L'ENSEIGNEMENT CLÉRICAL
Ce serait pourtant une erreur grande, entraînant une grave injustice, que de se représenter tous les éducateurs
cléricaux livrés à cette chirurgie de la pensée et du cœur sur une malheureuse jeunesse.
La fréquentation assidue des Universités catholiques et civiles par une élite de jeunes prêtres et de laborieux congréganistes ne fut pas sans avoir un contre-coup bienfaisant sur la culture cléricale.
Sous l'influence de quelques professeurs d'esprit moins fermé, d'un talent même, parfois, plus qu'ordinaire, renseignement confessionnel élargit ses horizons; la vieille serre chaude osa entr'ouvrir ses évents à Tair libre du siècle ; la Béotie cléricale abaissa ses barrières devant le char du Progrès : Il y eut des collèges catholiques où la leçon d'histoire ne fut plus un simple exercice de mémoire, ni même une contrefaçon systématique de la vérité, des collèges catholiques où la leçon de philosophie sortit enfin du verbiage d'une rhétorique ampoulée, des externats catholiques qui ne furent pas comme TEcole Ozanam de Lyon, des foyers de nationalisme et d'hypocrisie libérale. Peu à peu, l'hostilité contre les hommes et les œuvres d'une démocratieenfin victorieuse des puissances du passé, tempéra ses rigueurs. L'ordre issu de notre grande Révolution trouva des admirateurs et des partisans. Les critiques de la liaison pure et de la Raison pratique, les magnifiques hypothèses de l'évolution, les théories de M. Bergson et de M. Hannequin conquirent droit de cité au pays de l'obscurantisme.
On connut même des abbés dreyfusards : à Paris, Tabbé Pierre Vignot ; à Lyon, l'abbé Brugerette ; à Felletin, l'abbé Pichot ; à Semur-en-Brionnais, l'abbé Grosjean. Le kantisme et le dreyfusisme furent, il est vrai, très rapidement expulsés de l'école cléricale avec leurs partisans. Dans la plupart des diocèses, on cessa d'envoyer les jeunes prêtres à nos Universités civiles pour y préparer la licence de philosophie. La qualité de licencié en philosophie fut jugée incompatible avec celle de clérical, voire même de croyant.
Mais le flirt continua avec VAlma Mater Universi'taire.
Tandis que les fanatiques impénitents poussaient l'abbé Pîchot sur le chemin de Texil et rendaient l'abbé Brugerette à ses chères études d'histoire, tandis que la Hiérarchie sacro-sainte supprimait la chaire de philosophie de l'abbé Sarry, après avoir dépouillé ce docte professeur de tous les cours manuscrits de M. Hannequin, tandis que le cardinal Perraud condamnait l'abbé Grosjean et reléguait la plus forte intelligence de son diocèse dans une cure perdue de la montagne charolaise, tandis que le même prélat privait l'enseignement catholique des lumières de l'abbé Bernard ; au milieu de cette hétacombe d'esprits libres, les rapports entre le Gésu et l'Université perdaient de leur tension originelle. Les bons Pères menaçaient toujours du refus de l'absolution confessionnelle les mères chrétiennes qui se proposaient d'envoyer leur chère progéniture au Lycée, mais les manuels universitaires chassaient peu à peu les père Mestre, les père Carruel^ les pères Clair des maisons où régnait l'esprit d'Ignace de Loyola.
A quelques honorables exceptions près, les élèves façonnés par la main congréganiste emportent encore dans le monde quelques pratiques cultuelles, ils ont peutêtre de résistantes convictions cléricales à mettre au service de « la bonne cause ». Mais ce que Léon Chaine appelle « la fermeté et la robustesse de l'esprit chrétien » demanderait une nouvelle éducation
L Italie (Rome), 31 octobre 1907.