LES MARCHANDS DU TEMPLE
Le XX* Siècle vient de publier, sous ce titre, un bel et courageux article, où il flétrit ceux qui trafiquent des choses saintes et qui aujourd'hui, malheureusement, sont légion. Il prend à partie une association établie, dit-il, a sous le vocable de saint Antoine j>. Celle-ci non seulement profite de ce patronage pour vendre aux dévots un tas d'objets dont elle tient boutique, mais publie un Courrier des Merveilles où sont relatés par le menu les bons offices de saint Antoine.
Nous disons que cet article du XX* Siècle est courageux, parce que chaque fois qu'une tentative de ce genre a été faite dans un journal catholique, elle a été immédiatement étouffée. Les pieux exploiteurs, en effet, ont grand soin de donner une partie de leur recette à des œuvres puissantes, et cela leur a toujours valu une protection spéciale
Il nous semble que ceci intéresse non seulement ceux qui ont des sentiments religieux, mais tout ceux qui voient
dans la religion un idéal capable d'élever Thomme et de le rendre meilleur. Plusieurs écrivains catholiques, toujours mal accueillis, ont protesté avec énergie contre des pratiques qui discréditent la religion et provoquent fatalement le scepticisme. M. Léon Chaîne, avec les abbés Hemmer, Naudet, Birot et d'autres, a « flétri » les dévotions ridicules — ce sont ces expressions — mises à la mode par le Propagateur de Saint-Joseph et d'autres publications dont le seul but est de battre monnaie aux dépens de la niaiserie humaine. <c Nul n'ignore, ajoute-t-il, en quel honteux marchandage le culte voué à Saint-Antoine à dégénéré. C'est la dévotion du donnant donnant. On lui demande, moyennant finances, de vous faire retrouver un parapluie, louer une ferme, réussir un examen d. Le Propagateur de Saint-Joseph va jusqu'à raconter cyniquement l'histoire suivante, dans son fascicule de février 1890, page 76.
Une pauvre religieuse, molestée et persécutée par son curé, s*est adressée à saint Joseph, le priant de procurer au saint homme un changement avantageux de poste, qui la délivrerait d'une tyrannie devenue insupportable. La chose était difficile, le curé n'étant pas de ceux que les paroisses se disputent. . . Le bon saint Joseph s'y est pris d*une autre manière : une belle bronchite (sic) est survenue, le curé, bien administré, s'en est allé en l'autre monde, et la pauvre petite sœur Claire, en égrenant pour lui son rosaire, ne manque pas de dire ; « Merci, ô mon bon saint Joseph I »'
Et M. Léon Chaine, après avoir cité cet exemple scandaleux, de s'écrier : « Arrière ce trafic de faveurs temporelles demandées contre argent comptant à tel ou tel saint dont on a spécialisé l'emploi au paradis ; arrière ces petites dévotions parasitaires qui ont poussé comme des champignons vénéneux sur le grand arbre de la Croix ! . . . — Qu'aurait dit ce catholique intelligent et généreux sMl avait vu circuler des obligations hypothécaires émises par un
patronage religieux de Binche avec coupons de 15 centimes portant ces mots : « Payable ici-bas au comptant et remboursable au ciel par la sainte Vierge ».
Mais nous le répétons, les marchands du temple sont si puissants, si bien organisés, qu'ils se sont fait craindre des meilleurs et des plus purs, et que le XX^ Siècle^ luimême, en dépit de ses intentions honnêtes, ne pourra pas appuyer longtemps sur cette corde.
Max.
Le Matin (Anvers), 9 mai 1905.