LIVRES LYONNAIS
Jamais peut-être plus qu'en ce moment le groupe de lettrés et d'écrivains dont s'honore à bon droit notre ville» n'a produit autant d'oeuvres dignes d'attention.
Nul n'a oublié le bruit que fit à son apparition le livre
de M. Léon Chaîne : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles; notre journal en a à plusieurs reprises parlé. Mais le vif intérêt, doublé d'indignation ou d'enthousiasme, provoqué par cette étude sincère, dont nous n'avons pas approuvé toutes les tendances, mais où tant de vérités utiles étaient exprimées avec intelligence et loyauté, dans une langue attachante par un homme de justice et de foi, cet intérêt dis-je, se propagea très loin hors de nos murailles lyonnaises. Ce livre alla secouer bien des discussions passionnées. Il y avait un grand intérêt à réunir ces échos divers, à en faire une grande voix renforçant formidablement celle de l'auteur. C'est ce qu'a compris l'éditeur Storck. Il vient de donner de l'œuvre de M. Léon Chaine une nouvelle édition, revue, corrigée, augmentée de tous les articles ou comptes rendus provoqués par l'ouvrage. Le magnifique volume ainsi formé est une des contributions les plus intéressantes qui soient à l'histoire de la pensée religieuse de nos jours et tous ceux qui s'y intéressent doivent l'avoir dans leur bibliothèque. Il m'est doux de rapprocher du nom de M. Léon Chaine celui de son fils Pierre Chaine, dont les Poèmes prouvent que la pensée sérieuse, profonde, réfléchie, ne chasse pas le rêve et la Poésie de la demeure qui l'abrite. Le volume porte un intéressant frontispice de Jehan Chauran : la Victoire de Samothrace dressée à l'avant d'un vaisseau symbolique mu par des hélices. Et ce doit être le rêve des poètes d'aujourd'hui, d'unir à l'idéal de beauté plastique que nous ont légué nos ancêtres les Grecs, quelque chose de la pensée moderne, de son effort vers une autre perfection ; et d'élever sur ce qui améliore les conditions de la vie humaine, unit les peuples, comme un phare de beauté, l'art appaisant et civilisateur. Et le livre tout entier commente ce symbole. Symboliste ! l'auteur avec raison s'enorgueillit de l'être. Dans une préface où révolution littéraire est assez bien dessinée dans ses lignes princi-
pales, il montre que le mouvement symboliste est sorti naturellement de la Pléiade et du romantisme, nous Tavons fait nous-même en une étude assez considérable à propos du groupe intéressant de TAbbaye. Il nous est doux de voir un jeune confrère se faire une haute et religieuse idée de son art, et estimer qu'il ne ne suffît pas de ciseler des rimes avec plus ou moins de bonheur maisquHl faut encore c dire quelque chose ». Et il dit de fort belles choses, en une langue souvent très heureuse. Les Jets d'eau qui veillent dans la nuit solitaire et qui
Eperdûment tendus vers l'infini lointain Pleurent de retomber dans la froideur des vasques
nous encouragent à tenter comme eux, l'escalade du ciel puisque, même si Teffort est vain, leur geste est beau, et leurs pleurs enchanteurs.
Le Puits lui inspire l'admiration du.grave et courageux silence, de la pensée solitaire qui reflète les cieux ; et le Moulin lui dit d'être celui qui, a moudra pour Thumanité ». Ainsi toutes les choses lui parlent un beau et austère langage. Mais parce qu'il est un vrai poète, il chante parfois uniquement pour chanter les Demi-Dieux, pour dire ses joies et ses douleurs, la Maison du passé, Notre amour s'est usé. Tous ces poèmes ont un mérite rare : celui de la. composition ; comment détacher une strophe des Oiseaux, des Fumées, du Chant des lévites dans le désert, des Sirènes, c'est comme si l'on voulait donner une idée de la Mort du Loup en citant quelques vers. Il faut les lire en entier, et c'est ce à quoi nous convions nos lecteurs. Celui qui les a signés est un poète, peut-être demain sera-t-il un grand poète.
Ainsi donc, dans toutes les œuvres que nous venons d'examiner, partout nous retrouvons cet idéalisme qm
fait le fond et l'honneur de Tâme lyonnaise et nous en sommes heureux ; au flot déprimant des livres malsains et malpropres lancés sur nous par la capitale, opposons notre sagesse provinciale qui sait qu'il y a de la justice, de la beauté, du rêve, de la poésie, sur la route décriée de la vertu.
Jean Bàch-Sisley.
La Dépêche de Lyon (Lyon), 17 octobre 1907.