UN ACTE DE COURAGE
La vérité n'est pas toujours bonne à dire, et ce n'est pas sans danger qu'on veut la montrer dans sa splendide nudité à ceux qui s'efforcent de la voiler pour la réussite de leurs petites ou grandes ambitions.
M. Léon Chaîne a eu trop délibérément le souci d'être sincère et d'une absolue bonne foi pour ne pas être suspect à tous ceux qui n'attendent guère que de l'équivoque la réussite de leurs plans.
Et bien qu'il débute par une très nette profession de foi en se déclarant « entièrement soumis aux directions' de la sainte Eglise », et qu'il termine son ouvrage par une ardente et généreuse défense des congrégations, il a peu de chance de rencontrer la sjTiipathie parmi ceux qu'avec raison il considère comme les principaux auteurs de la persécution dont il souffre, lui et'tous les catholiques.
Au surplus, je pense, il ne conserve plus aucune illusion à ce sujet et ce doit lui être une suffisante consolation de constater que tous les esprits indépendants ont accueilli son livre comme un acte de courage.
Sans doute, ce livre a suscité bien des controverses, toutes les idées qu'il contient n'ont pas été acceptées par les uns ou par les autres sans de vives critiques, mais de l'ensemble de tous les commentaires qu'il a fait naître se dégage une indéniable sympathie pour le catholique qui n'a pas craint de libérer sa pensée et son âme des compromissions et des erreurs que des habiles, plutôt que des convaincus, entretiennent à plaisir.
L'idée générale qui se dégage du livre, celle à laquelle toutes les autres font pour anisi dire cortège, comme pour mieux la mettre en relief, est que les catholiques — plus conservateurs que catholiques — en mêlant la religion à toutes nos bagarres politiques, économiques et sociales, ont créé autour d'elle une ambiance d'antipathies se traduisant, pour les uns, en une sceptique indifférence, pour les autres, en une hostilité non déguisée.
Trop souvent, en ce journal, nous avons eu l'occasion d'émettre la même pensée pour contredire en cela M. Léon Chaine. Et nous estimons que des catholiques sincères comme lui ne le répéteront jamais assez. Ils courent peut-être le risque d'indisposer à leur égaixi quelques-uns de ceux qui font profession de se mettre à leur tète pour mieux masquer leurs secrets désirs, mais ils risquent aussi de faire tomber les préventions et les malentendus qui séparent d'eux bien des esprits indépendants.
Dans les circonstances critiques qu'ils traversant, ceci les consolera aisément de cela.
Analyser le livre, chapitre par chapitre, nous entraînerait hors du cadre qui nous est dévolu. Bien des théories de l'auteur sont loin d'avoir notre complète approbation, et son désir, peut-être légitime, d'exphquer son attitude dans la trop retentissante affaire Dreyfus, l'incline un peu trop à des jugements prématurés.
Nous sommes de ceux qui pensent que cette affaire a fait trop de mal à la France pour qu'il ne soit pas de l'intérêt de tous de laisser à l'histoire le soin de porter sur elle un jugement définitif.
Du livre de M. Chaine nous ne voulons retenir que les sages conseils qu'il donne à ses coreligionnaires.
« Par les portes de nos lycées, écrit-il, sortent bien des indifférents et des sceptiques, entend-on dire ; par celles de certains de nos collèges religieux, sortent de dangereux sectaires et parfois aussi de terribles controversistes. »
Cet avertissement sera-t-il entendu ? II faut l'espérer sans pourtant trop y croire, les luttes journalières de la politique nous apportant trop souvent les preuves de l'inanité de ces sortes de conseils.
Aussi nous n'hésitons pas, avec lui, à remémorer aux catholiques ces paroles de Lacordaire : (( Oui, catholiques, entendez-le « bien : si vous voulez la liberté pour vous, il vous la faut vouloir « pour tous les hommes et sous tous les cieux. Si vous ne la
« demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais : donce nez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où « vous êtes esclaves. »
S'il est un pays où ces paroles aient l>esoin d'être méditées, c'est bien la Bretagne où trop de catholiques sont conservateurs avant d'être catholiques et à qui la religion sert plutôt d'instrument que d'idéal.
Qu'ils prennent garde, Monsieur Chaîne, comme vous le dites si bien, (( que le peuple ne bafoue l'idéal et ne brise l'instru- <( ment ».
Maurice Reynes.
Le Flambeau (Marseille), 1" décembre 1903.
LES CATHOLIQUEiS FRANÇAIS ET LEURS DIFFICULTES
Nous avons parcouru ces jours derniers un ouvrage remarquable publié sous ce titre par M. Léon Chaîne.
Ce livre s'adresse exclusivement aux catholiques ; nous ne savons quel accueil ces derniers lui réserveront car il renferme quelques vérités que certainement beaucoup d'entre eux ne trouveront pas à leur goût ; quant à nous qui n'avons pas les mêmes raisons de suspecter la logique de ce fervent catholique, nous avons lu son livre impartialement, avec un certain plaisir et ne le regrettons nullement, ce livre contenant un enseignement précieux non seulement pour nous, Israélites français, mais aussi pour les catholiques.
M. Léon Chaîne, nous l'avons déjà dit, est un fervent catholique, mais s'il est profondément religieux, il est de même profondément libéral ; il déplore les égarements des catholiques, qui, dans une circonstance exceptionnelle, emportés par la passion politique, oubliant les nobles principes de religion et d'humanité, s'illustrèrent (?) par une conduite injuste et intolérante ; c'était le moment ou jamais, pour eux, dans cette période troublante de y affaire, de mettre en harmonie les préceptes de Charité, de Justice et de Fraternité chrétiennes avec leurs actes en embras-
sant une bonne cause et en la défendant : ils auraient mis ainsi en pratique ces trois mots, pleins de devoirs, qu'on aurait dû graver sur le frontispice de l'Eglise et qui semblent en être bannis: Liberté, Egalité, Fraternité.
Mais ils préférèrent suivre des politiciens qui surent exploiter avec un art consommé la passion 'politique du jour en faveur d'un régime dont ils tentaient inutilement le rétablissement.
Il ne faut pas l'oublier, V affaire Dreyfus, au fond, ne fut qu'un tremplin habilement disposé, un épisode d'une autre affaire plus sérieuse, plus grave, une sorte de voile jeté sur une vaste conspiration organisée par le parti réactionnaire et monarchique.
Quel rôle joua l'Eglise dans cette comédie ? — Nous sommes persuadés que l'Eglise n'a pas été mêlée directement dans cette affaire ; mais elle laissa faire ses fidèles qui, encouragés par son silence, se crurent autorisés à crier : A bas les juifs !
Le Petit Marseillais, 2 décembre 1903.
Ce livre d'une saisissante originalité, écrit dans un esprit d'indépendance qui surprendra bien des gens, est avant tout une œuvre de haute et ardente sincérité. La plupart des problèmes qui sollicitent l'opinion y sont abordés et traités d'une façon aussi ingénieuse que courtoise. L'auteur comprend à merveille le droit qu'on a de ne pas penser comme lui et s'il ne convainc pas toujours son lecteur, il conquiert sa sympathie par son indéniable franchise et son rare libéralisme.
Le Patriote (Angers), 5 décembre 1903.