‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 94 sur 121 · UN LIVRE SUR LA POLITIQUE DES CATHOLIQUES · texte numérisé non relu

UN LIVRE SUR LA POLITIQUE DES CATHOLIQUES

M. Léon Chaîne vient de faire paraître un livre très curieux et intéressant : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Le titre ne paraît pas très bien choisi. L'auteur traite dans son ouvrage plutôt des errements des cathohques, en ces dernières années, que de leurs difficultés. Et il n'est pas tendre à leur endroit.

(1) Le Signal étant l'un des organes les plus autorisés du protestantisme français, le hardi et très orthodoxe abbé Naudet se verra, lui aussi, reprocher la courtoise cordialité avec laquelle est accueilli son livre par nos frères « protestants ", frères dont souvent nous sommes séparés plus encore par des préjugés réciproques que par certains de nos dogmes fondamentaux.

Paul Aymon, on le voit, est de ceux qui, à propos du mouvement libéral qui se produit dans certains milieux religieux, parlent de néo-catholicisme ; c'est un bien gros mot. L'abbé Naudet et beaucoup d'autres catholiques ne demandent pas que l'on réforme leur religion, ils demandent surtout qu'on ne la déforme pas.

Certes, il y a partout des abus et rien de ce qui touche les hommes ne peut être parfait, c'est en ce sens seulement que, comme on l'a dit, l'Eglise doit se réformer perpétuellement elle-même.

Il y a beaucoup plus qu'on ne croit de catholiques rationnels et libéraux dans notre pays. Dans sa récente préface au recueil des discours du président du Conseil, préface à laquelle fait allusion le Signal, Anatole France a bien voulu nous qualifier de <( catholique sage et solitaire » ; sûrement et heureusement nous sommes loin d'être aussi solitaire que l'a dit l'illustre académicien.

Catholique convaincu et soumis à l'autorité de l'Eglise en ce qui concei-ne les vérités de foi, il entend garder sa liberté de penser et d'écrire en toute autre matière, et il en use avec une hardiesse superbe. Qu'on en juge par cette analyse très succincte de son ouvrage :

(( Le militarisme, dit-il, est la perversion du sentiment raisonnable qu'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme. » Et il s'indigne qu'on veuille refuser aux juifs le droit de cité. L'auteur oublie de nous indiquer le moyen d'extirper du cœur de l'homme les mauvais instincts qui l'ont toujours, à travers les siècles, poussé à entrer en lutte avec ses semblables et semble également oublier que la guerre étant un mal nécessaire, selon la parole de de Maistre, il serait quelque peu imprudent de ne tenir aucun compte du vieil adage : Si vis (pacem, para hélium.

De même il est à cent lieues de se douter que ce qu'il appelle dédaigneusement le nationalisme est une fleur qui a poussé sur le (( fumier » antimilitariste.

L'antisémistisme, « cette doctrine de haine » réprouvée par les principes chrétiens, d'après M. Chaîne, ne trouve pas grâce non plus devant l'auteur, qui envisage la question uniquement au point de vue religieux, alors que l'antisémitisme doit être étudié sous un angle bien différent : il est avant tout un problème social. Et M. Chaîne, avec une amertume qu'il ne cherche pas à dissimuler, reproche aux catholiques d'avoir marché à la remorque de toutes ces idées antichrétiennes et d'avoir, — c'est ici qu'apparaît le bout de l'oreille, — négligé de prendre en main la cause du juste.

Le juste, c'est Dreyfus, car il faut dire que l'auteur est un (( dreyfusard » convaincu, qui ne peut comprendre qu'on ne s'appitoie pas sur le malheureux sort du « martyr ».

Il nous paraît beaucoup mieux inspiré quand il fait un grief aux catholiques de s'être trop désintéressés, jusqu'en ces dernières années, des questions sociales. Ce qui est un véritable contresens, car, par la nature et l'origine de leur doctrine, ils devraient plutôt avoir des tendances démocratiques. Ils se sont trop longtemps inféodés à un parti politique qui les a entraînés dans sa chute : « Quand on songe que de 1871 à 1875, ils étaient les maî-

très de tous les postes de l'Etat, depuis celui du président de la République jusqu'à ceux des gardes champêtres, que l'armée, toujours zélée, des fonctionnaires de tous grades était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pas qu'ils aient été coupables pour s'être fait expulser jusqu'au dernier du pouvoir que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ! »

L'auteur proclame aussi une vérité, quand il dit que le prêtre et le maître d'école sont faits pour s'entendre. Mais pourquoi ditil que dans le conflit qui trop souvent existe entre ces deux autorités sociales, la faute en soit au curé qu'il accuse, bien à tort, de faire opposition au régime établi ? Encore un peu, il ferait du plus humble desservant un irréductible conspirateur.

Est-il besoin d'ajouter que M. Chaîne est un amant passionné de la liberté. Et il la chante en superbes pages, et à pleines mains il jette des fleurs sur les nobles victimes que poursuit la haine imbécile : <( 0 Thébaïdes dépeuplées, déhcates consciences envahies et salies, dans quelles solitudes, sur quelles cimes, au milieu de quelles impénétrables forêts vos hôtes se réfugieront-ils ? Dans quel invisible réseau d'ombre et de silence s'enseveliront-ils loin du monde et de la vie ? Les temps paraissent venus, les temps difficiles et vulgaires, où l'homme las du bruit et de la vanité de l'homme ne trouvera plus dans la nature austère la hberté et la paix qui resteront seulement /'apanage des bêtes fauves. »

Tel est — à vol d'oiseau — ce livre où l'auteur a » libéré son âme » en un style clair, nerveux qui atteint parfois à la véritable éloquence, où les pensées les plus hardies, les aspirations les plus nobles, les vérités les plus profondes marchent de pair avec les idées les plus utopiques et les plus confuses.

Henri Bitet.

The Pilot (Boston), 4 juin 1904.

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