CE QU A DONNÉ L'ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE CATHOLIQUE
L'heure de la réhabilitation du capitaine Dreyfus va bientôt sonner à Thorloge qui bat quelquefois la breloque de la justice humaine.
Vaincus à chaque fois qu'ils poursuivent leur mouvement offensif, ils reviennent, après avoir momentanément déposé les armes, à la charge, sans se rendre compte qu'ils laissent dans chacune de ces rencontres cherchées et voulues avec le parti du progrès qu'ils ne cessent de harceler, une nouvelle partie de ce bagage de traditions et de privilèges auxquels ils tiennent tant et qu'ils auraient conservé s'ils ne l'avaient pas risqué dans de sottes, de folles aventures. Loin des excitations de leurs moines belliqueux, qu'ils descendent dans leur conscience et se livrent à un examen de leur conduite, comme leur a conseillé avec tant de sagesse un de leurs coreligionnaires, M. Léon Chaine, avoué à Lyon et un catholique bon teint, celui-là, et ils reconnaîtront que ces assauts au cri renouvelé du Moyen Age de : A bas les Juifs 1 contre les doctrines de l'esprit moderne et les libres institutions que le pays s'est données, sont surtout, malgré le succès éphémère de quelques escarmouches, meurtriers pour eux.
L'intérêt qu'ils portent aux idées et aux principes dont ils sont les représentants devrait les faire renoncer à cette politique de Gribouille où ils s'entêtent, en se laissant mener par les violents, les agités et les fanatiques, les risque-tout pour le tout.
Par une sorte de fatalité, qui n'est en somme, que la justice de Dieu, les armes qu'ils employent dans la bataille contre la cité moderne, se retournent contre eux.
Ils croyaient avoir eu une idée de génie en faisant condamner, dans les conditions extraordinaires que l'on sait, un capitaine juif. Le capitaine juif aura tout de même fini par faire reconnaître par le monde entier son innocence que la Cour de Cassation ne fera que consacrer juridiquement !
Mais à ce beau et ténébreux travail qui a absorbé toutes leurs facultés, toutes les ressources de leur intelligence, plus subtile qu'avisée, tout le fiel de leurs préjugés, Messieurs les cléricaux auront gagné toute une série de lois qu'ils déclarent funestes à leurs croyances et qui n'auraient jamais vu le jour, s'ils n'avaient pas, aveuglés par une passion héréditaire, soulevé si malencontreusement contre eux une opinion publique qu'on peut arriver à égarer, mais qui finit par se ressaisir et par se révolter, faisant payer cher à ceux qui ont abusé de sa bonne foi leurs folles entreprises !
Que les catholiques cessent donc une guerre qui leur fût toujours fatale! Et au lieu de s'en prendre toujours aux Juifs et sur lesquels il leur plaît — comme de véritables enfants — de faire retomber la responsabilité de leurs propres fautes, qu'ils renoncent à une tactique fertile surtout en déconvenues ! Et qu'ils ne fassent pas surtout d'une religion dite de paix et d'amour, un instrument de désunion et de haine, un foyer de guerre civile qui appelle d'inévitables et cruelles représailles et entretient une agitation dont les frais si onéreux pour l'Eglise restent à leur entière charge.
H. Prague.
Durandal (Bruxelles), 30 mai 1906.
Pour présenter ce livre au lecteur, il suffirait à un recenseur malin de faire quelques découpures dans les centaines de comptes rendus que M. Chaîne a publiés à la suite de son travail (pp. 240-752) et qui constituent, on le voit, les trois quarts de son gros volume.
Avant tout, il convient de rendre un sincère hommage
aux intentions de l'auteur, désireux de montrer la source et la cause de la crise terrible que le catholicisme traverse en France. Mais, je me hâte de le dire, M. Léon Chaine ne nous semble pas avoir mis le doigt sur la plaie. Il signale des fautes de tactique, des erreurs d'appréciation, de fausses manœuvres; toutefois, il n'arrive pas à la racine du du mal. A qui fera-t-on croire que tout le mal dont souffrent les catholiques en France vient de ce qu'ils eurent tort de n'être point, en général, dreyfusards, antinationalistes, antimilitaristes, démocrates, hostiles à l'antisémitisme et trop entichés de certaines dévotions plus ou moins ridicules et de nature à jeter le discrédit sur la religion !
En particulier, nous ne pouvons nous empêcher de penser que Maffaire tient dans le livre de M. Léon Chaine une place hors de toute proportion avec le but qu'il poursuit.
D'autre part, on ne saurait disconvenir que bon nombre des abus signalés par l'auteur sont malheureusement trop réels, et que les catholiques français ne pourraient que gagner à faire, pour les déraciner, de sérieux efforts.
Le caractère exclusivement littéraire de cette revue limite à cette indication, un peu sommaire, nous le reconnaissons, notre compte rendu du livre de M. Léon Chaine. En tout cas, par le retentissement qu'il a eu, il s'impose à l'attention de tout ceux qui s'intéressent à l'histoire de la France en ces dernières années.
L Action (Paris), 6 juin 1906.