l'autre, derrière son dos, ainsi que sa jambe droite et son bras gauche, puis à le laisser pendant des heures, dans cette position pénible, exposé au froid ou au soleil, sur le dos ou sur le ventre, à moins qu'on ne le suspendit à un clou ou à une barre, par la corde même qui liait ses membres, ce qui rendait le supplice plus douloureux encore.
Les âmes les moins sensibles se demanderont quels barbares ont pu inventer et faire subir de pareilles tortures, et par suite de quelle aberration de semblables monstruosités ont pu se perpétrer jusqu'ici. Le Progrès, de Lyon, du 23 novembre 1902, qui nous apportait cette excellente nouvelle la faisait suivre de ces commentaires auxquels nous nous associons de tout cœur.
(( Depuis longtemps, des protestations s'étaient élevées contre la barbarie des règlements qui autorisaient de semblables moyens de répression. De grands écrivains, des penseurs, des philosophes, des membres du Parlement avaient flétri les horreurs de Biribi, mais la routine avait triomphé de toutes les attaques. On n'aurait trouvé personne pour approuver ces atrocités, mais on ne trouvait non plus personne pour les abolir. Et certes il aura fallu beaucoup d'énergie au général André pour élaborer le décret qui vient d'être signé par le président de la République et qui concerne la réorganisation des corps disciplinaires d'Afrique.
« Le ministre de la guerre a eu certainement beaucoup de résistances à vaincre pour en arriver à réaliser ce progrès. Ce qui prouve, une fois de plus, que les abus les plus criants sont les plus difficiles à déraciner.
(( II convient donc de féliciter bien haut le général André pour une réforme qui comble de joie tous les amis de la civilisation. »
Nous n'avons pas vu que les journalistes conservateurs aient complimenté le général André du grand acte d'humanité qui de-
vrait cependant rencontrer l'approbation de tous les hommes de cœur et que nous voulons considérer comme le premier pas fait dans une voie où il faut encore avancer résolument. Pourquoi le taire ? bien peu parmi ceux qui dirigent l'opinion publique et parmi les membres de nos assemblées politiques ont fait leur devoir. Dans le parlement, ni à droite ni à gauche, on ne protestait contre ces épouvantes des ergastules et des géhennes militaires. Il a fallu, pour faire tomber ces bastilles plus redoutables que la bastille symbolique abattue en 1789, il a fallu les colères et les indignations des journaux ordinairement qualifiés de révolutionnaires.
Que les écrivains auxquels nous devons cette heureuse réforme appartiennent à V Aurore ou à d'autres feuilles de ce même tempérament, cela importe peu ; quels qu'ils soient, ils ont rendu un service immense à la patrie et à l'humanité et nous n'aurions pas mieux demandé que de voir les rédacteurs de la Gazeite de France ou de la Vérité Française réclamer avec eux, au nom de la dignité humaine outragée et des principes chrétiens foulés aux pieds, l'abolition de ces pratiques militaires, que les civilisations païennes n'auraient peut-être pas tolérées. Les Romains eux-mêmes, si durs et si inflexibles, ne transformaient pas cependant les camps de leurs légionnaires en jardins de supplices.
Si, se basant sur ce que, jusqu'à ce jour, les officiers sortant de la rue des Postes ont joui, pour leur avancement, d'avantages exagérés, le ministre actuel de la guerre croit à tort devoir favoriser, par trop aujourd'hui, ceux qui sont recommandés par les loges, libre à nous de l'en critiquer et de lui dire que l'on ne répare pas des injustices par des injustices, mais si, grâce à une nouvelle réglementation des peines dans les corps disciplinaires, il fait enfin cesser une odieuse profanation de la vie humaine, pourquoi ne lui en adresserions-nous pas l'expression de notre reconnaissance et nos remerciements ? Sans approuver pour autant ce que fait, par ailleurs, un adversaire résolu de nos croyances pourquoi, lorsque nous le devons, ne lui rendrions-nous pas justice ?
Certes, elles n'auront pas été stériles les douleurs de cette terrifiante affaire Dreyfus qui a déjà enfanté d'heureux résultats et qui aura encore bien d'autres conséquences. Sur cette sorte d'humus composé de tant de compromissions, de lâchetés, de
faux, de serments perfides, vont peut-être s'épanouir des fleurs de justice et de progrès ; de la corruption même de tant de consciences qui ont défailli, germera une moisson de réformes généreuses pour les époques futures. C'est en tout temps que les martyrs sont une semence de lumière et d'idéal, et si celui que l'erreur et les égoïsmes de beaucoup et le crime de quelques-uns ont envoyé sur le rocher de l'île du Diable a la claire vision que ses souffrances n'ont pas été vaines puisqu'elles méritent le soulagement des leurs à un grand nombre de ses frères, il trouvera, croyons-nous, dans ces hautes considérations, des motifs de consolation pour ses propres tortures injustement subies, pour sa grande infortune si imméritée.
Le Nationalisme.
Nous avons dit dans notre Lettre à un Evêque :
<( Catholiques, nous pouvons être aussi patriotes que qui que ce soit, mais parce que nous sommes les enfants d'une Eglise qui, par définition et par nature, est aussi internationale que possible, devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit et sectaire ? Devons-nous tenir pour non avenues les idées exprimées au-delà de nos frontières ? »
Mais que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Ceux qui, comme nous, s'affligent des formes bruyantes que l'on a voulu donner, ces derniers temps, au culte de la patrie, ne peuvent être accusés sans injustice de manquer de patriotisme. S'ils se défient, à bon droit des patriotes (( professionnels » qui voudraient accaparer, au profit de leurs ambitions ou de leurs passions politiques, le monopole exclusif d'un sentiment dont ils font une trop éclatante parade pour qu'il soit bien sincère, c'est qu'ils estiment que ce sentiment doit avoir lui aussi sa réserve et ses pudeurs. Il leur répugne d'en voir faire un scandaleux étalage par des personnalités brouillonnes dans un but de réclame personnelle ou pour le succès de leurs intérêts de parti.
Il est ridicule de se proclamer patriotes, comme il le serait de se proclamer vertueux ou de se dire plus vertueux que les autres hommes. Et il est fâcheux, d'autre part, que ce pharisaïsme pa-
triotique en impose aux foules généreuses que les habiles réussissent si facilement à abuser.
Oui, il est juste, il est naturel que nous aimions fortement, virilement notre pays. Sans y penser, (Failleurs, nous nous sentons instinctivement attachés à son sol. Mille liens mystérieux se forment entre nous et les lieux qui nous ont vu naître, qu'eiifants nous avons habités et parcourus. Les champs, les bois, les villes, au milieu desquels nous avons passé une partie de not'^e vie ou même seulement nos premières années, ont un tel attrait jDour nous, que si nous les abandonnons, un jour, nous éprouvons au fond de notre cœur, comme un intolérable déchirement.
On a fait dire au poète de l'Enéide, en traduisant d'ailleurs le .sunt lacrymœ rerum par un heureux et poétique contre-sens, que les choses avaient des larmes. Ne peut-on pas être tenté aussi de leur prêter une âme? Mais cette âme, pour avoir palpité dans notre âme, ces larmes, pour avoir tremblé dans nos yeux, ne nous ont point paru, pour cela, devoir constituer le canevas de quelque affiche électorale. Qu'on nous le pardonne !
Nous saluons avec respect le long travail des siècles et le laljèur accumulé de nos aïeux qui ont créé, en se confondant, la patrie française, cette famille agrandie. Nous nous prévalons de leurs anciennes gloires, comme nous souffrons de leurs anciennes misères ; traditions, gloires, malheurs, nous enveloppons tout dans le même amour.
Mais nous ne voulons pas de la patrie un culte étroit, puéril, grossier. Le progrès serait un vain mot, si nous gardions du ])atriotisme la conception qu'en ont eue les nations de l'antiquité ou les peuplades préhistoriques. Le sentiment patriotique doit de plus en plus s'élever et s'épurer.
Les habitants des villes voisines ont d'autant plus eu tort de se haïr par jjrétendu devoir patriotique, que ces cités ont fini le plus souvent par se confondre et par former les éléments d'une même patrie. Athènes, Lacédémone et les autres villes de l'Hellade furent en proie, pendant des siècles, à des luttes fratricides, avant de constituer la Grèce unifiée, victorieuse des Barbares, la Grèce des artistes et des philosophes, cette Grèce qui fut le plus beau sourire de la culture antique et comme le magnifique modèle des civilisations futures.
A Rome. le patriotisme fut tellement farouche qu' <( étranger »
fut toujours synonyme d' (( ennemi ». Mais l'ennemi de la veille devenait le concitoyen du lendemain, puisque la ville de Romulus avant de déborder sur le Latium, puis sur la péninsule italique et enfin sur le monde entier, eut à triompher par la force de tous ceux dont ses victoires sanglantes faisaient des Romains.
Si, des temps reculés, nous arrivons aux nôtres, nous voyons que, pendant longtemps, il a semblé du devoir de ceux qui étaient nés en Bourgogne de se battre avec ceux que le sort avait fait naître dans la Champagne, et ainsi des autres provinces, puisque à l'origine notre patrie se composait seulement de l'Ile de France et que certains territoires sont devenus français il n'y a pas plus d'un siècle, d'autres à des dates plus récentes encore.
On sait quelle guerre atroce a déchiré les Etats du nord et du sud de l'Amérique, avant que ces Etats ne constituassent, coagulés dans leur sang, amalgamés par le feu, les Etats-Unis actuels.
Quant à la vaste patrie allemande, c'est aussi d'un bain de sang qu'elle est sortie, vers 1866. Les coups fratricides qui ont formé son unité sont trop récents pour ne pas rester présents à toutes les mémoires. C'est dans le sang de ses propres enfants, dans le sang des Allemands répandu par des Allemands qu'est née la u plus grande x\llemagne ».
Donc, il y a moins de quarante ans, les Prussiens, les Saxons, les Wurtembergeois, les Badois, les Bavarois, et d'autres dont le devoir étroit semblait être de se détester et de se combattre, ont été brusquement amenés à cette situation nouvelle qu'ils ont dû s'entr'aider, se soutenir, mourir les uns pour les autres et cela, au nom du principe même et du précepte patriotique qui les obligeait, quelques semaines auparavant, à s'entr'égorger.
Des changements aussi subits dans la façon de comprendre et d'exercer le devoir patriotique et ce qu'il y a parfois de conventionnel ou d'arbitraire dans la constitution des nationalités, ont bien pu amener certains penseurs à faire sur le patriotisme des réflexions qui ne viennent pas à l'esprit des foules.
Il doit y avoir des gens qui croient que les patries déjà agrandies peuvent s'agrandir encore et que des pays, dont toute la préoccupation actuelle est de préparer entre eux une guerre prochaine, se trouveront, un jour, réunis sous les mêmes drapeaux. Ces rêveurs entrevoient peut-être déjà la constitution des Etats-
Unis d'Europe ou même l'avènement de la paix universelle entre les peuples réconciliés. L'utopie de la veille devient la réalité du lendemain ! (1).
Il est donc tout naturel qu'il paraisse absurde aux yeux du philosophe que des gens se croient obligés de se détester et de s'entre-tuer, parce qu'ils sont nés de deux côtés ditïérents d'une montagne ou d'une colline, d'une rivière ou d'un ruisselet.
Mais ce qui est vrai pour le philosophe et pour le sage doit être encore plus vrai pour le chrétien, puisque, pour ce dernier, tous les hommes sont frères. Il serait insensé, en effet, que nous, chrétiens, nous nous attardions, plus que d'autres, dans des préjugés et dans des haines qui n'ont rien de commun avec le véritable patriotisme. A ce propos, n'est-il pas de mauvais goût de prétendre, à chaque instant, que nous sommes, parce que catholiques, plus patriotes que les autres ? Soyons-le donc comme tout le monde. Nous n'avons ni à l'être davantage, ni à l'être moins. Notre amour pour la patrie et notre attachement à la religion catholique doivent coexister et coexistent très bien sans se nuire, bien qu'ils soient d'ordre essentiellement différent. Le catholicisme est, en effet, par définition, la religion « universelle » ; ne la ravalons donc pas au rang d'une simple religion nationale comme celle qui commande officiellement à l'esprit et au cœur des sujets de l'empereur de toutes les Russies. Les juifs et les protestants peuvent être d'aussi bons français que nous. C'est pourquoi cette façon de vouloir monopoliser, au profit des catholiques seuls, le sentiment national est illogique et inadmissible, outre qu'elle est désobligeante et injuste pour bon nombre de nos concitoyens.
Les cantiques du genre de celui-ci : « Catholique et Français toujours » résonnent donc faussement à nos oreilles, car les deux qualités que l'on y met pieusement en parallèle sont tout à fait différentes l'une de l'autre.
Cette sorte d'équation entre notre nationalité et notre rehgion
(1) M. Louis Havet, membre de l'Institut, qui a tenu une si grande place dans la lutte soutenue naguère par un petit nombre pour la défense de la Vérité et de la Justice, a, dans une conférence faite à Bordeaux, le 8 février 1902, démontré avec une lumineuse évidence que ridée de la fraternité des peuples n'avait rien de contraire à la notion du devoir patriotique.
où
est d'ailleurs fausse. Pourquoi ne pas le reconnaître sincèrement ? Le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité. Le plus Anglais des Anglais ou le plus Américain des Américains, s'il est catholique, est attaché à sa foi religieuse par des liens plus intimes, plus puissants encore que ceux qui l'enchaînent, si doux soient-ils, à son pays natal.
C'est sans horreur que nous voyons de nos compatriotes se faire naturaliser a l'étranger pour des raisons graves ; et très justement nous ne pouvons admettre qu'un croyant abandonne la religion catholique pour quelque motif, pour quelque avantage que ce soit. Ce sont là des- vérités incontestables et qui tiennent à l'essence même de notre foi. Donc quelque bons Français que nous puissions être, nous serons toujours plus catholiques que Français, ce qui ne nous empêche pas d'être aussi bons Français que quiconque parmi nos concitoyens.
Cet état de conscience s'explique d'ailleurs, en dehors de tome mysticité et de toute exaltation religieuse, par le simple attachement naturel à ce que nous croyons être la vérité absolue. Si, pour rester Français, on exigeait d'un mathématicien qu'il admît sincèrement que deux et deux font cinq, si patriote fût-il, il ne pourrait demeurer Français, à ce prix.
Le Catholicisme est une Internationale sublime : chaque membre de cette association, mieux que cela, de cette « communion » ne ressemble-t-il pas à ce citoyen de l'ancienne Rome qui, si loin qu'il égarât ses pas, portait avec lui, dans son nom seul, la pranfieur, la puissance et la majesté du peuple romain ; et ne doit-il pas proclamer, lui aussi, que, sans renier rien de sa patrie particulière, il ne prise rien tant que l'honneur d'appartenir de cœur et d'âme à une patrie plus haute et plus vaste, à i'Eglise universelle, apostolique et romaine ?
Notre religion étant au-dessus des patries et des nationalités, ne la faisons donc pas descendre avec nous dans les arènes politiques. Ne jetons pas aux fauves cette vierge immortelle.
Si le catholicisme doit partout et toujours rester au-dessus des questions de nationalité, partout aussi le patriotisme devrait dominer les querelles de parti et la politique intérieure des Etats.
C'est à tout propos que nous nous jetons à la tête l'accusation de mauvais patriotes. Les conservateurs surtout semblent user de cette arme sans la moindre discrétion. Des ouvriers ne peuvent demander une augmentation de salaire, sans qu'on ne leur reproche de vouloir porter atteinte aux intérêts nationaux ; tandis que les patrons et les grandes compagnies, qui défendent ou leur propre caisse ou les dividendes de leurs actionnaires passent de suite pour les représentants désintéressés de la cause nationale. Car, vous ne l'ignorez pas, une industrie dont les ouvriers, à tort ou à raison, se trouvent mal payés et se plaignent, devient de suite une industrie nationale !
On ne peut le nier, les ouvriers, ces derniers temps surtout, ont un peu abusé de l'arme, terrible et meurtrière pour tous, de la grève. Mais tout le monde connaît des industries et notamment de grandes compagnies de transport dont les modestes serviteurs seraient encore indignement exploités s'ils n'avaient eu courageusement recours à cette nouvelle ultima ratio de la misère et du travail. Oui, il deviendrait dangereux d'abuser de l'argument patriotique auprès des classes laborieuses pour les réduire à l'acceptation d'un travail trop prolongé ou de salaires insuffisants. Ce raisonnement commode fait partie de la dialectique ressassée, dans leurs salons, par les conservateurs : par les plus jeunes, entre deux flirts ; par les plus âgés, entre deux parties de whist.
Mais un tel mode d'argumentation pourrait bien avoir fait son temps. La patrie doit être une bonne mère et non pas une marâtre. Les Latins avaient ajouté déjà ce correctif à l'idée de patrie ; ubi bene, ibi patria. Sous le fallacieux prétexte de servir la patrie, longtemps le peuple n'a servi que le roi. Ce peuple garde dans son cœur généreux la flamme patriotique ; mais il ne permettrait pas longtemps que le noble sentiment dont il demeure animé fût exploité dans l'intérêt d'une riche et puissante oligarchie.
Sans être des enfants, que de gens entendent d'une façon puérile le patriotisme ! Il leur suffit de s'imaginer qu'un soldat français vaut, à lui seul, deux soldats allemands, trois soldats anglais, autant de russes, d'italiens ou tous autres guerriers de
toute autre nationalité, pour se croire de bons Français et des patriotes de premier choix.
La France a tracé dans l'histoire un lumineux sillage et nul plus que nous n'est jaloux de sa puissance et de sa grandeur ; elle occupe encore une place prépondérante dans l'humanité, et nul n'est plus ardemment désireux que nous de Ja voir s'y maintenir ; mais, d'autres peuples aussi ont eu leurs brillantes destinées, d'autres peuples ont eu leurs heures d'héroïsme et de toute-puissance.
Jetons un coup d'œil sur le passé de l'Europe et nous verrons que la Suède s'enorgueillit de Charles XII ; la Russie de Pierrele-Grand et de la grande Catherine ; que l'Allemagne, pendant une grande partie du moyen âge, a dominé la chrétienté ; qu'il fut un temps oij le soleil ne se couchait pas sur les possessions de Philippe II et de Charles-Quint. Nul n'ignore l'extraordinaire puissance des Républiques italiennes dont les cités furent, les unes, reines du commerce, les autres, reines de la poésie et des arts. Quant à l'Angleterre, elle ne demanda pas toujours la primauté aux excès sanglants de la force victorieuse ; c'est elle qui donna aux nations modernes les premières leçons de liberté politique puisque, avant toutes les autres, elle sut établir chez elle cette institution vraiment rationnelle et libérale lorsqu'elle n'est pas faussée par les politiciens qui l'incarnent et qui se nomme le parlementarisme. C'est sous les Tudor que fut également réglementé le droit de réunion. La loi de VHaheas corjnis que la France républicaine ne possède pas encore et qui garantit leur liberté individuelle aux sujets de la monarchie anglaise, date de l'avènement de Charles II. Cette marche rapide dans la conquête des libertés pubhques sera l'éternel honneur de l'Angleterre.
Il ne s'agit pas de s'estimer pour valoir. Peu importe donc l'opinion que nous avons de nous ; il faut bien, bon gré mal gré, tenir compte de l'opinion des autres. Pour certains, l'enfantillage sur ce point va jusqu'au comique. On sait la lucrative opération commerciale que ferait, suivant la maxime du Genevois Petit-Senn popularisée chez nous par le caricaturiste Gavarni, celui qui pourrait « acheter les hommes ce qu'ils valent et les revendre ce qu'ils s'estiment ». Il en va de même du particulier au général, et il n'est pas un pays au monde qui ne se fasse un devoir patriotique de se considérer comme le premier de tous.
En ce moment même, ce sentiment sévit chez tous les peuples. La Grande-Bretagne se vante de posséder la suprématie mondiale par l'empire des mers ; l'empereur de Russie, dont l'autorité despotique pèse sur cent vingt millions de sujets, dans ses seules possessions d'Europe, est fier des armées innombrables dont il pourrait à la fois inonder le continent européen et l'Asie (il est fort heureux que le tzar soit souvent moins mauvais que le tzarisme ; c'est en effet le chef redoutable de l'immense empire russe qui a eu l'initiative de la conférence de la Haye et qui a jeté, par conséquent, les premières bases de Ja réglementation pacifique des conflits internationaux) ; les Allemands chantent avec ivresse leur Allemagne au-dessus de tout, Deutschland ilber ailes; les Italiens se croient toujours les héritiers de la vieille cité romaine et les descendants des vainqueurs du Capitole ; c'est un lieu commun que de parler de la morgue anglaise ou de l'orgueil castillan ; pour les sujets du <( commandeur des croyants » les « infidèles » sont des fils de chiens, tant ils les prisent au-dessous d'eux ; les Chinois nomment leur empereur : le Fils du Ciel ; et pour eux, les étrangers sont des barbares ; il n'est pas jusqu'aux sujets du schah de Perse et du négus d'Abyssinie qui ne voient dans leur souverain, les uns, le roi des rois, les autres, l'héritier du trône de Salomon, marquant bien par là qu'ils croient appartenir, eux aussi, à la première nation de l'univers.
Si, quittant l'ancien continent, nous franchissons l'Atlantique, nous trouvons un peuple jeune, ivre encore d'une indépendance récemment conquise, presque sans passé derrière lui, mais assuré d'un avenir grandiose et comptant, dans tous les domaines, des succès sans limite : l'Amérique républicaine croit être le nouveau peuple-roi ; elle est bien convaincue que la fortune lui donnera l'empire du globe.
Français, ne renchérissons pas sur ces travers universels et cessons de nous proclamer à tout propos et hors de propos, le peuple le plus spirituel, le plus brave, le plus pohcé, le plus glorieux de la terre ; ayons le patriotisme moins arrogant et plus discret ; ne nous imaginons pas que tous ceux qui vivent au delà de nos frontières nous sont inférieurs et jalousent notre prétendue supériorité. Sachons bien enfin que nos devoirs envers la terre natale ne consistent pas à haïr et à mésestimer le reste du monde.
Un universitaire de beaucoup de talent, M. Emile Trolliet, dans un très remarquable article de la Revue Idéaliste du 1'' juillet dernier, et dont le titre : Pour la vatrie et contre les guerres, marque bien l'esprit, développe, de façon fort éloquente, sur le véritable patrotisme des idées très justes que nous nous faisons un véritable plaisir de signaler.
Il cite d'abord deux passages de Lamartine :
(( Le patriotisme est le premier sentiment, le premier devoir de l'homme que la nature attache à son pays avant tout, par-dessus tout, par tous les liens de la famille et de la nationalité, qui n'est que la famille élargie. Celui qui ne serait pas patriote ne serait pas un homme complet : il serait un nomade. Pourquoi estil si beau de mourir pour son pays ? C'est que c'est mourir pour quelque chose de plus que soi-même, pour quelque chose de divin, pour la durée et la perpétuité de cette famille immortelle qui nous a engendré, et de qui nous avons tant reçu. »
« Il y a deux patriotismes : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines et rivales de la mienne : donc, je suis bien patriote ! Voilà l'axiome brutal de certains hommes d'aujourd'hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte ipeu : il suffit d'ignorer, d'injurier et de haïr.
« Il en est un autre qui se compose, au contraire, de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie, laisse déborder ses sympathies au delà des races, des langues, des frontières... C'est le patriotisme ides religions, c'est celui des philosophes, c'est celui des plus grands hom.mes d'Etat ; ce fut celui des hommes de 89, celui de nos pères... Oui, nos pères de 89 nous montrèrent, en 92, comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur patrie (1). »
Emile Trolhet ajoute :
(( C'est qu'en effet ce patriotisme, si beau en lui-même, est de plus celui qui répond à l'idéal de la France, celte France qui fut
(1) Discours sur rAbolition de l'Esclavage.
toujours généreuse et chevaleresque autant que forte et vaillante, qui songeait aux autres tout en songeant à elle-même, qui fut au moyen âge la (( douce France » et, avec la Révolution, la France libératrice. Soyons des patriotes, mais des patriotes qui n'oublient jamais que sans humanité la France cesserait d'être la France et que sans la France le monde cesserait d'être humain.
« Il y a encore ceux qui disent : la guerre est une source d'héroïsme ; et pour cette France précisément, l'héroïsme militaire fut dans tous les siècles une gloire, un ornement, une parure. Parure, en effet, depuis ce Vercingétorix qui se sacrifie pour sa propre patrie, jusqu'à ce Villebois-Mareuil qui se sacrifie pour la patrie des autres. Qui songe à rabaisser nos héros militaires ? Mais n'est-il pas d'autres héros ? N'est-ce pas un héros, le médecin qui, pour sauver ses semblables de la mort, s'inocule un virus mortel, le marin qui jette sa barque dans la tempête pour arracher une autre barque à l'abîme, le passant qui a le courage d'arrêter un cheval emporté ou de tuer un chien enragé ? Il y aura des héros tant qu'il y aura lutte ; et la mort, la matière, l'animalité, provoquent sans cesse à la lutte. Au lieu de combattre l'homme, que l'homme combatte tous ses fléaux naturels : de toute part autour de lui surgissent des occasions d'héroïsme. »
L'interprète d'aussi nobles sentiments est un « dreyfusard ». Oseriez-vous le flétrir de l'épithète de (( sans-patrie » ?
La Ligue des Femmes Françaises.
Les nationalistes, grâce à la façon bruyante et brillante dont ils ont mené leur campagne, grâce aussi aux sentiments généreux dont ils ont fait étalage, devaient forcément s'attirer la sympathie et le concours des femmes. C'est ainsi que la Ligue des femmes françaises (1), qui fut fondée sur la généreuse et intelligente initiative de quelques dames de Lyon et qui étendit bientôt son action sur tout le pays, favorisa partout, lors de la dernière consultation nationale, les candidats qui se présentèrent avec l'estampille des comités nationalistes.
(1) Cette Ligue, placée sous la présidence d'honneur de Madame l'amirale de Cuverville, était dirigée par un Comité siégeant à Lyon et composé de :
MM""" La comtesse de Saint-Laurent, présidente du Bureau ; Jean Lestra, secrétaire ; Ant. Ducreux, trésorière ; Louise Grognier, secrétaire adj. ; Emile Béthenod ; Alexis Carrel ; Madeleine Descours ; Louis Dugas-Mèaudre ; Marcel Ferrez ; Edouard Finaz ; Charles Galle ; Louis de Longevialle ; la vicomtesse de Monterno ; Augustin Payen- Sabran ; Marie Poidcbard ; Richard-Cottin ; Eugène-Vincent Flottard.
La Ligue avait un bureau à Paris composé de :
M"« la baronne de Brigode ; M"« la marquise de Chambonas ; M"« Emile Hébert ; M"" Frossard.
On a beaucoup plaisanté ce subit envahissement du forum par les femmes et on a eu tort. Sans être tout à fait ce que l'on appelle aujourd'hui un féministe, nous comprenons fort bien qu'il soit fait à la femme dans la société moderne une place plus large que par le passé.
La matrone romaine devait se borner à filer la laine dans la demeure de son mari dont elle était un peu l'esclave. Mais le christianisme a donné à nos mères, à nos femmes, à nos filles, dans la famille et aussi dans la société, un rang qu'elles n'ont jamais connu dans l'antiquité. Il est des circonstances où les femmes les plus attachées à la douce intimité de leur intérieur ne sauraient se désintéresser de la chose publique.
Nous n'avons donc éprouvé aucun regret de les voir intervenir il y a quelques mois dans la lutte électorale, alors surtout qu'il s'agissait de questions vitales dont la solution intéressait au plus haut point et leur pays et leur foyer. Bien que leur action n'ait pas donné partout des résultats heureux, nous nous garderons de manquer à la déférence qu'elles méritent, au profond respect que nous leur devons ; elles ont dû d'ailleurs souvent regretter elles-mêmes certains succès auxquels elles avaient contribué. On se souvient avec quel entrain, avec quelle désinvolture, certains nationalistes, une fois élus, se hâtèrent de se dégager d'un patronage cathohque dont ils n'avaient plus besoin et qui leur semblait pouvoir devenir compromettant.
Les nobles femmes qui les avaient fait élire éprouvèrent une déception bien naturelle et elles donnèrent alors un peu l'idée, si l'on nous pardonne la vulgarité de l'image, de poules qui auraient couvé des canards et qui verraient avec stupeur leur progéniture les quitter pour courir se jeter à la mare. Il nous est donc permis, à nous aussi, de constater que leur alliance trop étroite avec les tenants des partis réactionnaires ait eu parfois de regrettables résultats.
C'est ainsi qu'aux portes mêmes de Lyon oîi, comme nous venons de le dire, fut fondée cette ligue qui rayonna ensuite sur toute la France, la candidature que ces dames favorisèrent n'eut d'autre résultat que de faire éhre M. de Pressensé contre M. Thévenet, l'ancien garde des sceaux de ce fameux ministère qui sera appelé, dans l'histoire, le ministère Constans, Bouvier, Thévenet, du nom de ses trois principaux protagonistes. Ce cabi-
net fut l'heureux triomphateur du boulangisme qui, comme le nationalisme d'aujourd'hui, avait recruté des partisans surtout parmi les césariens.
M. Thévenet, sceptique aimable en matière religieuse, s'il n'est pas un croyant n'est au moins pas un sectaire farouche ; on lui sait gré d'être resté serviable, bienveillant et modeste dans l'accomplissement des grandes fonctions qu'il a exercées. Il traversa les plus hauts sommets du pouvoir sans la moindre morgue et en descendit avec simplicité. C'est sans doute à ces qualités rares qu'il doit de compter beaucoup d'amis personnels parmi ses adversaires politiques.
Les catholiques qui ne pouvaient espérer faire élire un des leurs dans cette circonscriï)t.ion du Rhône, ont été bien mal avisés en suscitant une candidature qui devait nécessairemnt amener la victoire de M. de Pressensé, adversaire bien plus acharné de nos intérêts et de nos croyances. Nous avons pour le caractère et le talent de M. de Pressensé une estime que nous ne tenons pas à dissimuler ; mais il est de ceux que l'affaire Dreyfus a rendus comme enragés, si l'on peut s'exprimer ainsi ; il est de ceux que la 'Colère aveugle et qui veulent rendre responsables des hontes de cette affaire non seulement le parti conservateur mais le cathohcisme tout entier.
Tous ceux qui avaient lu sa remarquable et pénétrante étude de psychologie religieuse, consacrée au cardinal Manning, ont été douloureusement stupéfaits d'une aussi brusque et complète volte-face. Il est impossible, en effet, de lire les savantes et pieuses pages où M. de Pressensé étudie et explique par quelles voies philosophiques et mystiques le docteur schismatique qui devait représenter, un jour, sous la pourpre romaine, la grande démocratie catholique, fut graduellement amené à passer du protestantisme au catholicisme, sans se demander en vertu de quelle défection logique ou morale le narrateur, enthousiasmé par les hautes qualités intellectuelles et par les saintes vertus de son héros, ne s'est pas acheminé lui-même, pour les mêmes causes, à une conversion tout à fait semblable.
Certainement, l'auteur de la Vie de Manning a été bien près d'embrasser la rehgion catholique. Dans tous les cas, il éprouvait pour le catholicisme le plus profond respect, au moment cil il achevait d'écrire la vie de cet incomparable héros de la
conscience religieuse. Ce n'est donc pas l'une des moins fâcheuses conséquences de la fameuse Affaire que d'avoir éloigné de nos croyances des hommes de cette hauteur de vue et de cette extraordinaire valeur.
Nous avons eu l'occasion d'entendre M. de Pressensé dans une réunion publique, à Lyon, où il était venu soutenir, dans la circonscription voisine de la sienne, une vague candidature socialiste que des adversaires peu méchants de M. de Lanessan avaient suscitée contre l'ancien ministre de la marine. Et comme, avant l'ouverture de la séance, le conférencier se promenait de groupe en groupe, quelqu'un qui nous avait reconnu dans la salle eut l'idée de nous présenter à lui. Tout en nous félicitant avec beaucoup plus de sincérité encore que de courtoisie de la bonne fortune que nous allions avoir de l'entendre, nous ne pûmes dissimuler au candidat révolutionnaire combien nous regrettions (l'affaire Dreyfus sur laquelle nos opinions étaient conformes aux siennes étant mise à part) de le trouver à la tête de nos plus redoutables adversaires.
Quelques instants après, les mains enfoncées dans les poches d'un veston que, délibérément, il n'avait pas commandé chez le bon faiseur, M. de Pressensé tenait son auditoire, à peu près exclusivement composé d'ouvriers, sous le charme d'une parole extrêmement élégante et choisie. Peu nous importait la vulgarité d'une tenue voulue par l'orateur. Celui-ci ne fit aucun autre sacrifice aux goûts de médiocrité que l'on prête à tort aux foules, et il servit à celle qui était venu l'entendre un véritable régal de lettré. Ce fut avcsc la plus fine ironie, lui qui s'était engagé à dix-sept ans, en 1870, qu'il se moqua de ces nationalistes et de ces militaristes dont les chefs pour la plupart n'ont, en fait de fusils, jamais touché que des fusils de chasse. Cette partie de son discours fut si abondamment fournie de traits d'esprit que c'en était un véritable grenier à sel.
Il décocha, en terminant, à la mémoire de Félix Faure, quelques traits que nous trouvâmes de notre goût, car si on doit la vérité aux morts, c'est bien à ceux qui appartiennent à l'histoire. A notre avis, l'ancien négociant du Havre a été, en effet, le plus mauvais de nos présidents de la République, parce qu'il a eu de ses hautes fonctions une idée absolument antidémocratique et aussi peu que possible républicaine.
Le plaisir naïf et sincère qu'il montrait à tirer de grosses jouissances de vanité *un protocole complaisant, dirigé par des fonctionnaires zélés et désireux de lui plaire, ne peut tout à fait désarmer la plus indulgente critique et nous devons déplorer qu'au grand dommage de l'esprit qui doit régner dans une république, ce bourgeois ait étalé au pouvoir les ridicules faiblesses et la morgue d'un parvenu de la monarchie.
Ce sont précisément cet amour du panache, ce goût du faste et de la représentation, cette affectation de s'entourer d'un appareil militaire qui commençaient à lui valoir sa popularité de mauvais aloi dans les milieux nationalistes. Il semblait, en effet, s'appliquer à représenter non pas nos vertus et nos solides qualités, mais nos défauts nationaux et ce que nous appelons, sans modestie aucune, les vices aimables de notre race.
Lorsqu'au lendemain de sa mort subite on chuchota, sous le manteau a dans la cour et dans la ville » que, jusqu'à son dernier soupir, il protégeait et fréquentait des comédiennes avec lesquelles il était si bien qu'il ne pouvait le devenir davantage, €e fut parmi les nationalistes comme un murmure de discrète admiration. On trouva que le président avait, cette fois, retrouvé les meilleures, les plus incontestables traditions de la royauté, que ses amusements étaient marqués au coin de la bonne époque, enfin que sa galanterie, comme celle du vert-galant, était vraiment bien française.
Au surplus, que Dieu veuille bien recevoir plutôt tôt que tard son âme dans le paradis des chefs d'Etat qui est le même que celui des simples maçons puisque dans les demeures célestes il n'y a d'autre hiérarchie que celle du mérite.
Il ne siérait point d'ailleurs de lui garder de la rancune. Félix Faure, homme heureux, que la fortune avait comblé de ses faveurs, était, vanité de politicien mise à part, sans malice. On le disait même serviable et bon. Comme le Béarnais, il n'aurait pas mieux demandé que de voir tous les Français assez riches pour mettre <( la poule au pot chaque dimanche » et être d'aussi belle humeur que lui.
Cette digression sur la manière dont l'avant-dernier président comprenait la façon de remplir la première magistrature d'un pays républicain nous a fait perdre de vue un instant la ligue des <( femmes françaises ».
La récente initiative de cette ligue n'a pas eu, et pour cause, tout le succès qu'elle méritait, mais son existence peut survivre, avec profit pour la patrie, aux circonstances passagères qui l'ont fait naître. Elle a démontré que les catholiques pourraient revenir un peu de la trop grande répugnance que leur inspire même ce qu'il y a de plus raisonnable dans un mouvement qui, bien compris, doit contribuer à l'ascension sociale de la femme. Cette ascension légitime ne pourra d'ailleurs que profiter aux plus saintes causes.
Ce serait ici le cas de faire remarquer encore, à ce propos, combien la mauvaise foi est vraiment l'âme des polémiques ; il suffirait, pour cela, de rappeler que, parmi les personnes qui ont le plus approuvé cette ingérence des femmes dans nos affaires politiques, se trouvent précisément celles qui, au nom de la réserve que doit s'imposer le sexe prétendu faible, ont le plus blâmé la démarche officieusement tentée par une très grande dame auprès des supérieurs des congrégations religieuses, en vue d'amener une entente entre eux et le président du Conseil des ministres.
La charité inépuisable de M""^ Dreyfus-Gonzalès, les services par elle rendus aux œuvres diocésaines de Paris, sa grande intelligence, sa haute situation mondaine, rien n'a pu lui faire trouver grâce devant les moralistes sévères qui trouvaient alors inconvenant qu'une femme s'occupât des affaires de l'Etat. Il est donc bien vrai que l'impartiaUté n'est ni le faible des uns ni le fort des autres. On en manque des deux côtés.
De tout temps, la femme, chez nous, a exercé son influence dans le domaine public. Il ne pouvait en être autrement dans un pays oià, plus qu'ailleurs, a fleuri le culte chevaleresque de la grâce et de la l^eauté féminines.
Son heureuse intervention apparaît aux heures tragiques de notre vie nationale. Les pages de nos annales sont, en effet, à certaines époques de crise, comme éclairées par de gracieuses et douces figures. C'est sainte Geneviève, l'humble bergère, qui arrête devant Paris les bandes guerrières d'Attila auquel son incontestable gloire militaire aurait fait élever des statues, si cet usage avait pu exister parmi les barbares dont les hordes, comme les vagues d'un océan démonté, déferlaient avec furie sur tous les rivages de l'ancien monde romain ; c'est sainte Clotilde qui
convertit Clovis et ses guerriers au Dieu des chrétiens et qui conduisit la France au baptistère de Reims ; c'est Blanche de Castille qui nous donna un bon et saint roi ; c'est Jeanne d'Arc, la fille du peuple devenue l'ange gardien de la patrie, qui vécut l'épopée la plus héroïque qu'on vit jamais ; c'est Jeanne Hachette et tant d'autres encore : nobles femmes, angéliques créatures qui devraient empêcher les hommes de douter du ciel, puisqu'elles semblent en être comme un pur, mystérieux et presque divin reflet.
Il est impossible de ne pas observer qu'un grand nombre de ces héroïnes ont été placées par l'Eglise sur ses autels et qu'elles ont puissamment contribué à faire de notre patrie la nation chrétienne par excellence. Nous venons de rappeler la part que l'épouse de Clovis eut dans le baptême donné par saint Remy au roi franc et à ses soldats. Il est bien permis d'ajouter que c'est de la bataille de Tolbiac que date le premier concordat passé entre l'Eghse et la France.
C'est, en effet, à la suite de cette première victoire que fut placé, en tête des coutumes acceptées par les tribus sahennes, un préambule vouant au Christ notre nation naissante.
Voici, au surplus, en quels termes est conçu ie préambule de la loi salique :
« Vive le Christ qui aime les Francs ! Qu'il garde leur royaume ! Qu'il remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ! Qu'il protège leur armée ! Qu'il leur donne, en signe de leur foi, les joies de la paix et la prospérité ! Que le Seigneur Jésus-Christ conduise dans les voies de la piété le gouvernement des souverains. »
C'est, hélas ! inutilement que la Ligue des femmes françaises essaierait de reprendre l'œuvre de la pieuse Clotilde, œuvre que nous appellerions de toute la force de nos désirs, s'il ne s'agissait de l'accomplir que par la persuasion et l'amour. L'unité de la nation dans la même foi religieuse est chose qu'il n'est plus aujourd'hui possible d'espérer. Il ne saurait plus y avoir en France de religion d'Etat, puisque la religion, malheureusement, ne rencontre plus la libre adhésion de tous les Français. Les excès commis au nom de l'ancienne religion d'Etat ne sont pas étrangers d'ailleurs à la situation présente que l'on peut regretter, mais dont il faut bien tenir compte. Dans notre pays, la nationalité et la religion ne se confondent plus.
11 est encore deux patries où la foi et la nationalité ne font qu'une parce que dans ces deux pays la foi et la nationalité sont persécutées par le même bourreau. Nous voulons parler de la Pologne et de l'Irlande. Dans ces deux pays qui ont la double auréole de la gloire et du malheur, c'est dans les mêmes hommes que la patrie trouve ses héros et la religion ses martyrs (1).
En tous cas, si l'unité morale de la France dans la concorde, la tolérance et la paix, n'est point une utopie chimérique, si, dans la diversité pacifique des opinions, la réconciliation nationale peut s'accomplir un jour et constituer ainsi, sinon une religion, du moins une morale d'Etat, cette réconciliation et œtte unité seront l'œuvre de la femme française ou elles ne seront point.
(1) On nous a fait observer que ce que nous disions là n'était pas tout à fait juste. En effet, plusieurs des chefs actuels du parti irlandais sont protestants. Le grand Parnell appartenait à la religion protestante. Dans la verte Erin, la croyance religieuse ne se confond donc pas absolument avec le sentiment patriotique.
A bas les juifs ! Telle est la proposition sommaire formulée chaque jour par des publicistes de talent comme par de malheureux manœuvres du journalisme et acceptée sans réserve ni mesure par une bonne partie des catholiques français.
Eh bien ! c'est là un cri de guerre infiniment grave et dangereux, dangereux pour le corps social qui en assume l'odieuse responsabilité, grave pour l'Eghse qu'un trop grand nombre de ses fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique de haine, ses principes de justice et de charité.
Oui, cri de guerre plus grave et plus dangereux que jamais, car jamais peut-être il ne fut poussé avec tant d'ensemble et aussi haut par les braves gens en délire que la presse antisémite a suggestionnés jusqu'à la catalepsie intellectuelle. Jamais surtout, hélas ! une partie aussi importante du clergé français ne fut à tel point imbue et comme saturée d'antisémitisme. Jamais, par conséquent, cette doctrine de superstition plus encore peut-être que de haine véritable ne fut plus préjudiciable, par les animosités qu'elle lui suscite en retour, à l'influence et à la divine autorité de l'Eglise.
C'est parce que nous en sommes bien convaincu, et c'est pénétré, autant qu'il est en nous, de l'esprit de prudence et de charité
dont renseignement évan^élique nous fait un précepte, que nous allons examiner avec le plus possible de clarté et d'ordre les différentes parties du réquisitoire dressé contre Israël.
La principale accusation que les antisémites font peser sur la race juive, la plus générale et celle qui les résume toutes, c'est d'exercer aux dépens de notre intégrité nationale ses merveilleuses forces de solidarité et de cohésion.
Que répondre à cela, sinon que toutes les « minorités sociales » se sont, en effet, étroitement groupées, comme s'agglomèrent les troupeaux surpris par l'orage, comme les voyageurs isolés se réunissent pour franchir avec plus de sécurité des régions hostiles ou inconnues.
Cette observation est élémentaire en sociologie. Le phénomène qui lui donne lieu constitue la base de la politique. Il faut la naïveté de certaines gens et leur fougueuse ignorance pour faire de ce pJiénomène social la caractéristique miraculeuse du peuple juif.
Quant à nier qu'un groupe actif et compact, tenu en perpétuel éveil par sa perpétuelle insécurité, n'arrive pas à constituer, dans une nation, une force réelle avec laquelle il faille compter, ce serait nier l'évidence. Les poignées de chrétiens des catacombes ont eu raison de la Rome des Césars, de même que quelques insurgés bien unis sont venus à bout d'un grand nombre de régimes politiques.
Mais il faut reconnaître de suite qu'avec une loi égale pour tous, une' libre concurrence matérielle et morale, la rue ouverte aux pas de chacun sans distinction de pieds ni de chaussures, cette force isolée, au lieu d'être déchaînée, comme on le croit, est au contraire abolie.
Les faits donnent d'ailleurs singulièrement raison, de nos jours, à cette théorie fort simple. Est-ce que, depuis l'admission des Israélites au droit commun, cette dénationalisation tant redoutée par les antijuifs français ne s'accomplit pas à l'inverse de leurs alarmes, la race juive ne perd-elle pas peu à peu tous ses signes distinctifs en se diluant dans la race autochtone ?
Cette dénaturalisation ne s'opère pas seulement dans le domaine physiologique mais aussi dans le domaine moral. La plu- |)art (les juifs modomrs ont fait l'abandon de leurs croyances
et de leurs pratiques religieuses. En se ralliant au rationalisme ambiant, la masse juive communie de plus en plus, loin de ses synagogues, avec l'idéal mais aussi avec toutes les dissolutions du monde moderne.
On a bien objecté, il est vrai, que la décomposition contemporaine, loin qu'ils en fussent victimes, était leur œuvre. Mais cela n'est pas prouvé. Les penseurs incrédules et les littérateurs corrompus qui ont empoisonné la France, n'étaient pas tous des juifs. Voltaire fut même un de leurs plus cruels ennemis. Il ne se priva point, cependant, d'écrire la Pucelle et de chansonner la France, à la cour de Frédéric II.
C'est donc tout au moins une illusion de croire que le mal public dont nous souffrons est, chez nous, une épidémie d'importation sémite et qu'il suffirait, pour la guérir, de retrancher le juif de notre société.
« Les juifs, a dit, dans une conférence à l'Institut catholique de Paris, un écrivain chrétien peu goûté par la presse (( cléricale », les juifs seraient jusqu'au dernier bannis de la terre de France, Israël aurait disparu de la face de l'Europe que la France n'en serait guère plus saine, ni l'Europe mieux portante (1). »
Est-ce à dire qu'il faille nier les effets funestes du cosmopolitisme dont les juifs sont accusés d'être les principaux agents ? Certes, non. En introduisant tout un peuple d'errants et de déracinés au foyer des vieilles races sédentaires, le cosmopolitisme n'a pu qu'en atténuer le caraetère et les fortes vertus.
Mais ce mouvement, accompli en sens inverse, à travers toutes les nations, par des individus de toutes les nationalités, a été déterminé surtout par les besoins du commerce et des échanges, par la facilité toute moderne des déplacements. L'attribuer exclusivement au sémitisme ne peut être que le fait d'observateurs singulièrement superficiels.
Mais enfin, puisque cosmopolitisme il y a, peut-on affirmer que la France compte plus de juifs que de représentants de chacune des nations européennes qui nous entourent ? Les cent mille Italiens des Bouches-du-Rhône (à moins que toute la vie sociale ne soit enclose sur les boulevards) ne cosmopolisent-ils
(1) Anatole Leroy-Beaulieu. i
pas autant la France que les quelques centaines d'Israélites qui y sont à demeure ? D'ailleurs enfin, la plupart des juifs français ne sont-ils pas implantés sur notre sol depuis des siècles ?
Des juifs éminents ont même honoré leur patrie respective à l'égal des plus glorieux de ses enfants « naturels ».
On a dit que Gambetta était d'origine juive : ce fait paraît prouvé. Peut-on dire qu'il ait été un mauvais Français ? Disraeli passe, en Angleterre, pour le précurseur de l'impérialisme britannique, et il fut juif. Le juif Ferdinand Lassalle ne fut-il pas, en Allemagne, un pangermaniste farouche, le juif Lasker, député national libéral, ne fut-il pas l'un des soutiens les plus énergiques de la politique de Bismarck ? L'Italie, de son côté, ne compte-t-elle pas, au nombre des plus ardents protagonistes de son unité, le juif Luzati ? Au surplus, les juifs italiens, de même que les juifs anglais, sont aussi Italiens et Anglais que possible.
Il en est exactement de même, en ce qui concerne leur qualité de Français, des juifs méridionaux qui acquirent, pour la plupart, leur nationalité dans le Comtat, dès le xiif siècle, à l'abri tutélaire de la papauté avignonnaise, bien avant, par conséquent, que les Savoyards et les Niçois ne fussent devenus d'excellents Français.
Il est une lourde et persistante imputation qui nous a paru pendant longtemps assez fondée et que les antisémites font peser plus que jamais sur les juifs : c'est leur prépondérance financière.
II se rencontre cependant des observateurs très consciencieux de la vie sociale qui ne partagent pas cette manière de voir. M. Anatole Leroy-Beaulieu (1) est de ce nombre.
Ce sociologue éminent a fait de la question juive l'objet de longues études et peut-être sa plus constante et persévérante
(1) M. Leroy-Beaulieu est l'une des personnalités éminentes qui nous ont fait parvenir de précieux encouragements. Il n)Ouis a exprimé trop bien, lui-même, un sentiment identique au nôtre pour que nous puissions résister au plaisir de nous couvrir de son autorité.
C'est après l'avoir prié de nous y autoriser que nous reproduisons sa lettre.
Son opinion sur la situation actuelle est, d'autre part, bien connue: à ses yeux quelle qu'ait pu être la faute commise par un certain nombre de catholiques, les représailles exercées par leurs adversaires
préoccupation. Il l'a étudiée sur place, là oîi elle se posait en chair et en os, et non dans des libelles passionnés ou dans des ouvrages à thèse dont la fermentation idéologique forme l'unique base. De plus, M. Anatole Leroy-Baulieu est un catholique effectif.
Or, voici ce qu'il écrit :
« Si l'on examine les faits, il est impossible de nier que la prétendue suprématie financière des juifs a été singulièrement exagérée. Si nous comptions les grandes maisons de banque en France, par exemple, nous trouverions qu'il y en a très peu d'israélites. L'a-t-elle jamais possédé, la haute banque juive a perdu la prépondérance qu'on lui attribuait sur la Bourse et le marché français. »
De grâce, que ceux qui trouvent la concurrence commerciale ou financière trop lourde puisent donc dans leurs vertus naturelles, dans leur courage au travail, dans leur intelligence et leur énergie les forces de résistance qui leur paraîtront nécessaires. Mais qu'ils ne jettent pas l'Eglise dans cette bagarre ; qu'ils n'appellent point le Dieu du Golgotha au secours d'une concurrence qui fléchit.
Le rôle de la morale chrétienne est au-dessus de pareilles interventions. Elle se contente de dire à tous indistinctement : « 'le bien d'autrui tu ne prendras.... » Mais elle ne peut s'ériger en tribunal de commerce que jusqu'à concurrence de cet impérieux commandement.
Les mêmes antisémites qui reprochent aux juifs d'exceller dans le commerce ou la banque, les accusent d'être inaptes à
sont profondément injustes, et, c'est contre toute raison qu'ils se servent d'un vain prétexte pour attaquer nos libertés les plus chères.
Paris, 18 mai 1902.
(( Monsieur,
<( J'ai lu avec un gi-and plaisir les deux lettres publiques que vous avez adressées à la Justice Sociale et à la Vérité Française ; elles sont l'expression de la vérité et elles méritent d'être répandues.
<( Comme je l'ai montré dans mon récent volume sur les Doctrines de Haine la recrudescence de l'anticléricalisme est due avant tout à l'attitude de trop de catholiques dans l'affaire Dreyfus et à l'Anti sémitisme. Aveugle qui ne le voit pas !
(( Veuillez agréer l'expression de ma haute sympathie.
(( A'^ Leroy-Be.\ulieu. »
l'agriculture, ainsi qu'à l'exercice d'un certain nombre d'autres (( nobles » professions.
Il ne faut pas oublier que les qualités et les défauts représentent, chez une race, aussi bien que dans un individu, l'acquis de plusieurs générations et comme le total d'une longue série d'héritages moraux.
Pendant des siècles, il fut interdit aux juifs de posséder de la terre. Ils furent, d'autre part, constamment pourchassés des lieux qu'ils habitaient. Dans ces conditions, il était difficile que l'instinct de la stabilité et de la fixité au sol leur vînt. Leurs persécutions passées expliquent ainsi, quand elles ne les justifient point, leurs défauts présents, leur aptitude exagérée et dangereuse pour le commerce, par exemple. Ils sont ce que nos aïeux intolérants les ont faits. Au fond des âges, ils étaient avant tout pastoraux, comme toutes les races d'ailleurs, mais spécialement les races asiatiques.
Mais ce qu'ils doivent pour ainsi dire exclusivement à des scrupules catholiques, fort louables d'ailleurs, bien que singulièrement exagérés, ce sont leurs capacités financières. Pendant toute la durée du moyen âge, les peuples chrétiens, prenant au pied de la lettre la sentence des Ecritures, d'après laquelle si la terre produit son fruit et la brebis met bas ses agneaux, l'argent, lui, ne fait pas des petits, considérèrent le prêt à intérêt, sinon comme un vol formel, du moins comme une opération peu délicate et, par conséquent, le commerce de l'argent comme une profession plus ou moins dégradante ; ils se souvenaient que quelques Pères de l'Eglise avaient formellement condamné <( l'exécrable fécondité de l'argent ». •
C'est pourquoi ils laissèrent à la race abjecte et humiliée le soin d'exercer une profession inavouable quoique nécessaire. Mieux que cela : ils contraignirent parfois les juifs à s'y vouer, quitte, comme Philippe le Bel et d'autres argentiers nécessiteux, à les dépouiller de temps en temps du fruit de leurs opérations, à faire rendre gorge à la sangsue jusque dans les cendres du bûcher.
La contrainte sociale qu'ils ont subie a donc pour ainsi dire fatalement dressé les juifs aux fonctions de la banque et du commerce.
Si l'on n'accuse plus les juifs d'empoisonner les fontaines, si
on ne les porte plus caution des inondations, des incendies, des épidémies et des famines, si, en un mot, quellques-unes des sanglantes superstitions du moyen âge ont désarmé à leur égard, certains journalistes modernes n'en continuent pas moins à les accuser de saigner de petits enfants pour les besoins de leurs rites.
Ce n'est point sur les presses de bois de la Hollande du XV' siècle, mais sur des machines rotatives et à l'aube du xx', que ces légendes macabres et ténébreuses sont imprimées. Et il se trouve encore un public élégant pour les accueillir et pour y croire ! Combien sont donc peu sérieux les progrès accomplis par la raison humaine ! Et quel peu de distance intellectuelle et morale sépare le prétendu civilisé d'aujourd'hui de l'illettré le plus rugueux de l'an mil !
Oui, les sauvages préjugés d'une époque qu'on aurait cru révolue, traînent encore et subsistent à l'état de vestiges indélébiles dans nombre de cervelles contemporaines.
Nous posons la question à nos frères, les catholiques, en invoquant, à leur choix, la charité ou simplement la raison : Est-il digne d'eux, de la religion qu'ils pratiquent, des vertus théologales ou naturelles dont le précepte est impérieux, d'accueillir de pareilles imputations ?
Et même, s'il était prouvé que quelque Israélite superstitieux ou sadique ait commis un crime de cette nature dans l'impasse d'un ghetto roumain et que vraiment le sang d'un jeune chrétien ait coulé sous le couteau pour la célébration de quelque pâque infâme, serait-il juste de généraliser et de faire peser sur toute une race le poids de cette révoltante folie ?
Transposons, pour nous faire mieux comprendre (mais sans en changer les termes) , la question sur un autre terrain : seraitil équitable de rendre le clergé catholique français, voire l'Eglise elle-même, tout entière, responsable du sacrilège indicible commis par le prêtre perdu qui célébra la messe noire en l'honneur de M"' de Montespan et versa, lui aussi, le sang d'un enfant dans le calice, selon la monstrueuse formule de la Voisin ?
L'histoire, même la plus malveillante, ne l'a point fait. Mais M. Drumont, lui, ne se prive pas de commettre de pareilles généralisations. Reste à savoir si cette effroyable calomnie, jetée à la face de toute une race et accueillie par trop de catholiques
suggestionnés est bien profitable à la morale religieuse dont ils se prévalent, mais qu'ils ne pratiquent guère. Nous prenons, une fois de plus, la liberté d'en douter...
A côté de ces griefs de fait, il est un antisémitisme que les philosophes, dans leur jargon, appelleraient subjectif et dont il est bon peut-être aussi de noter les états.
Une des particularités les plus curieuses de cette doctrine et la preuve qu'elle procède bien, très souvent, d'un illuminisme véritable, c'est la facilité avec laquelle elle est inoculée à des régions oij la race (juive n'est jamais apparue. Il est tel village, tel canton, on peut même dire telle province, où jamais le moindre Israélite ne vécût ni même ne passa, et qui comptent peut-être les antisémites les plus fougueux de France.
On s'explique l'antisémilisme dans le nord de l'Algérie, comme l'anti-arménianisme sur les rives du Bosphore, comme l'antigermanisme sur les frontières du monde slave. Il y a là, faut-il croire, comme une tangible nécessité de résistance contre les envahissements d'une race plus habile ou plus forte.
Mais qu'est-ce que ce phénomène a de commun avec l'antisémitisme théorique, aussi passionné d'ailleurs qu'artificiel, de tant d'excellents catholiques qui, en fait d'Israélites, ne connaissent guère que le juif errant des images d'Epinal ?
Il est pourtant tel prêtre antisémite qui compte un juif ou une juive dans sa paroisse. Ces deux mécréants ne sont généralement pas les moins empressés à verser leur obole dans la cassette de M. le curé. Les œuvres paroissiales ne font point en vain appel à leur bourse. Et cette générosité, fût-elle parfois un excellent calcul commercial, nullement répréhensible d'ailleurs, est suffisante pour que M. le curé antisémite fasse une exception en faveur de ce iparoissien hétérodoxe et comprenne enfin, après l'avoir imité sans doute, que Notre-Seigneur ait pu accepter l'invitation de Lazare, ce qui lui était probablement resté jusqu'ici lettre morte.
Mieux que cela, ayant trouvé son juif à peu près semblable aux autres êtres humains de sa connaissance, quoique bien différent, par exemple... des autres juifs qu'il ne connaît pas, M. le curé poussera l'impartialité jusqu'à en faire l'éloge. M. le curé ne se doute pas qu'il ressemble en cela aux propres anticléricaux
de sa paroisse, prêtrophobes furibonds qui vitupèrent contre l'Eglise et ses ministres, mais sont tout étonnés d'avoir à faire une exception en faveur du pasteur de leur village. Ils le considèrent, avec stupeur, comme un saint, et poussent même parfois l'héroïsme jusqu'à en convenir en de solennelles occasions. M. le curé, lui, ne canonise pas son juif, mais le taxe courageusement aussi de parfaite honnêteté.
Malheureusement, cette clairvoyance réciproque s'arrête là. Les préventions reprennent leurs droits respectifs aux limites du village. Au dernier tournant du chemin vicinal, l'illuminisme se remet en marche.
Beaucoup de catholiques, chez qui l'antisémitisme est une doctrine d'abstraction, sont encore victimes de cette « phobie » qui s'appelle, non pas la manie de la persécution, mais la manie du complot dans la persécution. Non seulement ils voient partout des ennemis (ils ne manquent guère en effet), mais ils les voient st.us l'aspect de groupes compacts, d'associations vastes et disciplinées où chacun d'eux obéit au doigt et à l'œil de quelque puissance mystérieuse qui n'est autre que Satan. Léo Taxil a exploité avec beaucoup d'adresse commerciale cette tendance d'esprit.
Qu'un grand nombre de juifs français soient de cœur avec la franc-maçonnerie dans sa besogne de décatholisation du pays, cela est certain. Que nombre de protestants voient d'un bon œil la guerre faite en France au christianisme romain et qu'ils y poussent, cela est certain encore.
Il n'en reste pas moins vrai que cette trinité systématique où juifs, protestants et francs-maçons communieraient étroitement ensemble dans la haine des catholiques est une pure légende, pour peu qu'on s'écarte des règles de l'observation positive et directe des faits. Il est, en effet, des vérités de détail qui se transforment en chimères, dès qu'on les généralise ou qu'on les érige en doctrine systématique.
D'abord, il est faux que tous les protestants et tous les juifs s'associent à la guerre faite par la franc-maçonnerie aux catholiques français. On l'a bien vu par les protestations recueillies en faveur de la liberté d'enseignement et que des notabilités protestantes et Israélites ont signées en compagnie d'éminentes personnalités catholiques ou libérales.
Cette observation se justifie encore plus à l'étranger, où s'agitent d'ailleurs les mêmes problèmes et les mêmes passions que chez nous. On l'a bien vu notamment, en Allemagne, sous la période du Kullurkampf. Le jour où la presse Israélite de Berlin fit écho au cri de guerre de Bismarck : front contre Rome, n'entendit-on pas le pasteur Stoecker, uni à Windthorst, l'illustre chef du centre catholique, s'écrier à son tour : front contre la Jérusalem nouvelle !
L'alliance des protestants et des juifs a toujours été fort précaire. N'est-ce pas Luther qui a minutieusement décrit les sept manières d'exterminer radicalement les juifs ? (1).
Qu'est-ce à dire par là, sinon qu'il est une mise au point nécessaire de certaines « vues sociales », mise au point que les catholiques antisémites n'observent guère. En faits de complots sémitiques et maçons beaucoup d'entre eux s'en rapportent aux journaux^ qu'ils lisent et à certains romans-feuilletons du genre de Diana Yaughan, qu'ils ont si gloutonnement dévorés.
Mais voici, malheureusement, une prévention bien plus profonde et bien plus grave. Beaucoup d'antisémites, surtout parmi le clergé, voient dans les persécutions dont le peuple juif a été victime une vengeance providentielle qu'il importe pour la gloire de Dieu de perpétuer.
Nous ne pensons pas que cette façon d'interpréter la morale et l'histoire soit théologiquement fondée et que jamais le dogme catholique ait couvert pareil enseignement. Sinon, il nous fau-
(1) Luther a proposé sept moyens pour se débarraser des juifs ; les voici : 1° incendier leurs synagogues ; 2° démolir leurs maisons ; 3° leur enlever leurs livres et leurs Talmuds ; 4° leur défendre d'enseigner sous peine de mort ; 5° leur refuser passage dans toutes les parties de l'Empire, où ils ne sont ni seigneurs de la terre ni indigènes ; 6° leur interdire l'usui'e et commencer par leur prendre tout l'or et tout l'argent qu'ils possèdent pour le déposer entre les mains des magistrats ; 7° forcer les juifs et les juives qui sont jeunes et robustes à gagner leur pain, à la sueur de leur front. Luther était si convaincu qu'un juif ne peut comprendre l'évangile et qu'au fond ceux qui demandent le baptême se moquent des chrétiens, qu'il lui arriva de dire : « Si un juif venait me demander le baptême, je le conduirais aussitôt après la céï'émonie sur le pont de l'Elbe et je le jetterais cà l'eau une pierre au cou. » {Carnpafjne nationaliste : Luther et les Jidfs, par Jules Soury ; p. 109 et 110.)
drait non seulement croire que les fils sont coupables du crime de leurs pères, mais que le peuple juif tout entier est responsable de la mort du Juste, sous prétexte que les déicides ont crié : <( Que son sang retombe sur notre tête et sur celles de nos
enfants. »
Est-ce que les millions de juifs disséminés dans les bourgades et dans les campagnes de la Judée, habitant la Cappadoce, la Macédoine, la Cyrénaïque,"le Pont, ou répandus déjà sur tous les rivages de la Méditerranée orientale furent consultés sur le sort de Barrabas et celui de Jésus, furent-ils même informés de la passion et de la mort du Juste ?
Non certainement. L'histoire ne nous apprend rien de pareil; la chose, du reste, est moralement et matériellement impossible. La légende du peuple maudit est fondée, peut-être, mais il n'est pas interdit à la charité chrétienne de la faire mentir.
Jamais, du reste, il n'est venu à la pensée d'aucun père de l'Eglise de rendre la démocratie juive responsable du crime commis, sur la personne du Christ, par la cabale pharisaïque et les prêtres au pouvoir, qui voyaient, dans le doux Jésus, un révolutionnaire dangereux pour leur fortune et leurs privilèges. Quant à la populace avinée qui escorta le divin porteur de la croix et l'accabla d'injures, de crachats et de coups jusqu'au sommet du Golgotha, crut-elle vraiment qu'en crucifiant un juste elle mettait à mort un Dieu ? L'affreux Pilate lui-même ne le pensa point.
Quoi qu'il en soit, lorsque des théologiens désœuvrés sont allés jusqu'à se demander s'il était moralement possible que Judas eût échappé à la damnation éternelle et n'ont pas osé répondre, il est tout au moins exagéré que des journalistes damnent ici-bas de leur propre autorité les sept ou huit millions d'israéhtes répandus sur la surface du globe, sous prétexte qu'ils sont les descendants d'un peuple dont les chefs mirent à mort Jésus.
Les chrétiens mentent donc à la justice et font mentir la doctrine de celui qui a dit « aimez-vous les uns les autres » et « pardonnez-leur, mon père, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font », lorsqu'ils s'acharnent sur la race d'oii est issu leur Dieu.
Hélas ! depuis longtemps les clairvoyants, c'est-à-dire les
« évangéliques », se rendent compte des incalculables conséquences de la faute commise. Ils n'ignorent pas non plus que la conversion des juifs est, selon l'expression même de l'abbé Joseph Lémann, « l'une des deux saintes choses que les violences de l'antisémitisme peuvent compromettre : les gloires de l'ancien peuple de Dieu et le mouvement des conversions vers le catholicisme ».
L'antisémitisme est une doctrine de haine. Celui qui est venu en ce monde pour sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu.
Sinon, il faudrait du moins être logique et aller jusqu'au bout de ses principes si on les croit fondés. Car il n'est pas digne d'un homme droit et maître de lui de se laisser envahir à son insu par une impression non contrôlée, en l'espèce par cette sourde et vague hostilité contre les juifs.
II faut préciser ses griefs et ses sentiments, demander délibérément qu'au nom d'un Dieu de vengeance ou d'une impitoyable et juste fatalité historique, ils soient dépouillés de ce qu'ils possèdent, exclus du droit commun, chassés des professions libérales, soumis à une surveillance spéciale et à des lois d'exception, parqués dans les ghettos reconstitués, astreints à porter la rouelle et le bonnet jaune ; mieux que cela, car ce ne sont là encore sans doute que des solutions bâtardes et des expédients. Il faut se souvenir que l'on ne fait point sa part au feu et qu'il est imprudent, même séquestré, d'enfermer le germe morbide dans la plaie, même muselé, de tolérer la présence du loup dans la bergerie.
Que toutes les nations repoussent donc à la fois les juifs de leur sein; qu'elles les <( boutent » dehors; qu'ils en soient réduits à errer en files indiennes sur la lisière des frontières d'Europe, en marge de tous les peuples « civilisés » ; ou plutôt non ; ils l'ont déjà fait et n'en sont point morts : les juifs sont des bêtes puantes qu'il faut qu'on tue...
Oui, c'est à cette monstrueuse conclusion qu'il faut en venir, si l'on veut du moins être logique, le jour oii l'on a résolu, au nom d'un certain fatahsme philosophique ou religieux qui n'est
que la barbarie de l'histoire, de passer outre à la morale chrétienne et à la liberté.
Non seulement, en persécutant les juifs, les catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi.
Le christianisme n'est-il pas issu du judaïsme ; l'Evangile n'est-il pas comme le post-scriptum libérateur de la Bible ; le Golgotha n'est-il pas le couronnement de l'œuvre du Sinaï? Jésus-Christ, « le plus beau des enfants des hommes » n'est-il pas le fils d'une juive et juif lui-même, descendant de la tribu de Juda ? (( La race juive, a dit avec fierté un fils d'Israël, est la plus aristocratique de la terre. » Le mot d'Isaïe Levaillant rappelle invinciblement celui du père Lacordaire : « Jésus-Christ est le premier gentilhomme du monde. »
Il est curieux de voir tous ceux qui tiennent tant à descendre des contemporains de nos croisades, ceux qui tirent une telle vanité de ces quelques siècles d'aïeux réels ou supposés, mépriser le peuple juif, trouver mauvais qu'il soit fier de pouvoir faire remonter ses origines jusqu'au patriarche Abraham et s'enorgueillir des grands ancêtres qui vivaient, sous la tente, dans les temps bibliques.
Nulle nécessité d'ailleurs d'être plus ou moins régulièrement blasonné pour faire montre de ce préjugé singulièrement aristocratique, car il est à la portée de tous les marchands enrichis qui croient se donner ainsi des allures de bonne compagnie, une fois retirés des affaires, après grosse ou médiocre fortune faite dans la vente de la cotonnade ou le commerce des denrées continentales ou coloniales (1).
Enfin, la race juive n'est-elle pas la preuve vivante et persistante de la vérité historique du christianisme ? Sa perpétuité merveilleuse, en dépit de la dispersion de ses enfants sous tous
(1) L'incomparable généalogie de Notre Seigneur n'aurait d'ailleurs pas été toujours jugée suffisante, à en croire ces propos connus échangés entre deux marquises de l'ancien régime : « — Si Jésus revenait sur la terre, il nous serait bien impossible de le recevoir. — Pourquoi donc ? — Mais puisqu'il était fils d'un charpentier ! » De nos jours certains de nos bourgeois, depuis plus ou moins longtemps parvenus, n'auraient pas besoin, pour repousser Jésus, de lui reprocher d'être né dans une famille d'ouvriers, il leur suffirait d'exciper de leur qualité d'antisémite.
les cieux et chez tous les peuples de la terre, et cette dispersion elle-même rendent témoignage jusqu'à la fin des siècles de la vérité des prophéties.
Puisque nous venons d'aborder l'antisémitisme au point de vue des considérations religieuses qu'il comporte, gardons-nous d'oublier que, sur ce terrain-là, il ne se refuse pas le bénéfice de la contradiction.
Nombre d'anticléricaux, eux aussi, sont antisémites. On peut même avancer que les précurseurs modernes de l'antisémitisme (nous ne parlons pas seulement de Voltaire) ont été loin de se prévaloir, à rencontre de ce que certains font actuellement, non sans quelque témérité, du titre de catholique. Savez-vous le grief principal que deux antisémites français font au judaïsme ? L'ancien membre de la Commune, Tridon, dans son Molochisme juif paru vers la fin du second empire et A. Regnard, dans un livre intitulé : Aiyens et Sémites, lui reprochent surtout d'avoir été le précurseur de la religion chrétienne !
Est-ce pour en arriver, sur ce point, à une complète unité de vues que certains antisémites, qui osent se parer du titre de catholique, sont allés jusqu'à incriminer discrètement la Bible afin d'y trouver des arguments et des armes contre les juifs ?
Il a été insinué, en effet, que tout inspiré de Dieu qu'il fût, le livre sacré n'en contenait pas moins des traces authentiques de mollesse et d'impiété. Certains textes bibliques témoigneraient de la lubricité des Juifs ; d'autres érigeraient en vertu la fraude, le vol et la vengeance.
Nous ne croyons pas que l'esprit de parti et l'outrance systématique se soient jamais engagés et égarés dans de plus extraordinaires voies. Des catholiques feignant le scandale devant le texte de la Bible et jetant, dans la mêlée politique, le livre sacré à la tête des Hébreux !
Moins aberrés certainement, sinon plus logiques et plus justes, sont les antisémites de cette espèce-là, lorsqu'ils imputent à l'universalité des juifs actuels quelques odieuses fantaisies contenues dans ce ténébreux recueil de lois, de préceptes, de coutumes, de morale en action et de rites qui se nomme le Talmud. On r.p peut pas plus raisonnablement faire grief à tous les Juifs
— Gide telle ou telle prescription de ce Talmud que rendre notre religion responsable de telle ou telle aberration de certains de nos casuistes.
Si le Talmud dit quelque part : (( Ce n'est point un péché de ravir le bien du gentil », il ne faut pas oublier que des rois (( très chrétiens » ont usé aussi de la formule contre les juifs et en ont fait un usage copieux. Imputer au catholicisme, de même qu'à la race juive, ces formules criminelles serait évidemment pure fohe à notre époque. Nous nous otïrons du moins le bénéfice moral de le croire. Et, en étendant ce bénéfice à nos principes religieux, nous ne pensons pas démériter du titre de catholique, qui nous est cher par-dessus tout. Au contraire, nous pensons augmenter notre droit de nous en prévaloir.
L'Eglise, d'ailleurs, et c'est par là que nous terminerons ce chapitre, n'a jamais persécuté les juifs. Il serait souverainement injuste de la rendre responsable des vexations que les peuples ignorants du moyen âge et quelques fanatiques modernes sortis de son sein leur ont fait subir.
On chercherait en vain la moindre condamnation tombée de la chaire de saint Pierre contre la race réputée maudite. Léon XIII qui a rénové la face de l'Eglise et a rappelé à trop de fidèles oublieux l'immuable doctrine du Christ touchant les contingences de ce monde, n'a jamais dit anathème à Israël. Les articles de M. Drumont ne sont point encore. Dieu merci, des articles de foi. -
L'histoire, par contre, nous apprend que la papauté fut, au moyen âge, la protectrice naturelle des juifs persécutés, qu'elle leur fournit dans ses Etats un abri et un refuge, en les soustrayant aux préventions aveugles et à la rapacité des monarques du moyen âge, beaucoup plus sacrés que chrétiens.
Non seulement il est injuste de rendre une religion d'amour et de charité responsable de la barbarie des peuples qu'elle n'était point encore parvenue à civiliser, mais il est également injuste de la rendre responsable des écarts politiques et des passions humaines de ses ministres actuels. Ce n'est point la faute de la charité et de la justice, si la charité et la justice sont violées. La vérité ne peut être rendue responsable des actes de ceux qui l'invoquent seulement du bout des lèvres.
Et maintenant, qu'on veuille bien ne point se méprendre sur la portée des quelques considérations qui précèdent. Elles n'ont nullement pour but de servir la cause sémite. Les juifs sont assez forts ; les sollicitudes dont les entoure l'opinion régnante sont assez vives pour qu'ils puissent se défendre eux-mêmes. Ils ont, toute mauvaise plaisanterie à part, bec et ongles pour cela faire. Non, cette tâche n'est point la nôtre.
Mais c'est la cause catholique que nous défendons, lorsque nous rémondons, pour notre modeste part, des végétations parasitaires qui l'encombrent, la défigurent et finalement la compromettent. Aujourd'hui, la plus grande preuve de zèle qu'on lui puisse donner c'est de la désolidariser soigneusement et en fait d'avec les compromissions de toute nature, politiques et autres qui, en dépit de sa morale, faussent de plus en plus son action.
Non seulement donc nous ne servons pas une cause qui n'a pas besoin de nous, mais nous sommes les premiers à reconnaître que si, en combattant systématiquement la race juive, une certaine presse catholique fait de l'anticléricalisme à rebours, par contre en dénonçant la tyrannie des puissances matérielles, en flétrissant la basse frénésie de l'or et du lucre, elle accomplit une grande œuvre de salubrité.
Et cette œuvre ne devient injuste et partiale que lorsqu'elle impute toujours à un seul et même facteur, le juif, ce qui doit malheureusement être attribué à la société moderne tout entière composée, dans une trop grande partie, non pas tant de juifs que de renégats de tous les baptêmes.
Les Catholiques et le libre Examen politique.
Les catholiques se sont montrés en masse hostiles à la cause de Dreyfus. C'est aussi parmi eux que se recrutent le plus grand nombre de militaristes, d'antisémites et de nationalistes.
Les mêmes sentiments qui les ont poussés instinctivement de ces côtés de l'opinion, sont encore ceux qui retiennent leurs regards fixés sur les drapeaux exilés de la monarchie.
Nous avons, pour la plupart, nous cathohques, un grand respect pour le principe d'autorité. A la défiance du libre examen en matière religieuse nous avons inconsciemment ajouté la défiance du libre examen en bien d'autres choses. Beaucoup d'entre nous désireraient qu'en politique, comme en religion, il n'y eût qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur.
Il en est, cependant, qui résistent à cette tendance purement instinctive et qui, s'ils sont complètement soumis à l'autorité du dogme, tiennent d'autant plus à rester totalement affranchis dans les autres domaines de la pensée. Ce sont les mêmes qui, tout en donnant leur adhésion sincère et sans réserve aux choses de la foi, gardent une jalouse indépendance, en toute matière où l'autorité de l'Eglise n'intervient point, et s'accrochent désespérément dans ces cas à la libérale maxime théologique : In diibiis libertas. D'autres, au contraire, affamés d'autorité, assoiffés d'obéissance, trouvent qu'il n'y a jamais assez de choses incom-
préhensibles auxquelles il soit nécessaire d'ajouter foi, jamais assez d'ordres auxquels il faille se soumettre, et qui voudraient que l'Eglise catholique ajoutât sans cesse des prescriptions à ses prescriptions et des dogmes à ses dogmes.
Quant à nous, affirmons-le bien haut, notre soumission absolue en matière de foi, ne nous rend que plus jaloux de notre liberté d'esprit pour tout le surplus- Cet amour exagéré de l'autorité entretient chez trop de catholiques les préjugés militaristes et le sens monarchique. Nous sommes, en effet, réfractaires, pour la plupart, au régime républicain, alors que ni le mot ni la chose ne devraient nous effrayer, puisque, pendant longtemps, l'Eglise fut désignée sous le nom de République chrétienne et que le catholicisme, avec son chef élu, n'est au fond qu'une république. Les enseignements de Léon XIII n'ont, hélas ! pas encore sensiblement modifié notre état d'esprit sur un point aussi important.
Nous n'ignorons pas, notez-le bien, que le pape ne peut nous imposer des ordres en matière politique et que ses conseils, si sages soient-ils, n'obligent pas nos consciences. Certains poussent, en effet, tout à l'extrême et tomberaient vite en <( papalâtrie » comme le dit, si justement, M. Paul Viollet.
Il faut néanmoins nous féliciter que le Souverain-Pontife actuellement régnant ait une aussi lumineuse intuition des dangers que court l'Eglise de France, si ses fidèles demeurent obstinément attachés à des formes de régime politique et d'institutions sociales ù jamais évanouies, s'ils espèrent en la résurrection des niorts dès ici-bas. De tels enseignements, malgré la résistance ouverte ou sournoise, inintelligente en tout cas, qu'on leur oppose, porteront, un jour, leurs fruits de vie et de salut ; ils ont déjà d'ailleurs sérieusement battu en brèche la superstition monarchique d'un grand nombre de catholiques de notre cher pays. C'est ce qui explique l'opposition désespérée qui leur est faite par des conservateurs aveugles et vindicatifs.
Tant de choses ont contribué, pendant si longtemps, à maintenir cette confusion entre la religion et la royauté ! Nos rois avaient usurpé le titre de rois de droit divin. Nos évêques les sacraient, dans nos basiliques, au milieu d'un cérémonial d'une magnificence religieuse telle qu'on n'en réservait pas même de pareille à Dieu ; et l'on avait accrédité une légende d'après la-
quelle riiuile sainte qui servait à l'onction de leur front royal était, elle-même, descendue du ciel.
Que d'autres légendes, berceuses des imaginations chrétiennes, ont dû disparaître avec celle de la sainte Ampoule ! Quelque touchant, quelque poétique que pût être leur symbolisme élevé, elles n'en constituaient pas moins une sorte de mythologie catholique que les enfants de la lumière, puisqu'elle était erreur et mensonge, ne pouvaient éternellement respecter. Bénissons, à ce sujet, les efforts accomplis par toute une école pour reconstituer l'hagiographie et l'histoire religieuse sur des bases plus rationnelles.
Nous parlions tout à l'heure de la confusion établie et maintenue, pendant quatorze siècles, entre les choses du cathoHcisme et celles de la monarchie française. Mais ceux qui ont l'âge d'homme peuvent se rappeler encore qu'il y a trente ans, à peine, on ne pouvait entrer dans le modeste salon d'un presbytère de village sans y voir, côte à côte, et sur le même rang, les images de N.-S. J.-C, de la Sainte Vierge et du comte de Chambord.
De pareils sentiments sont contagieux. La vieille servante du logis devait sûrement épousseter, avec le même soin pieux, et le cadre qui contenait l'image du Fils de Dieu, et celui qui entourait le portrait du fils de la duchesse de Berry.
La demeure de l'humble curé n'était ni plus ni moins édifiante, à ce point de vue, que celle de la dévote, du petit bourgeois catholique ou du loyal hobereau. Pour eux le royaume de France, le plus beau, disaient-ils avec une naïveté un peu orgueilleuse, après celui du ciel, était le domaine et la patrie du roi très chrétien. Ils se gardaient bien d'observer que le roi d'Espagne était qualifié, lui aussi, de roi catholique par ses sujets ; que la monarchie hongroise était ajmstoUque aux yeux des siens, et que l'histoire enfin avait connu un Saint-Ermpire. Longtemps, le respect du roi a donc paru faire partie des pratiques essentielles de la religion. Depuis quelques années seulement, un prêtre peut se dire républicain sans passer pour hérétique.
Conservateurs, si vous réfléchissiez non sur les merveilles de nos légendes mais sur les pages authentiques de notre histoire nationale où sont relatées les longues et terribles souffrances de nos pères ; catholiques, si vous vouliez vous rappeler ce que la monarchie a véritablement été pour la religion qu'elle ne servait pas mais dont elle voulait se seiTir, ni les uns ni les autres ne regretteriez le passé, ne parleriez du bon vieux temps avec des larmes d'attendrissement dans la voix.
Voulez-vous que nous jetions ensemble un coup d'œil sur ce passé dont nous nous obstinons à ne voir que les quelques côtés brillants ?
Mais, déclarons-le de suite, pour qu'il n'y ait aucune équivoque : ce n'est pas tout le passé, ce n'est pas notamment tout le moyen âge que nous avons à déplorer. Nous savons bien que ces âges de foi ont eu leur héroïsme et leur posésie ; nous savons notamment que l'admirable xiir siècle fut vraiment la grande époque de la Renaissance chrétienne.
La fin du siècle précédent avait été illuminée par la grande figure de saint Bernard ; celui-ci devait nous donner saint Dominique et saint François d'Assise dont Dante a dit : « Quand l'Empereur qui règne toujours voulut sauver son armée compromise, il envoya au secours de son épouse ces deux champions : leurs actes, leurs paroles, ramenèrent le peuple égaré. » Les
deux ordres q'ils forxdèrent furent comparés par Sixte IV, deux siècles et demi plus tard, (( aux deux premiers fleuves du paradis des délices » et à « deux trompettes dont se sert le Seigneur Dieu pour appeler les peuples au banquet de son saint Evangile ».
Le même xiir siècle donna naissance encore à un troisième grand ordre religieux : celui des carmes. De plus, ce siècle sublime apporta au monde chrétien le chapelet, le scapulaire, et c'est à cette grande époque que l'on avait à tort placé l'apparition de r Imitation de Jésus-Christ, livre mystérieux et presque divin dont on ne connaît pas plus l'auteur que, pendant longtemps, l'on n'a connu les sources du Ml.
Cet âge de foi fut enfin témoin d'une prodigieuse ascension de l'humanité dans le domaine des lettres, des sciences et des arts.
Certes non, ce ne fut point dans des temps barbares que l'Université de Paris enseigna, par la parole de ses maîtres illustres, la théologie, la philosophie et le droit avec une grandeur qui ne fut jamais dépassée ; que l'architecture chrétienne couvrit l'Flurope de merveilles qui (levaient plonger les âges futurs dans un saisissement d'admiration : puissante floraison de cathédrales qui témoigne à jamais et des génies vigoureux qui les conçurent et de l'ardente foi des peuples par qui elles furent bâties.
Mais à côté de ces points lumineux que d'obscurité et que d'ombre ! Ce que le moyen âge a eu de beau, de vrai et de bien, il le doit à la civilisation chrétienne ; mais il eut cruellement à souffrir de ses princes, de ses ducs, de ses comtes et de ses barons.
U ne faut pas craindre de l'affirmer : sous l'ancienne monarchie française, les conditions normales de l'existence furent une effroyable misère. A l'exception de Louis le Gros, de saint Louis, de Louis XII et du bon roi Henri, les princes, qui se faisaient plus ou moins appeler les pères du peuple, n'en furent souvent que les tyrans.
Voici, à ce sujet, quelques lignes extraites d'un ouvrage du i)ère Maumus : la Oise religieuse et les leçons fie riiistoire, que nous avons cité déjà et auquel nous ferons, par la suite, de nombreux emprunts encore.
« Les extorsions inventées, chaque jour, poin- remplir les caisses toujours vides du trésor public : voilà la première cause de
la misère des peuples ; l'efïroyable dilapidation des finances de l'Etat : voilà le crime qui pèse lourdement sur l'ancienne société. Depuis le duc d'Anjou s'emparant du trésor, pendant l'agonie de son frère Charles V, jusqu'à M. de Galonné, ministre de Louis XVÏ, qui, sur un emprunt de cent millions, en donna cinquante-six au comte d'Artois, vingt-cinq à Monsieur et douze à Condé. les finances de la France furent affreusement pillées. »
Ce que le i>euple eut à souffrir, d'abord des seigneurs féodaux, puis des rois de France, est, en effet, absolument inimaginable. Les vols, les pillages, les dévastations, les incendies, les attentats les plus odieux constituent l'état presque pemianent, pour ne pas dire régulier, de tout le moyen âge et des époques qui le suivirent. Des annales ensanglantées de notre histoire s'élève un immense cri de douleur et de détresse que nous n'entendons plus, parce que des récits menteurs nous ont rendus sourds.
Pour ne parler que des monstruosités de la gabelle, sait-on de quelles iniquités cet impôt injuste et cruel a été la constante occasion pendant toute la durée de la monarchie ? Qui pourra dire le nombre de malheureux que les droits sur le sel ont envoyé à la roue, sous les fouets, aux galères ou au gibet ? De cet impôt, comme de tous les autres, se trouvaient exonérés les seuls qui auraient pu le payer : la noblesse et le clergé.
Philippe de Poitiers avait dit, peut-être en toute bonne foi, que les trois ordres de l'Etat portaient également le fardeau des charges publiques : le clergé priait ; la noblesse se battait ; le tiers-état payait.
Mais ce mode de contribution aux charges de l'Etat ne devait pas paraître toujours l'idéal de l'égalité entre les citoyens d'un même pays. Le clergé ne priait pas toujours, et l'on pouvait penser, comme le fabuliste, que Dieu comblait trop de ses biens ceua qui avaieiit fait vœu cVêtre siens ; la noblesse se battait, mais ne se battait pas toute seule ; il lui fallait bien des roturiers qui la servissent et qu'elle commandât.
L'institution de la noblesse n'a plus aujourd'hui qu'un sens purement héraldique et ne donne, le plus souvent, que des satisfactions de vanité à ceux qui en portent légitimement ou illégitimement le titre et les insignes. On sait que les huit dixièmes au moins de ceux qui se parent, de nos jours, de la particule nobiliaire, n'y ont aucun droit. Il n'empêche qu'à l'égal des autres,
l'article indu, dont ils atïublont leur nom, leur acquiert la respectueuse admiration de leurs fournisseurs et même une grande considération dans certains salons quelque peu attardés.
Si vraiment les catholiques restaient, plus que d'autres, attachés à cette antique superstitution d'une distinction marquée seulement aujourd'hui par rien autre que la plus infime des locutions grammaticales à quoi leur servirait d'avoir appris dans l'Evangile que nous sommes tous frères ? Un saint docteur de l'Eglise n'a-t-il pas dit que nous avons tous reçu d'Adam une même noblesse ? « On ne lit point, dit saint Thomas, que le Seigneur ait fait au commencement deux hommes : l'un d'argent pour être le premier ancêtre des nobles, l'autre d'argile pour être le père des roturiers. »
Revenons aux misères du bon vieux temps, sacré encore, en dépit de la morale chrétienne, pour bon nombre des nôtres. Il ne s'agira pas, ici, de vaines déclamations ni de réquisitoires personnels. Nous nous bornerons à faire comparaître des témoins et quels témoins ! Pour abréger d'ailleurs et convaincre plus aisément, nous allons passer de suite à ce grand siècle que quelques bonnes gens estiment encore être le point culminant de notre histoire. Par ce que des témoins irrécusables diront de ce siècle glorieux, on pourra juger de ce qu'il faut penser des autres.
Le grand Vauban écrivait à Louis XIV :
« Près de la dixième partie du peuple est réduite à mendier ; des neuf autres parties, cinq ne peuvent faire l'aumône à celle-là dont elles ne diffèrent guère ; trois sont fort mal aisées ; la dixième ne compte pas plus de cent mille familles, dont il n'y a pas dix mille fort à leur aise. »
Et ailleurs :
(( S'il plaisait à votre Majesté d'envoyer nombre de gens bien affidés dans les provinces pour en faire une visite exacte jusqu'aux points les plus reculés et les moins fréquentés, sa Majesté serait très surprise d'apprendre que, hors le fer et le feu, qui. Dieu merci, n'ont pas encore été employés aux contraintes de ses peuples, il n'y a rien qu'on ne mette en usage, et que tous les pays qui composent ce royaume sont univers(Mlement ruinés. »
Le génial ingénieur militaire, doublé d'un profond et bienveillant philosophe, était-il bien sûr que les peuples « bien-aimés »
de sa Majesté n'étaient pas contraints par le fer et par le feu à payer les impôts exigés pour les satisfactions du caprice royal ?
Voici en effet ce qu'on lit dans une lettre de M""' de Sévigné à sa ftlle :
a Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes ? Il y a toujours cinq mille hommes, car il en est venu encore de Nantes. On a fait une taxe de cent mille écus sur le bourgeois ; et, si on ne les trouve pas dans les vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir sous peine de vie, de sorte qu'on voyait tous ces misérables, vieillards, femmes accouchées, enfants, errer en pleurs au sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture, ni de quoi se coucher. On roua avant-hier un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré ; il a été écartelé après sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville comme ceux de Josserand à Aix... On a pris soixante bourgeois ; on commence demain à pendre... Tous les villages contribuent pour noumr les troupes... Enfin, vous pouvez compter qu'il n'y a plus de Bretagne et c'est dommage. On ne pourrait pas présentement trouver dix mille francs dans cette province. »
Hélas ! pas un mouvement de sensibilité, pas un mot d'indignation ne sort du cœur de la spirituelle et grande dame qui fait à M""^ de Grignan ce lamentable récit.
Quant à nous, ne nous plaignons pas trop de la rudesse et des façons discourtoises des agents du fisc moderne, quand nous voyons comment, autrefois, nos bons rois prélevaient l'impôt sur leurs bien-aimés et fidèles sujets, en le rendant <( exigible par les soldats », pour nous servir du déhcieux euphémisme qu'a employé la charmante épistolière du xvif siècle.
(( En 1725, dit Saint-Simon, au miheu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit, en Normandie, d'herbe des champs. Le premier roi de l'Europe ne peut être un grand roi s'il ne l'est que de gueux de toutes conditions et si son royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix. »
En 1740, Massillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrit à Fleury : <( Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lit, sans meubles ; la plupart même, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge et d'avoine qui fait leur uni-
que nourriture, et qu'ils sont obligés d'arracher de leur bouche et de celle de leurs enfants pour payer leurs impositions. J'ai la douleur, chaque année, de voir ce triste spectacle devant mes yeux dans mes visites. C'est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux, car en travaillant ils sont nourris et habillés avec leurs femmes et leurs enfants ; au lieu (lue nos paysans les plus laborieux du royaume ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leur famille et payer les subsides. »
Cette lettre est empruntée au grand ouvrage de Taine : les Oiigines dn la France Coniemmoraine .
(Mtons encore ce fameux passage de La Bruyère :
(( L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée ; et, quand il se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine et, en effet, ils sont des hommes. Il se retirent, la nuit, dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
La Bruyère, Fénelon, Vauban, Saint-Simon, Massillon et bien d'autres (car nous aurions pu citer aussi les plaintes de cet homme de grand cœui' que fut le poète Racine) se rencontrent donc pour nous donner, de la situation du peuple sous l'ancien régime, une description telle qu'elle aurait dû atténuer, chez beaucoup d'entre nous, les regrets qu'ils éprouvent de sa définitive disparition.
Quand on a pris connaissance d'aussi navrants procès-verbaux historiques, on ne s'étonne plus des paroles prononcées par le cardinal de la Fare à l'ouverture des Etats généraux :
<( Sire, disait -l'évêque de Nancy, le peuple sur lequel vous régnez a donné des preuves non équivoques de sa patience. C'est un peuple martyr à qui la vie semble n'avoir été laissée que pour le faire soutïrir plus longtemps. »
Et l'on trouve également moins emphatique et moins exagérée cette parole de nous ne savons plus quel conventionnel : <( L'histoire des rois est le martyrologe des peuples. »
Que cette dernière évocation ne laisse supposer à personne
que iwiis ne flétrissons point avec indignation les excès abominables de la Terreur. Comme tout libéral consciencieux, mieux que cela, comme tout Français digne de ce nom, nous déplorons que la gestation magnifique de 1789 ait avorté dans le sang des échafauds et dans la boue des hommes du Directoire. Nous nous trompons : ce mouvement glorieux et grandiose ne fit que traverser la révolution. A l'heure actuelle, il se continue à travers des difficultés sans nombre et, s'il ne nous a pas encore conduits à nos définitives destinées, nous ne restons pas moins pleins de foi dans T efficacité généreuse de ses principes.
Les horreurs de la Révolution durèrent quelques mois ; celles de la monarchie se prolongèrent pendant des siècles. Nous sommes encore terrorisés par le souvenir des unes, alors que la France a perdu la mémoire des autres.
1793 fut pour la nation une crise aiguë, terrible mais salutaire ; cette crise ia réveilla du mal chronique qui l'épuisait et dont elle mourait. La pourpre des aubes rougissantes n'effraye pas le voyageur matinal ; des aurores sanglantes annoncent le plus souvent de beaux jours. Ce grand cataclysme de 1793 eut, on Je sait, son légitime retentissement chez tous les peuples et fut comme le douloureux enfantement d'un monde nouveau ; la Révolution française dont le contre-coup se fit sentir dans toute l'Europe et dans le reste du monde, a été, en un certain sens, comme une révolution universelle.
Certainement, elle n'a pas clos le cycle encore ouvert de tous les despotismes et de toutes les tyrannies ; elle n'en a pas moins orienté l'humanité sur des routes plus larges et plus sîires ; elle l'a acheminée vers des temps meilleurs de justice et de liberté.
Non seulement la Déclaration des droits de Vhomme est en parfaite conformité avec les doctrines évangéliques, elle est, de plus, la stricte application de la divine doctrine de celui qui est venu proclamer que tous les hommes sont frères, puisqu'ils ont tous un père commun dans le ciel (1).
Revenons aux molifs qui devraient consoler les catholiques de
(l^i Le distingué et savant abl)é Brugerette. dont les travaux sont déjà fort connus, a développé de remarquable façon ces idées dans une brochure Intitulée : La Déclarnlion des Droits de l'Homme et la Doctrine catholique, parue dans la collection Science et Foi, de la librairie Blond et Barrai.
n'être plus gouvernés par les descendants dégénérés de saint Louis.
Pieuses gens, souvenez-vous donc du petit-fils de ce saint roi, de Philippe le Bel, dit le faux monnayeur, envoyant un brutal soldat, Nogaret, souffleter de son gantelet de fer le pape Boniface VIII, vieillard auguste que son âge, ses hautes vertus et la dignité suprême du souverain pontificat auraient dû rendre trois fois sacré 1
Les rois de France étaient les fils aînés de l'Eglise ; mais, avouez-le, c'étaient des fils bien méchants et qui parfois battaient leur mère. Souvenez-vous de Louis XI'V qui, dans l'infatuation et dans la folie de son omnipotence sans contre-poids, cherchait à tout propos à limiter la puissance spirituelle de la papauté et qui réussit à arracher à l'Eglise de France, soumise, hélas ! à sa terrible autorité, la fameuse déclaration de 1682.
Sous son règne, comme sous celui de ses prédécesseurs, Borne fut fréquemment menacée d'une rupture religieuse ; et alors, bien plus qu'aujourd'hui, on eut à redouter l'institution d'une Eghse nationale.
Souvenez-vous de Napoléon qui ne voyait dans la religion qu'un instrument de règne, dans les évêques que des préfets en soutane violette et qui, pour le motif le plus futile, faisait enlever tous les élèves ecclésiastiques d'un grand séminaire pour les disperser dans ses régiments.
Vous n'ignorez pas que votre héros renouvela, sous une autre forme et en l'aggravant, le criminel attentat de Nogaret. Sur son ordre, le Saint-Père fut entouré et enlevé par des soldats comme le Christ, son maître, l'avait été au jardin des Oliviers ; vous n'ignorez rien des pièges qu'il dressa contre lui, du fiel dont il l'abreuva, et des conditions atroces enfin dans lesquelles il se fit son geôlier et son bourreau.
Vous savez aussi que le persécuté domina le persécuteur et que les promesses, les menaces, les attentats de celui-ci se brisèrent toujours contre la piété, la fermeté et la grandeur d'âme de celuilà. Pie VIL prisonnier, fut comme le roc inébranlable que heurtent inutilement les vagues furieuses d'un océan démonté.
Quelle haute leçon se dégage de cet épisode moderne de la longue et perpétuelle bataille entre le Sacerdoce et l'Empire ! Le vieux prêtre chétif, malade, emprisonné, a triomphé du nouveau
César, d'une autre façon, mais aussi sûrement que son grand ancêtre, Hildebrand, avait triomphé, à Canossa, du César germanique.
Cette lutte entre la force brutale et la conscience religieuse, dans laquelle cette dernière demeure invaincue, est un des plus beaux, des plus réconfortants spectacles de l'histoire dô l'humanité.
Nous venons de parler de la façon dont était honorée l'Eglise, sous le régime impérial ; remontons maintenant quelque peu le cours de l'histoire et nous glanerons à foison, dans ses annales, les raisons de préférer au bon vieux temps de la légende notre âge de miséricorde et de civilisation.
On connait les stipulations du concordat passé entre Léon X ' et François F". Le pape se réservait l'institution canonique ; le roi nommait les évêques, il nommait aussi les titulaires des abbayes et des prieurés. Mais voyons un peu quelle loyale application fut faite alors de ce concordat, dont les termes, sur bien des points, rappellent celui qui régit actuellement les rapports de ; l'Eglise et de l'Etat.
(( Les abbayes les plus anciennes, les plus illustres dans les annales de la patrie et de l'Eglise servirent d'apanage aux bâtards des rois ou à leurs plus indignes favoris et, quelquefois, de prix aux honteuses faiblesses d'une maîtresse royale... Plus tard, dans le cours de nos discordes civiles, après la Ligue et la Fronde, elles furent l'objet d'un trafic aussi avoué que révoltant, et formèrent l'appoint de tous les marchés dans les négociations du temps. Enfin, quand la monarchie eut triomphé de toute résistance, ces grandes et célèbres maisons tombèrent le plus souvent en proie à des ministres qui n'avaient d'ecclésiastique que la robe ; après avoir assouvi l'ambition de Richelieu et la cupidité de Mazarin, elles allaient grossir la cynique opulence de rabl)é Dubois et de l'abbé Terray. »
Quelques-uns croiront peut-être que ces lignes sont extraites d'un mauvais libelle, qu'elles sont tombées de la plume d'un mécréant ou de quelque historien libre-penseur. Ils se tromperaient. Cette plainte douloureuse sort du cœur blessé de l'un des plus généreux, des plus grands catholiques qui aient illustré le siècle qui vient de finir ; elle s'exhale de la belle âme de Montalembert
dont la flamme pure el vivifiante rayonne encore sur le catholicisme contemporain.
C'est l'auteur des Moines d'Occident, âme loyale, qui ne craint pas de faire pul)liquement ces constatations douloureuses, parce qu'il sait que l'Eglise, dépositaire de la <( Vérité éternelle », n'a rien à craindre des erreurs ou des fautes du temps qui passe.
« Aujourd'hui, disait aussi saint Bernard, au xii" siècle, les païens et les hérétiques laissent en paix l'Eglise. Ce sont ses faux enfants qui l'affligent. Les dignités ecclésiastiques sont devenues l'objet d'un honteux trafic, d'un négoce ténébreux. On vient chercher dans le sanctuaire, non des biens spirituels, mais l'opulence et le luxe. C'est pour satisfaire la cupidité qu'on se coupe les cheveux, qu'on dit des messes, qu'on chante des psaumes. »
Voilà donc ce que disait déjà, des évêques et des abbés de son temps, le moine dont le nom aurait pu être attaché à son siècle, qui, par le double ascendant de sa sainteté et de son génie, conquit une puissance à ce point colossale dans l'Eglise, qu'il fut constitué le seul arbitre entre deux papes élus se disputant le pontificat et s'excommuniant l'un l'autre et que, de son autorité, il put disposer de la tiare en faveur d'Innocent, l'un des deux compétiteurs, aux applaudissements respectueux de toute la chrétienté reconnaissante.
Après le témoignage souverain de saint Bernard, après les paroles autorisées de Montalembert, nous sera-t-il permis d'invoquer ici le langage d'un éminent religieux, dont nous avons déjà cité les œuvres et le nom : le père Maumus ?
(( Le cardinal de Bourbon — dit l'auteur de la Crise religieuse et les leçons de Vhistoire — possédait à lui seul un archevêché, quatre évôchés, plus de six abbayes. Le cardinal Jean de Lorraine était titulaire de trois archevêchés (Narbonne, Reims et Lyon), de onze évêchés, de dix abbayes.
(( Ces prélats, gorgés des dépouilles de l'Eglise, étaient partout, excepté là où les appelait le devoir ; ils étaient surtout à la cour. Tandis que onze cardinaux, quarante archevêques ou évêques assistaient aux funérailles de François I", un seiU évêque français, Claude de la Guiche, évêque de Mirepoix, prenait part aux délibérations du Concile de Trente.
« A dater de cette époque, et malgré les décisions du saint
concile, la non-résidence fut une des plaies les plus douloureuses de l'Eglise gallicane. Louis de Brézé, qui fut évêque de Meaux pendant vingt ans, n'y résida jamais ; quand, en 1607, Richelieu prit possession du siège de Luçon, aucun évêque n'y avait paru depuis soixante ans, et lorsque Léonard de Trappes fit son entrée à Auch, il y avait près d'un siècle que le diocèse n'avait pas vu un archevêque.
(( Les évêques restaient à la cour dont l'atmosphère corrompue leur faisait perdre la notion de la dignité sacerdotale. Pendant tout le règne de Henri II, le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, le prélat le plus en vue de l'Eglise de France, dîna tous les jours chez Diane de Poitiers. »
Ce n'est pas un suppôt de la maçonnerie qui, devant le grand public, dévoile ces plaies hideuses de l'ancienne Eglise de France, telle que l'avait faite nos rois très chrétiens ; c'est un docte moine dont les écrits jouissent de la plus grande autorité dans le monde religieux.
Lorsque Richelieu fut sacré évêque de Luçon, il n'avait pas encore vingt-deux ans. On trouve, à la même époque, de nombreux exemples de nominations épiscopales contraires au droit canonique. La Valette, fils du duc d'Epernon, était archevêque de Toulouse à vingt et un ans, François de Sourdis, archevêque de Bordeaux à vingt-deux ans, Gabriel de l'Aubespine, évêque d'Orléans à vingt et un ans.
On connaît le livre de l'abbé Lacroix (depuis Mgr Lacroix, évêque de Tarentaise) : Richelieu à Luçon, sa jeunesse, son épiscoipat ; au cours de ce livre si intéressant et d'une haute portée historique qui pourrait servir comme de préface au grand ouvrage dans lequel M. Gabriel Hanoteaux nous montre surtout dans l'ancien évêque de Luçon, le grand Cardinal, homme de guerre, di- , plomate et ministre redoutable, l'abbé Lacroix nous a donné les mêmes indications que le Père Maumus sur la façon dont les évêques comprenaient alors leurs devoirs en général, et en particulier celui de la résidence. « Richelieu, écrivait le futur prélat, aurait pu, comme tant d'autres évêques, rester à la cour et y faire son chemin par l'intrigue. On sait, en effet, que le mal général de l'Eglise de France, à cette époque, était que presque personne ne résidait dans son bénéfice. Il fallait même, quelquefois, l'intervention de l'autorité civile pour contraindre certains évê-
ques à faire la visite de leur diocèse et y distribuer le sacrement de confirmation. Pour ces prélats mondains, aucune disgrâce n'égalait celle d'être exilé dans leur ville épiscopale. »
Des catholiques ultra font entendre des plaintes aussi irrespectueuses qu'inmiéritées sur la façon dont se recrute, de nos jours, l'épiscopat français qu'ils déclarent sous le joug d'un pouvoir athée ; qu'ils rétiéchissent, et ils nous diront si les candidatures présentées par M. Dumay," directeur des cultes de la troisième République, ne valent pas celles qui étaient agréées par les représentants de l'ancienne monarchie.
Tandis que ces esprits chagrins s'affectent de voir l'épiscopat envahi, disent-ils, par des prêtres trop imbus de l'esprit moderne, les hommes du pouvoir, au contraire, se plaignent de ce qu'une fois nommés les évêques sur la souplesse desquels ils comptaient le plus deviennent souvent les plus intraitables. On se souvient, à ce sujet, des démêlés retentissants que l'excellent archevêque d'Aix eut, à plusieurs reprises, avec les ministres qui ne l'avaient fait nommer que sur l'insistance de députés appartenant au radicalisme le plus avancé. Mgr Gouthe-Soulard, disent ses détracteurs, avait la tête un peu chaude ; il avait le cœur bien plus chaud encore, et tout le monde, soit à Lyon, soit à Aix, connaît ses nombreuses fondations charitables et cite de lui bien des traits dignes de saint Vincent de Paul.
Cet hommage rendu à l'ancien métropolitain de Provence que nous avons eu l'honneur d'approcher et de bien connaître, redisons donc que c'est bien à tort que les admirateurs du temps passé reprocheraient aux évêques actuels de se montrer serviles à l'égard des pouvoirs publics. On connaît le joli mot du maréchal Soult. Déjà du temps où il était ministre, les gens du pouvoir se plaignaient du peu de docilité des évêques après leur consécration épiscopale : « Ils sont parfaits avant leur nomination, disaitil, mais dès qu'ils ont reçu le Saint-Esprit, ils ont le diable au corps. »
Sans vouloir pousser tiop loin l'argument tiré en faveur de la religion de la propre indignité de ses ministres, avouons-le, il n'est pas trop du secours d'un Dieu (et l'histoire de l'Eglise de France, sons l'ancien régime, nous confirme bien dans cette foi) pour maintenir, malgré les hommes, une institution que leurs fautes auraient dû bien des fois renverser et détruire, si elle était purement humaine.
Les Catholiques et la Liberté.
La facilité avec laquelle beaucoup de catholiques ont accepté, les yeux fermés, les histoires à dormir debout inventées par quelques officiers de Tétat-major appelle certaines réflexions. Dans quelques années, on se demandera par quel phénomène de contagion intellectuelle des gens sensés ont pu suivre sans en sourire les mille péripéties grotesques de cette instruction judiciaire menée avec des procédés de roman-feuilleton que n'aurait pas désavoués l'imagination fertile d'un Ponson du Terrail.
Vous vous souvenez des histoires de la dame voilée, du document libérateur, des lunettes bleues de du Paty de Clam, de la fausse barbe de Gribelin ; vous vous rappelez la terreur que simulaient les généraux à l'entrebâillement de leur dossier. Il aurait pu s'en envoler une pièce redoutable qui aurait porté dans ses plis une déclaration de guerre. Il n'y a pas longtemps, M. Hugues Le Roux, dont on connaît la fertile imagination, a pu dire gravement et sans faire rire qu'il possédait, enfermée dans une cassette qu'il lui était interdit d'ouvrir avant vingt-cinq ans, la vérité sur l'affaire Dreyfus. Cette amusante déclaration a été classée parmi les faits qui viennent à chaque instant apporter la dermèvp, preuve de la culpabilité du traître deux fois condamné... Vous connaissez la suite du cliché (1).
(1) M. Hugues le Roux a démenti les propos qui lui avaient été prêtés par un nouvelliste trop ingénieux, mais ce qui ne peut être démenti c'est la faveur extrême avec laquelle on accueillit dans certains milieux cette invraisemblable fable.
Quand on pense que les gens à qui de pareilles niaiseries n'ont pas fait hausser les épaules sont les mêmes, pour la plupart, que ceux qui ont ajouté foi à la longue fumisterie de Diana Vaughan, aux funambulesques révélations du repenti Léo Taxil, à Tapparition du diable avec ses cornes dans les loges de francs-maçons, il est bien permis de se demander s'il n'y a pas quelques réformes à introduire dans des méthodes d'éducation et d'enseignement qui ont été assez inefficaces pour que des esprits préparés par elles restent à ce point dénués de sens critique et nous offrent un spectacle aussi lamentable et humiliant pour la raison humaine.
Des hommes d'une certaine culture intellectuelle n'ont évidemment pas accepte certaines choses dites pour les foules. Ces hommes, cependant, n'ont pas toujours su se défendre contre l'habitude invétérée qu'ils avaient de croire à la presque infaillibilité des autorités sociales. Us ont apporté dans le domaine politique la soumission à laquelle ils sont accoutumés dans le domaine religieux.
Certains établissements congréganistes, certains séminaires, au lieu de nourrir la jeunesse catholique de la moelle des lions, comme dit l'Ecriture, n'ont-ils pas pris l'habitude de lui prodiguer on ne sait quelle doucereuse confiture intellectuelle qui n'est pas faite, certes, pour lui donner la fermeté et la robustesse du véritable esprit chrétien ? Ne fait-on pas de cette façon plus de crédules que de croyants ?
C'est ainsi que quelques-uns de nos maîtres semblent trop souvent redouter la vérité historique. Espèrent-ils donc pouvoir la maintenir éternellement sous le boisseau ? En la dissimulant, ils prennent à la fois la plus imi^rudente et la plus inutile des précautions et, sans le savoir, ils sèment ainsi eux-mêmes de la graine de libres-penseurs. Certains de leurs élèves, souvent les plus brillants, s'aperçoivent plus tard de ces dissimulations coupables et même de quelques contre-vérités intentionnellement enseignées sans doute ; ils deviennent alors des incrédules et parfois môme les adversaires les plus haineux et les plus redoutables de nos croyances.
On a pu compter jusqu'à sept élèves des congrégations religieuses dans le ministère Waldeck-Rousseau. Tout le monde sait que le chef actuel du gouvernement a non seulement été
élevé sur les genoux de l'Eglise, mais qu'il a porté plusieurs années la soutane, et quelle soutane ! Celle des Assomptionnistes ! iXous ne sommes pas de ceux qui lui reprochent de l'avoir quittée, car du jour où il n"a plus eu la foi, il n'a fait qu'accomplir son devoir en abandonnant la carrière ecclésiastique.
Mais ce que nous pouvons demander à ceux qui, comme ils le disent eux-mêmes, « s'évadent » du sacerdoce ou simplement de la croyance religieuse, c'est de se montrer du moins plus réservés, du jour où ils avouent par là s'être déjà trompés une fois ; ce que nous pouvons exiger d'eux, c'est plus de tolérance pour des opinons qui furent longtemps les leurs, plus d'indulgence pour « d€s chimères et des erreurs » auxquelles ils ont cru, et surtout moins de haine pour ceux dont ils ont été les frères. Le poète-chansonnier avait exprimé le vœu
Qu'on puisse aller même à la messe.
Ainsi le veut la liberté.
Il est déplaisant que ce soit ceux qui l'ont dite qui le plus souvent veulent empêcher les autres d'y aller.
Nous avons eu l'occasion d'approcher un prêtre qui avait abandonné l'autel et, bien que nous ne nous reconnaissions pas le droit de le juger et de scruter sa conscience, son attitude était telle que l'on ne pouvait mettre cette désertion sur le compte de scrupules .d'un ordre métaphysique. Nous éprouvions pour lui une profonde pitié à laquelle ne se mêlait aucun sentiment d'irrespect, car celui qui a reçu l'onction sainte est, aux yeux des croyants, prêtre pour l'éternité ; prêtre mauvais il n'en demeure pas moins prêtre ; ses mains indignes restent sacerdotales et peuvent encore faire descendre du ciel et notre Dieu et son pardon.
Nous n'avons donc aucune haine contre ceux qui déposent une soutane de prêtre ou une robe de religieux que, pour des raisons diverses, ils ne peuvent plus supporter ; nous ne pouvons pas désapprouver ceux d'entre eux qui agissent ainsi, parce qu'ils ne croient plus. Mais nous avons bien le droit de leur demander à tous de nous laisser libres de nous agenouiller dans le temple qu'ils ont déserté.
Par les portes de nos lycées, entend-on dire, sortent bien des indifférents et des sceptiques ; par celles de certains de nos collè-
ges religieux sortent de dangereux sectaires et parfois aussi de terribles controversistes. Tel qui, avec des instituteurs libéraux, serait resté chrétien ou, tout au plus, fût devenu sceptique, parce qu'il a eu des maîtres d'une foi trop étroite, a été pris de sentiments plus farouches ou même a passé irrité dans le camp de ceux que nous flétrissons du nom de renégats.
Sébastien Faure, le fougueux athée que l'on sait, fut l'un des meilleurs élèves des pères jésuites. Renan et tant d'autres ennemis de Jésus-Christ ont été élevés à l'ombre du sanctuaire. Urbain Gohier, logicien au talent implacable et terrible, qui nous a porté de si rudes coups, a été élevé dans un établissement dirigé par des prêtres, les mêmes d'ailleurs qui avaient présidé auparavant à l'éducation d'Anatole France, de ce doux et de ce sceptique que l'affaire Dreyfus a fait descendre de sa tour d'ivoire pour le jeter violent et furieux dans le tumulte de la place publique, de cet Anatole France, ouvrier incomparable de notre langue, écrivain délicieux et charmant, d'un si délicat atticisme, et qui est bien l'un de c^ux dont il a été dit que la beauté païenne de l'Acropole leur avait caché les splendeurs plus sévères du Golgotha.
Qui saura jamais dans quelle mesure ces belles intelligences ont été détournées du christianisme par les moyens mêmes dont on s'est servi pour le leur enseigner ?
Certes, on n'allait pas jusqu'à leur dire que Torquemada fut brûlé par les juifs. Mais que d'équivoques, que de réticences, que de coupables atténuations dans les récits qui leur furent faits par exemple de cette institution criminelle qui se nonmie l'Inquisition !
Avec quelle grandeur cruelle et tragique ne se dresse pas sur le fond sombre de l'Espagne de Philippe II, la vision de ce moine fanatique, dont la longue robe blanche est tachée du sang répandu et comme roussie aux flanmies de ses épouvantables autoda-fé ! C'est en effet du nom d'acte de foi « auto-da-fé », que fut baptisée l'œuvre abominable du bûcher.
Il est permis de dire, nous le savons, que rin(|uisition fut une institution plus monarchique que religieuse, qu'étabhe sous le prétexte de défendre l'intégrité de la foi elle servit surtout à dépouiller hérétiques et juifs de leurs biens au profit du trésor royal. C'est en effet dans ce dernier ordre d'idées que sa Ma-
jesté très catholique rendit un édit fameux dont on appréciera, au point de vue fiscal, les ingénieuses dispositions : ordre était donné aux juifs de sortir d'Espagne, sous peine de mort et de confiscation de leurs biens ; mais, en même temps, défense leur était faite d'emporter ni or ni argent.
Il serait injuste, toutefois, de ne pas rappeler les protestations énergiques que firent entendre contre de telles horreurs Sixte IV, Innocent VIII, Boniface VIII. Avant eux saint Grégoire le Grand avait dit : « C'est une prédication nouvelle et inouïe que d'exiger la foi par des supplices. »
Quoi qu'il en soit, au lieu de chercher à excuser par les mœurs du temps ou toutes autres mauvaises raisons des attentats aussi monstrueux commis contre la conscience humaine et plus encore contre la majesté des lois divines, les catholiques devraient être les premiers à les flétrir des colères d'une sainte indignation.
Le maniaque dont la folie homicide a couvert l'Espagne de tant de bûchers ne déshonore pas la grande famille de saint Dominique, non plus que l'Eglise sur le tronc toujours verdoyant de laquelle a poussé, comme un glorieux rameau, l'ordre aujourd'hui plus de six fois séculaire des frères prêcheurs.
Les dominicains, s'ils ont Thomas de Torquemada, peuvent par contre se glorifier de Thomas d'Aquin, d'Albert le Grand, de Lacordaire et de toute une légion de saints et d'apôtres (1).
Quelle suave et grande figure que celle de ce Thomas d'Aquin, (( l'Ange de l'Ecole », qui fut le flambeau vivant de son siècle et des siècles écoulés depuis. Sa vaste intelligence philosophique égale celle d'Aristote ; et les ailes d'une foi faite d'amour et de lumière l'ont élevé à des hauteurs auxquelles n'avait pu prétendre aucun des génies de l'antiquité.
Rendons également hommage à Albert le Grand, encyclopédie
(1) Thomas d'Aquin et Albert le Grand ont été mis au nombre des saints, nous ne savons si les héroïques vertus du père Lacordaire lui feront décerner un jour les honneurs de la canonisation ; mais, s'il existe un lieu où vraiment soient recueillies les cendres des hommes illustres auxquels la patrie est reconnaissante, la place de ce grand citoyen n'est-elle pas marquée dans ce panthéon désectarisé qui devrait être ouvert à tous ceux qui ont honoré le pays par la beauté de leur caractère, l'importance, de leui's services et l'éclatante supériorité de leur génie ?
vivante de toutes Jes connaissances de son temps, dont l'élo- ^{uence attirait au pied de sa chaire, à la vieille université de Paris, toute la jeunesse studieuse de l'Europe, et dont on peut dire qu'il fut de ceux qui ont fait reculer les bornes du savoir humain.
Mais puisque notre intention est surtout de saluer ici la liberté, arrêtons nos regards sur la belle figure du père Lacordaire, moine ardent dans la grande âme duquel vibrèrent toutes les passions légitimes, toutes les pensées généreuses» du siècle qui vient de finir.
<( Né démocrate et nourn dans les idées républicaines (1), écrit de lui Montalembert, son compagnon d'armes, il a comprimé de bonne heure, sans l'éteindre jamais, cette lave révolutionnaire qui, de temps à autre, faisait explosion dans sa parole, non plus pour semer la ruine et l'effroi, mais pour illuminer la nuit d'alentour. Devenu chrétien, catholique, prêtre et religieux, il
(1) Cet aristocrate de la pensée était socialement ini démocrate ; plébéien jusque dans les moelles, républicain de principe, il poussait les conséquences de ses conceptions jusqu'aux limites exigées par la logique. Il est intéressant à ce point de vue de reproduire quelques lignes du discours de Mgr Touchet auquel nous revenons plus loin :
(( Lacordaire ne voulait pas changer le monde ; il voulait le continuer. Il le prenait tel quMl le trouvait en France en 1789 : « Une époque ! plus quune date », a dit de Maistre. Il l'acceptait là tout entier. De la « Déclaration des Droits )>, il faisait sa « bonne nouvelle » politique.
(c Or, voici : il croyait s'apercevoir que le mouvement de 1789 attendait son développement logique, qu'il était à l'état d'argument, qu'il n'avait guère profité c^u'à la bourgeoisie ; et alors tout son être plébéien sursautait, s'indignait ; l'esprit de ces Gracques dont il a souvent parlé l'agitait, et se tournant vers ceux qu'il accusait de l'avortement partiel d'une entreprise magnanime, — tout en reconnaissant leurs qualités, — il leur criait : « Qu'avez-vous fait pour le corps du peuple ? Qu'avez-vous fait pour son âme ?... »
Conclusions : il appelait l'ère d'une justice plus large et plus effective. Avec ses collaborateurs de l'Ar^rvir. il en étudiait fiévreusement les lois. Il s'émouvait sur toute solution d'économiste secourable à la détresse des masses. Le salaire de l'ouvrier, les heures de son travail et de son repos, son aisance, la salubrité de .ses demeures, la moralité de sa famille, la brutalité des règlements qui empêchaient les artisans de s'entendre le passionnaient : ot en l'ompagnie de Lamennais, de Chateaubriand, de Lamartme, « des cœurs de poète et des esprits de haut vol », inspectant l'horizon, il prophétisait l'approche des jours inévitables.
ne trahit aucun des instincts iégitimes, aucune des généreuses convictions de sa jeunesse... Il a été à coup sûr, dansi l'Eglise, la personnification la plus éclatante de cet esprit nouveau que les chrétiens sont impérieusement condarnnés à accepter et à employer, sous peine de laisser la vérité désaimée et enchaînée sur des rives oubliées. »
Ecoutons maintenant Lacordaire lui-même :
« Oui, catholiques, entendez-le bien : si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les hommes et sous» tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais : donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves (1). »
A l'autre pôle de l'opinion catholique, Louis Veuillot commettait, dit-on, cette boutade cynique : « Nous vous demandons la liberté au nom de vos principes, nous vous la refusons au nom des nôtres. )) Ce propos aurait été démenti, mais Louis Veuillot n'en était pas moins de ceux dont l'Eglise pourrait dire : « Seigneur, protège-moi de mes amis. » Il était de la race de ceux dont Lacordaire parlait en ces- termes : « L'EgUse eut alors pour défenseurs des hommes maladroits, ceui- qui outrent les fautes en croyant les rendre fortes, et qui, avec les meilleures intentions de tout sauver, perdraient Dieu lui-même, s'il pouvait être perdu. »
Pour ces catholiques stectaires, l'Inquisition, qui a failli transformer les plus belles provinces de l'Espagne en un vaste charnier, fut une institution légitime puisque, suivant eux, elle a conservé, au delà des Pyrénées, l'intégrité de la foi qui est le plus grand bien des peuples. Peut-on confondre ainsi les plus belles doctrines avec les plus abjectes aberrations ?
Ce sont les mêmes raisons qui poussent les mêmes gens à glorifier la révocation de l'édit de Nantes, parjure royal qui contraignit nombre d'excellents Français à abandonner leur patrie. Le vieil époux de M°'* de Maintenon aurait, à ce prix, conservé l'unité morale et religieuse du royaume. Quel que puisse être le
(1) Nous empruntons ces deux dernières citations du Père Lacordaire à un très éloquent ai-ticle du Salut Public de Lyon, intitulé « Un moine libéral » et dû à la plume alerte et vigoureuse de M. Pierre Jay, écrivain très distingué qui s'est fait déjà une belle renommée dans la presse périodique et dans le monde des Lettres.
résultat cherché, c'est l'estimer trop cher que vouloir l'acheter au prix de la moindre injustice ! Vaines raisons que ces prétendues raisons d'Etat ! Les accepter docilement c'est absoudre toutes les tyrannies, excuser toutes les capitulations de conscience et préparer des générations pour de futures et ignominieuses servitudes !
De telles doctrines trouvèrent toujours en Lacordaire un adversaire implacable. Il ne demandait pas de privilège pour l'Eglise ; il ne voulait que le droit commun pour la vérité ; il attendait tout de la liberté.
Lorsque, en habit blanc, il revint prendre possession de la chaire de Notre-Dame, on sait quelles difficultés il lui fallut surmonter pour y paraître avec le costume de son ordre. Sous Louis XVIII, voltairien, mais roi de droit divin quand même, sous le très pieux et très scrupuleux Charles X, sous Louis-Philippe enfin, le port de l'habit monacal était absolument interdit dans la France chrétienne. Il y eut donc des pourparlers sans nombre entre le gouvernement, l'archevêché de Paris et le P. Lacordaire avant que celui-ci fût autorisé à se montrer, non i)as dans les rues mais dans une église, revêtu de la robe des enfants de saint Dominique.
Le P. Lacordaire put enfin se présenter au tout-Paris de 1843, sceptique, incroyant et frondeur, avec l'habit des grands inquisiteurs d'Espagne. Mais lorsque, montrant de la main à la foule son froc blanc, il s'écria avec une religieuse fierté : <( Cette robe que je porte est une liberté », il y eut comme un frémissement de stupeur et d'admiration dans cette mer humaine dont les flots battaient les piliers de Notre-Dame.
En gravissant ainsi les marches de cette chaire illustre entre toutes', le grand orateur sacré semblait monter à l'assaut d'une nouvelle Bastille. C'est par la brèche qu'il y a si vaillamment et si brillamment ouverte qu'ont passé dei)uis ses frères, les religieux de toutes les autres congrégations.
Le P. Lacordaire, entré désormais dans l'histoire, n'est pas mort tout entier. Ses conférences du collège Stanislas (1) et de
(1) Le collège Stanislas, fondé, le 15 août 1S04, par trois ecclésiastiques, a eu lai belle carrière que tout le n:oncle connaît. Des succès trop retentissants lui suscitèrent des envieux et attirèrent contre lui la foudre qui tombe souvent sur les sonuuets. Les directeurs de
Notre-Dame ont, chaque année, des milliers de lecteurs et il possède ainsi, du fond de sa tombe, un auditoire immortel.
Le 12 mai 1902, une foule où se pressaient toutes les élites était réunie pour rendre, hommage à la grande mémoire de Lacordaire et pour entendre son panégyrique, au pied même de la chaire où il avait eu ses plus beaux triomphes. Aux premiers rangs de cette noble assemblée, on remarquait les représentants de l'Académie Française, « la Compagnie la plus illustre qui soit au monde pour sa culture d'esprit et ses traditions d'indépendance ».
Voici en quels termes Mgr Touchet, désigné par son beau talent oratoire pour louer le héros de cette solennité, parla du grand apôtre chrétien dont le rêve fut de réconcilier la religion et la liberté :
(^ Dans la pénurie et la contradiction, dans l'hostilité des pouvoirs et la contîance des peuples, il fonda huit maisons, se suscita une légion de fils et créa un tiers-ordre. Les disciples ont marché
rétablissement sont des prêtres qui, comme on le sait, font appel, pour donner l'enseignement à leurs élèves, aux agrégés de l'Université. M. de Lagarde avait formulé sur lui ce jugement : « Le collège Stanislas est destiné, selon moi, à réunir tous les avantages des institutions chrétiennes libres et de nos grands établissements publics. L'idée de son institution est excellente. »
Voici en quels termes M. Maurice Faure, député de la Drôme, a, dans la séance parlementaire du 9 mars 1902, appelé contre cet établissement catholique les coups du bras séculier :
<( La vérité c'est que le collège Stanislas est surtout une institution politico-religieuse poursuivant, sous le couvert de l'Université, par l'action combinée des maîtres congréganistes et des professeurs de l'Etat, des desseins politiques dont l'objet principal est la formation intellectuelle et morale de l'état-major conservateur et clérical. »
Les protestations indignées et si éloquentes de M. Aynard ne purent empêcher la Chauibre d'émettre un vote sectaire qui fut comme le prélude de mesures regrettées par tous les amis de la liberté. Le succès pour Stanislas était bien devenu (( crime d'Etat » comme put le dire plus tard le vicomte Melchior de Vogué, lors de la réception par l'Académie Française du grand et inégal poète Edmond Rostand, l'une des plus jeunes gloires dont s'enorgueillit à bon droit le célèbre collège de la rue de Rennes.
Stanislas, sous la législation antérieure à 1850. fut, avec le collège de Jully et le collège d'Oullins, l'un des trois premiers établissements auxquels des Ordonnances royales conférèrent le privilège, si envié alors, de plein exercice.
sur les traces du maître ; ils ont hérité de sa popularité et de son éloquence ; moines, ils passent pour ne pas vivre en mésintelligence avec le siècle, prêcheurs, ils sont l'honneur de la chaire française. Ils n'ont jamais cessé de tenir école de théologie à iNotre-Dame. Ils ont donné à Lacordaire cette gloire, que l'Eglise doit le tenir pour un patriarche. »
Hélas ! l'esprit large et tolérant de l'illustre dominicain n'a point assez pénétré l'âme de nos coreligionnaires. Mais n'est-ce pas parce que nous avons été infidèles aux principes directeurs de sa vie, que nous en serons bientôt réduits à pleurer sur les ruines du grand édifice religieux qu'il avait voulu élever en France ?
Cette grande voix descendue au tombeau ne fait plus vibrer d'assemblées frémissantes mais il n'est point trop tard pour lui demander encore des enseignements. Il nous semble, pour notre part, que si elle pouvait encore se faire entendre elle nous crierait aujourd'hui : Catholiques, catholiques ! vous avez laissé sans protestation voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté !
L'Education historique des catholiques.
Revenons à la vérité historique sur laquelle des mains que l'on croit prudentes jettent des voiles, d'ailleurs transparents, qui ne peuvent subsister toujours.
Il est de grands jeunes gens, élevés dans certaines Facultés catholiques, qui ne se doutent pas qu'il y eut un pape élu à dixhuit ans (Jean XII, 955-964), un autre, à douze ans (Benoît IX. 1033-1048) (1).
(1) Benoît IX, de la famille Conti de Tusculum, neveu de Jean XX et de Benoît VIII, ses prédécesseurs, règne de janvier 1033 à fin 1044 ; il reprend l'exercice du pouvoir pontifical, du 10 mars 1045 au l*"" mai 1045 : il abdique de nouveau, pour essayer de s'emparer une troisième fois du pouvoir, le 8 novembre 1047. Il abdique enfin définitivement, le 17 juillet 1048, et se retire à l'abbaye de Grotta Ferra ta.
Son successeur, le 153* pape, fut Grégoire VI, de la famille Giaziani, archiprêtre du Latran. Il abdiqua au concile tenu à Sutri, reconnaissant avoir acheté le souverain pontificat. Il avait gouverné deux ans et huit mois. Il vint s'enfermer au monastère de Cluny où il mourut et où il fut enseveli.
Ces renseignements sont extraits de VAnnuaire i)0)itifical catholiquue de Mgr Albert Battandier (V* année : année 1902, édité à la Maison de la Bonne Presse, 5, rue Bayard, Paris'), au chapitre intitulé : les Papes par ordre chronologique.
Entre la mention concernant Grégoire VI et celle qui est relative à Clément II (154" pape, connu aupai-avant sous le nom de Suidger, archevêque de Bamberg, désigné à Sutri par Henri III, intronisé à Rome le 25 décembre 1046) Mgr Albert Battandier dit dans sa chro-
Vous ne pouvez déchirer les annales de Thistoire ni en effacer les pages qui ne vous plaisent pas. Le mieux est donc de ne pas cacher à vos élèves des faits qu'ils apprendront toujours plus tard ; mais alors ils pourront penser que si vous les leur avez si soigneusement dissimulés, c'est que vous les estimiez vousmêmes en contradiction avec la foi et destructeurs de la doctrine catholique. Apprenez-leur et expliquez-leur ces grands événements ; ce sera à la fois plus habile et plus honnête. Ils seront mieux ijréparôs ainsi aux contradictions et aux luttes qu'ils auront à soutenir contre les autres ou contre eux-mêmes. C'est les désarmer avant le combat que de leur donner, sur ces divers points, une instruction à dessein tronquée et tout à fait msuflisante.
Ils doivent pouvoir raisonner sur ce qu'il y a eu de douloureux et de lamentable dans la longue histoire de la papauté ; ils doivent en connaître les hontes indéniables comme les glorieuses splendeurs.
Nous ne reviendrons pas sur les conflits dont nous avons déjà parlé et qui se sont élevés pendant toute la durée du moyen âge entre
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.
Du ix'' au x^ siècle, se place ce que l'on appelle l'âge de fer de la papauté. Les princes et les seigneurs des villes voisines de Rome se disputaient, comme leur domaine propre, le siège pontifical et ils installaient dans la chaire de saint Pierre des hommes tout à fait indignes. D'autres fois, c'était l'emi^ereur qui nommait les papes, lui-même, ou les confirmait, quand ils avaient été élus par le clergé et le peuple de Rome. On sait qu'il convoquait et qu'il présidait des conciles et qu'au besoin il créait des antipapes.
C'est ainsi que la barque insubmersible de PieiTe était sanscesse ballottée entre deux courants et deux écueils, entre les
nologie papale : <c Vacance, ciiui jours. Schisme de Sylvestre III, qui n'était pas pire que les pontifes légitimes dont il usurpait l'autorité. » La parfaite connaissance de ces faits et de beaucoup d'autres qui viendraient à l'appui de notre thèse, n'a pas ébranlé du tout la foi du savant prélat, pas plus qu'elle n'ébranle la nôtre.
farouches porteurs de globe du Saint-Empire et les seigneurs féodaux d€ l'Italie, nobles bandits installés au Capitole.
On ne peut ignorer combien étaient déplorables les mœurs de pontifes ainsi imposés, celles de leur triste entourage et d'une grande partie du clergé de ces époques. Quand un pape était vertueux, c'étaient alors les évêques et les moines qui refusaient d'être ramenés par lui aux observances de la morale chrétienne.
Il fallut l'arrivée de Grégoire V et du pape français Sylvestre II, le savant le plus illustre de son époque, pour rendre, pendant un certain temps, sa dignité au souverain pontificat et, au clergé de la péninsule, des habitudes plus conformes à l'état rehgieux. Ce fut le concile de Latran (1059) qui, sauf quelques modifications survenues depuis, régla enfin la procédure des élections pontificales désormais réservées au collège des cardinaux. Que de conclaves, toutefois, d'où le Saint-Esprit paraît s'être manifestement absenté !
Qui ne connaît les abominations dont Alexandre VI souilla le siège apostolique, sans parvenir d'ailleurs à le faire crouler sous le poids de ses ignominies ?
Pourquoi donc essayer inutilement de cacher ces choses ? Estce qu'elles diminuent la force des motifs de crédibilité sur lesquels repose notre foi ? Est-ce qu'elles infirment le moins du monde les preuves morales ou historiques de la divinité de N.-S. J.-C. ? Et pourtant que de jeunes esprits dont la foi a chancelé du jour où ils s'aperçurent qu'il y avait de mauvais prêtres ! Mais est-ce que ces défaillances individuelles diminuent la portée de la doctrine ? Peuvent-elles même enlever un iota à l'Evangile, arracher un article à notre credo ? Arrière donc toutes ces timidités dangereuses et peu loyales. Disons bien haut que ce n'est là que le vêtement humain de l'Eglise divine et qu'il ne faut pas s'étonner si ce vêtement a parfois été souillé ; répétons, après d'autres, que notre Dieu n'a nul besoin de nos mensonges.
Ces événements honteux que certains esprits pusillanimes cherchent à dissimuler, ne constituent-ils pas, au contraire, la preuve éclatante de l'assistance du Christ qui, s'il a promis d'ailleurs l'infaillibilité à l'Eglise, n'a nullement assuré à ses ministres l'impeccabilité ?
Les chrétiens d'alors avaient la forte intuition de cette évi-
dence, et les crimes personnels des pontifes n'enlevaient rien à leurs yeux de leur forniidable puissance spirituelle.
Les imagiers, les sculpteurs et les peintres de ces âges de foi ne se faisaient point scrupule de flageller les défauts et les vices des membres du clergé, quelle que fût leur place dans la hiérarchie sacrée.
C'est ainsi que, sur les porches de maintes fameuses cathédrales, se trouvent sculptées des scènes du jugement dernier où l'on voit, parmi la troupe grimaçante des damnés, des têtes ornées de mitres et même de tiares.
On sait également que, dans T immortel jugement dernier, de la chapelle Sixtine, Michel-Ange a fait figurer, au nombre des démons, certain cardinal, son ennemi intime. On connaît à ce sujet la réponse plaisante que fit le pape au prince de l'Eglise venu pour lui demander de faire modifier, sur ce point, l'œuvre du génial mais vindicatif artiste : « Le successeur de saint Pierre a une grande puissance sur la terre et dans les cieux où, selon la promesse divine, il peut lier et délier, mais son autorité est nulle aux enfers. »
Ces graves considérations rappellent à notre esprit, par un rapprochement d'idées assez singulier, le souvenir familier d'un des meilleurs contes de Boccace.
Un riche marchand de draps de Paris, le bonhomme Giannoto, fait tant II 'efforts pour convertir à la religion chrétienne un de ses confrères, le juif Abraham, que ce dernier finit par dire à son ami : (( Me voilà prêt à me faire chrétien, mais il faut auparavant que j'aille à Rome pour voir celui qui est le vicaire de Dieu sur la terre.» Giannoto fut épouvanté à l'idée de ce que l'Hébreu allait trouver dans la capitale du papisme. Abraham fit le voyage dont ne l'avait pu détourner son ami et, à son retour, il lui dit : «( Je veux être chrétien connue toi. Ces gens de là-bas font tout ce qu'ils peuvent pour perdre la religion chiétienne et, si elle subsiste, si, loin de s'affaiblir, son empire augmente, il n'y a que l'Esprit-Saint qui puisse faire un tel miracle. » Quelques jours après le bon Giannoto mena son ami Abraham à Notre-Dame et pria les clercs de lui conférer le baptême.
Cette tiare terrible et évocatrice de tant d'épouvantes qu'a portée Borgia. abritait un cerveau qui n'a pas commis une seule faute théologique. Pas une erreur de doctrine dans ses décisions
pontificales, prises entre deux orgies, rien dans le recueil souvent fouillé de son bullaire qui ait pu infirmer par avance la définition de l'infaillilùlité papale, proclamée quatre siècles après son orageux passage sur le siège apostolique.
Si, parmi nos adversaires, quelques-uns se déclarent peu touchés de voir tant de sens théologique à un homme qui eut si peu de sens moral, nous répondrons qu'il faut bien peu réfléchir pour ne pas voir là un des caractères les plus mystérieux et les plus surprenants de la vie de l'Eglise dans le monde.
A ce point de vue, peut-être nouveau pour certaines consciences timorées, l'histoire véritable de Borgia est d'une édification plus haute que bien des vies de saints.
Ce phénomène religieux et historique a sans doute été étudié à l'occasion de la discussion du dogme de l'infaillibilité, promulgué dans le concile du Vatican ouvert en 1870, et qui n'a pas encore été clos.
Le grand évêque Dupanloup, le père Gratry, de nombreux évèques d'Allemagne et toutes les personnalités libérales étaient opposées à une promulgation qu'ils estimaient inopportune. Ils trouvaient sans doute que nous avons assez de peine à nous élever vers les choses célestes et que c'était semer sur la route de l'Eglise de nouveaux obstacles. Quoi qu'il en soit, la pensée du pape mystique qui gouvernait alors l'Eglise l'emporta sur celle des politiques qui, comme ils en avaient le droit, firent à la promulgation du nouveau dogme l'opposition acharnée dont on se souvient.
Nous n'avons pas été, quant à nous, jusqu'à partager la douloureuse émotion des catholiques qui, quelques années auparavant, parlaient du décret alors futur comme de la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Je sus -Christ.
Nous comprenons encore bien moins ceux qui se sont séparés de l'Eglise au lendemain de la décision du concile. Outre que rinfailli))ilité papale, telle qu'elle a été définie, est tout à fait différente de l'idée que beaucoup de gens s'en font, comment admettre que ceux qui ont toujours cru à l'infaillibilité des conciles puissent sérieusement éprouver une répugnance intellectuelle à admettre celle des papes ?
A un point de vue purement humain, il n'est pas plus logique de croire à l'infaillibilité d'une assemblée qu'à celle d'une per-
sonnalité unique. Ces deux propositions sont également absurdes car, philosophiquement, il n'y a pas de degré dans l'absurde. Ils adnieltaient déjà un mystère ceux qui croyaient que des hommes pouvant isolément se tromper ne le pouvaient plus, dès qu'ils étaient réunis.
Ont donc été tout au moins inconséquents avec eux-mêmes ceux qui firent alors, en Suisse et en Allemagne, le schisme dit des vieux catholiques.
Quelques mots encore au sujet des méticuleuses précautions avec lesquelles est distribuée dans certaines de nos écoles religieuses la vérité historique.
C'est toujours pour obéir à un même ordre de préoccupations qu'on y donne une notion insuffisante de l'organisation et de la vie même de la primitive Eglise. Sans admettre que l'autorité ecclésiastique d'alors n'eut rien de conmiun avec la Papauté actuelle, il faut bien reconnaître que si l'Eglise universelle eut toujours un chef, son autorité ne s'est pas toujours exercée avec la même ampleur et dans les formes que l'on a vues depuis.
Pendant près de deux siècles, les associations de fidèles se gouvernèrent elles-mêmes ; les diverses Eglises élisaient leurs propres pasteurs et les rapports qu'elles avaient entre elles consistaient surtout en échanges de lettres et de visites, en envois d'aumônes.
Le « tu es Petrus » a, dès l'origine, donné à l'évêque de Rome la première place, mais les Eglises de Jérusalem, d'Antioche et d'Ephèse, presque autant que celle de Rome, exerçaient une sorte de primauté morale du fait qu'elles eurent pour fondateurs les apôtres ou leurs disciples immédiats. Le rapide accroissement des fidèles, les nouvelles conditions de vie rendirent nécessaires des changements de forme, une constitution un peu différente du sacerdoce et une centralisation de la hiérarchie qui devait, de siècle en siècle, devenir plus forte.
La vie extérieure de l'Eglise ne pouvait être la même après la chute des faux dieux du Capitole que lorsque les persécutions impériales obligeaient les chrétiens à se cacher dans les catacombes. Le catholicisme qui a son origine dans le cénacle des Onze tenu, à Jérusalem, cinquante jours après la résurrection du Christ, son fondateur, ne pouvait rester figé dans une sorte de presque paralysie constitutionnelle. Tous les naturels accroisse-
inents du catholicisme se trouvaient donc en germe dans l'Eglise, dès son premier jour, comme tout le chêne se trouve dans le gland minuscule dont il va sortir.
Qui dit immuable ne veut pas dire immobile. Le perpétuel mouvement de l'Eglise n'a rien qui puisse nous choquer, puisqu'il en est de même dans tous les corps où circule la vie.
Pourquoi serions-nous scandalisés d'apprendre que, jusqu'au concile de Nicée (325), il y eut des diacres, des prêtres et même des évêques mariés, et que certaines des prescriptions imposées aujourd'hui aux fidèles ne datent pas des temps apostoliques ?
Que de fois n'entend-on pas certaines gens se prévaloir de cette marche ascendante de l'Eglise pour soutenir qu'elle n'est plus l'Eglise du Christ.
Nous avons bien toujours cependant le même symbole, le même décalogue, le même évangile !
Il ne faut donc voir dans les modifications indéniables survenues dans certaines formes que le développement normal des institutions apostoliques qui, à travers les temps, n'en restent pas moins quant au fond identiques à elles-mêmes ; mais il est absurde et inutile de Vouloir les dissimuler. Au lieu de leur donner leur explication rationnelle, pourquoi essayer de les passer sous silence ou même avoir l'imprudence de les contester ?
De certaines dévotions nouvelles.
Il s "est rencontré, et la rencontre est plus instructive que fortuite, que la plupart des idées exprimées dans les pages précédentes sont généralement communes aux catholiques qui ont pris dans la question, d'où le pays est sorti divisé, une attitude différente de celle de la plupart de leurs coreligionnaires. Les catlioiques <( dreyfusards » ont été, à. quelques exceptions près, les catholiques libéraux.
Cela est si vrai que le Comité catholique pour la Défense du Droit fondé à l'occasion de l'affaire Dreyfus, s'est aussi préoccupé des différentes questions dont nous avons parlé et de quelques autres qui vont encore solliciter notre attention. Il a étendu son champ d'action à tout ce qui intéresse la dignité de l'homme et a porté sa sollicitude sur des points qui ne paraissent pas, à première Mie, entrer dans la pensée qui a présidé à sa création.
Nous lisons, en effet, dans le discours prononcé, le 7 avril 1899, par M. Paul Viollet, président de ce comité ;
« Un militaire dont tout démontre l'innocence, un juif, a été condamné. Un autre militaire, un catholique, le colonel Picquart, est accusé ; cet accusé a droit à toute notre admiration. II est l'honneur de l'armée. Voilà, Messieurs, au point de vue de la crise actuelle, la pensée commune qui a rapproché, qui a uni très étroitement les membres du Comité.
« Mais il y a plus : le jour où ils ont pu échanger leurs pensées en des conversations suivies, ils ont vite constaté qu'ils se rencontraient aussi sur un autre terrain : ils sont tous en etïet de cette école catholique qui sait allier l'amour de la religion au culte des libertés... »
Tel est bien le double courant de préoccupations du Comité.
Aussi, dans les bulletins de cette organisation libérale et dreyfusarde (nous sommes bien obligé de nous servir de ce mot forgé sur l'enclume des derniers événements) nous voyons côte à côte : 1" Une protestation contre le projet de loi d'amnistie ; 2° Une circulaire aux délégués sénatoriaux pour les dissuader de donner leurs voix au général Mercier, alors sous le coup d'une constatation accablante pour son honneur, sous le coup surtout des aveux qui lui avaient été arrachés ; 3° Une répudiation de toute solidarité avec certaines feuilles religieuses ou soi-disant catholiques ; 4° Une lettre au président du conseil des ministres en faveur des fonctionnaires molestés à cause de l'éducation qu'ils font donner à leurs enfants ; 5° Enfin, une lettre aux cardinaux et évêques de France sur des formes nouvelles de dévotion à certains saints.
Puisque ce dernier desideratum met sur notre chemin la question de ces dangereuses nouveautés du culte de (( dulie », nous ne résisterons pas à la tentation de dire ce que nous en pensons.
Tout le monde, hélas ! a entendu parler de la spécialité qu'a saint Expédit de s'occuper des choses pressées ; ne trouvez-vous pas imbécile cette dévotion fondée sur un mauvais calembour ? (Le jeu de mots n'est pas meilleur qui a fait penser que sainte Claire était la patronne toute désignée à laquelle il fallait s'adresser pour conserver une vue menacée.)
Nous avouons ne rien connaître de l'existence de saint Expédit. Les vies des saints ne doivent pas d'ailleurs être toutes bonnes à lire ; ainsi ne vaudrait-il pas mieux ignorer ce que le pieux biographe raconte de toute la première enfance de l'un d'eux. S'il fallait en croire son naïf récit, ce nouveau-né poussa si loin la précocité dans l'esprit de pénitence et la soumission aux commandements de l'Eglise qu'il refusait obstinément, dit-on, de prendre le sein de sa nourrice, les vendredi et samedi de chaque semaine ? Hâtons-nous de proclamer le nom du jeune héros de cette stupéfiante histoire : il s'agit de saint Nicolas, évêque de Myre, dont l'Eglise célèbre la fête le 6 décembre.
Ce n'est pas M. Joly, chef de la nouvelle école hagiographique, qui aurait mis notre crédulité à une aussi rude épreuve. Et pourtant, c-ette légende que nous nous refusons à qualifier de pieuse a été recueillie dans des ouvrages et par des auteurs dignes de respect.
Il est des gens qui ne se contentent pas de dénaturer le culte des saints et des saintes ou de farcir de détails burlesques leur histoire ; ils en inventent. C'est le cas pour sainte Etoupie que vous ne trouverez mentionnée dans aucun calendrier. Voici, à ce sujet, l'histoire qui nous a été contée par un prêtre fort distingué et bien digne de la vénération qu'il inspire à tous les habitants de sa petite paroisse rurale du Chalonnais :
Il y a près de cinquante ans, alors qu'il n'était que simple vicaire nouvellement arrivé dans une petite paroisse de la Bresse, il ne fut pas peu surpris, un beau matin, de s'entendre demander par une bonne femme de l'endroit une messe en l'honneur de sainte Etoupie dont la haute intervention devait défendre les (( étoupes » du maïs des atteintes des rats. Ce fut inutilement qu'il essaya de faire comprendre à sa paroissienne que cette sainte, qui n'existait pas, ne pouvait protéger sa récolte contre les rongeurs. La bonne paysanne lui répondit d'un air entendu : « Vous êtes trop jeune. Monsieur le Vicaire, pour connaître tous les saints du paradis. » Vo-z-êtes trop zemie, mousu lou vicaire, por cougniâtre tui leus saints du paradis.
Ceci se passait dans le diocèse d'Autun à la tête duquel devait se trouver plus tard le cardinal Perraud, l'un des évêques les plus intellectuels de la chrétienté.
Nul n'ignore en quel honteux marchandage le culte voué à saint Antoine de Padoue a dégénéré. C'est la dévotion de donnant donnant. En échange de la promesse d'une récompense honnête, on lui demande de vous faire retrouver son parapluie, sa bourse ou tout autre objet perdu ; on implore de lui, toujours moyennant finances, la réussite d'opérations commerciales, le succès d'examens bien ou mal préparés, la location d'une ferme, un avancement avantageux. On dit même qu'on présente au bon saint, qui doit en être scandalisé, des requêtes bien plus saugrenues. Peu se soucient d'obtenir des grâces spirituelles. A tous ses solliciteurs, le grand thaumaturge devrait bien, par un miracle vraiment « spirituel », envoyer un peu de jugement dont ils ont tant
besoin et qu'ils sollicitent si peu. » Il n'y a qu'une chose que vous ne demandez pas à saint Antoine de Padoue. disait un bon curé à ses ouailles, c'est le bon sens. »
Ces entreprises procurent, paraît-il, à des œuvres très intéressantes de grosses sommes d'argent. Mais, dans la guerre que l'on doit faire à de pareilles pratiques qui constituent un paganisme grossier, on ne saurait s'arrêter à ces considérations de gros sous et il faut savoir s'élever à une plus grande hauteur de vue.
Il n'est pas jusqu'au culte rendu à saint Joseph, l'humble charpentier de Nazareth devenu le Protecteur de l'Eglise universelle, qui n'ait été profané par ce mercantilisme grossier. Ce sont des grâces temporelles que l'on implore de sa puissante protection et quelles grâces ! Voici ce qu'on lit dans le Pro^ijagateur de la dévotion à saint Joseph, fascicule de février 1899, page 76 :
« Une pauvre religieuse, molestée et persécutée par son curé, s'est adressée à saint Joseph, le priant de procurer au saint homme un changement avantageux de poste, qui la délivrerait d'une tyrannie devenue insupportable... La chose était difficile, le curé n'étant pas précisément de ceux que les paroisses se dis- I)utent... Le l)on saint Joseph s'y est pris d'une autre manière : une belle bronchite est survenue ; le curé, bien confessé, bien administré, s'en est allé en l'autre monde... et la pauvre petite sœur Claire, en égrenant pour lui son rosaire, ne manque pas de dire après chaque Gloria Patii: « Merci, ô mon bon saint Joseph 1 » Est-ce là adorer le Très Haut (( en esprit et en vérité » ? On compte, hélas ! plusieurs dizaines de ces journaux qui servent cette pâture ridicule à des milliers de naïfs lecteurs. Si les bonnes gens qui dévorent une aussi piètre littérature ont absolument besoin d'avoir devant les yeux du papier imprimé, ne feraient-ils pas mieux de se plonger dans la lecture de la Cuisinière bourgeoise ?
Les auteurs de pareilles élucubrations ont bien mal compris, bien mal traduit le heati pauperes spiritu du sublime Sermon sur la montagne. Ils croient évidennnent que le maître a ordonné d'être pauvre d'esprit, alors qu'il ne nous a recommandé que l'esprit de pauvreté.
De nombreux évêques ont protesté contre ces pratiques absurdes et contre la presse moins pieuse qu'imbécile qui les entretient. Dans une des brochures publiées par le Comité catholique pow la
Défense du Droit se trouvent relatés des blâmes énergiques extraits de Semaines religieuses de divers diocèses et notamment le suivant :
(( Il n'est pas moral de faire passer sous les yeux des fidèles des confidences capables de pervertir, chez eux, le sens de l'humilité et de l'humanité : telle la lettre d'une religieuse qui commence une neuvaine à saint Joseph et à saint Antoine de Padoue pour obtenir le changement de son curé et qui attribue la maladie don t mourut ce pauvre ecclésiastique à ladite neuvaine. Le Propagateur fait également une œuvre doublement antichrétienne en racontant des inepties de ce genre à ses lecteurs et en les inscrivant sous la rubrique : grâces spintmelles. » {Semaine catholique de Saint-Flour, 12 juillet 1900, n° 28, p. 330-331.)
Que faire ? Sourire de ces puériles niaiseries, s'indigner de cette odieuse profanation, ou simplement s'étonner du degré que peut atteindre l'humaine bêtise ? Nous croyons, nous, qu'il faut dénoncer sans pitié ces inepties criminelles. Le Christ fut miséricordieux à tous les péclieurs. Il ne fit éclater sa colère que contre les vendeurs du temple.
De bonnes âmes se scandaliseront peut-être de la liberté avec laquelle nous apprécions ces dévotions ridicules ; comment jugeraient-elles donc les articles de la Semaine religieuse du diocèse de Paris dans lesquels l'abbé Hemmer les flétrissait avec plus d'énergie encore ? Ce prêtre éminent a d'ailleurs renouvelé contre d'aussi inintelligentes pratiques les plus violentes attaques, dans le discours retentissant qu'il prononça, au mois de septembre 1901, à ce Congrès sacerdotal tenu sous la présidence de Mgr Servonnet, archevêque de Bourges et où, entre autres orateurs, les abbés Lemire, Naudet, Birot et Dabry firent entendre de si éloquentes paroles.
Ce sont ces mêmes inepties que flagellait, naguère, de sa verve cinglante, un catholique connu pour l'indépendance de son esprit, quand il disait qu'elles menacent de laisser finir dans le ridicule une religion qui commença dans le sublime.
Arrière donc ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis ; arrière toutes ces petites dévotions, végétations parasitaires qui ont poussé comme des champignons vénéneux
sur le grand arbre de la Croix. Toutes ces petites niaiseries auraient singulièrement répugné aux contemporains du grand Pascal, chrétiens solides, à la forte santé intellectuelle.
Ils devaient également, ces chrétiens-là, se faire une tout autre idée de la prière, qui est surtout un acte d'adoration et qui ne doit pas être tranformée en un simple instrument de mendicité. Nous comprenons qu'un enfant demande au bon Dieu, le samedi soir, qu'il fasse beau temps le dimanche, mais nous admettons moins que des postulats de cette nature soient présentés à la Divinité par de grandes personnes. Si, d'une façon générale, le peuple chrétien peut implorer de Dieu un temps favorable aux récoltes de la terre, comme il le prie de lui donner son pain quotidien, nous éprouvons déjà une certaine gêne quand nous voyons ordonner, après quelques jours de sécheresse sur telle ou telle partie du territoire, la récitation de VOremus ad pluviam petendam. Des esprits mal faits peuvent penser qu'avant de demander cette pluie miraculeuse certains curés, sans être sceptiques, doivent être un peu tentés de consulter l'état de leur baromètre. En disant cela nous ne croyons pas du tout méconnaître le sens des recommandations du Christ : Petite et accipietis, quserite et invenietis, pulsate et aperietur vobis...
Dans un de ses derniers numéros, le Sillo7i,de M. Marc Sanguier, ce vaillant journal de jeunes qui <( vont au vrai avec toute leur âme », rappelait quelques lignes très curieuses d'Auguste Comte, l'un des esprits qui ont le plus modifié la pensée contemporaine et dont la formidable influence se fera sentir bien longtemps encore sur les générations à venir. Voilà ce qu'écrivait sur la prière le grand philosophe que certaines bonnes âmes ont pris pour l'Antéchrist :
(( Une grossière appréciation représente aujourd'hui cet usage religieux comme inséparable des intérêts chimériques qui l'inspirèrent aux premiers hommes. Mais la systématisation catholique tendit toujours à l'en dégager... Depuis saint Augustin, toutes les âmes pures ont senti... que prier peut n'être pas demander. A mesure que prévaudra la vraie théorie de la nature humaine, on concevra mieux cette haute fonction... et, dans l'état noraial de l'humanité, la prière, purifiée de tout calcul personnel, sera, selon sa vraie destination morale, une solennelle effusion, individuelle ou collective, des sentiments généreux, toujours liés aux
vues générales.... Le positivisme en prescrira la pratique journalière comme propre à combattre les impulsions égoïstes et les idées étroites qui inspirent ordinairement la vie active. »
Ne sommes-nous pas obligés de reconnaître que celui qu'on a appelé le père du positivisme avait, en écrivant ces lignes, une conception bien plus haute et bien plus juste de la prière que nombre de chrétiens, à l'anthropomorphisme vraiment trop indécrottable ?
Nous serait-il permis aussi de souhaiter que l'on veillât davantage à écarter de certains centres de pèlerinages très fréquentés un industrialisme par trop caractérisé ? Il est des lieux privilégiés où la prière semble avoir des ailes et qui risqueraient d'être envahis par le prosaïsme grossier et profanateur d'un commerce poussé à l'outrance ; il faudrait alors, aux invocations déjà en usage, ajouter celle-ci : <( Notre-Dame de X... délivrez-nous des vendeurs du temple. »
Que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée : nous croyons, avec tous les catholiques, à l'action constante et directe de la Providence sur les peuples et sur les individus ; et, si nous sourions de ceux qui importunent le Ciel pour obtenir de lui le gain d'un billet à la loterie ou toute autre faveur de ce genre, si nous protestons contre ces petites dévotions, au moyen desquelles certaines âmes naïves ou mercantiles cherchent à intéresser les saints du paradis au succès de leurs petites affaires, nous reconnaissons qu'il est légitime, naturel et juste de demander la protection de Dieu dans toutes les circonstances de la vie.
Il est ridicule, disions-nous plus haut, de compter sur l'intervention de saint Antoine de Padoue pour obtenir, contre le versement de quelques pièces de monnaie ayant cours, le succès d'examens bien ou mal préparés. Nous connaissons un père de famille dont les idées sont conformes aux nôtres qui, à la veille d'un concours important que devait subir son fils, lui avait écrit, à ce sujet, une longue lettre pleine de recommandations techniques, terminée par le conseil de faire au dernier moment une courte et fervente prière. Il ne trouvait nullement déplacée dans une circonstance en somme grave pour l'avenir de ce jeune homme cette élévation de son âme vers Dieu.
Voici la réponse ni pie ni impie qu'il en reçut :
« A cette époque de l'année, un souffle de dévotion passe sur
les collèges de Paris. Je ne peux m'empêcher de songer à la satire intitulée — des prières — où Juvénal raille les vœux ridicules que font les mortels, <( celui-ci demande la fortune, celui-là les honneurs ; eli ! malheureux, demande donc à la divinité un cœur pur et une âme tranquille. »
(( Des candidats qui, durant l'année, dormaient ou lisaient des journaux à la chapelle, deviennent subitement pieux. Demander à passer, c'est demander la préférence sur un certain nombre d'autres candidats. Comment accorder tant de pétitions contradictoires ? Seront-ce ceux qui auront le mieux prié qui seront exaucés ? Mais si ceux qui ont le mieux prié ne sont pas ceux qui ont le plus travaillé ou qui sont les plus forts, quelle injustice ! Il vaut mieux tout laisser aux mains des hommes. S'il y a des injustices, ils en seront responsables. Et puis il est bien audacieux de vouloir un miracle pour monsieur un Tel. »
Mais, prévoyant l'éventualité toujours possible d'un échec, ce prudent candidat à la licence citait dans le texte, avec une coquetterie d'helléniste permise à son âge, ces vers d'Ajax qu'il jugeait de nature à lui concilier, en cas d'accident, toutes les indulgences paternelles :
Kat TTOtov ôutta Trxrc'. orj.'i'yy'o otjhc fil I I
(( Et quel visage montrerai-je aux yeux de mon père Télamon ? Comment supportera-t-il que je me présente devant lui nu et sans les récompenses réservées au meilleurs, récompenses dont il eut une grande et glorieuse couronne ? »
Ce jeune homme avait auparavant rencontré des personnes excellentes et même fort intelligentes qui, lors d'épreuves scolaires plus modestes, lui avaient conseillé, comme un moyen presque infaillible de réussite, de porter sur la peau, le jour de l'examen, des reliques insignes et précieuses de saint Joseph de Cupertino.
Ainsi, ces personnes dont la pieuse simplicité s'allie à un esprit très vif, très alerte et même à une instruction poussée fort loin, n'avaient pas craint de recommander à un jeune candidat cette pratique bizarre, proche parente du fétichisme grossier qui sévit parmi les nègres de l'Afrique centrale !
Les très respectables chrétiennes qui ont une telle confiance dans le port d'une relique ou prétendue relique de saint Joseph de Cupertino pour inspirer de la bonne latinité à un faible en thèmes et pour écarter de sa plume la honte des solécismes et des barbarismes, ont évidemment des âmes simplistes et sont forcément dénuées de tout esprit critique.
Aussi, dans la crise que l'opinon française vient de traverser, étaient-elles, de fort bonne foi et de tout cœur, contre ceux que l'on a appelés les <( intellectuels ». Comment en eiit-il été autrement ?
C'est un usage ancien et consacré par l'Eglise que celui qui consiste à vénérer les reliques. Nous serions inclinés cà penser toutefois que ce culte répond plus à un sentiment humain qu'à un sentiment purement religieux. Tous nous aimons à conserver des objets qui ont appartenu aux êtres que nous avons aimés et qui ne sont plus. Nous trouvons aussi salutaire et touchant le respect que l'Eghse témoigne au corps du chrétien, lors des funérailles. iMais il convient de ne pas pousser trop loin le culte de ce qui n'est plus que matière.
Aussi, comprenons-nous fort bien le trouble apporté dans certaines âmes par les honneurs rendus aux reliques ou prétendues reliques de tel ou tel saint et croyons-nous aussi qu'on ne saurait entourer de trop de discrétion de pareils hommages.
C'est pourquoi, lorsqu'il s'agit, par exemple, de l'authenticité de telle ou telle relique, sommes-nous moins froissé d"un peu de scepticisme que de trop de crédulité. On sait que si l'on mettait bout à bout toutes les reliques « authentiques » de saint Jacques de Compostelle vénérées en Espagne, le célèbre thaumaturge aurait été plus grand et plus gros que le clocher des cathédrales de Burgos ou de Tolède ; le nombre de ses doigts, notamment, s'il fallait en croire ses rehquaires, aurait été considérable. Sans être suspect d'irrévérence, il serait donc permis de supposer qu'au nombre de ces doigts proposés à la vénération publique, quelquesuns pourraient bien avoir appartenu à des mains qui furent plus habituées, au pays de tra los montes, k tenir Tescopette du brigand qu'à feuilleter le bréviaire ou à égrener des chapelets.
On ne doit pas ignorer non plus que si l'on réunissait tou^ les fragments de la <( vraie Croix » qui sont vénérés de par le monde, il y aurait assez de bois pour construire plusieurs frégates de
haut bord. Il n'est pas jusqu'aux tuniques de N.-S. J.-C. que nous ne trouvions trop nombreuses et depuis trop longtemps conservées. Consolons-nous donc, une bonne fois, de ce que les habits du Maître aient été perdus ou détruits, et veillons à ce que son esprit demeure parmi nous.
D'une façon générale, les marques de piété données à des choses matérielles et, notamment pour les corps, à ce qui n'est plus que phosphate de chaux ou ppussière, nous paraissent d'un ordre bien peu spirituel.
Le culte des sépultures, d'ailleurs universel, est certes touchant, mais il est bien moins rationnel que sentimental. Nous connaissons des chrétiens qui vivent beaucoup par la pensée avec leurs morts et qui n'éprouvent pas le besoin, quand ils prient pour eux, d'aller s'agenouiller sur leurs tombeaux, qui ne portent guère leurs pas dans l'enceinte de nos nécropoles et qui, cependant, sont à ce point obsédés du désir de revoir un jour leurs chers disparus qu'ils sont comme effrayés du vague silence qui semble régner sur ce point dans les évangiles.
La Timidité intellectuelle de certains catholiques.
La défiance instinctive que certains catholiques ont montrée à l'égard de tout progrès scientifique et l'esprit rétrograde avec lequel ils ont envisagé les découvertes faites dans l'ordre naturel ne pouvaient qu'inciter les incrédules à exploiter ce progrès et ces découvertes contre nos croyances.
La grande erreur a été notamment de voir dans la Bible et ce qui ne pouvait y être et ce qui n'y était pas. La Bible, tout inspirée qu'elle soit, n'est pas un traité d'astronomie ni de sciences natu- Telles. Elle donne de hautes leçons de morale ; elle révèle des vérités d'ordre spirituel et métaphysique dans le langage que pouvaient parler et comprendre les hommes du temps. On a triomphé bruyamment de certaines découvertes récentes, parce qu'elles ont fait cesser quelques contradictions qui semblaient exister entre elle et la science.
Il n'empêche qu'il est souverainement imprudent de considérer comme inspiré le contenu tout entier des saintes écritures. Une école à la tête de laquelle se trouvait, en France, Mgr d'Hulst et dont actuellement Mgr Le Camus, évêque de la Rochelle, est un des plus savants représentants, admet d'une façon très Hmitative l'inspiration dans la Bible.
Les théories du transformisme et de l'évolution qui ont rendu illustre le nom de Darwin ne répugnaient pas tout à fait à l'esprit
chercheur et libre de l'ancien recteur de l'Institut catholique de Paris puisque, sans admettre toutes les idées du grand biologiste anglais, il allait, ainsi que l'avait fait précédemment le cardinal Nevvmann, jusqu'à accepter ce que l'on a pu appeler un certain darwinisme catholique.
Donc Mgr d'HuIst, dont on connaît les heureuses témérités, et nombre d'autres auteurs catholiques n'ont pas craint de faire remarquer que les récits bibliques, s'adressant à un peuple enfant, sont écrits dans un langage primitif et que, de plus, les images, les figures, les hyperboles, de nos jours encore, sont très familières aux peuples orientaux.
De notre temps, Josué <( n'arrêterait » plus le soleil, car les exégètes modernes pensent que le Seigneur a dû employer des moyens plus simples pour assurer la victoire à Israël et qu'il n'a pas eu besoin pour cela d'arrêter le mouvement de rotation de la terre et de tout bouleverser dans la mécanique céleste.
Nos théologiens actuels ne peuvent naturellement avoir du monde la même conception que les théologiens du moyen âge. Ils n'opposeraient plus comme à Christophe Colomb, lorsqu'il affirmait la rotondité de la terre, nous ne savons quelle poétique métaphore de l'Ecriture disant que le Seigneur avait étendu la terre sous ses pieds comme un lapis.
Ces considérations amènent naturellement notre pensée à la fameuse condamnation prononcée par le Saint-Office contre Galilée, condamnation qui a fait couler des flots d'encre et qui est certainement, avec l'Inquisition, la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes et les Dragonnades, l'un des faits historiques que l'on exploite le plus souvent et avec le plus de succès contre la religion catholique (1).
(1) M l'abbé Pichot, dans la seconde édition de la Conscience chrétienne et Vaffaire Dreyfus, publie une lettre qui lui a été adressée, dit-il, « par un homme qui, toujours, s'est tenu à l'écart, spectateur et non acteur des événements politiques et qui, depuis vingt-cinq ans, étudie les phénomènes sociaux aussi objectivement qu'il observerait les mœurs d'une fourmilière. »
Voici cette lettre :
(( Monsieur l'abbé, <( Il y a des griefs que, dans tous les pays, chaque jour, à toute occasion, on invoque contre l'Eglise : l'Inquisition, la St-Barthéleniy, la condamnation de Galilée, griefs que certains catholiques appellent
Nous en (lirons librement quelques mots :
C'est en plein xvir siècle, sous le pontificat d'Urbain VIII, que fut poursuivi et condamné le génial observateur dont les découvertes allaient modifier de fond en comble les idées jusqu'alors reçues sur le système astronomique. Pour les cardinaux qui rendirent ce trop fameux décret, la terre ne pouvait avoir un mouvement de rotation sur elle-même, puisqu'il résultait pour eux de la lettre de l'Ecriture sainte qu'elle se tenait immobile pour l'éternité. Terra autem in œtenium stabit, quia in œternum stat.
Ils déclarèrent donc solennellement : <c Que le soleil soit placé au centre du monde et immobile, c'est là une proposition absurde et fausse en philosophie et formellement hérétique, parce qu'elle est ex^Dressément contraire à l'Ecriture sainte ; que la terre ne soit pas le centre du monde, qu'elle ne soit pas immobile mais qu'elle ait de plus un mouvement diurne, c'est là encore une proposition absurde en philosophie et qui, théologiquement considérée, est pour le moins erronée en foi. »
des rengaines, mais qui influencent presque toujours celui qui les entend, car ils constituent la preuve au moins que le clergé a pu être injuste et cruel, que donc la religion est impuissante à maintenir dans le bien même ses propres ministres.
<( Or la conduite du clergé dans l'affaire Dreyfus constituera contre le catholicisme un grief nouveau. Dans vingt .ans, dans cent ans, on dira :
a Et l'affaire Dreyfus ! >' comme on dit aujourd'hui : (( Et la condamnation de Galilée ! »
(( Je sais ce qui s'est passé ; je sais que les prêtres ont été trompés par les militaires. Néanmoins, il reste au passif du ^clergé les torts suivants :
(( Il est malhonnête de ne pas chercher la vérité. « On n'a pas le droit de se laisser tromper.
(( Pour connaître la vérité sur l'affaire Dreyfus, il suffit de quelques heures consacrées à la lecture d'une des nombreuses brochures parues sur cette affaire ; il suffit de vouloir bien apprendre les faits connus, officiels, puis de réfiéchir un instant. La triste réalité est que le clergé n'a pas cherché à savoir, n'a pas voulu savoir ; il s'est obstiné à ne lire que les journaux hostiles à la cause de Di-eyfus, quand son devoir était de lire également les autres, car le devoir absolu, quand on a entendu une partie est d'aller entendre la partie adverse.
<( On n'a pas le droit de se laisser tromper, avons-nous dit. Or, par le fait seul qu'il accordait sa confiance aux militaires professionnels, le clergé se mettait en situation d'être trompé. Eh quoi, voici d'un
Galilée fut obligé de faire son abjuration en ces termes :
(( Agenouillé devant vous, Eminentissimes et Révérendissimes Cardinaux de la République universelle chrétienne, inquisiteurs généraux contre la malice hérétique... j'abjure, maudis et déteste les susdites erreurs et hérésies... »
Le célèbre e jmr si muove est un mot historique ; il n'a donc vraisemblablement jamais été prononcé.
Le grand astronome était un savant mais ne se sentait pas de dispositions pour le martyre. Il se soumit donc ostensiblement et s'acquitta, assez doucement d'ailleurs, de la captivité à laquelle il avait été condamné, d'abord à la villa Médicis, puis dans le palais de son ami, l'archevêque de Sienne,
Il ne faut ni contester ni même passer sous silence des événements aussi considérables de l'histoire. Et c'est bien inutilement que des gens mieux intentionnés que bien avisés ont essayé de nier ou de voiler un fait malheureusement authentique.
Tout ce que l'on peut répondre à ceux qui veulent, bien à tort, y voir un argument contre notre foi, c'est que le Saint-Office qui a rendu cet oracle anti-scientifique n'a jamais, et à aucun degré,
côté des savants, des hommes dont le métier est de trouver la vérité, des hommes dont la vocation, la passion est de chercher la vérité : ces savants, les plus grands que la France possède, quittent leurs laboratoires et daignent vous dire : Nous avons étudié : voici ce que nous avons constaté. Et vous ne les écoutez pas : ce sont les militaires que vous écoutez ! Elle est singulièrement en contradiction avec la doctrine de l'Evangile, cette confiance que les prêtres du Christ accordent à ceux dont le métier est de se servir de l'épée. N'estce pas un acte sacrilège que d'allier la croix au sabre, un acte antichrétien ?
(( Mais dans le monde des libres-penseurs, on conmiet une erreur capitale : on suppose que les prêtres ont été les instigateurs de la conduite des militaires ; on imagine les généraux comme des êtres neutres poussés au crime par les prêtres.
(( J'ai beaucoup lutté contre cette légende non par amour de la religion, car je n'ai pas la foi, mais parce qu'elle est contraire à la vérité et qu'il faut chercher, aimer et proclamer la vérité, toujours, quelle qu'elle soit.
(( Je prévois que, dans l'avenir, l'Eglise portera seule ou presque seule le poids des rancunes populaires. Déjà on veut lui retirer le droit d'enseignement. La foule pardonnera aux officiers et ne pardonnera pas aux prêtres.
(( L'Eglise avait un beau rôle à remplir, rôle qui l'eût réhabilitée en France, crier : Justice ! jmtice pour tous ! Elle ne l'a pas compris ! »
été considéré comme infaillible. D'après la doctrine certaine de l'Eglise, les conciles et les papes seuls sont infaillibles, et encore dans les conditions limitativement déterminées que l'on sait.
La commission romaine, qui a eu le tort de vouloir statuer canoniquement sur des faits d'ordre purement naturel, a commis l'erreur que partageait tout le monde savant de cette époque. Mais les faits sur lesquels elle s'était arrogé le droit de prononcer un jugement au nom de l'Eglise n'étaient pas de sa compétence.
Il faut en conclure que le domaine dogmatique et le domaine scientifique doivent demeurer distincts l'un de l'autre, et que la confusion que veulent en faire à tout propos des amis trop zélés et bien maladroits de la religion ne peut que compromettre cette dernière à bien des yeux.
Laissons donc aux savants toute leur liberté d'investigation et n'essayons pas de les enchaîner d'avance par des textes plus ou moins sacrés. Que les imprudences et les injustices du passé nous gardent aussi des injustices et des imprudences de l'avenir ! La science ne peut pas être considérée comme un péril pour la vérité.
Nous pensons, nous, que le Dieu des catholiques n'a rien à craindre des découvertes déjà faites et de celles plus merveilleuses encore que nous réserve l'avenir. Sa gloire immense grandit au contraire dans la proportion même où la Nature créée révèle la puissance infinie du Créateur.
Eh non ! la terre que nous habitons n'est pas le centre de l'univers restreint qui tombe sous nos sens ; elle n'est qu'un atome infinitésimal dans le vaste et colossal tourbillon d'une nature sans borne, sans fin, sans limite. Que l'on multiplie en effet des milliards d'étoiles par d'autres milliards d'étoiles ; que cette monstrueuse opération arithmétique soit faite et refaite à chaque seconde de chaque minute pendant des milHards et des milliards de siècles et l'on ne trouverait pas un chiffre capable de nombrer les premiers éléments de l'innombrable réalité. La planète Neptune est, paraît-il, à 5.000.000.000.000 de kilomètres de notre minuscule planète. Jalonnez, si votre imagination triomphe des terreurs et des épouvantes de pareils calculs, jalonnez de cinq billions de kilomètres en cinq billions de kilomètres de planètes Neptune, en forme de bornes kilométriques,
les routes incommensurables du ciel, multipliez encore ces bornes fantastiques par des millliards de milliards ou des billions de billions et vous en seriez encore comme si vous ne les aviez pas fait avancer d'un seul pas dans cette route éternelle.
Le Dieu des catholiques que nous saluons dans les formules consacrées de notre liturgie ecclésiasitique lier omnia secula seculonim, le Dieu qui vit à travers les siècles des siècles vit aussi par les espaces des espaces. Le Dieu de l'éternité est celui (les univers et des lirmaments. Infini dans le temps, il l'est aussi dans l'immensité des mondes créés. Sachant ces grandes choses, nous ne pouvons qu'en redire avec plus de conviction le Cœli enarrant gloriam Dei et le Pleni sunt cœli et tcrrn gloria tua du Psalmiste.
Quelque effrayants que puissent être les calculs auxquels nous venons de faire allusion, il est cependant plus facile de croire à une nature qui ne finit pas que de s'imaginer, au delà des espaces, un point précis à partir duquel plus rien n'existerait.
Ne serait-il pas déraisonnable, après cela, de penser que les astres dont sont parsemés les cieux insondables aient été créés pour l'homme, puisque le nombre incalculable de ceux que nous apercevons ne représente absolument rien en raison du nombre bien plus considérable encore de ceux que nous ne verrons jamais, de ceux dont la lumière, quelque perçante et rapide qu'elle I)uisse être, n'aurait jamais assez de temps pour arriver jusqu'à notre globe, avant l'heure de sa mort ?
Ces merveilles de l'astronomie n'avaient pas troublé la foi de Newton. Nous lui devons la connaissance de certaines grandes lois auxquelles sont soumises les destinées de ces astres qui, dans un ordre parfait, cheminent toujours par les mêmes éternels sentiers et dont quelques-uns, de siècle en siècle, viennent aux horizons de notre univers, à l'heure prédite et au point d'avance déterminé, comme pour saluer le génie de l'homme avant de reprendre leur nouvelle et fulgurante course dans l'infini.
Ces mêmes merveilles n'ont pas troublé non plus la foi du jésuite Secchi, l'un des plus grands astronomes du siècle qui vient de finir, ni celle de notre Lamartine qui les a chantées dans son poème de Jocelyn :
La' nuit tombait, des cieux la sombre profondeur
Laissait plonger les yeux dans l'espace sans voiles
Et dans l'air constellé compter les lits d'étoiles,
Comme à l'oiybre du bord, on volt, sous les flots clairs,
La perle et le corail briller au fond des mers.
Celles-ci, leur disais-je, avec le ciel sont nées ;
Leur rayon vient à nous sur des millions d'années !
Des mondes, que peut seul peser l'esprit de Dieu,
Elles sont les soleils, les centres, le milieu ;
Celles-là décrivant des cercles sans compas Passèrent une nuit, ne repasseront pas.
Du firmament entier la page intarissable Ne renfermerait pas le chiffre incalculable Des siècles qui seront écoulés jusqu'au jour Où leur orbite immense aura fermé son tour. Elles suivent la courbe où Dieu les a lancées, L'homme, de son néant, les suit par ses pensées !
Ces sphères dont l'éther est le bouillonnement. Ont emprunté de Dieu leur premier mouvement. Avez-vous calculé parfois dans vos pensées La force de ce bras qui les a balancées ?
...Dieu même est leur pilote !
C'est lui qui dans son ciel a fait cingler leur flotte. Chacun de ces soleils, éclairé par son œil. Sait, sur ces océans, son port ou son écueil.
De toutes ces magnificences, il ne peut être rien conclu contre nos dogmes. Aux yeux de certains, la Très Sainte Vierge, mère de notre Sauveur, sera la reine du Ciel, regina cœli, dans un sens un peu différent de celui dans lequel ils l'ont pendant longtemps honorée, mais elle n'en gardera pas moins tout son rôle à l'égard de notre humanité. Quant à Dieu, sa gloire immense n'en est, comme nous le disions plus haut, que. davantage magnifiée. Car enfin c'est le Dieu qui a créé tout ce qui existe que nous adorons : c'est l'auteur de tous ces espaces incommensurables, le conducteur éternel de ces mondes géants qui nous a donné la vie et qui gouverne chacun de nous ; c'est lui qui doit juger tous nos actes, toutes nos intentions, toutes nos plus secrètes pensées ; c'est ce même Dieu qui, par un mystère insondable, descend chaque jour sur l'autel à la parole mystique et sur le geste sacré du
l)lus humble de ses prêtres, fût-il de rindignité la plus absolue.
L'homme, que ce Dieu a fait esprit et qui est conscience, est plus grand que la t-erre sur laquelle cependant il est imperceptible à quelques centaines de pas, plus grand à lui seul que tous ces vastes univers ou du moins plus grand que tout ce qui est matière en eux. Nous disons plus grand que tout ce qui est « matière en eux ». Car, quoi que l'on en ait dit, rien ne nous autorise raisonnablement à penser que les astres qui gravitent par myriades, de cieux en cieux, soient condamnés à n'être que de lumineuses solitudes. C'est donc bien à tort que des théologiens, saturés de scholastique. Ont, consciencieusement et avec effort, produit d'énormes in-folio pour prouver que la thèse de l'habitabilité des astres est contraire aux dogmes de l'Eglise.
On sait que les pythagoriciens qui avaient enseigné le mouvement de la terre sur son axe et celui de sa révolution annuelle autour du soleil, s'étaient, eux aussi, demandé si les astres n'avaient pas d'habitants. Plusieurs Pères de l'Eglise se sont posé la même question, et la croyance en l'habitabilité des autres mondes est si peu contraire aux dogmes du christianisme qu'elle a été admise par saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin, et par bien d'autres Pères de l'Eglise, moins timides que les théologiens qui depuis se sont etïrayés de ces problèmes et ont pensé, bien à tort, que pour les résoudre il fallait consulter le Deutéronome ou le Pentateuque.
Quant à ceux qui se demandent si l'incarnation de Dieu sur la terre peut profiter aux humanités astrales, outre qu'ils se posent une question oiseuse, ne retombent-ils pas dans la présomptueuse erreur qui consiste à considérer notre infime mondicule comme le centre et le roi des innombrables univers dont il n'est cependant qu'un imperceptible atome et qu'un infiniment petit grain de poussière ?
Si, dans un avenir plus ou moins éloigne, la science peut parvenir à démontrer que les corps célestes sont habités, quel service auront rendu à l'Eglise catholique ceux qui, au nom de ses prétendus enseignements, ont si obstinément soutenu que cette habitabilité est en contradiction avec ses dogmes ou avec tel ou tel passage de la Bi])le ?
Nous nous plaignons parfois de ce que nos adversaires cherchent à liguer contre nous toutes les sciences : physique, chimie,
géologie, histoire naturelle, ethnographie, linguistique, astronomie... mais sur ce terrain, comme sur d'autres, n'est-il pas vrai que les armes avec lesquelles ils nous combattent leur sont trop souvent fournies par quelques-uns de nos apologistes trop zélés ?
D'après le récit biblique, la lumière fut créée le premier jour, le soleil, le quatrième. La physique du xix'' siècle a démontré, en effet, que la lumière est indépendante du soleil. La géologie de Cuvier a également prouvé l'existence du déluge ; et ses continuateurs ont reconnu, paraît-il, qu'il fut unique et qu'il survint bien à la date qui lui est assignée par la tradition biblique.
Mais pourquoi nous réjouir avec trop d'éclat de cet heureux accord entre les constatations de la science et tel ou tel texte de nos livres saints ? Il ne s'agit ni de prouver ni même de prétendre que toute la science humaine est contenue dans la Bible.
Le catéchisme enseigné aux petits enfants du dernier de nos hameaux contient dans ses modestes pages plus de vérités de l'ordre métaphysique et moral qu'il ne s'en trouve dans les traités sublimes d'Aristote et de Platon. Cela doit nous suffire amplement. Nous n'avons ni à croire ni à enseigner que Moïse ou tout autre prophète a reçu de Jéhova, sur la géologie ou l'astronomie, des illuminations miraculeuses dont ils n'avaient d'ailleurs nul besoin pour conduire leur peuple. La Bible, d'ailleurs, encore une fois, n'est pas un précis de science naturelle.
Les catholiques qui s'expriment ainsi ne méritent donc pas les reproches du genre de ceux que leur adressait, dans un récent discours de distribution de prix, M. le docteur Augagneur, maire de Lyon (les socialistes savent choisir leurs chefs et mettre à leur tète leurs hommes de valeur) ; ils ne méritent pas, quand ils reconnaissent loyalement qu'il n'y a pas de véritable antinomie entre la science et la foi, qu'on les accuse de torturer le sens des textes pour les mettre en harmonie avec les découvertes de la science au fur et à mesure que ces découvertes se produisent.
VOsservatore romano a publié une lettre apostolique, en date du 30 octobre 1902, qui institue officiellement la commission des Etudes bibhques.
Cette lettre indique que le but de la commission sera de promouvoir les études bibliques en gardant celles-ci de toutes témérités.
Le pape édicté les règles opportunes, les recherches des auteurs, afin que ce soit le Saint-Siège, lui-même, qui fixe ce qui doit être inviolablement conservé, ce qui doit être l'objet de nouvelles investigations, et ce qui doit être laissé au jugement de chacun.
La commission comprend des cardinaux et des consulteurs de diverses nations.
Donc, après les travaux de cette commission des études bibliques, on saura, Ijeaucoup mieux qu'on ne le sait aujourd'hui, que l'on peut être catholique sans rejeter pour cela les données certaines d'une science qui n'a pas encore fait <( faillite )>.
Ainsi il sera peut-être bientôt enseigné hautement que l'on peut rester attaché à l'orthodoxie sans croire que le monde a été créé 4004 ans juste avant J.-C. et en six jours, sans croire à l'histoire de la pomme du paradis terrestre et à celle du démon tentateur déguisé en serpent, sans croire à tant d'autres faits merveilleux et mythiques sans rapport, du reste, avec les vérités dogmatiques enseignées par notre religion, telles que la femme de Loth changée en statue de sel, les murailles de Jéricho s'écroulant au son des trompettes, le soleil s'arrêtant à la voix de Josué, l'âaesse de Balaam parlant au prophète, et encore Jonas voyageant dans l'intérieur d'un cétacé, etc., etc.
En France, notamment, des prêtres éminents marchent avec résolution dans la voie que leur ont tracée, sur ce point, le cardinal Meignan et Mgr d'Huslt.
On peut également rester attaché à l'orthodoxie sans conserver, au sujet de certaines coutumes auxquelles trop facilement on accorderait presque la valeur d'un précepte divin, ce culte craintif et traditionnel dont il faudra bien, dans un avenir plus iiii moins éloigné, tout à fait s'affranchir et par conséquent reconnaître le caractère absolument contingent.
C'est ainsi que (il est permis de l'espérer) les prohibitions actuellement existantes contre la crémation tomberont le jour où il sera prouvé que le mode actuel d'inhumation est en contradiction avec les exigences de l'hygiène, avec les lois du progrès, (le n'est pas parce que les païens faisaient brûler le corps de leurs morts sur un bûcher que les chrétiens doivent nécessairement s'abstenir d'une pratique semblable qui, d'ailleurs, n'est conlrairo à aucun de leurs dogmes. Nous avons conservé, nous
pourrions dire consacré, bien d'autres usages de l'antiquité et du paganisme. Plusieurs de nos rites proviennent des cultes anciens et pour ne parler que des processions qui parcourent les rues de nos villes et de nos bourgades, ou les chemins de nos campagnes, à l'occasion de certaines de nos solennités, est-ce qu'elles ne rappellent pas les gracieuses théories qui se déroulaient devant les propylées ou autour des merveilles du Parthénon, sous la douce lumière de la Grèce ? Que d'autres pratiques n'avons-nous pas empruntées aux manifestations religieuses de ce peuple artiste qui savait rendre souvent un culte poétique et grandiose à ce qu'il sentait de divin dans la Nature idéalisée par lui jusqu'à en être déifiée. Quant aux Latins, nous savons tout ce qu'il a passé de leurs habitudes, de leur langue et de leur âme dans le cérémonial, dans la liturgie et dans toute la constitution extérieure de l'Eglise catholique, apostolique et romaine.
De ce que les païens aient eu la coutume d'incinérer leurs morts, il ne s'ensuit donc pas, encore une fois, que nous, catholiques, nous demeurions indéfiniment obligés à laisser pourrir les nôtres si, dans l'intérêt des vivants, il nous est, un jour, démontré qu'il est plus décent et mieux de faire autrement. L'usage actuellement en vigueur qui, à l'origine, avait sa raison d'être, date de dix-neuf cents ans, mais l'ancienneté ne rend pas forcément toutes choses vénérables et comme sacrées.
On ne saurait trop le redire, ce n'est pas à cause de nos doctrines, qui sont des doctrines de vie, mais en dépit d'elles, qu'au lieu de nous montrer des esprits libres et des hommes de l'avenir, nous paraissons, en mainte occasion, rester les esclaves de préjugés archaïques et nous murer dans les choses mortes du passé.
De tous côtés nous nous créons à nous-mêmes des barrières et c'est de nos propres mains, bien souvent, que nous élevons des obstacles entre notre foi et la science, que nous creusons des fossés entre nos croyances et le progrès.
L'Esprit d'égalité et d'humilité dans l'Église.
M. Paul Viollet et ses amis, se préoccupant des intérêts spirituels et de l'honneur d'une religion qui est la leur, n'ont pas craint, soit par des suppliques aux évêques, soit en des écrits divers, de formuler, ainsi qu'on l'a vu plus haut, toute une série d' opinons relatives aux choses du culte ou de protester contre certains abus consacrés par de vieux usages.
S'il nous était permis de prendre pareille liberté, nous nous laisserions aller, nous aussi, à l'expression de quelques vœux dont certains ont peut-être déjà été présentés à qui de droit ou ont fait l'objet de discussions et de commentaires dans la presse religieuse.
Parmi les nombreuses questions susceptibles d'éveiller la sollicitude d'un esprit chrétien, en voici une bien modeste et qui, cependant, comporte une intérêt moral relativement grave, parce qu'elle est liée à tout un ensemble de pratiques et de coutumes fort préjudiciables à la dignité de l'Eglise et à l'esprit d'égalité morale qui doit régner parmi les fidèles : nous voulons parler de la hiérarchie des rangs dans les églises, des places réservées et des chaises payées.
Alors qu'on voit fréquemment certaines dames d 'œuvres occuper à elles seules deux chaises et quelquefois trois (pourquoi pas une chaise longue ?) afin de réciter plus confortablement leurs patenôtres, il n'est pas rare d'apercevoir, debout derrière
les piliers, de pauvres femmes mal vêtues cherchant à faire excuser leur présence ou des pauvresses en loques accroupies derrière les bénitiers ou sous les porches.
Il y a là quelque chose de choquant et d'injurieux pour la doctrine démocratique du Christ. Cette façon de transformer le temple du Seigneur en une espèce de salon bourgeois où les gens approchent du maître en raison de leur importance sociale (1), de leur situation dans les « affaires », s'aggrave encore dans certaines églises de grandes villes par le soin avec lequel les bedeaux bien nourris font la chasse aux malheureux à l'aspect minable et famélique qui s'y réfugient parfois. Sans doute, ces va-nu-pieds y entrent le plus souvent pour se garantir des intempéries de la saison plutôt que pour y prier. Est-ce une raison suffisante pour les expulser de la maison du bon Dieu qui devrait bien être un peu la leur ?
Une pratique intolérable encore et bien propre à ruiner le crédit de l'Eglise auprès du peuple, c'est l'abus qui est trop souvent fait des cérémonies du culte en faveur de la vanité des fidèles. Rien n'est moins conforme à l'esprit de l'Evangile et n'inspire plus d'aversion et de défiance à la masse populaire que ces mariages et ces enterrements fastueux où le jeune homme à la vie scandaleuse voit couronner son hymen, où le riche, qui ne fut pas toujours homme de bien, est porté en terre, escortés l'un et l'autre de théories de prêtres bénisseurs ou pleureurs et qui sont exclusivement là. selon l'expression des jurisconsultes romains. ad pompam et ostentationem.
(1) Nous ne somm-es pas de ceux qui aiment les manifestations de la piété officielle, et la religion a plus à gagner quon ne le croit à ce que l'Etat soit strictement laïque. A ce pi'opos nous nous souvenons de la vive contrariété que tout jeune encore nous éprouvions dans la petite église de notre village, à Caluire, en voyant M™® Chevreau, la femme du sénateur, préfet du Rhône, occuper à elle seule une place spéciale dans une des chapelles latérales de l'église. Avec ses grands yeux noirs, son teint mat, sa taille souple et élancée la préfète était une bien belle dame. Ce pouvait être pour un jeune homme de seize à dix-huit ans une forte et esthétique raison d'excuser l'injustice commise en sa faveur : mais le sentiment de la justice était plus fort en nous que le culte ou simplement le goi'it de la beauté et ce traitement privilégié accordé à celle qui représentait avec beaucoup de charme et de grâce la puissance publique meurtrissait grièvement notre jeune conscience, blessait notre amour de la justice et de l'égalité, deux choses d'ailleurs que traduit le môme mot latin crqxiitas.
Que penser encore de la distinction humiliante publiquement établie entre les paroissiens dans certaines églises rurales ? Qui n'a été choqué, à la lecture d'une série d'annonces de mariages ou de services mortuaires d'entendre le prêtre, en chaire, désigner certains fidèles par leur nom tout court alors qu'il venait de faire précéder les noms de certains autres du titre de Monsieur, Madame ou Mademoiselle ?
Et quelques-uns n'ont-ils pas pu soufirir aussi de la façon dont sont rédigées certaines de ces annonces de mariage ? Dans le silence de l'église tombent ces mots : « fils ou fille légitime de... >^ et, un instant après, fils ou fille, tout simplement, ce qui signifie enfant naturel. Ces désignations ne devraient-elles pas revêtii' une forme commune pour tous ceux entre qui il y a « promesse de mariage » ? N'y a-t-il pas là une grossière injustice ? Cette flétrissure publique infligée dans la maison du Dieu de miséricorde à des enfants irresponsables d'une faute commise et à leurs parents vivants ou morts ne nous paraît pas suffisamment justifiée par le souci très juste d'ailleurs de maintenir le respect dû à l'institution du mariage.
Il n'est pas exact, au surplus, que l'Eglise catholique éprouve une telle répulsion pour les enfants naturels. Mgr Dupanloup, qui fut peut-être le plus grand évêque de France au xix" siècle, n'avait pas de père connu. L'Eglise ne l'en a pas moins admis aux honneurs et du sacerdoce et de l'épiscopat... S'il avait vécu quelques années de plus, il aurait été probablement honoré de la pourpre cardinalice, qu'il aurait honorée lui-même. L'enfant de la pauvre savoyarde serait ainsi devenu un prince de l'Eglise.
Dans certaines paroisses, les curés semblent d'ailleurs prendre à tâche de commettre des maladresses et de faire mentir la parole du Christ à ses disciples : « Vous êtes tous frères et tous égaux devant mon Père. >> C'est ainsi que le dimanche, à la messe, ils installent les élèves des frères dans le choeur, au pied de l'autel, comme à une place d'honneur, alors qu'ils relèguent près de la porte les enfants de la <( Laïque ». Ne serait-il pas. au contraire, non seulement décent et juste, mais de politique élémentaire et fort légitime, de les mettre les uns et les autres sur un pied d'égalité parfaite en tout ?
Ce n'est pas seulement dans leurs relations avec les fidèles que certains prêtres pèchent par esprit d'inégalité, c'est encore
entre eux-mêmes. Que de curés de paroisses riches regorgent de ressources et de dons alors que certains de leurs confrères des paroisses de banlieue sont dénués de tout. On s'est souvent demandé s'il était juste et, puisqu'il faut en matière religieuse toujours en revenir là, s'il était conforme à l'esprit de l'évangile que le culte fût abondamment pourvu dans des églises alors que dans d'autres il est à peine assuré. Pour parler net, ne serait-il pas équitable que les ressources du culte, désignées sous le nom de casuel, fussent réparties entre toutes les cures d'un diocèse, au prorata de leurs besoins, ou, si cette estimation est impossible, proportionnellement au nombre des prêtres qui les desservent ?
Certes, on a appelé l'Eglise « une grande école de respect ;>. Mais nous estimons que le respect dont il s'agit là est uniquement (îelui qui est dii aux institutions et aux usages respectables. Hors de là, il ne faut pas abuser, pas même user du respect. La justice et la vertu qui en approche le plus, l'humilité, pourraient aviir à en souffrir.
liu personnage respectable et digne de vénération, c'est assurément un évêque. Cependant, sans être des mécréants^ il est bien df-s catholiques qui trouvent qu'en France nos évêqaes fouI parfois entourés d'un faste presque royal. Que dirait La Bruyère s'il lui était donné d'entendre certaines des expressions dont nous nous servons couramment à leur égard, lui qui raillait si cruelllement déjà les gens qui se donnent <( sans pudeur de la hautesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles » ?
Nous lisons couramment : sa Grandeur Monseigneur l' évêque (( a bien voulu » présider la cérémonie ou donner la bénédiction. Nous lirons bientôt dans la prose des journalistes bien pensants que Monseigneur <( a daigné dire la messe, lui-même ».
Ce langage et ces façons que nous ont légués les prélats de l'ancienne monarchie ne sont guère évangéliques, et certaines consciences délicates peuvent en être troublées. Nos aïeux, si profondément attachés à la foi qu'ils fussent, ne se gênaient point pour porter librement des jugements congrus sur leurs pasteurs. Il est bien vieux, en effet, le dicton : « évêque d'or, crosse de bois ». Les chrétiens qui se le transmettaient estimaient évidemment que les pontifes ne devaient briller que par leurs vertus.
Des individualités dépourvues de tout caractère officiel peuvent tenir ce langage sans déplaire à des prélats « que leur grandeur attache au rivage » et qui ne sauraient se jeter dans la bataille ardente des idées, puisqu'ils sont tenus par leur caractère sacré et plus encore à cause de nos habitudes d'esprit à une extrême réserve ; mais ces mêmes évêques ne jugent certainement pas mauvais que de tels sentiments soient de temps à autre exprimés par quelques « francs-parleurs » qui sont un peu comme des « francs-tireurs » combattant hors du rang, à leurs risques et périels, et marchant en éclaireurs au devant du gros de l'armée.
Quelques prélats d'ailleurs ne trouvent-ils pas parfois bien étroit le cercle formé autour d'eux, dans certaines villes, par cette sorte d'état-major de pieux et importants laïcs qui prennent par trop des allures spéciales de « catholiques professionnels », se servent, en certains cas, des œuvres autant qu'ils les servent et, signe particulier, ont parfois une façon de vous donner un simple bonjour qui fait penser à l'air de componction pris par Tartuffe pour dire :
Laurent, serrez ma haire avek: ma discipline.
Quelques cathohques enfin, sans se permettre d'élever des critiques irrespectueuses, regardent plus haut encore et éprouvent quelques doutes sur la nécessité de tant d'étiquette à la cour pontificale.
Ce n'est pas, en effet, sans un certain malaise que quelques rigoristes lisent les comptes rendus pompeux des « fonctions » ou cérémonies pontificales, dans lesquelles le pape, porté sur sa sedia gestatœia, entouré des flabelli, suivi par un éclatant et somptueux cortège de prélats et par une brillante escorte militaire, avance, dans sa marche triomphale, au milieu des cris enthousiastes d'une foule si occupée à acclamer le vicaire du Christ qu'elle paraît en oublier un peu le Christ lui-même. Quand on songe enfin que, par un singulier privilège, la noblesse a sa place marquée dans ces cérémonies, purement ecclésiastiques et rehgieuses cependant, n'est-il pas permis de trouver que le traditionalisme enfonce des racines un peu trop profondes, peut-être, dans ce vieux sol romain ?
Il en est qui s'offusquent du luxe étalé autour de la personne souveraine du pontife, des richesses amoncelées dans les palais
apostoliques, des merveilles entassées dans les musées du Vatican. Nous comprenons, nous, que l'art soit employé à illustrer les gloires, les beautés et les vertus chrétiennes ; nous sentons moins la nécessité de voir la demeure du vicaire de Jésus-Christ encombrée des dépouilles de l'art et de la Ijeauté païenne. Les fameuses salles du Vatican pourraient certainement vider leurs trésors dans les divers musées européens sans préjudice aucun pour le prestige moral de l'Eghse.
N'est-ce pas, d'un autre côté, abuser des souvenirs historiques et de l'actuel engouement pour l'époque néronienne que de s'écrier : Ce n'est plus l'imperator, ce n'est plus César qui occupe la Maison d'Or, c'est le représentant du Nazaréen, c'est le successeur de Pierre, le pêcheur du lac de Tibériade ?
Il est permis de penser, sans être suspect d'hétérodoxie, que, tôt ou tard, l'appareil pontifical qui règne au Vatican sera l'objet de simplifications. Il suffira peut-être pour cela de l'intronisation d'un pape de nationalité étrangère.
On sait, à ce propos, que depuis 1523, tous les papes qui ont occupé la chaire de saint Pierre (nous aimons mieux cette expression que celle de <( trône pontifical .>) sont Italiens. De très graves raisons d'ordre politique international exigèrent qu'il en fût
ainsi.
Mais un avenir prochain pourra « désitalianiser » peut-être, le gouvernement de l'Eglise, pour parler le langage de M. Jean de Bonnefon, l'auteur des articles plus intéressants parfois qu'ortodoxes et autorisés qui sont un des éléments de succès du JournM et de VEclair. Il y a donc lieu de croire que c'est un successeur des Gibbons ou des Ireland qui donnera un jour, du haut de la <( loggia » de Saint-Pierre, la fameuse bénédiction Vrbi et Orbi.
Le temps n'est peut-être pas éloigné où ceindra la tiare un des continuateurs de ces évêques anglo-saxons de la famille de Monseigneur Spalding, par exemple, l'évêque de Péoria actuellement placé par l'épiscopat américain en tête de la liste des trois candidats proposés à Rome pour l'archevêché de Chicago, prélat illustre que l'éminent abbé Klein, de l'Institut catholique de Paris, a fait connaître dernièrement au grand public français par la traduction de ce livre généreux et sage qui a pour titre : Opportunité.
Un pape américain apporterait certainement avec le navire qui l'amèneiiait du large dans la ville éternelle un souffle démocratique sur les divers services de cette immense administration qui gouverne le monde catholique et qui enserre, comme en des mailles invisibles, toutes les chrétientés de l'univers. La papauté ne saurait avoir de répulsion pour des habitudes moins fastueuses.
L'Eglise a ceint de la tiare le front de Grégoire VI, fils d'un charpentier ; elle a appelé au gouvernail de la barque mystique Urbain IV, fils d'un cordonnier, puis Sixte-Quint qui garda les pourceaux dans les monts du Latium.
Et qui sait ! L'Eglise universelle oint de son huile sainte le front du Chinois et celui du nègre si longtemps dédaignés ; elle fait prêtres des enfants de toutes les nations et de toutes les races. Pourquoi, dans quelques centaines d'années, ne verraiton pas un pontife né sur les bords du Gange ou sur les rives des grands lacs du continent noir ? L'Eglise professe la doctrine, de l'égalité de toutes les races. C'en serait là un signe sensible. Cette perspective possible de l'ascension d'un noir sur le trône le plus élevé qui soit sous le ciel aurait réjoui l'âme du bon Schœlcher et le cœur si tendre de M"" Beecher-Stowe, l'auteur de cette Case de VOnde Tom qui a humecté des millions de paupières.
Porter ainsi les yeux sur les choses de l'avenir, ce n'est point, certes, appeler de nos vœux la fin du règne glorieux de Léon XIII. iNous souhaitons que le pape des ouvriers et des humbles, le grand pape moderne, atteigne les extrêmes limites de l'âge puisque la vieillesse ne paraît pas devoir éteindre, ou même seulement affaiblir en lui la flamme de l'intelligence.
A ce propos, le Jounial de Genève qui publie, quoique protestant, des correspondances de Rome plus respectueuses et plus déférentes bien souvent que celles qu'accueillent certains journaux dits catholiques, citait naguère un mot de Mgr Oreglia, le cardinal camerlingue qui aurait, après la mort du pape, à gérer l'interrègne et à prendre les dispositions relatives au conclave : « En 1878, disait en riant cette Eminence, nous pensions bien faire un San-Padre, mais non un Padre eterno ! » La plaisanterie n'aurait pas déplu à l'hôte auguste du Vatican qui est très fier de son extraordinaire longévité.
Qu'il s'éternise donc, pour le bien de TEghse et la pacification
du monde, ce grand pontife auquel l'usage établi veut que l'on décerne, comme à ses prédécesseurs, le titre de « Saint Père >•. et même de (( Très Saint Père », mais qu'il serait plus simple et tout aussi beau d'appeler de son unique nom qui est « Père ». Nous savons tout le religieux respect dont doit être entouré la fonction surhumaine du vicaire de Jésus-Christ sur la terre et, de plus, avec tous les catholiques, nous sommes remplis de déférence et d'admiration pour le pontife suprême actuellement régnant qui sera pour l'histoire un second Léon le Grand, mais nous croyons néanmoins qu'un titre moins pompeux, pour ne rien dire de plus, que celui de « Sa Sainteté » pourrait tout aussi bien convenir au successeur de l'humble pêcheur de la mer de Galilée. Hélas ! on donne à l'auguste entourage du pape le nom de u Cour pontificale » : il se meut, il s'agite des courtisans dans les cours des rois, et c'est pour cela qu'à Rome tout l'encens que l'on brûle ne monte pas jusqu'à Dieu et qu'il s'en arrête quelque peu autour de ses ministres.
On peut induire de ce qui précède combien nous nous montrerions réservés au sujet de la question du pouvoir temporel, si nous avions à exprimer un avis sur ce délicat problème d'ailleurs plus politique que religieux. Le père commun de tous les fidèles ne saurait, certes, être réduit au rôle de grand aumônier de la famille royale de Savoie et, d'un autre côté, si les Italiens veulent vraiment leur Rome pour capitale, si les Romains repoussent définitivement le gouvernement papal, il faudra bien appeler de ses vœux la solution cherchée par les hommes conciliants qui tiennent à sauvegarder l'indépendance absolue du pape tout en tenant compte des aspirations légitimes du patriotisme italien et des exigences du droit public moderne.
Pour beaucoup de nos contemporains (et aujourd'hui nous serions de ceux-là), le pontificat de Léon XIII est la vivante démonstration que la papauté, dépouillée de son pouvoir temporel, ne perd rien de sa grandeur et de son prestige alors que d'autres répondent que le pape doit précisément une partie de cette grandeur et de ce prestige à l'obstination même qu'il met à protester contre la conquête accomplie par les armes et à la fermeté pleine de dignité et de superbe avec laquelle il revendique tout son droit. L'élévation subite de l'Italie unifiée a coïncidé malheureusement avec l'affaiblissement de la France victorieusement atta-
quée, et Pie IX fut victime d'un coup de la force, mais ce n'est pas l'épée qui tranchera Ja question romaine, ce nouveau nœud gordien ; il sera vraisemblablement délié par des moyens d'un ordre plus élevé et moins brutal, grâce à des puissances de sagesse et de génie, grâce aux ressources d'une diplomatie subtile et souple, à la fois ecclésiastique et italienne (1).
Qu'on nous permette, pour terminer l'exposé de ces considérations dont quelques-unes aux yeux de certains paraîtront bien
(1) Dans une courte notice que nous publiâmes, au mois de juin 1893, sur les origines du collège d'Oullins, notice destinée aux amis de cette maison, nous avions été amené, en rappelant une audience accordée par Grégoire XVI à l'abbé Chaîne, l'un de ses fondateurs, à parler de la question romaine dans les termes que nous reproduisons et que nous modifierions quelque peu aujourd'hui, car, nous croyons, avec beaucoup de catholiques italiens, que le n'elettore n'eletti ne leur sera bientôt plus imposé comme règle de conduite politique.
(( Au sortir du Vatican, disions-nous, on ne voyait pas, comme nous les y avons vus depuis, les bersaglieri du roi piémontais monter la garde en face de la fameuse Porte de Bronze, car Rome appartenait aux Romains et à tout l'Univers catholique ; il est peut-être prochain l'avenir qui leur en fera, sous on ne sait quelle forme, la restitution violemment redoutée par les uns, ardemment désirée par les aiutres, mais prévue par tous.
(( Le pouvoir temporel du pape, qui n'est certes pas un élément essentiel du catholicisme, para-ît être, au moins poui* longtemps encore, une convenance supérieure et comme l'une des garanties les plus sûres de la pleine indépendance du chef de l'Eglise. Il en est de certaines lois historiques comme de celles de la nature : c'est fatalement ou, pour mieux dire, providentiellement qu'hommes et ichoses leur obéissent.
f( Quelque opinion que l'on puisse avoir sur la solution de ce grand problème de notre temps, tout esprit réfléchi n'est pas moins fortement impressionné de la persistante énergie apportée dan? les perpétuelles revendications de la Cour pontificale. Les cardinaux, en revêtant la pourpre, jurent de (c conserver, défendre et recouvrer les droits royaux de Saint-Pierre », les papes, en ceignant leur front de la tiare, font le serment solennel de ne jamais consentir à l'aliénation du domaine de l'Eglise. Impassibles dans leur hautaine indifférence devant le fait accompli, ils n'en paraissent point troublés, mais attendent, avec une tranquille majesté, les revanches attendues de l'histoire ; et c'est toujours avec la même confiance indomptable en l'avenir qu'ils opposent à toutes les propositions, à toutes les menaces, leur invariable non possumiis. Les membres de ce Sacré Collège que l'on pourrait appeler lui aussi a une assemblée de rois » sont bien les dignes successeurs de ces sénateurs de l'ancienne Rome que les Gaulois envahisseurs trouvaient immobiles et dédaigneux sur leurs chaises curules, ou qui, lorsque Annibal menaçait les portes
osées peut-être, de parler ici d'une sorte d'égalité intellectuelle qu'on serait heureux de voir exister entre laïcs et ecclésiastiques, dans le domaine de la science religieuse.
Le grand Condé, dit-on, parlait théologie avec Bossuet. De notre temps. M. Brunetière a eu des auditoires d'évêques. C'est ce qui a valu sans doute au directeur de la Revue des DeiUL Mondes la plaisante appellation de « nouveau Père de TEghse ».
Au fait, pourquoi un laïc ne serait-il pas aussi versé dans la connaissance du Dogme et des Ecritures que les ecclésiastiques eux-mêmes ? Origène n'enseigna-t-il et ne prêcha-t-il pas vingtcinq années avant d'être prêtre ? Quant à Tertullien. il n'est pas certain qu'il ait jamais reçu les ordres.
On a rapproché quelquefois, en ces derniers temps, le nom de Brunetière de celui de Chateaubriand, deux esprits bien différents cependant l'un de l'autre, puisque celui-ci iit surtout appel aux sentiments humains dans l'émouvante apologétique des Martyrs et du Génie du chrisUanisme, alors que M. Brunetière nous conduit au seuil de la foi catholique, principalement par des procédés de l'ordre intellectuel et les lumières de la raison.
A bon droit, cependant, on a pu dire que M. Brunetière aurait,
de la ville, certainement à deux doigts de sa perte, nen mettaient pas moins à l'encan le territoire même sur lequel était campé leur vainqueur.
.c On sait conmient les coups de canon qui, à Sedan, brisèrent, pour un temps la puissance française, eurent leur douloureux retentissement,dix-sept jours après, sur la Porta Pia dont la brèche dut laisser passer les troupes de ce prince que l'aveugle politique extérieure du second empire venait de faire roi d'Italie.
« Plaise à Dieu que les restitutions sur lesquelles compte toujours la France soient aussi et bientôt le prélude de celles attendues par la papauté ! »
Le nombre des catholiques qui veulent le pape libre mais qui ne croient plus à la nécessité de sa souveraineté temporelle, grandit maintenant d'année en année.
Il ne faut d'ailleurs pas entendre la qualification de romaine donnée couramment à l'Eglise dans un sens absolu qu'elle ne saurait avoir. Si, un siècle ou lautreje chef de la catholicité se voyait obligé de quitter Rome, que nous nous plaisons, nous aussi, à appeler la Ville éternelle, l'Eglise n'en resterait pas moins l'Eglise une, sainte. rnthoWiue et apostolique telle qu'elle est définie par le symbole de NiffV", telle fine ^^c•^^ ]'\ Miantons daais notre Credo qui est immortel.
par d'autres moyens et avec une autre méthode, autant d'influence sur les premières années de ce nouveau siècle que l'auteur du Génie du christianisme en a eu sur la première génération du siècle dernier.
Puisque nous parlons de la part prise par les laïcs dans le mouvement religieux, il est un nom qu'il nous plairait de rapprocher de celui de M. Brunetière, c'est celui de M. Georges Fonsegrive, directeur de la Quinzaine. Cet écrivain de premier ordre a publié, sous le pseudonyme de Yves le Querdec, une série d'ouvrages que tout le monde a lus et qui ont eu, dans un ordre d'idées un peu différent, une grande influence sur le clergé contemporain. Ses idées, superbement développées, ne sont pas très éloignées de celles que nous exprimons modestement ici, à tel point que nous pourrions aller jusqu'à nous prévaloir quelque peu de son propre' succès.
Comme celle de M. Brunetière, la religion de M. Fonsegrive est teintée de quelque philosophisme. Ils estiment l'un et l'autre que des laïcs, aussi intéressés que les prêtres à l'honneur et à la pureté intellectuels de la religion, peuvent, sur des matières religieuses ou quasi religieuses, présenter respectueusement aux membres du clergé certains conseils opportuns et même intervenir publiquement devant l'opinion, sans qu'il y ait là, de leur part, et à aucun degré, ce que Ton a pu appeler l'intrusion du laïcisme dans le sanctuaire.
Nous espérons, en terminant, qu'on aura bien voulu ne point perdre de vue la relation qui nous amène, du pilier de l'église où se tient debout une pauvresse, et de la place réservée où la dame d'œuvres se prélasse, à ces hautes conclusions d'égalité morale. Le lien en question, c'est l'humilité.
Cette humilité a conduit les Pères de l'Eglise à reconnaître que l'hérésie était le correctif providentiel de la vérité, la papauté du xvf siècle, à tenir compte des orgueilleuses remontrances de Luther ; elle arrachait enfin tout récenmient au cardinal Vaughan cet aveu courageux que l'esprit catholique aurait actuellement le plus grand intérêt à se laisser vivifier et tonifier par l'esprit critique de quelques schismatiques rentrés au préalable dans l'unité de l'Eglise.
A plus forte raison, doit-elle amener le clergé à tenir compte, quand il y a lieu, des modestes commentaires faits, à la porte du
temple, par les plus soumis et les plus respectueux de ses fidèles (1).
(1) Au cours du chapitre XI de ce livre, publié sous le pontificat de Léon XIII, nous avons formulé le souhait de voir se réaliser quelques réformes dans les rites vétustés de certaines des cérémonies du Vatican qui, parfois, ressemblent plus à de païennes apothéoses qu'à des solennités chrétiennes, et nous disions que d'heureuses modifications seraient sans doute apportées à ces usages romains le jour où un pontife de race anglo-saxonne ceindrait son front de la triple couronne de Docteur, de Prêtre et de Pasteur de l'Eglise Universelle; mais les réformes dont nous exprimions respectueusement le désir recevront peut-être un commencement d'exécution dans un avenir beaucoup plus prochain que nous n'osions l'espérer.
A l'heure même où nous commencions à corriger les épreuves de notre seconde édition, nous apprenions que le collège électoral le plus auguste qui soit sur la terre venait de faire monter le cardinal Sarto sur la 'chaire de saint Pierre. Les prévisions humaines faisaient augurer que le choix des illustrissimes électeurs se porterait, ou sur le cardinal Rampolla, prélat si éminent par son intelligence et son caractère ou sur telles ou telles autres hautes personnalités que l'on désignait d'avance et qui, toutes aussi, étaient infiniment dignes, par leur génie, leurs talents et leurs vertus, d'être élevées au rang suprême par le suffrage de leurs pairs ; mais, du calice sacré placé au centre du conclave, est sorti le nom moins attendu d'un ancien curé de campagne, d'un fils de paysan du Veneto que nul, parmi les ambassadeurs des grandes nations représentées à Rome, n'avait semblé proposer aux suffrages des cardinaux de la Sainte Eglise.
Pie X, malgré les différences de tempérament et d'origine qui le distinguent de Léon XIII, n'en continuera pas moins l'œuvre du grand pape qui a donné au monde catholique l'encyclique Rerwn novarum. Sans paraître autant préoccupé de spéculations sociales et de théories humanitaires, il sera en fait plus démocrate encore que son glorieux devancier. Il ne faut probablement pas attendre de ses directions tout ce qui pourrait, dans l'ordre de la doctrine, ressembler à des encouragements donnés à ceux qui désirent une sorte de quasi-évolution dans le dogme ; mais il est permis de croire que, dans un autre ordre d'idées, le nouvel Elu apportera des modifications pratiques qui ne seront pas sans signification et sans portée.
De tout ce que l'on sait du passé de l'ancien patriarche de Venise, des premières paroles échangées après son élévation entre lui et ses <( frères » les (Cardinaux, les archevêques et évêques, des intentions généreuses et libérales qui lui ont été immédiatement attribuées, on peut induire que quelques-unes des réformes espérées de bien des catholiques seront accomplies par Pie X et que, comme le disait Henri des Houx dans un très remarquable article du Matin, ce on aperçoit à Rome l'aurore d'un grand règne ».
Dès le lendemain de son élection on a prêté au nouveau pontife la résolution de supprimer une partie de la Cour papale et de licencier la garde noble ; de plus, on a, fort apprécié la défense qu'il fit d'ac-
clamer, par les vivats accoutumés, sa personne dans l'intérieur de la basilique de Saint-Pierre.
On dit aussi que l'évangélique pontife ne voit pas sans peine un protocole qui admet les fidèles à lui baiser les pieds alors que le Christ, dont il est le vicaire, a tenu à laver lui-même ceux de ses disrciples.
Longtemps, peut-être, l'esprit de routine des hommes maintiendra encore diverses coutumes dont la doctrine divine ne doit à aucun degré être rendue responsable et dont on ne saurait trop la dégager.
Si le Père commun des fidèles entreprend la tâche difficile d'abolir des usages dont l'anachronisme est le moindre des vices, de supprimer des abus criants, à la conservation desquels tant de personnalités influentes sont intéressées, il lui faudra lutter contre des puissances formidables d'orgueil, d'avarice et d'astuce ; il lui faudra combattre des résistances opiniâtres, des oppositions tenaces, que l'on essayera de justifier par les prétextes les plus habiles et les plus spécieux.
Le peuple chrétien, croyons-nous, comprendra facilement que le prestige de la papauté, la plus essentiellement spirituelle des souverainetés, n'est nullement lié à de vains simulacres, à l'apparat luxueux, à la pompe éclatante qui environnent habituellement les plus redoutables potentats de ce monde.
Nous verrions, quant à nous, sans ennui les camériers de cape et d'épée, par exemple, aller remiser leur cape et leur épée dans un musée historique, et la disparition de ces personnages, d'un caractère à la fois si théâtral et si archaïque, n'enlèverait rien, à nos yeux, de la majesté toute religieuse du représentant de N. S. J.-C. sur la terre.
Si tant de vieux errements persistaient encore longtemps ne finirait-on pas par trouver que la Curie romaine reste prisonnière plus de ses propres serviteurs et de quelques-uns de ses dignitaires importants que des soldats de la jeune Italie et des héritiers de l'envahisseur de 1870 ?
Il n'est pas irrespectueux de dire ces choses.
Au risque de contrister encore quelques nationalistes fougueux, nous ajouterons que la liberté de ces propos, qui choquera peut-être bien des « catholiques français », n'étonnerait aucunement nos coreligionnaires d'autres pays comme la Suisse, la Belgique, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Amérique.
La plupart des réformes dont nous voulons parler ne touchent d'ailleurs qu'à de futiles détails d'étiquette et tout au plus qu'à des procédés d'administration et de chancellerie. Nous les espérons, ces réformes, de la mâle énergie, de la hauteur de vues et de la pieuse simplicité de ce nouveau pape dont un de nos amis écrivait : <( Il semble bien que quelque chose de tout spécialement évangélique soit sorti vainqueur du conclave. En se choisissant pour chef, non pas un de ces cardinaux féodaux chez qui le titre de prince précède celui de prêtre, non pas même un de ces diplomates ecclésiastiques rompus aux raffinements et aux élégances de cours royales ou républicaines, mais un ancien curé de campagne, frère d'ouvriers et fils de paysan, l'Eglise a exalté, une fois de plus, les humbles et donné au monde moderne un grand exemple et une grande leçon. »
C'est bien là ce que l'on était en droit de penser au lendemain du grand événement qui couronna cette longue et solennelle semaine au cours de laquelle les yeux de tous, croyants et incroyants demeurèrent fixés sur la Ville Etemelle et où l'on vit bien que si l'Eglise peut toujours être un objet d'amour et de haine, elle ne risque pas de tomber, comme certains le disaient, dans l'oubli et l'indifférence des peuples.
Tous nous nous sommes sentis comme à un tournant des annales de l'humanité, mais c'est confiants et sans anxiété aucune que les catholiques se demandent ce que va écrire, sur la page encore blanche de l'histoire, le pontificat dont tous saluent avec joie et avec respect le glorieux avènement.
Les Catholiques et la Charité intellectuelle.
M. Brunetière est un de ceux qui ont caressé le rêve de jeter un large pont entre le catholicisme et le protestantisme orthodoxe, afin d'amener ce dernier au christianisme romain.
Nul n'a perdu le souvenir de la conférence qu'il donna, le 17 décembre 1901, dans le Victoria Hall de Genève, sur le rôle de Calvin. L'éminent critique nous offrit, en cette circonstance, le spectacle assez rare d'un catholique parlant avec déférence et respect de l'un des plus redoutables adversaires de sa religion. M. Brunetière se plut à reconnaître avec beaucoup de loyauté les hautes qualités du réformateur et sa parfaite bonne foi ; il poussa même un peu loin le désir d'être courtois envers cette grande mémoire et le souci de ne pas blesser ses auditeurs protestants. Il s'abstint, en effet, de faire la moindre allusion aux sanglants excès qui jettent une ombre si fâcheuse sur le caractère de l'auteur des Institutions. Il passa notamment sous silence sa conduite criminelle à l'égard de Michel Servet. Il apporta, d'autre part, une justification imprévue à la célèbre maxime : Opportet hereses esse, en insistant sur les services indirectement rendus par la Réforme au Catholicisme.
Nous avons loyalement dit, un peu plus haut, ce que nous pensons des horreurs de l'Inquisition qui ne sauraient être trop flétries. Mais, qu'on le sache bien, le fanatisme est loin d'être le
privilège exclusif d'un certain catholicisme étroit : toutes les religions ont compté, au nombre de leurs adeptes, des sectaires qui se sont déshonorés par les excès de leur violent prosélytisme.
Nul n'ignore les forfaits commis par certains protestants dans les pays où ils se sont trouvés les maîtres. Ceux que l'histoire a laissés à la charge des presbytériens et des calvinistes sont d'une absolue authenticité,
La théologie est certainement la première de toutes les sciences, mais, quand on songe aux épouvantables abus qui en ont été faits, on comprend la boutade prêtée à un évêque: « Dieu, que ta religion était belle, mais comme certains théologiens nous la gâtent ! »
Le nom de Michel Servet vient d'être prononcé. On sait que cet infortuné, qui avait la théologie trop militante, fut brûlé, en 1553, à Genève, comme hérésiarque, sur les instigations de Calvin qu'il était venu braver jusque dans sa propre ville, appelée déjà la Rome protestante. Les juges qui le condamnèrent n'avaient rien à envier des procédés cauteleux et cruels si justement reprochés aux inquisiteurs. Pour frapper leur victime, ils durent avoir recours aux plus misérables arguties de la scholastique. Ces fougueux partisans du libre examen firent donc monter sur le bûcher cet autre partisan du libre examen, parce qu'ils le trouvèrent coupable « d'avoir proféré blasphèmes grandement scandaleux contre la sainte et individuelle Trinité... »
L'héroïque martyr, en marchant à son supplice, s'écria : « 0 Jésus, fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ! » C'est vainement qu'on voulut le forcer à dire : (( fils éternel de Dieu ». Il résista et se refusa à rien changer à la formule de son invocation dernière.
C'est au milieu du xvf siècle, au cœur même de l'Europe, et quelques années avant la naissance de Montaigne, que de pareilles atrocités étaient impunément commises.
Pour dire toute la vérité, l'infortuné Michel Servet n'aurait peut-être pas été se faire prendre à Genève s'il n'avait dû quitter, en toute hâte, le Dauphiné, où le faisait rechercher le cardinal de Tournon qui le voulait faire mettre à mort « pour la conservation de l'honneur de Dieu et de son Eglise ». Trop longtemps on a cru avoir le droit et même le devoir de contraindr^e autrui par la force à partager ses propres données de métaphysique reli-
gieuse ; trop longtemps on n'a pas compris que les crimes commis au nom de la religion sont des crimes commis contre elle.
Il est vraiment singulier, le spectacle des haines que nourissent parfois, les uns contre les autres, les adeptes d'une même religion s'ils appartiennent à des communions différentes. Ce phénomène se produisait déjà du temps des premiers chrétiens. Il existait de cruelles animosités entre eux et les hérétiques et même entre les hérétiques des diverses sectes.
Un vers de la ThébaMe, de Racine, traduit fort exactement cette aversion d'une acuité toute particulière :
L'on ne hait jamais tant que lorsqu'on hait un frère.
C'est le même sentiment qui inspira au frère du dernier empereur schismatique de Constantinople la réponse qu'il fit aux avances du pape Nicolas V, conjurant les Grecs de revenir à l'unité : « Plutôt le turban que la tiare. »
Ce vœu impie ne fut, hélas ! que trop exaucé, puisque, quelque temps après, Mahomet II s'emparait de la ville de Constantin livrée au pillage et au massacre, entrait sur son cheval de guerre dans l'église même de Sainte-Sophie au milieu d'une mare de sang, et faisait flotter dans la seconde Rome l'étendard vert du Prophète.
On dit que le vainqueur farouche, au cours de sa promenade triomphale et sacrilège dans la basilique, laissa, sur l'nn des murs, l'empreinte de sa main rouge de sang, en signe barbare de prise de possession.
N'est-ce pas cette main, toujours rouge, toujours ensanglantée, qui tient sous le joug nos frères chrétiens de l'Orient ; n'estce pas l'abominable « sultan rouge » qui continue à donrfer l'investiture aux patriarches schismatiques inclinés sous le despotisme musulman ?
Cette odieuse domination s'appesantira sur Stamboul tant qu'à défaut d'une Europe chrétienne qui n'existe plus, les nations de l'Europe civilisée n'imposeront pas silence à leurs rivalités jalouses pour donner satisfaction enfin à la conscience du monde, tant qu'elles ne se décideront pas à renverser ce gouvernement de honte encore campé à leurs portes et qui aurait dû depuis longtemps déjà s'écrouler, miné qu'il est par un fleuve de sang et des flots de boue.
La prise de Constantinople, ce grand événement historique qui ferme le cycle du moyen âge, a donc eu surtout pour cause des haines de chrétiens contre des chrétiens, puisque c'est en haine du pape que les Grecs chassèrent les députés de l'Eglise de Rome venus pour leur offrir des secours contre les Turcs au nom de la République chrétienne.
Quelle haute leçon à méditer dans un temps où, si les villes ne sont plus assiégées par les barbares, les consciences et les esprits sont en proie à des luttes fratricides jusque dans le sanctuaire du temple qui les abrite tous.
L'Eglise et les Hommes de bonne volonté.
Mgr d'Hulst (l),par plus d'un point, se rapproche de M. Fonsegrive et de M. Brunetière. Il est un des ouvriers intellectuels qui ont le plus travaillé à l'édification du pont qui doit relier un jour
(1) C'est le docteur Marcel Rifaux, de Chalon-sur-Saône, qui nous a fait connaître, le premier, une partie de l'œuvre de Mgr d'Hulst ; voici ce qu'il nous disait du savant prélat dans la lettre où il nous engageait à lire ses Mélanges philosophiques :
(( A un certain âge on devrait refaire sa philosophite un peu oubliée, et par la même occasion vérifier les bases de sa croyance.
« Je reste confondu de l'insouciance que professent à cet égard tant d'esprits cependant si distingués. Les problèmes philosophiques et religieux sont, pour tout homme qui veut se donner la peine de réfléchir, d'une importance si foncière que je me demande avec perplexité comment on peut écarter de son esprit leur pénétrante obsession.
<( Les catholiques plus que tous autres devraient avec une attention jalouse suivre les progrès incessants de la philosophie et se mettre au courant de toutes les acquisitions nouvelles faites dans le domaine de la pensée.
« Ne nous le dissimulons pas, nos convictions religieuses sont suspectes à bon nombre d'intelligences ; et aux yeux de certains penseurs et non des moindres, nous sommes presque des parias intellectuels ! !
<( Si nous voulons ramener à nous tant d'intelligences hésitantes ou même tout simplement conserver nos positions, il est de toute urgence que parmi les catholiques se révèlent des compétences indis-
entre elles deux régions hostiles et trop isolées jusqu'ici l'une de l'autre : le pays de la science et celui de la foi.
Philosophe et exégète, autant sinon plus que le directeur de la Quinzaine et celui de la Revue des Deux-Mondes, il contribua puissamment à élargir et à renouveler le champ des études bibliques et à faire aborder de front par la foi les objections de l'ordre scientifique.
Malgré le calme impassible et aussi la sincère ardeur de sa foi, il admettait qu'on pût ne pas croire. Théologien consommé, il savait mieux que personne les motifs invincibles de crédibilité sur lesquels reposent nos mystères et les intimes harmonies existant entre la nature de l'homme et la religion divine. Il savait que l'Eglise seule interprète suffisamment tout ce que notre vie a de mystérieux et d'apparemment contradictoire ; il savait que
cutées. capables de traiter d'égal à égal tous ces délicats problèmes qui passionnent la conscience humaine.
<( Ce n'est qu'à ce prix que les tenants d'opinion contraire nous prendront s.\\ sérieux. Il est Ij-anjchement .regrettable qu'ij soit presque de bon ton dans certains milieux catholiques de traiter par le dédain toutes les grandes intelligences qui s'éloignent de nos conceptions. Tels de nos adeptes, qui possèdent un bagage philosophique et scientifique à peine suffisant pour faire un bachelier, se permettent de toiser de leur regard hautain et de terrasser de leurs affirmations tranchantes telle personnalité philosophique dont toutes les minutes de lexistence ont peut-être été vécues à la poursuite désintéressée et parfois douloureuse de la vérité.
(( C'est qu'en effet, dans ce domaine, la vérité ne s'impose pas avec éclat, et que les preuves de nos croyances n'étant point d'ordre mathématique sont sujettes à discussion et par conséquent à interprétation. Il est donc non seulement maladroit, mais encore souverainement injuste bien souvent de taxer de mauvaise foi toutes les œuvres dont les conclusions ne légitiment pas les nôtres.
(( Du reste toutes ces idées que je vous exprime ont été admirablement senties et mises en relief par bon nombre de philosophes catholiques contemporains. Et parmi tous ces derniers, je ne saurais vous recommander avec trop d'insistance l'œuvre philosophique du regretté Mgr d'Hulst. Dans ses Mélanges philosophiques et dans ses Conférences de Xotre-Dame, mises en volumes et annotées, vous trouverez une mine féconde et peut-être ne pourriez-vous mieux employer certaines soirées d'hiver qu'en travaillant à l'exploiter.
(( Nul plus que d'Hulst n'eut le souci de la probité intellectuelle, nul plus que lui n'aborda ces délicats problèmes avec autant de compétence.
« Loin d'atténuer la valeur des objections de nos adversaires, il s'efforce au contraire d'en mesurer toute la profondeur et d'en préciser toute la force et là oîi il ne trouve pas de solution, il n'esca-
nos dogmes, qui ne s'expliquent pas, expliquent tout, qui ne se comprennent pas, font cependant tout comprendre. xMais il concevait aussi les angoisses résultant de ce duel perpétuel entre la foi et la raison, duel où la foi ne demeure pas toujours victorieuse.
Il connaissait d'excellents esprits qu'éloignaient de notre sainte religion l' irrationalisme apparent de certains de ses mystères et la rigueur pleine d'épouvante avec laquelle sont généralement entendus quelques-uns de ses dogmes. Ce n'est pas lui qui comprenait de façon étroite et mesquine la maxime : « Hors de l'Eglise pas de .salut ». Il savait que beaucoup appartiennent à l'âme de l'Eglise, qui n'ont jamais participé à ses sacrements. Bien pénétré de cette croyance essentielle que Jésus-Christ était mort pour tous les hommes, il n'avait pas exclu du bén-éfice de
mote pas misérablement et déloyalement la vérité. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'écrire dans ses notes (année 1871, p. 372) :
(( On nous trouvera peut-être imprudent d'avouer ainsi ce que » la thèse du libre arbitre contient de difficuUés profondes ; mais » 710US estimons que c'est mal servir une bonne cau.se que de dissin muler des difficultés trop réelles. »
« Si l'on poursuit ses études philosophiques dans cet esprit, si, fidèle disciple de d'Hulst, on n'essaye pas de se dissimuler les difficultés on peut bien être par instant comme angoissé par l'incertitude de sa conscience intellectuelle, mais, en fin de compte, la foi qui vous anime finit par y puiser une force insoupçonnée et d'autant plus forte qu'elle est réfléchie et vivante.
c( Mettez-vous donc à l'œuvre, ne vous laissez pas arrêter par les difficultés inhérentes à tout début, familiarisez-vous avec la langue un peu spéciale de la philosophie moderne et ne vous effrayez pas outre mesure de tout ce qui pourrait vous sembler ingrat dans les théories de l'immanence, du criticisme moderne et du monisme évolutionniste.
(( Je viens de lire un livre d'un universitaire catholique, livre absolument remarquable : VAction, de M. Blondel. J'avoue que la lecture en est aride, mais l'auteur vous tient en haleine jusqu'au bout par la profondeur de sa pensée et la subtilité de son argumentation logique et serrée. Son ouvrage est en somme une apologétiau-^ de nos croyances mais une apologétique tellement nouvelle et substantielle, que bien des professeurs d'apologétique ad usimi fidelium n'auront pu s'en assimiler la moelle, ceci soit dit sans l'ombre de malice.
« Je m'aperçois que je me laisse entraîner outre mesure, mais ces
sujets me sont tant à cœur que vous comprendrez et excuserez la
longueur de ma prose.
«'Votre tout dévoué,
(( Doct. Marcel Rifaux. »
la rédemption des milliards de créatures que la Providence fait naître dans tous les temps et dans tous les lieux.
Pour nous, en effet, le salut éternel d'une âme ne saurait se réduire à une question de géographie ou d'ethnographie. Et nous sommes bien convaincu que si nous étions né au centre de l'Afrique par exemple, ou au milieu de populations musulmanes, il nous aurait suffi, pour être sauvé, de suivre la loi naturelle.
M, 'l'abbé Brugerette, dans une des si remarquables études qu'il donne à la collection Science et religion, tout en protestant contre la théorie de l'indifférence en matière religieuse, cite ce jugement de Gondal : (( On peut donc, en toute conscience et tout honneur, être catholique à Rome, protestant à Berlin, orthodoxe à Moscou, musulman à la Mecque, brahmaniste à Calcutta et bouddhiste à Yeddo. »
C'est la déclaration que Voltaire, moins bien intentionné sans doute que l'auteur de la Religion, met dans la bouche de Zaïre :
Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance ; J'eusse été, près du Gange, esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.
{Zaïre, acte I, scène I.)
Dans un article paru à la Revue Idéaliste, le 15 novembre dernier, oii il constate que (( la vieille religion de nos pères n'est plus guère, pour beaucoup d'entre nous, qu'un sentimentahsme, une religiosité vague », et oii il se plaint de ce qu'elle commence, le plus souvent, par traiter la science en ennemie dès qu'elle veut secouer cette torpeur mystique, alors cependant que « douter de la science c'est douter de la raison, la foi elle-même n'ayant d'autre fondement que la raison », M. Olivier Billaz cite les lignes suivantes extraites du livre consacré au P. Gratry, par le P. Chauvin, de l'Oratoire :
(( L'âme de l'Eglise c'est l'assemblée de tous les hommes unis entre eux et avec Dieu. On fait partie de cette âme de l'Eglise, on est dans la religion absolue à une seule condition : la justice. Tous les justes sont en Dieu, et Dieu est en eux et vit en eux. Cette assemblée est universelle, éternelle, de tous les temps et dans tous les lieux. Plusieurs sont dans l'Eglise visible, qui ne sont pas dans l'âme de l'Eglise. Plusieurs sont hors de l'Eglise
visible, qui font partie de cette âme de l'Eglise. Voilà évidemment la religion, la religion manifestement pure et dégagée de toute erreur. Voilà la nécessaire et infaillible religion. Tel est l'enseignement de l'Eglise catholique. »
S'il est des incroyants plus vertueux, plus charitables, plus sages que des croyants, n'ont-ils pas un mérite plus éminent encore, puisqu'ils font le bien d'une façon tout à fait désintéressée, sans préoccupation aucune des sanctions de l'au-delà, sans le souci des peines ou des récompenses éternelles ! Aussi, appartenant à un si haut degré à cette Eglise invisible, qui renferme, ici-bas dans son sein, les hommes de <( foi » et surtout les hommes de « bonne foi », occuperont-ils sans doute, quand les jours de l'Eglise triomphante auront lui à jamais, les premières places dans les demeures du Père céleste.
Mgr d'Hulst ne se croyait pas obligé de supposer des mobiles bas ou intéressés à certaines désertions religieuses. Il ne prêtait pas des calculs grossiers à tous ceux qui s'éloignent du christianisme.
On le vit bien, lorsqu'il publia, au lendemain de la mort de Renan, des ,pages si pleines de charité vraiment sacerdotale sur l'auteur de la Vie de Jésus. Pour lui, Renan a pu être de bonne foi ; il a pu sortir de l'Eglise parce que les preuves de la divinité du Christ ne lui sont plus apparues certaines. Il va même jusqu'à émettre cette hypothèse que Renan fût peut-être resté croyant si, à l'époque où il quitta le séminaire, la science de l'exégèse avait fait les progrès qu'elle a depuis accomplis. L'abbé Félix Klein qui est l'une des forces et l'une des gloires de l'apologétique actuelle, ne professe pas sur ces divers points des opinions différentes.
C'est donc bien à tort que l'on accuse généralement ceux qui n'admettent pas les dogmes de l'Eglise de n'en être écartés que par la sévérité de sa morale. L'incroyance peut être déterminée par d'autres motifs. Une telle accusation est d'ailleurs fort dangereuse car elle peut être, à chaque instant, retournée contre nous, sans plus de raison, il est vrai. Les convictions religieuses de nombre de croyants les empêchent-elles d'être trop souvent des libertins ?
N'est-il pas vrai que tel ou tel catholique sincère se conduit parfois comme s'il ne l'était pas, que tel ou tel fidèle qui ne man-
querait pas la messe, n'observe pas toujours les règles de la morale chrétienne ? Combien d'âmes religieuses et sentimentales sont d'ailleurs plus exposées que certains esprits froids et sans idéal à certaines tentations ?
Mais il ne faudrait pas non plus que nos adversaires tirassent de ces faits des conclusions injustes. Tout en blâmant ces inconséquences et sans vouloir aucunement les justifier, on peut, à la réflexion, se rendre compte qu'elles ne sauraient faire sérieusement brèche dans nos croyances.
En effet, il est naturel, il est humain que des divers préceptes imposés par une même foi nous observions plus facilement les uns que les autres. Il n'est pas absolument illogique que le même homme, qui peut très facilement se retenir de blasphémer, de tuer, de voler et qui obéira ainsi ponctuellement aux deuxième, cinquième et septième commandements du Décalogue, se laisse aller à transgresser le neuvième, idéale mais parfois bien fragile barrière entre notre conscience et le plus fougueusement impérieux de nos désirs.
L'œuvre de chair ne désireras Qu'en mariage seulement.
dit le terrible neuvième commandement de Dieu, alors que le sixième et assez bénin commandement de l'Eglise dit seulement :
Vendredi chair ne mangeras Ni le samedi mêmement.
C'est qu'il y a chair et chair, comme il y a fagots et fagots. C'est pourquoi il serait puéril et injuste de retourner contre la religion elle-même l'argument tiré de la faiblesse du fidèle qui, rigoureux observateur du maigre le vendredi, n'est pas toujours pour cela en état de mériter des prix de vertu. Nul d'entre nous n'ignore que la religion catholique ne nous oblige pas seulement par des formules théoriques et que nous avons à remplir autre chose que des prescriptions rituelles.
Que de milieux, hélas ! dans lesquels le sens chrétien est absolument aboli et où, cependant, on considère comme de ton distingué et de bonne compagnie d'aller à la messe le dimanche. Il est même des « saisons » où « il est bien porté » que les femmes aillent aux vêpres ou au sermon d'un prédicateur à la mode. Il
est des cérémonies, par exemple celles de la fin du carême ou de la semaine sainte, pour lesquelles des feuilles, dont la rédaction n'a rien de pieux, indiquent de sobres, mais élégantes toilettes de circonstance. Il y a eu, paraît-il, des chapeaux « vendredi-saint » exquis d'élégance et tout empreints de religiosité. Façades subsistantes d'un édifice écroulé, gestes vainement conservés d'un christianisme désappris !
Notre-Seigneur disait : « Non, quiconque me dit : Seigneur, Seigneur, n'entrera pas pour cela dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux. »
Il disait aussi : (( Vous payez la dîme de la menthe, de l'anis et du cumin et vous négligez la bonté, la justice et la droiture. »
Il adressait surtout cette recommandation à ses disciples : « Aimez-vous les uns les autres. »
Enfin il faisait, qu'ils le voulussent ou non, de tous les miséricordieux et de tous les justes de la t-erre, des disciples et des fidèles de sa foi, par cette parole éternelle : « Paix aux hommes de bonne volonté. »
Le Christianisme social et les Conservateurs.
Quel est oelui d'entre nous qui médite suffisamment le grand précepte rapporté en ces termes par l'évangéliste Mathieu :
« 36. Maître, quel est le grand commandement dans la loi ? — 37. Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit. — 38. C'est là le plus grand et le premier commandement. — 39. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain, comme toi-même. — 40. En ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes. » (Ch. XXII) (1).
Le christianisme ne devrait-il pas pénétrer notre vie intime et notre vie sociale, les individus et les institutions ? Ne comportet-il pas, pour ses adeptes surtout, le respect de la justice, le souci de la vérité, la recherche du bien du plus grand nombre ?
Nos précédentes déclarations empreintes à la fois d'un sincère sentiment religieux et d'aspirations tout à fait libérales nous feront peut-être prendre par quelques-uns pour une sorte d'anarchiste pieux (2). Ce serait bien à tort.
(1) Ce même précepte est rapporté, de façon presque identique, par saint Marc, chap. XII, versets 28, 29, 30, 31, et par saint Luc, chap. X, versets 25, 26, 27, 28.
(2) Sans aller jusqu'à déplorer qu'un œuf à la coque ne coûte pas plus cher à un millionnaire qu'à un modeste employé, sans être inconsolable de ce qu'on ne puisse faire payer que dix centimes un
L'auteur de ce livre n'est pas ]e moins du monde révolutionnaire. Il pense, toutefois, comme cette démocratie sacerdotale dans le cœur de laquelle retentit, plus douloureusement peutêtre que jamais, le miscreor swper turbam du Sermon sur la montagne et comme l'immortel auteur de l'encyclique De conditione opificum, qu'au nom de la charité chrétienne nous devons, plus que tous autres, faire pour les déshérités ce que certains de nos adversaires réclament au nom de la solidarité humaine. Nous disons, dans la .seule prière que le divin maître nous ait laissée, panem nosti'um quotidkmum dki nobis hodie. Ce notre pain n'indique-t-il pas que tous nous avons droit à l'existence ? Sans nous insurger violemment contre le triste ordre social nous pensons donc, nous aussi, que ce n'est point parce que le Christ a dit : <( Il y aura toujours des pauvres parmi vous » que nous ne devons
petit pain de deux sous aux privilégiés de la fortune, n'est-il pas permis de trouver que tout n'est pas parfait dans l'ordre ou le désordre économique qui régit la société actuelle et faut-il désespérer de pouvoir, un jour, inscrire, sur le frontispice de l'édifice social, le mot : Eurythmie ?
Détachons quelques lignes d'un article de la Justice sociale, du 22 novembre 1902, dans lequel l'abbé Naudet résume, avec sa netteté habituelle, quelques-uns des griefs que nous formulons plus haut contre un certain nomljre de conservateurs catholiques :
(( Au point de vue économique et social, qii'avons-nous fait ?
(( Une grève éclate quelque part, quel député catholique part aussitôt pour l'étudier, et, s'il y a lieu, pour la soutenir ? Lis-^z nos journaux, écoutez nos conversations : les grévistes sont des rebelles, les patrons sont bien à plaindre d'avoir affaire avec de tels ouvriers.
<( De notables et justes réformes ont amélioré depuis vingt ans le sort de la classe ouvrière. Quelle a été notre attitude ?
(( Ou indifférente ou hostile.
(( Et ceux qui faisaient campagne dans le sens des revendications populaires étaient classés parmi les socialistes, et il n'y avait pas assez de malédictions pour écraser, pas assez de pierres pour lapider les démocrates chrétiens.
({ Ni les évêques, ni les prêtres, ni les catholiques en corps n'ont élevé la voix lorsqu'il s'est agi de soutenir le peuple ; j'en excepte le petit groupe de catholiques sociaux et celui des démocrates chrétiens.
(( Il s'agissait des intérêts de l'agriculture, du minimum de salaire, de la limitation des heures de travail, des retraites ouvrières, d'assurance contre les accidents, de l'hygiène à l'usine ou à l'atelier, de la protection de la femme et de l'enfant, de la lutte contre la tuberculose et d'autres causes aussi justes et aussi populaires : nous restions ou nous paraissions indifférents. »
pas rechercher tous les moyens d'éteindre ou du moins d'atténuer, dans la mesure du possible, le paupérisme.
Comment d'autre part de pas déplorer que l'on ait tout fait, d'un certain côté, pour rendre aux miséreux la résignation moins facile, en leur enlevant la croyamce à des compensations futures ? Certes, il est criminel et fou d'avoir interrompu, pour parler le langage d'Henri Heine et de Jaurès, la vieille chanson qui a si longtemps bercé la douleur humaine. Mais puisqu'on a ôté le ciel aux misérables, il faudra peut-être bien se résoudre à leur donner la terre.
Ces incroyants, tout en gardant pour eux leurs doutes amers et leurs décevantes négations, devraient envier le doux oreiller de nos espoirs consolateurs et, tout au moins, ne voir que des théories salutaires ou des chimères charmantes dans la théodicée catholique, ainsi que dans la certitude que nous avons de nos destinées éternedies et des justes revanches d'outre-tombe. Quant aux pouvoirs publics, comment ne comprennent-ils pas partout la nécessité sociale de la religion ? Ils ne pourront jamais la remplacer avec avantage par des augmentations de police ou de gendarmerie. Aussi longtemps, dit M. Emile Olivier, que la vie lui criera douleur, l'homme cherchera quelqu'un qui lui réponde consolation. L'éloquent et noble écrivain, si souvent poète dans sa prose, ajoute : <( Obligés de gagner le pain quotidien à la sueur de notre front, nous marchons presque tous la tête baissée sur un sillon quelconque ; pour la joie de nos yeux, pour le rafraîchissement de nos âmes, ne voilez pas les hauteurs, ne voilez pas les sommets sur lesquels on ne sème ni ne moissonne, mais sur lesquels descend plus vite et se repose plus longtemps la lumière d'en haut. »
Tuer tout idéal religieux dans l'âme des foules est donc faire œuvre dangereuse autant qu'inhumaine.
En tout cas, la résignation chrétienne si désirable soit-elle ne doit pas nous empêcher de travailler au redressement possible des injustices engendrées par la nature des choses ou par la malice et l'indifférence des hommes. A moins qu'en haine du christianisme, on essaye de convertir les foules au bouddhisme et qu'on leur promette l'amélioration de leur sort dans des vies ultérieures, au fur et à mesure de leurs futures réincarnations.
En effet, d'après la doctrine de Bouddha, l'âme, épurée par des existences antérieures et devenue pour ainsi dire parfaite, est élevée au-dessus de tous les maux, à l'abri des renaissances ultérieures et des transmigrations. Il s'est trouvé des néo-bouddhistes, en ces dernières années, qui nous ont proposé, à la place du paradis chrétien, les félicités du nirvana. Reste à savoir si les foules miséreuses voudront se payer de cette monnaie hypothétique et chimérique, aux lieux et place des consolations religieuses et des résignations en somme si rationnelles de nos pères que les révoltés modernes, sans compensation aucune encore, leur ont fait rejeter.
Bien que nous n'ayons pas eu grand loisir pour étudier les multiples doctrines du socialisme, et sans être d'ailleurs un disciple de Karl Marx, de Liebknecht ou de Proudhon, n'est-il pas permis de penser, sans tomber pour cela dams une absurde sentimentalité, que le monde du travail a droit à de sérieuses améliorations de son sort et que le prolétariat, tel qu'il est constitué, n'est pas la forme définitive de l'organisation du travail et surtout de la distribution de ses produits ?
Si Ton eût dit aux hommes les plus sages de l'antiquité que l'esclavage disparaîtrait un jour et que, par conséquent, cette vieille forme de la propriété viendrait à être abolie, ils auraient eu peine à le croire, car ils ne se figuraient sans doute pas que le monde pût être organisé autrement ; Sénèque en aurait souri. Or, l'esclavage et le servage ont vécu ; les âges futurs nous réservent sans doute d'autres transformations sociales encore.
Ce serait un odieux contre-sens moral que les catholiques fussent, plus que d'autres, réfractaires à ces espérances et à cet idéal. Nous croyons avec M. Paul Lapeyre que l'Eghse doit non seulement séduire les intelligences d'élite par le prestige de la science unie aux grandes vérités philosophiques, mais qu'elle doit aussi s'attacher les classes pauvres et laborieuses par l'immense supériorité des bienfaits sociaux. Mais que de gens que l'on appelle catholiques et qui ne sont que d'âpres conservateurs ! Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé pour lequel ils marquent un certain respect qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens, leurs personnes et leurs vies. L'amie de l'Eglise et l'esprit du Christ sont depuis longtemps morts en eux.
Nous ne saurions nous élever trqp vivement contre l'attitude de ces hommes qui rendent odieuse aux yeux du peuple la religion qu'ils professent ostensiblement et du bout des lèvres. Il n'est pas dans l'ordre politique, administratif, social, une initiative généreuse, une mesure libérale, qu'ils n'aient tournée en ridicule, quand elle était inévitable, ou dont ils ne se soient montrés les adversaires résolus, quand elle avait chance d'être combattue avec succès. Ils ont accepté, avec une ostensible mauvaise humeur, toutes les lois qui ont eu pour but la protection des travailleurs.
C'est ainsi, par exemple, qu'ils ont accueilli avec moquerie jusqu'aux règlements qui obligent aujourd'hui les patrons à disposer des sièges dans leurs locaux, afin que les femmes qui y sont employées pussent s'asseoir aux heures de répit laissées par le public. Des patrons de grands magasins trouvaient bon, en effet, que des femmes restassent debout du matin au soir ; ils avaient la cruauté de leur défendre expressément de s'asseoir, même lorsqu'elles n'étaient pas occupées par les soins de la vente. Ces pauvres abeilles qui font du miel pour les autres, toujours allant et venant, donnaient ainsi, à la grande satisfaction de leurs patrons, un aspect plus vivant et plus animé à leur ruche travailleuse.
Ce sont les mêmes gens qui, transformés en moralistes imprévus, craignent toujours que la journée de travail des autres soit trop courte, sous le prétexte charitable que l€$ ouvriers, hors de l'atelier ou de l'usine, pourraient faire un mauvais emploi de leurs heures de repos.
Nous avons parlé plus haut du peu d'empressement -de ces conservateurs à accepter les réformes militaires ; nous pourrions en dire autant et plus pour les réformes de l'ordre financier ; trop archéophiles, ils accepteraient facilement que l'humanité restât pétrifiée dans les formes mortes et inertes du passé.
On l'a bien vu, lorsqu'il a été question de la mise en harmonie de notre justice militaire avec les principes du droit moderne, ou lorsqu'il s'est s'agi de modifier notre traditionnelle loi de finance, en vue de faire cesser cette vieille et criante injustice qui consiste à laisser retomber le poids des impôts sur les épaules des plus faibles.
A cet égard, comme à bien d'autres, l'attitude de nos députés
à étiquette catholique nous a souvent stupéfié. Que n'ont-ils tous l'inépuisable bonté et la largeur de vues de cet évangélique abbé Lemire si apprécié, même de ses adversaires ; que n'ont-ils la sereine philosophie pratique de l'abbé Gayraud, dont de récents événements ont mis encore en lumière et la modération et l'énergie !
Même attitude rétrograde chez eux, quand il s'agit d'envisager avec un peu d'humanité la répression d'un certain nombre de délits. C'est ainsi que non seulement ils n'apprécient point suffisamment cette loi de miséricorde à laquelle un grand jurisconsulte catholique doublé d'un parlementaire éminent a donné son nom, mais qu'ils combattirent naguère, pour la plupart, la proposition de M. le sénateur Bérenger. Et cependant, avec quel respect ne devrait-on pas saluer ces dispositions généreuses qui ont fait passer un souffle d'humanité dans notre code pénal trop imprégné de la rigueur excessive du droit romain ?
C'est en dérision également qu'ils tournent certains jugements de M. Magnaud, le président du tribunal civil de Château- Thierry qui, échappant à un certain servilisme jurisprudentiel, a pensé que la jurisprudence ne doit pas rester perpétuellement un art d'imitation, et qui a rendu certaines décisions devant lesquelles tous les hommes de cœur auraient dû s'incliner.
N'y a-t-il pas enfin quelques réformes à introduire dans une législation qui autorise à poursuivre, comme malfaiteurs, de pauvres diables coupables de n'avoir ni feu ni lieu, qui prohibe, au mépris de la loi divine et du droit naturel, les actes de « mendicité » et qui fait ainsi du dénûment et de la pauvreté des délits passibles de condamnations correctionnelles ? Parmi les gens que la justice des hommes condamne, combien se trouvent à tort traités en -coupables qui ne sont que des malheureux ou des malades. De crainte d'être mal compris pour ne pas savoir assez bien nous expliquer, nous ne dirons pas dans quelle mesure nous trouvons parfois du courage, de la logique et de la grandeur dans l'âme de certains révoltés.
Enfin, les conservateurs qui se prétendent catholiques ne devraient-ils pas être des premiers à réclamer l'abolition de la peine de mort, la suppression de cet odieux article 12, tache rouge qui ensanglante et déshonore encore notre Code pénal ?
La société, qui n'a peut-être pas le droit de punir, maïs qui a certainement le droit de se défendre, pourrait, sans péril aucun, renoncer à élever, sous un ciel qu'elle remplit d'un Dieu de clémence, l'épouvantail d'ailleurs inutile de ses échafauds. La peine de mort n'est-elle pas encore plus antichrétienne qu'antiphilosophique ?
Aussi, comme l'on comprend la mauvaise humeur avec laquelle furent accueillis par les conservateurs français les enseignements si logiques et si humains de Léon XIII ; comme l'on comprend la sourde et hypocrite opposition qui fut faite à une politique religieuse que seconde et que sert avec tant d'inflexibilité et d'énergie le cardinal Rampolla, aborrhé de nos réactionnaires !
De vieilles et respectables douairières, pour lesquelles les ordres de feu le comte de Chambord étaient vénérés plus que mandements d'archevêque ou bulles du Saint-Siège, se montrèrent fort irrévérencieuses quand nous arrivèrent de Rome, il y a dix ans, ces fameuses directions enjoignant aux catholiques de France, dans l'intérêt supérieur de la religion, d'accepter le régime politique que leur pays s'était librement donné.
On vit bien, en cette circonstance, à quoi les sentiments d'un certain parti politico-religieux servent de parade et de façade, quand certains gentilshommes dans leurs châteaux, quand les habitants d'aristocratiques demeures se donnèrent le mot d'ordre chevaleresque de ne plus alimenter de leurs libéralités relatives le denier de Saint-Pierre. Pour se venger du (( républicanisme » du pape, on ne parlait rien moins, dans certains salons du noble faubourg, que de le mettre au « régime du pain sec ».
Faut-il s'étonner maintenant qu'avec un iDareil état d'esprit, les conservateurs aient essuyé toutes les défaites sur le terrain politique et social ?
Quand on songe que, de 1871 à 1875, ils étaient les maîtres de tous les postes de l'Etat, depuis celui de président de la République jusqu'à celui de garde champêtre, que l'armée toujours zélée des fonctionnaires de tout grade était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pas qu'ils aient été coupables pour s'être fait expulser jusqu'au dernier du pouvoir que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ?
N'est-C€ pas un des leurs, l'ancien préfet du Rhône, le <( proconsul » Ducros, qui faisait placarder sur les murs de sa satrapie des arrêtés prescrivant d'enlever le^s corps pour lesquels il devait être fait des funérailles civiles, à l'heure où les balayeurs nettoient la voirie de ses immondices !
Un des leurs encore, ce procureur général qui faisait poursuivre un journaliste coupable d'avoir écrit que le cheval du maréchal (( avait le regard intelligent ».
Les conservateurs attentèrent ainsi à toutes les libertés. La liberté de la presse, que le premier Casimir-Périer appelait sous Louis-Philippe (( le palladium de toutes nos autres libertés », fut leur première victime. Ils ne surent pas comprendre, en dépit de la fréquence d'une comparaison dont le sens aurait dû cependant finir par se graver en eux, que la presse, comme la lance d'Achille, peut guérir elle-même les blessures qu'elle fait.
Et ces fautes étaient commises à l'heure où le duc de Broglie et le duc Decazes qui avaient été de grands libéraux, étaient au pouvoir.
Que pouvait faire, en telle occurrence, le brave soldat que les hasards heureux de la bataille de Magenta et l'indulgence débonnaire de Napoléon III avaient fait maréchal et duc, et que les circonstances extraordinaires du moment venaient de hisser brusquement au rang suprême ?
Parti du premier principe social de la morale chrétienne, nous voici, par un vagabondage logique d'esprit, arrivé à des phénomènes tout à fait contemporains. Et nous ne saurions plus heureusement conclure de l'efficacité de la justice sociale, même à un point de vue purement humain, qu'en soulignant l'impuissance politique et la ruine morale des classes aristocratiques ou bourgeoises qui l'ont violée ou simplement méconnue (1).
(1) Nous avons, au cours de ce chapitre et ailleurs, cité les noms de plusieurs prêtres éminents connus pour leurs opinions franchement et chrétiennement démocratiques. Il nous paraît juste de rendre également hommage ici à M. l'abbé Garnier que son zèle apostolique et ses œuvres tout évangéliques ont rendu si populaire dans le monde des travailleurs français, particulièrement dans les quartiers ouvriers de la capitale. Nous voulons rendre aussi un pareil hommage au savant abbé Sifflet, un des prêtres les plus éminents du diocèse de Lyon qui a développé maintes fois et avec maîtrise certaines des idées qui nous sont chères.
Réparons ici une erreur commise quelques pages plus haut et que nous signale un obligeant correspondant au moment même où Qotre sixième mille est mis sous les presses de notre excellent éditeur.
Voilà ce que nous écrit (19 septembre 1903) un savant universitaire qui occupe avec distinction une chaire dans un des ressorts académiques du midi :
(( maintenant permettez-moi, bien cher Monsieur, quelques
critiques de détail
Vous êtes tombé dans l'erreur générale en faisant dire et prédire à J.-C. que nous aurons toujours des pauvres parmi nous ; comme tant d'autres vous traduisez habetis comme s'il y avait habebitis. Vous prenez le <( présent » pour le « futur ». Reportez-vous d'ailleurs au texte latin des trois évangélistes St Mathieu XVI, 11; St Marc XIV 7 ; St Jean XII, 8 (enim semper pauperes habetis vobiscum... semper enim pauperes habetis vobiscum... — pauperes enim semper habetis vobiscum...). Le Christ a donc dit : <( Vous avez toujours des pauvres parmi vous » et non « vous aurez toujours ». Paul Lapeyre a publié une fort judicieuse étude à ce sujet dans VObservateur français... »
La Loi du l^"" juillet 1901 et les « Dreyfusards »
Lors des incidents tumultueux que souleva, au mois de juillet dernier, l'exécution des décrets Combes, le Comité catholique jjour la Défense du Droit ne pouvait rester indifférent (1).
Il publia l'appel suivant :
Paris, 21 juillet.
Le Comité catholique pour la Défense du Droit, fidèle aux principes de 1789, dont il n'a cessé de réclamer l'application loyale, soit qu'il s'agît d'un juif illégalement et injustement condamné pour le crime d'un autre, soit qu'il s'agît de pères de famille empêchés, comme au temps de la révocation de l'édit de Nantes,
(1) Voici la liste des membres composant le Comité catholique pour la Défense du Droit :
Bureau (Paul), professeur à l'Institut catholique de Paris ; Carpentier ; Chaîne (Léon), avoué au tribunal civil de Lyon ; Dupré La Tour, avocat à Paris ; Féray Bugeaud d'Isly, officier en retraite ; Grosjean (abbé) ; Hervé de Kérohant ; Jorrand, ingénieur ; Leroy- Dupré, trésorier du Comité, Paris, 5 bis, rue du Cirque ; Lourmel (baron de), ancien officier de cavalerie ; Martinet (abbé) ; A. -P. Maumus (dominicain) ; Pichot (abbé) ; Pinta (Camille), avocat à Paris ; Quincampoix, publiciste, secrétaire du Comité, 6, rue de Bagneux ; Saint-René Taillandier ; Viollet (Edouard), avocat à Paris ; Viollet (Paul), membre de l'Institut, président du Comité, Paris, rue Cujas, 5.
de donner à leurs enfants l'éducation de leur choix, soit, enfin, qu'il s'agît de religieux privés de droits que garantit à tous les Français la Déclaration des Droits de VHomme et du Citoyen, statut fondamental de la société moderne, renouvelle aujourd'hui ses protestations antérieures et dénonce, comme contraire aux principes les plus certains de la justice et de l'équité, la fermeture d'établissements catholiques auxquels plus de cent mille Français ont confié leurs enfants.
Aux termes des déclarations expresses de M. Waldeck-Rousseau, ces établissements ne sont pas visés par la loi nouvelle. Si l'on prétend que l'auteur même de la loi en a méconnu, à la face du pays, le sens vrai, si l'on veut que ce sens ait été trouvé, après coup, par le Conseil d'Etat (avis du 23 janvier 1902), on devra alors reconnaître que ces établissements ont été mis dans l'impossibilité de se conformer à la loi, les délais pour demander l'autorisation étant expirés (15 janvier 1902), lorsque apparut l'interprétation nouvelle (23 janvier).
Le Comité (1) convie tous les citoyens sincèrement libéraux à user du droit de pétition que leur confère la Constitution.
(1) Nous croyons pouvoir placer au-dessous de cet appel que fit alors entendre notre Comité, la lettre inspirée par les mêmes sentiments qu'il adressa, plus tard, à Jaurès.
Le Temps daté du 20 avril publiait la icommunication suivante :
Le Comité catholique pour la Défense du Droit, qui fut fondé, au cours de l'affaire Dreyfus, par quelques catholiques partisans de la revision, et ayant à leur tête M. Paul Viollet, membre de l'Institut, adresse à M. Jean Jaurès la lettre suivante :
Paris, le 17 avril 1903.
Monsieur le député,
Vous avez mis votre admirable éloquence au service d'une juste cause, celle de cet officier juif innocent, réhabilité dans l'opinion de tous ceux qui ont étudié l'affaire, réhabilité par le plus haut tribunal français et malgré tout condamné.
Vous avez combattu vaillamment pour le droit
Le comité catholique pour la défense du Droit qui, dans la iiiesare de ses forces, a défendu la même cause et qui souhaite ardemn)ent une réparation judiciaire, vous adresse ses félicitations.
Mais le droit. Monsieur le député, est un et indivisible. Permetteznous de vous dire ici que vous méconnaissez cruellement, vous et vos amis, ce principe qui est ahsolu, ce principe qui est notre sauvegarde à tous.
Tous les Français ont le droit primordial et souverain de servir Dieu comme bon leur semble, de se réunir pour vivre en commun,
Il engage les intéressés à se pourvoir devant les tribunaux compétents après examen attentif de chaque situation.
Pour le Comité :
Léon Chaîne,