LES DEMI-DIEUX
Les centaures, jadis, galopaient dans ce val, Pourchassant vers le soir les belles centauresses Sur qui les œgipans s'élançaient à cheval, Et riant de leurs cris baisaient au vol les tresses.
Les chèvre-pieds rôdaient près du buisson hanté Pour écouter de loin la chanson des naïades. Et les pins des forêts, cachaient par myriades Les demi-dieux issus de la divinité,
Qui, debout sur le seuil des portes du mystère, A peine rejetés du ventre de la terre. Dans un étonnement jeune et primordial.
Corps à demi mêlés au lourd sommeil des choses. Frappaient le sol sacré d'un sabot bestial Et se ruaient déjà vers les métamorphoses !
On voit facilement par ces citations ce qu'est le vers de
M. Chaine : remarquablement solide et dense, appuyé de tout son poids sur une rime riche, découpé par de nombreux accents, scandé par des syllabes à dessein graves et plus sonores que chantantes; il emplit la bouche qui le prononce et l'oreille qui le reçoit; le vers de ce poète qui se réclame des symbolistes rappelle celui des Parnassiens. C'est justement l'originalité de M. Chaine de rejoindre, au dessus des symbolistes et des Parnassiens dont il garde quelque chose deux grands maîtres : Leconte de Lisie et Vigny.
M. Chaine à placé au frontispice de son recueil la victoire de Samothrace ; comme l'immortelle statue, ses vers satisfont la curiosité sans l'assouvir ; le rêve se platt à les compléter ; nul doute que la Vierge ailée n'accomplisse le vœu du poète :
. . . J'ai dressé ta forme idéale en exergue, Afin que le grand vol de ton fantôme ailé Joigne son battement aux voilures des vergues Et porte la trirème aux océans stellés !
Maurice Lbvaillant.
Le Monde Lyonnais (Lyon), 6 juillet 1907.