BATAILLE PERDUE
A la veille de la dénonciaion du Concordat par la faute des catholiques intransigeants, au moment où Pie X se prépare à condamner dans un nouveau syllabus, le mouvement démocratique au sein du catholicisme, l'abbé Naudet s'est montré bon prophète en écrivant un livre qui, en annonçant la défaite, en explique longuement les raisons.
Le néo-catholicisme qui compte dans ses rangs des hommes de valeur, comme Léon Chaîne, l'abbé Brugerette, l'abbé Loisy, l'abbé Houtin, l'abbé Birot, a bien essayé de concilier le romanisme et la société moderne, en faisant une large part aux revendications sociales et aux légitimes exigences de la critique moderne, mais ses efforts ont lamentablement échoué et nous avons été les témoins chez plusieurs d'une lutte désespérée et d'un découragement profond, presque irrémédiables. Ces hommes de
(1) Nous avons reproduit quelques extraits d'articles qui ne contiennent pas à proprement parler des appréciations sur nos Catholiques français, et dans lesquels ce livre n'est pour ainsi dire que nommé au cours d'une polémique, mais ces courts passages justifiaient trop bien notre thèse pour que nous ayons pu résister à la tentation de les faire passer sous les y*ux du lecteur.
foi et de science avaient rêvé de réconcilier ces deux termes, afin de sauver d«e la ruine l'édifice chancelant de l'Eglise et ramener à elle la foule que son intolérance et son système aristocratique semblaient devoir à jamais écarter. A cette heure, toutes les tentatives paraissent avoir échoué chez le peuple qui se détourne de l'Eglise et dans le clergé qui n'est pas en mesure, à cause de sa formation intellectuelle, imparfaite et néghgée, comme l'a si éloquemment montré l'abbé Saint-Yves, de ramener les fidèles sous les voûtes des cathédrales désertes et délaissées.
<( Ce qui manque surtout au clergé français de notre époque, m'écrivait tout récemment un des prêtres les plus intelligents et les plus indépendants, c'est l'esprit critique, et l'absence de cet esprit tient avant tout à notre trop défectueuse formation intellectuelle... »
Hélas ! je crains bien que ce digne prêtre ne se fasse illusion sur la possibilité d'une réforme au sein du catholicisme. Rome fait le silence sur les livres comme ceux de l'abbé Naudet, de l'abbé de Saint-Poli, de l'abbé Saint-Yves. M. Léon Chaîne fait tous ses efforts... A part les ennuis que lui a causés sa courageuse campagne, il n'en a retiré qu'un bien faible bénéfice moral. Dans, la septième édition, que nous avons sous les yeux, ce pieux et courageux catholique, rompant en visière avec des usages surannés, s'élève avec force contre les titres de Saint-Père donné au pape ou de « ccur pontificale » donné à son entourage. A cour répond « courtisans » et la sainteté est peu de ce monde. Sans doute sa voix n'a pas retenti tout à fait dans le désert, et il veut bien se dire moins <( solitaire » que ne le pense Anatole France, dans sa préface des discours de M. Combes, tout en conservant l'illusion d'avoir contribué au mouvement de raison et de bonté qui semble se dessiner chez certains de ses coreligionnaires.
L'abbé Naudet est moins optimiste et c'est pour cela, dit-il dans son livre, qu'après avoir timidement crié « Casse-cou », il a éprouvé le besoin de sonner le tocsin.
A son avis, les catholiques ont depuis trente ans perdu toutes les batailles : bataille électorale, bataille scolaire, bataille religieuse. Or, qui est responsable de toutes ces défaites ? Tout d'abord le parti conservateur, qui s'obstine à vouloir conserver « un état social contraire au droit chrétien, un état social qui a
pour caractéristique l'opposition à l'esprit de l'Evangile, et qui est organisé de telle sorte que beaucoup ne peuvent avoir, comme dit Léon XIII, après saint Thomas, le minimum de biens nécessaires pour pratiquer la vertu »,
L'abbé Naudet fait entendre à ses coreligionnaires de bien dures vérités qui forceront à reconnaître, chez lui, autant de bon sens que d'esprit de justice.
(( Nous avions prôné la monarchie et le droit divin,
ajoute-t-il, la République et le suffrage universel sont définitivement établis ; nous avions maudit la science : la science est aujourd'hui maîtresse du monde... Nous manquons d'idées générales, nous ne savons pas voir les choses dans leur ensemble... Nous agissons comme si nous n'avions pas d'idées sociales. Dans la grande mêlée contemporaine, nous ne donnons pas cette forte impression intellectuelle d'un principe auquel peut se rattacher la solution de toutes les difficultés et de tous les problèmes ; les socialistes nous offrent à cet égard un exemple que nous ferions bien d'imiter. »
M. l'abbé Naudet n'est pas d'avis de médire toujours de son temps et de récriminer contre les hommes et les choses, « il faut aimer son temps, dit-il. Si nous l'aimons nous lui ferons du bien. On aura beaucoup de peine à me persuader que la révocation de certains articles de l'Edit de Nantes, ou les procédés de l'Inquisition espagnole, aient été très utiles au bien de l'Eglise et des âmes ».
Parmi les prêtres il en est bien peu qui osent tenir un pareil langage, puisqu'il s'en trouve quelques-uns pour justifier l'Inquisition et d'autres pour en préparer le retour. Comment s'étonner que manquant si gravement aux lois de la justice ils aient tant à souffrir à cette heure des atteintes portées à ce qu'ils appellent <( leurs libertés ». Dans un de ses chapitres consacrés à l'affaire Dreyfus, M. Léon Chaîne, au moyen d'une prosopopée hardie, d'un beau tour oratoire, met dans la bouche de Lacordaire cette apostrophe vigoureuse et pleine d'enseignement : « Catholiques, catholiques, vous avez laissé, sans protestation, voiler la statue de la Justice ! Ne vous étonnez donc pas si l'on renverse celle de la Liberté I, »
Les fautes ne restent jamais impunies pas plus que les compromissions politiques ou les lâchetés morales, et si les catholiques ont perdu la bataille, c'est qu'ils ont voulu ajouter, selon la pittoresque expression de l'abbé Naudet,à (( l'Eglise clamante » l'Eglise cognante (page 245), c'est-à-dire qu'oubliant les leçons du divin Maître, et négligeant de chercher, avant tout, le Royaume des cieux et sa justice, ils ont compromis leur autorité morale et perdu la bataille politique (1).
Paul Aymon.
La Jeune Parole (Paris), T' juin 1904.