‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 67 sur 121 · LES JUIFS DEFENDUS PAR UN CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LES JUIFS DEFENDUS PAR UN CATHOLIQUE

Il vient de paraître un livre très audacieux, dû à un catholique pratiquant, M. Léon Chaîne : les Catholiques et leurs difficultés actuelles (chez Storck, à Paris).

Il s'y élève énergiquement contre la politique militariste et nationaliste des fils fidèles de l'Eglise ; il blâme les dévotions nouvelles qui n'ont d'autre but que de battre monnaie ; il va même jusqu'à exalter les bienfaits de la grande Révolution française et à reconnaître, avec toute une jeune école catholique, à la tête de laquelle se trouvait Mgr d'Hulst, que l'inspiration de la Bible n'est que partiellement divine. Toutes ces pages valent d'être lues. Nous ne nous occuperons ici que des opinions de M. Chaîne au sujet de la question juive, qui le montre aussi en opposition formelle avec ses coreligionnaires. Il proteste contre le cri odieux : « A bas les juifs ! » lancé par beaucoup de catho-

liques français. 11 expose le grand préjudice porté à la religion par l'antisémitisme du clergé. Il traite cette haine de « doctrine de superstition ». Il s'efforce de réfuter les reproches qui sont adressés aux juifs, surtout au point de vue de la prépondérance financière qui leur est attribuée. Et il admet également, à la suite des nombreux auteurs qui ont combattu la politique sectaire de l'Eglise, que si les israélites font preuve d'aptitudes particulières dans le commerce de l'argent, c'est que pendant des siècles il leur fut interdit de posséder de la terre. Nous lisons dans l'ouvrage cette pensée très juste : « Ils sont ce que nos aïeux intolérants les ont faits. »

Nous admirons une telle franchise. M. Chaîne n'ignore pas que cette intolérance se poursuit, sous l'égide de M. Drumont et de toute la presse cléricale. Et le libéralisme ne cessera de protester contre cette œuvre de haine. Quand il rencontre sur sa route quelques rares hommes de bonne foi comme M. Chaîne, il les salue respecteusement et, quoiqu'ils appartiennent à un culte qui incarne l'esprit de persécution, il ne demande pas mieux que de leur tendre la main pour faire la guerre au fanatisme.

Cependant, M. Chaîne défend l'Eglise qui n'a, dit-il, jamais prononcé une parole contre la race juive. Nous n'avons fait aucune recherche à oe sujet. Mais si l'Eglise n'a prononcé aucune parole contre les juifs, à coup sûr n'a-t-elle jamais prononcé la moindre parole pour les protéger contre des traitements infâmes, pour les arracher à la mort quand des souverains catholiques menaçaient leur vie. Il aurait peut-être suffi à la papauté de lever la main — comme un imper ator romanus qui, dans un cirque, faisait grâce à une victime — ■ pour que bien des créatures humaines eussent été épargnées. Jamais la papauté n'a fait ce geste de clémence et n'a prononcé un mot d'amour. Elle a fermé les yeux sur les exactions et les massacres. A Rome, oîi elle fut toutepuissante avant 1870, elle pnrqua les israélites en un ghetto infect que des chaînes clôturaient la nuit comme un antre de bandits ou un asile de pestiférés. Il était défendu aux juifs de causer avec des chrétiens, à peine de prison et d'amende. Il a fallu le triomphe de l'indépendance italienne pour mettre un terme à ce régime honteux ! Etait-ce ainsi que le Souverain- Pontife eût protégé ces malheureux qui, de génération en gêné-

ration, sont encore toujours rendus responsables du supplice du Christ, (( fils d'une juive et juif lui-même », comme le rappelle très à propos l'auteur de ce livre ? De plus, les innomljrables curés et vicaires qui exercent les fonctions sacerdotales en pays catholiques ont-ils jamais reçu comme instruction de réfréner les passions populaires que l'Eglise a déchaînées contre les juifs ? Bien loin de là, les chaires de vérité ne retentissent à leur égard que de paroles haineuses et nous venons de lire que M. Chaine reproche au clergé d'accorder son crédit aux plus blâmaîiles imputations. Bien loin de là, la presse cléricale tout entière suit l'exemple de M. Drumont et fait une campagne violente ou sourde, selon les tempéraments, contre la race d'Israël. En Belgique, tout juif qui demande la naturalisation est systématiquement écarté par la belle majorité qui nous gouverne 1

N'est-ce pas un opprobre pour une nation qui se prétend civilisée ? Et combien de temps durera encore ce régime de sauvage fanatisme ?

Félicitons M. Chaine d'avoir poussé un cri d'alarme, tout catholique qu'il est. Sa protestation en revêtira d'autant plus d'autorité. Mais nous craignons fort qu'il ne prêche dans le désert, tant la haine des juifs est chevillée dans l'âme cléricale.

Gustave Abel.

La Flandre Libérale, de Gand, du 3 avril reproduisait m extenso cet article.

Le Matin (Anvers), 5 avril 1903.

Au surplus, la science poursuit sa route sans se laisser

arrêter par la théologie. Bon nombre de catholiques éclairés déjà, comme M. Léon Chaine, reconnaissent que la Bible, ce livre en tout cas vénérable, reflète en l>eaucoup de ses parties une œuvre purement humaine. Pourquoi les théologiens à chaque découverte scientifique paraissent-ils inquiets et défendent-ils unguibiis et rostro ce qu'ils appellent la révélation ? Tous ceux qui croient en Dieu, tous ceux qui ont l'esprit religieux ne garderaient-ils pas leur foi même si la Bible était l'œuvre exclusive des hommes et si

les hypothèses de Darwin sur l'origine de l'honime se confirmaient ? Ne se trouverait-il pas alors d'excellents théologiens pour démontrer que le plan du Créateur n'en est pas moins admirable ?

Il n'y aura de confusion que pour ceux qui, non sans péril, veulent absolument faire dépendre de certains symboles ou de certains mythes le sort de la religion, celui de la divinité même.

Jean Mathieu.

Le Bien Public (Gand), 6 avril 1903.

Page 1