DE LA MODESTIE
Une intéressante controverse a lieu en ce moment, dans la presse, au sujet de la façon différente dont les représentants de la nation sont traités dans les Annales parle-mentaireSy selon qu'ils appartiennent à la Chambre ou au Sénat. Tandis qu'à la Chambre on n'indique pas les titres de ceux qui font partie de la noblesse ancienne ou récente, au Sénat, on les imprime gros comme le bras. Les Annales portent, en regard des discours ou des interruptions, « M. le comte de Smet deNaeyer », « M. le baron Ancion »,
c M. le comte Goblet d'Âlviella -», etc., ce qui donne à notre Sénat un caractère de Chambre haute, de Chambre des pairs, que notre Constitution démocratique n'a jamais entendu lui conférer
Voyez, en efFet, où cela peut nous mener. Un journal bien pensant proteste parce que les Annales ne mettent pas un a monseigneur » devant le nom de M. Keesen qui, dit-il ce est Prélat de Sa Sainteté, titre de noblesse qui en vaut bien un autre et que M'*^ Keesen préfère à celui de prince ou de baron de la terre » !
Si Ton nous en croit, on cessera de faire mention des titres, ce qui nous paraît assez puéril et peu conforme à Tétat de notre société. A continuer de ce train-là, on riaquerait d'induire en péché d'orgueil jusqu'à des ecclésiastiques, et ce serait tout à fait regrettable. Que fait-on de l'esprit d'humilité et d'égalité dans l'Eglise? Lisez plutôt ce qu'écrit M. Léon Chaine, un catholique qui est en même temps un parfait chrétien, ce qui n'est pas toujours la même chose :
Un personnage respectable et digne de vénération, c'est assurément un évèque. Mais que dirait La Bruyère s*il lui était donné d'entendre les expressions dont nous nous servons couramment à leur égard, lui qui raillait si cruellement déjà les gens qui se donnent « sans pudeur de la hautesse et de Téminence » ? Nous disons couramment : u Sa Grandeur Monseigneur TEvêque » a bien voulu présider la cérémonie et donner sa bénédiction. Nous lirons bientôt dans la prose des journalistes bien pensants que a Monseigneur a daigné dire la messe luimême )). Ces langages et ces façons que nous ont légués les prélats de l'ancienne monarchie ne sont guère évangéliques.
Revenons à plus de modestie et de simplicité. Nous sommes tout à fait de l'avis de M. Chaine. Il y a même une certaine inconséquence à voir le Pape donner sa mule à baiser aux empereurs, tout en se disant l'indigne vicaire de Jésus-Christ, qui lui, lavait les pieds à ses disciples. Que Ton supprime dans les Annales la mention de ces titres
qui, pour être bien portés, n'ont pas besoin d'être étalés dans des comptes rendus législatifs, et surtout épargnons à M. TabbéKeesen le ridicule d'être appelé « Monseigneur le Prélat de Sa Sainteté ».
PucK.
L Union libérale (Dinan), 28 janvier 1906.