PATRIE ET PATRIOTES
L'Éclaireur, le Progrès^ la Croix et autres gazettes de même farine ont mené grand tapage autour de l'affaire Hervé et ont voulu l'exploiter contre l'honorable député de la première circonscription de Dinan. Encore que cette première tentative ait piteusement échoué, rien ne nous permet de croire que Ton ne procédera pas, au moment jugé psychologique, à une seconde expérience. En prévision de l'événement, nos lecteurs, et peut-être aussi nos confrères, nous sauront gré de leur servir ici quelques documents non dénués d'intérêt.
Tout d'abord on n'est pas anti patriote parce qu'on a de la patrie une conception qui peut ne pas être celle des publicistes de V Éclaireur ou de la Croix, Pour certains, l'idée de patrie, purement objective, se confond avec le sol ; ainsi s'explique que nous entendions parfois traiter de a hors venu » le citoyen français originaire du canton voisin. D'autres voient dans l'idée de patrie une idée morale, susceptible de se transformer comme toutes les idées morales. Ceux-ci et ceux-là, par ce qu'ils ont d'une même chose des conceptions différentes, ne sont ni plus ni moins patriotes par exemple que les catholiques qui placent leur patrie dans un monde meilleur.
M. Giblat nous a beaucoup parlé de M. Gustave Hervé et
de l'hervéisme et nous avons dit ce que nous pensions du maître et de ses étranges leçons. A notre tour, que M. Giblat nous permette de l'entretenir de deux ouvrages qui ne lui sont sans doute pas inconnus. L'un est intitulé : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ par M. Léon Chaine ; l'autre : Les Idées du Sillon^ par Tabbé Emmanuel Barbier.
A plusieurs reprises, nous avons déjà eu ici l'occasion de de citer le beau livre de M. Léon Chaine, œuvre d'un catholique sincère où Ton ne trouve d'autre passion que celle de la liberté, de la vérité et de la bonne foi. Il y a dans cet ouvrage, que nous avons lu et relu, tant est puissant Tattrait qu'il exerce, quelques chapitres que M. Giblat pourrait peut-être méditer avec fruit. Ecoutez M. Léon Chaine parlant du militarisme ce perversion du « sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour « Tarmée, comme le nationalisme est la caricature toute « récente du véritable patriotisme ».
Nous sommes donc, écrit-il, avec ceux qui crient : Guerre à la guerre I parce que ce cri humain résume^ à lui seul, les principes même du christianisme, parce qu'il nest que lejidhle et légitime écho de la loi divine 1 Ceux qui récitent la belle prière que nous a enseignée le Christ : Notre père qui êtes aux deux, ne devraient-ils pas s apercevoir enfin que la paternité de Dieu, implique nécessairement la fraternité des hommes ? Les chrétiens devraient donc avoir, plus que les autres, la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme.
Et ailleurs :
Ce n*est pas non plus attaquer Tarmée nationale que de ne comprendre la guerre que si elle est faite pour la défense de nos foyers menacés. Nous abhorrons toute guerre de conquête ; nous abhorrons surtout, au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations, sous r hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et défendre Vinjluence de la patrie,
Un autre chapitre mérite également la bienveillante attention de M. Giblat et de tous ceux « qui voudraient « accaparer, au profit de leur ambition ou de leurs passions « politiques, le monopole exclusif d'un sentiment dont ils a font une trop éclatante parade ». C'est le cTiapitre sur le Nationalisme.
Il est ridicule écrit M. Léon Ghaine, de se proclamer patriotes, comme il le serait de se proclamer vertueux ou de se dire plus vertueux que les autres hommes. Et il est fâcheux, d'autre part, que ce pharisaïsme patriotique en impose aux Joules généreuses que les hal>iles réussissent si facilement à abuser.
M. Léon Chaîne ne veut pas un « culte étroit, puéril, grossier y> de la patrie.
Le progrès serait un vain mot, si nous gardions du patriotisme la conception qu'en ont eue les nations de l'antiquité ou les peuplades préhistoriques. Le sentiment patriotique doit de plus s'élever et s'épurer,
M. Chaine comprend qu'il paraisse a absurde aux yeux « du philosophe que des gens se croient obligés de se oc détester et de s'entre-tuer, parce qu'ils sont nés de deux « côtés différents d'une montagne. » Puis il ajoute : « ce qui <r est vrai pour le philosophe, doit être encore plus çraipour « le chrétien ». Et ici nous citons :
A ce propos, n'est-il pas de mauvais goût de prétendre, à chaque instant, que nous sommes, parce que catholiques, plus patriotes que les autres? Soyons-le donc comme tout le monde,.. Les juifs et les protestants peuvent êire d'aussi bon Français que nous. C'est pourquoi cette façon de vouloir monopoliser, au profit des catholiques seuls, le sentiment national est illogique et inadmissible, outre qu'elle est désobligeante et injuste pour bon nombre de nos concitoyens.
Là se place une phrase que nous avons déjà un jour extraite à l'adresse de M. Pierre qui, lui aussi, contestait le patriotisme de ses adversaires républicains. Nous la reproduisons une seconde fois à l'intention de M. Gibat et de ses amis.
Pourquoi ne pas le reconnaître sincèrement ? Le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité, . . Donc, quelque bons Français que nous puissions être, nous serons toujours plus catholiques que Français, ce qui ne nous empêche pas d'êlre aussi bons Français que quiconque parmi nos concitoyens.
Voilà un langage que Ton n'entend pas souvent dans la catholique Bretagne, ce doux pays où il n'est plus permis de penser autrement que le voisin sans être immédiatement dénoncé comme un a sans-patrie » et pis encore.
M. Léon Chaîne, plus libéral, pense « qu'il ne s'agit pas de s'estimer pour valoir et qu'il faut bien, bon gré mal gré, tenir compte de l'opinion des autres » .
Une dernière citation. Elle est empruntée au discours de Lamartine sur l'abolition de l'esclavage, et c'est encore dans l'ouvrage de M. Chaine que nous la prenons :
Il y a deux patriotismes ; il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grosses antipathies que les peuples nourrissent les uns contre les autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines et rivales de la mienne, donc je suis bon patriote ! Voilà Taxiome brutal de certains hommes d'aujourd'hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu ; il suffit d'ignorer, d'injurier et de haïr.
Il en est un autre qui se compose, au contraire, de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie, laisse déborder ses sympathies au-delà des races, des langues, des frontières.
De ces deux patriotismes, quel est celui que nos adversaires exaltent si ce n'est celui fait d'ignorance, d'injustice et de haine ? Et pourquoi ? Est-ce que ceux qui nous combattent sont inaccessibles aux sentiments généreux ou sont-ils du bois dont on fait des héros ? Pas du tout. Ils tiennent à leur peau comme tout le monde et sont gens au fond très pacifiques. Mais il s'agit avant tout de gagner des voix et pour cela, paraît-il, il n'est point de moyens
que la morale réprouve. M. X..., est un honnête homme ;
qu'importe ! Disons qu'il est une a canaille d. M. Z est
un bon Français ; la belle affaire ! Crions : A bas le « sanspatrie ». Gela ne compte pas, c'est de la politique. Et voilà où nous en sommes !
Nous passerons mercredi au livre de Tabbé Barbier : Les Idées du Sillon. Là encore, nous trouverons des choses
bien intéressantes.
J. Peigné.
La Gazette de France (Paris), 28 janvier 1906.
LES CONSERVATEURS RÉPUBLICAINS Causes de leur progrès et de leur décadence.
La belle lettre de M^' le duc d'Orléans a ranimé les vieilles discussions sur le ralliement des conservateurs à la République. Je n'ai pas la prétention de me mêler à cette discussion de principe où le politique et le religieux se côtoient presque constamment. Mais l'histoire est à tout le monde, et tout esprit impartial, tout jugement net ont un droit égal à opiner sur le point de savoir si un fait déterminé a été ou n'a pas été. Or, il me semble bien que c'est d'une question de fait qu'on a discuté ces jours-ci. On a émis, plus ou moins clairement peut-être, ou l'on a donné à entendre deux groupes d'assertions historiques, suivis d'une conclusion pratique^ que Ton peut ainsi formuler :
— Vers 1890, les conservateurs ont cessé de se mettre à la remorque des monarchistes, et les républicains ont aussitôt ralenti leurs persécutions.
— Vers 1897, 1898, 1899, les conservateurs ont quitté
Talliance républicaine, ils ont fait un retour à leurs alliés d'autrefois, et cela leur vaut d'être de nouveau persécutés.
Oh ! non, ce ne sont pas les conservateurs qui se sont séparés du gouvernement de la République ! C'est ce gouvernement qui s'est séparé d'eux. Est-il nécessaire de rappeler pour la centième fois la crise dramatique au cours de laquelle la séparation s'est produite. Les intérêts y wf/i, protestants^ maçonSy métèques^ les idées libéro-jacobines et démocratico-cosmopolites représentées par ces quatre groupes d'intérêt devaient inévitablement se syndiquer et faire bloc. Il ne fallait qu'une occasion, et l'occasion qui se présenta était absolument telle qu'ils pouvaient la souhaiter: le mouvement dreyfusien ne pouvait être combattu qu'avec une infinie mollesse par les républicains d'origine fidèles à la patrie, à l'armée, aux règles de la justice, aux conditions générales de l'ordre, à l'ordre français, et ce mouvement devait au contraire exalter pour lui tous les esprits affolés de justice individualiste, contre /u£ tous les cœurs et tous les esprits traditionnels. Il s'est trouvé un protestant d'intelligence généreuse et volontaire plutôt que juste M. Gaston Mercier, de Montpellier, pour contester l'identité foncière du protestantisme et du dreyfusianisme : la majorité numérique autant que la « majorité dynamique » comme on dit au Sillon^ l'immense majorité du peuple protestant, comme du peuple juif, et du peuple métèque et du peuple maçon se prononça pour la révision du procès Dreyfus. Et si, inversement, il s'est trouvé un catholique enthousiaste et illusionné, M. Léon Chaine, pour contester les affinités politiques du catholicisme et de la synthèse nationaliste, l'immense majorité des catholiques français, le peuple comme les habiles, les prêtres et les princes des prêtres comme les docteurs, se sont unis en fait contre l'anarchie dreyfusienne, qui, visant la patrie, visait par là même,
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indirectement, mais très sûrement, la sécurité deTEglise. La discrimination se faisait toute seule et comme d'ellemême. Catholiques et monarchistes se retrouvaient ensemble par la force des choses, par le jeu naturel de la situation. Et quand le ministère modéré de M. Méline, puis le ministère nationaliste radical de M. Cavaignac, puis le cabinet indécis de M. Charles Dupuy échouaient successivement à dompter une ligne anti patriotique et antimilitaire, il eût fallu que les catholiques fussent bien dénués de scrupule ou de réflexion pour ne pas s'arrêter à réfléchir quelques instants sur la cause de cette triple impuissance : était-ce la faute des seuls Méline, Cavaignac et Dupuy? n'était-ce pas aussi la faute des institutions ?
Question bien naturelle. Eh ! bien, les catholiques d'alors ne l'ont pas posée. Cela, c'est unfait. Ni M. deMun, ni M. Piou, ni aucun de leurs collègues, ne posa cette question dans la période 1897-1899. Nous la posions, nous royalistes. Et vous, néo-républicains, vous vous gardiez absolument d'y répondre jamais. Votre loyalisme fut exemplaire. Ni un orateur, ni un journaliste du ralliement ne s'est dérallié de pensée, ni de cœur, devant l'anarchie dreyfusienne et le retour du vieux Parti républicain. Je le répète. On ne s'est pas séparé de la République. C'est la République des Républicains qui vous traite en corps étranger. Vous ne vous êtes pas rapproché des partis monarchistes. Vous avez été refoulés vers eux et traités comme eux.
Je sais bien ce que disent quelques nouveaux venus, ce que dit M. Léon Chaîne, ce que répètent ses amis : — Il ne fallait pas marcher avec les royalistes contre Dreyfus. Il fallait former un tiers parti. Il fallait... Tout cela, c'était Timpossible. Une poignée d'électeurs juifs et maçons, un ramassis de huguenots et d'étrangers couvraient d'insultes nos généraux, répandaient dans l'armée la défiance, l'indiscipline, la révolte, soulevaient contre cette armée
ces masses ouvrières auxquelles elle seule garantit la sécurité du salaire et la paix du travail : des Français de fraîche date ou des non-Français prenaient soin d'associer, dès les premières injures, au nom d'un brillant officier supérieur tel que M. le lieutenant-colonel du PatydeClam, le nom d'un religieux unanimement respecté, le R. P. du Lac; le «sabre y> n'était jamais nommé sans que le ce goupillon » lui fit un cortège haineux, et les catholiques, les conservateurs auraient fait, sous le feu, sous l'outrage, une distinction que l'ennemi se gardait de faire ? Cette caponerie n'eût pas été française. Eût-elle été habile? Aurait-on désarmé le Vieux Parti Républicain au moyen dequelques lâchetés, telles que la concession d'une révision injuste et subversive ou l'abandon de deux innocents? Comme ce qu'il poursuit n'était pas au juste le salut de Dreyfus, ni le déshonneur de M. du Paty de Clam et du R. P. du Lac, mais le commun abaissement de l'Eglise catholique et de la haute armée, il aurait élevé ses prétentions à la hauteur de ses succès, et d'enchère en enchère on se serait toujours trouvé au même point, le point où catholiques et nationalistes, ne pouvant plus descendre ni concéder, auraient dit non. Ce point, M. Ranc, M. Reinach, M. Monod l'avaient très nettement aperçu.
Les anciennes victoires, les victoires d'il y a quinze et vingt ans, étaient celles du monde conservateur tout entier. Les revers d'il y a huit ans sont l'ouvrage du ralliement tout seul. On ne lui demande pas de payer sa faute ni même de la reconnaître. On le supplie de ne pas la recommencer.
Charles Maurras.
Le Catholique Français^ Organe de TEglise catholique Gallicane (Paris), 31 janvier 1906.