L'ÉTANG
Sur l'étang de mon âme où je ramais en songe
Mes yeux se sont penchés pour mieux voir jusqu'au fond .
Mais Feau jalousement reflétait le mensonge
Des arbres de la rive et du grand ciel profond.
Car la face des eaux étalée en miroir ; Mêlant à des cieux vains l'apparence des ormes. Répétait les objets prochains de l'aube au soir, Veule et stagnant écho des couleurs et des formes .
Je suis le prisonnier de l'étang rétréci
Dont les pans du granit ont emmuré les rives ;
Loin des bords convoités dois-je rôder ainsi
Dans la barque à jamais où des carcans me rivent ?
I>es sirènes peut-être et des monstres encor
Se cachent sous le tain décevant qui les garde.
Mais quand, pour scruter l'eau, je me penche k mî-corps.
Je ne vois que mes yeux et mes yeux me regardent
Dans l'eau révélatrice, 6 pouvoir me plonger, Renonçant à jamais au reflet vain des mondes, Afin d'apercevoir de mes yeux submergés. Les nymphes de l'étang et ses naïades blondes I
J'ai voulu lacérer avec mes ongles durs Le magique tissu d'images protectrices ; A peine si mes doigts ont pu griffer l'azur. Où se ferma bientôt la double cicatrice.
Pourtant des profondeurs monte un murmure lent» Gantilène d'amour que ma voix réitère, Et les lèvres^ d'en bas, dictent l'hymne dolent Dont j'assemble, étonné, les sons involontaires.
Et bien que mes bras lourds aient délaissé les rames. Je sens l'esquif poussé d'une invisible main Impérieuse et douce ainsi qu'en ont les femmes Et dont la force aveugle a conduit mon chemin.
O mains, qui m'attirez dans une route obscure. Mais que l'étang dérobe à jamais sous ses fards, Portez>moi vers la rive, étreinte d'une eau pure. Où je puisse cueillir d'ignorés nénuphars I
Extrait de Livres et Brochures.
Protestant et Catholique, — A propos d'un Livre qui a fait du bruit, — par Louis Fournier, Lyon, imprimerie Paquet, 1904.
Il est au musée impérial de Vienne un tableau célèbre. Sujet : La Diète de Varsoifie en i773. Signature : Jean Matejko. Sur cette toile, où le magistral pinceau d'un grand peintre nous fait assister aux dernières convulsions d'un peuple qui agonise, dans ce cadre émouvant où s'étalent sous nos yeux toutes les grandeurs et' toutes les bassesses de l'âme humaine, au fond, dans la pénombre de l'arrière-plan, l'artiste, par un trait de génie, a placé une petite scène dont le contraste violent et inattendu a quelque chose de shakespearien. Placés dans une tribune, quatre personnages, un homme et trois dames de l'aristocratie, assistent eux aussi à l'acte final du drame dont, peut-être un jour, la Providence se chargera d'écrire le définitif épilogue. Inconscientes, les femmes semblent ne rien voir, ne rien entendre. Devant elles se déroule l'une des tragédies les plus effroyables de l'histoire, et elles jouent de 1 éventail! Sous leurs yeux la patrie se meurt, elles minaudent I
Bien qu'il soit souvent appelé par ses fonctions à revêtir une robe, M. Léon Chaine n'a rien de commun avec les
femmes du xviii* siècle. Il n'a ni mouche, ni' paniers, ni éventail, et cependant il ne laisse pas de savoir minauder, et ses minauderies s'adressent... à qui? Ah! ne me le demandez pas. Tout entier à son amour subit et immodéré pour la tribu de Juda, — faut-il écrire Juda ou Judas, maître Chaine? — s'abandonnant aux douceurs singulières de sa lune de miel dreyfusarde, il vit la plupart du temps, comme dans un rêve. Et si, un jour, jaloux des surnoms de Jourdan Coupe-Tête et de Mouravief Vissiatei, Combes dressait de nouveau sur nos places publiques les échafauds de 93, s'il y faisait monter par charrettes prêtres, religieux et religieuses, M. Chaine, traversant la place des Terreaux et levant les yeux vers le ciel, y suivrait du regard les nuages qui passent, mais peut-être n'y verraitil pas s'y profiler les bras sanglants de la guillotine.
Tout croule autour de lui comme dans un irrémédiable effondrement et, pareille à la cité morte des vieilles légendes bretonnes, la France semble sombrer, dans les profondeurs d'un abîme. Devant le flux qui monte, M. Chaine ressent bien à la fin, paraîtrait-il, un certain effroi mais, pour se mettre à l'abri des flots, la crainte égarant sans doute sa raison, il va se réfugier dans une mare, et là, les deux pieds enlisés dans cette fange, il essaie de nous adresser quelques signaux de détresse. Mais oti va-t-il prendre le signe de ralliement? De tant d'enseignes glorieuses que lui offre notre passé, laquelle va-t-il choisir? Arrière, bannières des croisés et bannières de Jeanne d'Arc, guidons et cornettes de Fontenoy, étendards de Jemmapes et de Fleurus, drapeaux d'Iéna et d'Austerlitz ! M. Chaine les dédaigne tous. Français et catholique, il s'en va ramasser dans la boue je ne sais quelle loque, et désespérément, sous nos yeux attristés, il brandit la rouelle jaune.
Choix étrange et qui ne peut s'expliquer que par une sorte d'hallucination maladive. Quel philtre malfaisant
a-t-il donc bu, l'auteur des Catholiques français^ qui est pourtant un esprit éclairé et un cœur généreux ? Car, dans sa dernière édition, il ne rétracte rien de ce qu'il a écrit dans les précédentes.
Le livre d'aujourd'hui eist le livre d'hier; il ne renferme pas un seul med-culpâ. L'écrivain lyonnais y a seulement ajouté l'instructive série de tous les comptes rendus publiés sur son ouvrage, lequel n'est pas sans contenir aussi des pages d'une très noble inspiration. Je n'analyserai pas ici ce long bulletin bibliographique, qui n'est pas toujours un bulletin de victoire; je dirai seulement que, résultat forcé, tout s'y mêle, tout s'y heurte dans une cohue monstrueuse de faits, de phrases et d'idées. Dans le fracas de cette houle mugissante, on perçoit tous les bruits, depuis les hurlements de haine d'une meute attachée à sa proie jusqu'à des sifflements de reptiles d'outre-Rhin. C'est à en devenir fou, si l'on n'est pas sourd.
Tel fut, tel est encore le livre de M. Chaîne; tel est l'émoi qu'il a causé dans le monde religieux et politique. Mais voyez l'ironie des choses. Deux ans auparavant, avait été publié un volume du même genre qui avait passé presque inaperçu. L'ouvrage cependant méritait d'être plus connu et plus souvent cité. Je viens de dire qu'il était du même genre que celui de notre compatriote. Il l'est en ce sens qu'il s'occupe de religion et de politique, et cela à propos de Taffairè Dreyfus ; qu'il traite de l'attitude prise par les protestants lors de ce procès trop célèbre, ainsi que du péril que cette attitude aurait fait courir à l'Eglise réformée de France.
En ce dernier point, les craintes de l'auteur étaient, certes, vaines et exagérées. Depuis l'apparition de son livre, les calvinistes, responsables seulement devant le tribunal de Topinion publique, n'ont rien eu à souffrir ni de la magistrature de leur pays, ni des Chambres, ni des ministres, ni du président de la République. Aucun de ces
décrets iniques et spoliateurs, que M. Ghaine flétrit en un si beau langage, n'a été rendu contre eux. Point de traitements de pasteurs supprimés, que je sache; point de temples fermés, points d'établissements évangéliques mis à Tencan, pas une seule diaconesse jetée à la rue. Bien au contraire, dans les conseils du gouvernement, ils sont les maîtres. Ces maîtres de Theure actuelle, et maîtres persécuteurs avec les juifs, l'auteur les renie, il est vrai. Il ne les considère pas comme des protestants véritables ; il les traite de libéraux, mots qui, sous sa plume, signifie rationaliste, athée, libre-penseur. Mais peu importe ce détail. Il n'y en aurait pas moins eu, selon lui, une campagne anti-protestante, campagne provoquée par les réformés pour « s'être lancés, tête baissée, dans le mouvement dreyfusard ».
Mais qui donc blâme ainsi les protestants pour leur attitude à Tégard de Taffaire Dreyfus, absolument comme M. Chaine tance les catholiques pour la conduite observée par eux lors de la même affaire ? C'est un protestant authentique et très orthodoxe, tout comme M. Chaine est un fils obéissant de TEglise romaine, et si ce dernier est avoué, lui est avocat. M^ Gaston Mercier, qui a publié en 1901 l' Esprit protestant (Paris, Perrin et G**, éditeurs), plaide, en effet, devant la Cour d'appel de Montpellier, Et, deux ans d'avance, U a écrit la contre-partie du livre catholique. Il semble s'être donné le malin plaisir de le réfuter par anticipation, de sorte que, dans le procès toujours pendant, on peut opposer toge contre toge, bonnet carré à bonnet carré.
Oyez plutôt, M*^ Ghaine n'aurait garde d'être nationaliste; nationaliste est M* Mercier, M*^ Chaine ne nourrit aucune tendresse pour les chefs de notre armée ; d'après M» Mercier « il faut n'avoir pas vu de très près le corps des officiers français pour ignorer ce qu'il représente de vertus, d'honneur et de dévouement ». M* Ghaine fulmine contre
les monstruosités de procédure commises, dit*il, par ceux qui condamnèrent Dreyfus. M* Mercier lui répond : « Il faut n'avoir jamais assisté à un conseil de guerre pour ne pas avoir été frappé de la modération et de l'esprit de justice qui animent ces juges temporaires j> . Aux yeux de M** Chaine, le forçat de Tlle du Diable est un innocent injustement condamné, et les catholiques devaient tous, d'une seule voix, proclamer cette innocence. Pour M^ Mercier, « Dreyfus condamné par des hommes d'honneur, c'était donc Dreyfus coupable, et le respect de la chose régulièrement jugée devait s'imposer à tous ».
Cependant, il y eut des protestataires, M. Mercier en fait l'énumération ; elle est longue et, ajoute-t-il, elle est expressive. Ce furent les juifs, les francs-maçons, les socialistes et anarchistes, les libéraux plus hauts définis et un certain nombre de protestants. L'auteur n'oublie qu'une catégorie, celle des catholiques à laquelle appartient M. Chaine, et que Ton a baptisée très incongrûment du nom d'Ecole de Lyon^ dénomination fort impropre et que je repousse comme une insulte à notre ville. Et l'écrivain de protester à son tour contre les protestataires ^ contre ce qu'il appelle leur odieuse campagne. Il soutient que l'affaire ne serait pas née ou, tout au moins, n'aurait pas vécu si Dreyfus n'avait pas été juif, car elle n'aurait pas alors trouvé pour l'appuyer les banquiers d'Israël et des journaux prêts à se vendre. Puis, il termine par cette phrase que je livre aux méditations rétrospectives de M. Chaine : Dreyfus chrétien et pauvre hère n'aurait jamais fait parler de lui.
De deux légistes experts en l'art de plaider, nourris l'un et l'autre de la lecture des Pandectes et de Cujas, voilà donc les conclusions qui, au mérite de n'être pas écrites sur papier timbré, joignent celui d'être aussi sincères que contradictoires. Ainsi le lecteur, qu'auront laissé perplexe l'éloquence et la subtile dialectique de
lavoué n'aura qu'à ouvrir le volume de Tavocat et à en lire la préface ainsi que Tavant-dernier chapitre. La plaidoirie protestante pourra servir d'antidote à la plaidoierie catholique. Quant à M^ Chaine, bien que sa main soit encore toute noire de Tencre qui a servi à écrire le livre que Ton sait, il peut la tendre galamment à son adversaire^ à ce calviniste impartial et modéré» à ce huguenot patriote qui s'intitule lui-même un vieux Français de France, car, en dépit de leurs divergences, tous deux, épris d'idéal, sont hommes de mérite et surtout de bonne foi.
Lyon, ce 3o juillet 1904.
L'Epoque contemporaine (cours d'histoire à Tusage de la classe de philosophie) par J. Brugbrette, professeur licencié d'histoire et de philosophie, 1 vol. in-8, 1904. Alfred Cattier, Tours.
Caractères généraux de la civilisation contemporaine. — La Paix armée. — Il nous reste à dégager les caractères généraux de la civilisation qui a pétri la société contemporaine. Nous ne pouvons le faire qu'en montrant combien notre époque diffère des temps qui l'ont précédée et en relevant ainsi ce qu'elle présente d'original .
Ce qui dominait dans le passé, c'étaient surtout les œuvres qui divisent les nations, la conquête et la guerre. Depuis l'achèvement de l'unité allemande et italienne Tambition de l'agrandissement territorial est tempéré par une certaine pudeur, et sauf dans les pays semi-barbares des Balkans, la paix peut être considérée comme l'état normal de l'Europe. Il s'est même créé, depuis la confé-
rence internationale de la Haye (1897) due à Tinitiative généreuse du Tsar Nicolas II, un état d'esprit opposé à la guerre. Cet état d'esprit est fait de la crainte des incommodités et des dangers de la guerre, en un temps où dominent les œuvres qui réclament les concours politiques et Témulation féconde de tous les peuples; il est encore le résultat de l'influence des idées chrétiennes ou philosophiques, des sentiments d'humanité qui pénètrent de plus en plus .la vie des nations. — « Nous abhorrons toute guerre de conquête ; nous abhorrons surtout, au nom des principes chrétiens, comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations sous 1 hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et d'étendre l'influence de la patrie », (Léon Chaine, Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles).
L'Angleterre et la France semblent avoir oublié leurs vieilles querelles pour donner l'exemple de l'accord dans la volonté de jouir paisiblement et travailler ensemble au rapprochement des peuples. L'arbitrage international est une question à l'ordre du jour. Toute une école de pacifistes semble avoir pris pour devise l'épitaphe de Victor Hugo : « Déshonorons la guerre »....-
Les Orientations actuelles de la Pensée religieuse à Lyon (Conférence donnée à Lyon salle philharmonique le 22 novembre 1904 par labbé J. Brugerette, professeur licencié d'Histoire et de Philosophie). Librairie Paul Phily, Lyon.
Ce qui me parait sérieux et vraiment inspiré du souffle d'un esprit nouveau dans les tendances actuelles de la
pensée religieuse, prise dans son sens le plus large, c'est Teffort de toute une élite chrétienne à frayer la voie aux idées réparatrices par une foi haute, réfléchie, tolérante dans la pratique, conforme en un mot, aux enseignements du vieil Evangile et aux meilleures aspirations de notre époque {Applaudissements).
Je n'en veux d'autres preuves, Mesdames et Messieurs, que celles qui nous sont fournies présentement par les œuvres de deux écrivains, vos compatriotes : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles de Léon Chaine ; Une grande figure de prêtre social^ Vabbé Rambaud de M. le pasteur Jules ^schimann. Ce n'est pas sans doute dans ces livres qu'il faut chercher une doctrine arrêtée, ils n'ont que des opinions, des faits, mais telle est la puissance de leur rayonnement que ces opinions et ces faits vous rendent en raccourci la vision de ces lignes augustes et de ces galeries antiques sous lesquelles en une promenade lente, on croit se mêler aux sages, aux généreux esprits, aux hommes vraiment religieux.
Un plus grand assurément que M. Léon Chaine, Ta dit bien avant moi : « Nul n est prophète dans son pays. » Mais nul en vérité n'a moins songé à dicter des oracles que l'auteur des Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Si ce livre, dont la réputation, vous le savez peut-être, a déjà dépassé, on peut le dire sans hyperbole, les bornes d'une renommée européenne, si ce livre a pris auprès de tant de lecteurs l'importance d'un événement religieux, et il a été cet événement non pas sans doute dans le cercle nécessairement étroit de certains salons plus dévots que chrétiens où passent et repassent derrière les prudes éventails plus de petites médisances que d'idées généreuses {Rires et applaudissements)^ mais dans ces milieux qui pensent, dans ces mondes très divers et souvent très opposés de la spéculation et de l'action intellectuelle où se répercutent et se renforcent tous les bruits
du siècle ; oui, si ce livre a occupé si passionnément Tattention de la presse, des parlements, des académies, des écoles, cette fortune qu'on pourrait appeler extraordinaire, tient justement à ce fait très simple que Técrivain lyonnais n'est venu à nous ni en prophète, ni en maître.
A vrai dire, Mesdames et Messieurs, il n'y a qu'une seule personne en qui nous ayons une pleine et entière confiance, c'est nous-mêmes. Parmi toutes les raisons qu'on peut émettre pour et contre une théorie, celles que nous adopterons de préférence seront presque toujours les raisons qui nous paraîtront le plus conformes à notre manière de voir et de sentir. Il y a de notre part une sorte de défiance instinctive vis-à-vis des gens qui prétendent ou semblent vouloir nous imposer leurs opinions. Par contre, nous sommes aussitôt saisis et charmés, lorsque nous nous trouvons en présence d'un homme qui nullement désireux de surprendre et de se faire valoir, exprime devant nous des sentiments et des pensées où tout le monde reconnaît quelque chose de ses propres pensées et de ses propres sentiments. Il y a là un accent intime qui tout de suite s'empare de nous et entraîne notre volonté. Telle est, je crois, la raison principale du succès des Catholiques français et de leurs difficultés actuelles. L'auteur n'est ni apôtre, ni philosophe, ni même écrivain de son métier. C'est quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent, qui réfléchit. Mais, ce quelqu'un est un croyant. « catholique entièrement soumis aux directions de la sainte Eglise » ; son cœur a vibré au choc des frissons que certains éléments délétères font courir sur le parvis du Temple cher à sa foi ; il s'est donné à tort ou à raison la mission de découvrir les causes de ces ondes douloureuses et de les combattre dans la mesure du possible. Le résultat de cette enquête, c'est que M. Chaîne a osé dire et su dire excellemment ce que nous pensions presque tous, mais n'osions point dire. Je n'entends ici parler que de la question
religieuse, car s'il en est d'autres dans ce livre où Tauteur parait peut-être nous étonner de ses vues particulières, tout son évangile se borne à nous faire voir notre intérieur et, comme l'observe Montaigne, à nous avertir de nousmêmes. On peut sans flatterie appliquer à ces pages religieuses, cette parole de Balzac : « Ce ne sont pas les paroles de ceux qui écrivent, ce sont les sentiments de ceux qui écoutent et qui lisent ».
Et puisque ce livre, dont la pensée est toujours d une irréprochable sincérité s'est imposé si fortement à l'attention de tous ceux qui observent les tendances de l'esprit catholique soit pour chercher à les diriger soit pour avoir l'occasion de les combattre, il faut bien reconnaître qu'il n'est pas seulement un accident passager, mais que le mouvement dont il est l'expression existe réellement. Le livre en question a donc sa place, et une place de tout premier ordre, dans la galerie des idées et des faits qui marquent aujourd'hui les orientations nouvelles de la pensée religieuse.
D'allure plus modeste, de cadre moins vaste, l'étude de M. le pasteur iËschimann révèle cependant la même élévation et la même sincérité de pensée, elle puise sa force aux mêmes sources d'inspiration évangélique. L'art ni la science ne sont les objets de ce modeste opuscule consacré à glorifier les vertus d'un prêtre* qui passa sa vie « à conquérir des cœurs en donnant son cœur ». Mais de cet hommage spontané, sans arrière-pensée, rendu si loyalement aux mérites d'un prêtre catholique par un généreux pasteur protestant, se dégage cette leçon très haute, que des hommes, fils du même père et adorateurs du même Dieu, seraient bien fous de perpétuer en d'inutiles déchirements, la lutte des frères ennemis, quand ils peuvent s'unir et s'entr'aider sur le terrain de la charité et de Testime réciproques pour pratiquer ensemble la bonne vie
Il faut voir avec quelle vigueur Tauteur des Catholiques français flétrit toutes ces pratiques idolâtriques et toutes ces végétations parasites « qui ont poussé, dit-il, comme des champignons vénéneux sur le grand arbre de la Croix D. Il ne s'agit dans sa pensée que « de modestes commentaires faits à la porte du Temple par le plus soumis et le plus respectueux des fils de TEglise d. Et s'il croit devoir présenter certains conseils opportuns, il se défend avec empressement de « l'intrusion « — toujours fatale — a du laïcisme dans le sanctuaire ». Mais, qu'on veuille bien me passer cette hyperbole, le stylet de ce Juvénal chrétien pousse le trait jusqu'au fond de l'abcès et découvre dans toute leur nudité les causes honteuses de cette déformation du pur évangile, d'un côté l'éternelle sottise humaine, dont parle TEcriture, de l'autre, son éternelle exploitation par les bateleurs. Les puissances de ténèbres et de mensonge ont ainsi violé la majesté du Temple sous les traits hideux du fétichisme et du mercantilisme. En donnant à leur comptoir un air mal séant de sacristie, de vils charlatans « ont cru pouvoir vendre les faveurs du Ciel contre espèces sonnantes ». Et « de pauvres gens ont cru que ces exploiteurs avaient mission officielle de représenter Dieu et ses saints ici-bas ».
Tout le monde a entendu parler de la spécialité attribuée à saint Expédit de s'occuper des choses pressées. Ce que l'on sait peut-être moins c'est que ladite dévotion, objet de tant de pieux trafics a pour origine, de l'aveu même des savants jésuites BoUandistes un simple jeu de mots. « Ne trouvez-vous pas imbécile, dit l'auteur des Catholiques français^ cette dévotion fondée sur un mauvais calembour ? ».
Le honteux marchandage dans lequel a dégénéré si souvent le culte voué à saint Antoine de Padoue ne saurait davantage trouver grâce aux yeux de M. Chaine. La maison du Seigneur transformée en une boutique, la prière
ravalée à une mercuriale d'oraisons, les relations de rhomme avec Dieu dominées comme chez les peuplades sauvages par les mercantiles préoccupations du donnant donnant ! Non, c'est trop pour ce fidèle disciple de l'Evangile. Mais le spectacle de ces requêtes saugrenues découvre en même temps à son regard de philosophe un tel abtme d'inconscience que la pitié désarme chez lui le bras levé pour frapper. Et l'auteur des Catholiques fran^ çais^ se borne à solliciter le grand thaumaturge d'envoyer un peu de jugement à ses étranges solliciteurs, ce II n'y a qu'une chose, dit-il à ces idolâtres, que vous ne demandez pas à saint Antoine de Padoue, c'est le bons sens. »
Ce n'est pas que M. Léon Chaine méconnaisse la légitimité de la prière. « Il est naturel et juste, dit-il, de demander la protection de Dieu dans toutes les circonstances de la vie ». « Il n'est pas défendu, d'autre part, comme l'observe Bossuet, d'employer les saints pour nos besoins temporels, puisque Jésus-Christ nous a enseigné de demander à son Père notre nourriture, et que la Sainte Vierge n'a pas dédaigné de représenter à son Fils que le vin manquait dans les noces de Cana », mais prier n'est pas acheter, brocanter des grâces, c'est crier spontanément sa détresse à Dieu, c'est la lui confier, comme un enfant en danger sollicite la protection de son père, c'est faire don à Dieu de soi-même. « Il ne faudrait pas, dit l'écrivain lyonnais, laisser finir dans le ridicule une religion qui commença dans le sublime jd. a Toutes ces petites niaiseries auraient singulièrement répugné aux contemporains du grand Pascal, chrétiens solides, à la forte santé intellectuelle ». M. Chaine aurait pu ajouter avec l'un de ses critiques les plus éminents que a cette idolâtrie basse est aussi éloignée de la vraie religion que des vers de caramel ou des devises de mirliton peuvent l'être des Méditations de Lamartine ».
Je ne suis pas, vous le sentez assez, de ceux qui mar-
chandent leur approbation et leur sympathie à Tauteur des Catholiques français mais ces sentiments s'allient chez moi à une franchise de pensée que M. Chaîne — esprit lui-même très libre — voudra bien me pardonner, puisque j'oserai lui reprocher avec tout le respect dû à ses éminentes qualités, d'avoir laissé trop évidemment au second plan de ses préoccupations l'origine toute païenne des inintelligentes et serviles pratiques qai ont scandalisé sa robuste foi de catholique. Oui, Messieurs, les petites bigotteries diminuent la religion comme les belles cérémonies en rehaussent le prestige. Mais gardons-nous de l'oublier : Les vaines observances qui font sourire les uns et s'indigner les autres, tiennent avant tout à la persistance du lamentable atavisme païen
Ces fortes disciplines intellectuelles sont celles que préconise M . Léon Chaine, dans ses Catholiques Français y marquant ainsi sans le chercher, la parenté on ne peut plus étroite de son esprit avec l'esprit si largement ouvert de Tabbé Rambaud. Ce qui fait pour M. Chaine la force d'une croyance, c'est avant tout la conviction personnelle et la conviction personnelle est fortifiée par Texercice du sens critique. A quoi bon regarder, diront les partisans de la foi aveugle, si les yeux d'autrui regardent pour nous ? A quoi bon discuter si des intelligences comme la nôtre font pour elle ce travail. « Spectacle lamentable et humiliant pour la raison humaine » répond M. Chaine à ces eunuques de la pensée, et la verge qui brisait les idoles du Temple se retourne maintenant contre ces éducateurs diminués et apeurés de la vérité qui « au lieu de nourrir la jeunesse catholique de la moelle des lions, comme dit l'Ecriture, ont pris l'habitude de lui prodiguer on ne sait quelle doucereuse confiture intellectuelle qui n'est pas faite, certes, pour lui donner la fermeté et la robustesse du véritable esprit chrétien ». « C'est ainsi, ajoute l'auteur.
que quelques-uns de nos maîtres semblent trop souvent redouter la vérité historique. Vous ne pouvez cependant déchirer les annales de Thistoire, ni en effacer les pages qui ne nous plaisent pas. Le mieux est donc de ne pas cacher à vos élèves des faits qu'ils apprendront toujours plus tard. Apprenez-leur et expliquez-leur ces grands événements, ce sera à la fois plus habile et plus honnête. Ils seront ainsi mieux préparés aux conditions et aux luttes qu'ils auront à soutenir contre les autres ou contre euxmêmes ». Le résultat de cette mutilation intellectuelle, M. Chaîne Ta très bien vu : Des élèves les plus brillants, ont fait, dit-il, « des incrédules et parfois même les adversaires les plus haineux et les plus redoutables des croyances religieuses » ils deviennent tels souvent « le jour où ils s'aperçoivent des déformations coupables, des contre-vérités intentionnellement enseignées, sansdoute». Les autres, plaignez-les. Mesdames et Messieurs, plaignez ceux qui entrent dans la vie avec la haine de leur temps et par la porte basse de ces préjugés où s'enferment et se rétrécissent le cœur et la pensée tous les jours davantage, pour devenir à la fin sourds et aveugles à Tévidence même. Ce sont déjeunes rossignols auxquels leurs éducateurs ont crevé les yeux pour qu'ils chantent mieux ; ce sont de jeunes chiens dont on a taillé les oreilles pour leur donner un air plus féroce : O les pauvres mutilés, ô les tristes bourreaux !
L'auteur des Catholiques français est d'ailleurs si convaincu de la nécessité, pour un grand nombre de ses coreligionnaires de faire appel aux lumières de Tesprit d'examen qu'il laisse lui aussi échapper, après le cardinal Vaughan, cet aveu dont il est bien inutile de souligner l'importance : a L'esprit catholique aurait actuellement le plus grand intérêt à se laisser viviQer et tonifier par l'esprit critique de quelques schismatiques rentrés au préalable dans l'unité de l'Eglise. » La foi de M. Chaine est assez
robuste pour n'avoir rien à craindre des découvertes de la science, ce Laissons, dit-il, aux savants toute liberté d'investigation. La gloire de Dieu grandit dans la proportion même où la nature créée révèle la puissance infiiiie du créateur. » C'est la même pensée que je retrouvais tout récemment sous la plume d'un publiciste lyonnais très goûté des lecteurs du Salut Public : « Il y a, disait M. Pierre Jay, d'autant moins lieu de s'effrayer du progrès intellectuel que toutes les vérités, rayons épars d'un même foyer mystérieux, sont solidaires les uns des autres.» Foi aveugle, foi éclairée, foi autoritaire, foi libre, je sais, Messieurs, que ces choses-là sont graves à dire et qu'on risque de porter une main lourde sur le travail délicat des consciences. Celui qui croit pouvoir sonder du regard ce domaine sacré et faire la leçon aux autres doit pouvoir abriter sa parole derrière une parole plus autorisée. Or que demande ici Jésus : la soumission ? Sans doute, mais cela ne saurait lui suffire. Jésus veut encore la conviction. S'il fonde l'autorité de son Eglise sur cette parole très nette adressée à ses Apôtres : « Qui vous écoute m'écoute », il donne en même temps aux siens comme critérium de sa vérité : « Celui qui voudra faire la volonté de mon Père qui est au cieux reconnaîtra si ma doctrine vient de Dieu ou si je parle en mon nom ». Pesons ces paroles de l'Homme-Dieu : Il faut que le chrétien sonde sa vie, son cœur, qu'il fasse appel au témoignage de sa conscience, afin de reconnaître la volonté de Dieu qui lui dicte son devoir. Dieu se montre, il ne s'impose pas. Pour croire, en un mot, il faut, comme le voulait l'abbé Rambaud, commencer par être des hommes, penser et agir en hommes. Pour être admise, dirait encore M. Léon Chaîne, la vérité ne réclame pas des yeux fermés, mais des yeux grands ouverts. Ce besoin d'une foi éclairée est bien l'indice caractéristique des tendances nouvelles en religion. {Applaudissements)
C'était bien ià l'Evangile du cher et vénéré abbé Rambaud. Ce grand chrétien fut le premier prêtre de France à protester contre la campagne antisémite. Il le fit, nous dit son sympathique biographe, dans une lettre publique adressée AU Bulletin de l Union pour U Action Morale àe M. Paul Desjardins, dont les lignes suivantes vous traduiront bien mieux que mes paroles l'accent d'éloquence indignée.
De quel droit et au nom de quels principes peut-on venir ainsi traîner dans la boue, dénoncer à la haine publique et proscrire toute une partie de la grande famille humaine, tout un peuple? Sommes-nous donc revenus aux temps barbares et ne sommes -nous plus des chrétiens et des chrétiens civilisés ? Oublions-nous que ceux quon accuse aussi indignement et dont on ose ridiculiser jusqu'aux vieillards sont nos concitoyens, que nous les coudoyons chaque jour dans les relations de la vie et que nous les rencontrons même souvent dans les sentiers du devoir et de la charité. Et quel est celui d'entre nous qui oserait se dire qu'il vaut mieux qu'eux? Aussi, profondément ému dans notre conscience de chrétien et de prêtre, nous a-t-il paru souverainement regrettable que pas une voix catholique ne se soit franchement élevée pour demander pardon à nos frères de cette injure sanglante qui est presque un crime ! qui en est un ! et cest pour demander humblement ce pardon el venger la vérité indignement outragée que nous nous permettons d'écrire ces quelques lignes (Applaudissements) .
Je vous remercie, Messieurs, de souligner ainsi de vos chaleureux applaudissements les déclarations que vous venez d'entendre. Ils réalisent à la lettre cette belle parole de l'Écriture : defunctus adhuc loquitur. Celui qui n'est plus parle encore, et sa voix trouve toujours parmi vous le même écho sympathique, elle rencontre dans vos cœurs le même respect et la même confiance. {Nouveaux applaudissements).
Voilà, Messieurs, une lettre qui pourrait faire époque dans la vie d'un prêtre tant sa note de noblesse monte haut dans l'atmosphère saturée de préjugés et de disputes qui est celle où nous vivons.
Mais venue d'un homme habitué à élever les moindres vertus jusqu'aux sommets du bien, il semble que cette protestation généreuse ne soit plus que le geste très simple d'une charité qui croirait ne plus être la charité si elle faisait exception de personne et si quelque chose de ce qui est humain, comme disait le poète antique, pouvait lui demeurer étranger.
S'il fallait à cet acte de parfait chrétien un commentaire plus actuel que celui du poète païen, j'oserais l'emprunter encore au chapitre de M. Chaîne sur l'antisémitisme. « L'antisémitisme, dit l'auteur, est une doctrine de haine. Celui qui est venu au monde pour sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu. {Applaudissements). Non seulement, en persécutant les Juifs, les catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi. Le christianisme n'est-il pas issu du judaïsme? L'Evangile n'est-il pas comme le postscriptum libérateur de la Bible? Le Golgotha n'est-il pas le couronnement de l'œuvre du Sinaï? Jésus-Christ, le plus beau des enfants des hommes, n'est-il pas le fils d'une Juive et Juif lui-même descendant de la tribu de Juda ! . .
Veuillez, Messieurs, ne vous point méprendre sur la portée d'un rapprochement qui serait une injure à ma dignité de prêtre et à mes sentiments les plus intimes, si un seul parmi vous devait y trouver une excuse même déguisée à certaines tentatives de Tesprit sectaire. Je sais que les violences appellent les violences dans la justice des partis, mais je sais aussi que le mal fait par les uns ne légitime pas le mal qui leur est fait par les autres. Qu'il souffle à droite ou qu'il souffle à gauche, l'esprit sectaire est toujours une atteinte odieuse aux droits de la conscience humaine. Voilà pourquoi j'applaudis, quand des hommes de courage et de franchise se lèvent pour
dénoncer les attentats et flétrir les violents ou les Pharisiens qui « demandent des chaînes pour la liberté ». De cette liberté Técrivain lyonnais peut se dire Tamant passionné. Comme son maître Lacordaire il la veut a pour tous les hommes et sous tous les cieux », il en accepte toutes les conséquences et pour les jours fortunés où les catholiques seraient les maîtres et pour les jours malheu-^ reux où ils auraient cessé de l'être. Cet amour de la liberté inspire à notre auteur les plus belles pages de son livre et ces pages couronnent Toeuvre comme ces exploits des héros antiques qui décoraient le fronton des temples grecs ; plus d*une touche en effet, sans paraître y prétendre, à là grande éloquence et plus d'un mériterait de prendre place dans les anthologies de nos collèges chrétiens. La philosophie de M. Chaine est d'ailleurs toute pratique, telle la philosophie dont M. Tabbé Rambaud enseignait les leçons à l'école primaire de sa chère cité. Ce n'est donc pas une théorie savante de la tolérance qu'il nous faut chercher dans le livre de M. Chaine, mais des conseils dont les esprits les moins éclairés peuvent faire leur profit
Vous connaissez, Mesdames et Messieurs, par le noble exemple de M. labbé Rambaud et de son biographe la religion d'esprit large. Elle tend à l'union de tous les hommes droits de cœur et de conscience, au triomphe de cette Eglise invisible dont parle la doctrine catholique. Eglise où peuvent se mêler en une seule âme sans distinction de communion les âmes de tous ceux qui prient sur la terre, de tous ceux qui par des regrets ou par les tourments d'une pensée inquiète ou par les appels de leur souffrance cherchent Dieu dans l'amour des hommes et la pratique du devoir. Et sera sauvé, je suis heureux de le confirmer à M. le pasteur ^^schimann, quiconque appartient à cette société illimitée d'âmes religieuses. Cette
doctrine a pour elle l'appui des plus anciens docteurs de TEglise de saint Justin et de saint Clément d'Alexandrie. Loin de moi, messieurs, la pensée d'apporter ici des vérités diminuées. C'est dans l'Eglise catholique, dans l'Eglise fondée par Jésus-Christ que la grâce et la vérité, comme disent nos théologiens, ont été manifestées dans leur plénitude. Et quitter cette Eglise ou marcher hors de ses voies, c'est pour nous abandonner la seule voie sûre qui nous conduit à Dieu. Mais il peut se rencontrer partout des éléments de grâce et de vérité capables d'opérer dans les âmes ce que l'Evangile appelle la nouvelle naissance. Telle est la bienfaisante doctrine qu'il me plattde rappeler à nos frère séparés, celle qui doit servir à l'interprétation de la maxime fameuse et si mal comprise : « Hors de l'Eglise, point de salut ».
11 semble bien. Messieurs, par ces exemples d'un caractère tout lyonnais, il est vrai, mais dont il serait facile, vous le comprenez assez, de multiplier le nombre et d'élargir le cadre, il semble bien que le temps est revenu où <K vues des hauteurs de l'esprit, comme dit Ch. Wagner, les collines inégales de Marijah et de Garizim, se valent » et ceux qui les habitent, qu'ils s'appelent Rambaud ou ^schimann, Samuel ou Monod, Léon Chaine ou Joseph Serre, font preuve d'une large intelligence des choses religieuses « en prenant le bâton de pèlerin », pour remonter ensemble vers un horizon moins borné. Oui, les sentiers de demain sont ouverts sur les pas de tous les hommes de bonne volonté. L'étoile qui luit sur leur tête ne peut être que la messagère des jours meilleurs, car c'est l'étoile de la charité. Où les conduira-t- elle ?
A l'unité de l'esprit dans la fusion des croyances ? Ce n'est pas le signe des temps. A l'unité de l'esprit dans l'union des cœurs? C'est le vœu de tous les croyants qui réclament une religion de paix. C'est aussi l'espérance de tous ceux qui sont las d'écrire avec du sang et des ana-
thèmes les annales d'une religion toute d'amour, la religion du pur Evangile, l'impérissable religion delà Paternité de Dieu et de la fraternité des hommes {Applaudissements) (1).
(i) On lira avec plaisir et profit le bel ouvrage de M. Joseph Bûche, professeur de philosophie au Lycée de Lyon. Uabbé Camille Rambaud de Lyon, êa çie, ses œuçres sociales, par Joseph Bcjghb préface d^Eo. Ayna^rd. (Un volume in-8, Cumin et Masson, Lyon.) « Dans ce livre plein de charme et d'émotion discrète a dit M. André Chamonix (Journal des Débats, }SLn\iev 1907), M. Joseph Bûche raconte l'admirable histoire de ce Lyonnais qui, dans la deuxième partie du xix* siècle parait un saint François moderne »
La Crise du Concordat , par Tabbé Ch. Denis, 1 vol. in-16. Emile Nourry, Paris, 1904.
Le ministère Méline-Dupuy une fois parti, la Congrégation tomba naturellement sur le tapis ; elle s'était ellemême trop compromise, elle avait donné des signes d'opposition trop évidents contre le clergé séculier et contre la République pour qu'elle n'apparût pas comme le véritable et immédiat danger. Toute la presse radicale le proclama sans détour. La guerre fut déclarée plus implacable que jamais contre l'Eglise.
Un événement imprévu de tous, l'Affaire Dreyfus, avait déjà ajouté de nouveaux éléments de discorde dans le pays et il allait mettre en relief une action toute partieculière de la Congrégation, Je l'ai déjà dit, l'Affaire Dreyfus fît voir que la plupart des généraux, les officiers de
terre et de mer étaient élèves des congréganistes militants, qu'ils se solidarisaient pour leur avancement réciproque et que dans l'hostilité manifestée contre Dreyfus toute la noblesse conservatrice prit fait et cause pour V armée, en cessant subitement^ et comme par un mot (Tordre^ de fréquenter la haute société israélite. li'antisémitisme n'était donc plus seulement raffaire personnelle de M. Drumont, il devenait la cause commune de l'armée, de la noblesse et de la Congrégation. M. Léon Chaine, dans son livre : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ n'a donc pas tort, il est même sur certains points particuliers, au-dessous de la réalité
VÉglise et la République^ par Anatole Franck, in-16, Edouard Pelletan, Paris, 1904.
nous penserons comme M. Léon Chaine, catholique sage et solitaire, que de tels discours ont beaucoup aidé M. Waldéck-Rousseau à obtenir du Sénat le vote de la loi des associations. (Léon Chaine : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ 1903).
Les élections de mai 1902 se firent sur cette loi. Il n'y eut, autant dire, que deux partis : les ministériels et les gens d'Eglise, qui furent abondants en intrigues et excellèrent dans la colomnie. Le ministère fut appelé ministère de l'étranger et ministère Dreyfus, ce qui voulait dire ministère de la trahison. Car Terreur judiciaire de 1894 constituait le dogme fondamental des Noirs.
Il y eut de la surprise et de Tindignation parmi les Noirs. La surprise était sincère. Je dirai même qu'elle était
légitime ; car on n'admettait pas alors qu'une loi contre les congrégations pût être appliquée. Ce n'était pas Tusage. Quant à l'indignation, elle fut violente chez les modérés de la Chambre. L'un d'eux, naturellement aimable, parla de crime contre la liberté et l'humanité. Mais cela doit s'entendre au sens parlementaire. Le monde des couvents préparades manifestations publiques. Il y eut, au soleil de juillet, de saintes prornenades dans les villes et les campagnes. A Paris, des foules aristocratiques firent cortège aux sœurs expulsées. On vit les femmes fortes dont parle l'Ecriture s'acheminer par les Champs-Elysées vers le ministère de l'Intérieur, oii elles espéraient apaiser leur soif du martyre, qui n'y fut point étanchée. En Bretagne, les comités catholiques organisèrent la résistance à la loi. Les hommes d'Églises exhortaient à la haine les femmes et les enfants, poussaient au combat les paysans ivres de religion et d'eau-de-vie, organisaient des gardes de jour et de nuit autour des maisons d'école. Devant ces maisons, des prêtres, commandés par des officiers en retraite, construisaient des barricades, creusaient des fossés et lançaient sur le commissaire excommunié des jets du liquide infect dans lequel mourut l'impie Arius. On vit le desservant d'une commune, couché sur le pavé de l'école, obliger les gendarmes à l'emporter comme un paquet
Anatole France.
Histoire de V Affaire Dreyfus (Uennes), par Joseph Reinach, tome V, vol. in-8, Eugène Fasquelle, Paris, 1905.
Dans l'allégresse, déjà victorieuse, des dernières
heures du combat, le petit groupement catholique qui se
souvenait qu'une religion d'amour avait été prêchée sur la Montagne» se constitua en comité, sur l'initiative de Viollet, d'un ancien officier, Feray-Bugeaud d'Isly, et de quatre prêtres libres, les abbés Grosjean, Martinet, Pichot et Russacq, qui réunirent quelques centaines d'adhérents. (Encore une fois, des hommes qui eussent dû parler depuis longtemps, qui se le devaient à eux-mêmes et à leur talent. Vogué, d'Haussonville, Vandal, continuèrent à se taire.) Les fanatiques et les politiques, comme irrités des services qu'on voulait leur rendre, ripostèrent par des injures- Ces braves gens ne s'y arrêtèrent pas, ni Hervé de Kérohant qui dépensa dans des articles quotidiens ce qui lui restait dévie; ni cet ancien procureur général bonapartiste, le vieux Froissard, qui avait repris, à lui seul, pièces en mains, Timmense enquête, et, « vaincu, terrassé par l'évidence », se déclarait ce aussi sûr de l'innocence de Dreyfus que de son propre honneur » ; ni Tabbé Brugerette ou l'abbé Frémont, si malheureux de voir « anéantir la croix de Jésus» dans cette grande bataille d'idées, la plus palpitante qui ait agité la conscience mondiale. (Abbé H. de Saint-Poli, C. f. LéonChaine : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles ; Lettre d'un ancien procureur général dans l'Autorité du 5 décembre 1903; Quincampoix : la Voix d* un catholique ; Pichot et Jorrand :
la Question chrétienne et la question juive
Depuis le départ de Freycinet, surtout depuis l'arrêt des Chambres réunies qui remettait aux juges militaires la sentence définitive, l'armée était entrée dans la phase la plus dangereuse de sa crise. En reprenant possession du condammné que la procédure en revision leur avait soustrait, les soldats redevenaient les arbitres de l'Affaire et, par l'Affaire, semblait-il, de toute la politique. De fermes esprits, parmi les civils, se fussent grisés d'un tel rôle; ceux-ci foncièrement incapables de voir telles qu'elles sont les choses qui ne sont pas de leur métier, et fumant,
enfiévrés depuis deux ans, éclatèrent. Rien de la vérité né leur était parvenu, ni le rapport de Bard ni celui de Ballot- Beaupré, ni l'enquête delà Chambre criminelle. Les journaux qui les ont publiés, rien que pour cela, ont été exclus de leurs cercles, et qui a osé les lire est devenu suspect. Croire Dreyfus innocent, accepter Tarrèt des juges « vendus», c*est, plus que jamais, manquer à l'honneur, <c le huitième des péchés capitaux ». (Léon Chaine: lesCathotiques français . . . ) ( 1 ) .
(i) Dès les premiers volumes de son Histoire de t affaire Dreyfus, Joseph Reinach a rendu justice aux catholiques qui ne cédèrent pas à Tentrainement général, mais se rangèrent du côté des défenseurs de la justice.
On lit tome III, pages 548, 549. « Viollet fut désigné
pour rédiger, avec Trarieux, les statuts de la nouvelle association.
« Ce grand savant, qui avait fouillé si profondément aux ruines du vieux droit français et en avait dégagé les Propylées, les Etablissements de Saint-Louis, était, je Tai dit, profondément catholique. Rien qu'à son maintien, on reconnaissait en lui on de ces a Port-Royalistes attardés », pour qui « le nom de janséniste était moins le signe d'une dissidence dogmatique que Tindice d'une profession de gravité et de religion austère ». Ce sérieux du janséniste, triste, mais fortifiant, ne va pas sans une haute moralité, qui est elle-même inséparable du courage. YioUet convenait qu'il avait été conduit « comme malgré lui », à la conviction que Dreyfus était innocent; mais; d'autant plus, il se croyait le devoir de ne pas s'en taire, surtout sous les menaces des journalistes de sacristie et de corps de garde. Alors que tant de libre-penseurs et de républicains n'osaient pas les regarder en face, il fit à l'un d'eux cette cinglante riposte : « Vous aussi, vous êtes des terro- ' ristes !.. . . »
Puis : tome IV, chapitre V :
« Ceux des catholiques qui avaient de la pitié et le sens
du droit, et qui prévoyaient des représailles, furent désolés.
Viollet multiplia les avertissements; un prédicateur (à Saint- Sulpice) osa dénoncer « le journal qui abritait ses fureurs sous le signe de la Rédemption ». (C'est ce que dit également Quincampoix. Fauteur de la Voix cTun catholique : « La décence publique souffre de cette exhibition constante dans un tel cadre, en un tel lieu, du symbole trois fois saint de la charité et de l*amour. C'est rendre Jésus-Christ solidaire de ces faux apôtres »). Non seulement on ne les écoute pas, mais plusieurs qui pensaient comme eux furent frappés. Buffet, dans une lettre à Drumont, ayant désavoué Hervé de Kérohant, le duc d'Orléans écrivit à son représentant : « J'approuve pleinement votre lettre à la Libre Parole et je vous 'en remercie ». L'abbé Pichot venait de faire paraître sa brochure sur la Conscience chrétienne et V Affaire, sous forme d'une lettre à la Croix. Il y rappelait quelques vieilles sentences démodées : « Si vous n'aimez que vos amis, vous n'êtes i>as meilleurs que les païens. . . Si votre justice n'est pas meilleure que celle des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux ». Et, très noblement, il expliquait les motifs de son intervention : « Parce qu'il y a des circonstances où un professeur de sciences mathématiques et physiques, surtout si c'est un prêtre, ne doit plus se contenter d'enseigner que les rayons secteurs des planètes balayent des aires égales en des temps égaux... Ce serait trop commode de s'abstraire ainsi, loin des passions et de la haine ». Il se souvenait enfin d'avoir appris du P. Gratry que la morale et la géométrie sont sœurs, qu'il y en a partout, selon le mot de Leibnitz; et il ne voulait pas rester solidaires de ceux qui trompaient le peuple et le clergé. Aussitôt le général qui commandait à Limoges ût savoir à l'évéque qu'il romprait toutes relations si l'abbé Pichot continuait à enseigner au collège libre de Felletin. Un journal local le poursuivit d'outrages . L'évéque finit par céder. Le prêtre eût pu mourir de faim si Albert de Monaco ne l'avait nommé à l'une des trois cures de sa principauté »
Innocent III et V apogée du pou\foir pontifical^ par J. Biiu- GERETTE, 1 vol. in-16, collcction Science et Religion. Librairie Bloud, Paris, 1905.
Innocent avait compris la nécessité de corriger
TEglise non seulement dans ses membres, mais dans son chef, tâche toujours plus malaisée, a Malheur à moi, disait-il, si je suis un mercenaire, si les devoirs de ma dignité sont en contradiction avec ma conduite, si mes actions diffèrent de mes paroles et que par là je devienne la cause de la perte d'un grand nombre, au lieu de servir pour leur salut. » La plénitude du pouvoir qui est en nous, ajoutait-il, nous engage à la prévoyance et par celle-ci à avancer notre perfection. « Aussi voulut-il donner Texemple d'une vie irréprochable. Convaincu que a le prestige de la papauté, la plus essentiellement spirituelle des souverainetés, n'est nullement liée à de vains simulacres, à l'apparat luxueux, à la pompe éclatante qui environnent habituellement les plus redoutables potentats de ce monde, » (Léon Chaine. les Catholiques français et leurs difficultés actuelles)^ on vit Innocent III inaugurer son glorieux pontificat en renvoyant la plupart des portiers et des huissiers du palais, surtout de la chancellerie pour que sa personne et ses bureaux devinssent plus accessibles. Congédiés également, les fils des nobles qui encombraient la curie, personnel agité et peu édifiant! Puis vinrent les règlements somptuaires. et Pour lui, comme pour son entourage, il aimait la frugalité et la vie simple. Plus de vases d'or et d'argent, des ustensiles en bois et en verre, plus de fourrures de prix, des peaux d'agneaux. Deux plats seulement à sa table et à celle de son chapelain^ sauf les jours de grandes fêtes ou de solennités exceptionnelles ; point
de service fait par des nobles, mais seulement quelques clercs qui avaient soin du nécessaire ».
Les pamphlets du temps abondaient en invectives et en sarcasmes contre la cupidité de la cour de Rome. Innocent III ne se dissimulait pas la gravité du scandale causé par la vénalité de ce fonctionnarisme d'Eglise. C'était la grande souillure qui avilissait le Siège apostolique. Un des premiers soins d'Innocent III fut de « purifier, avec Taide de Dieu, l'Eglise romaine de cette peste ».
.,... Défense fut donc faite à tous les fonctionnaires du palais de rien exiger des visiteurs et des plaideurs. Les scribes et les expéditionnaires de la chancellerie conservèrent seuls le droit de réclamer un salaire; encore le pape leur imposa-t-il un tarif qu'ils ne devaient pas dépasser
Le Moui^ement Littéraire par Ph. Emmanuel Glaser avec lettre-préface de M. Paul Herviku de T Académie française. 1 vol. in-i8, librairie Paul Ollendorf, Paris, 1905.
Ce livre n'est autre chose dit Ph. Emmanuel Glaser dans son avant-propos, que la réunion et la mise en ordre d'articles par lui publiés dans le Figaro sous ce titre : La Petite chronique des Lettres.
a C'est donc, écrit-il, le bilan littéraire de l'année 1904
qui est dressé ici, à l'aide des documents réunis chaque semaine dans la fièvre et la hâte d'un travail de journaliste.... »•
Sous la rubrique « Politique Française et étrangère, Philosophie sociale » et constituant le chapitre II, se trouve
l'article que réminent critique littéraire a consacré dans le Figaro du 21 septembre 1904 au livre : Les Catkoliqua français et leurs difficultés actuelles.
Sœurs de France et de Pologne, par Louis Fournibr, membre correspondant de Tacadémie de Cracovie, in-8®, (tome I, imprimerie Paquet, Lyon, 1905.)
Sus au milliard, avait-on crié tout d'abord.
Puis, pour mieux préparer encore les esprits, Waldeck- Rousseau, que des âmes par trop candides essaient de nous représenter aujourd'hui comme un ardent ami des congrégations, (sans doute un de ces amis qui vous étranglent en vous embrassant), Waldeck-Rousseau commença par faire, ou, du moins, pas laisser insulter dans le Matin, journal à sa dévotion, les religieux et les religieuses qu'on allait dépouiller / '
Après loutrage devait venir le rançonnement et d une main que celle de la mort avait déjà saisie, Waldeck inscrivit dans la loi la clause de confiscation . . • • *
Les noms des avoués lyonnais, chargés des liquidations judiciaires, sont connus de tous ; • * * ' i
Dans le principe, cinq avoués seulemeut demandèrent a ne pas être choisis comme liquidateurs judiciaires, mais depuis lors ce nombre s est accru. Ces cinq officiers mmistériels sont: M* Chaîne W X..., M' Y..., M« Z..., e M« F..., ce dernier se trouvant, d'ailleurs, le défenseur de la plupart des congrégations lyonnaises.
Nous sommes d'autant plus heureux de trouver en tête de cette liste le nom de M. Léon Chaine qu'à roccasion du livre récemment publié par lui, nous avons dû émettre un jugement sévère. Nous en sommes très heureux, mais
— ôgi —
nullement surpris, car nous ne lui avons jamais faitTinjure de croire qu'il n'inscrirait pas son nom à cette place d'honneur (1). Toutefois, nous n'avons rien à retrancher des opinions que nous avons formulées sur son ouvrage. Trop ami de la vérité — en marche ou nom, — M. Chaîne, nous le savons d'ailleurs pertinemment, ne craint pas de l'entendre dire à son tour. Aussi, quand ces flatteurs plus intéressés que sincères lui criaient tout haut que son œuvre était bonne, nous ne pouvions lui murmurer seulement tout bas qu'il se trompait et qu'on le trompait. Il fallait parler aussi haut que la flatterie. C'était un devoir d'autant plus impérieux que la fonction judiciaire exercée par l'auteur, que l'honorabilité de son nom et de sa famille, que tout un passé de vieilles traditions catholiques revêtaient ses paroles d'une autorité plus grande. C'était une urgente nécessité, car, tout le monde le savait à Lyon, cet homme d'affaires est un idéaliste, ce basochien est un philosophe. La situation particulière de l'écrivain, le renom dont il jouit pouvaient ainsi égarer dans leur jugement nombre d'esprits trop simples, incapables de séparer l'œuvre de l'homme.
M. Chaîne, nous en sommes convaincu, comprendra nos critiques, ou plutôt il les a depuis longtemps comprises et excusées. Et puis, il sait trop bien qu'il a mis souvent maintes personnes dans un cruel embarras, et que plus d'un vieux camarade eût été en droit de lui tenir à peu près ce langage : Prendre ainsi les gens en traître, —
Pardon, rayons ce mot que tu ne saurais voir,
(i) Nous comptons d'excellents amis parmi ceux de nos confrères qui ont accepté d'être nommés liquidateurs des congrégations dissoutes. Les avoués lyonnais, nommés à ces fonctions se sont d'ailleurs acquitté de leur délicate mission avec un esprit de justice et une modération auxquels toutes les personnes renseignées ont dû rendre hommage.
— surprendre ainsi les gens par un aussi retentissant coup de poing sur la barre du prétoire étonné, n'est-ce pas mettre un peu trop de brusquerie dans le geste? Catholique, exaspérer les nerfs de presque tous les sujets spirituels de Léon XIII et de Pie X, être épris de justice et se constituer Tavocat de la plus détestable des causes, se proclamer le défenseur de la religion et recueillir les félicitations de tous les ennemis de l'Eglise, s ériger en champion des ordres monastiques et se faire citer à la tribune française par un Homais quelconque réclamant leur mort civile, ne trouves-tu pas, cher ami, que c'est là le comble de l'antithèse et que c'est pousser un peu loin le paradoxe en action? Devenir avoué et rester un penseur, c'était bien déjà assez peu banal. Vivre dans une atmosphère tout imprégnée de Todeur nauséabonde du papier timbré, et garder épanouie au fond de Tàme la fleur délicate du mysticisme, cela ne te suffisait-il pas pour te distinguer de tes autres collègues ? Se trouver journellement en contact avec les mille turpitudes écloses sur le fumier de la cupidité humaine, et cependant voir passer dans ses rêves de pures et célestes visions, dignes de hanter le sommeil d'un Fra Angelico, n'était-ce donc pour pas toi assez d'originalité? Et tu vas t'occuper de l'Affaire ! Et tu broies le cœur de tes amis entre l'enclume d'une vieille affection et le marteau impitoyable de la vérité, — de la vérité que tu les mets dans l'obligation de te faire entendre ! Et bien, permets-moi de te le dire avec une franchise qui n'a jamais connu de défaillance : Détourne-toi de ces sentiers trompeurs, et puisque tu sens en toi germer une tardive vocation d'écrivain, puisque chez toi l'éloquence du verbe égale la hauteur de Tidée, choisis un sujet moins au-dessous de tes méditations et offrant plus d'attrait aux lecteurs qui ne t'ont pas manqué et qui ne te manqueront pas. Ils le savent, tu ne tiens pas tes yeux toujours rivés à la sombre colonnade du palais deThémis, tu portes plus haut tes regards.
vers cette colline de Fourvière qui sert de trône à la Vierge, gardienne de notre cité, tu les lèves plus haut encore, jusqu'à ce ciel où résident TEspérance éternelle et l'éternelle Justice. Née sous de telles inspirations, l'œuvre par toi entreprise ne saurait manquer de beauté. Ce serait un livre rare, un livre qu'on rouvre, un livre à mettre sur une tablette d'honneur dans toutes les bibliothèques. L'homme grave aimerait à y reposer sa pensée et, aux côté de l'aïeule, la jeune fille pourrait san& crainte en parcourir les pages sans souillure. Et sur la reliure neuve, tu ferais imprimer en lettres d'or cette devise, rappelant le fer célèbre d'un bibliophile lyonnais du xvi« siècle : Leonis Catenas Lugdif^ nensis et amicorvm. Chacun de tes amis, en effet, voudrais le feuilleter en ta compagnie.
Si tu trouves cependant trop ambitieux ce rêve que l'on fait pour toi, il te sera toujours loisible à Theure où tu auras renoncé sans retour aux discussions juridiques du barreau, quand, lutteur désabusé, tu ne prêteras plus qu'une oreille distraite aux clameurs des rostres et au tumulte de l'agora, il te sera toujours loisible de rédiger ces intéressants mémoires auxquels te renvoyait malicieusementune correspondante anonyme, main gracieuse, mais plume irritée.
V Agonie du Catholicisme... ? par le D"^ Marcel Ripaux. 1 vol. in-18. Plon-Nourrit et G*% Paris, 1905.
C'est au nom de ces principes que nous nous
élevons avec force contre les scandales de l'Inquisition et que nous en réprouvons tous les essais de réhabilitation : ils ne peuvent être que des plaidoyers de tendance.
(Cette attitude devient du reste courante parmi les
catholiques contemporains. Nous lisons ainsi sous la plume de Léon Chaine: <3c II est permis de dire, nous le savons, que l'Inquisition fut une institution plus monarchique que religieuse, qu'établie sous le prétexte de défendre l'intégrité de la foi, elle servit surtout à dépouiller hérétiques et juifs de leurs biens au profit du Trésor royal. C'est en effet dans ce dernier ordre d'idées que Sa Majesté très catholique rendit un édit fameux dont on appréciera, au point de vue fiscal, les ingénieuses dispositions : ordre était donné aux Juifs de sortir d'Espagne sous peine de mort et confiscation de leurs biens ; mais en même temps, défense leur était faite d'emporter ni or ni argent. Il serait injuste, toutefois, de ne pas rappeler les protestations énergiques que firent entendre contre de telles horreurs Sixte IV, Innocent VIII, Boniface VIII. Avant eux, Saint Grégoire le Grand avait dit : « C'est une prédication a nouvelle et inouïe que d'exiger la foi par des supplices ». Quoiqu'il en soit, au lieu de chercher à excuser par les mœurs du temps ou toutes autres mauvaises raisons des attentats aussi monstrueux commis contre la conscience humaine et plus encore contre la majesté des lois divines, les catholiques devraient être les premiers à les flétrir des colères d'une sainte indignation )>. Léon Chaine, les Catho^ ligues français et leurs difficultés actuelles^ Storck, éditeur, p.p. 128^129.
Ceux-ci qui voudraient approfondir l'histoire de l'Inquisition, afin de s'en faire une opinion motivée, devront consulter : V Histoire de F Inquisition^ par Henri-Charles Léa, traduction de M. Salomon Reinach, 3 vol., Paris, 1900-1902. Les appréciations de cet auteur, sont toutefois sujettes à caution, )
Il n'est pas niable qu'un puissant mouvement de tolérance se propage de plus en plus parmi les disciples du Christ. Les haines deviennent moins vivaces. Les doctrines
néfastes de rantisémitisme et de Tantiprotestantisme perdent chaque jour du terrain. Le respect de la conscience individuelle grandit. Les tenants d'une opinion contraire ne sont plus considérés comme des ennemis, mais comme des frères séparés ou égarés. Les polémiques personnelles et violentes ont perdu leur crédit. Le plus pur esprit de l'Evangile, c'est-à-dire Tesprit de mansuétude et de charité commence à refleurir dans certains cœurs, comme au printemps du christianisme. Des voix éloquentes se lèvent des quatre coins de l'horizon contre l'étroitesse d'esprit. Dans une admirable lettre pastorale qu'il faut lire en entier. M" Lacroix, évêque de Tarentaise, enseigne aux fidèles de son diocèse :
(( Que le prochain à aimer, c'est l'ennemi héréditaire, c'est l'homme appartenant à une nation qui fut en guerre avec votre patrie... C'est Thomme de race inférieure ou de couleur différente de la vôtre... C'est l'homme qui ne pense pas comme vous en politique, qui n est ni de votre groupe, ni de votre parti, qui propage des doctrines que vous jugez subversives... car il est homme, c'est-à-dire un être qui vous est frère par la chair, le sang et l'âme, et, à ce titre, il a droit à votre amour... Le prochain à aimer, c'est l'hétérodoxe, c'est celui qui ne partage pas votre foi, car vous n'avez pas qualité pour juger s'il est ou non dans la bonne foi
« Le prochain à aimer, c'est l'homme qui ne croit pas au Christ rédempteur, l'homme qui croit que le ciel est vide et sourd... Le prochain à aimer, c'est le sectaire fanatique qui, dans sa fureur, voudrait anéantir Dieu et ceux qui le servent, c'est l'apostat, c'est l'homme qui a renié sa foi et déverse l'insulte et l'outrage sur les chrétiens demeurés fidèles... Leur sort est digne de larmes, car il n'est point de condition si lamentable... Aimez-les, rendez-leur tous les services en votre pouvoir et, par votre bonne
grâce obstinée, faites naître en eux cette pensée qu'étant plus vertueux, vous devez avoir pour vous la Justice et la Vérité... mais ce n'est pas à vous qu'il appartient de leur faire un crime de leur incrédulité... Arrière donc Tétroitesse d'esprit, les rivalités, les jalousies, les rancunes et les haines. »
Le regretté Emile Trolliet et son intime ami Olivier Billiaz n'ont cessé, dans la Reçue idéaliste^ de se faire les champions d'un tel programme.
Il faudrait encore citer le doux abbé Lemire, avec son œuvre aussi lénifiante que son sourire, et ne pas oublier les tendres efforts de l'abbé Naudet, directeur de la Justice sociale.
Plus récemment encore, Léon Chaîne, dans un livre d'une brûlante actualité, mais fort contestable sur plus d'un point, publiait un admirable plaidoyer en faveur de toutes les idées de tolérance et de justice.
Et enfin, parmi tant d'autres, comment ne pas assigner une place à part au généreux fondateur du Sillon, Marc Sangnîer, dont les lèvres éloquentes ne se lassent pas de proclamer que « Tamour est plus fort que la haine d.
De telles semences, jetées à pleines mains dans les esprits et dans les cœurs, font espérer pour nos petits-fils les plus abondantes moissons.
Les Deux Frances et leurs origines historiques^ par Paul Seippbl, professeur à l'école polytechnique fédérale, Lausanne Payot et G^*, Paris, Félix Alcan, 1905. lvol.,in-8^
Seule dispensatrice des grâces célestes, l'Eglise
peut bien affermir, par les rites qu'elle impose, sa domi-
nation sur les âmes. Mais si elle les rend par là plus souples à ses volontés, les rend-elle plus vivantes ? Les plus clairvoyants d'entre les catholiques eux-mêmes doivent reconnaître quels progrès a faits autour d'eux le formalisme le plus stérile. M*' d'Hulst a parlé de la foule grandissante de ces fidèles qui pratiquent sans croire, a 11 y avait autrefois des mœurs chrétiennes, ajoute-t-il avec tristesse, il n'y a plus aujourd'hui que des pratiques chrétiennes ».
Renan signalait déjà vers le milieu du siècle dernier la disparition progressive de ce qu'il appelait le vieux catholicisme provincial, sous l'influence prédominante de Tultramontanisme formaliste et fanatique. Nous ne croyons cependant pas que cette forme religieuse supérieure, tempérée de bon sens et ennoblie de rectitude morale, soit à classer au nombre des espèces mortes. Elle a poussé ses racines trop avant dans le meilleur sol de France. Un peu de la sève de Port-Royal doit couler encore dans ce vieil arbre qui a porté tant de fruits savoureux. Il faudrait aller chercher ce catholicisme au sein des retraites paisibles où il poursuit son œuvre discrète et féconde. 11 ne fait guère parler de lui. On ne lit pas souvent ses manifestes dans les journaux ni dans les livres. Et cependant, lorsque le silence n'est pas permis, il sait le rompre. C'est le vieux catholicisme de la France intelligente qui inspira le livre si ferme et si judicieux de M. Léon Chaine, du barreau de Lyon, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. C'est de lui que relevait le petit groupe des a catholiques dreyfusards » qui se réunit sous la présidence de M. Paul Viollet. Et il est bien remarquable de constater que ces hommes d'une si grande vaillance morale, qu'ils surent résister le front haut à toutes les menaces, à toutes les injures, et d'une telle rectitude d'esprit, qu'ils conservèrent la lucidité de leur jugement critique au milieu de l'affolement de tous ceux qui les entouraient, se rencontraient par ailleurs dans un idéal
religieux commun. lis étaient, dit M. Paul VîoUet, « de cette école catholique qui sait allier Tamour de la religion au culte des libertés i^. Et non seulement ils protestèrent contre les iniquités dont ils étaient témoins, mais, ils adressèrent une Lettre aux cardinaux et éifêques de France sur des formes nouvelles de dévotion à certains saints.
Dans son étude parfaitement objective et nullement hostile à TËglise romaine, M. Lucien Arréat affirme que la grande masse des catholiques français en sont arrivés à une religion « qui confine à l'idolâtrie et au fétichisme «. M. Léon Chaine fait des constatations analogues avec la tristesse dun croyant sincère. « Nul n'ignore, dît-il, en quel honteux marchandage le culte voué à saint Antoine de Padoue a dégénéré. C'est la dévotion de donnant donnant. En échange de la promesse d'une récompense honnête, on lui demande devons faire retrouver son parapluie, sa bourse ou tout autre objet perdu; ou implore de lui, toujours moyennant finance, la réussite d'opérations commerciales, le succès d'examens bien ou mal préparés, la la location d'une ferme, un avancement avantageux. On dit même qu'on présente au bon saint des requêtes bien
plus saugrenues » — (ce Je sais à Bordeaux, à dit
M. Anatole France, un propriétaire à qui il a fait retrouver un locataire et une dame à qui il a fait retrouver un attachement »)
Histoire Romaine et du Moyen Age, par J. Bbugerette. 1 vol. in-12, Cattier, Tours.
Julien.
Il y avait, d'autre part, dans cet esprit tourmenté, un besoin d'ordre, une faculté d'organisation.
des qualités même de gouvernement qui allaient donner à son aversion pour le christianisme le caractère d'une persécution, non pas sanglante» mais savante, non pas procédant par à-coups, mais méthodique et froide ; ces qualités de gouvernement, il les montra en Gaule où Constance l'appela à gouverner, bien malgré lui, en 355, en qualité de César.
Dans cette province menacée par les barbares Alamans, il déploya une énergie jamais lassée et des qualités de général et d'administrateur bien faites pour étonner chez un prince a qui ne s'était occupé jusqu'à ce jour que de théologie et de philosophie et qui n'avait aucune des notions les plus élémentaires de l'art de la guerre. » (Léon Chaine : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles).
En 357, il remportait sur les barbares la grande victoire de Strasbourg qui débarrassait la frontière de toute invasion immédiate, a Ses succès furent si éclatants que ses soldats, enthousiasmés, le proclamèrent Auguste. » Puis, établi dans sa résidence de Lutèce qu'il affectionnait, Julien faisait de la Gaule une province unifiée, la mieux administrée de tout l'Empire. En 361, il succédait à Constance.
Mais en s'efforçant de calquer le christianisme, Julien s'appliquait également à le détruire. Il espérait y réussir non pas par une persécution violente qui, faisant des martyrs n'arrivaitqu a renforcer la foi chrétienne, mais par une opposition beaucoup plus raffinée. « Il poursuivit, dit Paul Orose, la religion chrétienne par laruseetles artifices, beaucoup plus que par la force du pouvoir »• Sa tactique était oc d'en arrêter les progrès en l'emprisonnant dans les mailles serrées d'une législation savante ». (Léon Chaîne).
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Les Erreurs des Démocrates de n la Justice sociale »» par l'abbé J. Dalbin (1), 1 vol. in-18, Vie et Amat, Paris, 1906.
Dans le même ordre d'idées, la Justice sociale avait été c heureuse » d^annoncer à plusieurs reprises l'apparition de la Revue Demain, qui se publie à Lyon avec M. Pierre Jay pour directeur; le 18 novembre 1905, elle donnait sur cette ReyueunexirsLitda Journal des Débats y qui la déclare « non confessionnelle d, et ajoutait :
« Quelques craintes avaient été manifestées dans les milieux ultraorthodoxes, sur certaines tendances delà revue. C'est à lœuvre qu'on connaît 1 artisan. Tout ce que nous savons, c^est que ceux qui dirigent le nouveau périodique ont les intentions les plus pures et une valeur intellectuelle qui n'est pas commune. Nous verrons quelle sera leur œuvre. En tout cas, ce n'estpas à la Justice sociale qu'on leur tiendra rigueur, si leur hardiesse consiste simplement à n'être pas esclaves de la routine (??) ».
Or, le même jour, 18 novembre 1905, la Civitta cattolica, dont on connaît la haute autorité, publiaitTarticle suivant : Demain y nouvelle revue lyonnaise {Demain politique ^ social, religieux... sur la liste qui a pour titre : Patronages et collaborations, brille la fleur du libéralisme catholique italien : les Fogazzaro, les Minocchi, les Murri, les Semeria, les Vitalli).
Suit la reproduction de r article hostile dont le principal organe des Jésuites à salué l'apparition de Demain.
. . . Ecoutonsceque dit M. PaulSabatier... ilse laisse aller à la plus douce espérance, en songeant à l'apparition au sein même de TEglise, « d'un nouveau catholicisme, celuide demain, car la dénonciation du Concordat achèvera
(i) Pseudonyme de Fabbé Delmont.
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la déroute du catholicisme d'hier, ou cléricalisme j>. Le catholicisme de demain est celui de M. Loisy, sur lequel l'auteur a écrit une page dithyrambique, vivement sentie. Ce catholicisme nouveau serait partagé par a MM. Léon Chaine, Dabry, Lemire, Naudet, Hôutin », auxquels M. Paul Sabatier unit quelques autres noms que Ion s'étonne de lire à cet endroit. Vient ensuite la mention, plus explicable, de MM. Ed. Leroy, Laberthonnière, Fonsegrive et la « brillante Quinzaine » qui a toutes ses admirations, ainsi que la nouvelle revue lyonnaise : Demain. DemainXm semble être, si je ne me trompe, l'expression la plus sincère du futur catholicisme...
La Compagnie de Jésus et la théosophie. — Réponse d'un catholique aux Études (articles du R. P. de Grandmaison). Lucien Bodin, Paris, 1906.
... Les congrégations religieuses, furieuses en principe, ravies individuellement, sauf l'exception de quelques victimes innocentes qui paient pour les coupables, telles les contemplatives et les sœurs des campagnes, forment un immense troupeau disséminé à l'aventure, muni d'argent, formé au commerce, dissimulant sous la touchante auréole du martyre des projets plus accapareurs qu'auparavant, servis par la liberté recouvrée.
Voilà le spectacle que présente aujourd'hui la partie dirigeante et persécutée du monde religieux catholique en proie au struggle for life qui lui enlève tout mysticisme et toute paix, je dirai même, toute dignité, et qui devient une menace pour la tranquillité des pays voisins.
Si nous quittons cette région terre à terre des intérêts politiques et matériels pour nous élever à des considéra-
lions plus hautes, les froissements de l'âme chrétienne se font plus nombreux encore. Ici, Tabondance des sujets embarrasse. C'est le livre tout entier de Léon Chaîne qu'il faudrait citer, livre pétri de vérités prises sur le vif, de rappels à la justice, d'observations pleines de regrets et de prières à ce parti catholique qui est le sien, et qu'il adjure d'ouvrir les yeux et de se réformer. Livre qui fut comme un soulagement pour la conscience des vrais croyants et qui obtint dans le camp des indépendants et des incrédules un succès inattendu d'honnêteté et d'intelligence, deux qualités devenues, hélas ! introuvables chez les cléricaux, mais Fauteur ne recueillit chez ceux-ci que le silence ou le dédain, et ce catholique « sage et solitaire » comme l'appela spirituellement Anatole France, resta sage, et surtout solitaire, sans susciter, jusqu'à présent, d'imitateurs parmi ceux qui pensent comme lui, atrophiés que sont les meilleurs catholiques par l'habitude du silence, et la peur du parti jésuite.
Dans le domaine intime de l'âme, c'est le remarquable conférencier de Sainte-Clotilde, l'abbé Mugnier, qui dénonce à son aristocratique auditoire féminin les causes qui font perdre la foi aux jeunes gens et les difficultés de la foi elle-même vue du côté catholique.
DISCOURS prononcé par Jean Appleton, Président de la Section de Lyon de la Ligue Française pour la défense des Droits de Œomme et du Citoyen, ^\x banquet du 28 juillet 1906. — 1 vol. in-S, A. Storck et C*% 1906.
Permettez-moi de dire encore un mot de
quelques hommes avec lesquels notre Ligue est souvent
en désaccord sur le terrain politique, mais qui ont droit à toute notre respectueuse estime, parce qu'eux aussi ont eu faim et soif de la justice. {Marques (V assentiment). Je veux parler de ces catholiques qui, comme M. Paul VioUet, comme Tabbé Pichot, comme Tabbé Brugerette {applaudisseit^ents)y comme M. Léon Chaine (ifi'/s applaudissements), n'ont pas cru pouvoir se taire en face de Tinjustice triomphante, et ont courageusement combattu pour la réhabilitation d'un innocent. Ils ont eu, à prendre parti, plus de mérite que bien d'autres, car ils avaient à lutter contre les préventions de leur milieu, et souvent de leur entourage le plus immédiat. Plusieurs d'entre eux ont été boycottés, persécutés, pour la Justice ; la plupart ont vu s'éloigner d'eux des amitiés bien chères. Pourtant, ils n'ont pas hésité. La conscience a parlé, chez eux, plus haut que l'intérêt, plus haut que l'amour du calme et du repos. Il fallait, au temps de la Genèse, dix justes pour sauver Sodome et Gomorrhe, et on ne les a pas trouvés. Reconnaissons qu'au milieu de bien des défaillances morales, les quelques justes (à peine plus de dix) qui se sont levés au sein de la cité catholique, ont sauvé tout ce qui pouvait être sauvé de l'honneur de leur parti (Applaudissements). Pourquoi donc l'affaire Dreyfus, à côté de si odieuses passions, a-t-elle soulevé de tels enthousiasmes, et suscité de tels dévouements ? C'est qu'il ne s'agissait pas seulement de sauver un innocent injustement condamné. Sans doute, ses souffrances étaient touchantes ; sans doute, ses bourreaux étaient odieux; sans doute, le procédé d'un ministre poussant la peur jusqu'à la cruauté, infligeant au condamné, sur la sommation de la Libre Parole, le supplice de la double boucle, devait provoquer chez tous les honnêtes gens un sentiment d'indignation et de dégoût. Mais nous sentions tous que ce n'était point un condamné seulement qu'on voulait charger d'entraves; c'est à la pensée humaine, elle-même, qu'il s'agissait de mettre la
dernière boucle ! {Applaudissements). L'acharnement à maintenir Terreur par le crime était dû à des causes profondes ; le vertige de l'opinion révélait un état d'esprit redoutable pour la démocratie et pour la civilisation.
En réalité, nous avons assisté d'une façon tragique à Tune des phases de la lutte séculaire entre Tesprit d'autorité et l'esprit de libre examen, entre les forces du passé et les espérances de l'avenir.
En réalité, autour de la cause d'un homme, d'immenses forces se sont groupées et ont livré bataille, de même que, dans une guerre, des armées immenses combattent parfois dans d'étroits espaces. Cette comparaison me venait à l'esprit lorsque, il y a quelques mois, au point du jour, assis à l'avant d'un navire, sous le ciel profond et limpide de l'Orient, je voyais se creuser devant mes yeux le golfe étroit et glorieux où se livra, il y a vingt-trois siècles, la bataille de Salamine. Je reconnaissais avec émotion le paysage classique tant de fois décrit. Le récit d'Hérodote était encore présent à ma mémoire : la Grèce paraissait vaincue, et avec elle la poésie, la philosophie, l'art, la beauté. La barbarie asiatique triomphait de la civilisation. Et pourtant, dans un dernier effort, la Grèce, et avec elle tout ce que nous aimons, finit par l'emporter. C'est qu'aux yeux des alliés, réfugiés à Salamine, surgissait dans le ciel pur la noble silhouette de l'Acropole, où brillaient d'une immortelle beauté les temples de leurs dieux; et, après avoir levé leurs mains et leurs yeux vers la calme splendeur des marbres sacrés, ils allèrent d'un cœur ferme à la victoire.
Nous aussi, petite phalange luttant contre les multitudes innombrables, c'est bien la guerre de la civilisation contre la barbarie que nous avions entreprise; et si nous avons triomphé, et avec nous le Droit, la Raison, la Liberté, c'est que nous contemplions en nous-mêmes, cette statue
de ridéal que Platon voulait que chacun de nous sculptât dans son cœur ; c'est que nous avions fixé nos regards, pour affermir nos courages, sur les radieuses figures de la Vérité et de la Justice! [Vifs applaudissements).
Souvenons-nous donc, citoyens ! Le souvenir des temps
héroïques où nous avons combattu, presque seuls, la
bande furieuse soulevant le peuple à coups de mensonges
et de faux, affermira nos cœurs et guidera nos efforts
vers une humanité meilleure. Souvenons-nous, afin de
nous rendre meilleurs nous-mêmes, afin de nous
oublier, comme autrefois, pour ceux qui souffrent, afin
de nous défier de nos propres passions, et de ne garder
comme mobile de notre action sociale que Famour
désintéressé de la vérité et de la justice. C'est ainsi que
nous rapprocherons de nous les temps nouveauxoù chacun
aura enfin sa place au soleil, sa large place au grand et
chaud soleil du bonheur humain qui devrait luire pour tout
le monde. Marchons tous avec le même courage et du
même coeur à la conquête de cet avenir, en répétant notre
fière devise : « Pour Thumanité, par la vérité et par la
justice ! » {Vifs applaudissements).
A propos de la Séparation des Eglises et de l'Etat^ par Paul Sabatibh, 1 vol. in-l8. Fischbacher, Paris, 1906.
La République, après 1870, a eu pour TEglise
Romaine des prévenances qu'aucun autre gouvernement n'a eues. Au lieu d'être reconnaissante, la majorité se laissa entraîner par les violents du genre de M*' Freppel, et le pays se vit, en 1873, sillonné de pèlerinages provo-
caats qui se rendaient à Paray-ie-Monial au cri de : Sauvez Rome et la France au nom du Sacré-Cœur !
a Quand on songe, dit M. Chaîne, que de 1871 à 1875 les catholiques étaient les maîtres de tous les postes de TEtat, depuis celui de Président de la République jusqu'à ceux de garde-champêtre ; que l'armée, toujours zélée, des fonctionnaires de tous grades était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pasquHs aient été coupables, pour s'être fait expulser, jusqu'au dernier, du pouvoir que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ? »
C'est alors qu'éclata TalTaire de la révision du procès Dreyfus
Avec un ensemble merveilleux, tous les journaux
catholiques insinuèrent non pas seulement que tous les partisans de Dreyfus étaient ses complices, mais que toute personne qui, sans rien soutenir sur la question de culpabilité ou d'innocence, réclamait la revision du procès et sa publicité, était stipendiée par un syndicat de trahison.
Jamais l'unité instinctive de la pensée catholique ne s était révélée avec autant de force que durant ces terribles journées où l'on vécut dans une atmosphère de guerre civile. En 1870, le dogme de l'infaillibilité du pape avait eu des partisans acharnéset une glorieuse minorité d'adversaires ; en 1896, le dogme de la culpabilité nécessaire de Dreyfus ne connut pour ainsi dire pas d'hérétiques. Il y eut bien quelques prêtres qui, courageusement, simplement, dirent qu'ils n'étaient pas convaincus, qu'ils avaient des hésitations, des doutes, etqu'en tout cas on ne devrait pas faire delà culpabilité de ce juif un Credo
Lorsque éclata « l' Affaire >* du jour au lendemain,
la presse cléricale trouva son orientation. Elle eut de la sorte une grande avance sur la presse laïque qui hésitait,
cherchait à se faire un jugement, si même elle ne louvoyait pas. Mais ce fut la victoire même des cléricaux qui les perdit. (Voir l'excellent livre de M. Léon Chaîne, un des catholiques de la minorité : les Catholiques ^français et
leurs difficultés actuelles)
Encore une fois, les libre-penseurs qui confondent Eglise et cléricalisme sont excusables, puisque l'Eglise elle-même n'a jamais séparé sa cause de celle du cléricalisme, mais des observateurs, qui veulent étudier les groupements religieux, doivent, s'ils ne veulent pas
s'égarer, tenir grand compte des minorités
Ce que M. Loisy a fait en conquérant la liberté de Texégèse, M. Chaine et les abbés Dabry, Lemire, Naudet l'ont fait au point de vue politique, le chanoine Ulysse Chevalier, M" Duchesne, Tabbé Houtin» et le P. Delehaye, au point de vue historique. M. Edouard Le Roy vient de le faire avec éclat sur le terrain délicat entre tous, celui du dogme. Jamais, depuis des siècles, on n'avait entendu des catholiques parler sur ce ton. Tout à coup Tabîme entre
eux et la pensée libre disparaît
Le P. Portalié a levé les bras au ciel et s'est écrié : « C'est la fin du catholicisme ! » {Etudes^ des P.P. Jésuites, numéro du 20 juillet 1905). Non, mon très Révérend Père, c'est la fin d'un catholicisme et l'avènement d'un catholicisme nouveau, ou plutôt c'est une montée de sève
nouvelle dans le vieux tronc religieux
Ce sont des faits de ce genre qui donnent à ce qui se passe en France, à l'heure actuelle, un immense intérêt. Les gémissements de ceux qui crient à la spoliation et à la persécution sont soudain couverts par les fanfares de i^roupes inattendus.
Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais il suffit de se placer un instant en observation pour en voir arriver de tous les points de l'horizon. A Lyon, M. Pierre Jay vient de fonder, sous le nom de Demain^ une revue hebdoma-
daire dont le prospectus a des accents de proclama-^ tiou :
« La France catholique se meurt. Mais elle succombe beaucoup moins aux attaques de ses ennemis qu'aux défaillances et aux déformations qu'elle s'inflige à ellemême dans son propre sein
Les jeunes sont légion, et désormais rien ne les arrêtera. Tous les catholiques dont je viens de parler ont deviné les nouvelles destinées vers lesquelles s'achemine la France.
Parmi tous les spectacles intéressants que nous offre la vie actuelle je n'en vois pas de plus grand que celui de cette rencontre inopinée des jeunes catholiques avec les penseurs libres.
Ecoutez par exemple ce que dit dans un article de Demain que je voudrais citer tout entier (numéro du 5 janvier 1906), le D^ Marcel Rifaux :
Il n'est pas niable que nous sommes les témoins d'une véritable transformation de la conscience catholique. Chaque jour grandit, en effet, le nombre de ceux qui ne se contentent plus d'un catholicisme inconscient, servile, machinal.
De plus en plus, il est admis que le premier devoir d'un catholique est la mise en œuvre de toutes les ressources de la raison, car la raison, semence divine, est ce qui distingue essentiellement l'homme de l'animal. Or, l'exercice légitime de la raison ne s'entend point sans la participation consciente de tout notre être au laborieux travail de la compréhension de la vérité.
En religion, en morale, comme, du reste, en histoire, en sciences naturelles ou médicales, rien n'est acquis, valable et profitable pour rindividu que dans la mesure exacte où il s'est non seulement incorporé, mais encore assimilé l'enseignement reçu.
Tout individu qui se contente de recevoir passivement, sans aucune coopération personnelle, est un être dynamiquement inférieur, une personnalité faible, une cellule sans noyau, destinée fatalement à disparaître devant une personnaUté plus forte.
Pendant de longues années, les catholiques furent, en grande majo-
rite, des êtres absolument passifs. Il était communément reçu que le travail d'approfondissement de la foi devait être Tapanage unique des théologiens patentés. La masse des fidèles devait se résigner à recevoir l'enseignement doctrinal comme le vase reçoit la liqueur que Ion y verse. Son effet de contrôle de la part de 1 enseigné élait sinon condamné, du moins asservi, réprimé, disqualifié.
Sous prétexte de protéger la foi, on entourait l'esprit du croyant de bandelettes mystiques, toutes parfumés d'aromates et d'encens, traitant le chrétien comme on traiterait une momie et non comme un organisme vivant destiné à agir et à réagir. Mais comme les nefs et les verrières de nos cathédrales ou les chapelles toutes enluminées de nos collèges ne pouvaient pas être et ne devaient pas être le seul théâtre de l'activité humaine, une armure si fragile et si délicate était infailliblement le jouet de tous les verits vigoureux qui soufraient du dehors.
L'incrédule ou le croyant sont tenus, au même titre, de connaître les raisons de leur incrédulité ou de leur foi. La loyauté de leur attitude relève de cet examen. Une conviction qui ne saurait résister à l'effort de l'analyse critique est une conviction nécessairement fausse, indigne de soutenir celui qui la vit, et, en dépit des apparences, parfaitement //nmorafe. L'autorité elle-même, si sainte et si sacrée soilelle, ne peut exciper d'un privilège. Elle doit produire ses titres de créance et ne peut s'imposer ni être admise du dedans, qu'à la condition d'être librement acceptée et non machinalement subie.
Forts de la valeur vécue de leur foi, les jeunes catholiques ouvrent largement leurs yeux aux lumières nouvelles. Ils éprouvent le besoin de ne conserver dans leur esprit aucune région obscure, et se font même un devoir d'avouer les difQcullés qui les embarrassent.
Très attentifs à toutes les manifestations de la pensée religieuse, ils ne se flattent pas de rallier tous les suffrages et d'éviter les anathèmes des petites chapelles ; ils méconnaîtraient ainsi les lois de la psychologie la plus élémentaire. On n'arrache pas de vieilles habitudes sans provoquer des réactions de défense ; on ne tranche pas dans le vif certains tissus morbides sans provoquer de cruelles blessures. Ils ont assez de sagesse et de philosophie pour le comprendre. Ils savent fort bien que les rénovations les plus urgentes ont néanmoins besoin du concours du temps. Avant d'accepter et de vivre une idée nouvelle, il
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faut d'abord se familiariser avec elle, l'introduire dans son intimité et lentement se l'assimiler. A vouloir brûler les étapes, on risque de perdre haleine et de compromettre les meilleures causes.
Beaucoup de jeunes catholiques, clercs ou laïques, se disent maintenant tout cela. Nulle puissance au monde ne saurait mettre en échec leur volonté, convaincus qu'ils sont de rester ainsi fidèles non seulement à la loi du progrès, mais encore et surtout aux aspirations qui jaillissent de la source la plus pure de l'Evangile.
De telles pages sont à méditer. Ce n'est pas de Tinerédulité qu'elles procèdent, c'est de la foi. Si le D*^ Marcel Rifaux a Tair de se séparer de beaucoup de ses coreligionnaires, ce n'est pas pour leur fausser compagnie, c'est pour les précéder sur la voie où ils sont engagés les uns et les autres.
Ce dont il faut lui savoir un gré immense, ce n'est pas d'avoir vu, après tant d'autres, qu'au point de vue intellectuel certaines attitudes sont insoutenables, c'est d'avoir vu et d'avoir dit que ces attitudes sont insoutenables au point de vue moral, et qu'elles constituent une déchéance religieuse
(i) Cette brochure de Paul Sabatier fut traduite dans plusieurs langues, elle eut un retentissement considérable, non seulement en France, mais aussi en Italie, en Allemagne, en Angleterre et ea Amérique; partout elle suscita des discussions ardentes. Nous donnerons seulement deux courts extraits de lettres échangées entre l'abbé Naudet et Paul Sabatier au cours d'une polémique que Ton a pu suivre dans les numéros de la Justice Sociale des 9, 16 et 3o juin 1906. Dans Tun de ces extraits Fauteur de la brochure précise, sur quelques points, fort heureusement sa pensée ; dans l'aulre, le directeur du journal démocrate-chrétien fait de la presse catholique libérale une énumération forcément incomplète mais qui n'est pas sans intérêt.
Depuis, secouées par les vents du deniier automne, balayées par les rafales qui vinrent de Rome, plusieurs de ces vaillantes
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feuilles jonchèrent le sol. Le même phénomène se produisit à la fois ou à peu près de l'un et l'autre côté des Alpes.
Assise (0 m brie), 21 juin 1006.
Mon cher ami, Voudriez-vous me permettre de placer sous les yeux de vos lecteurs, quelques-unes des réflexions que me suggèrent vos deux articles des 9 et 16 juin ?
Permettez-moi d'aller jusqu'au bout de ma pensée et de vous dire que vous n'avez pas compris l'inspiration même de mon étude. Il vous a plu de me sacrer ennemi de l'Eglise. Il ne me plaît pas d'accepter ce titre. C'est par amour de l'Eglise que je vous écris ces lignes, comme c'est par amour pour elle que j'ai écrit les pages que vous attaquez. Je tiens à vous le dire hautement. De même qu'en politique ceux qui attaquent le gouvernement sont souvent les plus dévoués enfants de la France, de même pour les choses religieuses ce ne sont pas ceux qui admirent tout qui sont les meilleurs serviteurs de TEglise.
J'ai salué avec joie l'avènement d'un catholicisme nouveau, mais nouveau comme est la fleur qui s'épanouit sur la plante, et bien loin de voir en ce catholicisme nouveau — quoique ancien — un catholicisme diminué, pour employer votre expression, ma joie vient précisément de ce qu'il sera un catholicisme, augmenté, de ce qu'il sera le catholicisme c'est-à-dire non pas le cléricalisme, secte de gens accourus de tous les points de l'horizon et réunis seulement par le besoin de former un syndicat d'égoïsme et d'intérêts, un organe de résistance à tous les progrès, mais un catholicisme qui sera l'idée religieuse se dégageant de l'étreinte intéressée de tous ceux qui ont voulu le confisquer au profit de leurs entreprises matérielles, redevenant au-dessus des patries particulières le symbole et le gage de l'union des peuples.
C'est dans ces sentiments que je continuerai à aimer la Justice Sociale et son vaillant Directeur et à penser que s'il s'est si gravement mépris sut* l'orientation de mon petit livre, ce n'est pas sa faute à lui, mais celle de son fidèlement et respectueusement
dévoué.
Paul Sabatier.
Mon cher ami,
Quant aux publications qui auraient pu vous renseigner sur la mentalité des catholiques Je vous assure que vous en auriez trouvé un très grand nombre en dehors de la Croix, de la Vérité et de r Univers qui n'est pas la perfection mais pour lequel vous êtes injuste et qui, notamment, est très loin de Tesprit des journaux précités. Oui vous en auriez trouvé un grand nombre, et sans qu'il fût besoin de recourir à la Libre Parole, au Gaulois, à la Gazette de France, à V Autorité et à quelques autres que vous avez « trouvé pourtant assez souvent dans les presbytères et les couvents. »
Vous auriez par exemple trouvé VOuesi-Eclair qui a six pages et à lui seul tire plus que le Gaulois, la Gazette, V Autorité et les quelques autres réunis ; vous auriez trouvé la Croix, oui, la Croix du Pas-de-Calais dont le tirage est considérable, vous auriez trouvé le Journal de Roubaix qui a huit pages et dont le tirage a atteint et même dépassé, dit-on, quatre-vingt mille ; vous auriez trouvé le Salut Public et la Dépêche de Lyon, vous auriez trouvé le Nouvelliste de Nantes, le Patriote des Pyrénées, la Croix (encore la Croixl )du Cantal, la Justice Sociale que vous connaissez bien, l'Echo du centre, le Peuple de Lille, VEçeil démocratique: vous auriez pu ajouter : La Quinzaine, la Revue du clergé français, la Revue catholique des églises, la Revue d histoire et de littérature religieuse, la Revue d'apologétique pratique, la Démocratie chrétienne ^X nombre d'autres, je demande pardon aux confrères dont les noms ne se présentent pas à mon esprit, car, moi aussi, je suis en voyage et je n'ai pas emporté toute ma bibliothèque avec moi. Voilà mon cher ami, où vous auriez pu vous renseigner. Tout cela représente une armée autrement nombreuse et autrement puissante que les feuilles dont vous nous parlez. A cette documentation plus abondante et mieux informée, votre travail n'eût point perdu, croyez-moi, et la justice y eût gagné.
Je ne vous ai pas « sacré » ennemi de T Eglise, et sur ce point je suis heureux d'accueillir votre protestation. J'ai dit simplement : « dans sa brochure, M. Sabatier fait incontestablement fonction d'ennemi de 1 Eglise » ; et je l'ai dit sous cette forme parce que l'autre, celle que vous me prêtez, eût mal répondu à ma pensée.
Et maintenant avec la même amitié je vous serre la main en vous renouvelant l'expression de ma toujours fidèle, respectueuse et cordiale amitié.
L'abbé Naudbt.
La Vie catholique de Tabbé Dabry dans son numéro du 8 juillet suivant termine un article (consacré à « Paul Sabatier, Téminent auteur d'une Vie de Saint-François- d'Assise » et dans lequel licite précisément le passage reproduit plus haut) par quelques lignes qui ont trouvé un écho dans le cœur de bien des catholiques de tous les pays.
« Nous ne voulons formater qu'un çœu, c'est que M, Paul Sabatier nous aide à faire éclore ce catholicisme, non poifit du dehors, comme il Va fait jusqu'à maintenant, mais du dedans, «
Nous ignorons s'il est dans les desseins de la divine providence qu'un jour l'illustre franciscanisant soit appelé à travailler à la gloire du catholicisme « du dedans » mais ce que nous savons bien c'est qu'il n'est pas l'ennemi de èette église.
Gela est tellement vrai qu'à la lecture du travail dont nous avons donné ci-dessus des extraits, bien des gens se sont trompés et ont pris l'auteur pour un catholique . Nous lisons en effet, page 16 de la préface de la seconde édition de cette brochure, qui est devenue un volume ce qui suit :
« Plusieurs des publicistes qui ont présenté cet opuscule à leurs lecteurs ont fait de moi un bon catholique défendant son Eglise I Catholique, je ne le suis pas, mais jamais éloge indirect ne me fut plus précieux que celui-là, car si on a vu en moi un catholique, cela prouve l'ardent amour, qui malgré mes critiques, imprègne et parcourt ces pages »,
Cela est certain, Paul Sabatier n'est animé que de l'esprit de charité quand il se préoccupe du rôle de l'Eglise et dans maintes circonstances il n'a même pas hésité à rendre justice auxéminentes qualités de celui qui en dirige les actuelles destinées.
Voici en quels termes respectueux il parle de Pie X à la fin d'une lettre qu'il a publiée dans le Siècle du ai décembre 1906 :
« Le saint pontife qui préside aujourd'hui aux destinées
de TEglise romaine a pris pour devise : Instaurare omnia in Christo; et après son exaltation au trône pontifical il a courageusement élimine plus d'un abus de la curie et « purifié » Tépiscopat de r Italie méridionale. Or, voici une voix mystérieuse, mais dont le son est singulièrement clair, qui vient, avec une émotion mal contenue, avertir combien la devise de Pie X serait courte et inefficace, si dans la restauration de toutes choses on ne s*occupait que des plaies superficielles, des scandales apparents et si on oubliait que le message du Christ aux hommes fut avant tout une libération, non l'abolition du passé, mais son accomplissement ; non la condamnation de la lettre, mais sa spiritualisation et, en dernière analyse, une vigoureuse afiirmation de vie.
« L'an dernier, à pareille époque, Pie X fut vivement ému de la lettre confidentielle du P. Tyrrell trouvée dans divers séminaires d'Italie, où elle avait fait une profonde impression sur les jeunes lévistes ; Voici qu'aujourd'hui, un document de môme nature, mais plus étendu et plus complet encore, arrive de France à Rome !
« Que les croyants, les philosophes, les historiens ne s'y trompent pas. Toutes ces voix qui depuis quelques années révèlent à l'Eglise des préoccupations que nos pèt*es ne connurent pas, sont le prélude d'une évolution religieuse à laquelle les erreurs de ses adversaires, s'ils tentent de l'arrêter par des coups d'autorité, ne seront pas moins utiles que les efforts de ses fauteurs disséminés désormais par toute TEurope catholique et au delà.
a Paul Sabatibr ».
Au cours de la préface (ainsi datée : Assise, jeudi saint 1907) dont Paul Sabatier a fait précéder la publication de la Lettre fameuse qu'il écrivit au Cardinal Gibbons et que, à quelques expressions près, le meilleur, le plus orthodoxe des catholiques aurait eu grand honneur à signer, il s'explique avec sa netteté habituelle sur sa sympathie bien connue pour l'Eglise catholique :
<( On s'étonnera sans doute, dit-il de me voir parler des catholiques avec tant d'instinct qu'on serait tenté de me prendre pour un membre de l'Église romaine.
« Beaucoup de protestants et de libre- penseurs seront scandalisés. Ils verront là une incohérence, peut-être même se diront-ils que, dans leurs rangs, je suis un faux-frère. Beaucoup de catho.
liques, de leur côté, me répondront durement que je n'ai aucun droit à m'occuper des affaires d'une église sur les registres de laquelle je ne suis pas immatriculé.
« Je n'en persisterai pas moins dans une attitude qui n'a rien de voulu, rien d'étudié, et dont on reconnaîtra, j'espère, le désintéressement. Le cœur a ses raisons d'aimer, que la raison ne connaît pas.
« J'ai commencé par aimer l'Ëglise sans trop savoir pourquoi, ce qui est peut-être la meilleure manière d'aimer. Je l'aime comme on aime sa mère et sa patrie. Si pourtant je voulais chercher quelques-unes des raisons de ces liens mystérieux, une des premières serait, sans doute, l'instinct d'unité de l'Eglise. Il lui fit, il est vrai, commettre bien des erreurs et bien des crimes, mais ce rêve de solidarité, d'unité, qu'elle a si bien résumé dans le mot de catholiquCy ne constitue-t-il pas le programme prophétique de la société que nous voudrions préparer et vers laquelle s' acheminent, par des sentiers divers mais avec une égale ardeur, les classes laborieuses et les classes intellectuelles du xx« siècle ?
t Je l'aime aujourd'hui plus que jamais, parce qu'elle se trouve en proie à une crise redoutable. »
Lettre ouçerte à S, E. le Cardinal Gibbons à propos de son manifeste sur la Séparation de V Eglise et de VEtat en France, par Paul Sabatier. Paris, Librairie Fischbacher, 1907.
Les Leçons de la défaite par Tabbé Jehan de Bonnefoy. Bibliothèque de critique sociale, Emile Nourry, Paris, 1 vol., in-l6à Ifr. 25, i907.
Nous avons été vaincus parce que la force du
nombre nous a manqué dans un pays où le nombre fait la loi.
Un corps d'élite, il est vrai, représentant sur le terrain des idées, ces forces immortelles qui s'appellent rintelli-
gence, la conscience, Tidéal, peut compenser aisément sa faiblesse numérique. L'élite est le levier qui soulève la foule. Il est dans Tordre que les forts d'esprit et de cœur dirigent et que les débiles et les médiocres soient dirigés. Le monde ne marche en réalité que par une poignée de clairvoyants et d'audacieux. Douze apôtres ont suffi dans les premiers temps du christianisme à faire la conquête spirituelle du monde romain.
Or, le vrai mérite a fait également défaut à ceux qui ne pouvaient compter le nombre pour conquérir l'influence et le pouvoir, la clairvoyance, cette qualité première indispensable à Thomme qui détient Tautorité, a manqué tout d'abord aux chefs religieux.
Ils n'ont point compris qu'à des temps nouveaux s'imposait une politique nouvelle ; ils n'ont point vu que le catholicisme était arrivé à l'une de ces heures de renouvellement qui sont apparemment des heures de crises aiguës ce mais qui ne sont au fond qu'un effort de laborieuse adaptation dont l'effet sera tôt ou tard un surcroît de vie » (D' Marcel Rifaux). Et ils ont abandonné la direction de leurs troupes à des politiciens qui n'avaient su jamais qu'organiser la débâcle et compromettre la cause catholique en la traînant d'aventure en aventure.
Qu'un Taine proclame la faillite de la Révolution,
qu'un Brunetière annonce celle de la Science, qu'un Bourget jette l'anathème à la Démocratie, nous sommes les seuls à applaudir. Nous crions, à notre tour, à l'action néfaste de ces grandes forces, nous serions heureux de faire croire à l'effondrement des œuvres les plus fécondeâ de notre civilisation.
Par contre, que des hommes de grand cœur et de haute intelligence se révèlent parmi nous comme les initiateurs de mouvements indépendants, qu'ils viennent en pionniers de la science, de la liberté et du progrès, inviter leurs coreligionnaires à recevoir à portes ouvertes le rayon de
vie des âges nouveaux, qu'ils s'efforcent d'amener TEglise à élargir son enseignement pour l'adapter aux institutions et aux idées du siècle, qu'ils osent enfîn off'rir au moderne un catholicisme dégagé de toutes les superfétations et que la raison puisse avouer, c'est le scandale des scandales, la fin de la religion.
Tous les fanatiques et les pharisiens, tous les inquisiteurs de la pensée libre, retournent leurs colères et leurs malédictions contre les novateurs. Et parmi les défenseurs de l'intransigeante orthodoxie, dans ce monde clérical, refuge de toutes les étroitesses, qui croit détenir le monopole de la vérité et du bien, un jésuite est toujours disposé à porter sous le pilon du Saint-Office ou de l'Index les livres émancipateurs des Loisy, des Houtin, des Laberthonnière et des Paul Viollet.
Un des catholiques les plus clairvoyants de notre temps, M. Léon Chaine, a très justement flétri ce régime de sabre et de crosse qui reste le rêve de l'esprit réactionnaire. Et parlant à ses coreligionnaires, au lendemain d'une grande bataille d'idées, la plus palpitante qui ait encore agité la conscience mondiale, il leur adressait, en un livre inoubliable, cette leçon trop méritée : Catholiques, catholiques vous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la. Liberté ! Ce sont les passions et les rancunes réactionnaires qui expliquent tous les retours agressifs de l'esprit moderne, contre les hommes et les institutions du passé.
Ce mardi soir, mon ami entra chez moi, tout
ému. Sa main était fiévreuse, et je vis non sans surprise que ses yeux cachaient des larmes. Il déplia devant moi un journal de la vieille et soulignant du doigt un article intitulé : Quelques votes. Voyez, me dit-il tristement, ces genslà sont incorrigibles.
L'article était tout à la fois une statistique et un commen-
taire des divers scrutins qui avaient eu lieu, les jours derniers, à la Chambre et au Sénat pour sanctionner le projet de loi relatif à la réintégration dans Tarmée du capitaine Dreyfus et du colonel Picquart. Ceux que mon ami qualifîait d'incorrigibles étaient les deux ou trois douzaines de cléricaux et de réactionnaires qui après Tarrêt souverain de la Cour de Cassation avaient cru de bon ton d'opposer un irréductible veto à la réparation d'honneur due aux deux principales victimes de l'un des crimes judiciaires et militaires les plus odieux qui aient été perpétrés contre l'humanité et contre le droit.
Mon ami avait lui-même beaucoup souffert dans cette grande affaire Dreyfus. Il avait été avec les Paul Viollet, les Leroy-Beaulieu, les Léon Chaine, les abbés Pichot un des rares catholiques qui osèrent prendre rang dans la vaillante phalange des défenseurs de la Vérité et de la Justice. Toute la meute nationaliste etcléricale avait donné de la dent contre ce modeste confesseur de la foi dreyfusiste. Dans la lourde atmosphère de mensonge, pendant ces heures d'obscurité et de troubles, véritable éclipse de la conscience chrétienne il avait osé prononcer les paroles de bonne foi, il avait refusé de s'agenouiller devant le sabre. Et c'était, en ce temps-là, pour, un catholique « le huitième des péchés capitaux ». Et ce péché-là trouvait alors sur l'heure son châtiment. Sans doute on ne brûla pas l'hérétique, mais on crut étouffer sa voix et contribuer en même temps à une grande œuvre de salubrité publique en rayantdescadres de l'enseignement catholique l'homme qui avait préféré sentir le fagot que fausser compagnie au bon sens, à la vérité, à la justice. Mon ami avait donc été brutalement révoqué de ses fonctions de professeur de physique et mathématiques
La crise du Clergé^ par Albert Houlin, 1 vol. in- 12, librairie Nourry, Paris, 1907.
Jusqu'à présent, Télève le plus connu des Facultés catholiques de Lyon est M. F.-J. Mouthon, le reporter du Matin.
Au commencement de 1893, M. Mouthon créa à Lyon la France Libre^ Journal de la jeunesse républicaine antijuive et antimaçonnique. Ce ne fut d'abord qu'une feuille hebdomadaire. Elle acquit assez de force pour devenir, au bout de deux ans, un puissant quotidien. A l'occasion de cette transformation, Léon XIII lui fit adresser une lettre très élogieuse.
Au mois de novembre 1896, la France Libre organisait à Lyon un congrès qui devait rester le plus bruyant et le mieux réussi de tous ceux que tint la démocratie chrétienne. Le pape, Tarchevêque d'Aix, les évèques de Grenoble et de Montpellier, lui envoyèrent leur bénédiction. La réunion dura six jours et eut des sections antimaçonnique, antisémite, sociale et de presse. Les agitateurs catholiques y assistaient : Drumont, Jules Delahaye, Jules Guérin, le vicomte d'Hugues, Xavier de Magallon. L'état-major des abbés démocrates y était accouru au grand complet : MM. Lemire, Naudet, Desportes, Cetty, Fourié, Tartelin, Garnier, Villard, Pastoret, Elie Blanc, France, Dehon, le chanoine Pellegrini.
C'est là que débuta sur le terrain politique Tabbé Gayraud. Il satisfit tellement ses auditeurs que quelques-uns le jugèrent tout de suite digne de recueillir la succession politique du* député du Finistère, M' d'IIulst. M. Gayraud accepta, voyant dans le succès qu'il venait de remporter une preuve de mission providentielle.
La suite des événements a démontré aux moins clairvoyants qu'il y avait là beaucoup d'illusions et d'équivoques. Les polémiques de T « américanisme d les débrouillèrent. On vit une fois de plus que TEglisene se sert des idées libérales et démocratiques que comme d'une tactique qu'elle défend à ses apologistes de prendre trop au sérieux. Le 22 janvier 1899, Léon XIII condamna les nouvelles tendances. Les réactionnaires éprouvèrent une profonde joie, mais nulle part leur triomphe ne fut aussi grand qu'à Lyon, où le Nouvelliste avait vigoureusement combattu pour l'orthodoxie. L'archevêque, le cardinal Coullié, adversaire de toutes les idées nouvelles, cherchait depuis longtemps à discréditer la France Libre, Il en avait l'occasion et le prétexte, parce qu'à l'instar de la Libre Parole elle manquait souvent au respect que le troupeau doit à ses pasteurs. Les prêtres qui la lisaient étaient notés à l'archevêché et traités en conséquence. Après la lettre pontificale Testent benevolentiœ, les démocrates chrétiens du Rhône se découragèrent. Leur journal perdit beaucoup d'abonnés, et, comme il était, paraît-il, mal administré, il sombra promptement dans un désastre financier. Le directeur, blessé au cœur, partit pour Paris. Il y brûla les dieux qu'il avait adorés. Il a gardé ses procédés de polémique, seulement il ne les emploie pas contre le même parti: Les catholiques l'exècrent, sans se rendre compte qu'il est resté l'un des leurs, fidèle à sa formation, autoritaire et non point libéral. C*est un catholique retourné.
Malgré sa durée éphémère, la France Libre eut de l'influence. Elle fît pénétrer beaucoup d'idées nouvelles dans le clergé. Néanmoins, à un certain nombre de ses lecteurs, elle était loin de sembler parfaite. Ils la recevraient, parce qu'ils croyaient n'avoir choix qu'entre elle et/^ Nouvelliste. Quelques-uns en particulier ne partageaient pas son antisémitisme et, lors de l'aflaire Dreyfus, ils se déclarèrent pour la revision du procès.
Naturellement leurs adversaires ont flétri ces dissidents de l'épithète <k d'intellectuels ». Ce fut un des mensonges de cette campagne de mensonges. A Lyon, les quelques rares dreyfusards catholiques ne faisaient carrière ni dans la science ni dans les lettres. Les deux principaux furent « un prêtre social » Tabbé Rambaud, et un avoué, M. Léon Chaine.
L'abbé Rambaud est mort le 13 février 1902, âgé de quatre-vingts ans, entouré d'une estime qu'on peut sans doute qualifier d'universelle, puisque le cardinal archevêque se fît un devoir de présider ses funérailles, que l'athée Sébastien Faure appela <r un grand cœur y> et qu'un conseil municipal radical-socialiste donna son nom à une rue de la ville.
Fils d'un négociant en soieries, après avoir fait ses études classiques au lycée, Rambaud était entré dans le commerce. En 1854, il liquida ses affaires, revêtit le costume de l'ouvrier de l'époque et se voua complètement aux œuvres de charité. Il se fît ordonner prêtre en 1871 et fut nommé aumônier de la cité de travail et d'hospitalisation qu'il avait fondée. Il y resta quarante et un ans, jusqu'à sa mort, vivant dansTabnégationlaplus parfaite. Quand M. Drumont. fit paraître la Fin d'un monde, M. Rambaud tint à protester hautement contre sa polémique antisémite et celle de ses amis. Il n'écrivit point publiquement lors de ce l'Affaire », mais il prit nettement parti dans ses conversations et ses lettres privées, et tout le monde savait qu'il était un des rares prêtres dreyfusards. Son influence sur quelques jeunes ecclésiastiques et sur un grand nombre de laïques fut énorme, et l'on peut dire qu'il a établi à Lyon une petite école de catholicisme libéral.
Bien que M. Léon Chaîne possédât l'une des premières études de Lyon, il ne pouvait se déclarer partisan de la révision du procès Dreyfus sans compromettre gravement ses intérêts. 11 en eut le courage cependant et il subit de
ce chef les torts et les tracasseries auxquels il devait s'attendre. Les animosités dont il se sentit l'objet lui furent matière à méditations sur le milrtarisme, le nationalisme, l'antisémitisme et le cléricalisme. Comme il est profondément religieux, un peu plus tard, quand les catholiques commencèrent à subir le contre-coup de 1' « Affaire », M. Chaine, pour les défendre et les éclairer publia ses réflexions sous ce titre : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Sa thèse est celle-ci : Les catholiques doivent faire leur meâ-culpâ ; ils sont en grande partie les auteurs des maux qui les accablent, mais il n'y a rien là qui puisse justifier la persécution à laquelle nous assistons et qui causera tant de maux à la France.
Comme on le pense bien, de telles affirmations ont été fortement combattues. Beaucoup de ses coreligionnaires ont jugé M. Léon Chaine aussi impertinent que dreyfusard peut-être, pour oser soutenir que leur sainte hiérarchie ne les a point conduits dans les voies de la pure sagesse. Les libre-penseurs furent invinciblement portés à prétendre que, quoi qu'ils fassent, les catholiques ne peuvent pas arriver à rendre vraie une religion qui repose sur une base fausse, — une révélation qui n'a pas existé, — etque cette religion fausse ne peut que les conduire infailliblement à des erreurs théoriques et pratiques.
Les discussions auxquelles ces deux points de vue ont donné lieu, ont fait atteindre au livre, en un an, son huitième mille. Mais s'il a été beaucoup lu, il semble n'avoir exercé, en dehors du Lyonnais, que peu d'influence sur les coreligionnaires de l'auteur. Entre leurs conceptions de plus en plus bornées et sectaires et l'idéal de cet homme franc, cordial et pratique, l'entente semble impossible.
Avec l'abbé Rambaud et M. Léon Chaine, l'un des premiers catholiques qui, à Lyon, eurent le courage de se déclarer pour la justice, fut M. l'abbé Brugerette, alors
jeune professeur à l'école Ozanam, et qui depuis s'est fait un nom par ses publications d'histoire et d'apologétique.
Signalons en particulier parmi ses œuvres, les Relations internationales de C Europe au XVI I^ et au XVII I^ siècles et un cours d'histoire en huit volumes conformément au programme classique de mai 1902.
La communauté d'idées que l'on constate en rapprochant du livre de M. Léon Ghaine une brochure de M. Brugerette sur les Droits de V homme et la doctrine catholique a donné à un publiciste l'idée d'appeler ces deux auteurs « l'Ecole de Lyon ». Bien que les pièces justificatives de cette expression ne fussent pas nombreuses, le mot s'est trouvé juste. Des aspirations communes ont, en effet, groupé autour d'eux un certain nombre d'ecclésiastiques et de laïques. L'un de ces derniers nous a défini leur religion a la religion de l'esprit large » et l'a obligeamment expliquée :
L'esprit large, dit-11, n'est pas l'esprit vague avec lequel on le confond très souvent. L*esprit large a deux ennemis : l'esprit étroit et l'esprit vague. L'esprit étroit s enferme en son idée exclusive, en sa croyance incomplète, s 'emprisonne en sa case et son système, ferme sa porte et sa fenêtre et tourne le dos à l'espace et à l'infini. L'esprit vague est, au contraire, la contrefaçon de l'esprit large. Lui n'a ni porte ni fenêtre, et c'est en quoi il ressemble à l'espace et à l'infini. Mais il leur ressemble comme le nuage ressemble au ciel étoile, comme le vide ressemble à la plénitude et l'indécision à la grandeur d'âme. L'esprit large a des croyances comme il a des idées, des croyances larges et synthétiques, il tient compte de tout et, dans la lumière de Tordre, reproduit le monde. .
L'auteur de cette définition, caractéristique de son talent, M. Joseph Serre, est un poète amateur de métaphysique, grand admirateur d'Hello et qui concilie une ardente foi catholique avec un libéral et sincère amour de la démocratie.
Un autre membre distingué de TEcole de Lyon est M. Tabbé Sifflet, prêtre de la Société des Chartreux. Il jouit d'une grande notoriété dans le monde des controverses théologiques. Les chasseurs d'hérésie le poursuivent comme un des novateurs les plus scandaleux. Aumônier d'une école professionnelle, M. Sifflet s'applique, par devoir d'état, à inculquer à ces jeunes gens une religion qu'ils puissent garder, et, paraît-il, il y réussit. Dans un temps de défection générale, ses élèves conservent leur foi, à peu près tous, dit-on. Les livres d'apologétique qu'il a composés, permettent de se rendre compte des procédés par lesquels il obtient un résultat si extraordinaire. Tantôt il passe sous silence des doctrines théologiques qui lui semblent par trop surannées, tantôt il critique directement celles que les phonographes ecclésiastiques répètent encore, sans se rendre compte qu'ils mettent l'Eglise en fâcheuse posture. Il prêche une foi raisonnable, et, soit qu'il expose, soit qu'il réfute, il l'exprime dans une langue vivante, moderne et spirituelle, telle qu elle peut être entendue et goûtée de la jeunesse à laquelle il s'adresse.
Naturellement les théologiens en cellule qui conservent pieusement toutes les inepties de la décadence scolastique et qui y ajoutent encore en déduisant à perte de vue les conséquences de propositions vides, ont trouvé M. Sifflet très dangereux et, pour le déconsidérer, ils ont fait mettre à l'Indexle principal de ses ouvrages.
Ceux qui ont lu le livre censuré, ceux qui connaissent son auteur qui s'est irrévocablement voué à la pauvreté pour imprimer une apologie, maintenant prohibée; ceuxlà seuls peuvent comprendre l'aberration d'une hiérarchie qui frappe les plus avisés et les plus dévoués de ses défenseurs.
Tels sont les principaux représentants de « TEcole de Lyon ».
On peut encore lui rattacher le gendre de M. Léon Chaîne, M. le D' Marcel Rifaux, médecin à Chalon-sur- Saône. Son livre, V Agonie du catholicisme ? Paris, Pion, 1905, in-12), accueilli favorablement par les catholiques libéraux, a été sévèrement critiqué par M. Tabbé Delfour. Article Un catholique progressiste, dans V Université catholique de Lyon, 13 novembre 1905.
Eux et leurs amis ne forment pas un parti organisé dans le sens usuel du mot. Ils ne conçoivent même pas que TEglise catholique soit un parti; ils la considèrent comme « la communion de toutes les âmes de bonne volonté ». Ce sont des hommes distingués par l'intelligence et le caractère, qui tâchent de se donner une « foi conforme aux enseignements du vieil évangile et aux meilleures aspirations de notre époque ». Profondément modernes, ils croient que rien ne peut faire plus de mal à la religion que de Tidentifier avec des systèmes réactionnaires. Leurs tendances communes sont leur seul bien. En les étudiant de près, on reconnaît chez eux de grandes divergences de pensées. Si certains d'entre eux pouvaient bien aller aussi loin que Tabbé Loisy, — le terme de comparaison à la mode, — d'autres bornent leur témérité à souhaiter qu'on se mette ce en garde contre les pratiques suspectes d'une dévotion, mal éclairée ».
C'est déjà beaucoup, il est vrai, d'autant plus qu'on ne sait jamais à quel terme peut conduire une telle disposition. L'évolution de l'un des jeunes théologiens de l'école l'a montré. Une étude persévérante de la Bible et de la tradition hébraïques lui a fait reconstruire son christianisme sur d'autres bases que les enseignements des différentes Eglises. Il a vu qu'elles sont toutes plus ou moins infidèles à leur maître commun et il est retourné à la foi de Jésus dans sa pureté : a Ecoute Israël, l'Eternel notre Dieu : TEternel est Un. »
Le penseur religieux Loetmol, dont il est ici question,
est un collaborateur de VUnwers Israélite. Il y a notamment publié, en 1904, une dizaine d'articles très remarquables sur r Evangile et V Eglise, de M. Loisy.
(i) Loëtmol (Aimé Palhem) qui est l'un des hébraïsants de France les plus érudits terminait en ces termes une étude intitulée : Catholiques et Penseurs Libres (V Univers Israélite, n"* des 4 et ii janvier 1907).
« Si donc j'étais catholique et penseur libre, je tiendrais à montrer que ma foi n'est nullement une sangle étroite destinée à me priver de tout mouvement. J'émettrais la prétention d'être aussi indépendant que les autres et je soutiendrais même que le protestantisme est bien moins que le catholicisme la religion du libre examen, puisqu'il exclut comme hérésie formelle la soumission à toute autorité extérieure, tandis que la liberté du catholique va jusqu'à l'acceptation de l'autorité qu'il juge légitime. Mais cette obéissance de votre part ne doit être ni aveugle ni idolâtre. Il vous faut savoir ce que la hiérarchie, dans les limites de ses fonctions, peut exiger de vous et ce que vous avez le devoir de lui refuser, si les hommes, revêtus pour le service de tous de ces charges éminentes, outrepassent leurs attributions et violent les droits sacrés de vos consciences. Respectueux du rite et de la discipline de votre Église, vous refuserez d'être esclaves de la lettre en matière de croyance. Le champ de la libre recherche est ouvert devant vous ; quelques-uns de vos chefs, non des moins illustres, vous invitent à vous y engager et l'un d'eux M^^ Mignot, dans son discours sur la méthode de théologie, a même revendiqué pour les penseurs catholiques, contre les farouches défenseurs de l'orthodoxie, « le droit très humain de se tromper ». Usez de cette liberté et répondez à vos accusateurs que l'Église à moins à craindre de de votre activité, môme téméraire, que de l'apathie intellectuelle et de rindifl'érence de fidèles numériques qui répètent machinalement des formules dépourvues pour eux de tout contenu religieux et reproduisent des gestes dénués de signification. Si une foi sincère et courageuse vous soutient dans vos critiques audacieuses et vos inévitables hérésies, vous fonderez lentement mais sûrement, à travers les attaques et les condamnations momentanées, un catholicisme épuré et plus digne de ses origines. »
A ses amis qui lui disent « vous n êtes plus catholique, vous devenez juif, vous rêvez de fournir au Père Fontaine, le dénonciateur sans peur et sans reproche des infiltrations kantiennes et protestantes, la matière d'un nouveau livre, plus imprévu et plus retentissant encore, sur les infiltrations juives dans TÉglise Romaine ?
— « Il en faudrait modifier le titre répond-iJ, car il n'y a pas d'infiltration étrangère dans Tinfluence secrète qui ramène Tâme des fils à la foi de leur père ».
Tel que nous le connaissons, nous croyons que Loêtmol doit redire souvent la parole d'Isaîe choisie par Tabbé Jehan de Bonnefoy pour exergue de son récent ouvrage Vers Vunité de croyance : « Elargis, élargis la tente, agrandis l'étendue de ta demeure, ne retiens pas, allonge tes cordages ».
Le Père Hyacinthe, Loydon, au cours de conférences récentes et dans des lettres publiques a exprimé ces idées judaïsantes qui lui sont devenues chères ; il Ta fait avec l'ardeur juvénile qu'il conserve malgré son grand âge, avec toute la couleur et toute l'éloquence du Verbe dont il émerveillait jadis ses auditeurs de Notre-Dame.
L'abbé Houtin aurait pu citer beaucoup d'autres Lyonnais qui essayent de faire faire bon ménage à leur foi et à leur raison, et parmi eux le distingué ingénieur A. Vanderpol qui promène son ardente activité avec sa parole convaincue dans les diverses réunions du Sillon et qui s'occupe avec tant de zèle de fonder à Lyon et ailleurs des sociétés d'Etudes sociales et religieuses. 11 fut avec l'abbé Pichot l'un des deux représentants des catholiques français au XV« congrès international de la Paix qui tient ses assises à Milan au mois de septembre 1906.
Comme l'auteur de la brochure fameuse la Conscience chrétienne et V affaire Dreyfus il ne cache point ses regrets de voir que les catholiqaes de notre pays, plus influencés par les funestes élucubrations de J . de Maistre que par la doctrine plus chrétienne de Bossuet, de Fénélon (ou pour parler d'hommes d'une époque plus récente) de l'abbé Perraud et du Père Gratry, regardent avec une défiance déconcertante les généreuses tentatives des sociétés de pacifistes.
Ce fureat Tabbé Pichot et M. Vanderpol qui proposèrent à leurs collègues d'envoyer ofYiciellement une adresse à Pie X pour lui demander son concours et son appui dans la campagne entreprise par ce congrès de la paix dont les membres, à une grande majorité étaient des libre-penseurs déterminés.
Cette motion très honorable pour le Saint-Siège fat d'ailleurs Totée à l'unanimité après une discussion à laquelle prirent part M. Novikow le sociologue bien connu et notre grand Passy le Président d'honneur du Congrès qui rappela qu'une démarche analogue avait été faite lors des réunions de Budapest auprès de Léon XIII.
Pie X auquel n'échappa point l'importance d'une pareille manifestation s*empressa de répondre à l'adresse du congrès et lui fît donner par le Cardinal Merry del Val a l'assurance nette et formelle de l'intérêt avec lequel il suivait les efforts des sociétés de la paix et du vif désir qu'il éprouvait de les voir couronnées par un heureux succès ».
Nos deux éminents compatriotes n'eurent donc qu'à se louer de leur féconde initiative.
Les Conditions du retour au catholicisme {enquête philosophique et religieuse) par le D' Marcel Rifaux. l vol. in-16, PIon-Nourrit et C'% Paris, 1907.
... Il suffit de méditer sur les facteurs qui ont engendré le mal pour opérer en toute connaissance de cause une réforme salutaire.
La tâche la plus urgente, nous l'avons vu, sera tout d'abord la réforme intellectuelle du catholicisme. Si nous ne pensons pas notre religion en fonction du temps dans lequel nous vivons, nous resterons des isolés, des inintelligibles pour la masse de nos contemporains et totalement dépourvus d '.influence. Une refonte complète de Tensei-
gnement religieux s'impose. La loyauté nous fait un devoir formel de rejeter tout ce que la science moderne a défînitivement condamné. Toutes les légendes, tous les textes faux, toutes les interprétations abusives devront être éliminés. Les alentours de la doctrine devront être purifiés. La théologie elle-même devra se dépouiller de son caractère archaïque et rébarbatif* Sinon, elle restera Tapanage d'une petite caste dont personne ne comprendra plus la fonction.
Mais, pour qu'une telle réforme puisse s'accomplir, il faudra que les autorités ecclésiastiques encouragent le travail et bénissent les initiatives. Pleins de confiance .dans l'immortalité de l'Eglise, les théologiens ne craindront aucun surcroît de lumière. Instruits par le passé, ils se rappelleront que les condamnations n'ont jamais été une source de paix. Ils s'efforceront, au contraire, d'éclairer charitablement ceux qui paraîtront s'écarter du droit chemin. Aux mauvaises raisons, ils opposeront les bonnes raisons.
Les catholiques pourront alors reprendre dans le monde de la pensée la place qu'ils ont le droit d'espérer. En tout cas, nous ne verrons plus dans l'Eglise, sous le couvert d'un faux zèle et sous le masque d'une fausse orthodoxie, toutes les incompétences et toutes les non-valeurs tenir en échec les intelligences qui nous honorent le plus.
Toutes ces idées auraient paru subversives il y a seulement dix ans. Elles sont maintenant partagées par les catholiques qui, sachant réfléchir, veulent vraiment vivre leur catholicisme.
Il se fait en ce moment, dans les consciences chrétiennes, un travail souterrain d'une importance considérable. Vienne le moment favorable, et toutes les forces individuelles, unies par le même besoin de sincérité, le même amour de l'Eglise, le même tourment de vérité, apparaîtront au grand jour, comme une puissance irrésistible.
Seuls, ceux qui n'ont rien appris des événements, ceux qui n'ont jamais compris les divines ressources de TEvangile, s'enferment encore derrière les portes de bronze des vieilles basiliques et s'apprêtent à jeter les suprêmes anathèmes. Mais la mort libératrice éteint chaque jour les survivants d'un autre âge. Les nouvelles générations qui, au fur et à mesure des vides, sont appelées à les remplacer, se distinguent déjà par leur esprit nouveau. Ce n'est un secret pour personne que les grands séminaires se réveillent, depuis quelques années, de leur torpeur séculaire, et que les professeurs anciens, dans beaucoup de diocèses, ne se sentent même plus à la hauteur de leur tâche.
Tous ceux qui s'intéressent à l'avenir du catholicisme doivent, ouvertement, se féliciter d'un tel mouvement. II est le signe indiscutable que les consciences chrétiennes s'orientent définitivement vers une direction conforme aux exigences légitimes de l'esprit moderne.
Sous l'influence de cet esprit, tous les autres malentendus, d'ordre politique et social, si dissiperont d'euxmêmes. Ils sont, du reste, infiniment moins graves que les premiers.
Lorsqu'on a bien compris que le catholicisme est, avant tout, un principe de vie, on tient la solution de toutes les difficultés. Car s'il est vraiment un principe de vie, il s'adaptera à toutes les situations nécessaires à son développement, il s'incorporera tous les éléments de bonté, déloyauté, de vérité qu'il rencontrera, puisqu'il est lui-même la source de toutes les perfections.
Au fur et à mesure que les croyants prendront une conscience plus claire des exigences de leur religion, nous les verrons oublier leurs luttes et leurs rancunes. Ils tiendront à devenir les fils les plus dévoués de leur pays secondant de leur zèle tous les efforts de ceux qui rêvent l'union de toutes les bonnes volontés par dessus les divergences des partis.
Eclairés par la justice divine, ils auront à cœur de travailler à Tavènement de la justice sur cette terre. Se rappelant que le dogme de la Rédemption implique le dogme de la fraternité des hommes, ils mutileront leur égoïsme, parce qu'ils y verront l'origine de toutes les inégalités sociales. Des courantsaussi généreusement humains et aussi authentiquement chrétiens que ceux qui naissent du Sillon ou des Semaines sociales , se grossiront de toutes les sympathies de ceux dont les âmes sont affamées de générosité.
Et si le règne de l'égalité est impossible à obtenir sur cette terre, ils démontreront au moins qu'il fleurit naturellement dans leur Église.
Au risque de scandaliser les pharisiens, ils n'admettront plus, au pied des saints autels, les distinctions de classe. Avec Paul Viollet et ses amis, ils protesteront contre certains abus consacrés par de vieux usages.
Et comme l'écrivait Léon Chaîne en traitant de V Esprit d'égalité et d'humilité dans C Église :
a Longtemps peut-être l'espritdes hommes maintiendra encore diverses coutumes dont la doctrine divine ne doit à aucun degré, être rendue responsable et dont on ne saurait trop la dégager.
« Si le Père commun des fidèles entreprend la tâche difficile d'abolir des usages dont l'anachronisme est le moindre des vices, de supprimer des abus criants à la conservation desquels tant de personnalités influentes sont intéressées, il lui faudra lutter contre des puissances formidables d'orgueil, d'avarice et d'astuce ; il lui faudra combattre des résistances opiniâtres, des oppositions tenaces, que l'on essayera de justifier par les prétextes les plus habiles et les plus spécieux.
a Le peuple chrétien, croyons-nous, comprendra facilement que le prestige de la papauté, la plus essentiellement spirituelle des souverainetés, n'est nullement lié à
de vains simulacres, à Fapparat luxueux, à la pompe éclatante qui environnent habituellement les plus redoutables potentats de ce monde. »
Comme nous faisons complètement nôtres ces vigoureuses réflexions, on cessera peut-être de s'étonner que, dans un livre traitant de la Crise du catholicisme y nous ayons omis de parler de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Nous ferons, du reste, remarquer que la presque totalité de nos correspondants ont négligé d^en faire état. Et leur silence s'explique : car, si vraiment, comme nous pensons avec eux lavoir démontré, le catholicisme est non seulement conciliable avec la pensée moderne, mais encore nécessaire à toute vie qui veut s'achever, il trouvera en dehors du Concordat le régime qui lui convient le mieux, c'est bien là, du reste, la conclusion de l'article si ému que M. Edouard Aynard, l'éminent député du Rhône, consacrait, il y a quelques semaines, à M. l'abbé Rambaud, dans la Revue Demain : a ... au clergé administratif issu du Concordat napoléonien succédera celui qui sortira de l'unique choix de l'Église. Il sera composé peu à peu d'hommes nouveaux qui seront plus libres de leur mode d'agir ; la hiérarchie n'étouffera plus la volonté. Pour ces hommes l'exemple du saint et vaillant prêtre lyonnais ne sera pas inutile. • . »
Arrivé au terme de cette enquête, nous nous sentons envahi par une douce quiétude. La crise que nous venons d'étudier ne nous apparaît pas sans issue. Dans tous les milieux, des catholiques éclairés et réfléchis, mus par une foi ardente, travaillent à la réconciliation du siècle et de l'Église. Ils ont conscience des difficultés inhérentes à à leur tâche et auront la patience d'attendre que le temps fasse son œuvre libératrice.
Ibs savent que les hommes ne peuvent marcher d'un pas
égal. Ils n'ignorent pas que les vieillards se défient volontiers de toutes les acquisitions nouvelles, et que leur imagination ne se détache qu'à regret des paysages lointains que connut leur enfance. Loin de s'étonner de rencontrer dans rÉglise de Thostilité et de la défiance pour l'esprit nouveau qui les anime, ils sont plutôt surpris de sentir si peu de résistance de la part de ceux dont ils bouleversent les habitudes séculaires.
Nous ignorons néanmoins le sort de cette enquête. Peut-être notre modeste travail soulèvera-t-il les colères des uns et les malédictions des autres. Des esprits zélés appelleront peut-être sur lui des condamnations de Tautorité ecclésiastique, dans Tespoir d'arrêter nos témérités. Ils n'altéreront en rien la sérénité de notre conscience. Convaincu nous-même de toute notre indignité personnelle et de toute notre insuffisance, nous déclarons sans réticence que nous ne mettons rien au-dessus de notre attachement à TEglise catholique.
Il ne sera au pouvoir de personne d'éveiller dans notre âme des sentiments d'amertume et de découragement.
Mais beaucoup penseront peut-être aussi que, loin de nuire à la cause du catholicisme, nous avons, au contraire, par notre franchise et notre sincérité, contribué au raffermissement de la foi dans les âmes. C'est là, du reste, notre seule ambition.
Quant aux ennemis de l'Église, qui escomptent à leur profit l'intransigeance de certains théologiens, ils font preuve d'une méconnaissance complète de la vie catholique.
Un catholique vraiment conscient de son catholicisme ne saurait, sans inconséquence, sortir du giron de l'Eglise parce que les idées qu'il veut faire prévaloir sont condamnées temporairement par son Eglise. Les avertissements et les condamnations dont il pourrait être l'objet seront toujours pour lui matière à réflexion salutaire et généra-
leurs de lumière. Ce sera une occasion nouvelle et bienfaisante pour lui d'approfondir son catholicisme.
Son erreur lui apparatt-elle clairement, il se soumettra simplement, chrétiennement, puisant dans cette soumission un surcroit de force, pour reprendre sa marche.
S'il se sent, au contraire, incompris et soutenu par sa conscience, il ne désespérera pas de l'avenir, sachant par expérience que TÉglise finira par accepter tôt ou tard ce qui est vraiment confirmé par la raison et par la science. Et alors il reprendra son travail laborieusement. Confiant dans la valeur de sa cause, il s'efforcera de la faire valoir par des clartés nouvelles, s'attachant à présenter ce qu'il croit être la vérité sous les aspects les plus séduisants et les plus aimables. Ce qu'il n'obtiendra jamais par la révolte, il l'obtiendra sûrement par sa bonne foi, sa persévérance et son esprit de discipline (1).
(i) Voici ce que Joseph Serre disait de ce livre dans un journal de notre ville V Express de Lyon, 7 juin 1907 :
« .... Le catholicisme, à n'en pas douter, traverse en ce moment une période de crise aiguë : non seulement les masses, de plus en plus indifTérentes, semblent avoir perdu le sens religieux, mais encore nombre d'esprits cultivés, croyants ou incroyants, déclarent que le catholicisme souffre d'une véritable crise d'ordre intellectuel.
« Cette crise est-elle simplement une crise de laborieuse adaptation, par conséquent transitoire et de l'issue de laquelle le catholicisme peut espérer un surcroît de vie ?
a Ou bien, au contraire, est-elle une crise d'épuisement de laquelle, humainement parlant, le catholicisme ne saurait se relever ?
« Dans la première hypothèse, quels sont leS moyens à mettre en œuvre pour dénouer cette crise et précipiter le retour au catholicisme ?
« Dans la seconde, que garderons-nous du catholicisme et par quel équivalent pourrons-nous jamais le remplacer?
a A ce questionnaire philosophique un certain nombre d'esprits éminents ou distingués, parmi lesquels MM. Fonsegrive, Klein, Sertillanges, Paul Bureau, Laberthonnière, Edouard Le Roy, comte d'Hausson ville, de Lapparent, Maumus, Ch. Charaux, Naudet, Girodon, Brugerette, etc., ont répondu par des pages suggestives et d'une haute valeur intellectuelle et pratique, qui composent les trois quarts du volume, ouvert par une remarquable étude de M. Marcel Rifaux, résumant le sens et les résultats de Tenquéte.
« Ce beau livre, dédié à M. Léon Chaine, l'auteur bien connu des Catholiques français et leurs difficultés actuelles y constitue en môme temps qu'un document sérieux, pris sur le vif, de la pensée religieuse contemporaine, un acte de courage et de sincérité qui contribuera, pour sa noble part, à la solution de la crise de laborieuse adaptation que traverse en ce moment le catholicisme».
On connaît l'enquête ouverte par M. Frédéric Charpin dans le Mercure de France sur un sujet qui avait grande analogie avec celui traité par les correspondants (tous catholiques) du D' Marcel Rifaux.
La question posée par le rédacteur de la grande revue parisienne était ainsi formulée :
Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de Vidée religieuse et du sentiment religieux ?
Des personnalités de toute opinion et de tout pays envoyèrent des réponses qui parurent dans les fascicules des i5 avril, i*' mai, i5 mai, i*' juin, i5 juin 1907.
Sollicité de prendre part à cette enquête le D' Marcel Rifaux a envoyé au Mercure de France la lettre suivante :
<c Assurément non, nous n'assistons pas à une dissolution ni du sentiment ni de l'idée religieuse.
« Si le matérialisme ou Fagnosticisme ont eu leur moment de gloire, il semble que leur règne soit bien fini.
« Il reste psychologiquement démontré que la religion, sous une forme ou sous une autre, est un besoin fondamental de notre nature humaine. Tout, en nous, postule rigoureusement le surnaturel, parce que le surnaturel est primitivement offert à tous, et, du point de vue de la vie totale, nous ne pouvons,.sans nous mutiler ou nous amoindrir, briser les liens qui nous rattachent à la vie divine.
« Le sentiment religieux ne saurait donc périr, puisque dans le sens absolu du terme, la Religion est au nombre des besoins nécessaires à la vie de l'homme en particulier et de l'humanité en général. Ceux qpii, du haut de leur sagesse, prophétisent la ruine très prochaine et définitive des religions font preuve d'une psychologie bien rudimentaire. On ne résout pas d'un trait de plume des problèmes d'une telle complexité.
Mais, si le sentiment ou l'idée religieuse ne saurait périr, il serait puéril de nier qu'ils soient soumis l'un et l'autre à la loi de l'évolution.
Tout évolue en ce monde, même la Religion. Et la raison en est simple. Pour arriver jusqu'à nous, la vérité divine est obligée d'emprunter les images et les symboles qui correspondent à l'état de culture des hommes auxquels elle s'adresse. Sous peine d'être inintelligibles, les Théologiens ne peuvent spéculer sur leur Religion sans faire état de la philosophie qui règne dans les esprits de leur temps, car la raison elle-même est susceptible de progrès. Un bon sauvage ou un soldat de Glovis ne peut ou n'a pu se faire de la Religion la même conception qu'un Bossuet ou un Loisy.
Tout en professant que la religion catholique est la Religion la plus parfaite, c'est-à-dire celle qui finira tôt ou tard par absorber toutes les autres, parce qu'elle procède sans contestation valable du Christ même et que le Christ a été envoyé par son Père pour orienter les hommes dans la voie du salut, il nous paraît néanmoins impossible qu'elle échappe aux lois de tout organisme vivant.
« Il suffit d'ailleurs d'observer attentivement toutes les manifestations de la pensée catholique depuis ces dix dernières années pour se convaincre que cet effort de'renouvellement est la préoccupation maîtresse de tous ceux qui veulent à la fois rester fidèles aux impératifs de leur credo catholique et aux exigences de la pensée moderne.
c Et ces catholiques authentiques sont intimement convaincus qu'ils restent fidèles à l'esprit de l'Eglise en travaillant à alléger l'arbre divin de toutes les végétations parasitaires qui entravent sa croissance.
« Anthropomorphisme grossier, scolastique archaïque et périmée, légendes parfois ridicules, dévotions puériles, textes inauthen-
tiques, reliques fausses, mercantilisme éhonté de certains sanctuaires, idolâtrie des hommes, respect fétichiste des décorations et des pourpres, abus des titres et des distictions, esprit non d'autorité, mais d'autoritarisme, tels sont, en raccourci, les points sur lesquels les catholiques progressistes font porter leurs revendications.
« Et si nous n'étions pas limité par les exigences de Fenquéte du Mercure de France, il nous serait facile de démontrer que toutes ces revendications slncarnent dans des personnages considérables de l'Eglise catholique contemporaine.
« Certains jésuites allemands et belges, d'une autre race intellectuelle, semble-t-il, que nos jésuites latins, les BoUandistes, des Dominicains comme le P. Lagrange, le P. Rose, le P. Sertillanges, des historiens comme Ms' Duchesne, des théologiens comme M«' Mignot, des érudits comme Tabbé Ulysse Chevallier, des moines aussi populaires que le P. Semeria, des^ philosophes de haute tenue comme le P. Laberthonnière et Tabbé Grosjean, etc., témoignent, parmi tant d'autres, que l'esprit de progrès, tel un ferment, ne cesse de travailler le pain de la vérité.
« L'action des laïques catholiques est peut-être plus significative encore. A aucune époque de l'histoire de l'Eglise, les hommes de haute culture n'étudièrent leur religion d'une façon aussi intense que de nos jours.
« Et c'est là une raison puissante d'espérer que la religion catholique reprendra dans un délai plus ou moins éloigné la maîtrise des intelligences et des cœurs. Car, en somme, les laïques dont je parle, et dont à dessein j'omets ici, les noms, sont prêts à justifier publiquement leur foi. Et comme ce sont des hommes avertis, pénétrés de l'esprit critique, admirablement renseignés sur le mouvement antireligieux et au surplus foncièrement loyaux, il faut bien admettre que même, au regard de la raison la plus exigeante, le catholicisme conserve sa valeur.
<( Et si l'on veut bien réfléchir sur ce fait que, d'un côté, la science est incompétente sur le terrain religieux et que, de l'autre, la religion catholique est, de toutes les philosophies et de toutes les religions, celle qui nous offre la solution la plus cohérente du problème si obscur de notre destinée, nous pouvons prédire en toute certitude que le catholicisme vivra autant que l'humanité.
K Mais, nous objectera -t-on, les catholiqpies dont vous parlez, qui se font de la religion une conception si haute, si épurée, et qui s'efforcent de faire accepter par leur Eglise les réformes légitimes dont nous avons parlé, ne sont-ils pas précisément traités en suspects? La Croix, VUniçers, le Nouçelliste et toutes les revues du même esprit, dont il serait vain de méconnaître rinlluence momentanée dans l'Eglise, n'appellent-ils pas sur eux les condamnations de Rome? Et s'ils sont condamnés, ne justifieront-ils pas Topinon de ceux qui prétendent que l'Eglise est désormais un organisme abandonné par la vie ?
« Nous ne le pensons pas. L'histoire nous apprend que toutes les sociétés ne se peuvent transformer que lentement. Les réformes ne s'obtiennent qu'au prix des larmes et du sang. Car les individus qui forment un organisme social donné ne sont jamais tous au même point d'évolution et fatalement ceux qui sont plus développés sont partiellement incompris de ceux qui le sont moins. De là des heurts et des conflits. Aussi bien les catholiques progressistes ne sont-ils nullement surpris de l'ostracisme dont ils sont l'objet. Us souffrent douloureusement, il est vrai, de l'enténèbrement de leurs frères, mais, confiants dans les ressources infinies de leur foi, ils sacrifieront volontiers non leurs idées, mais leur personne, convaincus que le meilleur moyen de promouvoir le progrès est encore de souffrir pour lui ».
D' Marcel Rifaux.
L'Esprit NouKfeau dans le Catholicisme y par Louis-Germain LÉvY, rabbin, docteur ès-Lettres. 1 vol. in-i6. Fischbacher, Paris, 1907.
Dans 11 Santo (comme au reste déjà dans les Ascensions humaines)^ Fogazzaro trace un programme libéral et réformateur. M. Victor Giraud réclame une adaptation et une
évolution 'progressives du catholicisme {Revue des Deux Mondes^ 15 avril 1906, article « anticléricalisme et catholicisme »). La Revue du Clergé français se présente ellenaème comme vraiment libérale et neHemeuX. progressiste (numéro du 1*' décembre 1904). Ollé-Laprune estime que ni la science, ni la justice sociale, ni la liberté, ni la démocratie, ces passions de notre temps, n'ont rien qui puisse ou doive faire peur {la Vitalité chrétienne^ p. 135). Dans Demain (5 janvier 1906), le D' Marcel Rifaux écrit : « Forts de la valeur vécue de leur foi, ils ouvrent largement leurs yeux aux lumières nouvelles. Ils n'éprouvent le besoin de ne conserver dans leur esprit aucune région obscure et se font même un devoir d'avouer les difficultés qui les embarrassent ». P. Saintyves, dans la Réforme intellectuelle du Clergé et la Liberté d'Enseignement^ réclame la liberté de penser et de s'instruire suivant les méthodes scientifiques et aussi de connaître et d'aimer son temps. C'est ce que demandait Hermann Schell en Allemagne, c'est ce que préconisait aussi l'abbé Birot au Congrès sacerdotal de Bourges (1900) dans son remarquable discours « L'amour de son pays et de son temps » . S'inspirant du même esprit, l'abbé B. Allô blâme la peur de la vérité, l'autoritarisme et la fermeture d'esprit de certains catholiques ; il est de ceux qui croient que toute vérité est toujours bonne à dire, pourvu qu'on tienne compte de ses relations avec toutes les autres {Revue du Clergé français^ 15 octobre 1906).
— J'en passe, et d'aussi significatifs.
L'étude plus approfondie de l'histoire et de la psychologie a eu d'autres résultats encore : elle a montré les dangers du fanatisme, la chimère de l'unité spirituelle du genre humain, elle a été pour beaucoup une leçon de tolérance et de libéralisme.
Sans doute, l'on nous répliquera que l'Eglise n'a pas attendu les leçons de l'histoire et de la psychologie et l'on nous opposera. la prédication de charité et d'amour de
rEvangile ; Ton nous rappellera, par exemple, que Jésus « s'est livré lui-même pour la rédemption de tous > (I Tint, II, 6). Nous ne faisons pas difficulté de reconnaître que TEvangile renferme de hautes et magnanimes paroles. Mais il nous serait trop facile d'établir combien durant de . longs siècles, et jusqu'à ces temps derniers, Ton s'est écarté de la pure doctrine évangélique. Et nous nous croyons en droit de prétendre que, si beaucoup y reviennent aujourd'hui, les enseignements de l'histoire et de la psychologie y ont été pour quelque chose.
Toujours est-il que le nombre des catholiques s'accrott qui veulent un catholicisme d'esprit large et tolérant. M»' Bonomelli, évèque de Crémone, M. d'Haussonville, rabbéNaudet,leP. Maumus.M. Léon Chaine, entre autres, ont de nobles paroles sur le respect mutuel. L'abbé Vacandard estime « qu'il n'est guère d'apologistes — s'il en est — qui éprouvent une réelle fierté ,à rencontrer dans l'histoire de l'Eglise catholique les annales de l'Inquisition. Les plus intrépides n'entreprennent de défendre cette institution contre les attaques du libéralisme moderne qu'avec une certaine défiance d'eux-mêmes » {Revue du Clergé français, i*' janvier 1906). MM. Vacandard et Turmel sont d'accord pour retrouver l'attitude des papes PieV et Grégoire XIII à la Saint-Barthélémy et pour regretter la condamnation de Galilée {Revue du Clergé français, l'^'juin 1905, p. 76 et suiv.), M. Hemmer(même Reifue, 1" mai 1903) dît, à propos de la révocation deTédit de Nantes, que l'iniquité de ces mesures n'avait d'égale que leur maladresse ». L'abbé A. Baudrillart, dans l'Eglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme (1904), montre l'emploi que l'Eglise à fait de la force et rend justice aux protestants.
Pour le Syllabus l'abbé Birot ne veut pas qu'on lui attribue a une autorité doctrinale exagérée jd {Revue du
Clergé français, f^ juin 1903, p. 26) et M. Viollet (L7/ifaillihilité du pape et le Syllabus) soutient qu'il n'est pas un acte ex cathedra. Ces affirmations sont de bon augure. Espérons que les tenants s'en feront de plus en plus nombreux et qu'elles auront un jour l'honneur d'une proclamation officielle.
Qui vivra verra. Pour le surplus, il convient de saluer l'effort du jeune catholicisme vers plus de savoir, de liberté, de tolérance. Et il est à souhaiter que tous se se pénètrent de la grande parole qu'on lit en la ii* Èpitre aux Corinthiens, xiii, 8 : « Nous ne pouvons rien contre la vérité, mais seulement pour elle » (ï).
(i) Les tendances libérales qui s'accusent avec tant d'énergie chez quelques catholiques et au sujet desquelles le présent volume a fourni divers documents ne sont pas particulières au catholicisme. — Le même effort d'intellectualisme, le même travail d'adaptation s'accomplit dans toutes les religions et notamment dans le protestantisme comme dans le judaïsme. De toutes parts il est des esprits qui veulent faire concorder leur idéal religieux avec les réalités de la science, qui cherchent à harmoniser les saintes traditions avec les légitimes exigences du progrès, avec ce qu'il y a de juste dans les aspirations modernes. De tels esprits, quelle que soit la dilTérence de leui*s croyances, sont un peu de la même famille. Aux yeux de beaucoup ils semblent séparés par des abîmes, ils ont tout au plus entre eux un fossé qui, si large qu'il paraisse, ne l'est cependant pas assez pour les empêcher de se tendre la main.
Au cours d'un article intitulé le Libéralisme religieux qu'il a fait paraître dans le Temps du 19 septembre 1907, M. Charles Dulot a reproduit de très significatives déclarations de M. le rabbin Louis Germain Lévy qui vient de fonder à Paris une association Israélite libérale.
Nous ne saurions mieux faire que de donner ici un passage de cette intéressante étude.
c Aujourd'hui la création à Paris, sous le patronage de Théodore Reinach et de quelques-uns de ses amis, d'une Association Israélite libérale, va nous permettre de connaître comment le judaïsme traditionnel se modifiera dans notre pays sous Tinfluence des idée» modernes, Cette étude n'est-elle pas au surplus tout à fait d'actualité le jour du Kippour ? La fête du grand pardon réunit en effet aujourd'hui même dans les synagogues tous les israéiites qui gardent au fond de leur conscience quelque souci de la pratique de leurs devoirs religieux.
« L'Association Israélite libérale est l'œuvre de M. Louis Lévy, rabbin de Dijon, qui en poursuivait la réalisation depuis plusieurs années. Docteur es lettres, il s'était fait connaître par une thèse remarquable sur la famille dans l'antiquité israélite et par de nombreux articles dans YUnwers israélite, lorsqu'il exposa pour la première fois son programme au congrès international des religions progressives qui s*est tenu à Genève au mois d*août 1900. Ce programme, il le développera plus au long dans une brochure intitulée : Une religion rationnelle et laïque, dont la première partie est un essai de philosophie de la religion en général, et la seconde un essai de la philosophie du judaïsme en particulier. Cette brochure qui en est, — chose assez rare pour un tel sujet — à sa troisième édition, lui valut le concours de plusieurs personnalités Israélites qui elles aussi avaient senti la nécessité de tenir compte des besoins de Fesprit moderne. Enfin, à la suite de. conférences qu'il fit à la synagogue de la rue de la Victoire, M. Louis Lévy put définitivement constituer cette association libérale qui va avoir son siège dans un petit hôlel particulier de la rue Copernic, — exactement au n" 26 de cette rue.
« C'est au milieu des travaux d'aménagement de cet hôtel que j'ai rencontré hier M. Louis Lévy. Comme c'est un homme jeune, — il a trente-cinq ans tout au plus, — plein d'activité physique, il est capable en effet d'apporter autant d'entrain à l'installation maté» rielle de sa « cultuelle » qu'à l'élaboration et à la réalisation delà religion rationnelle. Tout en me faisant visiter les locaux, il ma exposé en des termes que je désire retrouver — car ils étaient clairs et persuasifs — quelles étaient les origines de l'Association israélite libérale, et ce qu'elle se proposait de réaliser :
d Au cours du xix« siècle, le judaïsme s'est trouvé placé dans des conditions toutes nouvelles. Il y a d'abord l'accession aux droits de rhomme et du citoyen : les captifs du ghetto, les larves du Chéol humain, ont été rendus à la liberté de l'air, de la lumière, des possibilités et épanouissements de la pleine vie physique, matérielle et morale. Il y a ensuite les données générales de la pensée et de l'économie sociale modernes : audaces et conquêtes de l'esprit critique et de l'autonomie personnelle, méthodes éprouvées des sciences naturelles et historiques, découvertes dans tous les ordres de la recherche et de l'activité, etc.
« Sous l'effet de ces multiples et décisives influences, en face des termes nouveaux où se posaient les grands problèmes, le judaïsme pouvait-il rester exactement, intégralement ce qu'il avait été jusqu'alors? Il est perçant d'évidence que la mentalité des fils d'Israël devait subir une profonde transformation. Dès lors si l'on voulait sauvegarder la religion juive, il fallait la mettre en harmonie avec les exigences nouvelles delà vie et de la conscience. C'est ce qu'on a négligé de faire. Je ne dresse pas de réquisitoire, je me borne à constater. De là la crise que le judaïsme traverse depuis quelque trente ans et qui a eu pour résultat que le nombre est allé croissant de nos coreligionnaires qui se détachent de leur ancienne croyance.
« C'est en présence de eette situation que plusieurs d'entre nous, persuadés que le judaïsme, pour peu qu'il soit dégagé des éléments caducs et superfétatoires, ramené au sens de son propre et véritable esprit, peut et doit être la religion d'une humanité qui tient avec une égale passion à la sincérité et à l'enthousiasme, à la recherche libre et à l'élan de communion avec un Principe supérieur, ont concerté leurs efforts en vue d'introduire quelques réformes dans le judaïsme.
« — Pouvez- vous me dire quelles sont ces réformes ?
« — Volontiers... car elles ne sont pas ce qu'on a prétendu. On a affirmé notamment que « nous transportions le sabbat au dimanche » . C*est faux. Nous regarderions comme une forfaiture envers ce que le sabbat représente pour nous de force historique, d'idéalisme, de dignité individuelle et collective au milieu des bassesses et des méconnaissances de tous les jours, que de le désaffecter. Nous aurons donc un office le vendredi soir et le samedi matin.
« Maintenant, il est vrai, nous organisons également un service le dimanche. Mais ce n*est pas que nous considérions ce jour-là comme on Jour férié. Nous constatons que ce jour-là seulement nous pouvons espérer une certaine afOuence au temple, eu égard aux conditions présentes de Tezistence. C'est le dimanche seulement qu'on est libre. Nous profitons de la circonstance pour faire un office et, cet office, nous le rendons aussi beau que possible, d'abord parce qu'un service religieux n'est jamais trop beau, ensuite parce que c'est le vrai moyen de regagner les âmes flottantes et de les fixer autour de l'idée qui essentiellement nous importe. « Une autre erreur qu'on a commise, c'a été de prétendre que nous supprimions l'hébreu. En réalité nous ne supprimons pas les prières hébraïques, nous en réduisons le nombre. Nous retenons les plus belles. Nous les réciterons alternativement avec des prières firançaises. Notez encore que nous faisons une part importante aux chants qui tous seront modulés dans leur langue origi« nelle.
« Nous entendons garder au judaïsme sa physionomie originale, nous voulons conserver de la tradition ce qu'elle contient de valeurs poétiques et édifiantes. Mais en même temps nous simplifions, nous abrégeons les offices, nous supprimons les redondances et les surabondances, nous retranchons ce qui ne correspond plus à nos idées et à nos aspirations (sacrifices, retour à Jérusalem, châtiments et récompenses). Nous voulons une adoration sans élément de superstition, ni de peur, ni de calcul; un culte où seuls les sentiments les plus élevés, les plus purs, les plus nobles trouvent leur expression. Nous voulons que pendant les trois ou quatre quarts d'heure qu'on viendra passer chez nous, ce qu'il y a déplus tendre et déplus généreux dans chacun ait été remué par la parole, par le chant, par la double communion avec Pâme des pères et avec les justes aspirations des générations d'aujourd'hui. Intelligence, cœur, âme tout entière avec ses multiples tendances, dans toute la gamme qui va de l'obscur mystérieux jusqu'au lucide suraigu, passé, présent, avenir, il faut que tout soit saisi, brassé, mis en branle, en œuvre et en valeur, afin qu'on sorte à la fois apaisé et exalté, plus pitoyable aux détresses, raffermi dans la bonne résolution, avec des visions plus radieuses d'avenir, un rayon de pur idéal sur le front.
a Pour co qui est des fôtes, nous suivons le même procédé de simplification. Nous ne célébrerons qu unjour, la veille comprise.
« Au temple, on restera tête découverte. Il n'y aura plus ni séparation ni distinction entre les sexes. Le rabbin qui dans les offices tels qu'ils étaient établis ne joue presque aucun rôle, aura chez nous constanmient la parole. Pourtant de temps à autre, la prédication pourra être faite par toute personne que le comité directeur aura jugée apte. Un mot encore sur Tinstruction religieuse. Celle-ci sera donnée en conformité avec les résulats acquis de la science. On appellera la légende légende et on réduira le miraculeux à sa vraie puissance.
« En somme, ce que nous tentons c'est de rendre la religion juive à sa véritable signification, qui est d*étre la religion de l'esprit, recevant la vérité d'où qu'elle vienne, laissant à la raison ses droits de haut contrôle, gardant à la pensée le libre mouvement de sa spontanéité éternellement créatrice. A ce propos laissez-moi vous rappeller une page de Renan. Dans sa conférence sur l'identité originelle et la séparation graduelle du judaïsme et du christianisme, le grand historien a dit :
« Le judaïsme qui a tant servi dans le passé servira encore dans l'avenir. Il servira la vraie cause, la cause du libéralisme, de l'esprit moderne. Les créateurs du dogme libéral en religion, ce sont vos anciens prophètes, Isaîe, les Sybillins, Técole juive d'Alexandrie, les premiers chrétiens^ continuateurs des prophètes. Voilà les véritables fondateurs de l'esprit de justice dans le monde. En servant l'esprit moderne, le juif ne fait en réalité que servir Tœuvre à laquelle il a contribué plus que personne dans le passé, et ajoutons-le, pour laquelle il a tant souffert. La religion pure, en un mot, que nous entrevoyons comme pouvant relier l'humanité entière, sera la réalisation de la religion d'Isaîe, la religion juive idéale, dégagée des scories qui ont pu y être mêlées.
« Enfin, dans une interview publiée dans le Temps en 1900, le très regretté Léon Marillier déclarait : «c Je me demande si nous ne verrons pas bientôt la création inconsciente et lente d'une sorte de religion laïque, ni catholique, ni protestante, dont le noyau cousis- À
terait en ime cristallisation d'idées juives... Le positivisme prophétique et pratique jouera probablement demain un rôle considérable. Du judaïsme ancien naquirent déjà le christianisme, puis l'isla- ^
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misme ; nous verrons probablement apparaître un nouveau rameau verdoyant et vigoureux. Tout le judaïsme libéral tend où Je vous dis... »
« Nous voudrions être ce t rameau verdoyant et vigoureux » dont parle Marillier ; nous voudrions contribuer à hâter l'avènement du temps chanté par le psalmiste où « Famour et la vérité se seront rencontrés, où la justice et la paix se seront donné Taccolade ».
Ainsi s*exprima le rabbin Louis Lévy.
Des aménagements de Thôtel de la rue Copernic j'ai peu de chose à dire. Il suffira de savoir que dans la salle du rez-dechaussée réservée aux offices il y aura le chandelier traditionnel, la lumière perpétuelle, la thora ou livre de la loi.
V Action Cléricale. — Une enquête du Progrès, octobre 1907. — Edition du Progrès (Lyon), 1908.
La crédulité et Tignorance des simples font encore en France, à cette aube du xx* siècle, la fortune du catholicisme autoritaire, chez un Pape, qui, tout en voulant restaurer toutes choses dans le Christ, rappelle bien plus Boniface VIII que le serviteur doux et humble du cœur des Evangiles. On a vu, par exemple, ce catholicisme moyenâgeux exploiter les plus basses superstitions et matérialiser, ainsi que Ta très justement écrit un Aristophane chrétien, la conception religieuse que le christianisme évangélique était venu épurer, a Que faire, sourire de ces puériles niaiseries, s*indigner de cette odieuse profanation ou simplement s'étonner du degré que peut atteindre Thumaine bêtises ? Nous croyons, nous, qu'il faut dénoncer, sans pitié ce inepties criminelles». (Léon Chaine, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles).
On connaît Tineffable histoire de cette Vierge qui apparut en couronne de reine et en tablier de paysanne aux deux bergers de la Salette. Cette histoire eut son pendant à Maizières, dans le Doubs. Une fillette avait vu la Vierge qui lui révéla que sa statue était enfermée dans le tronc d'un chêne. On ouvrit le chêne et Ton y découvrit rimage de la Vierge qui, cette fois, avait laissé au ciel couronne et tablier. Le récit du miracle est consigné sur le piédestal où se dresse aujourd'hui la statue en bronze de Notre-Dame du Chêne. « Ils ont osé écrire cela en lettres (Vor, nous disait tout dernièrement un prêtre allemand. Et il ajoutait sur un ton. de commisération dédaigneuse : « Quand on parle en Allemagne d'une dévotion nouvelle, on ne manque jamais de dire : Cest encore une bêtise qui nous {fient de France I
A côté de ce la débauche d'intransigeance )> apparaît dans le clergé français la débauche de libéralisme. C'est le modernisme. Au milieu de la masse cristallisée dans le passé, vouée à la défense d'une théologie archaïque et armée pour les conquêtes du pouvoir romain, s'agite l'audacieuse phalange des prêtres progressistes. Ce sont les intellectuels du catholicisme.
Avec eux, en route vers les mêmes terres vierges de la a religion d'esprit large » (1) marchent des apôtres laïques venus presque tous de nos Universités civiles, comme Georges Fonsegrive, Edouard Le Roy, Robert Rendant, pour travailler à la refonte et à la rénovation de la mentalité cléricale.
Les grands centres d'activité intellectuelle étaient logiquement désignés poui* devenir les capitales du riiodet-
(i) Joseph Serre,
nisme -catholique. La nouvelle exégèse et la nouvelle philosophie ont ainsi jeté à Paris tout leur éclat sous la plume des abbés Loisy, Houtin, La Berthonnière, Klein, Dimnet, Hemmer. C'est de Paris que la Revue d'histoire et de Littérature religieuse^ les Annales de philosophie chrétienne y la Revue du Clergé Français^ la Quinzaine et la Bibliothèque de critique religieuse et sociale de l'éditeur Emile Nourry, ont versé dans tous les diocèses des idées, qui, malgré leur travestissement orthodoxe, ne cessaient pas de ressembler à des cartouches de dynamite sous les thèses surannées de l'enseignement officiel.
La politique nouvelle de démarcation entre le spirituel et le temporel, le chrétien et le citoyen entraînait en même temps les amis dreyfusards de Léon Chaine et la revue Demain dans une lutte ardente contre le cléricalisme et le mercantilisme d'Eglise, lutte, où, selon les règles d'une bonne justice, ils devaient recueillir de la part de leurs coreligionnaires plus de pierres que de lauriers. De leur côtelés disciples ecclésiastiques et kantistesdu philosophe Mannequin créaient à côté de Lyon, dans le monde religieux, un mouvement néo-chrétien, dont le D' Rifaux, de Chalon-sur-Saône, ce tribun à la barbe couleur fauve, que les gens du peuple surnomment « le docteur Jésus-Christ », reste le continuateur infatigable. Ce mouvement fut le cauchemar des dernières années du Cardinal Perraud, qui rêvait d'une Eglise pétrifiée dans les constitutions du concile du Vatican comme d'une République « fixée à perpétuité dans des ministères de Broglie. »
Le modernisme connut encore des jours de gloire à Albî, sous le haut principat intellectuel de M' Mignot. L'excellent abbé Lemire a personnifié sa forme démocratique la plus sympathique, sinon la plus accusée.
En condamnant le modernisme. Pie X a été fidèle à son idéal d'absolutisme. Les moyens sont pour lui secondaires.
Le résultat attendu importe seul. Ce pape aussi intransigeant que Grégoire VII, veut « épurer, concentrer le catholicisme ». Il lui faut un catholicisme unifié. Son encyclique est « la rupture des relations diplomatiques entre TEglise et le Siècle »; la condamnation presque nominale non seulement des a utilisations philosophiques » de nos abbés modernistes, mais de toute l'œuvre religieuse des pieux laïques, la condamnation de feu Brunetière, la condamnation des Le Roy, des Fonsegrive, des Dunan, des Beudant, desRifaux, des Pierre Jay, des Léon Chaine.
U Italie (Rome), 28 novembre 1907. (1)