‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 86 sur 121 · LES IDEES DE M. LEON CHAINE · texte numérisé non relu

LES IDEES DE M. LEON CHAINE

M. Léon Chaîne est un catholique qui se déclare inébranlablement attaché à l'Eglise et qui va à la messe aussi souvent qu'il

peut. Mais cela ne l'empêche pas d'avoir écrit un livre dont il a été beaucoup parlé et dont nous allons reparler encore — à l'occasion de son <( septième mille » — livre dans lequel l'écrivain lyonnais ne se gêne pas pour expliquer aux catholiques français qu'ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes des « difficultés )) au milieu desquelles ils se débattent aujourd'hui...

A vrai dire, ce livre n'est que la paraphrase — mais la paraphrase très documentée et très éloquente — du premier écrit par lequel M. Léon Chaîne s'est fait connaître, de cette émouvante lettre qu'il adressa, le 27 novembre 1901, à un archevêque.

« Si les catholiques — • écrivait alors M. Léon Chaîne — souffrent dans notre pays, n'est-ce pas un peu parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ? »

Et un peu plus loin :

(( Ne confondons pas la religion qui doit être de tous les temps et de tous les pays, avec des choses qui ne peuvent demeurer et qui passent ; ne la solidarisons pas notamment avec... »

Une telle lettre servant de préface au livre en question, vous devinez ce que doit être ce livre... Quelques titres de chapitres suffiront, d'ailleurs, à vous donner encore une idée des préoccupations de l'auteur : Du mihtarisme — Le nationalisme — L'Antisémitisme — L'éducation historique des cathohques — De certaines dévotions nouvelles — La timidité intellectuelle de certains catholiques — Le Christianisme social et les conservateurs, etc., etc.

Mais comment vous fournir un échantillon de tant de chapitres ?... Notre embarras est grand... C'est l'embarras du choix... Essayons cependant de choisir :

11 s'agit, tout d'abord, des histoires à dormir debout qui font cortège à l'affaire Dreyfus et qui ont été si facilement acceptées par la clientèle catholique... M. Léon Chaîne se demande, à ce propos, s'il n'y a pas de réformes à introduire dans les méthodes d'éducation et d'enseignement :

« Des hommes d'une certaine culture intellectuelle, écrit-il, n'ont évidemment pas accepté certaines choses dites pour les foules. Ces hommes, cependant »

Ouvrons le volume sur un autre chapitre... M. Chaîne s'indigne de certaines dévotions ridicules :

« Arrière donc ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis ! Arrière »

A citer encore ces quelques lignes sur les études bibliques...

(( On peut être catholique sans rejeter, pour cela, les données certaines d'une science »

Enfin, à propos du (( libre examen politique » des catholiques, M. Léon Chaîne déclare être de ceux qui tout en donnant leur adhésion sans réserve aux choses de la foi, gardent une jalouse indépendance en toute matière où l'autorité de l'Eglise n'intervient point. C'est dire qu'il condamne les catholiques <( affamés d'autorité, assoiffés d'obéissance... »

« Cet amour exagéré de l'autorité entretient chez trop de catholiques les préjugés militaristes et le sens monarchique. Nous sommes, en effet, réfractaires, pour la plupart, au régime républicain, alors que ni le nom, ni la chose ne devraient nous effrayer puisque, pendant longtemps, l'Eglise fut désignée sous le nom de République chrétienne et que le catholicisme, avec son chef élu, n'est au fond qu'une république »

A notre grand regret, il faut nous en tenir là...

Mais ces quelques citations suffisent, nous l'espérons, pour donner à nos lecteurs une suffisante idée de l'œuvre de M. Chaîne.

Œuvre courageuse, certes...

Car, à droite comme à gauche, après avoir reçu les compliments qu'il mérite pour sa haute probité morale et son très grand talent, cet excellent M. Chaîne recevra également des horions... Il est vrai qu'il s'y attend et qu'il ne lui déplaît pas — au contraire ! — de soulever quelque émotion.

Mais, après avoir écrit : (( Œuvre courageuse », nous ajoutons immédiatement : « Œuvre malheureusemicnt vaine ».

C'est du moins, notre crainte.

M. Léon Chaîne ne convertira, croyons-nous, ni l'immense majorité de ses coreligionnaires, ni les jésuites, ni le Saint- Siège, ni le pape, pas plus qu'il ne nous arrêtera — malgré son éloquent plaidoyer — dans notre lutte contre la congrégation.

Nous nous permettrons même de demander à M. Léon Chaino comment il lui est possible de se mettre d'accord avec luimême.

Comment, par exemple, peut-il prendre la défense de cet enseignement congréganiste qui — c'est lui-même qui nous l'explique — forme (( plus de crédules que de croyants » et d'où sortent tant de sujets « affamés d'autorité, assoiffés d'obéissance » ?

Comment peut-il se croire bon catholique, alors qu'il prend de telles libertés avec les « mythes » de la Bible, et, notamment avec la célèbre pomme du paradis terrestre ?... Nous nous imaginions, nous mécréants, que tout le christianisme reposait sur cette idée d'une faute originelle que la Rédemption céleste venait effacer... Nous tromperions-nous ?

Enfin, comment M. Chaîne parvient-il à concilier la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen avec ce Syllabus qui est la négation et la condamnation — infaillible ! — de toutes les hbertés humaines !

Nous pourrions multiplier ce genre de questions...

Mais nous sommes, sans doute, trop curieux...

Ce n'est pas d'ailleurs, notre intention de contrister M. Léon Chaîne dont la bonne volonté et la générosité nous inspirent la plus haute estime.

Nous nous résumons donc en disant à nos lecteurs :

Ce livre, en toute justice catholique, devrait être mis à Vlndex... Lisez-le donc !... Et faites-le lire aux quelques dévots que vous pouvez connaître... Vous en convertirez peut-être quelquesuns aux idées de M. Léon Chaîne !

Paul Degouy.

Cet article a paru le même jour dans la Politique Coloniale et dans VEcho de France.

Que pensez-vous du Syllabus ? nous dit Paul Degouy. Du Syllabus « qui est la négation et la condamnation infaillible de toutes les libertés humaines » ?

Cette question nous a été posée déjà, de façon publique et privée, par bien des correspondants qui nous ont reproché notre silence sur ce point.

Nous ne pouvions parler de tout. Au surplus, on a trouvé plus généralement que nous n'avions dit notre mot que sur trop de choses ; mais, si nous avions eu à nous expliquer sur ce document qui a, depuis 1864, fait couler des fleuves d'encre, nous aurions été obligé d'avouer notre incompétence. Ce que nous aurions pu en dire de

plus respectueux, c'était que. nous étions trop mauvais latiniste pour le comprendre.

Les fameuses distinctions entre la thèse et Vhypothèse ne nous l'avaient rendu ni moins obscur, ni moins terrible.

Il paraît d'ailleurs qu'il a été généralement très mal compris et qu'il n'a ni la portée, ni le sens qui lui sont le plus communément attribués.

Beaucoup de commentateurs Tauraient plutôt trahi que traduit

Au surplus, sur ces questions (ïinfaillibdlitê et de Syliabus, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le brillant leader du Voltaire et nos autres interlocuteurs au livre que Paul Viollet fait paraître en ce moment même chez Lethielleux (Paris, rue Cassette), sous ce titre :

L'Infaillibiilité du Pape et le Syliabus, étude historique et théologique.

On connaît toute l'autorité qui s'attache aux travaux de l'éminent membre de l'Institut. Son nouvel ouvrage d'un si colossal et si universel intérêt sera dès demain entre les mains de tous ceux que tourmentent les grands problèmes de la Religion, de la Philosophie et de l'Histoire.

Lorsque nous apprîmes sa prochaine apparition nous avions bien espéré y trouver la démonstration que ce qu'il faudrait admettre des propositions contenues dans ce document fameux, qui passe pour l'index des opinions anath éviatisées ,rï''a.urs.ient rien de contraire à l'a raison que nous tenons de Dieu lui-même et dont il est de notre dignité d'homme et de notre devoir de chrétien de faire usage.

Nous avons entre les mains, à cette heure, les « bonnes feuilles » de cet ouvrage, e-t nos espérances sont tout à fait dépassées.

L'étude libératrice que nous donne aujourd'hui le savant professeur d'histoire du droit civil et du droit canonique à l'Ecole des Chartes sera un soulagement pour bien des consciences, une heureuse révélation pour bien des esprits.

Ce travail publié sous les auspices du Comité catholique pour la Défense du Droit dont nous avons souvent parlé ici est dédié (( aux chrétiens que les notions inexactes sur la papauté retiennent en dehors du catholicisme ».

Circonstance dont l'importance n'échappera à personne, c'est appuyé de Vimprimatur donné par Mgr Fulbert Petit, le pieux et savant archevêque de Besançon, que se présente au public pensant ce mémoire de haute et consciencieuse érudition.

(( Mal comprise par une foule d'écrivains laïques ou ecclésiastiques, l'infaillibilité est devenue une pierre d'achoppement, le Syliabus un dogme », dit Paul Viollet, et il se plaît à nous montrer comment, (( au regard du pape enseignant, l'intelligence du catholique orthodoxe reste très active quoique très humble et très respectueuse ».

Le pape n'est infaillible que lorsque « faisant fonctions de pasteur et de docteur de tous les chrétiens, il définit, en usant de sa souveraine autorité apostolique, une doctrine touchant la foi et la morale, qui doit être acceptée par toute l'Eglise ». Hors de là, il est donc faillible.

Et pour établir <( les droits considérables de la réflexion et de la conscience individuelle au regard de la papauté », l'auteur cite saint Paul : « Lorsque Céplias vint à Antioche, écrit Paul, je lui résistai en face parce qu'il était répréheUiSible ». Il nous rappelle le « langage de saint Bernard parlant du pape au pape », et l'attitude énergique de saint Louis, défendant ses droits contre les entreprises du souverain pontife

Voici enfin ce qu'il dit de l'autorité doctrinale du successeur de Pierre : « En présence d'une définition ex cathedra... le catholique doit soumettre son jugement et sa raison à l'autorité qui s'impose à lui. Cependant son obéissance ne cesse point d'être, selon le mot de saint Paul, raisonnable, car il a dû, au préalable, faire usage de sa raison et de son bon sens, précisément pour reconnaître l'exisitence de la définition ex cathedra. »

Beaucoup savaient déjà dans quelles limites étroites devait être entendu le dogme de l'infaillibilité papale, mais ce qui surprendra et éclairera bien des gens dans cette étude dont nous n'essayerons même pas de donner une pâle analyse, ce sont les considérations neuves et tout à fait inattendues qu'elle contient sur le Syllabus.

Elles stupéfieront nombre de croyants et d'incroyants, car nous travaillons, nous réfléchissons peu, et bien rares sont ceux qui ne se contentant pas des opinions toutes faites veulent ou peuvent prendre la peine d'étudier, d'examiner ces graves questions par euxmêmes.

Paul Viollet, après avoir cité la parole du cardinal Newman : « Le Syllabus a sans doute indirectement sa sanction extrinsèque, mais intrinsèquement ce n'est rien de plus que le classement de certaines erreurs fait par un écrivain anonyme », ajoute : « Ce Syllabus, cette liste, non composée par le pape, non promulguée solennellement^ n'a point été signée par le souverain pontife. Bien loin d'y voir un acte du magistère infaillible du pape, on ose à peine dire que ce soit un acte du pape », et plus loin : (c C'est pure illusion de croire que celui qui admet une proposition quelconque du Syllabus est par cela même hérétique frappé d'anathème et exclu du giron de l'Eglise. »

Le Syllabus n'aurait donc par lui-même aucune force dogmatique. Au surplus, Paul Viollet le fait observer, le rédacteur du Syllabus, dans le titre même de ce document annexe « a employé le mot notanin?-^ non pas damnantur qui ne pdut s'appliquer à toutes les pn positions relevées. Nous sommes loin, dit-il, de cette formule, anathème à qui dira, mise de très bonne foi en tête de chaque proposition par divers éditeurs du Syllabus, étrangers aux choses romaines ».

Pour notre consciencieux et savant auteur, le Syllabus est « une œuvre mal exécutée, encore qu'on en puisse, la plupart du temps, déduire, par voie de contradiction, de grandes vérités théologiques, philosophiques et morales ».

Lorsque l'on aura lu l'œuvre de Paul Viollet que restera-t-il des idées que l'on se fait universellement de ce Syllabns-épouvantail ?

Il semble par exemple que pour ce qui concerne la plus fameuse des propositions notées comme «■ erronées » et qui est celle-ci (pro

position 80) : <( Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne », beaucoup se permettront peut-être de penser que son insertion dans le Syllabus vaut à peu près ce que vaudrait, si on peut s'exprimer ainsi, une addition faite sur l'ordre du; pape par un comptable anonyme et ainsi établie : 2 -i- 2 = 3, eti ils ne croiront pas du tout encourir les foudres da Vatican, s'ils estiment que le père commun des fidèles doit bénir le progrès qui est la loi providentielle de l'humanité toujours en marche vers un devenir meilleur.

Tel nous a apparu le sens de ces pages écrites par un chrétien à la fois soumis et fier, d'une orthodoxie indiscutable, qui, pour étayer ses vues sur la liberté d'appréciation appartenant aux catholiques au regard des actes et de certaines décisionsi des papes, invoque, avec sa sûreté habituelle d'érudition, les dires et jugements des souverains pontifes eux-mêmes.

Ce livre est un acte dont vont être remplis de joie ceux qui savent que si l'Eglise catholique est « une école de respect, une école d'obéissance et d'humilité » elle est aussi « une école de raison et de sens commun ».

Le Salut Public (Lyon), 12 mai 1904.

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