‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 85 sur 121 · LA REFORME CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA REFORME CATHOLIQUE

M. S. Peyron, dont le Chrétien Français a publié dernièrement la lettre de démission, est aujourd'hui à Marseille, rédacteur à La Journée, le journal de M. Flaissières. Il a reçu d'un de ses confrères — prêtre authentique — la curieuse lettre qui suit, et que nous publions parce qu'elle révèle le progrès que la réforme fait dans le clergé catholique :

A Monsieur S. Peyron, défroqué,

Toulouse, le 19 mars 1904.

« Monsieur,

« J'ai admiré, Monsieur, avec quel art — dirai-je satanique ? vous avez su, en un petit nombre de pages, faire tenir un tableau si complet de la vie sacerdotale. Votre analyse, combien que tendancieuse, est presque inattaquable ; elle témoigne d'une

pénétration peu commune ; et pour moi, qui suis l'indulgence même, j'y cherche vainement quelque chose à reprendre.

« Or, quel va être le sort, j'entends le sort éternel, des prêtres qui, comme vous. Monsieur

{Suit une étude sur la situation des prêtres qui quittent V Eglise.)

({ L'Eglise n'y va pas par quatre chemins : à ses yeux, vous êtes un misérable, un criminel, digne de toutes les réprobations et de toutes les haines. L'Eglise admet, à la rigueur, la bonne foi chez un schismatique, chez un protestant, chez un Caraïbe, chez un anthropophage, — la bonne foi qui seule importe pour salut. Elle ne l'admet pas chez un prêtre défroqué. Les théolo> giens ont donné de cette opinion une preuve sans réplique. Le prêtre a été éclairé de la pleine lumière, il a connui toute la vérité : s'il nie la lumière, c'est, de toute évidence, qu'il s'aveugle volontairement ; s'il rejette la vérité, c'est que son cœur s'est attaché au mensonge.

(( Quelques-uns, je le sais, ont protesté contre une telle intransigeance. M. Léon Chaîne a osé écrire d'un apostat comme vous, dans ses Catholiques français et leurs Difficultés actuelles : « Du jour où il n'a plus eu la foi, il n'a fait qu'accomplir son devoir en abondonnant la carrière ecclésiastique. » M. Léon Chaîne n'est point seul à penser ainsi ; je pourrais citer des prêtres aux yeux de qui vous n'avez point cessé d'être un honnête homme, aux yeux de qui, par conséquent, vous n'êtes point voué inévitablement à l'enfer.Au sun^lus, M. Arnaud lui-même, si je lui demandais son avis, hésiterait peut-être à être trop affimiatif. Il me répondrait sans doute par le distinguo habituel, qu'un prêtre qui a perdu la foi peut dès lors être sincère et honnête en s'en allant, mais qu'il n'a pu perdre la foi que par sa faute.

(( Tenons-nous-en à cette proposition. Monsieur, et, sans disputer sur les mots, tirons-en la leçon qui s'en dégage. Tout infidèle peut être sauvé, d'après l'enseignement catholique, s'il cherche de son mieux la lumière et s'il accomplit ce qu'il' esitime le devoir. Mais ce bon Apache, ce délicieux Peau-Rouge, ce cannibale au cœur pur, exigez-vous, pour Tintroniser dans la Jérusalem céleste, qu'il ne commette dans sa vie aucune faute, qu'il

garde immaculée juqu'au tombeau sa robe non-baptismale ? Pas le moins du monde. Comme vous inventez pour lui des moyens de suppléer à l'indispensable Baptême, de même découvrez-vous à son intention des succédanés de la Pénitence. Et pour les prêtres défroqués, qui ont eu tort, je le concède, de perdre la foi-mais qui l'ont perdue, il n'en existerait point !

(( Oui, elle existe encore. L'Eglise n'est point finie, comme quelques-uns semblent le croire. Ou plutôt c'est une des formes transitoires de l'Eglise qui s'effondre. Le siècle qui commence verra des transfonnations inouïes, que déjà certains signes annoncent. Nous avons appris de l'histoire que l'hérétique d'aujourd'hui est l'orthodoxe de demain. Il a fallu plus de deux cents ans à Galilée pour imposer aux Congrégations romaines le mouvement diurne ; de nos jours, les idées vont vite ; dans vingt ans, M. Loisy n'aura plus de contradicteurs. Peu à peu une Eglise surgit qui professe sur Jésus et sur Dieu la doctrine que vous avez si éloquemment revendiquée. Une Eglise surgit, large, tolérante, humaine, respectueuse de la science, amie de la liberté, soucieuse de la justice, une Eglise donit on pourra faire partie sans répudier la raison ni l'honneur. A celle-là nous appartenons, mes amis et moi, quoique prêtres ; nous la préparons de toutes nos énergies ; et c'est en son nom, au nom de l'universelle et pacifique religion de l'avenir, que je vous serre cordialement la main.

« L'abbé Truffait. »

Le Chrétien Français, même numéro du 7 mai 1904 :

L'ECOLE DE LYON

Au moment où l'affaire Dreyfus divisait la France entière, il s'était formé un groupement catholique dreyfusard, sous le nom de Comité catholique pour la Défense du Droit. Fait extraordinaire, car l'on sait que Fantidreyfusisme était alors un article de foi pour tous les catholiques. Le c?ntre principal de l'acîîon

catholique dreyfusarde était Lyon, où ce comité comptait parmi ses membres non seulement des laïques, comme M. Chaîne, l'auteur des Catholiques et leurs difficultés actuelles, mais encore les abbés Brugerette, Sifflet et enfin l'abbé de Saint-Poli, dont nous allons parler : ce fut ce que l'on a nommé, depuis, Y^cole de Lyon.

Le principe, le credo du Comité, était le libre examen politique, par lequel il affirmait et défendait l'innocence de l'officier juif.

Comme le dreyfusisme laïque, des protestants et des librespenseurs, il dénonçait le péril causé par le militarisme, l'antisémitisme et le nationalisme. Le 31 mai 1900, il adressa à l'épiscopat une lettre exprimant ses craintes, ses protestations, sur la forme anormale et surtout la superstition de certaines pratiques de piété, comme celles de saint Antoine de Padoue et de saint Expédit, contre l'abus des troncs et la corruption du culte des saints, etc. Appel qui ne fut guère compris, comme du reste le livre de M. Chaîne.

C'est ce que l'abbé de Saint-Poli rappelle longuement dans un ouvrage qui vient de paraître : V Affaire Dreyfus et la Mentalité catholique en France, œuvre courageuse et sincère, pleine d'intérêt, de recherches, d'enseignements, d'aperçus nouveaux, notamment sa distinction entre le catholicisme et le cléricalisme, dont il déplore l'esprit étroit et sectaire.

Charles Jost.

[Ce numéro du 7 mai donne en feuilleton la suite du chapitre XI des « Catholiques français », dont la première partie avait pam dans le numéro précédent.)

Le Voltaire (Paris), 11 mai 1904.

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