NEO-CATHOLICISME
Il vient de paraître en France un livre bien curieux, qui ne peut manquer d'exciter l'ire des catholiques orthodoxes et ultramontains, c'est-à-dire les maîtres de notre pauvre pays. Ce livre s'appelle: les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, par M. Léon Chaine. Cet auteur est de ceux qui ont adhéré au Comité catholique pour la défense du Droit, comité dont les membres se recommandent de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; c'est dire que ce mouvement néo-catholique n'en est qu'à ses débuts, ayant à lutter contre la puissance formidable de l'Eglise romaine, et l'on conçoit cette résistance quand on examine de près les idées de M. Chaine, un des représentants les plus instruits, les plus éloquents et aussi les plus
hardis de cette nouvelle école. Il se dit « catholique convaincu et pratiquant, soumis absolument au magistère infaillible de l'Eglise ». La Vérité, organe ultramontain, l'a appelé « grâce à Dieu, un catholique d'une espèce assez rare ».
M. Chaîne traite dans son ouvrage de multiples questions. Nous ne pouvons guère qu'en donner un aperçu rapide. Parlant du militarisme, il s'élève contre la politique de l'Eglise qui a toujours encouragé les guerres, tout en se prévalant de principes de bonté et de fraternité :
(( Après ces hécatombes humaines, dit-il, après ces boucheries sanglantes, on souillé, on déshonore les cathédrales catholiques en chantant sous leurs voûtes augustes de barbares Te Deum pour remercier nous ne savons quel cruel Dieu des armées, dont la conception stupéfiante ne devrait pas pouvoir entrer dans une cervelle chrétienne. »
Voilà qui est très vrai. Au point de vue de la fraternité des peuples, le rôle de l'Eglise a été aussi négatif qu'au point de vue de la fraternité des hommes. Faut-il s'en étonner quand on lit dans les livres du catholique ultramontain Joseph de Maistre : « La terre entière continuellement imbibée de sang n'est qu'un autel immense où tout ce qui est doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à la mort de la mort » ?
M. Chaîne fait à ce propos cette juste réflexion :
« Ceux qui récitent la belle prière que nous a enseignée le Christ : 'Notre Père qui êtes aux deux, ne devraient-ils pas s'apercevoir enfin que la paternité de Dieu implique nécessairement la fraternité des hommes ? Les chrétiens devraient donc avoir plus que les autres la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme. »
Mais M. Chaîne prêche dans le désert, nous le savons. Il n'est guère suivi. Les! nationalistes français, les partisans de la revanche et de l'extension du territoire français au prix de flots de sang, se recrutent parmi les catholiques. Notre auteur accuse des préjugés d'un ordre purement littéraire de répandre ces idées fratricides ; il dit qu'il existe des livres où pullulent les rompar:îisons faciles et les rapprochements ordinaires entre le prêtre et le soldat, la croix et l'épée. Et il traite ces livres, farcis de lieux communs odieux, de « médiocre littérature ». Il
oublie seulement que c'est la Bible qui en tout premier lieu abonde en descriptions et en paroles atroces, en appels à l'extermination de tribus les unes par les autres, et tout cela au nom d'un Dieu d'amour ! M. Chaîne fait-il allusion à la littérature biblique, où le catholicisme puise toutes ses idées et dont il considère le ùexte comme intangible ? Nous ne saurions répondre. Mais nous ne pouvons omettre à ce sujet de faire remarquer le peu de i^espect que M. Chaine professe pour la Bible, et il se dit sous ce rapport en très bonne compagnie :
« Il est souverainement imjprudent, écrit-il, de considérer comme inspiré le contenu tout entier des saintes écritures. Une école à la tête de laquelle se trouvait en France Mgr d'Hulst et dont actuellement Mgr Le Camus, évêque de la Rochelle, est un des plus savants représentants, admet d'une façon très limitative V inspiration de la Bible. »
Cela sent le roussi à plein nez. Qu'en pense le Bien pablic ? Si M. Chaine combat l'antidreyfusisme et par surcroît le militarisme, il est fort logique : il repousse aussi les théories nationalistes. Et ce qui est piquant, c'est que dans les pages fort dures qu'il écrit contre elles, il allègue que les patriotes catholiques de France ne jouent qu'une vaste comédie. Il fait à ce sujet un aveu qui intéresse beaucoup la Belgique où la même comédie du patriotisme se joue et où, derrière la défensie des intérêts matériels, se cache la défense des intérêts spirituels de l'Eglise romaine :
« Pourquoi ne pas le reconnaître sincèrement, dit-il : le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plu» à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité. Le plus Anglais des Anglais ou le plus Américain des Américains, s'il est catholique, est attaché à sa foi religieuse par des liens plus intimes, plus puissants encore que ceux qui l'enchaînent, si doux soient-ils, à son pays natal. »
Nous savions cela depuis longtemps.
Il aurait pu écrire aussi : (( Le plus Belge des Belges s'il est catholique... » Mais nous pensons également en cette occurrence, que c'est faire injure à beaucoup de catholiques sincères en les confondant avec les ultramontains. C'est surtout de l'ultramontanisme que M. Chaine a pu dire cette parole : « Le catholicisme est une internationale sublime. » Mais sa sublimité
consiste principalement à étancher la soif de domination théo cratique.
Dans un autre chapitre, l'auteur s'apitoie sur les attaques indignes dont les catholiques accablent les juifs et en cela il se montre encore très courageux. Mais en constatant que le monde catholique leur reproche d'exercer aux dépens de l'intégrité nationale leurs merveilleuses forces de solidarité et de cohésion, l'auteur ne semble pas s'apercevoir que ce monde cathoHque se met en contradiction avec lui-même, puisque M. Chaîne reconnaît que ses coreligionnaires sont prêts à subordonner l'intérêt de leur patrie à celui de leur religion ! Ils ne feraient donc pas autrement que les juifs !
Membre du Comité catholique iwur la défense du Droit, M. Chaîne ne pouvait faire autre chose que de glorifier la grande Révolution. Aussi ne s'en fait-il pas faute. Il formule même à ce propos cette pensée très exacte :
« Les horreurs de la Révolution durèrent quelques mois ; celles de la monarchie se prolongèrent iiendant des siècles. Nous sommes encore terrorisés par le souvenir des unes, alors que la France a perdu la mémoire des autres. »
Nous voudrions encore suivre cet écrivain original dans ce qu'il dit des doctrines de l'Eglise, dont il regrette l'immobilisme: « Qui dit immuable, écrit-il, ne veut pas dire immobile »
Nous voudrions aussi nous étendre davantage sur le réquisitoire que prononce M. Chaîne contre la dévotion donnant donnant qui, par exemple, fait dégénérer le culte de saint Antoine de Padoue en un (( honteux marchandage ». Il traite de (( paganisme grossier » ces entreprises qui « procurent, paraît-il, à des œuvres très intéressantes de grosses sommes d'argent ». Quant à nous, ces œuvres ne nous semblent nullement intéressantes, parce qu'elles s'appuient sur de sottes superstitions — le culte de saint Antoine de Padoue en est un joli spécimen ! — mais il n'en faut pas moins rendre hommage à ce catholique convaincu, sincère, d'une foi inébranlable, et qui fait en termes si élevés le procès de l'ultramontanisme et de tous ses sous-produits.
Fl.
National-Zeitiing Bâle, 14 mars 1903.
Einen interessanten Einblick in die Gemtitsverfassuiig dieser Leute gibt uns ein vor einigen Wochen erschienenes Buch von Léon Cliaine, Advokat am Lyoner Zivilgericht : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles (Paris , Verlag von A. Storclv et C'^ rue de Condé, 16). Der Verfasser hat vor etwa einem Jahre einen in der Justice sociale abgedriickten Brief an einen franzôsischen Biscliof gerichtet, worin die Aufmerksamkeit dièses hohen Klerikere auf die verscliiedenen Fehler gelenkt wûrde, die des Autors Ansicht nach die Fûlirer der Kirche in der letzten Zeit begingen, namentlich in der Dreyfus-Affaire, wo die militanten Katholiken samt und sonders auf der Seite der Generalstabspartei slanden. Das gleiche Tiiema liât nun Chaine ausfiihrlich in dem zitierten Bûche behandelt.
Der Verfasser ist ein aufrichtigei' Katholik, der in seinen Aeusserungen uber dogmatische Dinge àngstlich zu vermeiden sucht, was ihm als Ketzerei gedeutet werden kônnte (er verteidigt u. a. die pâpsliche Unfehlbarkeit), aber er spricht sich dennoch mit einer anerkennenswerten Unbefangenheit iiber gewisse Zustànde in seiner Kirche wie auch iiber andere Dinge und namentlich ûber einzelne hervorragende Franzosen, die im Lager der Gegner stehen, aus. Er gehôrt zu den aufgeklarten Katholiken, die die weltlichen Machtansprûche der Papstkirche verwerfen ; sein Buch. ist ein Plaidoyer gegen den politischen Katholizismus und fiir die Kongregationen, und zwar vom Standpunkte der Freiheit aus und unter Betonung ihrer segensreichen Wirksamkeit. Intéressant ist, dass er als Entlastungszeugen fiir die Orden auch Wilhelm II aufruft. Den Léser spricht vor zugsweise der Idealismus des Verf assers an, sein Bemiihen, den Verfechtern von abweichenden politischen Gesinnungen gerecht zu werden, und sein heiliger Eifer, der Katholiken zu iiberzeugen, dass sie irregefûhrt worden sind. Aber trotzdem bezweifeln wir, dass er sich von seinem Mahnruf einen Erfolg verspricht. Es liegt vielmehr ûber dem Bûche eine gewisse Résignation, die dem Bewusstsein entsprimgen ist, dass die Dinge ihren Lauf nehmen, weil sie zur Enscheidung reif sind.
Was den Leiiten vom Schlage Chaînes l3€ini heutigen Stand der Dinge besonders fehlt, das sind angesehene Fiihrer, die, Kraft eines in verdienstvoller Arbeit er\voii>enen Ansehens und mit der Berufung aiif ihre unzweideutig republikanische Vergangenlieit, den ins Rollen geratenen Stein wieder aufhalten oder wenigstens die Gefalir, dass er auf seinem Wege ailes niederreissen werde, niildem kônnten.
La Gazette des Etrangers (Genève), 15 mars 1903.
Ce n'est point sortir du domaine pacifique auquel nous venons de consacrer la première partie de cette chronique que de parler du beau livre que M. Léon Chaîne vient de faire paraître chez l'éditeur A. Storck, et qui a un si large retentissement dans tous les pays, auprès des gens amoureux de la justice, du droit et de la paix sociale. Ce livre, dont les éditions vont en se multipliant, est intitulé : les Catholiques français et leurs diffficidtés actuelles, et il est profondément regrettable qu'il n'ait pas paru quelques années plus tôt, car il aurait modifié les idées de beaucoup de catholiques qui se sont déclarés « antidreyfusards » et ont ainsi fait preuve d'attristantes défaillances de conscience et d'intellect. Ce livre, en elïet, est écrit non point par un rédacteur de la Lanterne, qui, tout en défendant la cause du capitaine .d'artillerie français, injustement condamné, pousse à la suppression de toute religion dans un langage à rendre jaloux les Selle, les Cadenat et autres députés au Palais-Bourbon, qui ont érigé en vSystème l'injure, l'insulte, la grossièreté et la voyoucratie. Non, M. Chaîne est un catholique convaincu, et si tous ses coreligionnaires français avaient pensé comme lui lors de l'affaire Dreyfus, ils auraient évité à leur pays une crise terrible, dont certaines phases sont loin.d'être à l'honneur du peuple qui a fait la grande révolution de 1789.
M. Chaine s'est rangé parmi les amis de la justice, de la vraie justice, de la justice égale pour tous et non de celle que pratiquait hier Gustave Humbert et que pratique aujourd'hui M. Vallé, dont
la bienveillance pour les escrocs de l'avenue de la Grande Armée est une cause de grand étonnement.
M. Chaîne a dit une chose si profondément vraie dans la préface de son livre que nous ne .pouvons résister au besoin de la citer :
(( Il est des doctrines de haine, des fléaux intellectuels, des préjugés ridicules ou dégradants, des superstitions, des pusillanimités qui végètent en parasites et en ennemis à V ombre de Vidée religieuse, et à la disparition, à V arrachement desquels la vérité catholique est au plus haut point intéressée. »
Bref, M. Léon Chaîne est un arracheur de mauvaises herbes ; et l'influence de son travail se fera d'autant plus sentir parmi les antidreyfusards qui écoutent la prose d'un Drumont ou d'un Rochefort que ce vaillant arracheur est un catholique sincère et non un protestant, un Israélite ou un libre-penseur.
Jacques Helvète.
La Meuse (Liège), 1"" avril 1903.