‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 107 sur 134 · EXPLICATIONS · texte numérisé non relu

EXPLICATIONS

Un lecteur de la Province, tout à fait épris d'actualité, a bien voulu m'écrire et me faire part de son étonnement que nous ayons consacré une étude à un livre déjà vieux de quelques années. Il s'agissait de l'article de M. Fernand Glerget sur Touvrage de M. Léon Chaine, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Notre honorable correspondant n'avait regardé qu'à la date de la première édition; il n'avait eu aucun souci de l'épithète qui termine ce titre.

Je ne voudrais point me donner le ridicule de combattre ce goût contemporain de l'actualité, de la dernière heure, de la dernière minute, encore bien qu'il soit le plus néfaste du monde, attachant une importance lamentable à toutes sortes de sottises, parce qu'elles sont d'hier et détournant l'attention de quantité d'oeuvres et de choses qui valent, et qu'on se refuse à voir, dès qu'elles sont un peu moins récentes. Mais dénier la qualité d'actuelles aux viriles considérations de M. Léon Chaine, alors que ces difficultés qu'il dénombre et où le catholicisme court si gros jeu sont tout à fait à l'ordre du jour, me semble d'un tel aveuglement que je ne saurais m'empècher de protester, et bravement je proteste. Non : ce livre si courageux, si juste, si beau, ne doit pas être abandonné à la poussière des bibliothèques. Il n'a pas fait son temps encore, et certes, n'ayant point qualité pour ces espèces de discussions, je ne m'aventurerai point à prononcer entre l'esprit catholique et ses traditions immuables — et l'esprit moderne et la

nécessité des évolutions ; mais je dis que l'acte de bravoure et de foi de M. Léon Chaine peut et doit être dans les préoccupations de tous les esprits sérieux et que ceux-là qui ne Tont point lu encore auront profit à le lire. Et par la raison que nous en fûmes avisés sur le tard, c'était pour nous, voués ici à la divulgation des oeuvres provinciales, un devoir d'autant plus impérieux d'en signaler la conviction, la franchise, Téloquence et l'utilité.

Au reste j'ai là sous les yeux nombre de journaux et de revues, tant de France que de l'étranger, qui, en même temps que nous, en ce juillet 1907, s'occupèrent « de l'écrivain hors de pair, du philosophe et du penseur profond » qu'est M. Léon Chaine, louèrent de son livre, (t l'originalité, le pittoresque et la logique ». Si méchamment jugé dans le principe, en 1903, et alors a copieusement » injurié, comme il convient, partons ceux à qui il criait la vérité, l'auteur, cet avoué au tribunal civil de Lyon, peut être discuté encore ! mais il bénéficie d'une autorité incontestable, vaillammentacquise; une écoles'est groupée autour de lui, qu'on appelle ïécole de Lyon. Il en est le chef respecté ; on le discute, on ne l'outrage plus.

Même les publications hostiles ont été contraintes à formuler plus d'une louange, et si, de temps à autre, elles se plaignent encore de la vivacité des attaques qu'il osa, elles en ont reconnu la très haute valeur. Mais que furent ces publications hostiles? La Revue Catholique des Eglises le remarque (25 février 1907) et sa constatation est curieuse : a l-.es revues et les journaux rédigés par les ecclésiastiques ont généralement fait bon accueil à une mercuriale dont ils sembleraient avoir eu le droit de se blesser, tandis que la presse rédigée par les laïques a été plutôt dure, on pourrait dire davantage, à l'initiative de M. Chaine. Signe des temps vraiment que cette dictature religieuse de laïques sans mandat ni compétence défen- 'lant l'Eglise contre le laïcisme, s'improvisant maîtres

d'orthodoxie, monopolisant jalousement les intérêts religieux, et réussissant presque à faire accepter leur journalisme comme le magistère ordinaire de TEglise t>.

Ainsi Touvrage de M. Chaine n'ayant pas cessé de passionner l'opinion, il convenait parfaitement d'en résumer et étudier le contenu, en cette revue où peu nous chaut au surplus de suivre de tout près la turbulente et stupide actualité. Mais il y a plus : et c'est présentement surtout que s'impose ce livre de bonne foi et de bonne volonté; comme le désigne l'Italie Çl mai 1907); car, dit encore cet important périodique, « si les coreligionnaires de ce catholique clairvoyant avaient écouté sa voix courageuse lorsqu'elle leur prédisait les terribles conséquences de leurs lourdes et persistantes fautes, le cours de l'histoire aurait été complètement changé en France » ; on ne l'écouta guère. Mais maintenant que les événements s'accomplissent^ parce que « en permettant la violation de la Justice ils ont permis la violation de la Liberté », que ceux-là qui n'ont point voulu entendre réfléchissent, et voient quel chemin fut parcouru.

Et je reviens à un passage de ce livre : n Quand on songe que de 1871 à 1875 les catholiques étaient les maîtres de tous les postes de l'État, depuis celui de Président de la République jusqu'à ceux de garde-champêtre ; que l'armée, toujours zélée, de fonctionnaires de tous grades, était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pas qu'ils aient été coupables, pour s'être fait expulser, jusqu'au dernier, du pouvoir que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ».

C'est le spectacle, l'intelligence, la tristesse de ces fautes, qui firent de M. Chaine l'écrivain de conscience et de pensée dont, avec toute la France qui songe et qui médite, avec toute l'Europe intéressée au débat, est fîère sa ville de Lyon si bien faite pour le comprendre et

l'applaudir. On le sait en effet, et naguère le Mémorial de la Loire le disait excellemment : c La ville de Lyon a toujours été et tend à devenir de plus en plus un des foyers les plus intenses de la vie et de la pensée religieuses. 11 est même remarquable que depuis plusieurs années ce foyer acquiert une puissance et une vitalité nouvelles. L'âme lyonnaise, profondément religieuse, est servie par un esprit froid, singulièrement pratique, et par un caractère à la fois audacieux et entreprenant. A cette âme dont les lois antireligieuses surexcitaient les facultés mystiques, les nécessités nouvelles de la lutte offraient un champ d'action à la fois vaste et fécond, sur lequel pouvait se développer à l'aise les qualités du caractère et de l'esprit lyonnais... d

Je dirais plus absolument : tes qualités du caractère. Etre un caractère. Vertu rare ! M. Léon Ghaine en est un.

Robert de la Villehkrvé.

Le Républicain du (zarû^ (Ni mes), 17 septembre 1907. LETTRE PARISIENNE

La GRACE DE SOLEILLAND. L'oPINION d'uN GATHOLIQUK

SUR LA. PEINE DE MORT. La PROCHAINE ENCYCLIQUE.

Le geste du Président Fallières commuant la peine capitale prononcée contre Soleiiland, a mis en verve la presse réactionnaire et cléricale. Maintenant les assassins n'ont plus à se gêner, ils peuvent aiguiser leurs couteaux et charger leurs revolvers. Vous devinez la suite de ces litanies. M. Clemenceau est déjà le premier des /lies, mais

vous saurez que le premier des anarchistes ne peut être que M. Fallières.

Une autre conséquence du geste présidentiel sera de ramener avant peu au premier plan de l'actualité la question de Tabolition de ia peine de mort. « Le problème est complexe », comme vous Tavez très justement rappelé dans votre Tribune Libre du 13 septembre. Sans prendre position dans cette délicate controverse, laissez-moi vous signaler cette opinion curieuse de M. Léon Chaine. Elle vaut la peine d'être citée, car elle émane d'un monde qui n'a jamais scandalisé l'opinion par la témérité d'idées venues avant Theure.

« Les conservateurs qui se prétendent catholiques, écrit M. Léon Chaine, ne devraient-ils pas être des premiers à réclamer l'abolition de la peine de mort, la suppression de cet odieux article, tache rouge, qui ensanglante et déshonore encore notre code pénal ?

« La société, qui n'a peut-être pas le droit de punir, mais qui a certainement le droit de se défendre, pourrait sans péril aucun, renoncer à élever, sous un ciel qu'elle remplit d'un Dieu de clémence, l'épouvantail d'ailleurs inutile de ses échafauds. La peine de mort n'est-elle pas encore plus antichrétienne qu'antiphilosophique? ».

Je livre ces réflexions d'un catholique pratiquant, mais libéral, aux commentaires de la presse qui outrage le président Fallières. Je connais au moins un homme qui sera clément pour sa clémence. C'est M. Léon Chaine (l)-

(i) Le Président Fallières n*ignoraitpas qu'en commuant la peine de mort prononcée contre Soleilland en celle des travaux forcés a perpétuité, il allait exaspérer Topinion presque unanime de ses concitoyens. Il n'aurait eu qu'à se réfugier dans une neutre abstention pour acquérir aussitôt une popularité facile, mais fidèle à ses principes il préféra, quoiqu'il pût lui en coûter, n'obéir qu'à sa

conscience. Comme il devait s'y attendre, cette commutation de peine fut le signal de toutes les attaques et il lui en vint de gauche comme de droite. Les journaux de l'opposition saisirent avec un empressement très compréhensible cette occasion favorable de dénigrer le chef de Tétat républicain, aussi ceux qui d'ordinaire reprochaient le plus au Président de n'être qu'une machine à signer et qu un soliveau, l'accusèrent-ils cette fois d'avoir outrepassé ses droits et d'avoir fait acte de pouvoir personnel. M. Fallières n'avait cependant qu'exercé une prérogative à tort ou à raison inscrite dans les lois constitutionnelles.

Quelques-uns ont feint de croire que le premier magistrat du pays avait accordé une faveur au criminel, ils ont vu dans tous les cas un geste de clémence où il y avait le geste d'un philosophe.

Le crime odieux de Soleîlland a subitement fait passer beaucoup d*abolitionnistes de la veille dans le camp des partisans de la peine capitale et cependant un fait ne saurait prévaloir contre un principe. On a assurément le droit de changer d'opinion mais ceci est plus grave, beaucoup de ceux qui restent abolitionnistes quand même, ils n'osent plus le dire, car dans notre pays, où tout le monde a le courage militaire, il en est beaucoup moins qui sont doués du courage civil.

Il importe, nous le savons, que les châtiments soient exemplaires mais rien n'empêche de rendre le bagne plus rigoureux ou d'inscrire dans nos lois à la place de la décapitation un encellulement organisé dans des conditions d'exemplarité suffisante.

11 n'est pas du tout prouvé que Fabolition de la peine de mort doive avoir pour corollaire l'accroissement du nombre des crimes contre les personnes, mais s'il était vrai que pendant quelques années encore on ait à déplorer quelques meurtres ensuite de la suppression des échafauds, nous pleurerions sur ces victimes, douloureuse rançon de ce grand progrès des idées de justice dans l'humanité, comme nous pleurons sur les milliers et les milliers de victimes, offertes chaque année de par le monde en un sanglant holocauste, dans des guerres dévastatrices, dont certaines sont faites pour l'honneur et l'intérêt de la patrie, mais le plus grand nombre pour la satisfaction d'appétits ou d'ambitions inavouables.

La peine de mort disparaîtra de nos codes comme en ont disparu déjà la roue, l'écartèlement et d'autres supplices dont les conser-

vateurs du temps avaient cru le maintien nécessaire pour les mêmes raisons que ceux invoqués aujourd'hui en vue du maintien de la guillotine.

Utopie, dira-t-on ! Ce sont les utopistes, ce sont les idéalistes heureusement qui mènent le monde et le progrès moral n'est pas autre chose que la série des victoires remportées par une élite sur les fouies.

Le Président de la République croit que dans la cité moderne il n'y a plus de place pour le bourreau.

Il n'y a pas que dans le 5o//i^ss, la fameuse pièce d'Ibsen, qu'un seul homme peut avoir raison contre tout un peuple. Soyons juste. La Commission des grâces présidée avec tant d'autorité par M. Bourdon, l'éminent directeur des affaires criminelles au ministère de la justice, a su, elle aussi, résister au tumultueux courant d'une opinion publique momentanément égarée. Le cabinet lui. même s'est d'ailleurs associé à cet acte de haute moralisation puisque ce décret de commutation de peine a été rendu sm* la présentation de M. le garde des sceaux Guyot Dessaigne.

On connaît l'important et courageux rapport déposé par M. J. Cruppi vice-président de la Chambre sur l'abolition de lapeine de mort.

Nous ne savons pas à l'heure où nous écrivons ces lignes à quelle solution aboutiront les prochains débats du parlement sur cette grave question, nous ne voudrions pas voir le bataillon des antiaboiitionnistes grossi de la presque unanimité de nos coreligionnaires, car nous estimons que le sentiment religieux plus encore que la raison doit inspirer le respect absolu de la vie humaine à ceux qui croient qu'elle vient d'un Dieu créateur.

Le Progrés {Lyon) f 16 octobre 1907.

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